2002
Revue de Métaphysique et de Morale
La réception cousinienne de la philosophie esthétique de Kant
Contribution à une histoire de la philosophie française au XIXe siècle
Christian Helmreich
Université de Paris VIII
La Critique de la faculté de juger esthétique reçoit dans la lecture
cousinienne, si déterminante pour la philosophie française du XIXe siècle, une place
ambivalente. Cousin s’appuie sur les analyses de Kant pour établir solidement l’universalité et l’autonomie du jugement du beau, mais semble évacuer ensuite l’ensemble
de ces analyses pour proposer in fine une philosophie du beau qui se situe fermement
dans la tradition néoplatonicienne. Si Cousin (et un certain nombre de philosophes qui
s’inscrivent dans son sillage) se contente de prélever certains arguments ou certains
motifs qui l’intéressent dans le texte kantien, sans tenir compte de l’ensemble du dispositif
mis en place par Kant, cela tient non seulement aux conditions de sa réception, mais
encore au fait que Cousin « lit » la Critique de la faculté de juger comme une théorie
du beau. Le principal défaut de l’ouvrage kantien, dès lors, est de nier l’existence
objective de ce qui, dans cette perspective, aurait dû constituer le sujet et le centre du
livre, à savoir le beau.
Kants Kritik der ästhetischen Urteilskraft erhält bei Victor Cousin,
dessen Sichtweise für die französiche Philosophie der zwei ersten Drittel des 19. Jahrhunderts ausschlaggebend ist, eine überaus ambivalente Behandlung. Zwar stützt sich
Cousin in seinen Vorlesungen aus dem Jahr 1818 auf Kants Analysen, um etwa den
Universalitätsanspruch und die Autonomie des Schönen abzusichern. Diese Gedanken
gehen dann allerdings in Cousins Texten eine problematische Allianz mit neuplatonischen Versatzstücken ein, die die begrifflichen Differenzierungen Kants letztendlich unterspülen. Dieser Umgang mit der Kantschen Theorie hängt einerseits von den konkreten
Rezeptionsbedingungen ab (erst 1846 lag eine Übersetzung der dritten Kritik vor), liegt
andererseits aber insbesondere daran, daß Cousin (und viele seiner Nachfolger) von der
Philosophie eine Wissenschaft des Schönen einforderten, – eine Wissenschaft, deren
Möglichkeit von Kant in der Kritik der Urteilskraft eben negiert wurde.
Lorsque François Guizot rend compte en 1810 des Mélanges de littérature
et de philosophie que Frédéric Ancillon avait fait paraître l’année précédente,
il constate, à propos des développements consacrés aux questions esthétiques :
« Les Essais sur la nature de la poésie, sur la différence de la poésie ancienne
et moderne, sur la différence de la poésie et de l’éloquence donnent un exemple
de la métaphysique appliquée aux arts et à la littérature. Je suis loin de croire
que cette application ne puisse et ne doive se faire : mais nous aurons longtemps
peine à nous y accoutumer »
[1]. Cette déclaration, au demeurant extrêmement
modérée, montre les difficultés que les hommes de lettres français peuvent
éprouver au début du XIX
e siècle vis-à-vis de l’esthétique. Une analyse philosophique de la question du beau dans la nature et dans les arts paraît d’une aridité
et d’une abstraction extrêmes à la plupart des intellectuels français de 1810,
notamment si de tels développements généraux ne sont pas directement suscités
par l’examen d’une
Å“uvre d’art, d’un texte littéraire, d’un tableau ou d’une
sculpture, c’est-à-dire lorsqu’ils ne se situent pas dans la continuité d’un travail
de critique d’art. « Métaphysique appliquée aux arts » : les termes employés par
Guizot méritent d’être soulignés. Car, à la fin du XVIII
e siècle, la métaphysique
a mauvaise réputation en France : le soupçon qui pèse sur un type de philosophie
accusée de se payer de mots rejaillit sur toute démarche reposant sur la méthode
déductive. En 1857, moins d’un demi-siècle plus tard, les choses semblent avoir
changé : l’Académie des sciences morales et politiques met au concours la
théorie du beau et l’histoire de l’esthétique. Elle contribue ce faisant à la reconnaissance officielle de cette partie de la philosophie. Lorsque Charles Lévêque
publie en 1861 sa
Science du beau, l’ouvrage qui a remporté l’année précédente
le prix de l’Académie des sciences morales, il reçoit de surcroît un prix de
l’Académie française et une récompense de l’Académie des beaux-arts
[2]. « On
semble donc avoir voulu combler d’honneurs l’esthétique dans la personne de
M. Charles Lévêque », note un observateur contemporain. « C’est un événement
inattendu, extraordinaire et sans précédents chez nous. Il y a vingt ans, ce
concours n’eût pas été ouvert, et si l’auteur avait publié son livre, on n’y aurait
fait aucune attention »
[3].
Dans les développements qui suivent, nous chercherons à esquisser quelques
moments de la réception française entre 1810 et 1850 de l’esthétique kantienne,
c’est-à-dire de la « Critique de la faculté de juger esthétique ». Quelles sont les
premières lectures françaises de la première partie de la troisième
Critique
d’Emmanuel Kant ? Quels sont les vecteurs de ce transfert philosophique de
Königsberg à Paris ? La réponse à ces questions permet non seulement de jeter
quelque lumière sur le champ philosophique français pendant les deux premiers
tiers du XIX
e siècle, mais encore d’éclairer un certain nombre de difficultés et
de virtualités contenues dans le discours kantien. Pour l’essentiel, nous nous
concentrerons ici sur la figure de Victor Cousin et sur les conséquences de sa
« lecture » kantienne : celle-ci joue en effet un rôle prépondérant dans l’idée
que le public français se fait de la philosophie kantienne du jugement esthétique,
non seulement jusqu’à la parution en 1846 de la traduction de la
Critique de la
faculté de juger de Jules Barni
[4], mais encore bien au-delà. On le sait : la
réception d’un philosophe n’est pas nécessairement l’histoire des lectures effectives de son
œuvre.
L’INTROUVABLE CRITIQUE DE LA FACULTÉ DE JUGER
Les premières étapes de la réception française de la philosophie kantienne
en France nous sont aujourd’hui bien connues
[5]. Avant même d’être exposée en
détail, la pensée du professeur de Königsberg fait l’objet d’une certaine
rumeur :
les Allemands de passage à Paris, les Français qui passent le Rhin ou qui sont
installés dans les pays germanophones (au premier rang desquels il faut compter
les membres de l’Académie de Berlin, mais aussi les diplomates, les militaires,
les émigrés de la Révolution) rendent compte du bruit que la nouvelle philosophie fait dans les milieux universitaires et littéraires allemands. Les premiers
exposés de la pensée kantienne paraissent autour de 1800. Les présentations de
la philosophie kantienne que l’émigré Charles de Villers avait insérées peu avant
le tournant du siècle dans le
Spectateur du Nord, un périodique de l’émigration
imprimé à Hambourg, n’ont eu que peu d’écho. En revanche, sa
Philosophie
de Kant, sortie à l’automne 1801, suscite des réactions assez vives : l’Institut
se saisit de la question, les revues parisiennes combattent les « paradoxes » et
« l’obscurité » du kantisme. La même année paraît l’
Essai d’une exposition
succincte de la Critique de la raison pure, un court texte dû à Johann Kinker
et traduit du hollandais, puis, en 1804,
l’Histoire comparée des systèmes de
philosophie de Degérando
[6]. Ces présentations synthétiques, tout imparfaites
qu’elles sont, constituent néanmoins pendant longtemps la principale source
d’information sur la philosophie de Kant en France. Seuls les plus obstinés ont
recours à la traduction latine de Friedrich Gottlob Born dont le « latin allemand,
dur comme des cailloux » paraît si indigeste à Joseph Joubert
[7]. Dans les premières décennies du siècle, la connaissance des textes est nécessairement limitée. Si l’on excepte quelques textes secondaires
[8], il faudra attendre le second
tiers du XIX
e siècle pour pouvoir lire les ouvrages de Kant en langue française
[9].
Quelle est la place de la troisième
Critique dans cette constellation ? Sa
présence dans les débats philosophiques français des premières décennies du
siècle est pour le moins discrète. Ce qui, en effet, fait alors avant tout problème,
c’est la théorie kantienne de la connaissance, c’est-à-dire la
Critique de la raison
pure. L’affirmation que les objets en soi ne nous sont pas accessibles, que « tout
se réduit donc à des apparences »
[10], heurte de front les prémisses et la méthode
philosophique des Idéologues. Pour les partisans comme pour les adversaires
des Idéologues, c’est cette partie de l’
œuvre kantienne qui sera donc mise en
avant. La troisième
Critique reste dans l’ombre de la
Critique de la raison pure.
Dans sa
Philosophie de Kant, Charles de Villers ne donne de la pensée esthétique
du philosophe de Königsberg qu’une rapide esquisse. Une trentaine d’années
plus tard, le livre que L.-F. Schoen consacre à Kant se caractérise par le même
déséquilibre. La
Critique de la faculté de juger ne fait l’objet que d’un exposé
rapide : c’est toujours l’opposition désormais consacrée entre Locke/Condillac
et Kant qui intéresse l’auteur. Dès avant la traduction que Joseph Tissot donnera
en 1835 de la
Critique de la raison pure, un philosophe français était donc en
mesure de lire un certain nombre d’exposés qui en donnaient une idée plus ou
moins précise. Mais où aurait-il puisé en 1820 ou en 1830 des informations sur
la
Critique de la faculté de juger ?
Le premier texte à donner au public français un exposé méthodique de
l’ouvrage de 1790 semble être le résumé relativement développé qu’en propose
Johann Gottlieb Buhle dans son histoire de la philosophie
[11]. D’autres présentations abrégées suivront, notamment dans l’importante notice consacrée à Kant
que Philippe Albert Stapfer insère en 1818 dans le tome XXII de la
Biographie
universelle ou encore dans le
Manuel d’histoire de la philosophie de Wilhelm
Gottlieb Tennemann
[12]. Dans ce panorama, il faut mettre à part le livre
De
l’Allemagne de Madame de Staël, paru en 1814. Dans le chapitre où Madame
de Staël se propose d’exposer la philosophie kantienne, elle se concentre elle
aussi sur la première
Critique. De surcroît, les aperçus rapides et asystématiques
qu’elle propose de la
Critique de la faculté de juger provoquent une certaine
perplexité. Manifestement, Madame de Staël veut voir dans l’ouvrage kantien
un traité sur les arts et sur le beau idéal, peut-être même une espèce d’art
poétique à tendance normative. Après avoir affirmé que Kant distingue « deux
genres de beautés, l’un qui peut se rapporter au temps et à cette vie, l’autre à
l’éternel et à l’infini », elle déclare :
« De [l’]application du sentiment de l’infini aux beaux-arts doit naître l’idéal,
c’est-à-dire le beau, considéré, non pas comme la réunion et l’imitation de ce
qu’il y a de mieux dans la nature, mais comme l’image de ce que notre âme se
représente »
[13]. Il est sans aucun doute difficile d’interpréter le passage qui ouvre
cet exposé étrange comme une présentation d’idées kantiennes. Cependant, on
trouve chez Madame de Staël une esquisse de certains motifs appelés à jouer
un rôle plus important, notamment l’opposition entre l’agréable et le beau et la
prétention à l’universalité du jugement sur le beau
[14]. Un peu plus loin dans son
livre, elle reprend cette idée; de façon significative, la frontière que Madame
de Staël établit ne passe plus entre le beau et l’agréable, mais entre le beau et
l’utile – une distinction que Kant, pourtant, n’évoque que très rapidement
[15] :
« Kant, en séparant le beau de l’utile, prouve clairement qu’il n’est point du
tout dans la nature des beaux-arts de donner des leçons. Sans doute tout ce qui
est beau doit faire naître des sentiments généreux et ces sentiments excitent la
vertu; mais dès qu’on a pour objet de mettre en évidence un principe de morale,
la libre impression que produisent les chefs-d’
Å“uvre de l’art est nécessairement
détruite »
[16]. En soulignant de la sorte la distinction entre le beau et l’utile, elle
reprend l’un des théorèmes centraux des romantiques d’Iéna autour de Friedrich
et d’August Wilhelm Schlegel. En France, cette idée est neuve. Dans la lignée
de l’
Art poétique d’Horace, les grands théoriciens français du XVIII
e siècle,
Batteux, Diderot, Voltaire, Marmontel (et Madame de Staël elle-même dans son
écrit
De la littérature !) ne cessent de souligner la mission morale et sociale de
l’art. La distinction kantienne du beau et de l’utile qui sera largement développée
par Victor Cousin dans son
Cours de 1818 rend donc à Paris un son neuf.
THÈMES KANTIENS CHEZ VICTOR COUSIN
Le rôle de Victor Cousin dans l’introduction de la philosophie allemande en
France constitue un chapitre tout à fait particulier de l’histoire de la philosophie
française. On sait que Cousin a cherché, au début de la Restauration, à établir
une rupture avec la philosophie des Idéologues. Cette posture, qui, d’une certaine
façon, assoit l’autorité cousinienne sur la philosophie française du demi-siècle
qui suit (notamment sur le plan institutionnel), est également l’objet d’une
reconstruction mythifiée
a posteriori élaborée aussi bien par Cousin lui-même
que par ses nombreux élèves. Vis-à-vis de la philosophie allemande, Cousin a
adopté dans cette constellation une position ambivalente. D’un côté, il se campe
en interlocuteur privilégié des philosophes allemands et profite de l’aura qui
l’entoure comme intermédiaire privilégié entre la France et l’Allemagne ; de
l’autre, il n’a cessé de cacher ou de minimiser ce qu’il a pu emprunter chez
Kant, Hegel, Schelling. Dans ses ouvrages tardifs et dans les nombreuses rééditions de ses premières
Å“uvres, après 1845 environ, Cousin a, plus encore qu’à
ses débuts, critiqué les philosophes allemands : il s’agit de faire apparaître sa
philosophie comme juste milieu entre les abus de la philosophie française du
XVIII
e siècle et la philosophie kantienne et postkantienne allemande
[17].
Le cours que Cousin prononça en 1818 à la Sorbonne possède une importance
considérable dans l’acclimatation de la « métaphysique du beau » en France.
Pour avoir une idée du contenu des leçons cousiniennes, il faut se reporter à la
première édition qui en fut donnée en 1836
[18]. Dans l’édition « définitive » qu’il
en donna en 1853 et qui connut de très nombreuses rééditions au cours des
décennies suivantes
[19], Cousin a, en effet, retravaillé un certain nombre de détails
et remanié la structure d’ensemble de son ouvrage. Dans la première version,
Cousin n’hésite pas à insérer un éloge appuyé de la pensée esthétique allemande : « Depuis Winckelmann, l’Allemagne s’est occupée de théorie sur la
sculpture en particulier et sur l’art en général, et elle a produit des ouvrages
dont on finira par reconnaître l’importance »
[20]. En 1853, il n’est plus besoin de
louer Winckelmann et ses successeurs, d’autant qu’il y a, dans la génération de
1840, des hommes bien plus compétents que le fondateur de l’éclectisme pour
se faire auprès du public français l’interprète des penseurs allemands
[21]. Et si
Cousin a cherché par la suite à gommer les rappels kantiens, s’il a ostensiblement
critiqué le criticisme, la référence à Kant est encore assez nettement présente
dans la version de 1836 de son cours. De façon évidente, lorsqu’il s’agit de faire
pièce à l’empirisme philosophique de ses prédécesseurs français et de réclamer
un fondement stable à l’idée de beauté, le texte cousinien, malgré son imprécision
conceptuelle, reprend des arguments développés dans la troisième
Critique :
« Si l’idée du beau n’est pas absolue comme l’idée du vrai, si elle n’est que
l’expression d’un sentiment individuel, le contre-coup d’une sensation variable,
ou le fruit du caprice de chacun, les discussions sur les beaux-arts flottent sans
appui et elles n’auront pas de terme. Pour qu’une théorie des beaux-arts soit
possible, il faut qu’il y ait quelque chose d’absolu dans la beauté, comme il
faut quelque chose d’absolu dans l’idée du bien pour qu’il y ait une science
morale »
[22]. Il s’agit de se soustraire au relativisme esthétique, de réfuter avec
Kant l’affirmation selon laquelle le goût ne se discute pas
[23]. La présence d’idées
kantiennes est donc assez marquée dans les longs développements que le jeune
suppléant de Royer-Collard consacre à la distinction entre le beau et l’agréable,
notamment lorsqu’il s’agit de prouver la prétention à l’universalité du jugement
sur le beau :
« N’arrive-t-il pas quelquefois qu’une forme ne nous est pas seulement agréable,
mais que de plus elle nous apparaît comme belle ? Quand on nous demande
pourquoi elle nous était agréable, nous n’avons pu répondre que par notre propre
autorité : je suis le seul juge de ce qui me plaît ou me déplaît; quand on me
demande pourquoi nous disons que cette forme est belle, nous en appelons à
une autorité qui n’est pas la nôtre, qui s’impose à tous les hommes, à l’autorité
de la raison. Nous permettons qu’on nous conteste l’agrément de cette figure,
car le plaisir se renferme dans la sphère individuelle de chacun, et si quelqu’un
nous dit qu’il jouit ou qu’il souffre, il ne nous vient pas à l’esprit de contester
son assertion, à moins que nous ne voulions l’accuser de mensonge. Quand
nous jugeons au contraire qu’une figure est belle, si l’on nous soutient qu’elle
ne l’est pas, il nous semble qu’on s’établit dans le domaine commun à tous les
hommes, que chacun a ici le droit de contestation, et nous accusons notre
adversaire, non pas de mensonge, mais d’erreur »
[24]. Placés au début de la partie
qui, dans le
Cours, était plus spécialement consacrée à la question du beau, de
tels raisonnements ont permis à un public relativement large de se familiariser
avec certains des points centraux que Kant avait développés dans son « Analytique du beau ». Certes, on pourra noter là aussi des divergences importantes
avec le texte du philosophe de Königsberg, surtout la référence cousinienne à
« l’autorité de la raison », c’est-à-dire l’assimilation – inadmissible pour Kant
– du jugement esthétique et du jugement de connaissance (
Erkenntnisurteil),
distingués dès le § 1 de la
Critique de la faculté de juger. Par ailleurs, de façon
significative, Kant n’est cité ni dans ce passage ni dans d’autres passages
proches de celui-ci. Cousin préférait certainement que l’on attribuât à lui-même
le mérite des pensées les plus neuves de son texte. D’ailleurs, comme il ne
savait pas l’allemand, son « kantisme » occasionnel n’est pas le fruit de lectures
directes
[25]. C’est le produit croisé de ses lectures en langue française (les livres
de Buhle, Degérando, Villers, Frédéric Ancillon, Mme de Staël
[26] ) et de ses
contacts avec des germanophones ou avec des hommes capables de l’instruire
des choses d’Allemagne (Allemands ou Suisses présents à Paris, membres du
cercle de Coppet, hommes de lettres rencontrés au cours du périple qu’il
entreprit lui-même outre-Rhin entre juillet et novembre 1817); il faut ajouter
à cela un large réseau de correspondants
[27]. Ce système d’information explique
peut-être le nombre important d’imprécisions et de malentendus ainsi que
l’incohérence conceptuelle du texte cousinien. C’est que Cousin s’est servi de
Kant comme d’un réservoir de pensées et de raisonnements. Dans le détail, il
arrive à Cousin de faire toutefois des emprunts relativement fidèles. Ainsi, à
l’instar du philosophe allemand, il se réfère aux guides chamoniards du Genevois Saussure pour souligner que le détachement est indispensable pour pouvoir
adopter vis-à-vis des phénomènes une attitude esthétique :
« L’artiste ne voit que le beau là où l’homme sensuel ne trouve que l’attrayant
ou le terrible. Quand M. de Saussure gravissait les Alpes, ses guides se
moquaient de le voir chercher des spectacles qui ne leur paraissaient qu’inutiles
ou effrayans »
[28]. D’autres similitudes sont frappantes : ainsi, Cousin reprend les
arguments qui permettent à Kant de déprécier l’éloquence et de rendre presque
douteuse son appartenance à la catégorie des arts ; par ailleurs, s’il n’est pas
surprenant à première vue qu’il propose la même hiérarchisation des arts que
Kant (la prééminence accordée à la littérature relève par exemple d’une tradition
ancienne), il convient de noter les développements que Cousin, comme le philosophe de Königsberg, consacre à l’art des jardins : la « construction des jardins » figure comme l’une des six subdivisions de l’art proposées dans le
Cours
de 1818
[29].
Sans le savoir, les jeunes auditeurs du
Cours de 1818 et ses lecteurs en 1836
ont donc pu puiser chez Cousin des éléments de kantisme. Certes, dans le texte
cousinien, ces éléments apparaissent de façon souvent aléatoire.
Membra disjecta souvent disposés sans cohérence ni nécessité, ils semblent n’avoir parfois
qu’une valeur décorative. Le pot-pourri de Cousin est néanmoins d’une grande
importance pour la pensée esthétique française. Car le philosophe reprend également l’idée kantienne que le sentiment du beau n’est pas mêlé au désir de
possession
[30]; il sépare le beau de l’utile
[31] et distingue ensuite la sphère du beau
et celle du bien : « Je prétends que la forme du beau est distincte de la forme
du bien; et que si l’art produit le perfectionnement moral, il ne le cherche pas,
il ne le pose pas comme son but »
[32]. C’est ici, dans les prolongements des
raisonnements « kantiens » de Cousin, que prend place sa célèbre formule sur
« l’art pour l’art » qui devait connaître un écho considérable au XIX
e siècle
[33] :
« Le beau excite un sentiment interne, distinct, spécial, qui ne relève que de
lui-même ; l’art n’est pas plus au service de la religion et de la morale qu’au
service de l’agréable et de l’utile; l’art n’est pas un instrument, il est sa propre
fin à lui-même. Et ne croyez pas que je le rabaisse, quand je dis qu’il ne doit
pas servir la religion et la morale,
je l’élève, au contraire, à la hauteur de la morale et de la religion. [...] Il faut
de
la religion pour la religion, de la morale pour la morale, comme de l’art pour
l’art »
[34]. Si ce raisonnement est neuf dans la France de 1820, il convient de noter
que Cousin se borne à cristalliser des thèmes d’inspiration kantienne qui – nous
l’avons signalé tout à l’heure à propos de Madame de Staël – ont déjà cours
dans le cercle de Coppet, avec lequel il était entré en relation
[35]. Pendant son
séjour à Weimar, en compagnie de Madame de Staël, Benjamin Constant avait
consigné dans son journal la formule de « l’art pour l’art »
[36]. C’est Cousin
cependant qui donne ses lettres de noblesse à une formule qui frappe les esprits ;
elle rompt avec les conceptions des tenants du classicisme, elle heurte les auteurs
catholiques et les auteurs qui, comme bon nombre de romantiques français,
conçoivent l’art comme l’un des principaux moteurs du progrès social.
L’IMPROBABLE SYNTHÈSE COUSINIENNE
Dans l’économie générale du texte de Cousin, les motifs kantiens se trouvent
cependant rapidement submergés par des éléments qui leur sont radicalement
opposés. Comment expliquer qu’aux distinctions que nous venons de citer succèdent d’autres définitions qui, de façon relativement expéditive, permettent à
Cousin de proclamer l’unité du vrai, du beau et du bien ? Ou, pour reprendre
les termes de Cousin : « Ce qui est bon est beau, ce qui est beau est bon, ce
qui est beau et bon est vrai. » Le beau apparaît en effet comme l’une des formes
de présentation de l’Idée (que Cousin appelle le Vrai). Ainsi, Cousin opère non
seulement une synthèse ternaire entre le vrai, le beau et le bien, mais il transforme encore ces trois éléments en manifestation de Dieu :
« Le vrai, le bien et le beau sont donc réunis intimement, et se pénètrent l’un
l’autre dans l’unité de leur substance ; ce qui est bon est beau, ce qui est beau
est bon, ce qui est beau et bon est vrai. Dieu est la substance métaphysique du
beau, du bien et du vrai, en d’autres termes, le bien, le beau et le vrai, conçus
dans l’unité de leur substance, c’est Dieu »
[37]. Cette synthèse passe par pertes et
profits les distinctions opérées au début du texte entre le beau et le bien. Les
contradictions inhérentes au texte ne sont absolument pas intégrées ou dépassées
de façon dialectique. Tout se passe comme si la fin du texte, d’inspiration plus
« platonicienne »,
effaçait simplement l’ensemble des motifs kantiens présents
à son commencement. Comment le beau en est-il arrivé là ? La transformation
s’amorce chez Cousin à partir du moment où il déclare que la beauté n’est
beauté que lorsqu’elle est beauté spirituelle
[38]. Ainsi, le beau est finalement
soustrait du moins partiellement au domaine du visible :
« L’intérieur seul est beau : il n’y a de beau que ce qui n’est pas visible;
cependant, si le beau n’était pas, sinon montré aux yeux, du moins indiqué, et
pour ainsi dire esquissé par la forme visible, il n’existerait pas pour
l’homme »
[39]. Ainsi, Cousin adopte-t-il finalement les théories du beau idéal
d’inspiration platonicienne
[40] qui est difficile à concilier avec la
Critique de la
faculté de juger : chez Kant, le jugement de goût concerne précisément la
forme
des objets. Dans la perspective kantienne, l’idée d’une « beauté incorporelle »
n’est pas concevable. En 1818 déjà, les éléments kantiens n’ont fait que recouvrir
temporairement et très partiellement le socle platonicien du texte de Victor
Cousin. Ce socle se donne notamment à voir dans l’échelle du beau proposée
par le jeune philosophe : « de dégradation en dégradation », nous passons de la
beauté idéale à la beauté réelle, nous parcourons « l’art et tous les degrés de
l’art, l’Apollon, la Vénus, le Jupiter, etc., et au-dessous de l’art, la nature et
tous les degrés de la beauté naturelle »
[41].
Le
Cours de 1818 de Cousin présente ainsi d’importantes ruptures et des
incohérences qu’il est difficile de ne pas percevoir. Cet aspect n’est évidemment
pas sans poser des problèmes à ses auditeurs ou lecteurs. Mais, de façon paradoxale, la présence de théories contradictoires constitue plutôt un indéniable
atout pour la diffusion du discours cousinien. Le lecteur de l’époque choisit
librement ce qui lui convient. Cousin offre une théorie à la convenance de
chacun. Les observateurs les plus perspicaces ne manquent pas de relever ce
trait caractéristique de la pensée du jeune professeur : « Quelle que soit sa
supériorité, il y a dans cette tête un singulier désordre. [...] Il jette les vérités à
pleines mains, mais il les jette pêle-mêle », écrit Dubois, le futur directeur du
Globe, à son ami Damiron en mars 1819. Les doctrines de Cousin, ajoute-t-il,
« prennent aujourd’hui une assiette, demain une autre, après-demain une troisième »
[42]. Ce que d’aucuns qualifieront de versatilité peut passer aussi bien
pour une bénéfique profusion d’idées.
Quoi qu’il en soit, la synthèse opérée par Cousin restera longtemps canonique
en France. Synthèse du Vrai, du Beau et du Bien (c’est sous ce titre que Cousin
éditera à partir de 1853 le texte fortement remanié et parfois infléchi de son
cours de 1818), mais aussi synthèse à l’intérieur du beau, du visible et de
l’invisible, du fini et de l’infini, etc. – peut-être à la suite d’une contamination
du discours cousinien par des philosophèmes empruntés à Schelling –, synthèse
aussi d’éléments de kantisme et d’éléments néoplatoniciens. La notice consacrée
à l’idée du beau insérée dans le Dictionnaire des sciences philosophiques
(ouvrage en général bien informé), rédigée par le maître d’Å“uvre du dictionnaire, à savoir le très cousinien Adolphe Franck, livre en 1844 un saisissant
abrégé du credo esthétique du spiritualisme :
« L’idée du beau renferme la notion d’un principe libre indépendant de toute
relation, qui est à lui-même sa propre fin et sa loi, et qui apparaît dans un objet
déterminé, sous une forme sensible. Le beau nous offre les deux termes de
l’existence, le visible et l’invisible, l’infini et le fini, l’esprit et la matière, l’idée
et la forme, non isolés et séparés, mais réunis et fondus ensemble de manière
que l’une est la manifestation de l’autre. [...] S’il est vrai que le beau nous
présente réunis dans le même objet les deux éléments de l’existence, le spirituel
et le sensible, le fini et l’infini; il s’adresse à la fois aux sens et à la raison, à
la raison par l’intermédiaire des sens. [...] Dieu est le principe du beau, comme
il est celui du vrai et du bien. [...] La beauté du monde est une image et un
reflet de la beauté divine »
[43]. Le spiritualisme règne en maître. Entre 1840 et
1860, cette synthèse ne peut être contestée que par ceux qui ont une connaissance
précise des textes allemands. C’est le cas de Charles Bénard, le traducteur des
Leçons d’esthétique de Hegel, qui dans l’article « Esthétique » du même
Dictionnaire, corrige d’une certaine façon l’article sur le Beau. Bénard réfute vigoureusement la philosophie platonicienne : « En montrant l’identité du beau et du
bien, il [Platon] n’a pas su maintenir leur différence, ce qui lui fait méconnaître
le véritable but de son art et son indépendance »
[44]. En même temps que Platon,
c’est Cousin qui se trouve implicitement visé. Cette critique passe aussi par le
silence : dans le vaste panorama de l’histoire de l’esthétique que dresse Bénard,
le
Cours de 1818 n’est pas même mentionné.
COUSIN : LA SCIENCE DU BEAU CONTRE L’ESTHÉTIQUE
Au-delà de ce premier constat, il convient de souligner d’autres divergences
entre la conception défendue par Cousin et la
Critique de la faculté de juger.
Comme dans le cas de la synthèse du vrai, du beau et du bien, ces points de
divergence nous intéressent moins pour eux-mêmes que pour l’impact parfois
considérable qu’ils eurent sur la « philosophie esthétique » française jusque vers
1870. La (non-) lecture cousinienne de Kant détermine longtemps encore les
conditions de réception de la troisième
Critique kantienne en France. D’abord,
Cousin ne rend absolument pas compte de la place que prend la
Critique de la
faculté de juger dans le système kantien. Dans les développements qu’il consacre au beau, Cousin semble poursuivre deux buts chez lui en partie contradictoires. D’un côté, il s’agit de présenter pour la première fois en France ce qui
serait une philosophie de l’art (ce que la
Critique de la faculté de juger n’est
que très accessoirement) : cette orientation se remarque notamment dans la
référence à Winckelmann extrêmement présente encore dans l’édition de 1836,
par le choix des exemples et par tout un ensemble de problématiques héritées
des réflexions sur l’art depuis la Renaissance, comme par exemple la question
de l’imitation de la nature ou celle de la beauté idéale
[45]. D’un autre côté,
Cousin cherche une définition objective du beau : il examine, en ce sens, un
certain nombre de définitions anciennes (le beau comme unité dans la variété,
comme perfection, etc.). De façon fondamentale, Cousin conçoit manifestement le beau comme une propriété appartenant aux objets
[46]. « Nous avons
insisté sur la nature du jugement, sur sa nécessité absolue, sur sa valeur
objective, niée par Kant et par Fichte », écrit-il dans son
Cours de 1818. C’est
ce qui explique aussi pourquoi le philosophe français – nous le notions tout à
l’heure – peut en appeler à « l’autorité de la raison », c’est-à-dire affirmer
implicitement que le beau relève de ce que Kant nomme le jugement de
connaissance. En d’autres termes : tout se passe comme si, afin de pouvoir
garantir l’universalité du jugement sur le beau, Cousin doit faire
exister le
beau
[47]. Il existe indépendamment du sujet, là où la
Critique de la faculté de
juger affirme que le beau n’a que
l’apparence de l’existence objective. Le sujet
parlera du beau, explique Kant :
«
comme si la beauté était une propriété de l’objet et
comme si le jugement
était un jugement logique (
comme s’il en constituait une connaissance grâce à
des concepts de l’objet), alors qu’en fait ce jugement n’est qu’un jugement
esthétique et n’a pour contenu qu’un rapport de la représentation de l’objet au
sujet »
[48]. Ce
comme si (
als ob), nous le savons, est essentiel. Il revient à plusieurs
reprises dans l’Analytique du beau (cf. par exemple au § 9) et explique sans
doute la déception que certains lecteurs de Kant ont pu éprouver à la lecture de
la troisième
Critique. Là où ils attendaient une analyse du beau, ils ne trouvent
qu’une analyse de sa perception : Kant, remarque Schopenhauer, « s’appuie
toujours sur les déclarations des autres, sur le jugement que l’on porte sur le
beau; il ne part pas du beau lui-même »
[49]. Les conséquences de la position
kantienne sont connues. Pour Kant, le jugement de goût est rigoureusement
autonome. Il est par ailleurs individuel et ne se laisse pas déterminer par les
suffrages de la majorité
[50]. Mais surtout : le jugement de goût n’est pas le produit
d’un raisonnement logique. Il n’est pas assimilable au constat que l’on pourrait
faire d’une conformité de l’objet à des « préceptes » :
«
Deuxièmement, une preuve
a priori établie selon des règles déterminées peut
encore moins déterminer le jugement portant sur la beauté. Lorsque quelqu’un
me lit un poème de sa composition [...], il aura beau en appeler à Batteux ou
Lessing, ou invoquer d’autres critiques du goût encore plus célèbres et plus
anciens, et alléguer les règles qu’ils auront établies, pour prouver que son poème
est beau [...] : je me boucherai les oreilles, ne voudrai entendre ni raison ni
raisonnement et préférerai croire fausses toutes les règles des critiques [...] plutôt
que de laisser déterminer mon jugement par des arguments
a priori »
[51]. Les
poétiques normatives qui imposent des règles aux créateurs n’ont en soi aucune
efficacité sur le récepteur. De façon plus radicale encore, si le jugement sur le
beau n’est pas redevable de ce que l’on peut appeler une théorie de la pratique,
il n’est pas même possible d’en proposer une théorie pure. Kant le précise
expressément au début du § 44, puis au § 60 de la
Critique de la faculté de
juger : « Il n’y a pas de science du beau, mais seulement une critique. » En
homme de la Restauration qui, pour des raisons en partie stratégiques et politiques, n’a eu de cesse de chercher à « sauver » la philosophie des écueils du
doute généralisé, Cousin assimile la philosophie kantienne à un système qui
conduit
in fine au scepticisme. Il lui était impossible, dans la même perspective,
d’admettre la subjectivité esthétique mise en avant par Kant. Qu’une philosophie
esthétique puisse ne pas déboucher sur une théorie du beau paraît incompréhensible. La déception causée sur ce point se renforce encore après 1818. C’est
contre Kant que Cousin affirme en 1853, à l’adresse des lecteurs de la version
remaniée de son cours de 1818 : « Nous allons vous offrir au moins une esquisse
d’une théorie régulière et complète de la beauté et de l’art »
[52]. Donner une
théorie du beau : tel est également le sens de la critique que Charles Bénard
adresse à Kant en 1845. La
Critique de la faculté de juger « reproduit les vices
de sa théorie générale » :
« Le beau, selon lui, n’a pas d’existence absolue, il est relatif aux facultés de
l’esprit humain, la sensibilité, l’imagination et le goût. Il est le résultat du jeu
libre de l’imagination.
Dès lors, le beau n’ayant pas de réalité objective
, il n’y
a pas, non plus, de science du beau »
[53]. Dans la stratégie de Victor Cousin ou
de Charles Bénard, le refus d’une esthétique centrée sur la perception est indispensable. Car comment faire passer une discipline pour scientifique, si l’objet
qu’elle se donne – le beau – n’a pas de réalité objective ? Pour pouvoir prétendre
à une place institutionnelle, une discipline ne peut se payer le luxe de douter
de son objet. Le désir d’élaborer une « théorie complète du beau » anime toute
la philosophie postcousinienne du siècle. Il s’agit d’élaborer la science du beau
dont la possibilité avait précisément été niée par la
Critique de la faculté de
juger. En 1857, l’Académie des sciences morales et politiques met au concours
une question d’esthétique qui exigeait explicitement des concurrents de rechercher « les principes de la science du beau ». Le travail primé trois ans plus tard
par l’Académie portera donc fièrement sur sa page de titre le nom de cette
science réclamée par tous
[54].
La lecture de la première partie de la
Critique de la faculté de juger pose
donc aux lecteurs français des problèmes importants. Alors qu’il était difficile
à ces lecteurs d’accepter en 1800 ce qui pouvait apparaître comme une théorie
abstraite de l’art et du beau, les milieux philosophiques français, initiés par
Victor Cousin et par Théodore Jouffroy aux joies de l’esthétique, réclament à
partir de 1845 environ, et plus fortement encore à partir de 1855, une théorie
complète du beau, c’est-à-dire précisément ce dont le texte kantien nie la possibilité. C’est ce qui explique sans doute pourquoi la première traduction et le
commentaire minutieux que Jules Barni propose de la
Critique de la faculté de
juger en 1846 et 1850 ne rencontrent pas un public disposé à suivre Kant sur
ce terrain
[55]. Il faut dire que le livre kantien a quelque chose de déconcertant
pour ceux qui attendent des éclaircissements sur le beau : c’est un livre étrange
dont le sujet est difficile à saisir et dont le concept central (la
Zweckmäßigkeit)
oppose de sérieuses résistances (ne serait-ce qu’à la traduction). Ensuite, seule
la première partie du livre est consacrée au jugement esthétique, les exemples
concrets sont relativement rares, certaines questions classiques sont à peine
effleurées, d’autres manquent : le problème de l’imitation, la discussion des
définitions classiques du beau, la question des règles et des principes qui doivent
guider les artistes, celle (centrale chez Cousin) des sentiments qu’excite « le
beau » en nous. Surtout : prenez un lecteur à la recherche de ce qu’est « le
beau »; voilà que le beau n’est pas vraiment saisissable dans ce livre ! Livre,
donc, d’une certaine façon irrecevable en 1850 : du beau n’y brille que l’absence.
[1]
Mercure français, janvier 1810, t. XL, p. 93, cité par Edmond EGGLI,
Schiller et le romantisme
français, 2 vol., Paris, Librairie universitaire J. Gamber, 1927, t. I, p. 334.
[2]
Charles LÉVÊQUE,
La science du beau étudiée dans ses principes, dans ses applications et
dans son histoire, ouvrage couronné par l’Institut (Académie des sciences morales et politiques),
2 vol., Paris, Auguste Durand, 1861.
[3]
Alfred MICHIELS,
Histoire des idées littéraires en France au XIXe siècle, Paris, E. Dentu,
4 1863
(
1 1842), 2 vol., ici t. II, p. 644.
[4]
Critique du jugement suivie des observations sur le sentiment du beau et du sublime, par
E. KANT, traduit de l’allemand par Jules Barni, professeur agrégé de philosophie au collège Charlemagne, avec une introduction du traducteur, 2 vol., Paris, Librairie philosophique de Ladrange,
1846. BARNI, professeur agrégé de philosophie, au lycée Bonaparte, complète ce travail en publiant,
quatre ans plus tard, un ouvrage destiné à éclairer le texte kantien :
Philosophie de Kant. Examen
de la critique du Jugement, Paris, Librairie philosophique de Ladrange, 1850,332 p.
[5]
Cf. en particulier François AZOUVI, Dominique BOUREL,
De Königsberg à Paris. La réception
de Kant en France (1788-1804), Paris, Vrin, 1991. On pourra également consulter Maximilien
VALLOIS,
La formation de l’influence kantienne en France, Paris, Félix Alcan, s.d. [1924] ; Célestin
BOUGLE, « Spiritualisme et kantisme en France », in
Revue de Paris, 1
er mai 1934, p. 198-215, et
l’ouvrage bien vieilli et non exempt d’erreurs d’André MONCHOUX,
L’Allemagne devant les lettres
françaises de 1814 à 1835, Toulouse, Imprimerie Fournié, 1953.
[6]
Charles de VILLERS,
Philosophie de Kant, ou principes fondamentaux de la philosophie transcendantale, Metz, Colignon, 1801; Johann KINKER,
Essai d’une exposition succincte de la Critique
de la raison pure, Amsterdam, 1801; Joseph-Marie DEGÉRANDO,
Histoire comparée des systèmes
de philosophie relativement aux principes des connaissances humaines, 3 vol., Paris, Henrichs,
1804. Sur les critiques des « paradoxes » et de « l’obscurité » de Kant, cf. AZOUVI /BOUREL,
op. cit.
[n. 5], p. 137-160, ici plus particulièrement p. 141.
[7]
Friedrich Gottlob BORN,
Kantii opera ad philosophiam criticam, 4 vol., Lipsiae, 1796-1798 ;
lettre de Joubert à Madame de Beaumont, septembre 1801, citée dans AZOUVI /BOUREL,
op. cit.
[n. 5], p. 159-160.
[8]
Notons cependant :
Observations sur le sentiment du beau et du sublime, Paris, 1796;
Projet
de paix perpétuelle, Paris 1796. On trouve une liste complète des premières traductions dans
AZOUVI /BOUREL,
op. cit. [n. 5], p. 9
sq.
[9]
Joseph Tissot donne à partir de 1830 un nombre considérable de traductions, notamment la
première version française de la
Critique de la raison pure qui paraît en deux volumes chez Ladrange
en 1835/1836. Jules Barni publie une décennie plus tard les premières traductions de la
Critique
du jugement (1846) et de la
Critique de la raison pratique (1848) ; bien plus tard, il retraduira la
première
Critique kantienne, jugeant insuffisantes les traductions de Tissot.
[10]
Joseph-Marie DEGÉRANDO,
Histoire comparée des systèmes de philosophie, cité
in AZOUVI /
BOUREL,
op. cit. [n. 5], p. 241.
[11]
Jean Gottlieb BUHLE,
Histoire de la philosophie moderne, depuis la renaissance des lettres
jusqu’à Kant, trad. de l’allemand par A.-J.-L. Jourdan, Paris, Fournier, 1816, t. VI, p. 524-569.
L’ouvrage de Buhle ne passa pas inaperçu : de façon significative, Victor COUSIN en publia en 1817
un long compte rendu dans les
Archives philosophiques, politiques et littéraires, t. I, p. 39
sq.
[12]
Wilhelm Gottlieb TENNEMANN,
Manuel d’histoire de la philosophie, 2 vol., trad. par Victor
Cousin, Sautelet, 1829.
[13]
Mme de STAËL,
De l’Allemagne, 2 vol., éd. par Simone Balayé, Paris, Garnier-Flammarion,
1968, t. II, p. 136 (partie III, chap. 6).
[14]
De l’Allemagne,
op. cit. [n. 13], t. II, p. 137.
[15]
Pour être précis, la distinction entre le beau et l’utile découle chez Kant de celle entre le
beau et le bien. Mais elle n’en constitue pour ainsi dire qu’une partie, l’autre étant la distinction
entre beauté et perfection (l’utilité est la finalité objective externe, la perfection la finalité objective
interne [
äußere/innere objektive Zweckmäßigkeit]; cf.
CFJ, § 15, Ak. V, 226).
[16]
De l’Allemagne, op. cit. [n. 13], t. II, p. 160 (partie III, chap. 9).
[17]
Cf. en particulier Éric FAUQUET (éd.),
Victor Cousin, homo theologico-politicus. Philologie,
philosophie, histoire littéraire. Journée d’études de Lyon de novembre 1996, Paris, Éditions Kimé,
1997, et Patrice VERMEREN,
Victor Cousin. Le jeu de la philosophie et de l’État, Paris, L’Harmattan,
1995 (avec de précieuses indications bibliographiques) ; Jean-Pierre COTTEN, « Victor Cousin et la
“mauvaise métaphysique dégénérée” »,
in Jean QUILLIEN (éd.),
La réception de la philosophie
allemande en France aux XIXe et XXe siècles, Lille, Presses Universitaires de Lille, 1994, p. 85-107 ;
Corpus n
o 18/19,1991 (numéro consacré à Victor Cousin); Amin A. AZAR, « Le cas Victor Cousin.
Un étrange observateur de la pensée germanique pendant le début du XIX
e siècle », in
Critique,
t. XLII, 473, octobre 1986, p. 981-998.
[18]
Victor COUSIN,
Cours de philosophie professé à la faculté des lettres pendant l’année 1818,
sur le fondement des idées absolues du vrai, du beau et du bien, publié avec son autorisation et
d’après les meilleures rédactions de ce cours par M. Adolphe Garnier, Maître de conférences à
l’École normale, Paris, Librairie classique et élémentaire de L. Hachette, 1836.
[19]
Victor COUSIN,
Du Vrai, du Beau et du Bien, Paris, Didier,
1 1853,
13 1867. Cette version
« classique » se trouve préfigurée dans le t. II de la seconde édition des cours, remaniée et corrigée
par Cousin, qui paraît en 1846 :
Histoire des derniers systèmes sur les idées du vrai, du beau et
du bien, Paris, Didier, 1846.
[20]
Cours de 1818 [n. 18], p. 195. En 1853, on peut lire un développement bien plus pondéré,
assorti d’une critique qui prouve que, malgré la parution de la traduction française de la troisième
Critique, la connaissance cousinienne du texte kantien n’avait guère progressé : « Il était digne de
l’école écossaise et de Kant de faire une place au beau dans leur doctrine. Ils l’ont considéré dans
l’âme et dans la nature ; mais ils n’ont pas même abordé la difficile question de sa reproduction
par le génie de l’homme. Nous tenterons d’embrasser ce grand sujet dans toute son étendue [...] »
(
Du Vrai, du Beau et du Bien,
op. cit. [n. 19], p. 143
sq.).
[21]
À la différence de Cousin, Joseph Tissot, Charles Bénard, Jules Barni, Adolphe Franck (pour
ne citer ici que quelques-uns des auteurs qui entrent en scène avant 1848) sont capables de lire les
philosophes allemands dans le texte.
[22]
Cours de 1818 [n. 18], p. 182.
[23]
On se souvient que, pour Kant, un tel relativisme ne s’applique que dans le domaine de
l’agréable : « En ce qui concerne l’agréable, c’est donc le principe suivant qui est valable :
À chacun
selon son goût (pour ce qui relève des sens) » (
CFJ, § 7, Ak. V, 212). Cf. également les § 6,31,
32.
[24]
Cours de 1818 [n. 18], p. 196
sq.
[25]
On sait que le thème des erreurs cousiniennes, et notamment celui de son ignorance de la
langue allemande, sera largement utilisé par ses détracteurs. On en trouve un exemple relativement
précoce dans le livre
De l’Allemagne que Heine fait paraître chez l’éditeur Renduel en 1835 :
« [M. Cousin] a, en effet, comme suspect de démagogie, passé quelque temps dans une prison
allemande, tout aussi bien que Lafayette et Richard C
Å“ur-de-Lion. Mais qu’il y ait, à ses heures
de loisir, étudié la
Critique de la raison pure de Kant, cela est douteux, pour trois raisons : la
première est que ce livre est écrit en allemand; la seconde, qu’il faut savoir l’allemand pour le
lire; et la troisième, que M. Cousin ne sait pas l’allemand. // Ceci soit dit sans la moindre intention
de blâme. La hauteur de M. Cousin n’en paraît que plus sublime, quand on voit qu’il a appris sa
philosophie allemande sans savoir la langue dans laquelle on l’enseigne. Combien ce grand génie
nous dépasse-t-il, nous autres hommes ordinaires qui ne comprenons qu’à grand’peine cette philosophie, tout familiers que nous sommes, dès l’enfance, avec la langue allemande ! » (Heinrich
HEINE,
Historisch-kritische Gesamtausgabe der Werke, éd. par Manfred Windfuhr, Hoffmann und
Campe, 1973
sq., tome 8/1, p. 489).
[26]
Cf. Victor COUSIN,
Fragments et souvenirs, Paris, Didier,
3 1857, p. 58,115
sq.
[27]
Cf. en particulier Michel ESPAGNE, Michael WERNER, « Les correspondants allemands de
Victor Cousin », in
Hegel-Studien 21,1986, p. 65-85; Michel ESPAGNE, Michael WERNER,
Lettres
d’Allemagne. Victor Cousin et les hégéliens, Tusson, Du Lérot, 1990. On peut se faire une idée des
méthodes d’investigation de Cousin et de l’état de son information sur la philosophie allemande en
consultant ses « Souvenirs d’Allemagne. Notes d’un journal de voyage en l’année 1817 »,
in Victor
COUSIN,
Fragments philosophiques pour servir à l’histoire de la philosophie, 5
e éd., 5 vol., Paris,
Didier, 1866, t. V, p. 45-219.
[28]
Cours de 1818 [n. 18], p. 239
sq. Cf.
CFJ, § 29 (Ak. V, 265).
[29]
Les six arts retenus par Cousin sont la poésie, la musique, la peinture, la sculpture, l’architecture et la construction des jardins (
Cours de 1818 [n. 18], p. 279
sq.). En comparant cette liste
avec les § 51 et 53 de la
Critique de la faculté de juger, on remarque que Cousin reprend pour
l’essentiel la taxinomie et la hiérarchie proposées par Kant, en retranchant l’éloquence (au sujet de
laquelle Kant émet de sévères réserves; Ak. V, 327) et l’art des couleurs qui, dans l’esprit de
Cousin, pouvait faire double emploi avec la peinture évoquée auparavant. En revanche, la division
kantienne en arts de la parole, arts du dessin et arts du jeu avec les sensations est abandonnée.
[30]
Cours de 1818 [n. 18], p. 218. Cf.
CFJ, § 2-4 (notamment Ak. V, 207).
[31]
Cours de 1818 [n. 18], p. 221
sq. Cette délimitation découle de la définition kantienne du
beau comme perception d’une finalité sans fin (troisième moment du jugement du goût,
CFJ,
§ 10-17). Plus qu’à Kant, les développements cousiniens semblent redevables aux réflexions post-kantiennes des premiers romantiques allemands que le cercle de Coppet (notamment par l’intermédiaire d’August Wilhelm Schlegel) connaissait fort bien.
[32]
Cours de 1818 [n. 18], p. 223
sq. Notons que Cousin emploie le terme
forme sans préalablement le définir, ce qui prive de clarté conceptuelle la distinction qu’il opère entre le beau et le
bien.
[33]
Citons de façon exemplaire la lettre de Flaubert à Louise Colet du 13 sept. 1846 : « Toi, tu
mêles au Beau un tas de choses étrangères, l’utile, l’agréable, que sais-je ? Tu diras au Philosophe
de t’expliquer l’idée du Beau pur telle qu’il l’a émise dans son Cours de 1819 [en fait 1818] et
telle que je la conçois » (Gustave FLAUBERT,
Correspondance I, éd. par Jean Bruneau, Paris,
Gallimard, Bibl. de la Pléiade, 1973, p. 339).
[34]
Cours de 1818 [note 18], p. 224. Cf. Albert CASSAGNE,
La théorie de l’art pour l’art en
France chez les derniers romantiques et les premiers réalistes [1906], préf. de Daniel Oster, Seyssel,
Champ Vallon, 1997.
[35]
Cf. Paul JANET,
Victor Cousin et son œuvre, Paris, 1885, p. 25
sq.
[36]
« Dîner avec Robinson, écolier de Schelling. Son travail sur l’esthétique de Kant. Idées très
ingénieuses. L’art pour l’art, et sans but; tout but dénature l’art. Mais l’art atteint au but qu’il n’a
pas » (21 pluviôse an XII, 11 février 1804; Benjamin CONSTANT,
Journaux intimes, éd. par Alfred
Roulin et Charles Roth, Paris, Gallimard, 1952, p. 58). À la demande de Madame de Staël, le jeune
Henry Crabb Robinson avait donné des exposés de philosophie allemande (cf. sur ce point Ernst
BEHLER, Kant vu par le Groupe de Coppet. La formation de l’image staëlienne de Kant, in
Le
Groupe de Coppet. Actes et document du deuxième Colloque de Coppet, Genève, Droz, 1977,
p. 135-167).
[37]
Cours de 1818 [n. 18], p. 260.
[38]
Cours de 1818 [n. 18], p. 253
sq.
[39]
Cours de 1818 [n. 18], p. 257
sq.
[40]
En adoptant la théorie du beau idéal, présente également chez Madame de Staël (cf. ci-dessus), Cousin s’inscrit dans le mouvement néoplatonicien relancé par Shaftesbury et par Winckelmann. En France, il a au début du XIX
e siècle un puissant relais en la personne de QUATREMÈRE
de QUINCY (cf. notamment ses
Essais sur l’idéal dans ses applications pratiques aux Å“uvres de
l’imitation des arts du dessin, Paris, 1837). COUSIN souligne encore davantage cette tendance dans
le texte de 1853 (
Du Vrai... [cf. n. 19], avec des renvois à Quatremère).
[41]
Cours de 1818 [n. 18], p. 208. Les thèmes de ce passage central (sur lequel nous ne pouvons
pas nous attarder) sont également développés dans l’article « Du beau réel et du beau idéal » que
Cousin publie dans les
Archives philosophiques, politiques et littéraires en 1818.
[42]
Lettre de Paul Dubois à Philibert Damiron, citée dans Patrice VERMEREN,
op. cit. [n. 17],
p. 63.
[43]
[Adolphe FRANCK ], « Beau (idée du) », in
Dictionnaire des sciences philosophiques, par une
société de professeurs de philosophie, 6 vol., Paris, Hachette, 1844-1852, ici t. I, p. 299
sq. Même
refrain cousinien en 1861 dans la
Science du beau de Charles Lévêque : l’auteur du travail primé
par l’Académie des sciences morales et politiques (dont Cousin est membre) affirme que « la beauté
idéale de chaque espèce d’être [...] existe en Dieu » [cf. la citation complète dans la n. 47].
[44]
C[harles] B[ ÉNARD ], « Esthétique », in
Dictionnaire des sciences philosophiques [cf. n. 43],
1845, t. 2, p. 293-306, ici p. 299. Sur Charles Bénard, infatigable militant de l’esthétique, cf. dans
ce numéro l’article d’Élisabeth Décultot.
[45]
Sans doute ces développements doivent-ils beaucoup à August Wilhelm SCHLEGEL (cf. son
Cours sur les beaux-arts de 1801/1802 et surtout le
Cours d’art dramatique de 1809, traduit en
français en 1814) et à Mme de Staël (cf. par exemple
De l’Allemagne [cf. n. 13], partie III, chap. 9,
notamment p. 161
sq.).
[46]
COUSIN réfute par exemple l’idée (qu’il attribue à Kant) qu’il n’y a « dans la nature rien de
vrai, de bon et de beau si ce n’est le vrai, le beau et le bon que l’homme trouv[e] dans son âme ».
Et il déclare, pour distinguer sa voie médiane aussi bien des erreurs de l’école anglo-française que
des excès kantiens : « La vérité n’est ni fille de l’homme, ni fille de la nature; la vérité existe par
elle-même » (
Cours de 1818 [n. 18], p. 275).
[47]
Dans sa
Science du beau, Charles Lévêque répète l’idée : « La beauté idéale de chaque
espèce d’être existe d’une existence pour moi objective, éminente, effective, en Dieu, à titre de
pensée éternelle de l’éternelle intelligence » (C. LÉVÊQUE,
op. cit. [n. 2], t. I, p. 140).
[48]
CFJ, § 6; Ak. V, 211 (c’est nous qui soulignons). Cf. aussi § 9 (Ak. V, 218).
[49]
Arthur SCHOPENHAUER,
Le monde comme volonté et comme représentation (1819), trad. par
Auguste Burdeau, édition revue par Richard Roos, Paris, PUF, 1966, p. 629.
[50]
«
Premièrement, lorsque quelqu’un trouve qu’un édifice, qu’un paysage ou qu’un poème ne
sont pas beaux, cent avis qui au contraire les apprécient ne lui imposeront pas intérieurement un
assentiment » (
CFJ, § 33, Ak. V, 284).
[51]
CFJ, § 33; Ak. V, 284
sq.
[52]
Du Vrai, du Beau et du Bien [n. 19], p. 144.
[53]
C[harles] B[ ÉNARD ], « Esthétique », in
Dictionnaire des sciences philosophiques [n. 43], t. 2,
p. 302 (c’est nous qui soulignons).
[54]
Charles LÉVÊQUE,
La science du beau, 1861 (
op. cit., n. 2). L’auteur de l’ouvrage « couronné
par l’Institut » souligne dans le chapitre qu’il consacre à Kant : « La conclusion de la Critique du
jugement esthétique, c’est qu’il ne peut y avoir de science du beau » (t. II, p. 519). Chez Lévêque
resurgit par ailleurs le motif nationaliste qui avait déjà entravé la propagation de l’esthétique
allemande au début du siècle. Il affirme par exemple que « les recherches sur les principes du beau
et de l’art ne sont pas nouvelles en France. Au dix-huitième siècle, le P. André et Diderot les ont
inaugurées chez nous presque aussitôt que Hutcheson en Écosse et Baumgarten en Allemagne »
(t. I, p. V). Et la table des matières analytique précise, manière d’enfoncer le clou : « Baumgarten
n’est pas le fondateur de la science du beau. » Comme Kant ne l’est pas non plus, le mérite revient
donc à la France.
[55]
Cf. ci-dessus, n. 4.