2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Le « symbolisme sympathique » dans l’esthétique de Victor Basch
Mildred Galland-szymkowiak
Université Paris IV-Sorbonne
Connaissant bien le rôle essentiel pris par le symbolisme, comme présence
objective de l’Idée, dans les métaphysiques de l’art postkantiennes (Schelling, Hegel),
V. Basch en fait cependant la clef de sa propre esthétique sentimentaliste, subjectiviste
et anti-métaphysique. Le déplacement de sens du symbolisme, qui s’effectue chez Basch
principalement à partir de son étude de Kant, de Fr. Th. Vischer et de la psychologie
physiologique allemande (G. Th. Fechner, W. Wundt), est analysé dans l’article comme
le passage d’une incarnation qui est présentation de l’Idée dans le phénomène, à une
prise de chair de mes propres sentiments et émotions à même l’objet de l’expérience
esthétique.
Obwohl mit der wesentlichen Rolle des Symbolismus als objektiver
Gegenwart der Idee vertraut, wie sie in den nachkantischen Metaphysiken der Kunst
aufgefaßt wird (etwa bei Schelling und Hegel), verwendet V. Basch ebendiesen Begriff
als Stützpunkt seiner eigenen, auf dem Gefühl basierenden, subjektivistischen und antimetaphysischen Ästhetik. Dargestellt wird in dem vorliegenden Aufsatz die von Basch
eingeschlagene Umdeutung des Symbolismus-Begriffs, für die er sich hauptsächlich auf
Kant, Fr. Th. Vischer und auf die deutsche physiologische Psychologie (G. Th. Fechner,
W. Wundt) stützt ; Basch versteht den Symbolismus nicht mehr als eine durch die als
Darstellung der Idee in der Erscheinung sich vollziehende Versinnlichung, sondern als
eine Verkörperung, bei der die Gefühle und Gemütsbewegungen des Subjekts am Objekt
der ästhetischen Erfahrung zu einer körperlichen Konsistenz finden.
La pensée de Victor Basch (1863-1944) en général, et son esthétique en
particulier, se sont formées en lien étroit avec une connaissance approfondie de
la philosophie allemande classique et contemporaine. Sa thèse principale,
Essai
critique sur l’esthétique de Kant
[1] (Alcan, 1896), et sa thèse latine sur
La
poétique de Schiller
[2] ont bénéficié du contact direct avec les textes littéraires,
critiques et philosophiques puisqu’il possède parfaitement la langue allemande
(il est en outre reçu à l’agrégation d’allemand en 1884). Nous voudrions ici,
principalement à partir de l’
Essai critique, nous interroger sur le rôle et les
enjeux de la référence allemande dans l’élaboration du concept central de
l’esthétique de Basch, celui de
symbolisme sympathique, censé décrire à la fois
la nature de la contemplation esthétique, et celle de la création artistique (étant
donné le cadre limité de cette étude, nous nous intéresserons surtout à l’attitude
de contemplation esthétique et laisserons de côté l’analyse de la création). La
construction de ce concept s’inscrit dans la genèse des thèses esthétiques essentielles de Basch dans et par la
critique de l’esthétique de Kant. De plus, les
principes qui président à la critique de Basch, en particulier la
méthode psychologique, dont il souligne encore en 1921 la fécondité en vue de la constitution
d’une « science de l’art »
[3], proviennent en grande partie de la réflexion philosophique et psychologique allemande de la deuxième moitié du XIX
e siècle.
Surtout, l’utilisation par Basch de la notion de symbole, comme concept essentiel de sa propre esthétique, pose la question de la référence à l’
idéalisme
allemand. En effet, si c’est Kant qui a donné ses lettres de noblesse au symbole
comme concept essentiel de la philosophie de l’art
[4], cette notion a pris ensuite
toute son ampleur dans les constructions idéalistes de Schelling et de Hegel,
c’est-à-dire au sein de systèmes qui interprètent l’esthétique comme une métaphysique de l’art, comme développement de la vie de l’Idée dans des formes
sensibles. Or la critique de Basch pose clairement une exigence de « scientificité » qui récuse tout postulat métaphysique dans l’explication du beau
[5]. Au
prix de quelles transformations Basch peut-il donc utiliser la notion de symbolisme à titre de concept essentiel de sa propre esthétique ? Et dans quelle mesure
ces transformations se font-elles l’écho de l’évolution de l’esthétique allemande
posthégélienne ? Nous n’essaierons pas ici de déterminer la pertinence ou la
validité de la critique adressée par Basch à Kant, mais seulement, après avoir
caractérisé, en rapport avec cette critique, les grands traits de l’esthétique de
Basch, de repérer le sens et les enjeux de la notion de
symbolisme sympathique.
Dans un regard rétrospectif sur sa thèse, l’
Essai critique sur l’esthétique de
Kant, Victor Basch a écrit en 1921 : « Je m’étais servi de la
Critique du jugement
comme d’un tremplin pour m’élancer dans la carrière de la recherche personnelle »
[6], ajoutant que ses idées essentielles étaient dans l’ensemble restées les
mêmes depuis 1896. De fait, c’est dans et par la critique de Kant que se sont
élaborées les thèses esthétiques principales de Basch. Cette formation de la
pensée de Basch tout contre celle de Kant est rendue possible par la méthode
de critique utilisée par Basch dans l’
Essai : il s’agit en effet d’une critique à la
fois immanente (étudiant la cohérence propre du système de Kant) et transcendante (s’interrogeant sur la validité et la vérité des propositions de l’esthétique
kantienne en vue de la constitution d’une théorie du beau en général). Selon
Basch, en effet, aucune critique ne saurait être simplement immanente
[7], le
simple fait d’évaluer la cohérence d’un système philosophique requérant, de la
part du critique, des positions théoriques déterminées qu’il serait vain de vouloir
masquer. Concrètement, l’indissociabilité de la critique immanente et de la
critique transcendante signifie que Basch, ayant découvert certaines ambiguïtés
ou contradictions dans l’esthétique kantienne, s’efforce de les « corriger » en
prolongeant par sa propre réflexion la direction de pensée qu’il estime être
le
plus authentiquement kantienne. Le principe de la critique de Basch consiste
ainsi à se montrer, d’une certaine manière, plus kantien que Kant, en critiquant
ce dernier au nom de la fidélité aux intuitions que Basch juge premières chez
Kant même, intuitions qui, dans le développement de la
Critique de la faculté
de juger, auraient été comme recouvertes par des thèses différentes, divergentes,
voire contraires ; il s’agit donc de reprendre Kant au point où Kant lui-même
s’est quitté, et de poursuivre sa direction de pensée initiale à la lumière, ajoute
Basch, de la psychologie et de l’esthétique contemporaines
[8].
Prenons l’exemple le plus significatif, celui de la théorie du
sentiment esthétique, qui nous donnera un aperçu de la genèse de l’esthétique de Basch à partir
de la critique de Kant. Selon Basch, le principal mérite de Kant est d’avoir
reconnu le rôle essentiel du
sentiment dans l’expérience esthétique ; il a ainsi
consacré philosophiquement, en l’intégrant à l’édifice de la Critique, « le rôle
prédominant que les esthéticiens et les littérateurs anglais et français avaient
attribué au sentiment vers la fin du XVIII
e siècle »
[9]. Le nerf moteur de l’esthétique
kantienne, c’est la reconnaissance du sentir, comme faculté indépendante du
connaître et du désirer; le premier caractère du sentiment est d’être irréductible
au concept
[10], et la distinction entre sentiment esthétique et attitude théorique
servira encore de point d’appui à Basch en 1921, qui en fait alors « la vérité
profonde et inébranlable du vieux de Koenigsberg »
[11]. Mais ce que Basch
reproche à Kant, c’est d’avoir, tout en étant parti de l’originalité du sentiment,
finalement donné de ce dernier une caractérisation qui le rend dépendant du
connaître. En effet, Kant finit par déterminer dans la
Critique de la faculté de
juger le sentiment esthétique comme sentiment du jeu harmonieux de nos facultés de connaître (imagination et entendement) dans le jugement esthétique. Or
pour Basch, de deux choses l’une, selon le dilemme qu’il pose à plusieurs
reprises dans l’
Essai
[12] : ou bien le sentiment
précède le jugement, et dans ce
cas il ne peut prétendre à l’universalité et à la nécessité puisque, d’après Kant
même, seule la connaissance peut être universellement partagée, et que le sentiment précisément a été nettement séparé par lui du domaine de la connaissance; ou bien le sentiment
suit le jugement, c’est un « sentiment de jugement »
(
Urteilsgefühl), c’est-à-dire simplement l’écho sensible en nous du rapport harmonieux de nos facultés de connaître, ce qui intellectualise le sentiment esthétique et réduit donc à néant son originalité. D’après Basch, c’est bien en définitive la deuxième solution qui a été choisie par Kant dans la
Critique de la
faculté de juger. Bien qu’il ait commencé par repérer l’originalité du sentiment,
Kant ne serait donc pas sorti des esthétiques intellectualistes du type de celle
de Leibniz, pour lesquelles l’expérience du beau est une perception confuse de
la perfection. Kant n’a
qu’à moitié fait sa place au sentiment dans l’acte esthétique : Basch se propose de continuer cette démarche inachevée, en donnant
toute sa place au sentiment dans la vie psychique en général, et dans l’expérience
esthétique en particulier.
En ce qui concerne d’abord le sentiment en général, Basch établit, au terme
d’une analyse qui s’appuie sur la psychologie physiologique allemande et
notamment sur Wilhelm Wundt, que le sentiment est comme « l’aube de notre
vie psychique »
[13]; il précède et rend possible l’émergence distincte de notre
volonté et de notre conscience, de notre Moi tout entier. En effet si, en suivant
Wundt, on pose
l’attention comme acte distinctif de la conscience, vu que
l’attention n’est pas éveillée par autre chose que par ce qui nous est agréable
ou pénible, c’est bien le sentiment (comme sentiment de plaisir et de peine) qui
va déterminer la fixation de l’attention sur tel point, donc expliquer en définitive
l’émergence de la conscience. En ce qui concerne le sentiment
esthétique maintenant, Basch affirme – disant suivre en cela l’intuition originaire de Kant qui
oppose le concept au sentiment – son absolue irréductibilité à un « sentiment
de jugement » : l’impression du beau n’est pas constituée d’abord par le sentiment d’une activité intellectuelle
[14], pas même par le sentiment sensible en tant
que source inférieure du connaître, mais avant tout par la
sensation, la pure
sensibilité affective. Or, le sentiment ainsi compris comme « réceptivité pure et
simple »
[15], qui n’est pas encore orientée vers une prise de possession du monde
extérieur par le concept ou par l’action, est au sens de Basch le
subjectif par
excellence, « la manifestation la plus originale et la plus personnelle de chacun
d’entre nous »
[16]. La singularité de chaque individu, ce qui fait qu’il est lui-même, est à chercher dans la vie de ses sensations et émotions :
« L’individu est le plus vraiment lui-même quand il sent. Ce sont des plaisirs
et des peines qui forment le tissu indélébile de notre Moi. Tout le reste, toute
notre vie pensante et agissante, ne vient qu’après, est ajoutée à ce fond, émane
de ce fond [...] »
[17]. L’esthétique sentimentaliste de Basch est donc, de ce fait
même, une esthétique radicalement subjectiviste, en deux sens : 1. elle fait
résider le beau dans l’état d’âme du spectateur
[18], et non dans un contenu objectif
– qu’il s’agisse d’une propriété
formelle de l’objet ou d’un
contenu de sens
donné dans la figure de l’objet : par là, Basch pense prolonger une direction de
pensée plus authentiquement kantienne que celle qui a donné naissance aux
esthétiques formalistes (Robert A. von Zimmermann) ou idéalistes (Schelling,
Hegel); 2. elle renonce à la prétention d’universalité que Kant avait revendiquée
pour le jugement de goût :
« si nous croyons avec Kant que la faculté qui joue le rôle capital dans le
jugement du Beau est le sentiment, nous croyons qu’avec le sentiment s’ouvre
nécessairement l’ère de l’imprévu, du caprice, du subjectivisme »
[19].À partir de
cette analyse du sentiment sont repérables les choix méthodologiques de l’esthétique de Basch, qui là encore orientent sa critique de Kant, en même temps
qu’ils en résultent. Tout d’abord, le rôle véritable du sentiment ne peut être
compris qu’en faisant appel à la
méthode psychologique. C’est parce que Kant
a « méprisé » la psychologie empirique (ce que Basch lui reproche constamment) qu’il n’a pu donner toute sa place au sentiment
[20]. Or, souligne Basch,
« si, comme Kant, on fait résider le Beau dans un état d’âme particulier du
spectateur, dans une harmonie spéciale des facultés de connaître, la seule
méthode qu’il soit légitime d’employer est la méthode psychologique »
[21]. Après
avoir commencé par affirmer que le beau réside dans un sentiment, Kant n’a
pas soumis ce dernier à une véritable analyse : Basch se propose de le faire à
l’aide de la psychologie contemporaine, car « la science du Beau est avant tout
une science psychologique »
[22]. Quel est le type de psychologie auquel Basch
confie le rôle d’auxiliaire de l’esthétique ? Il s’agit essentiellement de la psychologie physiologique (ou psychophysique) fondée par Gustav Theodor Fechner (1801-1887) et son élève Wilhelm Wundt (1832-1920)
[23]. Le sentiment
esthétique étant défini d’abord comme sensation, Basch fait appel aux théories
visant à donner une mesure de la sensation, ceci dans le but de déterminer le
contenu de l’expérience esthétique de façon non pas métaphysique mais scientifique. Par exemple, afin de déterminer les règles empiriques du sentiment de
l’agréable
[24] pour les appliquer ensuite
[25] aux sentiments esthétiques, Basch se
fonde sur les règles générales du sentir déterminées par Fechner (
Vorschule der
Ästhetik) et systématisées par le psychologue danois Lehmann. Dans un article
de 1921, Basch met en parallèle le rôle de la
Critique de la faculté de juger
dans la naissance de l’esthétique philosophique, et celui de la
Vorschule der
Ästhetik pour l’essor de l’esthétique ou de la « science de l’art » contemporaine
[26]; ailleurs il qualifie Fechner de « génial inventeur de la psycho-physique ». Il utilise également les résultats de Hermann von Helmholtz
[27] pour
déterminer le rapport entre les lois physiques et physiologiques de l’ouïe et
l’
Å“uvre d’art musicale. Cependant, Basch s’attache toujours à replacer les résultats donnés par la psychologie scientifique dans un processus d’ensemble, dans
l’organisme de notre vie psychique : le recours à la psychologie physiologique
n’est pas le résultat d’un parti pris en faveur d’une réduction du psychique au
physique
[28], mais plutôt un outil pour décomposer des processus psychologiques
complexes qu’il faudra ultimement comprendre dans leur totalité. L’introspection donc n’est pas entièrement répudiée, mais elle est entendue en un sens
strictement non métaphysique.
Or, le fait de redescendre ainsi, dans l’analyse psychologique de l’expérience
esthétique, jusqu’aux sensations les plus élémentaires, relève de ce que Basch
appelle la
méthode génétique. La méthode psychologique exige en effet
d’abord que l’on décompose les différents éléments d’un acte psychique, mais
aussi, et tout autant, que l’on conçoive ensuite leur recomposition en un tout
organique qui ne se réduit pas à la somme des parties. Elle implique donc
une progression du simple au complexe, ou encore une étude génétique.
Cette méthode est rapportée par Basch à la fois à Descartes (règle de l’analyse
puis de la recomposition dans le
Discours de la méthode)
[29] et à Darwin et
Spencer
[30].
« Je crois avec la philosophie de l’évolution que, pour expliquer le supérieur,
il faut descendre jusqu’à l’inférieur, sans croire pour cela, d’ailleurs, que le
supérieur doive se réduire à l’inférieur »
[31]. Il s’agit concrètement de montrer
comment les facultés « supérieures » (pensée, volonté) sont, dans l’histoire de
l’individu et dans l’histoire de l’espèce, progressivement engendrées par les
facultés dites « inférieures » (sentiment et sensations), qui restent toujours leur
source. La méthode génétique n’est donc pas autre chose que « l’application de
la méthode historique au domaine de la science de l’âme »
[32] : elle permet
notamment à Basch de critiquer la stricte division kantienne des facultés, en
insistant sur l’engendrement continu, à partir du sentiment, des formes de la
vie psychique consciente
[33].
Ainsi les traits essentiels de l’esthétique de Victor Basch, sentimentalisme et
subjectivisme, mais aussi sa méthode psychologique et génétique, sont intimement liés à la fois aux insuffisances repérées chez Kant et à la volonté de les
corriger, en joignant au respect des « intentions premières » de Kant, telles que
le critique les définit, l’outil de la psychologie scientifique allemande (et, dans
une moindre mesure, anglaise
[34] ) contemporaine.
L’essentiel de la théorie élaborée par Basch pour expliquer le contenu de
l’expérience esthétique repose sur le concept de
symbolisme sympathique, nom
donné par Basch au sentiment esthétique. De quoi est fait le sentiment esthétique ? L’analyse psychologique et génétique montre que ce sentiment comporte
trois moments qu’il faut distinguer, mais qui se fondent en une totalité dans
l’expérience du beau
[35] : 1. Le
plaisir des sens dans la sensation, la conscience
d’un maximum de stimulation nerveuse accompagnée d’un minimum de fatigue; 2. Le sentiment
intellectuel de la liaison du divers, dans la perception de
la forme; 3. Les sentiments
associés : en effet les sentiments sensibles et formels
éveillent des associations mentales, des souvenirs plus ou moins personnels qui
jaillissent à cette occasion. Les sentiments associés sont directs et indirects. Les
sentiments associés
directs sont les associations qui nous permettent de percevoir telle tache jaune comme « la lune », d’attribuer à telle étendue verte le sens
de « pré ». Les sentiments associés
indirects désignent le timbre affectif singulier
que prennent les représentations chez chacun, les souvenirs personnels associés :
par exemple, l’émotion éveillée en nous par la vue d’une maison dans laquelle
nous avons longtemps vécu. Nous n’éprouvons pas isolément chacun des trois
degrés évoqués : nous ne ressentons qu’une impression unique de jouissance
confuse, dont les éléments ne parviennent pas directement à la conscience ; et
surtout, les éléments intellectuels eux-mêmes sont ici
transformés en sentiments,
ne nous sont présents qu’en tant que sentiments. Le sentiment d’ensemble dans
lequel se fondent ces trois degrés, Basch l’appelle donc symbolisme sympathique et définit par lui notre expérience de la beauté.
Or cette appellation de
symbolisme pose problème. Nous avons vu comment
l’esthétique sentimentaliste et subjectiviste de Basch fait appel à la psychologie
expérimentale et à la méthode historico-génétique, avec l’intention de récuser
toute fondation métaphysique de l’esthétique. Or lui qui connaît bien toute la
philosophie idéaliste postkantienne ne peut ignorer qu’avec Schelling et Hegel,
le symbolisme est devenu un des concepts fondamentaux d’une esthétique comprise comme métaphysique de l’art
[36]. En effet, si chez Kant le symbole avait
été défini comme présentation de l’Idée, intuitive certes, mais seulement indirecte et analogique
[37], par la suite, à partir du moment où les postkantiens
interprètent l’Idée non plus comme un horizon régulateur, mais comme un
principe constitutif du réel, à l’
Å“uvre dans les phénomènes, la voie est ouverte
pour définir le symbole non plus simplement comme présentation
indirecte,
mais bien comme
présence de l’Idée ici et maintenant, comme son incarnation
dans une forme sensible déterminée (en l’occurrence celle de l’
Å“uvre d’art).
Basch ne peut donc ignorer que le concept de symbole a été élaboré philosophiquement par l’idéalisme allemand comme notion centrale d’une philosophie
de l’art comprise comme théorie métaphysique du déploiement de la vie de
l’Idée dans la réalité. Et il le sait si bien qu’il interprète lui-même l’introduction
du symbolisme à la fin de la « Critique de la faculté de juger esthétique » comme
une
dérive idéaliste de Kant, qui contredit sa conception initialement subjective
du beau
[38]. En effet Kant en vient à dire que le beau ne plaît
qu’en tant qu’il
est symbole du Bien moral : le sentiment de plaisir esthétique est dès lors, selon
Basch, ramené à l’intuition d’un
contenu idéal de l’objet esthétique, ce qui
contredit la définition initiale du beau chez Kant comme
état d’esprit du sujet.
Le problème posé par la présence du concept de symbolisme dans l’esthétique
de Basch nous paraît donc double : 1. Comment une esthétique qui refuse
explicitement de partir d’un quelconque présupposé métaphysique peut-elle
utiliser de façon cohérente le concept de symbole, défini par l’idéalisme allemand comme l’incarnation de l’Idée ou encore comme la présentation sensible
d’un principe divin ? 2. Comment, d’autre part, une esthétique qui fait résider
le beau uniquement dans une attitude du sujet, et qui ne reconnaît en aucun cas
l’existence d’objets beaux en eux-mêmes, peut-elle s’appuyer sur la notion de
symbolisme, qui renvoie à une conception du beau comme signification d’un
objet, immanente à cet objet lui-même ? En effet, par opposition au simple signe
qui nous renvoie au sens comme à quelque chose d’extérieur à cela même qui
signifie, le propre du symbole, c’est de nous présenter le sens dans la forme
sensible, dans l’apparence objective elle-même.
Une esthétique subjectiviste refuse que le beau réside dans un objet hors de
moi, une esthétique sentimentaliste ne peut accepter que le beau réside dans le
sens, dans la signification incarnée par un objet, enfin une esthétique non métaphysique s’oppose par principe à toute conception du beau qui l’expliquerait
comme l’incarnation d’un principe divin ou absolu. Au prix de quel changement
de sens, donc, Basch peut-il utiliser le concept de symbolisme, fortement marqué
par une conception métaphysique, idéaliste et objective du beau ? et, question
immédiatement corrélée, quels intermédiaires, dans la philosophie allemande
posthégélienne, ont pu contribuer à ce changement de sens tel qu’il se manifeste
chez Basch ?
Dans la notion de « symbolisme sympathique », telle que Basch la développe,
se manifeste un changement de référent du symbole : de métaphysique, ce
référent devient psychologique. L’incarnation n’est plus rien d’autre ici que la
matérialisation de mes sentiments et émotions dans une chose de la nature ou
une Å“uvre de l’art qui, réciproquement, vient donner chair à mes émotions et
leur prête ses propriétés particulières. Le contenu du symbole ne consiste pas
dans une Idée, même indéterminée ou infinie, qui serait valable pour n’importe
qui d’autre que moi : le symbolisme retourne intégralement ici à l’affectivité et
à la vie émotionnelle du sujet individuel, comme à sa source.
Pour comprendre quel est le sens du symbolisme sympathique, remarquons
d’abord que Basch ne parle pas de symbole, mais de
symbolisme : il s’agit donc
de désigner non un certain type d’objets, mais le processus psychologique de la
symbolisation, l’acte de créer du symbolique. Ce point de vue est suggéré à Basch
par Friedrich Theodor Vischer, qui souligne que le symbole doit être placé au
début de toute esthétique (non à la fin comme l’avait fait Kant), en tant que
« forme universellement humaine, psychologiquement nécessaire, fondée dans
l’essence de la fantaisie »
[39] : il s’agit, par ce renvoi à Vischer, de situer l’étude
du symbolisme non plus dans une théorie de la vie de l’Idée, mais dans la perspective d’une genèse des symboles à partir de l’activité psychologique subjective.
Quel est exactement le contenu de la notion de
symbolisme sympathique chez
Basch ? Cette expression est la traduction-interprétation de l’
Einfühlung, déterminée comme la forme essentielle du symbolisme esthétique par Fr. Th. Vischer,
dans son article de 1887 « Das Symbol »
[40] (article qui s’inscrit dans l’autocritique de sa propre esthétique construite sur des fondements hégéliens) ; Vischer
reprend cette notion à son propre fils, Robert Vischer, qui l’avait définie dans
Über das optische Formgefühl (Leipzig, 1873). Chez Robert Vischer, la notion
d’
Einfühlung est introduite par un examen psychologique génétique du sentiment esthétique. Il part en effet de la division entre
empfindendes Verhalten, et
fühlendes Verhalten, c’est-à-dire entre sensation et sentiment, ce dernier étant
« plus profondément psychique » c’est-à-dire faisant intervenir non plus seulement le Moi sentant, mais le Moi personnel. Chacune de ces deux attitudes est
traversée en outre par la distinction physiologique entre l’excitation nerveuse
passive et l’excitation nerveuse motrice; de ce fait l’
Empfinden et le
Fühlen
comportent chacun trois degrés. En ce qui concerne, en premier lieu, la sensation, 1. son premier degré consiste dans le fait de saisir l’objet comme unité de
lumière et de couleur, ce qui relève simplement de l’excitation sensitive des
nerfs : c’est la
Zuempfindung. 2. Lorsque l’
Å“il saisit la forme de l’objet par une
activité motrice plus importante, R. Vischer parle de
Nachempfindung. 3. Enfin
la
Einempfindung consiste à saisir, comme de l’intérieur, la configuration plastique de l’objet. Ensuite, pour passer de l’
Empfinden au
Fühlen, il faut entrer
dans le domaine des images, dans la sphère de la fantaisie : ici ce n’est plus
seulement notre sensibilité, ce sont encore notre esprit, nos souvenirs, toute
notre personnalité qui entrent en jeu. Dans le sentiment, le
Fühlen, les trois
degrés précédents se retrouvent, comme approfondis et devenus désormais le
produit de l’activité de la fantaisie et du moi personnel. 1. La
Zufühlung
concerne, comme la
Zuempfindung, les phénomènes de couleur et de lumière,
mais elle consiste cette fois à leur donner une tonalité affective ou émotionnelle :
c’est ainsi que nous disons que le bleu est une couleur « froide », que le jaune
et le rouge sont des couleurs « chaudes ». 2. La
Nachfühlung est une
Nachempfindung qui a gagné en profondeur psychique : non seulement nous percevons
la forme de l’objet, nous suivons ses contours, mais nous les suivons comme
le résultat d’un
mouvement, comme engendrés par notre propre activité psychique. 3. Enfin l’
Einfühlung est définie comme une
Einempfindung devenue le
produit de l’activité de notre âme : ici je m’enfonce entièrement dans l’objet,
j’y suis avec mon état d’esprit tout entier, je m’entoure de ses formes, et ses
mouvements, que je perçois de l’intérieur, sont les miens. Il faut remarquer que
dans tous ces actes, il ne s’agit pas seulement de la vue, mais bien de sensations
auxquelles participe
le corps tout entier dans son unité avec l’âme. L’
Einfühlung
consiste donc en une incarnation du Moi dans un objet extérieur, comme si
notre âme revêtait l’apparence formelle et plastique de cet objet, comme si elle
en faisait son propre corps, de sorte que, d’une part, l’objet apparaisse comme
animé, comme personnifié, et que, d’autre part, l’âme du spectateur se sente
comme élargie ou modifiée aux dimensions de cet objet, revête ses mouvements
et ses possibilités physiques : ainsi dans la contemplation esthétique je m’élance
avec les flammes, je bondis avec le ruisseau, je vole avec le vent, etc., cela parce
que je possède « la faculté merveilleuse de substituer à une forme objective la
forme de notre propre corps et de l’y incarner » (R. Vischer)
[41]. Il y a une
Einfühlung inconsciente, celle des rêves dans lesquels nous attribuons inconsciemment à un édifice extérieur les sensations de notre corps propre : par exemple, un
mal de tête fait naître dans notre rêve l’image d’un incendie des étages supérieurs
d’un immeuble. Il s’agit, ici comme dans l’
Einfühlung esthétique, d’un échange,
d’une confusion, au sens étymologique, par laquelle le moi sentant s’approprie la
matière et la forme d’un corps étranger. Mais l’
Einfühlung proprement esthétique
ou artistique n’est pas inconsciente, elle est, nous dit Vischer père, mi-consciente
mi-inconsciente. Basch, reprenant cette idée, ajoute que par là même, il dépend
seulement du sujet ou du spectateur de se prêter à la contemplation esthétique : il
s’agit d’entrer dans un jeu
[42], de nous prêter volontairement à l’illusion par laquelle
nous acceptons que notre âme s’infuse dans les apparences des objets extérieurs,
ce qui confirme et précise la thèse de la nature subjective du beau
[43].
Maintenant, si Basch peut traduire
Einfühlung par
symbolisme sympathique,
c’est parce que Vischer père, s’appuyant sur la description psychologique de Vischer fils, a intégré le concept d’
Einfühlung à une théorie du symbole
[44]. Le symbolisme produit d’une part, selon Fr. Th. Vischer, des formes où la liaison entre
l’image et l’idée est comme obscure et inconsciente : les symboles religieux, les
mythes
sont indistinctement pour la conscience cela même qu’ils représentent. Il
produit, à l’autre extrême, des formes absolument claires et, en réalité,
allégoriques
(le laurier symbole de la gloire), dans lesquelles c’est un point de comparaison,
susceptible d’être explicité
sans reste, qui relie image et idée. Entre les deux, Vischer introduit un degré intermédiaire du symbolisme, mi-conscient miinconscient, mi-volontaire mi-involontaire, un symbolisme crépusculaire, qui, proprement esthétique, est celui de l’
Einfühlung. Cette notion est chez Fr. Th. Vischer un
outil de sa propre autocritique, puisqu’il reconnaît ne pas avoir véritablement
conceptualisé, dans son
Ästhetik oder Wissenschaft des Schönen (1846-1858), ce
degré intermédiaire du symbole; mais l’
Einfühlung apparaît aussi, et de ce fait
même, comme un outil de critique de l’esthétique hégélienne, sur les fondements
de laquelle Vischer avait lui-même érigé son esthétique. En effet d’après
Fr. Th. Vischer, Hegel a bien repéré la forme inconsciente et la forme consciente
du symbolisme
[45], mais il aurait ignoré la forme intermédiaire, celle précisément
de l’
Einfühlung. Or, reconnaître l’existence de cette forme lui aurait permis de
dépasser une difficulté que Vischer repère dans son esthétique
[46]. L’autocritique de
Vischer, dans la mesure où elle est en même temps critique de l’esthétique hégélienne
[47], et où elle s’appuie sur les descriptions physio-psychologiques de Robert
Vischer, fournit à Basch un outil essentiel pour construire un concept de symbole
dont le référent ne soit plus métaphysique mais subjectif et psychologique
[48].
Revenons à Basch et récapitulons le contenu qu’il donne au symbolisme.
Basch se fonde sur une reprise intégrale de la théorie de Vischer. De la sorte,
le symbolisme sympathique est défini comme
« l’acte par lequel nous sortons de nous-mêmes pour nous confondre avec
les choses, pour leur prêter nos sentiments, pour leur conférer une personnalité
semblable à la nôtre, pour nous mêler si intimement avec les objets et les
mouvements du monde extérieur que nous ne savons plus si c’est nous-mêmes
qui avons pénétré la nature ou si c’est la nature qui est entrée en nous »
[49]. Si
Basch parle ici de
sympathie, c’est parce que contrairement à la traduction de
Einfühlung par
projection qui a parfois été donnée
[50], celle-ci n’est précisément
pas une simple projection du moi dans les objets inanimés ; je plonge certes
mon âme dans les objets, mais du coup mon âme elle-même, traînant avec elle
mon corps de chair, celui dans lequel se sont inscrits mes expériences et mes
souvenirs, prend la forme des objets, leurs mouvements, etc. La sympathie
consiste, dit Basch, à « sortir de soi, à se prêter, à se donner à autrui »
[51],
c’est-à-dire à éprouver comme miens des sentiments qui n’intéressent pas
stricto
sensu mon propre Moi : je sympathise avec autrui quand je prête mon âme à
sa peine en imitant intérieurement cette dernière
[52]. De même, je sympathise
esthétiquement avec un objet de la nature, avec une
Å“uvre d’art lorsque mon
âme revêt son apparence, s’incarne dans la forme propre de cet objet ou de
cette
Å“uvre et se donne l’illusion d’y vivre une vie jamais encore connue :
« Quand nous contemplons une
Å“uvre d’art et que nous en jouissons, c’est que
nous vivons, pendant la contemplation, de la vie des choses et des êtres que
l’artiste nous représente. [...] Une visite dans un musée, qu’est-ce d’autre si ce
n’est une série continue de transsubstantiations et de métempsycoses ? »
[53] En
conclusion, il semble en premier lieu qu’on puisse comprendre chez Basch le retour
à Kant, interprété et renforcé par la psychologie physiologique allemande, comme
un outil antimétaphysique, non seulement en opposition aux métaphysiques allemandes postkantiennes, mais peut-être aussi contre une certaine influence encore
présente du spiritualisme éclectique. Il faudrait, dans cette perspective, pouvoir
situer précisément la position de Basch – pour autant qu’elle soit clairement décelable – à l’intérieur même du débat dans la philosophie française de la fin du
XIX
e siècle. Reste que les différents enjeux de la référence allemande dans son
esthétique nous ont parus particulièrement visibles sur la notion du symbole, dans
la mesure même où cette notion est tout imprégnée d’un idéalisme métaphysique
dont Basch veut démarquer la « science de l’art ». Sans doute est-ce d’ailleurs la
raison pour laquelle, dans les
Å“uvres d’esthétique postérieures, Basch a utilisé,
plutôt que cette expression de « symbolisme sympathique » peut-être encore trop
connotée métaphysiquement, le mot allemand d’
Einfühlung.
Le référent du symbolisme chez Basch est psychologique et même « charnel » : l’acte de la symbolisation renvoie à notre corps de chair, compris non
comme simple organisme physique, mais comme totalité d’expériences affectives, émotionnelles, intellectuelles
[54]. Ce changement de sens du symbole est
significatif du passage d’une esthétique comprise comme philosophie et métaphysique de l’art, à une
science de l’art dont le référent est avant tout un certain
type d’expérience subjective et/ou sociale, susceptible de se prêter à une analyse
sinon scientifique, du moins indépendante de postulats métaphysiques édifiés
par ailleurs. La transcendance immanente qui caractérisait la conception idéaliste du symbole (le symbole comme incarnation de l’Idée dans une forme
sensible, ici et maintenant) s’est transformée, si l’on peut dire, en une immanence qui se transcende, en une « infusion » de l’état d’âme d’un sujet à même
une apparence (de la nature ou de l’art) qui lui confère en retour ses propriétés.
Cependant, si son rapport à l’esthétique allemande dans l’
Essai critique est
orienté en un sens subjectiviste et antimétaphysique, la position de Victor Basch
n’est pas celle d’un positiviste pur et dur. En effet, il n’interdit pas que l’on
puisse voir dans l’expérience artistique comme le signe ou le témoin d’une
vérité métaphysique, celle de l’union de l’esprit et de la matière (ce qu’il appelle
panthéisme)
[55], idée qu’il trouve notamment chez Friedrich Theodor Vischer et
chez Johannes Volkelt
[56]. Le montre notamment l’ambiguïté de son rapport à
Hegel : Basch, tout en condamnant le point de départ métaphysique de ce
dernier
[57], reprend – bien sûr seulement à titre d’
horizon hypothétique – l’idée
que le beau témoigne pour nous de l’existence d’une unité, d’une réconciliation
du sensible et de l’intelligible, de la nature et de l’esprit
[58]. Reste qu’il y a là à
penser et non à connaître, et que l’union du sensible et de l’intelligible n’est
attestée ici que par l’expérience intérieure du sujet qui, dans l’attitude de la
contemplation esthétique, sent en lui la perception de la forme, l’évocation des
idées et des souvenirs personnels se fondre dans la chair même de la sensation
[59].
[1]
Soutenue le 21 mai 1897. Le jury pour la thèse principale se compose des professeurs Perreus,
Janet et Émile Boutroux; le jury pour la thèse latine, de Gabriel Séailles et Henri Lichtenberger.
L’
Essai critique sur l’esthétique de Kant sera désormais désigné par
Essai.
[2]
Publiée chez Alcan, 1902.
[3]
Cf. « L’esthétique et la science de l’art », in
Essais d’esthétique, de philosophie et de littérature, Paris, Alcan, 1934, p. 3-34.
[4]
Cf.
Critique de la faculté de juger, § 59.
[5]
Cf. par exemple : « Aussi bien ne nous paraît-il ni possible, ni légitime d’expliquer le goût,
ses divergences et ses incertitudes, par des hypothèses métaphysiques » (
Essai, p. 392). Ou encore :
« Nous n’avons plus aujourd’hui la foi que professait la philosophie du commencement de ce siècle
dans l’intuition intellectuelle. [...] C’est quand il s’agit d’esthétique et surtout du Beau artistique,
que bien peu de philosophes ont su se garder de tomber dans l’emphase et ont cru qu’une intuition
mystique pouvait remplacer une enquête scientifique sévère et nécessairement terre à terre. Il y a
là une erreur qu’il est difficile mais qu’il est absolument nécessaire d’éviter. [...] L’
Å“uvre d’art,
l’
Å“uvre de génie doit être étudiée avec autant de sang-froid que n’importe quel autre phénomène
naturel, historique ou social [...] » (
Essai, p. 410).
[6]
« Le maître-problème de l’esthétique », in
Essais d’esthétique, de philosophie et de littérature,
op. cit., p. 36.
[7]
« Dans la façon dont le critique pose et ordonne ses objections, dans la manière dont il instruit
le procès fait à l’auteur du système à examiner, se révèlent, et ne peuvent pas ne pas se révéler, ses
propres opinions » (
Essai, Introduction, p. XXXIX). Cf. aussi dans
La poétique de Schiller : « cette
critique qui n’étudie Schiller qu’en lui-même et d’après lui-même [...], j’ajouterai cette critique que
les Allemands appellent productive » (Introduction, p. XX-XXI).
[8]
Essai, Introduction, p. XLVI.
[9]
Essai, Conclusion, p. 602. Basch considère en particulier Moses Mendelssohn comme le
« prédécesseur direct de Kant »; on pourrait trouver chez lui « les principaux éléments d’une
esthétique sentimentaliste », dans la mesure où il a nettement distingué sentiment et connaissance,
et a même avancé (dans les
Morgenstunden) une théorie de la « faculté d’approuver » (
das Billigen,
der Beifall), distinguée du connaître et du désirer (
Essai, Introduction, XXII-XXIII).
[11]
« Le maître-problème de l’esthétique »,
op. cit., p. 64.
[12]
Cf. par exemple
Essai, p. 177,211,223.
[13]
Cf. la conclusion du chapitre II (p. 29-107) consacré à l’étude psychophysiologique du
sentiment, p. 104-107.
[14]
Qu’elle soit dirigée vers la connaissance de tel objet ou qu’elle concerne simplement les
conditions subjectives de toute connaissance, pour Basch il s’agit toujours de connaissance.
[15]
Essai, Introduction, p. 41.
[16]
Essai, p. 22-23.
[17]
Essai, Introduction, p. L.
[18]
Cf. « Le maître-problème de l’esthétique » : « Le caractère esthétique d’un objet n’est pas
une qualité de cet objet, mais une activité de notre Moi, une attitude que nous prenons en face de
cet objet, une façon particulière que nous avons de l’envisager, de le regarder, de l’entendre, de
l’appréhender, de l’interpréter » (p. 51).
[20]
« Le vice général de la philosophie kantienne [...] est le mépris que les trois Critiques
témoignent pour la psychologie » (
Essai, Introduction, p. XLV); « Kant, on le sait, affecte un
dédain véritablement transcendantal pour la psychologie empirique » (
Essai, p. 325) ; etc.
[21]
Essai, Introduction, p. XLV.
[22]
Ibid. Cf. aussi dans
La poétique de Schiller : « Je considère l’esthétique de la poésie comme
une discipline psychologique » (Introduction, p. XXII).
[23]
« La première science auxiliaire de l’esthétique est la psychologie physiologique, telle que
l’ont entendue les Johannes Müller, les Weber, les Fechner et les Wundt » (« L’esthétique et la
science de l’art », p. 9).
[24]
Essai, chap. V, XIV.
[25]
Essai, chap. V, XV.
[26]
« Le maître-problème de l’esthétique »,
op. cit., p. 36. Titres de Fechner cités dans la bibliographie de Basch : « Über das ästhetische Associationsprincip »,
Lützow’s Zeitschrift, 1866; « Zur
experimentalen Ästhetik »,
Abhandlungen der sächsischen Societät der Wissenschaften, Leipzig,
1871;
Vorschule der Ästhetik, Leipzig, 1876.
[27]
Essai, chap. V, XVII. La conclusion, qui est celle de H. von HELMHOLTZ (1821-1894)
lui-même dans la
Théorie physiologique de la musique fondée sur l’étude des sensations auditives
(trad. fr. 1868), est que ce ne sont pas ces lois qui déterminent ce qui nous semble beau en musique ;
il faut prendre en compte les variations historiques, nationales du goût, et surtout la liberté créatrice
du compositeur.
[28]
« Bien que je ne sois en aucune façon partisan de la psychologie physiologique et de la
psychologie expérimentale, je crois que toutes les fois qu’il s’agit d’étudier un phénomène psycho-logique complexe – et quelle manifestation de l’âme n’est pas complexe ? –, il faut essayer de
remonter jusqu’aux sources de ce phénomène » (
Essai, Introduction, XLVI).
[29]
Essai, Introduction, XLVI.
[30]
L’
Origine des espèces est traduit en 1862. Dans la bibliographie de Basch on trouve : Charles
DARWIN,
L’expression des émotions chez l’homme et les animaux, trad. fr. 1881; Herbert SPENCER,
Principes de psychologie, trad. par Ribot et Espinas ;
Essais de morale, de science et d’esthétique.
[31]
Essai, Introduction, XLVI.
[33]
Ainsi, Basch reproche
à la fois à Kant son intellectualisation du sentiment esthétique
et le
caractère artificiel de sa stricte division des facultés : c’est que précisément l’intellectualisation est
illégitime si le sentiment est véritablement disjoint des autres facultés (Basch ne le pose pas comme
disjoint des facultés proprement intellectuelles, mais bien comme susceptible de donner graduellement naissance aux phénomènes psychiques conscients).
[34]
J. Sully; Grant ALLEN (
Physiological Æsthetics, 1877; « Æsthetic Evolution in Man »,
Mind,
oct. 1880); et également l’Écossais A. Bain (1818-1903).
[35]
Basch distingue le premier moment, en tant que
sensation (simple processus nerveux), des
deux suivants, qui ne sont plus simplement des sensations, mais des
émotions, « processus psycho-physiques » correspondant à une représentation ou à l’idée d’un objet.
[36]
Même s’il est compris différemment chez Schelling et chez Hegel.
[37]
Critique de la faculté de juger, § 59.
[38]
Cf.
Essai, p. 221-222,291-292,525 et 527.
[39]
Cité par BASCH,
Essai, p. 292.
[40]
« Das Symbol », in
Philososophische Aufsätze. Zeller zu seinem 50jährigen Doctor-Jubiläum
gewidmet, Leipzig, 1887. La version que nous avons consultée est la reprise de cet article dans les
Kritische Gänge, seconde édition augmentée, Munich, Meyer et Jessen, vol. IV, 1922, p. 420-456.
[41]
R. VISCHER cité par BASCH,
Essai, p. 305.
[42]
L’influence de Schiller est probable ici.
[43]
« [...] il dépend de chacun d’entre nous de donner aux choses mortes la vie et la personnalité
qui en font des objets esthétiques, et chez chaque contemplateur cet acte de création peut s’opérer
différemment » (
Essai, p. 384).
[44]
Dans l’article « Das Symbol ».
[45]
HEGEL,
Esthétique, partie II, section I, chap. 1 et 3.
[46]
Chez Hegel, l’architecture en général est définie essentiellement comme art symbolique;
mais l’art symbolique, caractérisé par une présence encore indéterminée de l’Idée dans une forme
qui ne lui est pas entièrement adéquate, est représenté historiquement par excellence dans l’architecture orientale. Dès lors, on ne voit pas pourquoi l’architecture du temple grec, par exemple, peut
encore être dite symbolique, vu que le sens que recèle ce temple n’est plus confusément, ou
implicitement, inscrit dans son architecture même (comme c’était le cas dans les pyramides égyptiennes par exemple), mais bien plutôt clairement présenté par la statue du dieu qui est à l’intérieur
du temple. Selon Vischer, si Hegel avait conçu l’
Einfühlung comme forme intermédiaire du symbolisme, il aurait pu expliquer que nous nous projetons dans l’architecture du temple et nous y
identifions, de telle manière que les mouvements mêmes de notre âme, s’élançant avec les colonnes,
etc., incarnent sa signification.
[47]
H.-G. GADAMER fait remarquer que plus Fr. Th. Vischer prend de recul par rapport à l’esthétique hégélienne, plus il accorde d’importance au symbole conçu non plus comme incarnation
(obscure et encore indéterminée) du concept, mais comme produit de la fantaisie humaine subjective
(
Vérité et méthode, éd. intégrale revue et complétée par P. Fruchon, J. Grondin, G. Merlio, Paris,
Seuil, 1996, p. 97).
[48]
Parmi les lectures de Basch qui vont dans le même sens, il faut mentionner surtout Johannes
VOLKELT, auteur d’une synthèse (
Der Symbol-Begriff in der neuesten Ästhetik, Iéna, 1876) sur les
conceptions posthégéliennes du symbole, qui connaît et critique en particulier les Vischer.
[50]
La traduction de
Einfühlung par
empathie ou encore par
intropathie n’apparaît pas chez
Basch.
[51]
Essai, p. 298. Le rôle de la sympathie dans l’art est souligné par différents auteurs à l’époque,
notamment J.-M. Guyau (
L’art au point de vue sociologique) : l’émotion artistique est essentiellement sociale, elle agrandit la vie individuelle aux dimensions d’une vie plus large, universelle.
[52]
D’où appel aux théories de Tarde sur l’imitation :
Essai, chap. V, VII.
[54]
Comme on le voit, il serait intéressant de suivre, en premier lieu sans doute chez Merleau-Ponty, le devenir d’une telle conception du symbolisme comme sens donné dans et par le corps de
chair.
[55]
« [...] j’ai montré que seule une conception philosophique, qui n’admet pas de différence
spécifique entre la matière et l’esprit, entre la nature et l’homme, pour qui la nature n’est que de
l’âme éteinte et glacée, que seul, en un mot, le panthéisme est vraiment capable d’expliquer la
beauté » (
Essai, Introduction, p. XLIX).
[56]
Cf. la fin de l’article de Vischer « Das Symbol », et l’intention générale exprimée par Volkelt
dans l’introduction de
Der Symbol-Begriff.
[57]
Basch refuse explicitement de poser
a priori, à titre de postulat initial, la thèse de Hegel
selon laquelle « tout dans la nature émane de l’esprit, de l’Idée » (
Essai, p. 490).
[58]
Cf. par ex.
Essai, p. 233.
[59]
« Dans la manifestation la plus parfaite de la contemplation esthétique, l’
Einfühlung, la
barrière qui sépare impitoyablement la vie affective de la vie intellectuelle s’écroule. Là, il n’y a
plus un connaître et un sentir, il y a une connaissance toute gonflée de sentiment, et des sentiments
tout saturés de connaissance. L’homme-double ne fait plus qu’un : il est réconcilié avec lui-même »
(« Discours liminaire » de 1937, cité dans F. BASCH
et al. (éd.),
V. Basch (1863-1944). Un intellectuel
cosmopolite, Berg International, 2000, p. 80). Ce texte est donc en retrait par rapport à la survalorisation du
Fühlen aux dépens du connaître dans l’
Essai de 1896.