Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130526995
160 pages

p. 7 à 28
doi: 10.3917/rmm.022.0007

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n° 34 2002/2

2002 Revue de Métaphysique et de Morale

Ästhetik/esthétique

Étapes d’une naturalisation (1750-1840)

Élisabeth Décultot CNRS
La notion d’esthétique qui, après les publications d’A. G. Baumgarten et de G. Fr. Meier, remporte dès la seconde moitié du XVIIIe siècle un remarquable succès en Allemagne, se heurte au contraire à de profondes résistances en France. C’est seulement dans les années 1840-1850 que le terme commence à se naturaliser et, à travers lui, la discipline philosophique qu’il recouvre. Pourquoi ce tenace refus ? Comment un pays ouvert aux philosophies du sentir comme aux réflexions théoriques sur les arts durant tout le XVIIIe siècle, peut-il si obstinément refuser une discipline qui, dans son étymologie même (aisthesis), place la sensation en son centre ? Le présent article entend apporter quelques éléments de réponse à cette question en analysant certaines étapes de ce lent processus d’assimilation, depuis les cercles des Idéologues autour de 1800 jusqu’aux traductions de Schelling et de Hegel par Ch. Bénard dans les années 1840-1850. Der Ästhetik-Begriff, der nach den Veröffentlichungen von A. G. Baumgarten und G. Fr. Meier in der zweiten Hälfte des 18. Jahrhunderts in Deutschland sehr schnell aufgenommen wird, stößt in Frankreich auf zähen Widerstand. Erst in den Jahren 1840-1850 beginnt sich dieser Begriff und die damit bezeichnete philosophische Disziplin einzubürgern.Weshalb diese scharfe Ablehnung ? Wie kann ein Land, das im ganzen 18. Jahrhundert sowohl der sensualistischen Philosophie als auch den kunsttheoretischen Untersuchungen offensteht, eine philosophische Disziplin zurückweisen, die schon in der Etymologie ihres Namens signalisiert, daß sie die Empfindung bzw. das Gefühl in den Mittelpunkt stellt ? Im vorliegenden Aufsatz sollen einige Hypothesen zu Klärung dieser Frage aufgestellt werden. Analysiert werden dabei einige der wichtigsten Etappen dieses langsamen Assimilierungsprozesses seit den « Idéologues » um 1800 bis zu den Übersetzungen von ästhetischen Texten Schellings oder Hegels durch Ch. Bénard in den Jahren 1840-1850.
Avant d’être envisagée comme l’histoire d’une discipline philosophique, l’esthétique peut être envisagée comme l’histoire d’un mot. Inventé par Alexander Gottlieb Baumgarten sous la forme néolatine d’æsthetica en 1735, rapidement traduit en allemand après la parution d’Æsthetica en 1750, le terme Ästhetik ne tarde pas à faire florès outre-Rhin [1]. Dès 1769, Herder qualifie l’esthétique de « nouvelle philosophie à la mode » [2]. Cette mode se traduit en Allemagne par deux phénomènes marquants : d’une part, l’institutionnalisation rapide de l’esthétique comme discipline philosophique au sein de l’université, d’autre part, l’apparition sur le marché éditorial d’un corpus considérable de titres portant le mot « Ästhetik ». Dès le milieu du XIXe siècle, la nouvelle discipline ainsi créée est suffisamment consciente d’elle-même pour commencer à écrire sa propre histoire, comme le montre l’ouvrage de Robert von Zimmermann, Geschichte der Æsthetik als philosophischer Wissenschaft – une histoire de l’esthétique qui sera suivie de beaucoup d’autres avant 1900 [3]. De manie lexicale, l’esthétique est rapidement devenue une florissante institution universitaire et éditoriale dans l’Allemagne du XVIIIe et du XIXe siècle.
La situation est loin d’être la même en France. Une brève enquête lexicographique le prouve [4]. Le terme « esthétique », utilisé, semble-t-il, pour la première fois en français en 1753 par Louis de Beausobre (1730-1783) – un membre de l’Académie de Berlin peu connu en France –, reste longtemps sans écho [5]. Il est remarquablement absent de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, qui accorde en revanche une place importante aux entrées « Beau » et « Goût ». Il faut attendre les années 1770 pour le voir réapparaître dans deux dictionnaires de plus grande ampleur, l’Encyclopédie d’Yverdon (1775) puis le Supplément à l’Encyclopédie (1776), qui donnent sous l’entrée « Esthétique » une traduction de l’article « Æsthetik » de la Allgemeine Theorie der schönen Künste de Johann Georg Sulzer, paru en 1771 en Allemagne [6]. Mais le mot « esthétique », explicitement placé sous le patronage de Baumgarten, est sans doute trop nouveau encore pour s’acclimater réellement dans la langue française. Il disparaît en tout cas dès 1788-1791 de la partie de l’Encyclopédie méthodique consacrée aux beaux-arts. Le terme ne figure pas davantage dans la Néologie de Louis-Sébas-tien Mercier qui paraît en 1801. Aubin-Louis Millin, pourtant très attentif à l’actualité intellectuelle allemande, ne lui accorde qu’une brève notice dans son Dictionnaire des beaux-arts de 1806 – alors qu’il consacre à la notice « Goût » quatre pages agrémentées d’une copieuse bibliographie. Il faut attendre 1835 pour que le Dictionnaire de l’Académie française intègre pour la première fois le mot « esthétique » dans sa sixième édition [7]. Quant à la première apparition du terme dans un dictionnaire proprement philosophique, elle ne date que de 1845 dans le Dictionnaire des sciences philosophiques édité par Adolphe Franck. Elle est due à Charles Bénard, le premier traducteur de l’Esthétique de Hegel en France. Mais l’article, loin de consacrer la légitimité du mot, souligne au contraire sa marginalité dans la langue philosophique française. C’est en militant d’une « science » encore largement inconnue en France que Bénard prend la plume :
« ESTHÉTIQUE. C’est le nom qui a été donné à la science du beau et à la philosophie des beaux-arts. Ce mot, dérivé du grec (aisthesis, sensation), conviendrait sans doute mieux à une théorie de la sensibilité ; mais il est aujourd’hui consacré par l’usage. – Malgré l’importance et l’intérêt des questions qu’elle traite, l’esthétique n’est parvenue que fort tard à obtenir une place indépendante et le rang qui lui est dû parmi les sciences philosophiques. Si elle a été cultivée avec ardeur en Allemagne depuis un demi-siècle, son nom en France commence à peine à être connu. Nous nous proposons, dans cet article, de combattre d’abord quelques préjugés qu’elle rencontre encore dans beaucoup d’esprits » [8]. Si le mot « esthétique » pénètre difficilement en France, il en va de même des textes relevant de « l’esthétique » en tant que discipline philosophique. La Kritik der Urteilskraft de Kant doit attendre plus d’un demi-siècle pour être traduite en français. Le Cours d’esthétique de Hegel, transposé en français en 1840-1851 par Charles Bénard, rencontre un assez faible écho au moment de sa publication, tout comme quelques textes de Schelling sur l’art, parus dans un mélange en 1847 (parmi lesquels notamment le Discours sur les arts du dessin dans leur rapport avec la nature de 1807 et l’essai Sur Dante considéré sous le rapport philosophique) [9]. Ce n’est qu’à partir des années 1850-1860, après un long siècle de quasi-refus, que les résistances lexicales et philosophiques semblent peu à peu se lever.
De prime abord, ce tenace refus du mot « esthétique » et de la discipline philosophique qu’il désigne a quelques raisons de surprendre. Entre 1750 et 1840, toutes les conditions semblaient en effet réunies pour que le public français fasse au contraire bon accueil à cette nouvelle « science » philosophique. Comment un pays qui, durant un siècle, avait produit avec Du Bos, Batteux ou Diderot une intense réflexion sur l’art pouvait-il opposer une aussi forte résistance à ce type de discours philosophique ? Comment surtout une discipline qui, dans son étymologie même (aisthesis), se référait aussi ostensiblement au champ de la sensation pouvait-elle laisser indifférent un public depuis longtemps familiarisé avec les thèses de la philosophie sensualiste ? Le paradoxe n’est pas minime : la France du XVIIIe siècle s’ouvre aux philosophies du sentir, mais refuse « l’esthétique ».
 
POURQUOI LE REFUS FRANÇAIS DE « L’ESTHÉTIQUE » ? QUELQUES HYPOTHÈSES
 
 
Une première hypothèse consisterait à faire peser la responsabilité de ce refus sur le mot « esthétique » lui-même. Si ce terme s’oppose à de telles résistances, c’est, dira-t-on, à cause de sa fondamentale imprécision, un défaut dénoncé très tôt en Allemagne même. Pour Baumgarten déjà, « esthétique » revêt plusieurs significations [10]. Dans son acception la plus large, elle est la « scientia cognitionis sensitivæ », c’est-à-dire qu’elle englobe la connaissance sensible dans son entier. Dans une acception plus étroite cependant, elle est aussi une « theoria liberalium artium », une théorie s’appliquant donc aux arts seuls. Dans son sens le plus limité, enfin, elle est une somme empirique de règles destinées à la production et à l’évaluation du beau (« ars pulchre cogitandi »). À cette ambiguïté de champ s’ajoute une ambiguïté de statut. Pour Baumgarten, l’esthétique hésite entre le rang de « science » et celui d’« art », c’est-à-dire, dans la langue du XVIIIe siècle, de simple savoir-faire technique. Par trop équivoque, cette définition ne tarde pas à susciter des critiques en Allemagne. Herder reproche à Baumgarten d’avoir confondu sous le même mot deux objets totalement différents : d’une part, une vraie science philosophique du sentiment du beau, théorie rigoureuse qui seule mérite réellement le nom d’esthétique, et d’autre part une série de règles empiriques visant la production et le jugement du beau, c’est-à-dire un ensemble de consignes pratiques qui n’atteindront jamais les hauteurs de la vraie philosophie [11]. En 1781, Kant lance une nouvelle attaque contre la définition baumgartenienne de l’esthétique dans une note de la Critique de la raison pure, qu’il complète dans la seconde édition de 1787. C’est en vain, affirme-t-il, que « l’excellent analyste Baumgarten » a voulu ramener « le jugement critique du beau à des principes rationnels et faire des règles de ces principes une science », car ces règles, par leur origine même, ne peuvent qu’être « empiriques ». Il faut donc, préconise Kant, laisser s’éteindre le terme dans la définition énoncée par Baumgarten et lui substituer une tout autre acception, la seule qui ait légitimité à ses yeux : l’acception transcendantale. « J’appelle science de tous les principes de la sensibilité a priori esthétique transcendantale. » En 1790 néanmoins, dans la Critique de la faculté de juger, Kant opère un nouveau glissement de sens en qualifiant d’esthétique tout ce qui a rapport à la perception subjective d’un objet [12]. Après les rectifications kantiennes, le débat ne cesse d’enfler. En 1801, en introduction à ses leçons berlinoises sur l’art, August Wilhelm Schlegel souligne à nouveau l’inadéquation de la définition de Baumgarten, mais condamne aussi l’usage que Kant fait du terme dans la Critique de la faculté de juger. « Il serait temps, remarque-t-il, d’éradiquer cette expression maladroite qui, après Kant, ne cesse d’être employée par les inventeurs de doctrines philosophiques, bien que l’on ait fréquemment reconnu son absurdité » [13]. Et Schlegel revendique hautement pour ses propres cours le terme alternatif de « Kunstlehre » (« doctrine de l’art »). Quant à Schelling, il se défend vigoureusement au début de sa Philosophie de l’art de voir sa propre « science de l’art » (« Wissenschaft der Kunst ») et sa « doctrine philosophique de l’art » (« philosophische Kunstlehre ») confondue avec « ce que l’on a exposé jusqu’ici sous tel ou tel nom, comme ceux d’esthétique ou de théorie des beaux-arts et des belles-sciences » [14]. Hegel, enfin, reconnaît en préambule à son Esthétique l’impropriété du mot « qui ne convient pas tout à fait à cet objet, parce que l’esthétique dénote plus exactement la science du sens, de la sensation ». Mais c’est néanmoins le terme « esthétique » qu’il choisit pour désigner son cours. Dans la première moitié du XIXe siècle, le mot est devenu si puissant en Allemagne que la langue philosophique ne peut plus s’en passer [15].
Ces débats terminologiques, très vifs en Allemagne, ne sont pourtant pour rien dans les réticences françaises à adopter le terme durant la période 1750-1840. Ils ne sont en réalité connus, à partir des années 1830-1840, que du très petit groupe de philosophes qui, convaincus par la nécessité d’introduire enfin cette nouvelle « science » philosophique allemande en France, n’avaient nullement intérêt à ce que son nom paraisse d’emblée compromis par des polémiques lexicales subtiles. La stratégie traductive de Charles Bénard est à cet égard éloquente. Dans la première version française qu’il donne du Cours d’esthétique de Hegel en 1840 – une traduction qui ne se veut pas littérale, mais « analytique », c’est-à-dire en partie détachée de l’original –, Bénard se garde bien de traduire les réserves introductives de Hegel concernant le mot « esthétique » [16]. Ce n’est que dans la seconde édition de cette « traduction », en 1875, à une époque où le mot « esthétique » est désormais plus largement admis en France, que Charles Bénard se risque, dans un scrupule tardif, à mentionner ces réticences. Mais à cette date encore le long liminaire de Hegel reste discrètement relégué en note de bas de page [17].
Si la langue philosophique française reste, comme le langage courant, longtemps fermée au mot Ästhetik, ce n’est donc pas d’abord à cause de ces controverses lexicales allemandes. Il faut chercher ailleurs la cause de ces résistances – des résistances riches d’enseignements quant à l’histoire de la philosophie en France. La possible introduction dans l’espace intellectuel français d’une nouvelle discipline philosophique baptisée en Allemagne Ästhetik pose entre 1750 et 1840 au public français deux sortes de problèmes. Dans une perspective strictement conceptuelle tout d’abord, il s’agit de savoir si la discipline philosophique peut prétendre à quelque légitimité dans la production d’un discours spécifique sur l’art – un domaine jusqu’alors couvert par d’autres registres de compétence. Entre le milieu du XVIIe et le début du XIXe siècle, la France se prévaut en effet d’avoir produit une série de discours propres à cerner, si ce n’est à épuiser, l’objet « beaux-arts », depuis les « théories » des beaux-arts de Du Bos et de Batteux, textes visant à établir les règles du goût et les lois de production des Å“uvres, jusqu’aux plus tardives « histoires de l’art », sur le modèle de l’Histoire de l’art par les monuments de Jean-Baptiste Séroux d’Agincourt, en passant par les célèbres morceaux de « critique d’art », tels les Salons de Diderot. Ce paysage déjà très dense pouvait-il accueillir un autre type de discours encore ? La philosophie pouvait-elle produire sur l’art un corpus utile et distinct des corpus voisins ? – autant de questions qui, entre 1750 et 1840, ne sont nullement closes pour les philosophes français.
Mais ce débat intense ne s’est pas uniquement nourri de réflexions théoriques sur la possibilité d’un rapport entre la philosophie et l’art. Il est en effet fortement sous-tendu par un enjeu politique brûlant pour la France des années 1750-1840 : la philosophie française est-elle prête à accepter une discipline philosophique importée d’Allemagne, ce pays étranger, nourri d’une tradition intellectuelle qui paraît, jusqu’en 1820 au moins, encore fort lointaine ? Un trait caractérise en effet toutes les mentions françaises du mot esthétique, depuis leurs rares apparitions au XVIIIe siècle jusqu’à leur multiplication tardive dans la seconde moitié du XIXe siècle : la référence à l’Allemagne. Si l’étymologie grecque du terme est certes bien connue et régulièrement mentionnée, c’est son origine allemande qui est en revanche fortement soulignée. Le motif, inauguré dès la fin du XVIIIe siècle par les premiers importateurs de l’esthétique allemande en France (Charles de Villers, Frédéric Ancillon [18] ), se retrouve avec force dans les années 1840. Sur les vingt références bibliographiques qui figurent au bas de l’article « Esthétique » de Charles Bénard en 1845, dix-huit sont germaniques [19]. Selon quelles modalités cette science perçue comme allemande a-t-elle donc été naturalisée en France ? Quels obstacles ce processus a-t-il rencontrés ? L’intérêt de l’histoire française de « l’esthétique » – comme mot et comme discipline – est d’illustrer l’intime imbrication, dans la constitution même du discours philosophique, de deux ordres de causalité, l’ordre conceptuel et l’ordre culturel.
 
UNE NATURALISATION DIFFICILE : LES ESTHÉTIQUES DE BAUMGARTEN ET DE KANT EN FRANCE AVANT 1815
 
 
Des deux moments donnés en Allemagne pour fondateurs de l’esthétique – c’est-à-dire d’une part la parution en 1750 d’Æsthetica de Baumgarten et d’autre part la publication en 1790 de la Kritik der Urteilskraft de Kant –, la France semble pendant longtemps n’avoir nullement perçu l’incidence. Elle paraît même avoir presque totalement ignoré le premier. L’ouvrage de Baumgarten Æsthetica, pourtant écrit en latin, c’est-à-dire accessible à tout lettré, n’est guère lu par les auteurs français du XVIIIe siècle [20]. La seule mention importante de cette doctrine se résume à quelques phrases parues dans la notice « Esthétique » de l’Encyclopédie d’Yverdon puis dans l’article du même nom au sein du Supplément à l’Encyclopédie en 1775-1776. Encore cette laconique présentation n’émane-t-elle pas d’un écrivain français mais de Johann Georg Sulzer, un Suisse germanophone installé à Berlin, dont la Allgemeine Theorie der schönen Künste a été pillée pour combler les lacunes de l’Encyclopédie en matière de théorie de l’art. Un paramètre n’a d’ailleurs sans doute pas été étranger au choix d’insérer cette notice dans ces excroissances de l’Encyclopédie. Dans l’article de Sulzer, un autre nom que celui de Baumgarten inaugure en effet l’histoire de l’esthétique à l’époque moderne : c’est celui, bien français, de l’abbé Du Bos, « le premier d’entre les modernes qui ait entrepris de déduire d’un principe général la théorie des beaux-arts, & d’en montrer les règles » [21]. Au total, ce rapide portrait de la discipline naissante ne paraissait guère fait pour séduire le lecteur français : science « nouvelle », l’esthétique y est aussi décrite comme une science « encore très-imparfaite », constamment menacée par deux dangers majeurs, l’empirisme stérile et l’abstraction abstruse. Aussi cette notice resta-t-elle quasiment sans écho. En 1799, Charles de Villers note dans le Spectateur du nord : « Diderot a voulu introduire dans l’Encyclopédie ce terme d’Esthétique, mais cela n’a pas pris. Comme nous n’avons sur les principes du goût que des ouvrages fragmentaires et une doctrine écclectique (sic), que ces principes ne sont point encore rédigés en un code certain et suivant une méthode vraiment scientifique, il est évident que nous n’avons point encore d’Esthétique, et que le mot ne pouvait rester là où la chose manquait » [22].
À côté du silence quasi total qui entoure Æsthetica de Baumgarten, les rumeurs discrètes suscitées en France par la parution de la Kritik der Urteilskraft pourraient aisément apparaître comme l’indice d’un véritable « événement ». Pourtant, ce serait succomber là à une illusion d’échelle. Les toutes premières tentatives de diffusion de la troisième critique de Kant en France sont dues pour l’essentiel à Charles de Villers, comme cela avait du reste déjà été le cas pour les deux premières critiques. Ancien officier de l’armée royale, exilé en Allemagne depuis 1792, étudiant à Göttingen depuis 1796, Villers est un observateur averti de la scène intellectuelle allemande qui tente avec constance d’exporter en France quelques-uns des auteurs les plus importants outre-Rhin [23]. Parmi les nouvelles « sciences allemandes », l’esthétique semble revêtir un intérêt particulier à ses yeux. L’auteur déploie dans cet exercice toute la prudence didactique requise. Il commence par ne jamais manquer une occasion d’expliquer le néologisme « esthétique », si étranger encore au lecteur francophone. Ainsi le mot est-il défini comme désignant tantôt « la critique du goût », tantôt « la science des règles, ou la théorie qui doit servir de base aux arts dont le but est de toucher », tantôt encore ce « qui appartient au sentiment, ou à la sensibilité ». Une chose en tout cas paraît sûre à Villers : « Une bonne Esthétique, bien systématique et bien complète, est encore un ouvrage à faire en français » [24].
Après ces prudentes et hésitantes initiations terminologiques, ce n’est qu’en 1804, dans l’Essai sur l’influence de la Réformation de Luther, que Villers, devenu lauréat et correspondant étranger de l’Institut, se risque à une analyse historico-culturelle plus large du phénomène esthétique. La Réforme a été, constate-t-il, très défavorable aux arts. Par son souci de rendre la foi plus pure, elle a chassé les ornements des églises et irrévocablement asséché par là la source même de l’inspiration artistique, qui est la religion. La réflexion philosophique sur l’art, née vers le milieu du XVIIIe siècle, peut être considérée comme une manière pour l’Allemagne de retrouver à un autre niveau, c’est-à-dire au plan spéculatif, ce lien originel perdu avec l’art. À ces paramètres historiques s’ajoutent selon Villers des déterminismes climatiques forts :
« Sans doute que [les Allemands] ont eu et ont encore d’estimables artistes ; mais non de sorte à l’emporter sur ceux de l’Italie, ni même à les contrebalancer. Leur mérite réel dans les arts, et qui procède de leur esprit réfléchi, scrutateur, c’est d’en traiter la théorie avec plus de profondeur ; d’observer, de rechercher les principes qui guident à leur insu les grands artistes ; d’épier la marche de l’imagination et de l’entendement dans leurs productions ; de dévoiler les rapports entre la nature idéale des arts et la nature réelle; en un mot de développer les principes et la philosophie des arts. L’Italien sent et produit : Hemsterhuys, Kant, Burke, Goethe pensent, analysent la production et la faculté de produire. L’un a l’instinct de l’art; l’autre en a l’intelligence. L’un crée; l’autre juge la création, en calcule les lois. Ces deux fonctions présupposent également le génie. La première le déploie à l’extérieur en formes visibles ; la seconde dans les profondeurs de l’entendement. On pourrait nommer celle-ci la force législative; celle-là la force exécutive des beaux-arts » [25]. La ligne de partage est claire : les peuples du sud possèdent par nature la naïveté nécessaire à la production de l’art, tandis que les peuples du nord sont doués de la réflexivité indispensable à la spéculation sur l’art. Mais pour Villers, les uns comme les autres, c’est-à-dire les artistes comme les esthéticiens, ont part égale au « génie ».
Les efforts entrepris par Villers dans la dernière décennie du XVIIIe siècle pour introduire l’esthétique kantienne en France restèrent cependant très limités dans leurs effets. À cet échec, plusieurs raisons, tout à la fois circonstancielles et structurelles. Tout d’abord, Villers, émigré en Allemagne, se trouve dans une situation géographiquement et politiquement périphérique. Ensuite, il se montre finalement peu disert sur la partie spécifiquement esthétique de l’Å“uvre de Kant. C’est à la seule Critique de la raison pure qu’il consacre un exposé de quarante pages en 1799 et c’est encore autour de cette Å“uvre que s’organise pour l’essentiel son grand ouvrage de 1801, Philosophie de Kant ou principes fondamentaux de la philosophie, qui se voulait pourtant une introduction globale à la philosophie kantienne [26]. Mais il y a à cet échec une cause plus profonde encore. Villers, en tentant d’introduire et la notion d’esthétique et la philosophie de Kant, heurte de plein fouet un courant alors dominant dans l’espace intellectuel français : l’Idéologie. Pour Antoine Destutt de Tracy, la théorie kantienne de la sensibilité, fondée sur les catégories a priori de l’espace et du temps, est une doctrine fort étrangère. Elle est en tout cas incompatible avec les interrogations centrales de l’Idéologie, qui visent à disséquer le fonctionnement de la pensée [27]. La Décade philosophique, l’un des organes majeurs de l’Idéologie en France, fournit de ce clivage un exemple éloquent. Elle ne cesse en effet de s’attaquer avec prédilection aux quelques aperçus que Charles de Villers avait osé donner sur ce sujet. « Les Français ne voudront pas le croire, peut-on lire dans un article paru dans ce journal en 1801, mais le Platon de l’Allemagne vient de prouver que c’est par instinct plutôt que par raisonnement qu’ils ont eu jusqu’à présent quelques succès dans les beaux-arts. [...] Nous nous empressons de recueillir avec respect et reconnaissance les sublimes maximes de ce docteur si célèbre dans les universités d’outre-Rhin, et qui doit un jour, avec encore plus de succès que Mercier, détrôner Locke et Condillac ». Suit alors un long passage tiré des Principes fondamentaux de la philosophie de Villers et agrémenté d’un petit commentaire ironique :
« La haute poésie, qui s’intellectualise autant qu’il est donné à l’homme, et qui se dégage le plus possible de la sensualité, produit aussi de tels archétypes dépourvus d’objets réels : elle est schématique par essence [...]. On en trouve de fréquents exemples chez les poètes grecs, chez quelques Italiens, chez Milton et Shakespeare, chez Corneille, chez Klopstock, Goethe, Schiller, etc. Cette haute poésie qui plane dans la région du schématisme est peu goûtée des lecteurs sensualistes [...]. Quant à celle qui se traîne dans les régions des objets empiriques et sensibles, elle mérite à peine le nom de poésie : son abus conduit au maniéré, aux jeux de mots, à toute la niaiserie qui caractérise le bel-esprit français, dont la tendance sensuelle devient chaque jour plus marquée. [...]. Il est possible que le vulgaire des lecteurs n’entende pas bien ce sublime fragment du livre de la philosophie transcendentale (sic). Nous leur conseillons de le lire une fois, une autre encore, enfin jusqu’à ce qu’ils l’aient compris. Et alors, ils pourront aller dans nos galeries de tableaux et dans nos lycées juger ce qui constitue le vrai beau. Plaignons ce pauvre Abbé Dubos qui a fait trois gros volumes pour enseigner un système que la massue de Kant vient de réduire en poussière » [28]. Par-delà leur divergence fondamentale, on voit à la lecture de ce passage que Villers et les rédacteurs de la Décade s’accordent au moins sur un point : l’esthétique est perçue comme la clef de voûte d’une série d’oppositions binaires qui dresse face à face la France et l’Allemagne. Les trois principaux caractères attribués au XVIIIe siècle français – philosophie empiriste, littérature « sensuelle » et théorie non spéculative des arts – sont présentés comme les composantes d’un système cohérent dont l’Allemagne fournit l’exacte antithèse : philosophie idéaliste, poésie « abstraite » et théorie esthétique.
 
L’HOMME DE LETTRES FRANÇAIS FACE À L’ESTHÉTICIEN ALLEMAND. QUELQUES CLIVAGES
 
 
Dans les années 1790-1815 donc, les récentes productions de la philosophie allemande sur l’art se heurtent à de violentes résistances dans le milieu intellectuel français. Le mot « esthétique » seul suffit à effrayer. Un collaborateur de la Décade philosophique propose en l’an XII de lui substituer le néologisme « sentimentaire » [29]. En 1804, Charles Vanderbourg – un ancien officier de la marine royale réfugié en Allemagne en 1789 puis revenu en France à l’issue du 18 brumaire – accomplit l’exploit de publier une traduction des Gedanken über den Gebrauch des Gemeinen und Niedrigen de Schiller en supprimant systématiquement le terme « esthétique ». Voici l’explication qu’il fournit pour justifier cette amputation :
« Je n’ai pas osé me servir d’un mot que Schiller emploie pour qualifier un des jugements dont il parle. Il appelle le premier, jugement moral, et le second, jugement esthétique. Ce mot reçu dans la langue allemande, et tiré du grec (aisthanomai), s’applique à tout ce qui tient au beau dans les arts, à tout ce qui plaît. La théorie du beau dans les arts se nomme, pour cette raison, l’esthétique. Si je me suis fait entendre sans le secours de ce mot, et si je n’ai pas trop délayé mon original, ce sera une nouvelle preuve que le néologisme même n’est plus aussi nécessaire qu’il le paraît à quelques littérateurs (Note du Tr.) » [30]. L’année suivante, Vanderbourg récidive en livrant une transposition du traité de Schiller sur le sublime qui en use plus librement encore avec le texte original que la précédente publication [31]. Le traducteur retranche, condense, élude au point de modifier totalement la pensée de son auteur. Tout se passe comme si, plus que pour n’importe quel autre type de texte, les traducteurs français se sentaient, face aux essais esthétiques allemands, obligés à un travail particulier d’accommodation et de médiation. « M. Schiller pourra dire que j’en ai usé trop librement avec lui, reconnaît Vanderbourg, et surtout que par mes retranchements j’ai mutilé sa doctrine. D’un autre côté cette doctrine, telle que je l’expose, choquera encore beaucoup d’idées reçues dans le pays où je la produis » [32].
Si l’esthétique allemande rencontre une hostilité si forte entre le Directoire et le Premier Empire, c’est qu’elle prend brutalement à revers quelques-unes des représentations majeures que l’homme de lettres français a de son propre espace et de sa propre histoire intellectuelle. Il y va tout d’abord de la croyance en la supériorité absolue du « Grand Siècle » sur toutes les littératures européennes. À Villers qui « assure que chez les Allemands la partie rationnelle de la critique littéraire est devenue formellement une science sous le nom d’esthétique [...] et que Lessing et autres ont donné en ce genre des morceaux précieux », un rédacteur de la Décade philosophique rétorque en l’an XII :
« Il y a longtemps que nous connaissons en France cette science; les Bouhours, les Rollin l’ont professée; et Boileau lui-même n’est-il pas, depuis Horace, le plus habile maître d’esthétique que l’on puisse trouver ? Quant à Lessaing (sic), nous connaissons de lui un ouvrage sur l’art dramatique qui ne nous a point paru un morceau précieux. Pour en faire juger, il suffit de dire que Voltaire y est traité en écolier dans l’art de la tragédie, qu’on y accorde très peu de talent à Corneille, et que Racine y est à peine nommé » [33]. Mais le refus de l’esthétique ne peut être ramené à ce simple réflexe de fierté nationale. S’opposer, autour de 1800, à cette nouvelle science philosophique allemande, c’est aussi, pour l’homme de lettres français, défendre une hiérarchie précise de l’espace artistique – une hiérarchie où l’artiste, et non le philosophe, occupe le premier rang. « Toute l’esthétique du monde ne fait pas un ouvrage de génie, et ne le vaut pas », lit-on fréquemment dans la Décade philosophique [34]. À Villers, qui avait osé mettre sur un pied d’égalité l’artiste italien et l’esthéticien allemand, en prêtant à l’un « l’instinct de l’art » et à l’autre son « intelligence », un commentateur de la Décade répond : « Mais dans les beaux-arts, comme dans la poësie, l’instinct est bien au-dessus de l’intelligence, ou plutôt il renferme l’intelligence [...] Il y a trop d’inégalité entre l’artiste, le poète qui produit, et le critique qui juge, pour les mettre un instant en parallèle. Ces deux fonctions, dit M. Villers, présupposent également le génie [...] Oh ! non, assurément » [35]. Ce clivage ne tardera pas à devenir le motif privilégié des brocarts anti~esthétiques en France dans les années 1810-1840 : les Allemands auraient compensé par la réflexion philosophique sur l’art leur atavique incapacité à produire de belles Å“uvres d’art. À défaut de créer le beau, ils spéculent sur le beau.
Mais le débat sur l’esthétique engage une question épistémologique plus grave encore : le discours sur l’art est-il du ressort de la philosophie ? Pour beaucoup d’hommes de lettres français des années 1790-1815, la réponse à cette question est claire : la connaissance des arts ne peut nullement relever d’un discours scientifique rigoureusement codifié. Partant, elle ne peut relever de la philosophie. « Ce n’est pas la peine de créer le nom d’esthétique, et de faire une science formelle de cette partie de la littérature qui apprend à juger des productions du génie et de l’esprit », peut-on lire dans la Décade philosophique de l’an IX [36]. Le discours sur l’art, et sur l’art poétique notamment, relève de la seule « critique littéraire », c’est-à-dire d’un discours sensible et dépourvu de prétentions scientifiques rigoureuses. L’opposition entre critique littéraire et esthétique, définie comme « science philosophique », constitue un motif récurrent autour de 1800. Le jugement de Madame de Staël sur Schiller donne de cette partition un exemple éloquent. S’il est vivement loué pour son Å“uvre historique et poétique dans De l’Allemagne, Schiller est en revanche fortement critiqué pour ses travaux esthétiques.
« Dans son essai sur la grâce et la dignité, et dans ses lettres sur l’Esthétique, c’est-à-dire la théorie du beau, il y a trop de métaphysique. Lorsqu’on veut parler des jouissances des arts dont tous les hommes sont susceptibles, il faut s’appuyer toujours sur les impressions qu’ils ont reçues, et ne pas se permettre les formes abstraites qui font perdre la trace de ces impressions. Schiller tenait à la littérature par son talent, et à la philosophie par son penchant pour la réflexion; ses écrits en prose sont aux confins de ces deux régions ; mais il empiète trop souvent sur la plus haute, et revenant sans cesse à ce qu’il y a de plus abstrait dans la théorie, il dédaigne l’application comme une conséquence inutile des principes qu’il a posés » [37]. On ne saurait refuser avec plus de force à la philosophie toute légitimité dans la production d’un discours spécifique sur l’art. Par son goût des généralités abstraites, la philosophie ne peut rendre compte de la littérature. Madame de Staël reste, dans sa représentation de l’espace intellectuel, très profondément attachée à une géographie des compétences issue du XVIIIe siècle. Pour elle, une ligne de partage nette sépare par nature la « littérature » de la « métaphysique », et le discours sur l’art relève exclusivement de la première. L’univers de Madame de Staël est proche de celui de Voltaire et de Diderot, c’est-à-dire d’un univers où le discours sur la littérature et la peinture revient avant tout au poète. Cette nomenclature des compétences héritée du siècle précédent s’appuie tacitement sur deux principes : le primat de la littérature et l’empiricité de la connaissance artistique. Parce que la poésie prime les autres arts et parce que tout jugement de goût ne vaut qu’en relation directe avec l’expérience, « l’esthétique », qui ne relève pas de la littérature et plane dans les régions de l’abstraction, est dépourvue de tout fondement. Le seul genre qui ait légitimité est celui que le XVIIIe siècle français a cultivé en maître : la « critique ».
« La description animée des chefs-d’Å“uvre donne bien plus d’intérêt à la critique que les idées générales qui planent sur tous les sujets sans en caractériser aucun. La métaphysique est pour ainsi dire la science de l’immuable ; mais tout ce qui est soumis à la succession du temps ne s’explique que par le mélange des faits et des réflexions : les Allemands voudraient arriver sur tous les sujets à des théories complètes, et toujours indépendantes des circonstances, mais comme cela est impossible, il ne faut pas renoncer aux faits, dans la crainte qu’ils ne circonscrivent les idées ; et les exemples seuls, dans la théorie comme dans la pratique, gravent les préceptes dans le souvenir » [38].
 
APERÇU SUR LES ANNÉES 1840 - 1850 : L’EXEMPLE DE CHARLES BÉNARD
 
 
D’un point de vue strictement institutionnel, les débuts de la Restauration paraissent s’accompagner d’un changement sensible dans l’histoire française de l’esthétique. Quatre figures ont joué un rôle central dans cette évolution : Victor Cousin, Théodore Jouffroy, Jules Barni et Charles Bénard – quatre figures parmi lesquelles, en raison de l’espace limité qui nous est imparti ici, seule celle de Bénard retiendra plus particulièrement notre attention [39]. Normalien de la promotion 1827, Charles Bénard (1807-1898) marque de fait une étape importante dans la diffusion de l’esthétique allemande en France. Agrégé de philosophie en 1831, il accompagne en province, puis à Paris, sa carrière de professeur de lycée d’une intense activité de traducteur, qui l’amène à transposer en français l’Esthétique de Hegel ainsi qu’un choix de textes de Schelling [40]. Avant lui, aucun philosophe ne s’est lancé avec autant de conviction dans la défense de cette nouvelle « science allemande ». « De toutes les sciences dont se compose le domaine de la philosophie, annonce Bénard au seuil de sa traduction de Hegel, aucune ne doit exciter un plus haut et un plus vif intérêt que celle qui traite du beau et qui étudie ses manifestations dans l’art. Et cependant il n’en est aucune qui ait été moins cultivée parmi nous. Son nom en France est à peine connu. [...]. En Allemagne, des esprits de premier ordre, artistes, poëtes et philosophes, ont agité tous ces problèmes. De leurs recherches et de leurs méditations sont sortis des ouvrages qui mériteraient bien d’être connus en France, et traduits dans notre langue » [41].
Certes, Bénard n’est pas sans précurseur. En décembre 1817, Cousin, qui occupe alors un poste de suppléant à la chaire de Royer-Collard, inaugure en Sorbonne un cours sur « Le vrai, le beau et le bien » [42]. Le titre, d’inspiration kanto-platonicienne, amorce déjà par bien des côtés un tournant au sein de l’institution universitaire française. À la faculté des lettres, ceux qui s’étaient jusqu’alors occupés du « beau » ne se recrutaient pas d’abord parmi les professeurs de philosophie, mais bien plutôt parmi les professeurs d’éloquence. S’il ne nous est pas permis d’entrer ici dans le détail de ce cours, signalons néanmoins quelques-uns de ses points les plus saillants. Au plan historique, tout d’abord, Cousin reconnaît certes au XVIIIe siècle le mérite d’avoir remis à l’honneur cette « noble partie de la science philosophique » qu’est l’analyse du beau. Mais il prend soin de dénier à l’école empiriste, encore appelée « sensualiste », toute responsabilité dans cette renaissance. « Locke et Condillac n’ont pas laissé un chapitre [...] sur le beau. Leurs successeurs ont traité de la beauté avec le même dédain », si l’on veut bien mettre à part Diderot, qui n’a toutefois produit sur la question que des idées confuses et résolument « matérialistes » [43]. Dans ce panorama, Cousin accomplit donc le tour de force d’exclure de l’histoire esthétique toute la tradition philosophique anglo-française qui va de Shaftesbury jusqu’à Diderot – une interprétation très répandue en Allemagne et qui sera largement reprise dans la France du XIXe siècle. « L’esthétique » véritable se trouve ainsi résolument placée du côté de la tradition métaphysique idéaliste. C’est à la seule école « spiritualiste » écossaise (Hutcheson, Reid) et surtout allemande (Kant) que revient, selon Cousin, l’honneur d’avoir produit à l’époque moderne un véritable discours philosophique sur le beau [44]. Au plan conceptuel, « l’idéalisme » cousinien présente cependant une ambiguïté remarquable. S’il emprunte, certes, certaines de ses caractéristiques à Kant – le beau est différent de l’utile, de l’agréable, etc. –, c’est néanmoins à une tradition beaucoup plus ancienne qu’il s’alimente réellement : celle du platonisme. La théorie cousinienne du beau reproduit ainsi nettement les mécanismes de la méthode éclectique. Le kantisme et le platonisme – ces deux « systèmes » dont Cousin entend combiner les « vérités » au nom du principe éclectique – ne figurent en effet nullement à part égale dans le mixte conceptuel « nouveau » dont il se veut l’inventeur. Au terme de sa démonstration, la référence à Platon a largement éclipsé la référence à Kant, de sorte que la théorie originale de Cousin ressemble à s’y méprendre à du néoplatonisme. « La beauté physique, peut-on lire dans le cours de 1817-1818, est donc le signe d’une beauté intérieure qui est la beauté spirituelle et morale, et c’est là qu’est le fond, le principe, l’unité du beau. [...] La beauté physique sert d’enveloppe à la beauté intellectuelle et à la beauté morale » [45]. Le beau cousinien est si fortement arrimé au bien qu’il finit par se confondre avec lui – une conception difficilement compatible avec la doctrine de Kant.
Cousin, donc, se voulait le premier à formuler une théorie « régulière et complète » du beau en France [46]. Pourtant, dans l’article « Esthétique » que Charles Bénard fait paraître en 1845 au sein du Dictionnaire des sciences philosophiques, ce n’est pas le nom de Cousin qui est mentionné au titre de fondateur du discours philosophique français sur l’art, mais celui d’un de ses élèves, Théodore Jouffroy (1796-1842) [47]. L’esthétique conquiert de fait avec Jouffroy un rang inégalé dans le tableau des sciences philosophiques en France. Tout atteste l’intérêt précoce du philosophe pour ce domaine. En 1816, il soutient une thèse sur le sentiment du beau dans sa différence avec le sentiment du sublime et donne, dix ans plus tard, en 1826, dans sa chambre de la rue du Four, un très substantiel cours d’esthétique, publié après sa mort en 1843. Le sujet, de toute évidence, tenait à cÅ“ur à Jouffroy qui, dans un texte inachevé et publié en 1842 sur « L’organisation des sciences philosophiques », n’hésite pas à placer l’esthétique parmi les sept principales disciplines de la philosophie [48]. Par ses contemporains comme par ses lecteurs ultérieurs, Jouffroy a souvent été perçu comme le pieux disciple de Cousin. De fait, dans ses premières années d’enseignement à l’École normale, il aime à se présenter lui-même comme un connaisseur averti de la pensée cousinienne [49]. Pourtant, les leçons d’esthétique de Théodore Jouffroy apparaissent moins comme un écho fidèle que comme une riposte cachée aux leçons de Cousin. L’intention secrètement polémique affleure dès les premières minutes de ces conférences. Alors que Cousin avait, en 1817-1818, prétendu livrer une définition irrévocable du vrai, du beau et du bien, Jouffroy annonce en 1826 : « la question du beau n’a pas été plus définitivement résolue que la question du bien » [50]. En d’autres termes, son prédécesseur a échoué dans son entreprise. La divergence qui oppose Jouffroy à Cousin touche tout d’abord au contenu philosophique même. Jouffroy ouvre en effet ses leçons par la distinction ferme du beau et du bien – un geste dans lequel on ne peut pas ne pas voir une réplique vigoureuse à la théorie défendue par Cousin huit ans auparavant. En outre, Jouffroy s’écarte sensiblement de l’idéalisme néoplatonicien professé par Cousin. L’auteur du Cours de 1826 s’en tient certes, comme son maître en 1817-1818, à un strict refus des doctrines matérialistes du XVIIIe siècle, mais il reconnaît aussi à l’analyse des « phénomènes que le beau produit en nous », c’est-à-dire au champ de la sensation, sa pleine légitimité dans l’édification d’une philosophie de l’art. Ses références sont moins celles de Platon que celles de Dugald Stewart et de Thomas Reid, dont il fut d’ailleurs le traducteur [51].
Bénard, qui fut l’élève de Cousin et de Jouffroy à la Sorbonne, n’ignorait donc rien de la contribution de ces deux philosophes à l’histoire récente de la réflexion esthétique en France. D’emblée, il entretient pourtant un rapport polémique avec ces immédiats prédécesseurs. Au seuil de sa traduction de l’Esthétique de Hegel, il tient ainsi, en 1840, à marquer ses distances par rapport aux deux courants qui ont dominé ce domaine depuis le début du XIXe siècle en France : d’une part « les analyses psychologiques » inspirées de la « philosophie écossaise », autrement dit Théodore Jouffroy et ses lectures de Steward ou de Reid, et d’autre part « l’éclectisme qui a fait revivre les théories de Platon, de Plotin, de saint Augustin et de Kant », c’est-à-dire Cousin et ses leçons de 1817-1818. Ni Jouffroy ni Cousin n’ont dépassé, selon Bénard, le stade incertain des philosophes anglo-français du XVIIIe siècle, « qui sont loin de répondre à l’idée que nous devons nous former aujourd’hui de l’art et de la science qui cherche à déterminer ses principes et ses lois » [52]. C’est que, pour Bénard, il n’y a de philosophie véritable que strictement idéaliste d’une part et fortement systématique d’autre part. L’absence de système n’est rien de moins selon lui que « l’anarchie dans le monde de la pensée ». L’histoire de l’esthétique n’a donc jusqu’alors connu qu’une seule patrie : l’Allemagne. « Les systèmes de la philosophie allemande ont un avantage incontestable sur toutes les productions plus ou moins philosophiques auxquelles on a coutume, chez nous, de prodiguer ce nom : c’est que, quels que soient leurs défauts, leurs erreurs, leur obscurité, ce sont de véritables systèmes » [53].
Dans l’histoire de l’esthétique telle que l’esquisse Bénard, Baumgarten marque un faux départ. Il a certes baptisé la nouvelle discipline, mais ses mérites s’arrêtent là. En définissant le beau comme « la perfection perçue d’une manière confuse », il a ouvert la voie à deux interprétations également fautives, bien qu’opposées dans leurs principes : celle des continuateurs sans génie de la philosophie leibnizienne qui font « entrer la notion de beau dans la classe des idées logiques ou dans le point de vue moral de la perfection et de la conformité au bien », en niant donc à l’idée de beau toute autonomie par rapport au vrai et au bon (Georg Friedrich Meier); et celle des héritiers du sensualisme qui, « s’attachant à l’élément sensible, ne virent plus dans la beauté que l’élément physique » (Moses Mendelsohn, Johann Georg Sulzer [54] ). L’esthétique véritable ne commence donc selon Bénard qu’en 1790, avec Kant. La Critique de la faculté de juger ne représente cependant que le premier moment, encore entaché d’erreurs, de cette marche philosophique.
« Ce travail n’est pas une des parties les moins belles du système de Kant. Mais il est fort incomplet et reproduit les vices et les défauts de sa philosophie. [...]. [Kant] ramène le sublime et le beau au point de vue subjectif, il nie toute réalité objective. Le beau est relatif aux facultés de l’esprit, à la sensibilité, à l’imagination, au goût [...]. Dès lors, à la rigueur, il n’y a pas non plus de science du beau. L’esthétique devient l’une des branches de la psychologie et de la logique. Quant à l’art, sa nature aussi est méconnue » [55]. L’erreur de Kant, c’est donc d’avoir pensé l’art au sein d’un système idéaliste subjectif. Ce n’est qu’avec « l’idéalisme objectif ou absolu » de Schelling que naît selon Bénard la véritable philosophie de l’art. L’axiome fondamental de la philosophie schellingienne – c’est-à-dire la « tentative de concilier les principes opposés en les faisant entrer dans un principe supérieur » – ménage pour la première fois au beau un rôle authentiquement central, « car le beau, c’est précisément l’harmonie de ces principes de l’existence, de l’idée et de la forme, de l’essence et de la réalité, de l’invisible et du visible ». La philosophie schellingienne de l’identité fait donc jouer à l’art un rôle comparable à celui de la religion. Pourtant, déplore Bénard, Schelling a dépassé le but dans cette apothéose de l’art : il a fini par confondre totalement la sphère de l’art et celle de la religion. De ce moment date l’irruption du « sentimentalisme », du « mysticisme » et du « symbolisme » dans les productions intellectuelles allemandes [56]. En dernière instance, c’est à Hegel que revient le mérite de dépasser les défauts du schellingianisme. « Ce qui manque à Schelling, écrit Bénard, Hegel le possède au plus haut degré », c’est-à-dire l’intuition d’un système où l’art soit présent non seulement comme entité métaphysique, mais aussi comme ensemble de réalisations concrètes [57]. Chez Schelling, l’art est une construction philosophique dont les manifestations sensibles sont au fond secondaires, comme reléguées à l’arrière-plan. Chez Hegel, il est présenté dans sa double potentialité, c’est-à-dire entièrement.
En traduisant l’Esthétique de Hegel aussi rapidement – moins de dix ans après sa première parution en Allemagne –, Bénard imprime incontestablement une brusque accélération au processus d’importation des théories esthétiques allemandes en France. Il faut cependant se garder de voir dans ses travaux la fin triomphale d’un lent mais nécessaire avènement. Au moment de leur publication en effet, les traductions de Schelling et de Hegel ne rencontrent guère d’écho. « L’Esthétique de Hegel n’a excité aucune attention. Pas un journal, pas une revue, que je sache, n’en a dit un mot », note en 1842 Alfred Michiels, un observateur averti de la scène intellectuelle française [58]. Certes, on trouve une élogieuse mention de la traduction de Bénard dans la Revue des deux mondes de la même année. Mais Jules Simon, l’auteur de ce très bref compte rendu, déplore que Hegel n’ait pas « l’abondante et magnifique inspiration de Plotin » et que Bénard, dans sa préface, ne fasse « pas assez de cas du sixième livre de la première Ennéade ». Quant au principe d’une traduction « analytique », c’est-à-dire remaniée, ce commentateur l’approuve en avançant un argument fort douteux pour le philosophe allemand lui-même : « Quoique l’Esthétique de Hegel soit un bel ouvrage, ce n’est pas là un de ces livres auxquels on ne peut toucher sans sacrilège » [59]. Dix ans plus tard, à l’aube des années 1850, la situation semble certes avoir quelque peu changé. En 1852, la transposition de l’Esthétique de Hegel est primée par l’Académie. Mais le rapporteur, Abel-François Villemain, ne cache pas les multiples réticences dont s’est accompagnée l’attribution de cette récompense : Bénard est accusé de n’avoir « pas toujours assez fortement combattu ce qu’il désapprouve dans Hegel », c’est-à-dire « les excès et les dangers de l’esprit de système ». Surtout, les soupçons politico-théologiques qui pèsent à cette époque-là sur l’hégélianisme en France ont suscité « la défiance et la crainte » des académiciens. « On doutait qu’il fût séant et exemplaire d’admettre, même à discussion, une théorie des arts inaugurée sous les auspices d’une philosophie qui passait pour avoir inquiété la morale et méconnu la Divinité. » Si l’Esthétique est finalement récompensée, ce n’est qu’en raison de « l’heureuse et nécessaire inconséquence » de son auteur. « Contrevenant lui-même à son système », Hegel a su ramener sans cesse à la « présence divine » la « puissance salutaire du beau » [60]. En ce milieu de siècle, l’esthétique est donc loin d’avoir conquis une totale légitimité dans le corps des disciplines philosophiques. En 1855, Bénard fait lui-même ce constat : « Nous ne voulons pas faire de procès à la philosophie française de notre temps ; elle a rendu d’assez éminents services, aujourd’hui trop méconnus, pour que nous soyons tenté de nous joindre à nos détracteurs. [...] Un point, néanmoins, demeure incontestable, c’est que la partie qu’elle a le plus négligée, ou qui est restée la plus faible dans ses mains, c’est précisément la théorie du beau dans l’art et la littérature [...]. Il n’y a rien là qui ressemble à un corps de doctrine, à un traité véritable sur une branche aussi considérable et aussi intéressante du savoir humain » [61]. Vers 1850, l’esthétique allemande se heurte à trois obstacles majeurs en France. Tout d’abord, la légitimité d’une réflexion spécifiquement philosophique sur les arts est loin d’être reconnue. Ces résistances proviennent bien sûr des cercles concurrents (critiques littéraires et critiques d’art, notamment), mais elles ne sont pas étrangères aux philosophes eux-mêmes. Auguste Ott, qui fait paraître un ouvrage sur Hegel et la philosophie allemande en 1844, n’accorde qu’un très bref chapitre à l’esthétique et continue de souligner la place problématique de la réflexion sur les arts au sein du discours philosophique. « [Les leçons sur l’esthétique sont] un des cours les plus complets de Hegel; mais comme il contient des développements de détail très étendus, qui ne sont pas du domaine proprement dit de la philosophie et qui ne se prêtent que difficilement à l’analyse, nous croyons pouvoir nous borner à une indication sommaire des principes » [62]. Outre ces réserves de principe, un obstacle formel, mais manifestement central, semble s’opposer vers le milieu du XIXe siècle à la diffusion de l’esthétique allemande en France : le style. La langue de Hegel, « d’une obscurité proverbiale », « d’une concision désespérante », ne pouvait que rebuter le lecteur français, reconnaît Charles Bénard, qui ménage à ces questions stylistiques une place considérable dans toutes ses préfaces [63]. Enfin, toutes ces tentatives se heurtent à un obstacle plus puissant encore : jusqu’à la fin des années 1840, la philosophie allemande dans son entier rencontre encore de profondes résistances dans les milieux intellectuels français. L’histoire du concours ouvert en 1836 par l’Académie des sciences morales et politiques le montre assez clairement. Cette année-là, l’Institut met au concours un examen critique de la philosophie allemande depuis Kant. Mais sur les six mémoires rendus en 1838, aucun n’emporte l’adhésion des académiciens et l’Institut est obligé de remettre la question au concours. Sept mémoires sont de nouveau déposés en 1840, mais encore une fois, leur qualité, jugée médiocre, interdit d’attribuer le prix. Le concours est donc prorogé une troisième fois, jusqu’en 1844. C’est lors de cette dernière session qu’enfin, sur les trois mémoires déposés, celui de l’Alsacien Joseph Willm est primé. Il faut cependant souligner que Willm n’accorde dans son mémoire – comme d’ailleurs dans l’histoire française de la philosophie allemande qu’il publie à partir de 1846 – qu’une place limitée aux questions esthétiques [64]. Charles de Rémusat, qui rédige le rapport de l’Institut concernant ce concours, reste lui-même très discret sur ce sujet précis [65].
Il faut attendre la fin des années 1850 pour que cette nouvelle « science philosophique », essentiellement perçue jusqu’alors comme allemande, commence, semble-t-il, à se naturaliser en France. En 1857, l’Académie des sciences morales et politiques ouvre un concours dont le programme porte pour la première fois sur une question d’esthétique : « Rechercher quels sont les principes de la science du beau ». C’est Charles Lévêque, chargé de cours de philosophie au Collège de France, qui remporte en 1860 le prix avec sa volumineuse Science du beau – une récompense à laquelle s’ajoutera bientôt, fait inédit dans l’histoire de l’Institut, un prix de l’Académie française puis de l’Académie des beaux-arts pour la même Å“uvre [66]. En Charles Lévêque, qui avait du reste une connaissance assez indirecte de la philosophie allemande, l’Institut dans son ensemble comble donc d’honneurs l’esthétique mais tente dans le même temps de consacrer la naissance d’une tradition plus spécifiquement française.
 
NOTES
 
[1]A. G. BAUMGARTEN, Meditationes philosophicæ de nonnullis ad poema pertinentibus, éd. en latin et trad. en anglais par K. Aschenbrenner et W. B. Holther, Berkeley/Los Angeles, 1954. Pour une histoire allemande du concept allemand d’« Ästhetik », cf. notamment J. RITTER, Art. « Ästhetik, ästhetisch », in Historisches Wörterbuch der Philosophie, éd. par J. Ritter, vol. 1, Bâle/Stuttgart, 1971, col. 556-580; K. BARCK, J. HEININGER et D. KLICHE, Art. « Ästhetik/ästhetisch », in Ästhetische Grundbegriffe. Historisches Wörterbuch in sieben Bänden, éd. par K. Barck et al., vol. 1, Stuttgart/Weimar, 2000, p. 308-400.
[2]J. G. HERDER, Kritische Wälder, Viertes Wäldchen über Riedels Theorie der schönen Künste, in Schriften zur Ästhetik und Literatur 1767-1781, éd. par Gunter E. Grimm, Francfort/Main, 1993, p. 250.
[3]R. von ZIMMERMANN, Geschichte der Ästhetik als philosophischer Wissenschaft, Vienne, 1858. Pour les histoires de l’esthétique qui paraissent à la fin du XIXe siècle, cf. la note 1 de la « Présentation » dans le présent numéro.
[4]Pour quelques aperçus sur l’histoire française du mot « esthétique », cf. notamment Henri TRONCHON, « Une science à ses débuts en France : l’esthétique », in Romantisme et préromantisme, Paris, 1930, p. 114-168 (1re parution : 1912); K. BARCK, Art. « Ästhetik, ästhetisch », cf. note 1, p. 344-355.
[5]L. de BEAUSOBRE, « Dissertation sur les différentes parties de la philosophie », in Dissertations philosophiques, Paris, 1753, p. 131-206, ici p. 163-164.
[6][J. G. SULZER], Art. « Æsthétique », in Encyclopédie, éd. par F. B. de Felice, Supplément, vol. 1, Yverdon, 1775, p. 128-131 ; id., Art. « Esthétique », in Supplément à l’Encyclopédie, vol. 2, Amsterdam, 1776, p. 872-873. Nous avons donné quelques aperçus sur Sulzer dans l’article suivant : E. DÉCULTOT, Éléments d’une histoire interculturelle de l’esthétique. La Théorie générale des beaux-arts de Johann Georg Sulzer, in Revue germanique internationale, 10,1998, p. 141-160.
[7]Cl.-H. WATELET et P.-Ch. LÉVESQUE, Encyclopédie méthodique. Beaux-Arts I, Paris, 1788; L.-S. MERCIER, Néologie ou vocabulaire de mots nouveaux, 2 vol., Paris, an IX (1801) ; A.-L. MIL-LIN, Art. « Æsthétique », in Dictionnaire des beaux-arts, 3 vol., Paris, 1806, vol. 1, p. 12; id., Art. « Goût », ibid., vol. 1, p. 723-726; Art. « Esthétique », in Dictionnaire de l’Académie française, 6e éd., Bruxelles, 1835, ici p. 739 c.
[8]Ch. BÉNARD, Art. « Esthétique », in Dictionnaire des sciences philosophiques, éd. par A. Franck, 6 vol., Paris, 1844-1852, vol. 2 (1845), p. 293-306, ici p. 293 (nous soulignons).
[9]I. KANT, Critique du jugement, suivie des Observations sur le sentiment du beau et du sublime, trad. par J.-R. Barni, 2 vol., Paris, 1846; G. W. Fr. HEGEL, Cours d’esthétique, analysé et trad. en partie par Ch. Bénard, 4 vol., Paris/Nancy, 1840-1851; Fr. W. J. SCHELLING, Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système, trad. par Ch. Bénard, Paris, 1847. Pour la réception de Schelling en France, cf. dans le présent numéro l’article de P. David.
[10]A. G. BAUMGARTEN, Æsthetica, Francfort/Oder, 1750 (fac-similé : Hildesheim/Zurich/ New York, 1986), p. 1 (Prolegomena, § 1); id., Esthétique, trad. par J.-Y. Pranchère, Paris, 1988, p. 121.
[11]J. G. HERDER, Kritische Wälder, Viertes Wäldchen, cf. note 2, p. 267 sq.
[12]I. KANT, Kritik der reinen Vernunft (1re éd. de 1781), in Kant’s Gesammelte Schriften, éd. par la Königlich Preußische Akademie der Wissenschaften, 1re section (Werke), vol. 4, Berlin, 1911, p. 30 (note); id., Kritik der reinen Vernunft (2e éd. de 1787), ibid., vol. 3, Berlin, 1911, p. 50-51 (note). Pour la définition kantienne de l’esthétique dans la Critique de la faculté de juger, cf. D. DUMOUCHEL, Kant et la genèse de la subjectivité esthétique, Paris, 1999, ainsi que l’article de Chr. HELMREICH dans le présent numéro.
[13]A. W. SCHLEGEL, Die Kunstlehre, in Kritische Ausgabe der Vorlesungen, éd. par E. Behler, Paderborn, 1989, p. 182.
[14]Cf. dans le présent volume l’article de Pascal David.
[15]G. W. Fr. HEGEL, Esthétique, trad. par Ch. Bénard, rev. et compl. par B. Timmermans et P. Zaccaria, 2 vol., Paris, 1997, vol. 1, p. 51.
[16]Passées à travers le filtre de Bénard, les longues considérations introductives de Hegel sur l’inadéquation du terme « esthétique » se résument à cette sibylline mention : « L’esthétique a pour objet le vaste empire du beau, et pour employer l’expression qui convient le mieux à cette science, c’est la philosophie de l’art ou des beaux-arts » (G. W. Fr. HEGEL, Cours d’esthétique, cf. note 9, ici vol. 1 [1840], p. 1).
[17]G. W. Fr. HEGEL, Cours d’esthétique, trad. par Ch. Bénard, 2e éd., 2 vol., Paris, 1875, vol. 1, p. 1, note 1.
[18]Nous ne pouvons évoquer qu’allusivement ici, faute de place, le rôle de Fr. Ancillon, membre de l’Académie de Berlin, dans l’introduction de la notion d’esthétique en France (cf. Fr. ANCILLON, Mélanges de littérature et de philosophie, 2 vol., Paris, 1809, notamment vol. 1, p. XXX - XXXVII ). Pour Ch. de Villers, cf. infra.
[19]Ch. BÉNARD, Art. « Esthétique », cf. note 8, p. 305-306.
[20]Louis de Beausobre, premier écrivain à avoir, semble-t-il, naturalisé le mot Ästhetik en français, s’est certes servi des leçons d’esthétique de Baumgarten, auxquelles il avait assisté à Francfort/Oder, pour rédiger la partie intitulée « Æsthétique » de sa Dissertation sur les différentes parties de la philosophie (cf. note 5). Mais cet ouvrage n’a guère eu d’écho en France, comme nous l’avons noté.
[21]J. G. SULZER, Art. « Esthétique », in Supplément à l’Encyclopédie, cf. note 6, p. 872.
[22]Ch. de VILLERS, « Considérations sur l’état actuel de la littérature allemande par un Français », in Le spectateur du nord, vol. 12, oct. 1799, p. 1-54, ici p. 42 (note).
[23]L. WITTMER, Charles de Villers 1765-1815. Un intermédiaire entre la France et l’Allemagne, Genève/Paris, 1908; F. AZOUVI et D. BOUREL, De Königsberg à Paris. La réception de Kant en France (1788-1804), Paris, 1991.
[24]Ch. de VILLERS, Recension de Considérations sur l’art des acteurs tragiques français de M. de Humboldt, in Le spectateur du nord, vol. 13, mars 1800, p. 380-409, ici p. 382 (note).
[25]Ch. de VILLERS, Essai sur l’influence de la Réformation de Luther, Paris, an XII (1804), p. 319-320.
[26]Ch. de VILLERS, Présentation de la Critique de la raison pure, in Le spectateur du nord, vol. 10, avril 1799, p. 1-37 ; id., Philosophie de Kant ou principes fondamentaux de la philosophie, Metz, 1801 (an IX).
[27]Cf. F. AZOUVI et D. BOUREL, De Königsberg à Paris, cf. note 23, p. 184-208.
[28][A. D.=Amaury Duval], « Découverte du vrai principe du beau dans les arts par Ch. Villers, auteur de l’analyse de la philosophie de Kant », in Décade philosophique, an IX, 30 fructidor, no 36, p. 530-532 (également cité in F. AZOUVI et D. BOUREL, De Königsberg à Paris, cf. note 23, p. 155-157).
[29][Anonyme], « Éducation », in Décade, an XII, no 28, p. 2-22, ici p. 8, note.
[30]Fr. SCHILLER, « Idées sur ce que l’on peut appeler Commun et Bas dans les beaux-arts et sur l’usage qu’on peut en faire », trad. par Ch. Vanderbourg (de son vrai nom : Martin-Marie-Charles Boudens de Vanderbourg), in Archives littéraires de l’Europe (fac-similé : Genève, 1972), vol. 2, 1804, p. 247-259, ici p. 254-255, note 1. Pour Vanderbourg, cf. R. MORTIER, Les archives littéraires de l’Europe (1804-1808) et le cosmopolitisme littéraire sous le Premier Empire, Bruxelles, 1957, p. 120-121.
[31]Fr. SCHILLER, « Du sublime », trad. par Ch. Vanderbourg, in Archives littéraires de l’Europe (fac-similé : Genève, 1972), vol. 5,1805, p. 325-348.
[32]Ibid., p. 325.
[33][A.], Recension de : Charles de VILLERS, Essai sur l’esprit et l’influence de la Réformation de Luther, ouvrage qui a remporté le prix sur cette question proposée par l’Institut national : « Quelle a été l’influence de la réformation de Luther sur la situation politique des États de l’Europe et sur le progrès des Lumières ? », in Décade, an XII, 10 floréal, no 22, p. 209-223, et an XII, 30 fructidor, no 36, p. 538-551, ici p. 544-545.
[34]Ibid., p. 545.
[35]Ibid., p. 545-546.
[36]Ibid., p. 544.
[37]Madame de STAËL, De l’Allemagne, intr. par S. Balayé, 2 vol., Paris, 1968, ici vol. 2, p. 69.
[38]Ibid., vol. 2, p. 69.
[39]La figure de V. Cousin est plus largement évoquée dans l’article de Chr. Helmreich au sein du présent numéro.
[40]Pour une rapide biographie de Ch. Bénard, cf. Br. POUCET, De l’enseignement de la philosophie. Charles Bénard, philosophe et pédagogue, Paris, 1999, notamment p. 39-63. Pour les traductions de Bénard, cf. note 9.
[41]G. W. Fr. HEGEL, Cours d’esthétique, analysé et trad. en partie par Ch. Bénard, 4 vol., Paris/Nancy, 1840-1851, ici vol. 1, p. |_|V.
[42]Victor COUSIN, Du vrai, du beau, du bien, Paris, 1853 (1re parution : Cours de philosophie, professé [...] pendant l’année 1818 par M. V. Cousin [...] publié avec son autorisation par M. Adolphe Garnier, Paris, 1836).
[43]Ibid., p. 143.
[44]Ibid., p. 141-144.
[45]Ibid., p. 178-179.
[46]Ibid., p. 144.
[47]Ch. BÉNARD, Art. « Esthétique », cf. note 8, p. 305.
[48]Th. JOUFFROY, Cours d’esthétique, éd. par Ph. Damiron, Paris, 1843, p. 2; id., « De l’organisation des sciences philosophiques », in Nouveaux mélanges philosophiques, éd. par Ph. Damiron, Paris, 1842, p. 3-277, ici p. 188.
[49]Lettre de Th. Jouffroy à Ph. Damiron, 8 août 1818, in Correspondance de Théodore Jouffroy, éd. par A. Lair, Paris, 1901, p. 214.
[50]Th. JOUFFROY, Cours d’esthétique, cf. note 48, p. 2.
[51]D. STEWART, Esquisses de philosophie morale, trad. par Th. Jouffroy, Paris, 1826; Th. REID, Œuvres complètes, trad. et éd. par Th. Jouffroy, 6 vol., Paris, 1829-1836.
[52]G. W. Fr. HEGEL, Cours d’esthétique (1840-1851), cf. note 41, p. I-II.
[53]Fr. W. J. SCHELLING, Écrits philosophiques et morceaux propres à donner une idée générale de son système, trad. par Ch. Bénard, Paris, 1847, ici p. VIII et XXII.
[54]Ch. BÉNARD, Hegel. Philosophie de l’art. Essai analytique et critique, Paris, 1852, p. 268-269.
[55]Ibid., p. 271. Ch. Bénard reprend ici mot pour mot des développements qu’il avait fait paraître dans l’article « Esthétique » du Dictionnaire des sciences philosophiques de 1845 (cf. note 8). On trouve par ailleurs un tableau comparable de l’histoire esthétique dans la préface à la seconde édition de la traduction de l’Esthétique de Hegel qui paraît à Paris en 2 vol. en 1875.
[56]Ch. BÉNARD, Hegel. Philosophie de l’art, cf. note 54, p. 277,279.
[57]G. W. Fr. HEGEL, Esthétique, trad. par Ch. Bénard, 2e éd., 2 vol., Paris, 1875, vol. 1, p. XXI.
[58]A. MICHIELS, Histoire des idées littéraires en France au dix-neuvième siècle, 2 vol., Paris, 1842, ici vol. 2, p. 495.
[59]J. SIMON, « Du mouvement philosophique en province », in Revue des deux mondes, vol. 30, 4e série, avril-juin 1842, p. 51-83, ici p. 58-59.
[60]A.-Fr. VILLEMAIN, « Rapports sur les concours de 1852 (19 août 1852) », in Choix d’études sur la littérature contemporaine, Paris, 1857, p. 103-104.
[61]G. W. Fr. HEGEL, La poétique, précédée d’une préface et suivie d’un examen critique (...) par Ch. Bénard, 2 vol., Paris, 1855, ici vol. 1, p. VI-VII.
[62]A. OTT, Hegel et la philosophie allemande, Paris, 1844, p. 447, note 1 (nous soulignons).
[63]G. W. Fr. HEGEL, Cours d’esthétique, cf. note 41, ici vol. 1 (1840), p. VI.
[64]J. WILLM, Histoire de la philosophie allemande, 4 vol., Paris, 1846-1849.
[65]Charles de RÉMUSAT, De la philosophie allemande, rapport à l’Académie des sciences morales et politiques, précédé d’une introduction sur les doctrines de Kant, de Fichte, de Schelling et de Hegel, Paris, 1845.
[66]Ch. LÉVÊQUE, La science du beau, 2 vol., Paris, 1861.
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