2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Notes critiques
De l’homme à l’animal. Paradoxes sur la nature des animaux. Montaigne et Descartes, par Thierry GONTIER, Paris, Vrin, 1998, coll. « Philologie et Mercure », 318 p.
Sous un titre malicieux : De l’homme à l’animal, T. Gontier nous livre une analyse
dense et souvent minutieuse de certains moments décisifs dans l’histoire des conceptions
de la différence spécifique entre l’animal et l’homme, d’Aristote à Descartes : une histoire
qui, souligne-t-il, met en jeu la compréhension de l’essence de l’homme. Le premier
volet de cette histoire, résumé ici dans l’introduction, a été développé dans un autre
ouvrage (L’homme et l’animal. La philosophie antique, Paris, PUF, 1999). Il concerne
le passage de la philosophie hellénique du rapport entre l’intelligence et la vie aux
conceptions hellénistiques de ce rapport. Tandis qu’avec Aristote, intelligence humaine
et monde de la vie n’étaient pas en rupture, l’un se définissant relativement à l’autre
(p. 22), on constate ensuite ce que T. Gontier nomme la « perte de l’intuition grecque
de la non-contradiction entre la transcendance et l’immanence de l’intelligence à la vie »
(p. 24). On parlera à ce propos d’un « pré-nominalisme » de la philosophie, dont on
retrouve les effets, après la tentative médiévale et thomiste de restaurer l’aristotélisme
antique, dans les philosophies du début de l’époque moderne et de manière exemplaire,
mais radicalement opposée, chez Montaigne et Descartes.
Avec Montaigne, c’est l’immanence de l’intelligence à la vie qui est explorée, de sorte
que l’échelle des êtres encore retracée par Sebond est abolie au profit d’une apologie de
l’intelligence animale (Essais, II, XII) qui n’a pas sa fin en elle-même, mais reconduit
l’homme à une sagesse du souci du corps et des âges de la vie, développée dans les
derniers essais du livre III. T. Gontier montre bien, au chapitre II, comment le discours
de Montaigne sur la misère de l’homme ne verse jamais dans ce qu’il nomme l’« exploitation théologique du couple misère-grandeur » (p. 101-108). Il semble plus difficile de
le suivre, du moins dans le choix des termes, lorsqu’il avance que si l’on suit la définition
de Renaudet, « Montaigne n’est plus un humaniste » (p. 115). Certes, personne ne
contestera que Montaigne est en rupture avec le discours de la dignité de l’homme tel
qu’il s’est développé en Italie et en France, de Manetti et de Pic de la Mirandole à
Bovelles, et, sur le fond, T. Gontier a raison de souligner que « Montaigne réfute l’éloge
de l’homme hérité de l’Asclepius » (p. 114). Mais devons-nous réserver le terme « humanisme » à la seule apologie prométhéenne de la grandeur de l’homme propre à la première
période de la Renaissance ? Plutôt que de s’en tenir à la définition jadis avancée par
Augustin Renaudet, ne vaut-il pas mieux s’appuyer sur le fait que Montaigne lui-même
propose un usage nouveau du mot « humaniste » dans l’essai Des prières, et qu’il s’y
reconnaît ? De même, il semble que l’on doive nuancer, ou du moins préciser la thèse
d’un Montaigne pour qui la misère est l’« horizon de l’humanité » (p. 115, n. 1), car
lorsqu’il parle de Socrate dans ses derniers essais, Montaigne a des accents tout à fait
remarquables, louant en Socrate « le sommet de la sagesse humaine » et l’« extrême
degré de perfection ». Il ne s’agit pas, bien sûr, d’un retour à l’échelle des créatures dont
l’homme serait au sommet, mais d’une apologie de l’usage naturel de nos facultés
humaines, remarquablement mis en valeur dans l’essai De l’institution des enfans et
dans l’essai De l’experience, qui définit une nouvelle manière d’être humaniste et
annonce à notre sens la manière dont Descartes saura repenser la principale perfection
de l’homme.
Cela dit, il faut souligner les qualités d’analyste dont témoignent les chapitres consacrés à Montaigne : que l’on se rapporte par exemple à la démonstration (étayée par des
résumés et des plans) de la cohérence du discours de Montaigne sur les animaux, ou
encore à la distinction précise entre le jugement sur la torture et la condamnation des
supplices (p. 138). On sera également sensible à l’adhésion profonde de l’auteur au
portrait qu’il nous donne de la sagesse de Montaigne, dans le beau chapitre sur « la
valorisation de l’animalité de l’homme » (p. 123-156), qui constitue sans doute le sommet
de l’ouvrage.
Avec Descartes, c’est, selon T. Gontier, une certaine transcendance de l’intelligence à
l’égard de la vie qui serait au contraire affirmée. L’auteur propose, au chapitre IV, une
analyse originale et précise des pages du Discours de la méthode sur « la difference qui
est entre les hommes & les bestes » (AT VI, 57), et soutient que l’adversaire est peut-être
moins ici le scolastique que Montaigne. Il montre ensuite, au chapitre V, par une analyse
remarquable de ce qu’il nomme le « faisceau » des arguments cartésiens en faveur des
animaux-machines, que ni l’argument théologique ni l’argument du langage n’est décisif.
De Fromondus à Morus, T. Gontier retrace alors comment Descartes doit faire face aux
difficultés et même au paradoxe d’une thèse dont la rationalité n’entraîne pas la persuasion.
Le dernier chapitre, intitulé « la double essence de l’homme », est consacré à l’examen
de la compatibilité entre ce que l’auteur nomme le « discours dualiste » et le discours
de l’« union ». Si T. Gontier rappelle à juste titre que l’union de l’âme et du corps n’est
pas une notion dérivée, mais tout aussi primitive que la notion que nous avons de notre
âme comme distincte du corps, nous ne pouvons plus le suivre lorsqu’il interprète la
distinction comme une « logique de la séparation » (p. 275). Distinguer n’est pas séparer :
si nous pouvons, en métaphysiciens, et par un difficile effort d’abstraction de l’esprit à
l’égard des sens, distinguer l’âme pensante du corps étendu, notre âme n’est jamais pour
autant « séparée » de notre corps. L’interprétation de l’auteur conduit à considérer qu’il
y a en l’homme « deux rationalités irréductibles » et « deux conceptions de l’homme
divergentes » (p. 272), ou encore « deux natures incompatibles » (p. 277), là où Descartes
nous dit seulement que nous ne pouvons pas concevoir « en même temps » et de manière
bien distincte la distinction et l’union d’entre l’âme et le corps. Que l’effort de distinction
métaphysique et les entretiens ordinaires de la vie ne soient pas praticables en même
temps n’implique pas qu’il y ait en l’homme deux essences incompatibles : c’est toujours
le même homme qui vit et qui médite. C’est d’ailleurs en ce sens que T. Gontier semble
conclure son chapitre (p. 289-290), en de belles pages où il rapproche finement Descartes
de Montaigne. Il semblerait donc souhaitable, dans une réédition, de nuancer des formulations qui risquent de faire croire au lecteur que la « dissociation radicale de la
science et de la vie », voire la « perte de l’attachement essentiel de la pensée à la vie »
sur lesquels l’auteur conclut son épilogue (p. 294), auraient pour principal responsable
Descartes, alors qu’il apparaît au contraire comme le philosophe entre tous qui, à l’époque
moderne, a cherché à promouvoir une science véritablement « utile à la vie » et qui, loin
d’être un penseur de la séparation, loin de la dissociation kantienne entre connaissance
et moralité, a su définir la sagesse comme l’union de la science avec la vertu. Précisons
d’ailleurs que dans plusieurs articles postérieurs à sa thèse, T. Gontier s’est orienté sur
la recherche de ce que pourrait être, chez Descartes, l’unité de l’homme (voir par exemple
« Le corps humain est-il une machine ? », Revue philosophique, 1/2001, p. 27-53 et
particulièrement la note 3, p. 50-51).
Il resterait à penser pourquoi l’unité profonde du projet cartésien n’a pas été suffisamment perçue par les Modernes : à notre sens, le fait d’interpréter la distinction des
substances matérielle et spirituelle en termes de séparation n’est pas le fait de Descartes,
mais de Malebranche et des occasionalistes. C’est dans la seconde moitié du XVIIe siècle
qu’il faudrait alors rechercher les causes de cette dissociation de la pensée et de la vie
sur laquelle T. Gontier nous alerte si justement, et, dans Descartes, non pas les causes,
mais, peut-être, les premiers remèdes. Tel est du moins l’un des axes de recherches et
des débats auxquels nous conduit le riche ouvrage de T. Gontier, qui a su faire fond sur
la question sans doute la plus préoccupante de notre modernité.
Emmanuel FAYE
Genèses des temps modernes. Rome, les Réformes et le Nouveau Monde, par
Alphonse DUPRONT, textes réunis et présentés par Dominique Julia et Philippe Boutry,
Paris, éd. du Seuil/Gallimard/Hautes études, 2001,408 p.
Les quatorze articles rassemblés ici, et dont les dates de publication s’échelonnent de
1946 à 1984, reflètent bien une part essentielle des préoccupations du grand historien :
les conséquences de la Réforme. Cette réflexion sur la genèse des « temps modernes »
supporte d’ailleurs d’être considérée comme historienne du seul point de vue d’une
classification paresseuse goûtant le cloisonnement disciplinaire, car il s’agit tout aussi
bien de philosophie que de « sociologie ». Dupront voit dans la dynamique des mouvements protestants la constitution en Église d’une hérésie; ce qui a pour conséquence
immédiate une lutte entre deux institutions se prévalant d’une égale autorité. Ce conflit
entraîne, sur le terrain séculier, ces guerres de religion d’où l’arbitrage politique des
souverains temporels va surgir plus que renforcé puisqu’il est seul à pouvoir, et par des
interventions militaires et par des édits ou des traités, juguler la contagieuse violence.
Cette intervention des souverains ouvre l’ère de l’indépendance politique des nations
tout en confortant leur pouvoir (leur potestas opposée à l’auctoritas papale); s’ils sont
arbitres, c’est qu’ils sont en quelque manière au-dessus ou, à tout le moins, en dehors
des conflits : leur action anticipe alors à la fois la puissance laïque revendiquant pour
elle un droit divin qui l’hypostasie (ce qui sera le cas, d’emblée, en Angleterre, et, durant
la Contre-Réforme, en France), et la neutralité de l’espace institutionnel où interviennent
ces souverains, soit la séparation à terme de l’Église et de l’État. Mais la guerre entre
religions déclenche aussi l’apparition d’un nouveau genre de discours, celui qui se tient
lui aussi également dans un espace se voulant de neutralité revendiquée – l’humanisme.
Les clercs ne font plus partie du grand corps des orantes, pas plus que les souverains
politiques ne restent voués à leur rôle autrefois assigné de militantes. Le « transfert de
puissance », dans l’ordre de l’esprit, signifie la lutte des « opinions » (haeresis) dont
l’arbitrage sera, de plus en plus, l’affaire de la « science » entendue de manière positive,
tandis que, dans l’ordre politique, les souverainetés nationales, lorsqu’elles pensent leur
éventuelle alliance, ne l’imaginent plus dans le cadre de la « chrétienté », mais dans
celui de l’Europe. De même, le troisième « ordre », les laborantes, se voient conférer
une importance toujours croissante au fur et à mesure que c’est d’eux que dépendront
la richesse nationale, la puissance de la nation – le travail n’est plus un service rendu
aux deux autres ordres, mais une source de créations dont le contenu est, par définition
imprévisible. À l’arrière-plan de ces réflexions sur la modernité, Dupront développe une
belle méditation sur la modification de la compréhension du temps. L’horizon eschatologique était clairement établi par les autorités ecclésiastiques, en sorte que le temps
n’était jamais véritablement au présent puisqu’un passé absolument fondateur prédisait
un futur absolument nécessaire. Désormais, au contraire, c’est le présent qui sera investi,
et l’eschaton se déplace en quelque sorte pour être le contenu d’un avenir inventé par
un présent d’autant plus excellent qu’il sera capable de nier tout le passé. D’autres articles
de ce recueil font droit à l’actualité plus récente de l’Église catholique dont Dupront est
un fidèle passionné, tout autant qu’un très fin connaisseur. D’autres encore mobilisent
toute la riche culture artistique de l’auteur qui s’y livre à des commentaires d’Å“uvres
picturales et à des interprétations tout à fait originales. Qui plus est, l’auteur sait écrire
comme bien peu une prose théorique magnifique, et renoue avec la grande tradition des
historiens-penseurs telle que Wilhelm von Humboldt en avait défini le rôle essentiel dans
l’orientation de la culture.
Marc de LAUNAY
De Kant à Schelling : les deux voies de l’idéalisme allemand, par Miklos VETÖ,
Grenoble, Jérome Millon (coll. « Krisis »), t. I, 1998,492 p., t. II, 2000,542 p.
Pour l’historien de la philosophie, nulle époque n’est plus passionnante que celle de
l’idéalisme allemand; jamais, en un si court laps de temps (un demi-siècle à peine), la
pensée n’a connu bouleversement si radical et si contradictoire à la fois, telle succession
de parricides ou de fratricides : Kant, Fichte, Schelling, Hegel – puis à nouveau Schelling,
revenant brûler ce qu’il avait adoré et
achever (sans doute à jamais) l’idéalisme. De cette
grandiose aventure, le livre de Miklos Vetö fournit une synthèse qui est sans doute, dans
le domaine français, l’étude la plus ample, la plus complète, la mieux informée parue à
ce jour : mille pages d’une érudition impeccable, nourries d’une pratique directe de
tous
les textes (les commentateurs, bien que parfaitement connus, restent absents, et on ne
les regrettera certes pas) et où éclate à chaque page le génie pédagogique de l’auteur,
qui sait rendre lumineuses les plus rébarbatives ténèbres, y compris celles de Fichte, ce
désespoir des professeurs. On se tromperait gravement, cependant, à ne voir dans ce
livre qu’un incomparable manuel : il est, avant tout, l’
Å“uvre d’un philosophe et, au lieu
d’une pure doxographie, il propose, sur la trajectoire de l’idéalisme allemand, une
hypothèse interprétative d’une singulière profondeur que nous tenterons de restituer dans
les lignes qui suivent. Quant au plan suivi par l’auteur, il semble reproduire (intentionnellement ?) celui du grand cours de Schelling sur l’histoire de la philosophie moderne :
après un prélude leibnizien, on trouve Kant, Fichte, le premier Schelling, Hegel, Jacobi,
le « théosophisme » (c’est-à-dire Boehme le précurseur) – et pour conclure (en dehors
cette fois de tout modèle) le dernier Fichte et le second Schelling
[1] auquel appartient,
comme nous le disions plus haut, le mot de la fin (l’ouvrage classique de R. Kroner,
dont le projet anticipait celui de M. Vetö, allait, lui,
von Kant bis Hegel).
Comme l’écrit l’auteur dès sa première page, « les perspectives et les thèmes de cet
ouvrage sont essentiellement métaphysiques » (I, 11), la métaphysique étant elle-même
définie un peu plus loin comme « l’art d’hypostasier le divers en l’unité et en même temps
de reconnaître une dualité originaire dans l’unité » (I, 14) – dualité qui sous sa forme
« primordiale » est celle de l’Un et du multiple, mais qu’on retrouve aussi dans les couples
antagonistes du même et de l’autre, de l’absolu et du fini, de l’essence et de l’existence,
de la nécessité et de la liberté. Un renouvellement ou une révolution métaphysique correspondra donc à la découverte de nouvelles manières d’articuler l’Un et le multiple, ou, pour
reprendre le terme de M. Vetö, à celle de nouvelles « intelligibilités ». Il y a ici comme un
écho à la fameuse définition de l’Idée divulguée par Platon dans le Philèbe (16 cd),
comme « un présent des dieux aux hommes », et pourtant c’est aux antipodes du platonisme, voire de toute la tradition philosophique que semble se porter Kant en proposant,
dans ses trois Critiques, « les trois intelligibilités nouvelles, celle du temps, de la volonté
et du goût ». Certes, c’est toujours de l’Un-multiple qu’il s’agit, mais, au lieu de faire
s’évanouir la multiplicité – et tout d’abord celle des phénomènes – devant l’Un qui la
fonde et lui donne sens, il s’agit à présent de « sauver les phénomènes » (II, 475), de
« restituer sa dignité au fini, [de] racheter le sensible, [de] réhabiliter l’imagination et le
temps », bref de mettre au centre de la philosophie ce qui constituait jusqu’à présent sa
marge et sa limite, à savoir la subjectivité, domaine du sophiste auquel la métaphysique
s’opposait comme pensée de l’Être. La critique de Kant reste cependant une métaphysique, mais comme « métaphysique d’un univers non ontologique, métaphysique d’une
intelligibilité subjective » (I, 56) dont le trait fondamental est la temporalité. De la Déduction transcendantale kantienne à la Philosophie de l’histoire de Hegel (« le plus haut
moment de l’idéalisme allemand » [II, 172]) s’opère donc une « réhabilitation grandiose
du temps » comme ce « en vertu [de quoi] le multiple peut être réuni à l’Un » (I, 141), ce
qui est, rappelons-le, la définition même de l’intelligible et de l’Idée, ainsi fondée en ce
qui chez Platon jouait plutôt le rôle de « bouc émissaire » (I, 55). En limitant la raison (du
moins théorique) au plan subjectif des phénomènes, Kant devient par là l’initiateur d’un
« immense élargissement » (I, 127), d’une exploration de continents nouveaux ; à
« l’intelligibilité homogène de l’Identité », pure, mais stérile, il substitue, comme le fera
plus tard Schelling, la fécondité foisonnante d’une intelligibilité hétérogène, celle de la
synthèse a priori, « notion emblématique » (II, 461) de la nouvelle philosophie.
Reste que cette synthèse n’a elle-même rien de figé, et que chacune des trois « nouvelles intelligibilités » kantiennes fait vibrer l’articulation Un-multiple selon un rythme
particulier. Dans la Critique de la raison pure, même s’il n’y a au fond « qu’un seul
objet [...] un seul jugement, une seule expérience, un seul espace et un seul temps » (I,
94), le primat du temps, fût-il « seul », garantit l’intangible droit à la différence de la
multiplicité. Pour la Critique de la raison pratique, c’est la liberté qui « imite le rôle du
temps dans le domaine pratique » (I, 163), mais le caractère absolu du jugement moral
va entraîner une accentuation de l’Un et ouvrir la porte à « une espèce de monisme,
correspondant à une véritable métaphysique de l’identité » et qui fonctionne comme « un
précurseur de l’idéalisme absolu » (I, 212). C’est cependant la Critique de la faculté de
juger qui, avec l’analyse du jugement de goût, va offrir une réelle « anticipation du savoir
absolu des systèmes postkantiens » (I, 224) – assez paradoxalement, semble-t-il, dans la
mesure où le domaine de l’esthétique est celui de la singularité pure : mais cette objection
oublie que dès la Première Critique « le singulier apparaît à travers les notions de l’idée
et de l’idéal » (I, 214); et, ajouterons-nous, l’Idée hégélienne (et déjà schellingienne)
dérive directement de la seconde partie de la même Critique de la faculté de juger, et
plus particulièrement de la conception de « l’universel synthétique » exposée au paragraphe 77 (il est curieux que l’auteur n’ait pas développé davantage ces deux points, qui
ne pouvaient que conforter sa thèse, et n’ait retenu que la singularité esthétique du génie).
Mais que l’universel synthétique (ou l’Idée) et le singulier désignent la même chose, il
faudra attendre Hegel pour le découvrir ; Kant, dans les ultimes brouillons de l’Opus
postumum, ne pourra, pour sa part, que poursuivre une « dérive vers le monisme » (I,
307) qui consacre « la souveraineté de l’Un sur le multiple » (I, 315) et efface toute
différence dans une continuité où Dieu lui-même « est identifié à l’homme » (I, 303 –
il nous semblerait plutôt que dans l’Opus postumum l’homme fonctionne comme la
copule entre l’en-soi de Dieu et le phénomène du monde). Quelque chose fait cependant
obstacle à ce monisme immanentiste : le problème, ou plutôt le scandale du « mal
radical » qui, dans le grand ouvrage de 1793 sur la religion, va ramener Kant à « l’intuition de l’irréductibilité de l’autre de la Raison » (I, 243) et lui faire inaugurer la « seconde
voie » de l’idéalisme allemand.
On considère généralement que, de Kant à Hegel, la philosophie s’est développée de
manière linéaire vers un idéalisme systématique (un idéalisme des contenus) de plus en
plus radical et totalisant, Fichte et Schelling jouant le rôle d’intermédiaires ; M. Vetö,
allant, lui, de Kant à Schelling, montre fort bien l’insistance, à côté de cette voie
manifeste, d’une seconde voie qui « se développe dans l’obscurité » (II, 232) et s’incline
devant le primat de « l’altérité et [de] la différence » (I, 13), reconnaissant le caractère
insondable de la liberté de l’homme et de la transcendance de Dieu. Ces deux voies
s’originent l’une et l’autre chez Kant, mais celui-ci, avec sa doctrine du mal radical,
n’ouvre la seconde que pour la refermer et céder, comme l’attesterait l’Opus postumum,
à la tentation moniste qui triomphera ensuite avec la première Wissenschaftslehre de
Fichte, la « philosophie de l’identité » de Schelling et surtout le système hégélien. Mais
dès 1809 Schelling, réveillé, lui aussi, par l’énigme du mal (II, 313), rouvre la seconde
voie (dans ses Recherches sur la liberté humaine...) et confesse à nouveau la finitude de
la raison confrontée au fait « imprépensable » de la transcendance. C’est à un constat
de ce genre qu’aboutissent de leur côté, et par des voies combien différentes, Jacobi et
le second Fichte : sauf que l’un et l’autre n’en retiennent que le versant négatif, se
réfugiant, par ailleurs, dans la confusion du sentiment ou dans un rapport purement
apophatique à l’absolu. Schelling, seul, tentera de fonder sur cet autre de la raison qu’est
le Dass absolu, une philosophie à nouveau systématique, mais dans le sens cette fois
d’une histoire et non plus d’une déduction ou d’une construction – une philosophie
positive, reprise épurée de la théogonie boehmiste.
Nous avons insisté sur Kant, car c’est lui qui pouvait sembler le plus réfractaire à
l’interprétation « métaphysique » de M. Vetö. Nous avons vu qu’il n’en était rien, et
nous pourrons être d’autant plus bref sur ses successeurs. La Wissenchaftslehre de Fichte,
en absolutisant le sujet (I, 319), atteint « la plus haute synthèse de l’Un et du multiple »,
mais au prix d’« une véritable mise entre parenthèses de la pluralité des nouvelles
intelligibilités qu’avait déchiffrées la Critique » (II, 471). Reste qu’un « sujet absolu »
constitue un paradoxe, que Schelling va dénoncer en 1801 en proposant, dans sa Darstellung, un « savoir absolu » dont le principe n’est ni sujet, ni objet, mais l’indifférence
des deux, ce qui permet de penser une « réciprocité inédite » de l’Un et du multiple (I,
479). Hegel reprend ensuite le flambeau, et sa Science de la logique « présente la tentative
la plus puissante dans toute l’histoire de la philosophie pour résoudre la question de
l’Un et du multiple » (I, 323); mais, à l’absolu neutre et immobile de Schelling, il
substitue l’Idée ou plutôt l’Esprit qui est devenir, mouvement, singularité même : le
« singulier a priori » (I, 241) qui, chez Kant, n’éclatait que dans le miracle improbable
du génie, devient pour lui l’aboutissement récapitulatif de la construction du réel, sous
la triple forme de « l’Å“uvre d’art, [du] monarque et [de] la communauté ecclésiale » (II,
199) – et la relation Un-multiple trouve ainsi sa vérité dans la dialectique par laquelle
l’universel se singularise au terme d’une descente dans le particulier, syllogisme qui est
la philosophie même et où se transfigurent les mystères chrétiens de la Trinité et de
l’Incarnation. « Au terme de l’aventure, l’Idéalisme rassemble ses conquêtes » (II, 227)
– mais cela au prix d’une certaine « déperdition » de l’acquis kantien, dont les « trois
nouvelles intelligibilités » sont, plus encore que chez Fichte, impitoyablement laminées,
au risque d’« oblitérer la différence » et de « supprimer la nouveauté » (II, 210). La
philosophie positive de Schelling rétablira dans leur droit la différence comme la nouveauté, mais le Dieu dont elle se veut la preuve est lui aussi « l’être singulier qui est
tout » (II, 409) (très différent, certes, du Singulum de Fichte comme de l’Einzelne
hégélien) – l’Un qui joue librement de la multiplicité des puissances, version « positive »
de la structure intelligible dont nous avons, à la suite de M. Vetö, suivi les métamorphoses.
Nous espérons avoir pu donner une idée de la richesse et de la profondeur du livre
de M. Vetö, et toute étude ultérieure de l’idéalisme allemand devra tenir compte de
l’hypothèse de lecture qu’il présente. Qu’il nous soit permis, en conclusion, de formuler
certaines réserves de détail qui ne compromettent en rien notre adhésion globale. Il nous
semble tout d’abord excessif de prêter à la « philosophie classique » un « refus de
l’intelligibilité du particulier » (I, 17), comme l’auteur le faisait dès 1981 dans un article
sur
La science du particulier : de Kant à Schelling
[2] où on peut voir l’annonce de son
grand
Å“uvre à venir ; M. Vetö indique lui-même des exceptions, Leibniz bien sûr, et
aussi Duns Scot ou saint Thomas (I, 30-31) – mais, à notre avis, c’est la philosophie
tout entière qui n’a cessé d’être hantée par la question du particulier ou plutôt du singulier,
deux notions que l’auteur ne distingue pas toujours (cf. II, 171-2 et
passim), comme du
reste Hegel lui-même ! On regrettera l’évocation un peu rapide de la « philosophie de
l’identité » de Schelling, écartelée entre les deux tomes, et le traitement tout aussi
expéditif de la « philosophie de la nature » de Hegel, où du reste ladite nature apparaît
avant tout, de manière fichtéenne, comme un obstacle ou un instrument, alors que chez
Hegel elle représente aussi un paradoxal accomplissement. Enfin, il nous semble toujours
impossible de rattacher, fût-ce partiellement, la philosophie de la mythologie de Schelling
à sa philosophie négative : comment le pourrait-on, alors que le principe moteur du
processus mythologique est la même puissance qui, de sa forme initiale de pur
Dass à
sa révélation ultime en Jésus-Christ, constitue l’unique « sujet » (oJ logo") de la philosophie positive ?
Mais ce qui demeure, après cette lecture, c’est le sentiment d’avoir affaire à un
monument exemplaire où se récapitule toute une carrière, déjà bien remplie, d’historien
et de philosophe. D’écrivain aussi, car on ne peut que saluer la qualité littéraire de
nombreuses pages – celles, par exemple, sur le non-moi comme « impuissance de
l’esprit » (I, 390 sq.) ou sur « fluidité et idéalité » chez Hegel (II, 85 sq.). Avec ce livre,
la longue histoire de la réception en France de l’idéalisme allemand prend un nouveau
virage. On ne pourra pas l’ignorer.
J.-F. MARQUET
Phénoménologie française et phénoménologie allemande, par Éliane Escoubas et
Bernard Waldenfels (eds.), L’Harmattan, 2000.
Ce volume rassemble vingt-cinq contributions (dont neuf en langue allemande) portant
sur des questions de phénoménologie héritées d’une double tradition allemande (Husserl,
Heidegger...) et française (Merleau-Ponty, Lévinas...).
Un premier groupe de conférences dresse un bilan de l’héritage husserlien et heideggerien. Klaus Held retrace « le chemin de Heidegger vers les choses mêmes » et vers leur en
soi, c’est-à-dire la façon dont la phénoménologie heideggerienne, en se démarquant de
celle de Husserl, « a accédé pour la première fois à une compréhension postsubjectiviste
de l’être en soi ». Comme son nom ne l’indique pas, l’article de Jacques Taminiaux (« De
l’héritage heideggerien ») analyse la réappropriation par Heidegger de la problématique
aristotélicienne de l’aretè comprise comme « possibilité authentique et pleinement développée » de dévoilement aléthéique. Peter Trawny étudie la pensée de la différence chez
Heidegger, en tant qu’elle ouvre la voie à un dépassement de la métaphysique et rend
possible une éthique. Dans un article plus polémique, Marc Richir défend l’idée qu’en ne
voyant pas de quelle façon la phénoménologie husserlienne échappe à la métaphysique,
Heidegger et, dans une moindre mesure, Lévinas, se sont condamnés à rester des métaphysiciens. Alexander Schnell esquisse un rapprochement, rarement entrepris, entre les
philosophies de Husserl et de Fichte, en particulier pour ce qui concerne l’idéalisme
transcendantal. F.-D. Sebbah caractérise la phénoménologie française en opposant deux
phénoménologies, à partir de deux ententes de la réduction (comme suspension ou comme
reconduction à l’originaire). D. Janicaud pose la question : « phénoménologie et métaphysique ? » en vue d’en clarifier les termes. Son exposé rapide est prolongé par une discussion autour de ses récents ouvrages, soulevant la question du rôle méthodologique que doit
jouer une phénoménologie « minimaliste » (non théologique) pour la philosophie en général, et dans son application plus particulière à l’esthétique.
Une seconde série d’articles aborde les problématiques de l’espace, du temps et de
la mémoire. Françoise Dastur se demande dans quelle mesure la phénoménologie permet
de penser la temporalité, et plus particulièrement l’événement (Ereignis), c’est-à-dire
l’inattendu. C’est au fond la même question que pose, différemment, la contribution de
Claude Romano, en avançant l’idée paradoxale d’une « rétention originaire » – l’événement précédant toujours, dans sa nouveauté, sa prise de conscience « après coup ».
Caroline Gros confronte la Daseinsanalyse de Binswanger à l’analytique existentiale du
Dasein chez Heidegger, et présente la relation complexe et mutuellement critique des
deux approches. Iris Därmann montre comment la phénoménologie génétique remet en
cause la conception husserlienne classique de l’imagination (comme intentionnalité dérivée et reproductrice par rapport à la perception originaire) et permet de faire le lien avec
les analyses freudiennes. Andris Breitling, enfin, expose les conceptions de Paul Ricœur
sur l’histoire, le rôle qu’y jouent les idées, le caractère paradoxal de continuité et de
discontinuité tout à la fois qui est le sien, enfin la question de la fondation de son sens.
La troisième section aborde les questions éthiques et politiques et le thème général
de l’autre. Bernhardt Waldenfels introduit l’idée d’une « phénoménologie responsive »
mieux à même que la phénoménologie intentionnelle de rendre compte de l’autre ou de
l’étranger comme tel, en tant qu’il apparaît comme ce qui en même temps n’apparaît
pas. S’appuyant sur les analyses d’Hannah Arendt ou encore de Lévinas, Pascal Delhom
étudie le thème de la demeure comme moyen pour l’homme vulnérable de se tenir à la
fois dans le monde et à distance du monde. Burkhard Liebsch porte sa réflexion sur le
traitement éthique et politique actuel du thème de la différence et de l’exigence d’une
« sensibilité à la différence » de l’autre. Antje Kapust pose la question des « limites du
politique » en interrogeant les rapports entre violence et parole. À partir d’une lecture
d’Autrement qu’être, Hans-Dieter Gondek étudie le thème du traumatisme et de la
persécution chez Lévinas. Kate Meyer-Drawe thématise l’assimilation moderne du corps
à une « machine à information » à partir des analyses du dernier Merleau-Ponty.
Enfin, la quatrième section porte sur l’art, l’esthétique et le langage. Pour Éliane Escoubas, le peintre peint non pas le visible, mais les conditions de possibilité même de la
visibilité, l’apparaître de l’apparaître. En cela, l’espace pictural se distingue de l’espace
perceptif ordinaire et l’image de la chose. Bertrand Revol interroge le sens et la possibilité
d’un dépassement de l’esthétique entrepris par Heidegger. Alexander Haardt examine,
dans le prolongement des analyses husserliennes, de quelle manière la phénoménologie
peut rendre compte de la « présence du futur dans les images ». Philippe Cabestan présente l’analyse de la conscience d’image chez Ingarden, en opposition avec le présupposé
husserlien selon lequel elle est un acte fondé sur la perception. Georg W. Bertram revient
sur l’analyse déridienne de la signification chez Husserl, en interprétant la « déconstruction comme une phénoménologie du signe ». Otto Pöggeler enfin revient sur la place
qu’occupent les rapports entre Heidegger et Celan dans la philosophie française.
Par la variété des approches proposées, ce collectif témoigne de la diversité de la
recherche phénoménologique française et allemande contemporaine en même temps qu’il
contribue à la poursuivre.
Laurent JOUMIER
Le désir et la distance. Introduction à une phénoménologie de la perception, par
Renaud BARBARAS, Paris, Vrin, 1999,176 p.
L’ambition de l’ouvrage est de taille : l’A. nous invite à ébranler la tradition philosophique dans ses catégories fondamentales en redonnant sa place à l’expérience perceptive qu’elles ont toujours occultée. Le coup d’envoi revient à Husserl, mais lui-même
ayant recouvert sa découverte de la perception sous la contrainte de la représentation et
de l’objet de connaissance, la plus grande partie du livre est une critique de la phénoménologie husserlienne (textuelle dans les chap. I et II) visant à en délivrer la possibilité
première. Inverser l’ordre husserlien de la fondation des vécus non théoriques sur les
vécus théoriques et sur la perception d’objet requiert en principe de justifier à nouveaux
frais la possibilité – et la réalité – de la connaissance, mais l’A. n’y revient brièvement
qu’à l’extrême fin de l’ouvrage. Ce n’est donc pas à cette aune qu’il faut juger de sa
réussite, puisqu’aussi bien la perception n’est pas un secteur de l’être, mais l’accès
originaire à lui.
La découverte majeure de Husserl est la doctrine de la donation par esquisses, fil
conducteur d’un retour à l’expérience perceptive où se nouent entre matière et forme,
diversité et unité, une unité sensible et un rapport à la plénitude de la chose ne devant
plus rien à la catégorie d’identité et au jeu de présence et d’absence d’un objet défini.
C’est à partir d’elle que s’éclairera la pensée centrale de l’A., énoncée seulement dans
le dernier chapitre ( V ), refonte complète de la corrélation au moyen du désir, transcendantal originaire qui d’une part accomplit la fonction de manifestation de l’esquisse et
ainsi déploie la distance (différence et spatialité) où se tient la chose, et qui d’autre part,
par son insatisfaction essentielle, explique le recul dans l’imprésentable de toute réalité
transcendante.
L’intérêt du livre tient moins à la thèse proprement dite, peut-être plus « classique »
que l’A. ne l’admet, qu’à l’argumentaire qui l’étaye et la prépare à partir de lectures
croisées de Merleau-Ponty, Bergson et, intensément, Patocka (chap. III-IV).
Il faut délivrer l’esquisse du cartésianisme de Husserl qui, au lieu de voir en elle un
subjectif mondain déjà transcendant, en fait une hylè inerte privée de toute fonction
ostensive ou figurative propre. On peut objecter ici que Husserl parlait dès 1907 de
« sensations exposantes ». L’A. met en cause la noèse, et plus largement le concept de
vécu comme autodonation sans distance, concept illusoire qui aboutit à une subjectivation
de l’apparaître, à un privilège transcendantaliste du subjectif dans la corrélation, dont
Merleau-Ponty lui-même ne serait pas exempt. Mais on peut derechef objecter de la
nécessité reconnue par Husserl, dès 1910, de tenir compte de la « donation imparfaite »
des vécus. Du côté opposé, l’asservissement à l’apparaissant, exprimé tant par l’intuitionnisme objectiviste que par l’ontologie formelle, entrave également l’accès à l’autonomie de l’apparaître. Il faut donc réévaluer le statut de la structure vide-remplissement
dans le sens d’une positivité de l’absence en faisant du vide, au lieu d’une non-donation,
un mode spécifique de donation, un moment constitutif de la phénoménalité. L’esquisse
conteste l’idée même de satisfaction adéquate, n’exprimant que la nostalgie du rationnel
et de la déterminabilité. Dès lors se dévoile le but profond de l’ouvrage : définir une
négativité qui soit un intermédiaire entre néant absolu et être absolu.
La justification de la thèse reprend celle du précédent ouvrage de l’A., ce Tournant
de l’expérience (Vrin, 1998) instruit à partir de la critique bergsonienne du néant. La
réduction husserlienne est commandée par la position métaphysique d’un néant préalable,
sur fond duquel l’être se détermine, inévitablement, comme objet, et le monde comme
monde objectif. Encore faut-il nuancer Bergson en remarquant que le désir est l’épreuve
d’un néant réel dans les choses. Ainsi retravaillée, l’esquisse échappe à la distinction
massive de l’être positif et du néant négatif.
L’A. apporte deux arguments audacieux, appuyés sur l’appartenance au monde, en
faveur de l’être intermédiaire de l’esquisse, affaibli par une négativité originaire : le vécu
lui-même se donne par esquisses, ce qui subvertit entièrement la distinction husserlienne
des deux types de donation perspective, temporelle pour les vécus, spatiale pour les
choses, dans un renversement assumé du primat de la temporalité par rapport à l’espace ;
le cours infini des esquisses, soit la structure d’horizon, est un donné constitutif, et non
pas, comme le croit Husserl, un possible régulateur. Ainsi l’esquisse, relevant d’une
catégorie élargie que l’A. nomme Sensible et qui recouvre sensation et perception, n’est
plus un phénomène à recomposer par morceaux. Mais, faut-il objecter à ce reproche de
réalisme psychique, noèse, noème et hylè ne sont pas tant des parties réelles du phénomène, au sens des parties objectives de la troisième Recherche logique, que des aspects
d’une analyse descriptive.
Reste à définir le sens d’être du sujet de l’esquisser : ni sa nature de vivant ni son
incarnation ne suffisent à rendre compte de la négativité du mouvement de l’esquisser,
qui concilie une ostension et un voilement, et il faut en arriver au mouvement vivant,
non mécanique, et déjà perception à sa manière. Bergson, seul, a vu, avec la notion
d’image, l’autonomie de l’apparaître rapporté directement au mouvement vivant sans
passer par une réalité psychique (vécu, représentation, conscience). Mais en comprenant
ce mouvement à partir du besoin, et non du désir, il a néanmoins faussé l’explication du
pouvoir exposant de l’image ou de l’esquisse. Car le Mouvement fondamental qui ouvre
la distance perceptive est le désir, comme Husserl l’a clairement vu en passant de la
phénoménologie statique à la phénoménologie génétique où l’intentionnalité objectivante
est subordonnée à l’intentionnalité pulsionnelle, le transcendantal à la facticité. Mais,
reprenant un geste sans cesse répété dans le livre, et jusqu’à sa dernière ligne, l’A. retire
à Husserl le bénéfice de sa découverte, étouffée sous l’idée de téléologie pour ne pas
menacer l’édifice initial, et préfère se référer aux analyses biologiques de Goldstein,
dans une éloquente revalorisation du statut de l’animal.
Par un renversement final, déconcertant mais présenté comme une ébauche référée à
Aristote et à l’idée d’actualisation d’une puissance, l’A. dépasse la phénoménologie dans
une cosmologie, en dégageant un mouvement plus profond que le désir, et qui aurait
cette fois pour sujet le monde, siège d’une aspiration à apparaître. Mais tous ces mouvements (monde, vie, connaissance) expriment un unique Mouvement primordial.
Jusqu’à quel point ce dépassement peut-il revendiquer de prolonger la pensée husserlienne ? Il faudrait pour le savoir, revenir à une question cruciale : la thèse de l’autonomie
de l’apparaître n’est-elle pas, dès le départ, incompatible avec l’idée husserlienne de
corrélation ?
B. BARSOTTI
Le mal, homme coupable, homme souffrant, par Jérôme PORÉE, Paris, A. Colin,
coll. « U », 2000,192 p.
Jérôme Porée poursuit dans ce livre une méditation commencée dans La philosophie
à l’épreuve du mal : pour une phénoménologie de la souffrance, publié chez Vrin en
1993. Le mal, nous dit-il, est l’expérience ontologique fondamentale et destructrice de
toute philosophie purement spéculative. L’étonnement originaire n’est pas l’étonnement
devant l’être et les raisons de l’étant mais bien : pourquoi le mal ? et comment lutter
contre ? Étant littéralement ce qui rend la vie impossible, le mal, d’abord vécu et connu
sous la forme de la souffrance, suscite une demande de justification qui éveille la
philosophie mais qu’elle est aussi incapable de fournir. Aussi, après avoir récusé diverses
pistes traditionnelles, notamment celle de la théodicée présentée de manière complète
et fine, l’A. propose-t-il une phénoménologie du souffrir dont le matériau doit évidemment beaucoup à ce qui a constitué au XXe siècle une expérience radicale et hyperbolique
de la souffrance, à savoir la Shoah. Après l’échec de toute théodicée, l’examen du
paradoxe de Bayle (l’hypothèse commode et non rigoureuse des deux principes et l’échec
patent de tout système philosophique devant la question du mal), l’ouvrage présente
cette phénoménologie du souffrir en deux volets : l’homme coupable, l’homme souffrant.
Le premier appelle d’abord la critique des mythes dans lesquels on a tenté de penser la
culpabilité (chute, exil, abandon de Dieu) puis l’examen du statut de la volonté : ignorante, faible, perverse, indifférente, pour amener à penser l’abîme de la liberté dans une
perspective fortement marquée par Kant et RicÅ“ur. La seconde partie sur l’homme
souffrant s’attaque directement au scandale du malheur innocent, de la douleur inutile,
pour insister sur la vanité de toutes les entreprises d’explication ou de justification de
ce qui demeure à jamais inexplicable et injustifiable. Faut-il alors se taire ou se contenter
de lutter ? Non, car la souffrance requiert un savoir, celui du témoignage par lequel tente
de se dire, dans une « parole suffoquée » et qui garde encore la trace de la plainte et du
cri, ce qui, pour le sujet souffrant, demeure cependant inénarrable. L’examen de certains
de ces récits (empruntés à des témoignages de rescapés des camps ou à des propos
d’enfants cancéreux) permet au phénoménologue de mettre au jour l’altération de la
temporalité, la dualité interne au corps propre (et non plus le dualisme de l’esprit et du
corps), la finitude de la liberté et l’expérience de l’être pur et nu. « Dans son impuissance
à être soi, le Je du “je souffre” se confond avec le il du “Il y a”. Ce qui se manifeste à
lui dans une nuit impénétrable au regard et au langage est l’événement d’être. La
souffrance est donc une expérience ontologique. Elle est la passion née de l’exténuation
des possibilités déployées au-devant de nous par nos désirs et par nos projets » (p. 162).
Solitude ontologique, désertification du monde, « sécession des consciences » pour
reprendre le titre de Nabert (un autre inspirateur de ce livre), la souffrance est tout cela
certes, mais cela n’est pas le dernier mot de ce livre qui s’achève par des pages très
belles et trop courtes sur la reprise que constituent, comme des possibilités corrélées, la
création, l’action, la parole et la foi. L’ensemble de ces analyses est porté par une vaste
culture, tant littéraire que philosophique. On regrettera seulement que, par un excès de
modestie sans doute, l’A. se cache trop souvent derrière des citations et abuse des
formulations interrogatives qui, en dépit de leurs qualités maïeutiques, ont quelque chose
d’agaçant. Mais, par les perspectives qu’il offre, par la tradition dans laquelle il se situe
– celle d’un Nabert, d’un RicÅ“ur –, cet ouvrage déborde largement le public de la
collection et devrait susciter une discussion chez les philosophes, ne serait-ce que sur la
critique qu’il fait de Nietzsche ou sur l’absence de l’amour au nombre des reprises
finales. Tout comme le concept de chien n’aboie pas, la phénoménologie de la souffrance
de J. Porée n’est ni triste ni souffreteuse. Elle s’ancre dans la réalité de notre temps, elle
ne recule pas devant les sujets les plus difficiles et elle offre de nouvelles raisons d’espérer
en la philosophie.
Jacqueline LAGRÉE
Les philosophes lisent la Bible, par Xavier TILLIETTE, Paris, Cerf, coll. « Philosophie
et Théologie », 2001,198 p.
Le Père Tilliette a rassemblé dans cet ouvrage une part de l’abondante matière de ce
qui fut son enseignement à l’université grégorienne de Rome. Il s’agit donc d’un recueil
qui ne vise en rien à l’exhaustivité, mais cherche plutôt à montrer comment certains
philosophes ont utilisé, commenté et interprété certains grands épisodes des deux Testaments : la Création, Caïn, le sacrifice d’Abraham, Job, le baptême de Jésus, la tentation
du Christ. Mais l’auteur ne s’interdit pas non plus d’élargir sa réflexion à une thématique
plus générale : La Sainte Famille de Marx et d’Engels, le « dysangile » de Nietzsche,
l’exégèse littéraire au XIXe siècle en France. L’enseignement de l’auteur ne s’attarde ni
sur l’exégèse ni sur le statut de l’irruption du texte biblique dans le discours philosophique, mais s’attache plutôt à montrer ce que tel ou tel auteur, Kant, Schelling, Kierkegaard ou Derrida, fait d’un épisode en le convertissant dans la perspective de ses
préoccupations. La confrontation, presque toujours implicite, au mieux allusive, avec la
tradition et l’exégèse, ne manque pas de faire apparaître l’ironie sous-jacente qui jamais
ne bascule vers la dérision – la bienveillance souriante de l’auteur renvoie le lecteur à
un travail dont il s’apercevra vite qu’il est de bien plus longue haleine qu’il y paraît.
Reste que la question d’ensemble est posée : que résulte-t-il de la confrontation entre
discours philosophique et texte biblique ? C’est la discrétion qui est dominante dans le
camp où s’exerçait il y a quelques siècles l’autorité de l’Écriture ; le discours philosophique semble, lui, convoquer tel ou tel texte à des fins didactiques, rappelant au lecteur
pétri de culture biblique un épisode bien connu afin de faciliter la discussion philosophique en lui conférant à la fois une autorité détournée et une représentation presque
imagée. Il est alors surprenant de constater que le discours philosophique interprète
presque toujours sur le plan de la représentation, que ses présupposés sont en quelque
sorte les thèmes sacrés de la culture picturale, tandis que le texte biblique reste dans les
limites de sa sobriété et de sa concision bien antérieures à la mise en représentation de
certains de ses épisodes. La modestie affichée de l’auteur de ce recueil ne trompera
aucun lecteur attentif sur la malice dont il fait constamment preuve.
Marc de LAUNAY
[1]
Mentionnons aussi quelques pages bienvenues sur Schleiermacher, défenseur de la spécificité
du fait religieux (II, 439-445 ).
[2]
Repris aujourd’hui dans
Études sur l’idéalisme allemand, Paris, L’Harmattan, 1998, complément indispensable du livre ici évoqué.