Lucrèce vu en songe.
Diderot, Le rêve de d’Alembert et le De rerum natura
Alain Gigandet
Diderot aimait le poème de Lucrèce, dont la lecture l’a tôt introduit à la
philosophie des atomistes anciens. Avec le Rêve de d’Alembert, il semble avoir voulu
écrire un De rerum natura moderne, exposant les hypothèses les plus audacieuses de sa
philosophie naturelle. La manière dont il est influencé par son modèle apparaît toutefois
complexe. S’il prend manifestement le contre-pied de certaines thèses atomistes, notamment en ce qui concerne l’origine des vivants, c’est sans doute par fidélité à un principe
profondément épicurien, celui de l’autonomie radicale des forces naturelles, qu’il doit
défendre sur de nouvelles bases. Au-delà de la lettre des énoncés, on peut retrouver ainsi
dans le Rêve la trace des grands schèmes d’intelligibilité caractéristiques du De rerum
natura, ainsi qu’un mode d’écriture poétique propre à alimenter l’imagination spéculative
inspiré de Lucrèce.
Diderot appreciated Lucretius’poem which was an early introduction
for him to the ancient atomists’philosophy. He probably intended the Rêve de d’Alembert
to be a modern De rerum natura, positing the most daring hypotheses of his own
philosophy of nature. However, the way the Encyclopedist was influenced by his model
appears to be a complex one. If he clearly contradicts certain atomist theses, notably
as they concerned the origin of living beings, this is doubtless due to his fidelity to a
profound epicurean principle, that of the complete autonomy of natural forces, which,
in his opinion, needs to be defended on new grounds. Beyond its literal statements, one
can thus follow in the Rêve the principal intelligible frameworks characteristic of the
DRN, as well as a poetic mode of writing inspired by Lucretius intended to arouse the
speculative imagination.