2002
Revue de Métaphysique et de Morale
La réécriture par Bolzano de l’Esthétique transcendantale
Jocelyn Benoist
Université Paris-I Archives-Husserl de Paris
L’Elementarlehre de la Wissenschaftslehre de Bolzano peut être lue
comme une sorte de réécriture de l’Elementarlehre de la Critique de la raison pure. Bien
sûr, on pourrait avoir l’impression que toute Esthétique Transcendantale fait ici défaut.
Des déterminations qui sont supposées intuitives chez Kant sont réinterprétées par
Bolzano comme purement conceptuelles. Pourtant, en fait, développant sa propre Esthétique Transcendantale du point de vue d’une sémantique objective, Bolzano invente une
nouvelle sorte d’a priori pour la sensibilité – précisément un a priori purement conceptuel.
The Elementarlehre of Bolzano’s Wissenschaftslehre can be read as
some kind of rewriting of the Elementarlehre from Kant’s Critique of Pure Reason. Of
course it could seem that any Transcendental Aesthetics is here missing. Determinations
which are supposed to be intuitive in Kant’s Critique are reinterpreted by Bolzano as
mere conceptual ones. However, in fact, developing his own Transcendental Aesthetics
from the point of view of an objective semantics, Bolzano invents some new kind of a
priori for the sensibility – precisely a mere conceptual one.
Selon une vulgate bien établie, entretenue par Bolzano lui-même, et, à sa
demande
[1], par ses ayants droit, Bolzano serait l’« anti-Kant »
[2]. Sa pensée s’opposerait point par point à celle du philosophe de Königsberg et à ses conséquences, à savoir l’idéalisme allemand.
L’opposition paraît particulièrement nette en ce qui concerne la couche basale
de la
Critique de la raison pure et l’édifice critique (ce qui, certainement, le
spécifie comme critique aux yeux de son auteur), de l’
Esthétique transcendantale. Bolzano a, très tôt
[3], récusé les thèses majeures de l’
Esthétique transcendantale, celles qui ont trait à l’idéalité transcendantale de l’espace et du temps
en tant qu’idéalité sensible. À la lecture de l’
Å“uvre de la maturité (la
Wissenschaftslehre, parue en 1837), c’est bien ce même rejet qui se manifeste. On ne
peut pas, en toute rigueur, dire que, pour Bolzano, l’espace ni le temps soient
subjectifs, ni même sensibles. On ne peut donc,
a priori, trouver d’« esthétique »
plus opposée à celle de Kant que celle de Bolzano.
Cela permet aujourd’hui assurément de brosser le portrait d’un Bolzano
anti-kantien, et Jacques Laz a su en tirer parti avec brio dans son travail malheureusement interrompu par la mort. Ce travail de premier plan nous guidera
largement ici.
Cependant, et Jacques Laz ne l’ignorait pas dans une étude que sa brièveté
(toute relative pour un DEA) n’empêchait pas d’être nuancée, il nous semble
que, au-delà des formules à l’emporte-pièce contre Kant que l’on trouve chez
Bolzano lui-même et souvent aujourd’hui cultivées par une certaine tradition
analytique (pas
toute la tradition analytique
[4] ) généralement dans le sens du déni
de toute
critique, avec lequel, quant à nous, nous ne saurions nous accorder, il
y a chez le penseur pragois un rapport beaucoup plus intime, et par certains
côtés interne, à Kant qu’il ne pourrait le sembler. Nous en prendrons du moins
le pari ici : on peut, jusqu’à un certain point, lire la
Wissenschaftslehre comme
une réécriture de la
Critique de la raison pure.
Ici, il faut tout de suite formuler une réserve de principe. Un obstacle majeur
à toute lecture « criticiste » de Bolzano réside dans son réalisme. Non pas au
sens, trop courant aujourd’hui, où l’idéalisme transcendantal (qui, rappelons-le,
est un réalisme empirique) devrait nécessairement être entendu comme une sorte
de subjectivisme et d’irréalisme, de relativisme, auquel s’opposerait une pensée
telle que celle de Bolzano, pour laquelle « les choses existent bien ». Une telle
interprétation de l’idéalisme transcendantal kantien, très courante dans la philosophie austro-allemande
[5], et dont il faut bien dire que Bolzano fut si ce n’est
le premier en tout cas un des premiers à la populariser, repose sur une grossière
mésinterprétation de la philosophie critique – mais simultanément aussi témoigne, peut-être, d’une certaine
perte du sens pour la philosophie critique. À partir
du moment où on lit ainsi la philosophie transcendantale, comment pourrait-on
jamais, en effet, avoir accès à la question proprement critique ? Et comment,
dès lors, imputer à Bolzano le moindre sens pour cette question ?
La question délicate est celle de savoir si le réalisme de Bolzano, qui est un
réalisme massif (pour ne pas dire « dogmatique » au sens kantien du terme)
laisse une place pour les
questions d’accès, qui sont propres au questionnement
critique et constituent, pour ainsi dire, sa marque de fabrique. On peut parfois
se le demander. En effet, au fond Bolzano raisonne très systématiquement sur
le réel (sur les étants) en dehors même du fait qu’il soit visé ou dit – ce qui ne
peut, à ses yeux, ne lui être qu’extrinsèque. Ce réalisme va si loin qu’il est,
dans une certaine mesure, réalisme sémantique : si, pour Bolzano, une « représentation » par exemple, constitue une unité de signification, virtuellement comprise dans l’unité sémantique plus vaste d’une proposition (elle-même détachée
de tout acte d’énonciation, qui lui demeure extrinsèque), il n’y a aucune nécessité à ce que ce quasi-être
[6] qu’est la « représentation » soit incluse dans une
proposition, pas plus qu’au fait que cette proposition soit énoncée, ni qu’à celui
que la représentation ou la proposition soient pensées par quelqu’un. On est
dans un réalisme absolu, et ce réalisme détache jusqu’aux outils de la médiation
proprement sémantique (discursive) que nous avons par rapport aux objets de
leur fonction sémantique. L’ameublement, ontologique comme sémantique, du
monde, semble flotter dans une indépendance par certains côtés étrange par
rapport aux actes qui s’y rapportent et, au moins sur le plan sémantique, taillent
en lui, utilisant une part de son matériel (les significations) comme moyen
d’accès à l’autre (les objets). C’est ce qu’on appelle souvent le « platonisme »
de Bolzano, qui est plutôt une forme d’objectivisme : tout cela, significations
et objets, demeure fondamentalement indépendant des actes par lesquels on s’y
rapporte, et l’activité cognitive de l’esprit humain est de part en part subordonnée
au préalable, absolu, de l’objectivité du monde. Même le discours tenu sur les
objets, en tant qu’il est constitué de telles significations idéales, existe en lui-même, et indépendamment de toute activité énonciative d’un sujet qui viserait
lesdits objets. Son objectivité structurale (celle de la
théorie, en tant que corps
de propositions liées en un système déductif) préexiste, une fois de plus, à
l’activité cognitive, et même énonciatrice, d’un sujet.
Mais c’est aussi bien dire, d’une certaine façon, qu’elle en constitue une
condition. C’est là que se situe la pointe critique de la pensée de Bolzano. Dans
la mesure où celle-ci n’a pas renoncé à être une doctrine de la science (
Wissenschaftslehre), donc non seulement de la science en tant que théorie, déposée
dans un corps de propositions en soi, mais de celle-ci en tant qu’elle peut être
connue, ou en tout cas
exposée
[7], elle met bien en jeu un problème d’accès (aux
vérités de la science), qui définit le lieu théorique de ce que Joëlle Proust a
finement appelé une « rhétorique de la science ». Or les questions d’accès ne
peuvent ici être dissociées des questions de structures (du système des propositions entre elles comme de l’agencement interne des propositions), qui exercent un fort pouvoir de contrainte sur elles. Point d’accès en dehors du cadre
propositionnel. Et les modalités précises de l’accès sont profondément déterminées par la nature précise de ce cadre, à laquelle la
Wissenschaftslehre voue
une bonne part de ses analyses, notamment par une distinction minutieuse des
différents éléments de la proposition, dans leur statut et leur signification respective. Là réside le sens que Joëlle Proust qualifierait d’« ontotranscendantal »,
et que nous préférerons qualifier d’« objectivement critique » de la
Wissenschaftslehre. Interroger notre expérience en tant que toujours déjà réfléchie au
prisme du discours
[8], et articulée par lui dans ses propres prétentions au renvoi
ontologique à quoi que ce soit (à la référence), ce pourrait être une lecture du
projet de la
Wissenschaftslehre, dans le sens d’une sorte de critique sémantique
et objective.
C’est celle que nous ferons ici. Elle nous orientera vers la découverte non
pas d’une non-Esthétique transcendantale, mais d’une autre Esthétique transcendantale, d’une véritable réécriture de l’Esthétique transcendantale, transposée en termes de sémantique objective d’une façon qui fait ressortir le caractère
conceptuel des déterminations a priori qui pèsent sur notre expérience et que
Kant avait bien mises en lumière (en les prenant toutefois, pour intuitives), mais
sans en annuler en rien le caractère a priori. On comprendra aussi bien que,
pour nous, il y aille de la possibilité d’une modernisation de la Critique de la
raison pure, mise à la hauteur d’une philosophie du langage ou tout au moins
de la signification.
Nous nous fixerons sur la substance même de l’Esthétique transcendantale,
que constituent les deux grandes formes a priori de l’intuition, que sont l’espace
et le temps.
Pour bien saisir les termes, non kantiens, mais assurément post-kantiens, dans
lesquels se pose le problème, il faut d’abord rappeler que toute l’analyse de
Bolzano est orientée par une dualité proprement kantienne entre intuition et
concept qu’il s’agit de réélaborer plus que d’annuler, et qui constitue la grille
de lecture dans laquelle situer les différents termes considérés.
On pourrait être tenté de récuser la provenance kantienne d’une telle distinction, en soulignant combien elle peut faire écho à des partages bien établis de
la littérature logique antérieure à Kant, que Bolzano, dans sa formidable érudition, n’ignore pas, et à laquelle il se réfère volontiers précisément pour
contourner le kantisme. Pourtant, en ce qui concerne la distinction de l’intuition
et du concept, Bolzano est particulièrement affirmatif : « je crois qu’en Allemagne le mot
intuition est pris, si ce n’est exactement dans le même sens, du
moins dans un sens très similaire [au mien] depuis son introduction dans le
lexique de la logique par Kant »
[9]. Et il est « bien connu que c’est Kant qui a
le mérite d’avoir fait universellement reconnaître la différence entre intuitions
et concepts »
[10].
« Certes, on avait remarqué déjà longtemps avant lui que certaines de nos
représentations n’ont qu’un seul objet, d’autres en ont plusieurs »
[11]. On trouverait les bases logiques d’une telle distinction dans la littérature logique post-leibnizienne qui nourrit terminologiquement la
Critique : Bolzano cite Wolff et
Baumgarten. Peut-être peut-on même faire remonter l’idée à Aristote, dans la
simple opposition de la perception (aïsthesis) du singulier et de la science
(epistèmè) de l’universel. Mais Bolzano est formel : si la tradition a bien suggéré
une telle distinction, elle a été incapable d’en
faire quoi que ce soit du point de
vue logique. Kant est le premier à lui avoir donné sa valeur logique et gnoséologique entière, à y avoir reconnu une articulation interne déterminante de
l’intelligibilité de la vérité (et, pourrait-on ajouter, du point de vue bolzanien,
du sens en général).
D’une certaine façon, la situation est analogue avec celle de l’analyticité. Là
aussi, Bolzano salue chez Kant, dans le partage ferme entre jugements analytiques et jugements synthétiques et la mise en lumière de son impact en termes
de théorie de la connaissance et de théorie de la vérité, la seule réelle nouveauté.
D’un point de vue comme de l’autre, la rupture est bien kantienne. Mais, de
part et d’autre, si Kant a bien marqué le partage décisif (et ainsi, en un sens,
permis la pensée logique moderne), les termes dans lesquels il l’a opéré manquent de rigueur, et se révèlent, à l’usage, impraticables.
« Autant c’est à Kant et à Kant seul que je sais gré d’avoir appris à connaître
la différence entre intuitions et concepts, autant je ne peux me satisfaire de sa
propre explication de cette différence »
[12]. La différence entre intuition et concept
reste entièrement à réviser. Il faut d’abord la soustraire à l’espèce de postulat,
inexplicable et inexpliqué, d’immédiateté phénoménologique, qui sous-tend
l’analyse kantienne. Il faut l’élever au niveau d’une distinction purement
logique, ayant trait aux seules propriétés logiques des représentations, à savoir
leur intension et leur extension. La seule définition correcte de l’intuition est :
une représentation simple intensionnellement (donc inanalysable) qui l’est
aussi extensionnellement (c’est-à-dire qui n’a qu’
un objet). Simplicité de la
représentation et unicité de l’objet sont les deux conditions nécessaires – et
chacune séparément non suffisante
[13] – du caractère intuitif de la représentation. Par là même, Bolzano y insiste, la véritable structure logique de l’intuition est un défi à la loi de la logique classique souvent nommée loi de
Port-Royal (l’extension est en raison inverse de l’intension), et qui est très
largement sous-jacente à l’analyse kantienne, qui demeure ainsi fidèle à une
logique classique. Le concept, quant à lui, se définit simplement par opposition à l’intuition : est conceptuelle une représentation qui n’est pas une intuition, et ne comprend pas non plus à titre de constituant aucune intuition. Dans
cette dernière exigence tient le sens de la pureté, c’est-à-dire de l’homogénéité,
propre au concept.
Nous n’allons pas ici nous attarder sur ces définitions, que nous avons eu
l’occasion d’étudier ailleurs
[14]. Il faudra juste encore souligner que leur intérêt
est, tout à la fois, de réarticuler la dualité même profondément creusée par Kant
entre deux types de représentations, et d’en
déplacer le terrain : celle-ci se voit
en effet réinscrite dans l’immanence même de ce qu’on est bien forcé d’appeler
un
discours. L’opposition entre concept et intuition n’est plus comme chez Kant
(mais probablement en un sens différent du mot « discours ») celle du discursif
et du non-discursif, mais une opposition qui passe à l’intérieur même du discours
(ou plus précisément de la proposition,
Satz), comme celle de deux types bien
distincts d’éléments de discours qui, à l’intérieur du discours, occupent des
fonctions différentes – et contribuent, par là même, différemment au processus
de connaissance. C’est du moins ainsi, à l’intérieur du discours, que ces deux
types de représentations et leur différence se manifestent – même si, rappelonsle, ce fait demeure au fond extrinsèque à leur être propre respectif de « représentations » : il n’en reste pas moins que celui-ci ne peut
se manifester pour
nous que dans ce cadre propositionnel. Là, au niveau du propositionnel, ou en
tout cas au niveau (qui lui est homogène ontologiquement) de ses éléments, se
déploie l’« Esthétique transcendantale » bolzanienne.
Dans ce contexte d’une « Esthétique transcendantale » rénovée par rapport à
Kant, qu’en est-il de l’espace et du temps ? Bolzano y consacre les longs
développements critiques du paragraphe 79 de la Wissenschaftslehre.
Bolzano part d’une double remarque. Tout d’abord il relève la dualité d’emploi des représentations de temps et d’espace. D’un côté, elles sont l’objet de
sciences spécifiques (chronométrie, géométrie). De l’autre, on les rencontre
aussi dans la vie de tous les jours (im gewöhnlichen Leben) et on peut même
dire qu’elles interviennent comme constituants dans la plupart de nos concepts
et de nos jugements. En un second temps, Bolzano souligne pourtant l’opacité
du statut de telles représentations : manifestement les philosophes, jusque-là,
ne sont pas parvenus à se mettre d’accord quant au fait de savoir s’il s’agit de
concepts ou d’intuitions.
Compte tenu des définitions données, il semble pourtant que cette ambiguïté
n’ait plus lieu d’être au moins en ce qui regarde certaines des représentations
temporelles ou spatiales. En effet, au moins peut-on dire que celles qui ont plus
d’
un objet ne peuvent, par construction, être des intuitions, tout au moins des
intuitions
pures au sens de Bolzano
[15] (à savoir non mêlées de concepts). Il en
va ainsi des représentations d’
instant en général, d’
intervalles de temps, de
distances, de
lignes, de
surfaces et de
corps en général. Il s’agit par là même
de concepts, ou au moins de représentations mixtes
[16], intégrant une part de
concept et une part d’intuition.
Mais, comme le remarque Bolzano, le problème resurgit inévitablement là
où il est question de tout le temps infini, de tout l’espace infini, ou au contraire
de cet instant déterminé, de ce laps de temps déterminé, de ce point déterminé,
de cette distance déterminée, etc. En effet, ces représentations ont toutes en
commun d’avoir un objet unique. Elles remplissent donc une des conditions
fixées sur l’intuition.
Remplissent-elles l’autre, à savoir celle de la simplicité intensionnelle ? Cette
question pourrait bien se révéler plus difficile à trancher. On sait en effet qu’on
ne peut pas entièrement se fier à l’articulation extérieure de la représentation
en mots : celle-ci ne reflète que très imparfaitement l’ordre représentatif qu’elle
exprime de façon contingente, et plus ou moins bien.
Il y a cependant une stratégie de rechange pour déterminer ce qui est intuitif
et ce qui ne l’est pas dans la représentation. Le paragraphe 74 de la
Wissenschaftslehre a en effet établi, à partir de la définition logique de l’intuition, qu’il
n’y a d’intuition que d’un objet existant – tout au moins si l’on considère les
intuitions qui existent dans notre esprit à titre de phénomènes subjectifs, ce qui,
rappelons-le, ne saurait recouvrir toute l’extension du concept d’intuition selon
Bolzano, en tant qu’intuition
en soi
[17]. En effet, dans la mesure où l’intuition
est une représentation qui a un seul objet et qui en même temps est absolument
simple (donc, par là même, en elle-même
non-descriptive), on ne voit pas ce
qui pourrait la spécifier, dans sa simplicité, comme représentation de
cet objet-là
(et de cet unique objet) si ce n’est une action causale (
Wirkung) de l’objet sur
l’esprit dans lequel il y a la représentation. Or une telle action causale en appelle
nécessairement de la réalité (
Wirklichkeit) de l’objet
[18].
Il suffit dès lors de démontrer que les représentations spatiales ou temporelles
en question, qui appartiennent bien à notre esprit, ne se rapportent pas à des
objets réels-effectifs pour établir que ce ne peut être des intuitions. Bolzano
joue ici,
compte tenu de la définition qu’il a donnée de l’intuition (qui n’est pas
celle de Kant), de ce que Kant appellerait l’
idéalité de l’espace et du temps,
pour mettre en lumière ce qui est, selon lui, leur non-intuitivité. « Seuls les
objets qui se trouvent (
sich befinden) dans le temps et dans l’espace, et ni les
temps ni les espaces, sont quelque chose de réel-effectif »
[19]. Ce qui est clair,
c’est que ni l’espace ni le temps ne peuvent produire (
wirken) quoi que ce soit.
Ils ne sont donc pas réels (
wirklich). Se les représenter comme choses réelles,
c’est précisément soit les traiter comme Dieu, ce qui contredit le sens commun,
soit les exposer à ce qui n’arrive qu’aux choses qui sont dans l’espace et dans
le temps – ainsi le changement (
Veränderung), qui n’arrive que dans le temps,
et non au temps lui-même. Ces déterminations que sont l’espace et le temps
semblent en effet, bien plutôt que du réel, constituer les conditions mêmes sous
lesquelles il peut y avoir réel en général (à l’exception du réel divin) et auxquelles est toujours déjà soumis le réel.
On appréciera ici le tour kantien de l’argumentation dans la critique de Kant
même (et pour soutenir une thèse qui est, apparemment, formellement opposée
à lui).
Mais, au-delà d’une réflexion sur la figure problématique du temps et de
l’espace absolus, soubassement de toute Esthétique transcendantale, l’interrogation bolzanienne se fixe aussi bien ici sur un certain nombre des concepts
précédemment évoqués, tel que celui de «
cette distance » ou de «
ce laps de
temps ». Suivant un refus leibnizien des indiscernables (s’il y avait des réels
effectifs indiscernables, on ne voit pas ce qui fonderait l’un dans sa
Wirklichkeit
dans sa différence numérique d’avec l’autre
[20] ), une des propriétés métaphysiques du réel (
Wirkliches) lui paraît être qu’il n’y a pas deux réels égaux (
gleich).
Or tel n’est pas le cas des « objets » spatio-temporels purs (tels que distances
ou laps de temps, ou même points et instants) qui, les mathématiques nous
apprennent à le voir, qui les traitent comme tels, peuvent très bien être égaux.
On a là une marque de leur idéalité, c’est-à-dire de leur non-effectivité.
Dès lors, l’ensemble de ces représentations (celle de
l’espace comme celle
de
ce lieu, celle
du temps comme de
cet instant, etc.), dans la mesure où elles
n’ont pas elles-mêmes
[21] pour objet un réel, ne peuvent, du point de vue de
Bolzano, être des intuitions.
La conséquence à en tirer semble être qu’il s’agit alors de concepts, et même
de concepts
purs. Cela paraît du moins clair dans le cas des représentations du
temps et de l’espace absolu (le temps et l’espace infinis et uns). On ne voit pas
en effet, si elles ne sont pas elles-mêmes des intuitions, quelle intuition elles
pourraient comprendre en elles. « Quel objet singulier réel-effectif intuitionne-rions-nous dans ces représentations, sans même le savoir ? »
[22]
Mais ce qui est vrai de l’espace et du temps pris comme touts ne l’est-il pas
encore plus de la mesure de tels ou tels de leurs portions ou fragments ? N’est-on
pas encore, dans l’évidence de l’usage mathématique de ces concepts, encore
plus directement confronté à leur caractère purement idéal donc conceptuel, et
d’autant moins tenté (encore moins que dans le cas du temps et de l’espace
absolus) d’y introduire, fût-ce à titre de composante, la référence à quoi que ce
soit de réel ?
Il se pourrait pourtant qu’une discussion plus approfondie s’impose, ne
serait-ce que du fait de l’opacité dans laquelle est maintenu ici le contenu réel
des représentations d’espace et de temps. Au-delà des intuitions naïves que nous
y attachons, il va bien nous falloir ne serait-ce qu’esquisser leur analyse intensionnelle.
Revenons à un aspect de la représentation du
temps que nous avons déjà
relevé. Il est remarquable que tout ce que nous posons comme réel, nous le
posons
dans un certain temps. Tout, sauf Dieu, qui est le réel absolu (celui qui
n’a pas de fondement,
Grund), pourrait-on dire. Mais en fait « cela vaut si
universellement que, même des propriétés que nous attribuons à Dieu, nous
pouvons dire qu’elles lui reviennent en un certain temps, à savoir en
tout
temps »
[23]. D’une façon particulièrement intéressante, même l’éternité ici revêt
la forme d’un certain mode de temporalisation.
Bolzano en tire une conclusion fascinante par tout ce qu’elle peut avoir de
kantien, dans l’anti-kantisme même de la méthodologie déployée et de ses
présupposés : cette conclusion a trait au caractère universellement temporel de
la vérité – de la vérité tout au moins en tant qu’elle prétend se rapporter à du
« réel » :
« Nous pouvons donc affirmer que toute proposition du genre : Le réel A a (la
propriété) b, n’exprime une vérité parfaite que dans la mesure où nous recevons dans
la représentation-sujet de cette proposition la détermination d’un certain temps. Ainsi,
par exemple, les propositions : J’ai la sensation d’une douleur, ou : La terre est une
planète, ne sont pas parfaitement vraies si nous n’incorporons pas aux représentations~sujets de ces propositions la détermination d’un certain temps, par exemple
“Moi, à l’instant présent,...” ou “La terre, dans l’espace-temps actuel” » [24].
L’idée va très au-delà du simple constat (mais est-il si simple) que, dans l’ordre
de la réalité, tout ce qui est vrai l’est en un certain temps. Ce qui est tout à fait
extraordinaire (et en un sens extraordinairement kantien), c’est la définition
rigoureuse du temps qu’en tire Bolzano : « par le mot
temps, nous n’entendons
absolument rien d’autre si ce n’est cette détermination d’un réel qui doit avoir
lieu comme condition pour que nous puissions en vérité lui attribuer une certaine
propriété »
[25].
C’est là, certainement, que l’analyse de Bolzano prend son sens d’Esthétique
transcendantale : qu’est-ce en effet qu’une Esthétique transcendantale, si ce n’est
une analyse a priori des grands concepts sensibles en tant qu’ils définissent
l’horizon de la vérité ? Evidemment, à un certain niveau, cette Esthétique n’en
est pas une (au sens kantien du terme), puisqu’elle apparaît conceptuelle. Mais,
d’un autre côté, c’en est bien une au sens le plus fort du terme, puisqu’il s’agit
d’une doctrine a priori du sensible, et de l’usage des formes conceptuelles qui
s’y rapportent et qui, en tant que telles, apparaissent déterminante de tout accès
au réel – et, en tout cas, de toute description du réel, de toute vérité s’y rapportant.
Le temps comme forme universelle de la vérité en tant qu’elle se rapporte
au réel : ne parvenons-nous pas ici à un haut degré de « transcendantalisation »
du temps ? À telle enseigne que Bolzano applique ici la forme du temps y
compris ce à quoi Kant ne l’appliquait pas
[26], à savoir au principe de contradiction : « plusieurs propriétés contradictoires entre elles ne peuvent être attribuées
à une seule et même substance que sous la condition d’un temps différent »
[27].
Il faut toutefois remarquer que là encore la modification bolzanienne n’est pas
si contraire que cela à l’esprit du kantisme. En effet, dans la mesure où il ne
s’agit pas ici du principe de contradiction en général, mais du principe de
contradiction appliqué à des substances, par définition réelles (
wirklich), la
condition de temps apparaît naturellement comme condition d’une vérité qui,
du point de vue kantien, serait nécessairement synthétique. C’est en tant qu’il
y va du réel (
Wirkliches), rappelons-le, que le temps est condition universelle
de la vérité en tant que vérité de l’inhérence de telle ou telle propriété ou telle
ou telle détermination à un réel. Dès lors, l’impossibilité de la contradiction
entre deux états de la même substance en un même temps apparaît bien, comme
chez Kant, comme une simple application de la forme, plus générale, du principe
de contradiction, comme impossibilité, pour une chose, d’être en contradiction
avec elle-même. C’est qu’en effet, la même chose réelle en un temps différent,
ce n’est pas la même chose – et il peut donc y avoir contradiction d’un état
temporel à un autre. Mais la même chose dans le même temps (le temps jouant
ici le rôle de forme du réel même en tant qu’il peut être dit et faire objet de
vérité), c’est une seule et même chose, et suivant le principe de contradiction,
il ne peut y avoir aucun écart entre elle et elle-même. On n’est pas si loin ici,
par d’autres voies, de Kant. En tout cas, on peut dire que la fonction cognitive
du temps est
grosso modo la même.
Cette définition est en un sens transcendantale, et en tout cas fonctionnelle,
opérationnelle : elle lie la forme (conceptuelle) qu’est le temps au type de vérités
qu’elle permet – c’est-à-dire en l’occurrence toutes celles liées au réel.
Sans doute le terme le plus adéquat pour désigner ce type de transcendantal
serait-il « sémantique », en un sens qu’on pourrait qualifier par certains côtés
de pré-tarskien (le concept de « langage » en moins !). En effet, si l’on s’arrête
au terme employé par Bolzano pour qualifier en dernier ressort la représentation
« temps », il faudra mesurer le statut très particulier qu’il suggère, à la marge
de l’ontologie, mais en quelque sorte en
condition d’accès à elle, ou tout au
moins de
représentabilité pour elle. À propos du temps, comme ce sera le cas
pour l’espace, Bolzano parle de « détermination » (
Bestimmung). Que faut-il
entendre par là ? Comme le précise le paragraphe 80 de la
Wissenschaftslehre,
détermination s’oppose à propriété (
Beschaffenheit). Les propriétés ont une
portée directement ontologique : elles s’appliquent aux choses mêmes, dans leur
sphère propre, qui est celle de l’être. Dire que le temps est une propriété des
choses, c’est donc se rallier au réalisme du temps, fût-il relatif (c’est-à-dire
l’être qu’il accorde à ce qui n’est alors qu’une propriété fût-il purement relationnel). Mais pour Bolzano précisément,
le temps n’est pas une propriété des
choses qu’il y a en lui, mais une de leurs déterminations
[28]. Au paragraphe 80
de la
Wissenschaftslehre, Bolzano donne la définition suivante du concept de
« détermination » : une détermination de [sur :
an] X est
un quelque chose dont
la représentation représente l’objet X. Ce qui est intéressant alors, c’est l’espèce
de va-et-vient que crée le concept de « détermination » entre le plan des objets
et celui des représentations : une détermination n’échoit à un objet pour ainsi
dire qu’indirectement, non pas en vertu d’une communauté d’être ou d’un lien
directement ontologique de l’un à l’autre, mais d’un lien noué exclusivement
par la représentation, ou plutôt par le fait même d’être représenté pour les objets.
Dans cette amorce de sémantique au sens tarskien (réflexion sur le rapport entre
des entités de type linguistique et de type extra-linguistique), n’y a-t-il pas
comme une figure du transcendantal
[29] ?
Il est fondamental, de ce point de vue, qu’il y ait des déterminations qui ne
soient pas des propriétés : elles attestent l’autonomie et le pouvoir de formatage
propre du sémantique, qui donne un certain statut (pseudo-)ontologique à certaines entités, en vertu de la possibilité qu’il y a, par leur représentation, de
représenter un réel. Je peux aisément construire des déterminations à partir de
propriétés : il me suffit de constituer l’objet (concretum) qui a la propriété en
question. Cet objet, formellement constitué, est bien tel que sa représentation
représente tout objet qui se trouve, de fait, avoir cette propriété : il en est donc
une détermination. Mais il y a aussi des déterminations qui ne reposent sur
aucune propriété réelle des objets, des « choses » (en un sens élargi et paradoxal
du mot « chose ») telles que leur représentation représente nécessairement
d’autres choses, en dehors de toute « propriété » réelle qui serait attribuée à ces
dernières. Si nous demandons une chose de cette nature qui ait la particularité
d’être telle que sa représentation représente l’ensemble des choses réelles, nous
obtenons le temps, détermination qui n’est pas une propriété, et n’a donc d’autre
mesure que cette capacité « sémantique » même de prendre en charge l’ensemble du réel. Là se dégage la figure d’une espèce de « transcendantal-sémanti-que », comme condition universelle de représentabilité (évidemment plutôt dans
un langage, suivant la théorie de la signification avant la lettre que nous donne
Bolzano). L’essence du temps est d’être une détermination – et une détermination n’est rien de (purement) ontologique.
Le statut de la représentation de l’espace n’est pas différent. Qu’entendons-nous habituellement par « espace » ? L’ensemble de tous les lieux (
Orte) possibles. Mais que signifie exactement le concept de « lieu » ? Il faut une fois de
plus revenir au concept de réel. Est réel (
wirklich) ce qui agit (
was wirkt). S’il
s’agit d’une réalité finie, elle subit certaines modifications, du fait de l’action
sur elle des autres réalités, et provoque elle-même dans ces réalités des modifications. Or, de quoi dépendent ces modifications ? Manifestement de rien
d’autre que a. les forces respectives de cette réalité et des autres, b. des
lieux
précisément dans lesquels elles se trouvent respectivement. On va ici vers un
opérationnalisme extrême. En effet, il n’y a pas d’autre définition des lieux
que : «
ces déterminations des choses réelles que nous devons encore ajouter
à leurs forces pour comprendre les modifications que ces choses produisent
l’une dans l’autre »
[30]. En d’autres termes, loin de toute évidence phénoménologique, le concept de lieu n’est défini par rien d’autre que par sa fonction
cognitive. Cet aspect de la pensée de Bolzano l’éloigne d’un aspect de la pensée
kantienne (l’espèce d’évidence phénoménologique dont l’
Esthétique transcendantale est indissociable
[31] ), mais pour la rapprocher d’un autre : son transcendantalisme, pris en un sens renouvelé (purement conceptuel). Conformément à
cette orientation, la preuve avancée alors par Bolzano de l’exactitude de son
concept d’espace, obtenu par recollement de tous les lieux – ce qui n’est pas
seulement opératoire, mais constitue bel et bien
le bon concept d’espace, dit-il –
est qu’il est le seul concept qui s’accorde avec l’ensemble des propriétés de
l’espace mises en lumière de façon déductive par la géométrie. Il y a ici le
même va-et-vient entre l’analyse purement philosophique du concept (
a priori,
de type métaphysique) et l’effectivité des sciences qui semblent en appeler à
lui, que dans l’« exposition transcendantale » kantienne. On ne
part pas ici du
fait de la géométrie, mais on le
retrouve.
Reste, évidemment, le point-limite où les perspectives se séparent – et ce
qui, comme tel, est sous-jacent au refus bolzanien d’accepter une détermination
purement « intuitive » de l’espace et du temps. Radicalement, ce qui est en
question – l’interprétation de l’Esthétique transcendantale kantienne par Michel
Fichant est là pour le mesurer a contrario –, c’est le pathos (au sens rigoureux
du terme) de l’originarité inhérent à toute « Esthétique » de type kantien et/ou
phénoménologique.
Il est significatif de ce point de vue que la critique de Bolzano se concentre
sur ce en quoi, à suivre Michel Fichant, tiendrait la « radicalité » de l’Esthétique,
à savoir l’espace comme grandeur infinie donnée et, faudra-t-il dire, prédonnée.
C’est la préséance, le préalable de cet espace qui paraît en vérité inadmissible
à Bolzano. Bien sûr, comme on l’a vu, l’espace précède en un sens les choses
réelles (du moins les choses réelles finies), au sens où il est leur condition
logique, une propriété qui les détermine dans ce que nous pouvons en dire (elles
sont « dans » l’espace, et c’est là une condition de leur être-réel). Mais est-il
exact que l’espace, l’espace infini donné, précède tout espace, comme Kant en
fait l’hypothèse, l’avançant même à titre de preuve du caractère primordialement
intuitif de toute spatialisation – qui, pour lui, ne s’opère que sur fond de cette
spatialisation première, à la fois totale et singulière, donc intuitive ? Pour Bolzano, ce ne serait vrai que de supposer une certaine forme d’évidence phénoménologique de « l’espace », donc de ne plus le traiter comme un concept, et
de s’accorder, en un sens, ce qu’on veut démontrer. Voilà précisément ce que
Bolzano, qui mène une analyse purement conceptuelle de l’espace, le plus loin
possible, et entend bien montrer qu’elle suffit à rendre compte des emplois
canoniques du mot « espace », ne peut accepter.
D’où sa perplexité devant le vocabulaire du préalable et de l’originarité, de
la présupposition, adopté par Kant. Kant oppose deux types de rapports entre
les parties et le tout. Soit les parties peuvent se composer, et une totalité en
résulte qui n’existait pas avant cette composition. Soit le tout préexiste aux
parties, à telle enseigne que celles-ci ne peuvent être pensées qu’en lui, à titre
de restrictions. Le rapport entretenu par l’espace absolu (l’espace) avec ses
propres parties serait censé être du second ordre. Kant fait jouer à ce niveau un
sens de la priorité qui demeure opaque à Bolzano.
Il ne peut en effet déjà, de façon obvie, s’agir de quelque priorité que ce soit
dans l’existence au sens propre du terme, à savoir d’une priorité
temporelle. Le
philosophe pragois essaie donc de retraduire l’analyse kantienne dans les termes,
purement logiques, d’une analyse méréologique originale, qui prépare déjà certaines découvertes de l’école brentanienne – il ne s’agit alors, en effet, de rien
de moins que d’une esquisse (au niveau de la représentation, et non au niveau
ontologique, toutefois) de ce qui deviendra, dans cette école, la distinction entre
parties dépendantes et indépendantes. Il y a des parties qu’on peut penser sans
penser leur tout : ainsi des parties d’une montre, qui peuvent être pensées
chacune à part, sans se représenter leur tout. Et il y a des parties qu’on ne peut
penser que
dans leur tout –
ce qui ne veut pas dire, nécessairement, que celui-ci
soit donné. Ainsi de la représentation d’une
demi-lieue, qui comprend nécessairement celle d’une
lieue, par rapport à laquelle elle se détermine. L’idée
d’une préséance de la représentation de
l’espace par rapport à toute représentation spatiale déterminée, pour Bolzano, ne pourrait que renvoyer à une structure méréologique de second type : celle dans laquelle la représentation de
l’espace serait systématiquement incluse dans toute représentation spatiale. Or,
voilà ce qui lui paraît absolument impossible : comment se pourrait-il que,
« pour nous donner par la pensée un seul point, nous ayons à nous représenter
tout l’espace infini ? »
[32]
L’argument a ici trait à la teneur intensionnelle de la représentation : il n’est
pas vrai que dans toute représentation spatiale soit effectivement incluse celle
de l’espace. On peut être surpris. Car, dira-t-on, Kant n’a jamais prétendu à une
telle inclusion. La préséance de l’espace sur les espaces dont il parle est bien
plutôt de l’ordre d’une conditionnalité : celle-là même du sensible, comme
horizon originaire (et infini, faut-il préciser) de donation. Mais c’est justement
là ce que refuse Bolzano. Il n’y a de sensible que conceptuellement formé,
articulé (en dehors de celui, purement déictique, de l’intuition simple, empirique), et il n’y a pas d’origine sensible. D’où le refus bolzanien de l’infini donné
comme infini pré-donné, et son écrasement dans la simple problématique d’une
méréologie, purement immanente, et qui refuse tout décalage conditionnel
(« transcendantal ») dans l’ordre de la représentation.
Quant à l’argument, subrepticement mobilisé par Kant
[33], qui insisterait sur
la détermination d’
infinité de l’espace absolu pour le reverser nécessairement
au compte d’une intuition qui précède son usage scientifique (mathématique),
puisque ce dernier n’est capable de nous délivrer que l’infini potentiel, Bolzano
le récuse avec la dernière énergie. En effet, à l’auteur des
Paradoxes de l’infini,
qui renverseront en la matière le dogme anti-infinitiste de la mathématique
classique
[34], l’accès à un infini actuel (actuellement donné comme collection
infinie) ne paraît nullement problématique, mais cela précisément dans la mesure
où il est purement
conceptuel : pour penser un tout tel que celui qu’est
l’espace,
composé d’une infinité de parties, il n’est besoin de rien d’autre que des concepts
de
tout, de
parties, de
quantité de ces parties, et d’
infini
[35]. Mais précisément ne
peut-on que
penser un tel infini. Il est assez curieux, comme le fait Kant, d’aller
chercher aux fins de sa démonstration une mystérieuse intuition de ce qui est
le
moins intuitionnable. L’infini est un objet éminemment conceptuel, et son intervention dans le contexte de l’Esthétique ne plaide assurément pas pour le caractère
purement « intuitif » d’une telle Esthétique. On mesure aussi bien ici la révolution
épistémologique (l’introduction de l’infini actuel) sur le fond de laquelle est
possible la réévaluation bolzanienne de l’Esthétique kantienne.
Évidemment, on peut regretter qu’un tel déplacement nous fasse perdre le
contact avec une certaine forme d’évidence phénoménologique que nous nous
croyions en droit d’attendre d’une Esthétique transcendantale. C’est le sens du
débat, ouvert par Bolzano, au-delà de la critique de Kant, avec les textes du
fidèle continuateur de Kant, Schultz
[36]. Schultz, qui a bien compris Kant, invoque
la nécessité de se donner, avant la mathématique, comme fond d’intuition originaire, « l’espace infini donné ». En effet, on rencontrerait là une certaine forme
d’immédiateté indéfinissable qui est ce sur quoi toute construction devrait faire
fond. Du sens spatial de nos constructions, nous ne pouvons nous doter, en
dernier ressort, qu’en référence à une telle intuition fondamentale : la spatialité
est quelque chose qui s’intuitionne (en référence à l’intuition de cet « espace »
primordial), et non qui se définit.
C’est là que les voies divergent. En premier lieu, Bolzano répond que, quand
bien même une représentation serait indéfinissable, cela n’a jamais suffi à en
faire une intuition. Ou alors ce serait avoir une définition étrange, et purement
négative, de l’intuition. Nous ne pouvons faire ainsi de l’intuition le réceptacle
de nos ignorances, ou même d’une éventuelle indéfinissabilité objective. En
second lieu, tout le travail de réécriture de cette Esthétique transcendantale que
nous avons suivi dans ce paragraphe 79 de la Wissenschaftslehre donne quelques
arguments pour le montrer, il ne semble pas si évident que les tenants d’une
intuition originaire de l’espace voudraient le suggérer (ils en partent même à
vrai dire souvent comme d’une certitude inébranlable) que les concepts d’espace
(ou d’ailleurs de temps) soient indéfinissables. On peut en donner une définition
parfaitement adéquate, en ce qu’elle est au moins conceptuellement opératoire
– ce qui est tout ce qu’on peut attendre d’une définition.
Peut-être les définitions proposées par Bolzano peuvent-elles paraître insuffisantes en ce qu’elles ne captent pas tout ce qui semble être
donné sous les
dénominations usuelles (ou d’ailleurs mathématiques)
espace et
temps. Mais
qu’on « n’infère pas qu’une explication (
Erklärung) est inexacte de ce qu’à son
audition, ce ne soit pas toute l’
image (
Bild) habituellement associée à la vue
de l’objet expliqué qui s’impose »
[37]. Peu importe ici
l’image de l’espace et du
temps. Cette image en effet « n’appartient pas essentiellement à la représentation ». Or ce qui compte, du point de vue d’une philosophie de l’espace et du
temps qui nous donne une certaine maîtrise de ces représentations, c’est
ce que
sont (conceptuellement) l’espace et le temps, donc le contenu même de leurs
représentations. Et cela, seule une analyse conceptuelle ou en tout cas représentationnelle (qui va se découvrir par après conceptuelle) peut nous le donner.
Ici était suggéré le dernier pas à franchir, dans la réforme et la modernisation
d’une Esthétique transcendantale : celui qui consiste à la
dépsychologiser, en
un sens tellement radical qu’il n’est pas sûr qu’il ne fasse pas pièce à toute
phénoménologie – puisque, au bout du compte, peu importe dès lors « l’image
manifeste » de l’espace et du temps
[38].
[1]
Cf. le testament de Bolzano, qui enjoint à son légataire Robert Zimmermann d’« endiguer
autant qu’il pourra –
par la diffusion de notions claires – l’épouvantable désordre que Kant, sans
le présumer lui-même, a occasionné par ses philosophèmes en Allemagne » (cf. Jacques LAZ,
Bolzano critique de Kant, Paris, Vrin, 1993, p. 7, en épigraphe).
[2]
Cf. le titre du livre du disciple de Bolzano : PRIHONSKY,
Neuer Anti-Kant oder Prüfung der
Kritik der reinen Vernunft nach den in Bolzanos Wissenschaftslehre niedergelegten Begriffen, Bautzen, 1850.
[3]
Dès les
Beiträge zu einer begründeteren Darstellung der Mathematik (1810).
[4]
Songeons ici au kantisme renouvelé d’un Sellars, et, dans son sillage, d’un certain wittgensteinisme américain d’aujourd’hui – sans même parler de Putnam.
[5]
Elle y a entretenu plus d’un siècle de professions de foi de « réalisme » (mais avec des sens
bien différents sous un même label !), de critiques du relativisme – et simultanément, souvent,
d’« anti-Kant ».
[6]
Une représentation – ou tout autre élément sémantique, combinaison de représentations –
c’est bien « quelque chose », et par là même, cela fait bien partie de la « réalité » du « réalisme »
bolzanien (qui est ouvert à tout ce qui est « quelque chose »). Mais, pour autant, cela n’a pas à
proprement parler d’« être ». Vertige du « réalisme » bolzanien, qui flirte ici avec la métontologie.
D’où une certaine hésitation de certains commentateurs à accorder un réalisme sémantique à
Bolzano, qui le professe pourtant explicitement (le « quelque chose » de la signification est indépendant du fait d’être pensé
et même pensable), mais dans des termes déconcertants pour eux, là
où ils attendraient un
réalisme ontologique (donc ce qu’on appelle un « platonisme ») de la signification.
[7]
La
Wissenschaftslehre s’occupe de la science
en tant qu’elle a à être exposée dans un livre,
il ne faut jamais l’oublier.
[8]
C’est-à-dire, rappelons-le nous toujours, pour Bolzano, des « représentations » et des « propositions » c’est-à-dire des combinaisons de représentations d’une nature telle qu’elles possèdent
une valeur de vérité. Il n’est pas dit que de telles entités soient spécialement « linguistiques ». Au
contraire, Bolzano y verrait le danger d’une nouvelle relativisation. Il faut bien plutôt concevoir ces
structures comme exerçant une contrainte objective sur le discours (comme énonciation)
aussi.
[9]
Wissenschaftslehre, § 72, Bd. I, p. 327.
[10]
Op. cit., § 77, Bd. I, p. 343-344.
[11]
Op. cit., § 77, Bd. I, p. 344.
[12]
Op. cit., § 77, Bd. I, p. 344-345.
[13]
Aussi Kant, comme on va le voir, a-t-il eu tort de se fier à la seule unicité d’objet de la
représentation de
l’espace et
du temps pour décréter que ce sont des intuitions. Il y a des représentations singulières dans leur objet (Dieu, la loi morale suprême, etc.) qui sont complexes intensionnellement et donc sont des concepts : cf. la critique faite de l’argumentation de l’
Esthétique
transcendantale dans la
Wissenschaftslehre, § 79, Bd. I, p. 368.
[14]
Cf.
L’a priori conceptuel : Bolzano, Husserl, Schlick, Paris, Vrin, 1999, chap. VI.
[15]
À ne pas confondre avec le sens kantien (= non empiriques).
[16]
Sur le concept de « représentation mixte », voir le § 73, Bd. I, p. 330.
[17]
L’intuition
subjective, comme toute représentation au sens subjectif du terme, n’est que le
corrélat extérieur d’une intuition
en soi (face objective, ou « sémantique », de l’intuition), dont on
soulignera qu’elle peut, en tant que représentation en soi, consister même indépendamment de tout
acte subjectif d’intuition. Point dont on relèvera le paradoxe par rapport à toute entente naturelle
du concept d’intuition. Cf. notre
A priori conceptuel, p. 140-143.
[18]
Wissenschaftslehre, § 74, Bd. I, p. 331.
[19]
Wissenschaftslehre, § 79, Bd. I, p. 362.
[20]
Suivant un thème leibnizien toute
Wirklichkeit a besoin d’être fondée, effectuée,
bewirkt. On
voit le point auquel on reste ici dans le registre de la
Wirkung pour penser la réalité (par opposition
à l’idéalité). C’est un des aspects ontologiquement les plus intéressants de la pensée de Bolzano.
[21]
Il n’est pas dit pour autant qu’elles n’incluent pas, pour certaines au moins, une représentation
qui, elle, a pour objet un réel (et est donc quant à elle une intuition).
[22]
Wissenschaftslehre, § 79, Bd. I, p. 364.
[23]
Op. cit., § 79, Bd. I, p. 365.
[24]
Op. cit., loc. cit.
[25]
Op. cit., loc. cit.
[26]
Cf. la critique de l’ajout de toute condition de temps dans la formule du principe de contradiction dans la
Critique, A 152-153/B 191-192.
[27]
Wissenschaftslehre, § 79, Bd. I, p. 365. On remarquera que cette impossibilité devient, dans
le
Versuch einer objectiven Begründung der Lehre von den drei Dimensionen des Raumes, Prague,
1843 (repris dans la Bernard Bolzano-Gesamtausgabe, I, 18), § 2, le principe même de la nouvelle
définition qui est alors proposée du temps.
[28]
Cf.
Versuch, § 2.
[29]
Si l’on reçoit pour transcendantale toute connaissance qui ne porte pas tant sur les objets
que sur
la connaissance qu’on peut avoir d’eux.
[30]
Op. cit., § 79, Bd. I, p. 366.
[31]
Comme l’a bien montré Michel Fichant dans son essai « “L’espace est représenté comme
une grandeur infinie donnée” : la radicalité de l’Esthétique », in
Philosophie, n
o 56,1997.
[32]
Wissenschaftslehre, § 79, Bd. I, p. 369.
[33]
Sur cette ligne d’argumentation, voir l’analyse détaillée de Fichant dans l’article cité.
[34]
Cf.
Les paradoxes de l’infini, trad. fr. et présentation de Hourya Sinaceur, Paris, Seuil, 1993.
[35]
Cf.
Wissenschaftslehre, § 79, Bd. I, p. 370.
[36]
Cf. Johann SCHULTZ,
Prüfung der Kantischen Critik der reinen Vernunft, Bd. I, Königsberg,
1789, p. 55-58.
[37]
Wissenschaftslehre, § 79, Bd. I, p. 373.
[38]
Ce qui ne veut pas dire qu’il faille abandonner le « concept populaire » d’espace et de temps
au profit du seul concept scientifique : puisqu’assurément, en son genre, le premier a sa rigueur
et son « objectivité » propre. Mais aussi est-il également (pas moins que le second) un
concept
– simplement peut-être un concept différent, avec des échanges à concevoir de l’un à l’autre.