2002
Revue de Métaphysique et de Morale
La théorie friesienne de la justification
Christian Bonnet
Université Paris-I
Selon Fries, il existe d’autres procédures de justification que celle de la
preuve et la théorie de la justification doit dépasser le « préjugé de la preuve ». Kant a
lui-même été la victime de ce préjugé faute d’avoir distingué entre la connaissance
transcendantale et son objet (la connaissance a priori à laquelle elle se rapporte). Fries
estime que la critique peut être empirique ou a posteriori sans que cela affecte le moins
du monde le statut a priori de son objet. La théorie friesienne de la justification comporte
également une théorie originale de l’induction.
According to Fries, there are other means of justifying than the proof,
and the theory of justification has to overcome the « prejudice for the proof ». Kant
himself was the victim of this prejudice, because he did not make a sharp distinction
between transcendental knowledge and its object (the a priori knowledge it refers to).
Fries considers that the critique itself can be empirical or a posteriori without this
affecting in any way the a priori status of its object. The Friesian theory of justification
includes also an original theory of induction.
Friedrich Jakob Fries (1773-1843) est l’exact contemporain de l’idéalisme
allemand. Or la voie de l’idéalisme absolu dans laquelle la philosophie allemande s’est progressivement engagée après Kant constitue à ses yeux un néo-dogmatisme qui efface les principaux acquis de la révolution critique. Mais si
le postkantisme a pu se fourvoyer comme il l’a fait, ne serait-ce pas toutefois
parce que ces égarements étaient déjà plus ou moins implicitement présents
chez Kant lui-même ou du moins étaient rendus possibles par certaines ambiguïtés de sa théorie ? La profession de foi kantienne va donc aller de pair chez
Fries avec une lecture critique de Kant.
Cette lecture critique qui constitue la trame des
Å“uvres de la maturité est
présente dès la première publication de 1798,
Ueber das Verhältnis der empirischen Psychologie zur Metaphysik
[1]. L’argumentation est la suivante : on sait
que Kant dans la
Critique de la raison pure appelle « transcendantale » une
connaissance qui ne se rapporte pas aux objets de notre connaissance mais plutôt
à notre connaissance de ces objets en tant qu’elle doit être possible
a priori
[2].
Mais la question, estime Fries, est alors de savoir quel genre de connaissance
est à son tour cette connaissance transcendantale elle-même ou, en d’autres
termes, quelle est sa modalité ? Et il lui semble que Kant, faute de s’être
explicitement posé la question, a commis sur ce point une erreur qui lui a en
partie fait perdre le bénéfice de ses découvertes et l’a conduit à se méprendre
sur leur signification véritable. Il n’a, selon Fries, pas rigoureusement distingué
entre la connaissance transcendantale (qui est une connaissance de connaissances) et son objet, c’est-à-dire la connaissance
a priori à laquelle elle se rapporte,
ce qui l’a conduit à tenir la connaissance transcendantale pour une connaissance
elle-même
a priori et à méconnaître ainsi sa nature psycho-empirique. Ce
préjugé selon lequel la connaissance transcendantale devrait elle-même être
a
priori est ce que Fries appellera dans son
opus magnum de 1807, la
Neue Kritik
der Vernunft, le « préjugé du transcendantal »
[3].
N’est-ce pas, du reste, ce même préjugé qui est implicitement présent dans
la définition que donne Kant de la logique transcendantale ? Celle-ci se distingue
en effet de la logique formelle en ceci, nous dit Kant, qu’elle contient non pas
des jugements analytiques mais des jugements synthétiques
a priori. Mais elle
doit également, précise Kant dans la
Critique, « rechercher l’origine de nos
connaissances des objets, en tant qu’elle peut être attribuée aux objets »
[4], autrement dit nous apprendre l’origine des jugements synthétiques
a priori. Or on
peut se demander si ce n’est pas là lui assigner deux tâches contradictoires. En
effet, de deux choses l’une : ou bien la logique transcendantale contient elle-même les principes métaphysiques (synthétiques
a priori), ou bien elle en
recherche l’origine. Dans le premier cas ces jugements synthétiques
a priori
constituent le
contenu de la logique transcendantale, dans le second cas ils en
sont l’
objet.
Bref, Fries estime que c’est à cette confusion du
contenu et de l’
objet de la
critique qu’il faut imputer la confusion, chez Kant, du transcendantal et de l’
a
priori, autrement dit ce « préjugé du transcendantal », qui est selon lui la forme
spécifique que prend dans la
Critique de la raison pure le préjugé dogmatique
classique de la preuve qu’il définit comme le « préjugé du caractère suffisant
des formes logiques et de la preuve pour garantir la vérité et la certitude en
philosophie »
[5]. De fait, s’il incombait à la connaissance transcendantale de
fournir une preuve des connaissances métaphysiques, elle devrait alors effectivement contenir les principes suprêmes de cette connaissance métaphysique et
elle serait elle-même une connaissance rationnelle
a priori. Mais si la critique
de la raison – dont la tâche est de connaître quelles connaissances
a priori,
c’est-à-dire métaphysiques, nous possédons – était elle-même une telle discipline
a priori, c’est-à-dire une métaphysique, elle exigerait à son tour une
critique de ses propres principes ou, en d’autres termes, une méta~méta~métaphysique ; et la critique de la raison serait alors condamnée à une régression à
l’infini (ou à un diallèle selon la forme que l’on donne à l’argument).
Or la présupposition erronée tient ici, pour Fries, à l’idée que les principes
métaphysiques devraient être prouvés. Et il estime que, en dépit de la distinction
établie dans la
Critique de la raison pure entre preuve logique et déduction,
Kant a cependant « pris la déduction philosophique pour une sorte de preuve
qu’il a appelée preuve transcendantale » et qu’il a donné à sa déduction transcendantale la forme d’une preuve logique à partir du principe suprême de tous
les jugements synthétiques
a priori, le « principe de la possibilité de l’expérience », condamnant par là-même sa déduction au cercle logique qui menace
toute tentative de ce genre
[6].
Quoi qu’il en soit, la critique de la raison va bien avoir, chez Fries, pour
tâche de justifier
(begründen) les principes métaphysiques (par exemple le principe de causalité), mais cette justification ne va plus consister à les prouver
mais à présenter, exhiber ou montrer – le mot allemand est ici
aufweisen – ce
qui les fonde. Et montrer ou exhiber la connaissance
a priori qui fonde un
jugement ne signifiera pas pour autant que la procédure par laquelle cette
connaissance est montrée ou exhibée soit elle aussi une connaissance
a priori.
Fries juge bien au contraire que seule une démarche psycho-transcendantale est
en mesure d’atteindre les fins qui sont celles de la Critique. Et c’est de là que
procèdent cette lecture et cette réinterprétation anthropologique (ou psychologique) de la critique à laquelle Fries va devoir sa réputation de psychologiste
et son discrédit. Contre cette accusation de psychologisme, les successeurs de
Fries
[7] feront valoir que si la critique, chez Fries, déduit bien les principes
métaphysiques au moyen d’une science empirique de l’expérience interne, la
validité des principes n’est toutefois pas elle-même fondée sur l’expérience. La
déduction contient certes une preuve. Mais cette preuve n’est pas celle du
principe, elle est seulement la preuve qu’une proposition donnée est effectivement un principe. Ou encore : la critique prouve l’énoncé psychologique (donc
empirique) que la connaissance exprimée par une proposition métaphysique
donnée est bien une connaissance de notre raison. Ce que Fries exprime ainsi :
« Le principe, selon lequel tout changement a une cause est métaphysique, mais
le fait de savoir que ce principe se trouve dans notre entendement et comment
il doit être appliqué est transcendantal et la critique de la raison se distingue
précisément de la philosophie elle-même en ceci qu’elle contient la connaissance
transcendantale tandis que la connaissance logique et métaphysique appartient
à la philosophie »
[8].
Fries pense donc qu’on ne peut rendre justice à la démarche critique de Kant
qu’à condition de la débarrasser de la forme dogmatique (ou néodogmatique)
que lui a conférée notamment la « Déduction transcendantale ». La méthode
critique authentique est, selon lui, une méthode régressive ou analytique qu’il
oppose à la méthode dogmatique, progressive ou synthétique ; et il voit l’expression la plus pure de cette méthode dans le texte de Kant de 1763, la
Recherche
sur l’évidence des principes de la théologie naturelle et de la morale. Dans ce
texte, Kant oppose la démarche mathématique, synthétique et progressive et la
démarche philosophique, analytique et régressive et il défend l’idée d’une analogie entre la méthode elle-même régressive, par laquelle le physicien remonte
des faits fournis par l’expérience à la règle sous laquelle ils sont compris, et la
méthode philosophique. Or Fries estime que Kant n’a pas toujours su rester
fidèle à cette démarche et qu’il a succombé à la tentation dogmatique d’imiter
la méthode progressive du mathématicien. Quoi qu’il faille penser de ce jugement de Fries en ce qui concerne Kant, il est pour le moins certain que le
tournant spéculatif qui s’amorce très vite après Kant, d’abord avec Reinhold
contre qui Fries polémique
[9] puis avec d’autres, se caractérise, dans une large
mesure, par une tendance « constructiviste » qui tourne effectivement le dos à
la démarche régressive et qui, en reconstruisant le système de la philosophie
transcendantale à partir d’un premier principe – que ce soit le
Vorstellungsvermögen de Reinhold ou quoi que ce soit d’autre –, prétend comprendre Kant
mieux qu’il ne s’était lui-même compris. Et c’est au moins autant contre ce
Kant néodogmatique revisité par Reinhold et quelques autres que contre l’auteur
de la
Critique de la raison pure lui-même que Fries s’inscrit en faux.
Mais quel doit donc être, dans ces conditions, le rapport de la critique au
système des connaissances métaphysiques ? Il n’y a, selon l’Essai de 1798, que
trois possibilités : 1. soit les principes métaphysiques sont dérivés d’une autre
science systématique. Ils sont alors des théorèmes et sont prouvés selon la voie
progressive; 2. soit ils sont prouvés régressivement, par induction du particulier
au général; 3. soit enfin ils ne peuvent pas être prouvés mais peuvent seulement
être « montrés ».
La première solution est impossible. Les principes métaphysiques sont en
effet les jugements synthétiques a priori les plus généraux : s’ils pouvaient être
prouvés à partir d’une autre science, cette science ne pourrait pas être une
science a priori purement rationnelle (puisque les principes métaphysiques sont
dans cet ordre de connaissance ce qu’il y a de plus élevé) mais seulement une
science empirique. Et la certitude apodictique que requièrent les principes métaphysiques ne saurait être conclue à partir de là.
La deuxième solution est également exclue. S’il nous arrive de conclure du
particulier au général, cette démarche ne vaut que pour les connaissances empiriques et suppose déjà la validité de principes universels ; en d’autres termes,
toute induction exige pour être valide un principe d’induction qui ne peut pas
lui-même être fondé de manière inductive et les principes rationnels ou métaphysiques ne peuvent pas être prouvés par un raisonnement inductif, puisque
tout raisonnement inductif légitime les présuppose déjà.
Si les deux premières solutions sont exclues, il ne reste plus que la troisième :
les principes métaphysiques ne peuvent pas être prouvés, ils ne peuvent qu’être
montrés (
aufgewiesen). Cette démarche régressive distincte de l’induction et
que Fries appelle également spéculation va donc être la méthode de justification
des principes propre à la nouvelle déduction, non plus transcendantale mais
psychologique ou subjective. Tandis que l’induction procède par preuves et
aboutit à des théorèmes mais ne peut jamais remonter aux principes qu’elle
présuppose déjà, la spéculation, qui procède par analyse, va pouvoir montrer la
validité d’une loi à partir d’un unique exemple, en ce sens qu’elle « fait reconnaître quelles lois sont déjà présupposées dans une assertion déterminée »
[10].
Après avoir souligné que c’est par une démarche de ce genre que Kant a
obtenu son principal résultat dans la
Critique de la raison pure, où « le système
de tous les concepts fondamentaux de la spéculation philosophique pure se
laisse montrer à partir du fil conducteur des formes logiques du jugement et
des formes du raisonnement »
[11], Fries juge que Kant a méconnu la vraie signification de ses propres découvertes en croyant, encore une fois, prouver quand
il ne faisait que montrer : « en réalité les preuves transcendantales de Kant ne
prouvent pas que dans la nature toute substance persiste, que tout changement
a une cause, que tout ce qui est simultané est dans une action réciproque, mais
elles montrent (
zeigen) seulement que la raison humaine a besoin de présupposer
la vérité de ces lois, si elle veut porter des jugements sur les phénomènes en
tant que liés dans un tout de l’expérience. Bien comprise, cette considération
est donc seulement de nature psycho-anthropologique »
[12].
D’une manière générale Fries juge que le préjugé de la preuve trahit une
incompréhension du principe de raison. On raisonne, selon lui, généralement
ainsi : 1. toute connaissance doit avoir sa raison suffisante; 2. prouver signifie
dériver une connaissance de ses raisons ; 3. toute connaissance doit donc pouvoir
être prouvée. Or les deux prémisses du syllogisme sont fausses ainsi que sa
conclusion
[13].
Prouver ne signifie en effet pas dériver une connaissance d’une autre mais
seulement un jugement d’un autre et l’exigence de tout devoir prouver n’exprime
que la confusion entre connaissance et jugement. Car pour Fries – dont c’est
une des thèses cardinales – toute connaissance n’est pas un jugement : seule
l’est cette forme spécifique de connaissance qu’est la connaissance réfléchie,
c’est-à-dire la connaissance d’entendement ou encore connaissance par
concepts.
Mais si toute connaissance n’est pas un jugement, tout jugement n’est pas
non plus une connaissance. Considéré en lui-même, un jugement est d’abord
une liaison problématique de concepts susceptible d’être effectuée d’une infinité
de manières. Et pour devenir une connaissance, le jugement n’en reste pas là.
Il ajoute une assertion à cette représentation simplement problématique : il élève
une prétention à la vérité. D’où la nécessité pour le jugement de justifier son
assertion en la ramenant à une autre connaissance. Aussi le jugement est-il
toujours une connaissance médiate qui a sa raison ou son fondement (Grund)
dans une autre connaissance qu’il répète : et c’est l’accord du jugement avec
cette connaissance qui le fonde qui est sa justification (Begründung). Mais cela
ne signifie ni que toute connaissance exige une justification ni que toute justification soit une preuve.
La difficulté est alors la suivante : si prouver un jugement signifie toujours
le ramener à un autre jugement selon les procédures logiques, qu’en est-il de
ces jugements premiers que sont les principes logiques ou métaphysiques ? Il
ne saurait ici être question de quelque preuve que ce soit sous peine de tomber,
comme nous l’avons vu, dans une régression à l’infini ou un cercle. Mais en
tant qu’ils sont des jugements, autrement dit des connaissances médiates, les
principes ont néanmoins besoin d’être justifiés, c’est-à-dire ramenés à une autre
connaissance. Ils doivent par conséquent être fondés sur des connaissances qui
ne soient pas à leur tour des jugements mais des connaissances immédiates.
Comme on le voit, si la critique friesienne du préjugé dogmatique de la preuve
a pour conséquence que les principes logiques et métaphysiques ne peuvent pas
être prouvés, cela ne signifie aucunement qu’il soit impossible de les justifier
mais plutôt qu’il doit exister, à côté de la procédure logique de la preuve,
d’autres manières de justifier nos connaissances.
La perception fournit bien sûr l’exemple le plus simple d’une telle justification
distincte de la preuve. Si je dis que le soleil brille, j’énonce un jugement qui
n’est pas susceptible d’être prouvé, puisque seul un énoncé et non un fait peut
prouver un autre énoncé. Je ne peux, par conséquent, justifier mon affirmation
qu’en renvoyant au fait de la perception lui-même c’est-à-dire en montrant la
connaissance immédiate donnée dans l’intuition sensible – connaissance immédiate qui n’a pas besoin d’être justifiée, ce qui serait de toute façon une tâche
impossible, car comment savons-nous que le soleil brille, si ce n’est par la
perception que nous en avons ? Je ne connais l’objet (le soleil qui brille) que
par la connaissance (la perception sensible du soleil) et je n’ai bien sûr aucun
moyen de me donner l’un indépendamment de l’autre pour pouvoir ensuite les
comparer. Je peux tout au plus comparer mes intuitions sensibles entre elles,
par exemple toucher la table que je vois devant moi pour confirmer le témoignage de mes yeux. Mais ce moyen – le seul dont je dispose – pour m’assurer
que l’objet est bien réel et que je ne suis pas victime d’une illusion ne me fait
pas sortir de ma représentation pour la comparer à l’objet lui-même : je ne
compare jamais que des représentations à d’autres représentations, des intuitions
à d’autres intuitions et la comparaison elle-même ne peut s’opérer et avoir un
sens que sur la base d’une confiance en soi de la connaissance sensible. Pour
Fries, l’intuition sensible est donc à elle-même « le propre témoin de sa vérité
et je ne peux savoir quelque chose de l’existence d’objets réels que dans la
mesure où je [lui] fais confiance »
[14].
Mais les choses se compliquent avec les connaissances synthétiques a priori.
Car nous ne pouvons pas justifier nos principes logiques ou métaphysiques
comme nous justifions nos jugements de perception, c’est-à-dire en appeler à
l’intuition (pour Fries, comme pour Kant, nous n’avons pas d’autre intuition
que l’intuition sensible et ne saurions, par conséquent, avoir aucune connaissance immédiatement claire des principes métaphysiques).
Ne sommes-nous pas alors ramenés à l’alternative du dogmatisme ou du scepticisme ? Car, si aucun jugement métaphysique ne peut être justifié en montrant
l’intuition qui lui correspond, quelle issue avons-nous, si ce n’est chercher en vain
à les prouver (rationalisme dogmatique) ou se résigner à ce qu’ils ne le soient
jamais, après avoir pris acte du cercle logique ou de la régression à l’infini auxquels conduit inévitablement cette tentative (scepticisme) ?
En réalité, cette manière de circonscrire le problème trahit encore un présupposé implicitement présent dans le « préjugé de la preuve » : le présupposé selon
lequel toute connaissance immédiate serait intuitive. En effet, si toute connaissance immédiate était intuitive, alors tout ce qui échapperait à l’intuition relèverait de la connaissance médiate, donc de la preuve. Et les vérités métaphysiques, qui ne sont pas intuitives, ne pourraient par conséquent être fondées que
sur des preuves ; à moins d’adopter une position que Fries qualifie de mystique
et de se réfugier dans la fiction d’une intuition intellectuelle, fiction qui est elle
aussi, à sa manière, le produit de la croyance au caractère intuitif de toute
connaissance immédiate.
La solution friesienne du problème va ici reposer sur l’affirmation atypique
dans l’histoire de la philosophie de l’existence en nous d’une connaissance
rationnelle immédiate non intuitive
. De même que nous justifions nos jugements
de perception en montrant ou en présentant la connaissance immédiate intuitive
(la perception) qu’ils répètent ou expriment, de même Fries se propose-t-il de
justifier les jugements métaphysiques fondamentaux, comme le principe de
causalité, en montrant la présence
de fait dans notre raison d’une connaissance
immédiate non intuitive de notre raison qu’ils ne font eux aussi que répéter. Il
est essentiel de souligner ici que l’analogie consiste en ce que, dans un cas
comme dans l’autre, la connaissance immédiate est un fait ultime dont il serait
absurde de chercher une justification (transcendantale), à moins de se méprendre
sur les tâches de la philosophie et d’oublier qu’elle sert, selon le mot de Fries,
« à protéger nos jugements contre l’erreur et non pas à transformer une maison
de fous en Académie des sciences »
[15]. Exiger une justification de la « vérité
transcendantale » de notre connaissance, entendue au sens de son accord avec
son objet, c’est en effet 1. demander l’impossible, puisque cela supposerait que
nous puissions sauter « hors de notre connaissance » ou, selon l’expression de
Frege, « sortir de notre propre peau »; c’est 2. se proposer une tâche inutile
dans la mesure où l’accord entre notre connaissance et son objet est, pour Fries,
« la présupposition immédiate de toute raison connaissante »
[16]. Chez Fries
l’objectivité n’est pas conçue comme une propriété qui viendrait s’ajouter après
coup et de l’extérieur à nos représentations pour leur conférer le statut de
connaissances, mais c’est une qualité intrinsèque de ce que nous appelons
connaissance. Dans un texte de la
Neue Kritik, Fries explique que « chacun ne
peut apprendre que de sa propre conscience ce que signifie se représenter ou
connaître quelque chose » et que l’on pourrait tout aussi peu expliquer ce qu’est
la connaissance à quelqu’un qui ne le saurait pas qu’expliquer à un aveugle ce
qu’est le rouge ou le vert
[17]. On pourrait dire que pour Fries connaître est une
qualité du sens interne au même titre que la couleur est une qualité du sens
visuel.
On voit ainsi que pour Fries la connaissance n’est pas un problème mais un
fait : « La connaissance est un fait immédiat de ma vie interne qui ne peut pas
d’abord être établi par des raisons et ma conscience de la vérité repose seulement
sur la confiance en soi de la raison (
Selbstvertrauen der Vernunft) »
[18]. Et c’est
ce principe de la confiance en soi de la raison (analogue au principe de la
confiance en soi de la connaissance sensible) qui va devenir chez Fries le
principe transcendantal suprême qui se substitue au principe kantien de la possibilité de l’expérience et qui rend possible la déduction.
Mais si on ne peut disposer d’une théorie satisfaisante de la justification qu’à
condition d’avoir fait justice du préjugé de la preuve, une telle théorie de la
justification serait bien sûr incomplète si elle ne rendait pas compte des procédures de justification mises en Å“uvre par les sciences empiriques, la question
étant d’autant plus importante dans le contexte qui nous intéresse que c’est
précisément, nous l’avons vu, à une science empirique – la psychologie – que
Fries s’en remet en ce qui concerne le programme de la Vernunftkritik.
Or c’est à cette tâche d’une théorie générale de la justification que s’emploie
Fries dans son
System der Logik (1811) qui comporte notamment une théorie
de l’induction qui sera l’objet d’un développement systématique, en étroite
liaison avec des travaux d’histoire des sciences, chez son élève et successeur,
E.F. Apelt (1812-1859), auteur d’une
Theorie der Induktion
[19] (1854).
Si l’induction peut être de forme
catégorique (c’est-à-dire conclure que ce qui
est vrai des parties d’un tout est également vrai du concept de ce tout), et si ce
type d’induction (catégorique) peut être soit complet (lorsqu’on a pu envisager
tous les cas possibles sans exception) soit incomplet dans le cas contraire, c’est
toutefois l’induction de forme
hypothétique qui représente bien sûr le problème
méthodologique ou épistémologique intéressant et c’est elle par conséquent qui
nous arrêtera ici. Cette induction hypothétique conclut selon la règle : « si toutes
les conséquences d’un principe se trouvent réalisées, alors le principe lui-même
l’est; s’il en manque une seule, alors le principe lui-même n’est pas réalisé »
[20].
Elle est, note Fries, le type même du raisonnement en usage dans les sciences de
la nature. Les deux exemples classiques en sont, selon lui, l’induction qui a
permis à Kepler de découvrir la nature elliptique de la trajectoire de Mars et celle
grâce à laquelle Newton a établi la loi de la gravitation.
Mais d’un point de vue strictement logique, ces inductions, qui concluent
d’un nombre fini de cas ou de conséquences à l’universalité d’une règle ou d’un
principe, doivent toutefois être comptées parmi les
inductions incomplètes. D’où
le problème de Hume : comment nos expériences, qui pour nombreuses qu’elles
soient, sont toujours en nombre fini, peuvent-elles conférer une validité objective
à nos théories universelles ? L’originalité de la solution proposée par Fries est
constituée par une théorie des probabilités dont les principes généraux formulés
dans le
Système de logique seront repris et développés en 1842, dans un Essai d’une critique des principes du calcul des probabilités
[21].
La question est ici : si l’induction incomplète conclut, bien que nous n’ayons
pas connaissance de tous les membres de la disjonction, que vaut alors sa
conclusion, ou encore, quel est son degré de probabilité, puisqu’on appelle
probable une connaissance qui, bien qu’elle ne présente pas une entière certitude, a toutefois pour elle des arguments ou des raisons ; « car, dans toute
probabilité, nous comparons une affirmation à ses raisons (
Gründe) et, sans
pouvoir les trouver toutes, nous découvrons toutefois des raisons prépondérantes
(
überwiegende Gründe) »
[22].
Tandis que la preuve logique
stricto sensu exige que nous partions de prémisses complètes, « le raisonnement de probabilité se contente en revanche de
la connaissance d’une partie seulement de l’extension pour oser (
wagen) tirer
une conclusion »
[23]. Le problème de l’induction s’énonce donc : qu’est-ce qui
peut, dans certains cas, nous donner le droit de conclure, ou d’oser conclure,
alors que nous sommes parfaitement conscients que nos prémisses sont incomplètes et que toutes les conditions pour conclure ne se trouvent pas réunies ?
Il est clair que lorsque la faculté de juger manque de raisons objectives pour
conclure, elle ne peut se déterminer à le faire que pour des raisons subjectives.
Aussi un jugement de probabilité supposera-t-il deux conditions : premièrement,
un raisonnement reposant sur des prémisses incomplètes et, deuxièmement, une
incitation à nous déterminer malgré tout en sa faveur.
Mais la première condition requise pour qu’il y ait raisonnement de probabilité (à savoir que les prémisses contiennent une règle incomplète) peut elle-même s’interpréter en deux sens. Soit le raisonnement de probabilité suivant :
1. la plupart des A sont B; 2. C est A; 3. donc C est probablement B. L’incomplétude de la règle peut signifier : 1º ) que nous savons que la règle n’est
pas vérifiée dans tous les cas. Cela revient dans notre exemple à savoir que les
autres A ne sont pas B; c’est en cela que consiste, pour Fries, la probabilité
mathématique. Mais l’incomplétude de la règle peut aussi signifier : 2º ) que
nous ne savons pas si elle est vérifiée dans tous les cas (c’est-à-dire ici que
nous ignorons si les autres A sont B ou ne le sont pas); nous avons alors affaire
à ce que Fries appelle une probabilité philosophique.
Autrement dit : la probabilité mathématique conclura de la règle (incomplète)
au cas ; elle cherchera à déterminer la probabilité qu’à un événement singulier
de tomber ou non sous une règle qui comporte des exceptions. C’est à cette fin
que le calcul mathématique des probabilités mesure (d’après leur nombre ou
leur poids) les raisons favorables et les raisons contraires (Gründe und Gegengründe).
Mais il en ira tout autrement de la probabilité philosophique : alors que « le
raisonnement mathématique de probabilité détermine certes sa conclusion
comme si elle procédait d’une règle universelle, mais [que] la faculté de juger
sait que cette règle n’est pas complète et [qu’]elle est consciente de sa non
validité », le raisonnement de probabilité philosophique consiste « ou bien à
conclure directement de la pluralité des cas à l’unité de la règle et donc à
chercher à justifier la règle elle-même, ou bien à présupposer, bien que ce ne
soit pas absolument certain, que la règle est vraie de manière complète et
universelle »
[24]. Tandis que la probabilité mathématique détermine sa conclusion
seulement
comme si elle découlait d’une véritable règle, tout en sachant qu’il
ne s’agit que d’une pseudo-règle ou d’une règle incomplète, la probabilité
philosophique part des quelques cas dans lesquels nous savons que la règle
s’applique et conclut à la totalité des cas possibles, c’est-à-dire à la loi universelle. Et ces raisonnements de probabilité philosophique ne sont autres que « les
inductions, les hypothèses et les analogies ».
Il faut noter que l’incertitude qui hypothèque les conclusions n’est pas de
même nature (ou encore n’a pas la même modalité) dans les deux types de
raisonnement de probabilité. Dans le cas de la probabilité mathématique, la
décision (le jugement qui conclut) n’est qu’un pari (Wette), puisque nous sommes conscients que les événements pourraient très bien se dérouler autrement.
Dans le cas de la probabilité philosophique nous savons certes également que
le raisonnement par lequel nous concluons à la règle est imparfait, mais nous
supposons qu’il existe à coup sûr des règles universelles permettant de trancher
– règles qui nous sont simplement en partie encore inconnues pour l’instant.
Il est clair que si dans le cas de la probabilité mathématique notre conclusion
est justifiée par le poids plus ou moins lourd des arguments et des contre-arguments que nous pesons ou comptons avant d’arrêter notre jugement, rien
de tel ne peut se produire dans le cas de la probabilité philosophique, puisque
un seul contre-exemple suffirait alors à infirmer la règle universelle recherchée.
La justification de notre raisonnement est donc uniquement « la présomption
(
Präsumption) qu’il y a des lois universelles et qu’il s’agit seulement d’en
trouver les règles »
[25]; la probabilité philosophique trouve en dernier lieu sa
justification dans ce que Fries appelle une « pure croyance systématisante de la
raison » qui s’exprime dans les « maximes heuristiques » de la recherche scientifique, seules capables de fonder une démarche inductive rationnelle.
Fries observe que les théoriciens du calcul des probabilités ont souvent
confondu probabilité mathématique et probabilité philosophique : ils ont parfois
cru à tort que toute probabilité rationnelle était mathématique, alors que les
sciences offrent de nombreux exemples de probabilités qui ne peuvent pas être
exprimées par le calcul. Et ils ont ainsi conféré au calcul des probabilités, un
champ d’application beaucoup trop large en cherchant à fonder sur lui la totalité
de notre connaissance des lois de la nature. Or c’est méconnaître la leçon kantienne : si toute expérience suppose des conditions a priori de l’expérience, la
seule induction légitime est cette induction rationnelle qui ne procède pas de
l’attente des cas semblables, mais repose sur des maximes directrices ou heuristiques a priori. Ce n’est pas en énumérant les cas semblables déjà observés que
nous déterminons un événement à venir avec le maximum de certitude, mais en
le subsumant, à titre de cas particulier, sous des lois dont il est la conséquence.
Fries relève un exemple de cette confusion entre induction et probabilité
mathématique chez Laplace lorsque celui-ci explique
[26] qu’on observe 42 mouvements dans le même sens que la rotation axiale du soleil et que, si cela n’était
pas la conséquence d’un principe universel mais une simple coïncidence, chacun
des mouvements pourrait alors aussi bien s’effectuer dans un sens que dans
l’autre; qu’il y aurait donc au total autant de possibilités que de combinaisons
possibles des deux mouvements pour les 42 cas, soit plus de 4.10
12. En conséquence de quoi il y a, conclut Laplace, 4.10
12 chances contre 1 que ce mouvement soit la conséquence d’une loi universelle. Fries ne conteste pas le raisonnement de Laplace mais il juge qu’il ne s’agit là que d’une induction empirique
fondée sur la seule accumulation des cas semblables et non d’une induction
rationnelle ou scientifique. Le raisonnement de Laplace conclut certes à la
probabilité mathématique d’une cause commune de ces mouvements mais il ne
nous donne pas la moindre indication sur la nature possible de cette cause
[27].
Fries juge donc qu’abandonnée à elle-même, la probabilité mathématique ne
s’élève pas au-dessus de l’induction empirique et c’est pourquoi elle ne doit pas
être confondue avec l’authentique induction rationnelle, dont les conclusions fondées sur des maximes heuristiques relèvent de la seule probabilité philosophique.
Le premier talent du physicien ou de l’astronome sera de savoir choisir les bonnes maximes heuristiques. Et toute recherche, de manière générale, suppose que
nous sachions au préalable non seulement ce que nous cherchons mais aussi où et
comment nous devons le chercher. Appliquons ce principe à l’induction rationnelle. Que cherche-t-elle ? Elle cherche la loi dont dépend une catégorie définie de
phénomènes. Une telle recherche exige en premier lieu que nous sachions que les
phénomènes considérés sont soumis à une loi et non livrés au hasard; ainsi, le cours
des astres est soumis à une loi, tandis que le nombre des espèces vivantes à la
surface de la terre ne l’est pas. Mais cette hypothèse générale de la régularité de la
nature, ou du moins de la catégorie de phénomènes étudiés, ne suffit pas pour guider
la démarche inductive; il y faut encore quelque idée du genre de loi que l’on cherche : lorsque Kepler se propose de déterminer la figure décrite par l’orbite de Mars,
il sait déjà, indépendamment de toute induction, que les planètes ne se meuvent
pas dans le ciel au hasard ou selon leur humeur du moment mais qu’elles décrivent
autour du soleil une orbite susceptible d’être caractérisée d’après les lois de la
géométrie. Ainsi, le chercheur doit avoir dès le départ une idée du type de régularité
qu’il postule (géométrique, mécanique, téléologique, etc.) : l’induction a besoin
d’être guidée ou orientée et c’est là le rôle des maximes directrices.
Mais les maximes directrices ou heuristiques ne figurent pas elles-mêmes
dans les prémisses du syllogisme inductif, sinon ce dernier reviendrait au cas
classique de la subsomption logique (non inductive) d’un fait particulier sous
une loi universelle. Il arrive en effet fréquemment que nous soyons d’une part
en possession de règles, dont nous savons qu’elles ont une validité universelle
et d’autre part de faits, dont nous savons qu’ils obéissent à des règles sans que
nous soit pour autant connue la relation déterminée à laquelle ils sont soumis.
Dans ce cas, les règles déjà connues ne peuvent pas jouer le rôle d’un principe
constitutif déterminant, c’est-à-dire fournir une explication du phénomène, mais
peuvent néanmoins avoir une valeur régulatrice et servir de maximes heuristiques à la faculté de juger réfléchissante. Du reste le principe de causalité joue
lui-même, à sa manière, ce rôle, puisqu’il m’enjoint de chercher une cause
partout où j’observe un changement mais laisse le soin de déterminer quelle est
cette cause à l’étude spécifique du changement observé.
Les maximes heuristiques sont par conséquent les règles qui permettent de
former les syllogismes inductifs ; et de manière générale « les maximes heuristiques ne relèvent pas de la logique, mais plutôt de la nature du mode particulier
de connaissance qu’il s’agit de constituer de manière régulative »
[28]. Telles ont
été par exemple les idées de force centripète et de centre de mouvement introduites par Huygens et grâce auxquelles Newton a pu découvrir la gravitation.
On peut enfin ajouter que l’induction rationnelle et scientifique peut elle-même
prendre deux formes que Fries présente comme deux moments complémentaires
de la
Naturforschung : l’induction
stricto sensu et l’hypothèse. « La pure induction nous dit en réalité seulement que des phénomènes naturels ont lieu suivant
une loi universelle et quelle est cette loi ». Les travaux de Kepler représentent
pour Fries l’exemple classique de cette induction, car c’est « uniquement par
comparaison des observations »
[29] que Kepler a trouvé les lois du mouvement des
planètes autour du soleil. Mais cette induction ne dit pas pourquoi les phénomènes
sont soumis à cette loi, tâche qui revient à l’hypothèse. La découverte, faite par
Newton, que les lois de Kepler s’expliquaient par une force d’attraction s’exerçant
entre le soleil et les planètes correspond à ce deuxième temps de la recherche
[30].
Et si ce que Fries appelle ici hypothèse semble incarner pour lui la véritable
perfection de la science empirique
, il n’en juge pas moins que l’heureux développement de l’astronomie est à mettre au compte d’une parfaite complémentarité
entre les inductions de Kepler et les hypothèses de Newton.
En outre, il ne faut bien sûr pas oublier que, en dépit de sa fécondité, l’induction ne possède chez Fries aucune véritable autonomie et que nos inductions
ne tiennent en dernière instance leur validité que de principes qui ne sont pas
eux-mêmes établis par induction mais par cette démarche régressive distincte
de l’induction que Fries appelle la spéculation.
On peut dire que par les différents traits que nous venons d’évoquer – et
notamment par cette attention scrupuleuse au travail effectif de la science qui
n’est tout de même pas la chose du monde la mieux partagée dans l’Allemagne
philosophique des années 1800-1820 – Fries, et ce malgré tout ce qui l’apparente
par ailleurs à la philosophie spéculative de son temps, est à bien des égards plus
proche de John Stuart Mill ou de Whewell – sans doute en fait beaucoup plus
de Whewell que de Mill
[31] – qu’il ne l’est de Fichte ou de Schelling. Et à ce
titre, il a de plein droit sa place parmi ces auteurs qui constituent ce que Renato
Pettoello
[32] a appelé
un altro ottocento tedesco.
[1]
« Ueber das Verhältnis der empirischen Psychologie zur Metaphysik », paru anonymement
dans le
Psychologisches Magazin de Carl Christian Erhard Schmidt : Bd. 3, Iéna, Cröker, 1798
(Sämtliche Schriften, vol. 2, p. 251-297). L’édition de référence est : Jakob Friedrich FRIES,
Sämtliche Schriften herausgegeben von Gert König und Lutz Geldsetzer, Aalen, Scientia Verlag, 1967-1982.
[2]
Kritik der reinen Vernunft B 25 : « j’appelle
transcendantale toute connaissance qui s’occupe
en général non pas tant d’objets que de notre mode de connaissance des objets en tant qu’il est
possible en général ».
[3]
La deuxième édition (Heidelberg, Winter,1828-1831) de la
Neue Kritik porte le titre de
Neue
oder anthropologische Kritik der Vernunft. C’est à cette deuxième édition, reproduite dans les
volumes 4,5 et 6 des
Sämtliche Schriften, que renverra ici l’abréviation
NK. Sur le « préjugé du
transcendantal », cf. par exemple
NK I, p. 21.
[4]
Kritik der reinen Vernunft, B 81.
[5]
NK I, p. 12.
[6]
Le principe de la « possibilité de l’expérience » ou principe, selon lequel « tout objet est
soumis aux conditions nécessaires de l’unité synthétique du divers de l’intuition dans une expérience
possible » est « ce qui donne une réalité objective à toutes nos connaissances
a priori » (
KrV B
196-197). Or le raisonnement de Kant semble être le suivant : les principes métaphysiques (au sens
critique) étant les conditions de possibilité de l’expérience, il suffit d’admettre que l’expérience est
effectivement possible pour établir leur validité. Or, admettre une telle prémisse ne semble pas
devoir poser de problèmes, puisque nous constatons qu’il y a effectivement de l’expérience. Comme
l’expérience est un fait et que d’autre part ce qui est réel doit également être possible, les principes
de la raison pure se trouvent ainsi, semble-t-il, entièrement légitimés. Mais comme Maïmon –
envers qui Fries reconnaît sa dette – l’avait déjà remarqué, lorsque nous disons qu’il y a effectivement
de l’expérience ou que l’expérience est un fait constaté, nous ne parlons et ne pouvons assurément
parler que des « jugements d’expérience ». Il est certes hors de doute que nous portions de tels
jugements et que ceux-ci prétendent à l’objectivité. Mais peut-on pour autant tirer de la prétention
à l’objectivité une preuve de la légitimité de cette prétention ? Il nous faut bien plutôt présupposer
déjà la légitimité de cette prétention pour pouvoir conclure à la validité des principes
a priori qui
rendent les jugements d’expérience possibles. Mais pour affirmer la légitimité d’une telle prétention,
il nous faudrait la justifier et nous ne pourrions le faire qu’à partir des principes dont dépend la
validité objective des jugements. Or ce sont précisément ces principes que la déduction transcendantale entend justifier. Les principes devraient donc avoir été déjà justifiés pour que nous puissions,
dans notre raisonnement, en appeler à la réalité de l’expérience.
[7]
Nous pensons en particulier à un auteur comme Leonard Nelson (1882-1927) refondateur de
l’École friesienne au début du XX
e siècle.
[8]
NK I, p. 29.
[9]
Notamment dans son
Reinhold, Fichte und Schelling de 1803 (
Sämtliche Schriften, vol. 24).
[14]
NK I, p. XXVIII.
[18]
Geschichte der Philosophie II (
Sämtliche Schriften, vol. 19), p. 597.
[19]
Leipzig, Engelmann, 1854.
[20]
System der Logik (
Sämtliche Schriften, vol. 7), p. 184.
[21]
Versuch einer Kritik der Prinzipien der Wahrscheinlichkeitsrechnung, Braunchweig, Vieweg,
1849 (
Sämtliche Schriften, vol. 14).
[22]
System der Logik, p. 316.
[23]
Op. cit., p. 318.
[24]
Op. cit., p. 327.
[26]
Théorie analytique des probabilités, 2
e éd., Paris, Courcier, 1814, p. XIII.
[27]
System der Logik, p. 335-336.
[28]
System der Logik, p. 333-334.
[29]
System der Logik, p. 338.
[30]
System der Logik, p. 339.
[31]
La théorie de l’induction de Fries accuse nettement sa différence avec celle qu’exposera en
1843 John Stuart Mill. Alors que chez Fries et Apelt l’hypothèse est non seulement une forme de
l’induction mais en est, pour ainsi dire, l’accomplissement, Mill oppose radicalement hypothèse et
induction; pour lui, l’hypothèse n’est pas un raisonnement mais un produit de l’imagination qui
intervient seulement pour préparer l’induction : « l’hypothèse, en suggérant des observations et des
expériences, nous met sur la voie de cette preuve indépendante », et l’on peut, par exemple, dire
que chez Newton « l’hypothèse devint une vérité inductive ». Bref, Mill ne saurait en aucun cas
accorder à Fries que l’hypothèse est une forme de l’induction, pire : qu’elle en est la forme achevée.
La définition que Fries donne de l’hypothèse tomberait vraisemblablement sous le reproche que
Mill adresse à Whewell, c’est-à-dire de « confondre deux choses bien différentes, l’invention et la
preuve ». Ce qui peut du reste surprendre dans l’acception friesienne de la notion d’hypothèse
n’est-ce pas au fond ce même usage qu’en fera, quelques années plus tard, Whewell et dont Robert
Blanché écrit : « ce qui, dans la philosophie de l’induction de Whewell, a semblé paradoxal à la
plupart de ses contemporains, ce n’est pas l’idée, déjà souvent exprimée, que les découvertes de la
science expérimentale sont dues à l’emploi de l’hypothèse contrôlée par ses conséquences, c’est
l’usage nouveau, et qui leur semble aberrant, que Whewell fait du mot induction pour désigner ce
procédé » (
L’Induction scientifique et les lois naturelles, Paris, PUF, 1975, p. 14). Ce rapprochement
entre la théorie de l’induction de Fries et celle de Whewell est à demi-mot suggéré par Apelt
lorsque, présentant sa
Theorie der Induktion, il espère qu’elle puisse être cette logique de l’induction
dont Whewell a estimé qu’elle « était encore un v
Å“u pieux ». Enfin Mach, dans
Erkenntnis und
Irrtum, associera lui aussi, dans l’éloge comme dans la critique, Fries et Apelt à Whewell : il
regrettera que des chercheurs de cette envergure soient restés prisonniers du kantisme, leur reprochant, par exemple, de soutenir que Galilée a découvert
a priori le principe d’inertie et non, comme
c’est le cas, par « comparaison des cas observés ». Il est vrai que s’il est un point sur lequel la
Philosophy of Discovery de Whewell fait songer à celle de Fries et d’Apelt, c’est bien cette idée,
défendue dans la polémique avec Mill, que les principes ou axiomes sont suggérés mais non prouvés
par l’expérience. Mais, lorsque Whewell décrit la démarche inductive comme un saut qui échappe
à la méthode (
a leap which is out of the reach of method) et la fait parvenir d’un seul coup en haut
de l’escalier (
She bounds to the top of the stair at once), son concept d’induction n’évoque plus
tant cette variété de raisonnement inductif que Fries nomme hypothèse, que ce qu’il appelle spéculation et qui constitue, nous l’avons vu, une démarche heuristique bien spécifique.
[32]
L’expression est utilisée à propos de Beneke mais il nous semble qu’elle vaut aussi pour
Fries ; cf. Renato Pettoello, « Un “altro ottocento tedesco”. Storia della filosofia e ritorno a Kant
in F.E. Beneke », in
Rivista di storia della filosofia XLV (1990), 1, p. 76-106.