2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Apriorisme et psychologisme sont-ils compatibles ?
L’interprétation empiriste de la Critique de la raison pure de Beneke à J. B. Meyer
Léo Freuler
Université de Neuchâtel
Cette contribution propose une étude, à la fois historique et critique, des
controverses autour de l’interprétation empiriste ou friesienne de la Critique de la Raison
Pure dans la période de 1830 à 1870. Il s’agit de l’idée que les connaissances a priori
existent, certes, mais que leur découverte, ou la conscience que nous en avons, est a
posteriori, et par conséquent de nature psychologico-empirique.
This paper proposes a study, at the same moment historical and critical,
on the controversies about the empiricist or friesian interpretation of the Critique of
Pure Reason for the period from 1830 till 1870. It is about the idea knowledge a priori
exists, of course, but that its discovery, or the consciousness which we have of it, is a
posteriori, and consequently of psychologico-empirical nature.
1. L’INTERPRÉTATION EMPIRISTE
DE LA CRITIQUE DE LA RAISON PURE
Si l’interprétation empiriste de la
Critique de la raison pure hante déjà certains
esprits du vivant de Kant lui-même, ce n’est qu’en 1807, dans la
Neue Kritik
der Vernunft de Fries, qu’elle trouve son expression classique
[1]. Cette interprétation n’est pas « empiriste » au sens de Locke, ou de ce que Fries lui-même
appelle plus généralement « l’empirisme anglais et français », car elle ne nie
pas l’existence de connaissances
a priori, ni le mérite de Kant d’en avoir établi
l’existence. Kant, écrit Fries, « a montré l’existence, dans notre esprit, en tant
que fait, d’une conscience d’universalité et de nécessité qui, d’après ces prémisses [de l’empirisme anglais et français], devrait être absolument impossible »
[2]. Définissez donc l’empirisme d’une doctrine qui nie l’existence de
connaissances
a priori, et vous devez ranger Fries du côté de l’apriorisme
kantien. Mais niez ensuite que le transcendantalisme soit une doctrine selon
laquelle les conditions transcendantales de l’expérience sont
a priori, et vous
aurez défini l’interprétation empiriste. Dans l’esprit de Fries, en effet, la connaissance transcendantale n’est précisément
pas une espèce de connaissance
a
priori, et toute l’erreur de Kant a été de croire le contraire. Cette connaissance
est de nature « psychologico-empirique », et Fries estime que lorsque Kant parle
de connaissance transcendantale, il songeait en fait (
eigentlich) à la connaissance
psychologique, ou mieux anthropologique, par laquelle nous comprenons
« quelle connaissance
a priori possède notre raison, ou comment elle y naît
(
entspringt) »
[3].
Cette conclusion, on le voit, ne peut manquer de donner un tour « psycho-logiste » à la Critique de la raison pure, bien qu’il ne puisse s’agir, en l’occurrence, d’un « psychologisme » tout à fait ordinaire. Fries en effet ne peut pas
vouloir songer à un « psychologisme » qui consisterait à fonder toutes nos
connaissances sur l’expérience, puisque cela le placerait inévitablement dans la
mouvance de Locke. Le conflit classique entre empirisme et rationalisme, il l’a
définitivement tranché en faveur de Kant, en accordant l’existence de connaissances a priori qui sont d’origine rationnelle. Il y a donc une première question,
ou quaestio facti, qui concerne l’existence des connaissances a priori, et à
laquelle Fries répond par l’affirmative : existe-t-il ou possédons-nous des
connaissances a priori ? Or l’interprétation empiriste répond à une question
différente, qui ne concerne plus l’existence, mais la connaissance des connaissances a priori. Car en effet, comment savons-nous ou découvrons-nous que
nous possédons des connaissances a priori ? Cette deuxième question portant
sur la connaissance de ces connaissances, elle se distingue de la première par
son caractère métacognitif. Tout comme la première, en revanche, elle est susceptible d’une réponse aprioriste et d’une réponse empiriste. Il se peut en effet
que tout ce que nous connaissons de nos connaissances a priori ne soit, à son
tour, qu’une connaissance a priori, mais il se peut aussi que ce que nous
connaissons de nos connaissances a priori ne soit qu’une connaissance empirique. La première réponse peut être qualifiée d’aprioriste, tandis que la
deuxième correspond à l’interprétation empiriste de la critique de la raison pure.
Qu’on prenne donc soin de distinguer la question factuelle et la question
métacognitive de l’empirisme ou du psychologisme. L’empirisme de Fries n’est
pas de l’empirisme à la Locke, mais il est très précisément au problème métacognitif de la connaissance a priori ce que l’empirisme de Locke est à la quaestio
facti de cette même connaissance. Effacez ces distinctions, et l’interprétation
empiriste sombre inévitablement dans la farce philosophique. Mais posez-les,
et elles soulèvent un vrai problème philosophique. Car en effet, comment Kant
a-t-il découvert les éléments a priori de la connaissance ? Si ces éléments
existent, alors ce sont des faits, et si ce sont des faits, il a dû en observer
l’existence par une sorte d’expérience interne, car d’après sa propre doctrine,
un fait ne se déduit pas tout simplement de concepts. Or s’il a dû observer ces
faits par une sorte d’expérience interne, et donc par un acte de psychologie
empirique, on ne voit plus comment la connaissance « transcendantale » pourrait
rester a priori. Voilà comment Fries a ajouté une nouvelle crux interpretationis
à toutes celles dont la doctrine kantienne avait déjà chargé sa postérité, et à
n’en pas douter cette difficulté, parce qu’elle secoue les fondements même du
criticisme, avait de quoi alimenter des controverses.
La somme de ces controverses reste à écrire, et je voudrais contribuer ici à
en éclairer quelques éléments dans ce qu’on peut considérer comme le deuxième
grand âge du postkantisme, celui qui s’étend sommairement de la mort de Hegel
jusqu’au Kant de Cohen. Le problème de Fries y revient avec régularité, au
détour d’un traité d’histoire de la philosophie, ou au cÅ“ur d’un traité philosophique proprement dit. Parfois on cite Fries, parfois on ne le cite pas, mais on
pose toujours le même genre de problème. Selon Kant, dit-on, nous possédons
des connaissances a priori. Mais comment savait-il que nous les possédons ?
Les uns jugent que cette découverte doit être a priori, le psychologisme au sens
de Fries et l’apriorisme de Kant étant contradictoires. C’est l’interprétation
anticompatibiliste et aprioriste, qu’on peut rencontrer chez Kuno Fischer ou
Otto Liebmann. D’autres sympathisent avec le point de vue empiriste et
concluent que la découverte des éléments a priori de la connaissance est de
nature psychologique et inductive, l’apriorisme kantien et le psychologisme
friesien étant compatibles. La controverse a même l’élégance de nous avoir
laissé un sceptique, qui rejette à la fois l’un et l’autre, le point de vue aprioriste
et le point de vue empiriste. Il n’en faut pas davantage, assurément, pour que
le débat apparaisse moins comme un moment chronologique du passé kantien,
que comme une contribution systématique à un problème philosophique touchant la nature et l’origine mêmes de nos connaissances.
2. LES APRIORISTES ANTICOMPATIBILISTES
a. L’argument de la commune mesure chez Mirbt
L’un des points les plus remarquables de la controverse fait son apparition dans les années 1840, chez Ernst Sigismund Mirbt, professeur à Iéna et
auteur d’une histoire de la philosophie allemande depuis Kant. Mirbt commence par rappeler ce que personne n’a jamais songé à nier, à savoir que la
critique de la raison n’est pas un « essai lockien ». Elle ne cherche pas, dit-il,
à déterminer « l’histoire de la naissance temporelle » de la connaissance
rationnelle, mais les « conditions formelles de toute connaissance synthétique »
[4]. Or Mirbt, dans l’esprit authentique du problème de Fries, ne cherche
pas à savoir
quelles sont précisément ces conditions formelles de la connaissance synthétique qu’on peut trouver comme résultat de la recherche. Il voudrait savoir comment la
recherche elle-même est possible, et il conclut qu’elle
ne saurait être empirico-psychologique (
empirisch-psychologisch), car dans ce
cas, elle ne livrerait qu’une collection de manifestations empiriques de la
raison. La recherche doit être
psychologico-transcendantale (
transzendental-psychologisch), c’est-à-dire découvrir et présenter le caractère
a priori de la
raison. Une telle recherche, précise Mirbt, ne saurait rester au point de vue
de la « simple observation de soi », mais elle doit s’élever jusqu’au « fondement de sa possibilité »
[5]. Il en est ainsi parce que l’observation de soi, c’est
de l’expérience. Or l’expérience « ne peut me donner que de l’expérience »
[6],
ce qui signifie qu’elle ne peut jamais « donner » de la
non-expérience, et par
conséquent de l’
a priori.
Le raisonnement de Mirbt, on le voit, s’appuie en deuxième prémisse, ou
dans sa mineure, sur le principe de ce que Martial Gueroult avait appelé l’
axiome
de la commune mesure, selon lequel une chose d’une certaine nature ne saurait
provenir que d’une autre chose de même nature
[7]. De même que l’être ne saurait
provenir que de l’être, et non pas du néant, ainsi l’expérience ne saurait-elle
provenir que de l’expérience, tandis que, symétriquement, le non-empirique ne
saurait provenir que du non-empirique, et non pas de l’empirique. Une recherche
empirique ne « donne » jamais que des lois empiriques, de sorte « que la découverte des principes
a priori ne saurait être l’
œuvre de la simple observation de
soi (
blosse Selbstbeobachtung) et de l’induction »
[8].
Mirbt ne veut pas dire, par là, que cette découverte des principes
a priori se
passe de
toute observation de soi et de toute description des phénomènes psychologiques. Toute philosophie « consciente d’elle-même », déclare-t-il, commence bel et bien avec une « contemplation, par le regard de sa propre observation tourné vers l’intérieur, de l’esprit humain qui se manifeste (
kundgebenden) dans l’expérience. Puisqu’en effet nous ne pouvons prendre notre
point de départ que de ce qui est donné en nous ou en-dehors de nous dans
l’expérience, une critique se fondant sur un examen de la raison par la connaissance de soi devra, elle aussi, commencer par là »
[9]. Cependant cette nécessité
de l’observation de soi n’est pas le début d’une
induction. Elle est le point de
départ d’une
abstraction
[10], et l’abstraction n’est rien d’autre, en l’occurrence,
que ce qu’on appelle d’ordinaire la méthode
analytique ou régressive, qui est
propre au criticisme aussi bien qu’au dogmatisme. Procéder par abstraction ne
signifie pas
dériver des connaissances générales de connaissances singulières,
mais
remonter du singulier à l’universel, ou de la conséquence au principe, en
décomposant le singulier donné au départ
[11].
En 1870, dans sa longue étude sur la « psychologie de Kant », Jürgen Bona
Meyer jugera que Mirbt, « en un sens tout à fait analogue à ce qu’on trouve
chez Fries », a blâmé le préjugé transcendantal de Kant, ainsi que sa négligence
du fondement empirique, psychologique de la critique de la raison
[12]. Ce jugement est assez compréhensible si on connaît l’empressement avec lequel Meyer
voudrait défendre le point de vue de Fries. Comment cependant a-t-il pu ne pas
voir que le point de vue de Mirbt n’a rien qui permette de le ranger dans le
camp empiriste ? Sans doute Mirbt parle-t-il d’une recherche
psychologico-transcendantale, mais il suffit de lire son texte pour comprendre qu’il utilise
l’adjectif
transcendantal par opposition à l’adjectif
métaphysique, dans le but
de caractériser la méthode critique par opposition à la méthode
dogmatique
[13].
Dans son esprit, la méthode « psychologique » de la critique n’est rien d’autre
que l’analytique de la raison telle que Kant lui-même l’entend par opposition
au dogmatisme de la raison
[14]. Aussi ne rejette-t-il pas le « psychologique » en
tant qu’il s’oppose au « métaphysique », mais seulement en tant qu’il s’oppose
au « transcendantal », et par conséquent au sens du
psychologico-empirique.
Pour Mirbt, la connaissance transcendantale
ne peut pas être empirique, et elle
ne peut l’être parce que « l’expérience ne saurait donner que de l’expérience ».
Il est aprioriste et anticompatibiliste parce qu’il croit au principe de la commune
mesure, et Meyer semble, ou a fait semblant de n’en avoir rien remarqué.
Cette négligence est d’autant plus regrettable que, à n’en pas douter, le
principe de la commune mesure soulève d’étonnantes difficultés. Supposez
d’abord, avec Mirbt, que seule de l’expérience puisse provenir de l’expérience,
ou seulement de l’a posteriori de l’a posteriori, et posez ensuite, avec Kant
lui-même, que tout ce qui est a posteriori est contingent. Il s’ensuit que si la
découverte de l’a posteriori est a posteriori, elle est contingente, et par conséquent telle que son contraire n’implique aucune contradiction, ou est possible.
Or le contraire d’une découverte a posteriori, c’est une découverte a priori, de
sorte que la thèse selon laquelle seule une découverte a posteriori de l’a posteriori est possible, se réduit elle-même à l’absurde. Une découverte a posteriori
de l’a posteriori n’est possible à moins qu’une découverte a priori de l’a
posteriori ne soit possible, elle aussi, la position de l’une impliquant nécessairement la position de l’autre. La conséquence est inévitable dès lors que tout
ce qui est a posteriori est contingent, et dès lors que tout ce qui est contingent
est tel que son contraire n’implique aucune contradiction.
Mais il y a pire, car si la thèse de Mirbt, par sa propre réduction à l’absurde,
démontre la possibilité de la thèse adverse, cette possibilité à son tour ne peut
qu’avoir pour conséquence de démontrer l’impossibilité de la thèse de Mirbt
elle-même. Admettez en effet, comme il résulte de la réduction à l’absurde,
qu’une découverte a priori de l’a posteriori est possible, et posez ensuite, avec
Kant lui-même, que tout ce qui est a priori est nécessaire. Il s’ensuit que si la
découverte de l’a posteriori est a priori, elle est nécessaire, et par conséquent
telle que son contraire implique contradiction. Or le contraire d’une découverte
a priori, c’est une découverte a posteriori, de sorte qu’il est impossible que l’a
posteriori puisse être découvert de manière a posteriori.
Posez donc avec Mirbt que l’a posteriori ne saurait qu’être découvert de
manière a posteriori, et vous commencerez par admettre la possibilité de ce
que vous vouliez nier, tandis que vous finirez par nier la possibilité de ce que
vous vouliez affirmer. On présupposait que seule une découverte a posteriori
de l’a posteriori est possible, et cette présupposition a pour conséquence nécessaire, par la simple application de l’un des deux critères kantiens de l’a posteriori, que seule une découverte a priori de l’a posteriori est possible. J’appelle
cela le paradoxe de Mirbt, et je constate qu’il ruine entièrement cette première
tentative de réfutation de l’interprétation empiriste. Elle ne démontre rien contre
la possibilité d’une découverte a posteriori de l’a priori, et tout contre celle
d’une découverte a posteriori de l’a posteriori, de cela même dont elle croyait
pouvoir se servir contre l’interprétation empiriste.
b. L’apriorisme de Fischer
Comment donc les aprioristes pourraient-ils prendre en défaut cette interprétation empiriste, à supposer que la voie de la commune mesure doive se retourner
contre eux-mêmes ? À vrai dire, il reste encore une autre possibilité, qui consiste
à raisonner par la commune mesure non pas du côté de l’a posteriori, mais du
côté de l’a priori. Mirbt, on l’a vu, n’applique ce principe qu’à ce qui est
empirique, sans avoir songé, ou du moins explicitement affirmé, qu’il peut l’être
aussi à l’a priori. Dans ce cas, il dirait que seule de la non-expérience peut
provenir de la non-expérience, ou que, en d’autres termes, une découverte a
priori ne saurait découvrir que des choses a priori, ou que ce qui est a priori
ne saurait être découvert de manière a posteriori. Or c’est précisément la conclusion qui caractérise les deux principales doctrines antifriesiennes des années
1860, celle que Kuno Fischer propose dans son discours de 1862 sur les deux
écoles kantiennes de Iéna, et celle que Liebmann développe, trois ans plus tard,
dans son étude sur les « épigones » de Kant.
Fischer rejette l’interprétation friesienne avec une vigueur qui caractérise
moins son argumentation que son indignation. Si la critique de la raison pure
est seulement psychologique, et donc empirique, s’exclame-t-il, « comment les
objets de sa connaissance (
Einsicht) pourraient-ils être
a priori ? J’aimerais bien
qu’on me l’explique ! »
[15]. Une telle explication, on s’en doute, doit être impossible aux yeux de Fischer. Si les objets de la
Critique de la raison pure ne sont
pas
a priori, observe-t-il, « si l’espace et le temps ne sont pas des intuitions
a
priori, si les catégories ne sont pas des concepts
a priori, alors je dois demander :
que reste-t-il de la critique de la raison ? Pour autant que son esprit soit kantien,
elle ne perd rien de moins que toute sa validité »
[16].
Dans l’esprit de Fischer, l’interprétation empiriste signifie donc tout simplement la mort de la Critique de la raison pure. Il ne se sert pas des armes de
cette critique pour réfuter l’interprétation empiriste, et il n’explique même pas
pourquoi il n’en resterait rien si l’interprétation empiriste était vraie. Il se
scandalise et raisonne à peu près comme suit : si la doctrine de Fries était vraie,
celle de Kant serait fausse; donc la doctrine de Fries est fausse. On voit que
l’argument est pitoyable, et l’intérêt pour cet auteur pourrait s’arrêter là s’il n’y
avait ajouté d’autres considérations.
Fischer en vient à supposer, en effet, que Fries aurait pu défendre son point
de vue en distinguant la
découverte et l’
objet de la découverte, de telle manière
que si le deuxième est bel et bien
a priori, seule la première doit être jugée
a
posteriori. Il aurait pu contre-objecter que « ce qui est
a priori, c’est ce que la
critique de la raison découvre; tandis que la découverte elle-même est
a posteriori. L’objet de sa découverte est
a priori, sa connaissance elle-même empirique »
[17]. Mais là non plus, Fischer n’en conviendrait pas.
Ce qui est a priori,
déclare-t-il,
ne peut jamais être connu a posteriori, et c’est là que se trouve le
proton pseudos de la philosophie friesienne
[18].
Voilà donc le fin mot de la critique fischerienne, la sentence qui devrait sceller
le destin de l’interprétation empiriste. De preuve, Fischer n’en apporte point,
estimant sans doute que tout le monde doit s’incliner devant ce décret : « Ce
qui est a priori ne peut jamais être connu a posteriori ». Pourtant il est clair
qu’il ne s’agit là que d’une proposition, et qu’une proposition sans preuve n’est
jamais une preuve contre la proposition adverse. Supposez qu’un partisan de
l’interprétation empiriste nie tout simplement que tout ce qui est a priori ne
puisse jamais être connu a posteriori. Il aurait opposé une opinion à une autre
opinion, et comme personne n’apporte la preuve de ce qu’il avance, le débat a
gagné en mots ce qu’il a perdu en intérêt. Pourtant le décret de Fischer n’est
pas de ces propositions qu’on doit considérer primitives, et par conséquent
indémontrables. La preuve en est que l’autre grand anticompatibiliste des années
1860, Liebmann, y est arrivé en argumentant.
c. L’argument apagogique de Liebmann
Dans l’esprit authentique de la doctrine kantienne, Liebmann commence par
expliquer que, sur la voie de l’induction empirique, on n’obtiendra jamais qu’une
universalité et une nécessité comparatives. En réalité, c’est
inversement l’induction empirique, ainsi que son objet, qui deviennent possibles par l’universalité
et la nécessité
absolues, celles de l’espace, du temps et des catégories. Tel est,
d’après Liebmann, le sens de la célèbre formule de Kant : « Les conditions
a
priori d’une expérience possible en général sont en même temps les conditions
de la possibilité des objets de l’expérience »
[19]. Or ce qui fait le caractère
absolument nécessaire et universel du temps, de l’espace et des catégories, c’est
qu’il est impossible de les
supprimer par la pensée. Ces formes
a priori, dit
Liebmann, sont les conditions fondamentales de toute activité de représentation,
de sorte que si j’essayais de les supprimer par la pensée, « je devrais me
supprimer moi-même par la pensée, tout ensemble avec le monde, le sujet et
l’objet de la connaissance »
[20].
Le
nervus probandi du raisonnement, on le voit, se trouve dans un
Gedankenexperiment qui consiste à vouloir se supprimer soi-même et le monde par
la pensée, et c’est l’échec de cette expérience qui fonde une certitude
transcendantale telle que l’entend Liebmann, c’est-à-dire telle qu’elle « dépasse toute
expérience et que, néanmoins, elle est présupposée dans toute expérience »
[21].
Le caractère
a priori des formes de la connaissance ne s’établit (
nachweisen)
par aucune induction empirique ou, comme dit Liebmann, de manière
apagogique. On l’établit de manière
apagogique, par l’impossibilité du contraire, ou
ad contradictoriam. C’est même la preuve apagogique suprême, estime Liebmann, car de l’« absurdité suprême la plus universelle », qui consiste à « se
supprimer soi-même et le monde par la pensée », on infère
ad contradictoriam
« la vérité suprême la plus universelle », à savoir la validité inconditionnée des
formes de la connaissance
[22].
Comment, dans ces conditions, Liebmann pourrait-il accorder l’interprétation
« anthropologique » ? Sur ce point, il juge la doctrine de Kant inattaquable, la
correction souhaitée par Fries n’étant rien qu’une rechute dans l’empirisme de
Locke. Considérer la tendance proprement dite de la critique kantienne comme
psychologique, déclare-t-il, c’est « le malentendu le plus fâcheux qui puisse lui
arriver ». Par conséquent, la « somme du verdict » se résume à ceci : «
Ce qui
est a priori ne peut jamais être connu a posteriori »
[23].
Liebmann en arrive donc exactement à la même conclusion que Fischer, mais
contrairement à Fischer, il y arrive grâce à ce qu’il estime être une preuve. Le
débat sur l’interprétation empiriste en retrouve du tranchant, et la question est
de savoir si, cette fois-ci, le coup qu’on voudrait lui porter est fatal. Or à
considérer les choses de plus près, la preuve apagogique a beau présenter toutes
les apparences d’un raisonnement solide, elle n’en cache pas moins des fissures,
dont la principale concerne son objet. Car en effet, on ne voit pas très bien en
quoi elle pourrait être dirigée contre l’interprétation empiriste. Si elle est recevable, elle prouve peut-être que le temps, l’espace et d’autres choses de ce genre
sont a priori, mais de ce fait, elle prouve quelque chose dont Fries n’a jamais
contesté l’existence. Pour menacer l’empirisme de Fries, elle devrait démontrer
non pas pourquoi ces choses ne peuvent qu’être a priori, mais pourquoi leur
découverte ne peut qu’être a priori. Or il suffit d’appliquer le raisonnement
apagogique à l’hypothèse d’une découverte empirique pour constater à quel
point il est à mille lieux de prouver quoi que ce soit contre Fries. Car s’il devait
s’y appliquer, il énoncerait quelque chose de ce genre : si je supprime par la
pensée les connaissances a priori, je dois supprimer aussi, par la pensée, la
découverte a priori de ces connaissances. Par conséquent, la découverte a priori
doit être nécessaire, tandis que la découverte a posteriori doit être impossible.
Mais voilà de toute évidence une conclusion qui serait pour le moins précipitée.
Si en effet je supprime par la pensée la connaissance a priori, il ne s’ensuit pas
la suppression de la découverte a priori en particulier, mais de toute espèce de
découverte en général, qu’elle soit a priori ou a posteriori. Il en est ainsi parce
qu’on ne saurait découvrir ce qui n’existe pas, peu importe que la découverte
se fasse sur la voie trouble de l’expérience, ou sur la voie éthérée de l’a priori.
3. LES EMPIRISTES COMPATIBILISTES
a. Conscience et possession de la connaissance chez Überweg
Dans ces conditions, on prétendra difficilement que Liebmann ait réussi là
où Mirbt et Fischer ont échoué. Dans le camp aprioriste et anticompatibiliste,
personne ne semble avoir trouvé la clef qui permet de prouver l’erreur de
l’interprétation empiriste, à supposer que cette erreur existe, et tant que cette
clef n’est pas donnée, un sympathisant de Fries n’aura jamais tort de penser
qu’une découverte a posteriori de l’a priori est possible.
Pourtant il n’est pas certain que la cause aprioriste en soit perdue, car il suffit
d’aller jusqu’au bout des difficultés de la commune mesure pour lancer un défi
sérieux à l’interprétation empiriste elle-même. En effet, appliquez à la thèse de
Fries ce qu’on pouvait appliquer à celle de Mirbt, c’est-à-dire l’un des critères
kantiens de ce qui est a posteriori, et voyez comment cette application prend,
là encore, le chemin d’une réduction à l’absurde. La thèse dit que la découverte
de l’a priori est elle-même a posteriori. Or une découverte a posteriori est par
définition une découverte contingente, et par conséquent telle que son contraire
est possible. Le contraire d’une découverte a posteriori étant une découverte a
priori, le point de vue empiriste est donc impossible à moins d’impliquer ce
qu’il prétend exclure, à savoir la possibilité du point de vue aprioriste. C’est ce
qu’on pourrait appeler le paradoxe de Fries, et c’est un paradoxe qui fait qu’un
sympathisant de Fries aurait toujours tort de prétendre que seule l’interprétation
empiriste est possible.
Les friesiens ont-ils vu cette difficulté, et à supposer que ce soit le cas, y
ont-ils répondu de manière convaincante ? Il n’en est visiblement rien chez
Friedrich Überweg, dans son
Grundriss der Geschichte der Philosophie, puisque
cet auteur affirme la vérité exclusive du point de vue empiriste sans en apporter
la moindre preuve, et sans avoir songé le moins du monde au paradoxe de Fries.
Le problème, explique Überweg, est de savoir si la critique de la raison, qui
examine la possibilité de la connaissance
a priori, est « à son tour une connaissance
a priori ou
a posteriori ». Or la réponse de Fries est qu’elle est
a posteriori, « car c’est seulement de manière
a posteriori, à savoir par l’expérience
interne, que nous pouvons prendre conscience que et comment nous possédons
des connaissances
a priori »
[24]. Si Überweg approuve cette solution, c’est parce
qu’il n’y voit aucun contresens (
Widersinn), dès lors qu’on distingue les connaissances et la conscience que nous en avons. Le caractère apodictique et le
caractère
a priori, déclare-t-il, « doivent adhérer aux connaissances mathématiques et métaphysiques, de même qu’à la conscience du devoir elles-même,
tandis que le caractère empirique adhère non pas à ces connaissances en tant
que telles, mais seulement à la conscience que nous en avons »
[25].
Überweg justifie donc Fries grâce à la distinction que Fischer avait jugée
insuffisante, celle entre la nature de la découverte et l’objet de la découverte,
ou entre les connaissances
a priori et la « conscience » de ces connaissances.
Or la question est de savoir si cette justification remplit véritablement son office.
Car en effet, que voudrait-il prouver, Überweg ? La solution de Fries, dit-il,
c’est que la découverte est
a posteriori, car c’est
seulement de manière
a
posteriori que nous pouvons prendre conscience que et comment nous possédons des connaissances
a priori
[26]. C’est donc
seulement de manière
a posteriori
que nous avons conscience de posséder des connaissances
a priori, et si c’est
seulement de manière
a posteriori, c’est que la manière
a priori, et par conséquent l’interprétation aprioriste, est impossible. Dans l’esprit de Überweg,
seule
l’interprétation empiriste est possible, et c’est assurément une opinion dont il
aurait eu quelques raisons de douter. Car on ne voit pas, en premier lieu,
comment la distinction entre la découverte et l’objet de la découverte pourrait
suffire à démontrer que seule l’interprétation empiriste est possible, la simple
affirmation d’une découverte
a posteriori de l’
a priori n’impliquant nullement
l’impossibilité d’une découverte
a priori de l’
a posteriori. Il est clair, en
deuxième lieu, que cette opinion est directement réfutée par le paradoxe de
Fries, car si tout ce qui est
a posteriori est contingent, c’est-à-dire que tel son
contraire n’implique pas contradiction, on ne saurait accorder la possibilité de
l’interprétation empiriste sans accorder celle de l’interprétation aprioriste.
b. Beneke et l’objectivité de la connaissance transcendantale
L’interprétation empiriste est-elle donc réellement la seule possible, et les
empiristes ont-ils réellement les moyens de le démontrer ? Si le paradoxe de
Fries n’est pas une chimère, ils ne les auront jamais, ces moyens, et toutes leurs
tentatives dans ce sens ne pourront que reposer sur des erreurs. Considérez par
exemple la manière dont Beneke, une trentaine d’années avant Überweg,
s’engage dans cette direction. Selon Kant, rappelle cet auteur, la connaissance
est le produit d’une matière qui vient des objets et d’une forme qui vient du
sujet. Or comment a-t-il découvert cela ? Pour commencer il est clair que, dans
le système critique, seule l’expérience « peut nous garantir l’
existence de ce qui
est pensé, nous garantir que nous ne pensons pas seulement des chimères »
[27].
Si donc la connaissance de la connaissance
a priori ne doit pas être une chimère,
elle devra provenir, elle aussi, de l’expérience. Cependant de quelle expérience
pourrait-elle provenir, sinon de l’expérience interne ? Puisque Kant a présenté
cette connaissance comme objectivement vraie, comme réellement fondée dans
la nature de l’esprit humain, déclare Beneke, « il ne pouvait incontestablement
l’acquérir que par l’
expérience interne »
[28].
Cette interprétation, on le voit, ne constitue pas encore une objection, mais
une simple explication de la doctrine kantienne, qu’elle presse d’emblée dans
le sens anthropologique de Fries. L’objection vient aussitôt après, et elle consiste
à raisonner sur les objets possibles de l’expérience. Le temps et l’espace, explique Beneke, constituent les « simples éléments fondamentaux de notre connaissance du phénomène ». Il est donc impossible qu’eux-mêmes soient des phénomènes, de sorte qu’ils ne peuvent qu’être des choses en soi, et par conséquent
des choses
inconnaissables. Or comment pourrait-on « acquérir la connaissance
de ce fondement originel subjectif [du temps et de l’espace] par l’
expérience,
puisque l’expérience, selon le système kantien, ne donne rien à connaître sinon
des phénomènes »
[29] ? Aussi la doctrine kantienne semble-t-elle prise dans une
contradiction. Car si elle est vraie, c’est-à-dire si une connaissance de l’existence
est impossible par simples concepts, « il s’ensuit incontestablement qu’elle ne
peut pas être vraie (nous ne sommes pas en mesure d’être certains de l’existence
des formes de la connaissance désignées par Kant) »
[30].
On voit par quelle double astuce Beneke voudrait attraper Kant. La première
consiste à forcer sa doctrine dans le moule du psychologisme, en estimant
qu’elle doit fonder la connaissance de la connaissance a priori sur l’expérience
interne, faute de quoi elle est dépourvue d’objectivité. La deuxième consiste à
réfuter la doctrine kantienne ainsi corrigée par les armes de la doctrine kantienne
authentique. Nous savons que des choses telles que le temps et l’espace sont
des conditions des phénomènes, et nous pensons le savoir de manière objective.
Or savoir de manière objective, c’est connaître des phénomènes, et comme le
temps et l’espace ne sont pas des phénomènes, ce savoir n’est qu’une chimère.
La stratégie, il faut l’avouer, est assez habile, mais elle n’est pas forcément
solide. Sa faiblesse n’est pas d’avoir inventé une astuce qui en rend possible
une autre grâce à une déformation de la doctrine kantienne, car sur ce point,
Beneke soulève au contraire un problème réel, celui du caractère
objectif de la
connaissance de la connaissance
a priori. La véritable difficulté concerne plutôt
le sens très étroit de ce que Beneke conçoit comme « objectif » et comme
« phénomène ». Tout son raisonnement n’existe que par deux prémisses, dont
la première dit que le temps et l’espace ne sont pas des phénomènes, la deuxième
que l’objectivité n’est garantie que par l’expérience. Or la première est évidemment contestable, car personne ne peut douter que, dans le système de Kant,
l’espace et le temps ne puissent devenir les objets d’une faculté sensible, à
savoir de l’imagination
a priori, et par conséquent des phénomènes. Kant marque clairement une différence entre les formes de l’intuition et ce qu’il appelle
l’intuition formelle, ou entre le temps et l’espace tels qu’ils rendent possible
l’intuition d’objets empiriques, et tels qu’ils constituent eux-mêmes l’objet
d’une intuition formelle. C’est le cas, par exemple, lorsque l’espace est représenté comme un objet, ce dont, comme dit Kant, on a réellement besoin en
géométrie
[31].
Quant à la deuxième prémisse, personne ne songera à contester l’importance,
dans la doctrine de Kant, de l’idée que l’objectivité d’une connaissance doive
être garantie par l’expérience. Encore faut-il savoir, au préalable, de quel genre
de « connaissance » on veut parler. Car supposez que ce principe concerne
seulement les connaissances
synthétiques, et supposez que la connaissance de
la connaissance
a priori soit elle-même synthétique. Dans ce cas, l’objection
de Beneke est fatale. Mais supposez que la connaissance de la connaissance
soit purement
analytique, et vous devrez conclure que l’objection se trompe de
connaissance. Or quelle est, d’après Kant lui-même, la nature de la connaissance
de la connaissance
a priori, ou de ce qu’il appelle la connaissance « transcendantale » ? À l’en juger par une note tardive, elle n’est pas synthétique, mais
entièrement analytique. Les propositions transcendantales
a priori, peut-on lire
dans la
Réflexion 6386, « sont dans l’ensemble analytiques et puisées dans le
concept d’une chose en général, dans l’attribut essentiel (
wesentliches Stück) et
des déterminations complètes (
durchgängig) appartenant à son existence »
[32].
Si Kant avait négligé de noter cette précision, toute sa doctrine officielle
n’aurait pu manquer de conduire à la même conclusion, car si la connaissance
de la connaissance a priori synthétique était elle-même synthétique, l’objection
de Beneke porterait le coup de grâce. Mais à supposer précisément qu’elle ne
soit qu’analytique, tous les stratagèmes de Beneke sont inutiles. Il commence
par supposer, de manière légitime, que la connaissance de la connaissance doit
être objective, mais il ajoute, de manière erronée, que l’objectivité n’est possible
que par l’expérience, comme si la connaissance de la connaissance devait être
synthétique. Il en conclut que la connaissance de la connaissance ne peut qu’être
l’effet de l’expérience interne, et pour avoir négligé la possibilité de la connaissance analytique, il en a conclu trop.
c. Réflexion sur soi et observation de soi chez J. B. Meyer
Beneke ne démontre donc pas, de manière satisfaisante, que l’interprétation
aprioriste est impossible, et que, par conséquent, seule l’interprétation friesienne
est possible. Quant au paradoxe de Fries, il n’y songe même pas, et jusqu’en
1870, le camp empiriste n’ira guère plus loin dans ses réflexions sur la question.
S’il en fallait une confirmation, qu’on examine encore le grand ouvrage dans
lequel Jürgen Bona Meyer, en 1870, entreprendra son plaidoyer en faveur de
l’interprétation empiriste.
Meyer ne nie pas que Kant lui-même n’ait cessé de démarquer sa philosophie
transcendantale de la psychologie empirique, mais il voudrait nous convaincre
qu’il a été
empêché de reconnaître le caractère psychologique de la philosophie
transcendantale. La première raison qui l’en aurait empêché, c’est qu’il était
trop occupé à combattre l’erreur qui consiste à dériver l’
a priori de l’expérience,
si bien qu’il n’a pas reconnu la
quaestio facti de l’
a priori comme une affaire
de la « réflexion sur soi psychologique ». De plus, écrit Meyer, « on ne trouve
pas d’expression claire, chez Kant, de ce que, s’il est vrai que nous n’acquérons
pas la conscience de posséder les formes
a priori à partir de l’expérience, nous
l’acquérons néanmoins par la réflexion sur l’expérience »
[33].
On ne perdra pas beaucoup de commentaires sur la légèreté de ces deux
observations, la première supposant un Kant incapable de s’occuper de plusieurs
choses en même temps, la deuxième lui reprochant de ne pas avoir exprimé
assez clairement ce qu’il ne
pouvait pas exprimer. On doit examiner, en revanche, la manière dont Meyer estime pouvoir éclairer ce que Kant aurait laissé
dans l’ombre. Tout repose sur la distinction entre la
réflexion sur soi (
Selbstbesinnung), qui conduit à l’
a priori, et
l’observation de soi (
Selbstbeobachtung),
qui conduit à la découverte « d’autres éléments et lois de la vie de notre âme »
[34].
La deuxième porte par exemple sur des lois de l’association de représentations,
ce qui suppose qu’on commence par collecter des faits correspondants. Or pour
collecter ces faits, l’observation de notre propre processus de représentation ne
suffit pas. Il y faut ajouter encore l’observation d’autres humains, voire des
animaux, et c’est à partir de ces observations qu’on peut chercher ensuite des
lois générales par la voie inductive
[35].
La réflexion sur soi, quant à elle, est de nature différente. Nous découvrons
par exemple que l’intuition de l’espace est un « apport originel de notre esprit
à l’expérience ». Contrairement aux lois d’association des représentations, précise Meyer, cette découverte n’exige aucune somme d’observations, et par
conséquent de perceptions internes. C’est dire qu’elle n’est pas l’effet d’une
induction, puisque l’induction suppose précisément, dans ses prémisses, des
observations et des perceptions internes. Elle est l’effet d’une simple
réflexion
sur soi, qui consiste à considérer qu’il « nous est impossible de supprimer
l’espace par la pensée, parce qu’il est la forme de notre intuition même »
[36]. Ce
raisonnement, on le voit, ne correspond à rien d’autre qu’à l’argument apagogique de Liebmann, et lorsqu’il en vient à préciser la nature des opérations qui
concourent à la réflexion sur soi, Meyer y ajoute même une touche mirbtienne,
celle de l’abstraction. Le critère de cette réflexion, explique-t-il en effet, se
trouve dans la nécessité et dans l’universalité, et elle ne « s’aide que de l’abstraction et de la réflexion »
[37].
Or si Meyer insiste sur cette distinction entre réflexion sur soi et observation
de soi, c’est parce que, selon lui, Kant en était parfaitement conscient, de telle
manière que lorsqu’il a rejeté l’idée d’une découverte de l’
a priori par l’expérience interne, il ne songeait en fait qu’à
l’observation de soi. Kant, estime-t-il,
ne voulait parler « que de l’expérience interne acquise par induction », et c’est
dans ce sens seulement que « la psychologie, en tant que science de l’expérience
interne, a été exclue de la critique de la raison ». Si, en revanche, on conçoit
l’expérience interne « de manière moins unilatérale, la découverte kantienne de
l’
a priori n’est, elle aussi, que l’analyse psychologique de l’expérience interne,
et sa déduction transcendantale une justification de cette analyse qui fait partie
de la psychologie »
[38].
Nous voilà donc éclairés sur la manière dont Meyer, en 1870, voudrait faire
passer Kant pour un friesien. Kant veut-il bannir la psychologie empirique de
la philosophie transcendantale ? Peu importe, car il faut distinguer la psycho-logie de l’observation et celle de la réflexion, et considérer que Kant ne s’en
est pris qu’à la première. L’affaire semble entendue et la solution adroite, Meyer
en obtenant le droit d’entrer au panthéon des postkantiens ayant mérité de leur
patrie philosophique.
Cependant on y devrait regarder de plus près, pour juger si ses prémisses et
ses conclusions ont véritablement de quoi faire trembler un aprioriste, plutôt
que d’embarrasser un partisan de Fries. Que penser, tout d’abord, de cette
formule selon laquelle la « découverte kantienne de l’a priori n’est qu’une
analyse psychologique de l’expérience interne » ? Voilà de toute évidence une
belle redondance, car qu’est-ce qu’une analyse psychologique de l’expérience
interne, sinon une analyse empirique interne de l’expérience interne ? Pour
expliquer le caractère psychologique de la réflexion sur soi, Meyer s’en tire
avec une formule parfaitement creuse, et rien dans son propos ne permet de
comprendre en quoi sa « réflexion sur soi » serait encore de nature « psycho-logique ». Bien au contraire, tout ce qu’il avance pour pousser Kant dans le
sens de l’empirisme ne fait que l’éloigner de cet empirisme et de la « psycho-logie », car on n’y trouve finalement rien qui ne caractérise l’apriorisme lui-même dans toute sa pureté. Ainsi Meyer commence-t-il par bannir l’observation
de soi, et par conséquent l’induction, et finit-il par retenir la réflexion sur soi,
dont les critères sont la nécessité et l’universalité. La preuve de cette réflexion
sur soi ne repose sur aucune perception interne, mais n’est rien d’autre que la
preuve apagogique que Liebmann croyait pouvoir diriger contre le point de vue
friesien. Au terme de la démonstration, on se retrouve avec une simple analyse
de l’expérience interne qui ne peut pas être une observation de cette même
expérience, et le tout ressemble à une sorte de salto mortale qui consiste à
corriger Kant dans un sens empiriste, tout en accordant à peu près tous les
principes qu’on peut invoquer pour nier qu’il soit un empiriste au sens de Fries.
4. LE POINT DE VUE SCEPTIQUE D’ULRICI
Aussi l’épais volume sur la « psychologie de Kant », au lieu de chasser le
brouillard qui enveloppe l’interprétation empiriste, ne fait-il que l’épaissir.
Meyer aurait voulu un Kant qui soit friesien, mais il n’a obtenu qu’un Meyer
qui est kantien. Comme les autres empiristes, il pense que, dans cette question
de la découverte des connaissances a priori, on peut être kantien en même
temps que friesien, et comme les autres friesiens, il le démontre au prix de
raisonnements mal fondés. Les aprioristes, au contraire, pensent qu’il faut être
l’un à l’exclusion de l’autre, aprioriste ou empiriste, le premier correspondant
à la vérité et à la doctrine de Kant, le deuxième à une sorte de rechute dans
l’empirisme de Locke. Cependant leurs tentatives de preuve, on l’a vu, ne sont
pas tellement plus heureuses, et dès lors qu’on a cette conviction, on en arrive
peut-être à douter que l’une des deux positions en conflit soit en mesure de
l’emporter. Ne se pourrait-il pas, après tout, que les uns se trompent tout autant
que les autres et que, en réalité, on ne puisse être ni l’un ni l’autre, ni aprioriste
ni empiriste ? Ne se pourrait-il pas que les connaissances a priori ne peuvent
être découvertes ni a priori ni a posteriori, et cela parce que la doctrine de
Kant elle-même rend l’un et l’autre impossibles ?
À n’en pas douter l’idée mérite qu’on s’y arrête, d’autant plus qu’elle ne
correspond pas seulement à une possibilité logique, mais à un point de vue
réellement défendu un quart de siècle avant Meyer, par un certain Hermann
Ulrici dans un ouvrage intitulé Das Grundprincip der Philosophie, kritisch und
speculativ entwickelt. D’une certaine manière, cet Ulrici s’y prend de la même
manière que Beneke, c’est-à-dire en croyant pouvoir enfermer le système de
Kant dans une contradiction. Mais au lieu de jouer, comme Beneke, sur le sens
des concepts d’« objectivité » et de « phénomène », il voudrait confondre la
doctrine kantienne en raisonnant sur les concepts de « fait » et d’« existence ».
Il est certain, observe-t-il, que toute connaissance au sens de Kant commence
avec l’expérience, suite à l’affection de la sensibilité par des objets. Il est certain,
d’autre part, que nulle connaissance
a posteriori ne saurait prétendre à l’universalité et à la nécessité de son contenu. Or d’où « Kant tient-il son savoir de
tous ces faits ? D’où ces faits tiennent-ils leur certitude et leur universalité ? »
[39].
De toute évidence, Kant ne peut pas savoir toutes ces choses
a posteriori, car
que notre connaissance prenne son point de départ dans l’expérience, et l’expérience elle-même dans l’affection sensible, cela ne se connaît jamais par l’expérience sensible externe. L’expérience en tant que telle, écrit Ulrici, « ignore
entièrement que son contenu est dépourvu de nécessité et d’universalité; nous
pouvons encore moins faire l’expérience, percevoir de manière sensible, notre
possession de connaissances
a priori »
[40].
Jusque-là, Kant lui-même n’aurait sans doute rien à objecter et conclurait
tout simplement que la connaissance d’une possession de connaissances
a priori
doit être
a priori et conceptuelle. Cependant Ulrici rejette également cette
deuxième possibilité. Car comment tous les « faits »
a priori énumérés par Kant
pourraient-ils faire l’objet d’une certitude ? De l’aveu de Kant lui-même, « il
est absolument impossible d’énoncer quelque chose sur l’existence (
Dasein)
réelle, factuelle, à l’aide de propositions
a priori pures »
[41]. Le seul moyen de
trouver cette existence « réelle, factuelle » consisterait à la chercher, comme
Locke, dans l’expérience interne, mais comme cette voie vient d’être condamnée, on se retrouve dans une impasse. Le système de Kant nous conduit dans
une situation telle que les faits
a priori, sur lesquels il repose, « ne peuvent être
a priori en tant qu’ils sont des
faits, ni des
faits en tant qu’ils sont
a priori »
[42].
Il conduit à un dilemme qui, selon Ulrici, n’a pas d’issue : « ou bien il doit
accorder à l’expérience interne une nécessité et une universalité du contenu que,
d’une manière générale, il dénie à la connaissance ; ou bien il doit fonder ces
faits sur une connaissance
a priori, et partant affirmer une existence réelle,
factuelle, sur la base de propositions
a priori pures, – en quoi il se contredit à
nouveau lui-même »
[43].
Comme Beneke, Ulrici croit donc avoir trouvé la contradiction qui anéantit
définitivement le système de Kant, et qui permettrait ainsi de mettre un terme
à la controverse, non point parce que, comme dans l’esprit de Beneke, c’est
l’interprétation empiriste qui serait la bonne, mais parce que cette interprétation
est tout aussi fausse que l’interprétation adverse. Cependant il faut examiner et
voir si l’objection d’Ulrici porte réellement à conséquence. Ne se pourrait-il
pas, en effet, qu’elle repose sur le même genre d’erreur que l’objection de
Beneke, sur une interprétation trop étroite de certains concepts ? Quel sens
faut-il donner au mot « existence » dans le système de Kant ? S’il s’applique
seulement à des objets empiriques, il est évidemment faux de prétendre que les
connaissances
a priori « existent ». Si en revanche il désigne tout objet qui peut
tomber sous une conscience, rien ne peut empêcher ces connaissances d’« exister », dès lors que la conscience est transcendantale. Ulrici aurait dû réfuter
l’existence d’une telle conscience plutôt que de restreindre la notion d’« existence », car dans l’esprit de Kant, cette notion ne peut tout simplement
pas être
bornée aux seuls objets de l’intuition empirique. Les catégories, faut-il le rappeler, sont des formes de la pensée pure, et comme telles, leur usage peut
s’étendre à
n’importe quelle sorte d’objets. La clef du criticisme se cache
souvent dans ses notes, et on ne se sert décidément pas assez de celle-ci : « les
catégories ne sont pas limitées
dans la pensée par les conditions de notre
intuition sensible; elles ont, au contraire, un champ illimité;
la connaissance
de ce que nous représentons par la pensée, la détermination de l’objet, a besoin
d’une intuition »
[44].
Qu’on interprète donc la conscience de posséder des connaissances a priori
comme une connaissance qui suppose des synthèses et des objets de l’intuition,
et Ulrici a raison. Mais qu’on l’interprète comme une pensée qui suppose des
analyses et des concepts, et Ulrici s’est trompé à vouloir donner un sens trop
étroit au concept d’« existence ». Dans la doctrine kantienne, la conscience de
posséder des connaissances ou des conditions a priori ne peut pas être conçue
comme une connaissance proprement dite, mais seulement comme une pensée.
Aussi ne peut-on pas non plus la concevoir comme synthétique, car dans ce cas,
on l’a vu, l’objection de Beneke serait fatale. Si, par conséquent, il doit y avoir
une réponse kantienne au problème de Fries, elle dirait sans doute que la
découverte ou la conscience des éléments a priori de notre esprit n’est rien
qu’une pensée ou une « connaissance » analytique, une analyse a priori de ce
qui se trouve dans nos concepts, et qui se passe de toute espèce de synthèse
liée à des intuitions internes ou externes.
5. L’ÉCHEC DU DÉBAT ET LA VÉRITÉ DE SON PRÉSUPPOSÉ
L’erreur de Ulrici, si elle est réelle, scelle l’échec de tout ce que, depuis
Hegel, on a pu proposer pour décider la question de Fries dans un sens ou dans
un autre. La nature de l’échec varie selon le point de vue, selon la nature des
arguments qu’on avance, selon qu’on raisonne par le principe de la commune
mesure ou par la preuve apagogique, par la différence entre la découverte de
l’objet et l’objet de la découverte, ou encore par la distinction entre l’observation
de soi et la réflexion sur soi. Mais d’une certaine manière, il était inscrit dans
le premier argument, celui de la commune mesure, car il suffit d’en développer
toutes les conséquences pour se retrouver aussitôt dans un labyrinthe sans issue.
Posez d’abord que ce qui est a posteriori ne saurait qu’être découvert de manière
a posteriori, et vous en recueillez le paradoxe de Mirbt. Posez ensuite que la
découverte de l’a priori ne saurait qu’être a posteriori, et vous en recueillez le
paradoxe de Fries.
L’une et l’autre de ces deux thèses se réduisant elles-mêmes à l’absurde,
examinez encore la troisième possibilité, selon laquelle ce qui est a priori ne
saurait qu’être découvert de manière a priori. C’est la thèse de l’interprétation
aprioriste, et on peut relever, à son avantage, qu’elle ne conduit à aucun paradoxe
et s’accorde même parfaitement avec les critères kantiens de l’a priori et de l’a
posteriori. Si en effet la découverte de l’a priori est elle-même a priori, son
contraire, et par conséquent l’interprétation empiriste, doit être impossible, pour
la bonne et simple raison que tout ce qui est a priori est nécessaire, c’est-à-dire
tel que son contraire implique contradiction. Mais si l’hypothèse aprioriste
échappe ainsi à sa propre réduction à l’absurde, elle génère une autre difficulté.
Car en effet, comment permettrait-elle d’expliquer la découverte de ce qui est
a posteriori ? De toute évidence, il n’y a que deux manières d’expliquer cette
découverte, la première consistant à dire qu’elle est a priori, la deuxième qu’elle
est a posteriori. Or la deuxième conduit tout droit au paradoxe de Mirbt, qui
conduit lui-même, par sa propre réduction à l’absurde, à la première explication.
Aussi devrait-on conclure que l’a posteriori ne peut qu’être découvert de
manière a priori, et c’est assurément une conclusion qui a de quoi faire frissonner des kantiens comme Fischer ou Liebmann. Car comment pourrait-on
accorder, dans le criticisme, que ce qui est a posteriori puisse être découvert a
priori ? Il est de l’essence même de cette doctrine de ne pas pouvoir l’accorder,
à moins de supposer que les données de l’expérience peuvent être déduites de
quelque représentation a priori.
On a donc beau tourner la question dans tous les sens, aucune des hypothèses
ne semble en mesure de produire autre chose que des conséquences qui se
retournent contre elles-mêmes. Qu’on suppose l’a posteriori découvert de
manière a posteriori ou de manière a priori, et l’a priori de manière a priori
ou de manière a posteriori, tout se perd dans l’incohérence et rien ne semble
en mesure de triompher. Où est alors la racine du mal, le présupposé qui
corrompt tout ? Les paradoxes de Mirbt et de Fischer ne viennent-ils pas du
fait qu’on applique l’un des critères kantiens de l’a posteriori à la commune
mesure ? La difficulté de l’interprétation aprioriste ne vient-elle pas du fait
qu’elle n’est pas en mesure d’expliquer la découverte de l’a posteriori, sa nature
étant tellement hétérogène de celle de l’a priori que l’une ne saurait se déduire
de l’autre ? Tous les problèmes ne viendraient-ils donc pas, au bout du compte,
des critères kantiens de ce qui est a priori et de ce qui est a posteriori ? Supposez
la contingence de l’a posteriori, et le paradoxe de Mirbt surgit de sa boîte en
même temps et avec la même nécessité que celui de Fries. Supposez une
découverte a priori de l’a priori, et vous ne saurez plus comment découvrir ce
qui est a posteriori. Or considérez les termes du débat et constatez que, de Fries
à Meyer, en passant par Mirbt, Ulrici, Fischer, Liebmann et Überweg, on accorde
comme un seul homme que tout ce qui est a priori est rigoureusement universel
et nécessaire, tandis que tout ce qui est a posteriori ne peut qu’être non-universel
et contingent. Comment dès lors le débat ne conduirait-il pas dans l’impasse ?
Puisque tout le monde présuppose la vérité de ces critères, le débat ne se fait
pas sans eux. Mais puisque l’application de ces critères met toutes les hypothèses à mal, il ne peut qu’échouer avec eux. Que ferons-nous, par conséquent ?
Nous résignerons-nous à l’échec du débat, de peur d’avoir à douter des critères
kantiens, ou nous déciderons-nous à douter de ces critères, de peur d’en devoir
rester à l’échec du débat ? Ne se pourrait-il pas, après tout, que cet échec ne
soit que le symptôme d’une erreur dans le système critique lui-même, et qu’il
vaille mieux reconnaître une erreur pour en éviter d’autres, plutôt que de persévérer dans une vérité qui n’en a que l’apparence ?
[1]
Fries lui-même renvoie à Erhard SCHMIDT, qui, dit-il, a reconnu très tôt que le « n
œud de la
critique doit en fait être tranché dans l’anthropologie » (
Neue Kritik, Heidelberg, 1807, I, « Einleitung », p. XXXVII).
[2]
FRIES,
Neue Kritik, p. XXI.
[3]
Ibid., p. XXXV-XXXVI.
[4]
Ernst Sigismund MIRBT (1799-1847),
Kant und seine Nachfolger; oder, Geschichte des Ursprungs und der Fortbildung der Neueren deutschen Philosophie, Bd. 1. Iéna, C. Hochhausen, 1841,
p. 179.
[5]
Ibid., p. 180.
[7]
Cf. GUEROULT,
Descartes selon l’ordre des raisons, Paris, Aubier, 1953, II, p. 81.
[8]
MIRBT,
op. cit., p. 183.
[9]
Ibid., p. 181-182.
[10]
Ibid., p. 183-184. KANT accorderait l’abstraction dans le cas du contenu des concepts empiriques, (cf.
Logique, Jäsche, « Doctrine générale des éléments », chap. 1, § 3), mais en aucun cas
dans celui des concepts purs.
[11]
Cf. MIRBT,
op. cit., p. 177-178.
[12]
Jürgen Bona MEYER,
Kant’s Psychologie, Bonn, 1870, p. 21.
[13]
Cf. MIRBT,
op. cit., p. 177.
[14]
Cf.
ibid., p. 178.
[15]
Kuno FISCHER,
Die beiden Kantischen Schulen in Jena, Stuttgart, p. 98.
[19]
Otto LIEBMANN,
Kant und die Epigonen, Stuttgart, 1865, p. 150-151; cf. KANT,
Critique de
la raison pure, « Déduction transcendantale », A 111.
[20]
Otto LIEBMANN,
op. cit., p. 149-150.
[23]
Ibid., p. 150-151.
[24]
Friedrich ÜBERWEG,
Grundriss der Geschichte der Philosophie (1863-1868), 3. Teil (Die
Neuzeit), Berlin, 2
e éd. 1868, p. 210; cf. 3
e éd. 1872, p. 229.
[25]
Ibid., 1872, p. 230, note.
[26]
Ibid., 1872, p. 229.
[27]
Friedrich Eduard BENEKE,
Kant und die philosophische Aufgabe unserer Zeit. Eine Jubeldenkschrift auf die Kritik der reinen Vernunft, Berlin, Posen et Bromberg, 1832, p. 27-28.
[29]
Ibid., p. 28-29.
[31]
KANT,
Critique de la raison pure, « Déduction transcendantale », B, § 26, B 161, note.
[32]
KANT,
Reflexion 6386, Ak. XVIII/5, p. 699.
[33]
MEYER,
Kant’s Psychologie,
op. cit., p. 166.
[38]
Ibid., p. 168-169.
[39]
Hermann ULRICI,
Das Grundprincip der Philosophie, kritisch und speculativ entwickelt,
Leipzig, 1845-1846, p. 299.
[40]
Ibid., p. 299-300.
[44]
KANT,
Critique de la raison pure, « Déduction transcendantale », B, § 26, B 166, note.