2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Nature, raison, moralité dans Spinoza et Rousseau
André Charrak
Université de Paris 1 Panthéon-Sorbonne
C’est d’abord à travers la discussion, par Pufendorf, du chapitre XVI du
Tractatus theologico-politicus que Rousseau connaît Spinoza, même si une connaissance
plus directe et plus large paraît vraisemblable. Il convient donc de comparer les théories
de l’état de nature et du droit naturel proposées par Spinoza et Rousseau, qui présentent
l’originalité commune de ne pas postuler dès le départ l’usage de la raison. La genèse
des relations morales, chez les deux auteurs, rencontre alors des problèmes similaires
et confère un même rôle à la pitié avant d’envisager sa généralisation rationnelle. À
terme, il s’agit pour Rousseau de proposer le modèle d’un homme conforme à la nature,
selon une méthode qui trouvait sa place (provisoire) dans l’Ethique.
It is first through the discussion, by Pufendorf, of Tractatus theologicopoliticus, chapter XVI, that Rousseau knows Spinoza, even if a more direct and wider
knowledge seems to be probable. It might be advisable to compare the theories of state
of nature and natural right proposed by Spinoza and Rousseau, who are both original
in the fact that they don’t postulate from the outset the use of reason. The genesis of
moral relations, in both authors, encounters similar problems and confers to pity the
same part before considering its rational generalisation. Actually, Rousseau wants to
set up the model of a man accordant with nature, following a method which had a
(provisional) place in Ethic.
Les études consacrées aux rapports de Rousseau à Spinoza s’appliquent le plus
souvent aux points communs que manifestent, à bien des égards, leurs théories
politiques et leurs critiques des religions révélées (sur la question du miracle, en
particulier) – à tel point que P. Vernière peut affirmer que « leur ambition commune
ne pouvait être qu’un traité théologico-politique »
[1]. Cette orientation, qui peut
bien entendu alléguer des convergences objectives, exprime aussi l’inscription des
commentateurs sous l’horizon du travail fondateur de W. Eckstein
[2]. Il ne nous
paraît pas exagéré de dire que, sur l’Etat proprement dit, les analyses disponibles
ne requièrent plus que des corrections de détail : on consultera avec grand profit
le travail de M. Francès
[3], dont l’efficacité repose d’abord sur le relevé précis des
expressions clairement spinozistes utilisées dans le
Contrat social. Toutefois, il
faut bien considérer que ces recherches concernent essentiellement la théorie du
pacte social et, par conséquent, le rôle politique de la religion
[4]. Cette restriction
de l’enquête à l’institution et au fonctionnement de la société civile peut tirer
argument des réserves sévères de Spinoza sur l’hypothèse d’une dispersion originaire des hommes (qui caractérisera pour Rousseau le premier état de nature),
mais elle conduit à négliger les présupposés d’une thèse commune aux deux
auteurs, selon laquelle l’accession de l’homme au rang de citoyen est la marque
de son adhésion aux préceptes de la raison. Autrement dit, la citoyenneté accomplit
une forme de moralité qui, certes, est limitée aux bornes de l’Etat. Il est dès lors
très délicat de passer sous silence le problème soulevé par la genèse des relations
morales qui, chez Spinoza et chez Rousseau, fait pourtant l’objet de textes très
importants – c’est en outre le seul lieu possible d’une contribution un peu originale.
Cette investigation ne nous conduira d’ailleurs pas à abandonner la philosophie
politique, puisqu’elle est très étroitement liée à la définition du droit naturel, dont
Spinoza (comme Rousseau, au moins dans un premier temps) établit qu’il ne
comporte aucune moralité. Ajoutons que, d’un point de vue historique, cette
orientation se justifie du fait que le chapitre XVI du
Traité théologico-politique,
dans lequel Spinoza commence par traiter du droit naturel, est le seul texte dont
tous les critiques s’accordent à certifier que Rousseau le connaît
[5]. Il nous semble
enfin que l’absence d’une comparaison des textes de Spinoza et de Rousseau sur
la question du droit naturel et, partant, sur la genèse ultérieure des relations morales
traduit les difficultés internes soulevées par la définition du droit naturel dans la
philosophie de Rousseau – on a tendance, soit à ne retenir que la critique adressée
aux jurisconsultes, soit à réduire tout le droit naturel rousseauiste aux principes
dégagés dans l’état de nature. Or ce concept ne tolère pas une pareille réduction
et, une fois compris dans toutes ses dimensions, il appelle d’intéressantes comparaisons avec la théorie spinoziste, souvent motivées par des indices textuels
assez frappants. En fin de compte, l’étude du droit naturel permet de dégager
l’originalité commune des deux auteurs, en montrant comment ils produisent
l’ensemble des relations morales à partir d’une nature qui ne les comprend pas au
préalable, c’est-à-dire qui n’est pas spontanément organisée selon les impératifs
de la raison pratique. Leurs points de départ, quelque différents qu’ils soient, se
caractérisent par le refus de postuler avant l’heure l’exercice de la raison. Même
si la comparaison reste ici simplement formelle, citons deux déclarations frappantes qui attestent que le champ des possibilités ménagées par la nature, pour
Spinoza comme pour Rousseau, n’est pas circonscrit par les opinions des philosophes – Spinoza établit « qu’on ne sait pas ce que peut le Corps ou ce qui se peut
tirer de la seule considération de sa nature propre »
[6]; et Rousseau déclare que
« nous ignorons ce que notre nature nous permet d’être; nul de nous n’a mesuré
la distance qui peut se trouver entre un homme et un autre homme »
[7].
ÉTAT DE NATURE ET DROIT NATUREL
Rousseau oppose sa propre conception de l’état de nature à celle de Hobbes
sous un argument bien connu : Hobbes conclut à l’insuffisance de l’individu
isolé dans l’état de nature, de sorte que la société civile s’avère nécessaire. À
ce titre, la théorie spinoziste est tout aussi inacceptable en régime rousseauiste
car, selon Spinoza, l’état défini par l’empire de la seule nature enveloppe les
passions humaines qui provoquent un déchirement constant. Les deux auteurs
tomberaient donc sous le coup d’une même critique : « parlant sans cesse de
besoin, d’avidité, d’oppression, de désirs, et d’orgueil, [ils] ont transporté à
l’état de Nature, des idées qu’ils avaient prises dans la société »
[8]. On doit
toutefois souligner une originalité de la conception spinoziste, qui conduira à
un rapprochement plus fécond entre la conception du droit naturel qu’elle développe et l’état de nature selon Rousseau
[9]. Tandis que, selon Hobbes, le droit
naturel ne vaut que dans l’état de nature, Spinoza montre qu’il ne cesse pas de
s’appliquer lorsque le pacte est conclu. C’est que le passage à la société civile,
selon Hobbes, consiste précisément dans l’abandon du droit naturel : « C’est
une des lois naturelles qui dérivent de cette fondamentale [rechercher la paix],
qu’il ne faut pas retenir le droit qu’on a sur toutes choses, mais qu’il faut en
quitter une partie, & la transporter à autrui »
[10]. Au contraire, et selon l’expression de Matheron, « le Droit Naturel est, pour Spinoza, indépassable »
[11], en ce
sens qu’il est constitué par toutes les lois de la nature auxquelles l’homme ne
peut se soustraire, sous prétexte qu’il entre dans la société civile. Autrement
dit, l’auteur du
Traité théologico-politique n’inscrit pas, dans les déterminations
de l’état de nature, celles qui (telle une raison maîtresse d’elle-même) permettraient d’en sortir définitivement. Et si Rousseau considère quant à lui que
l’homme s’est irréversiblement arraché à l’état de nature, il ne pense pas davantage cette crise à partir de la mise en
Å“uvre de dispositions que ce premier état
comporterait déjà, mais comme l’effet de circonstances extérieures, contingentes
et extrinsèques, sans lesquelles l’homme « fût demeuré éternellement dans sa
condition primitive »
[12]. En lui-même, l’état de nature serait bien resté indépassable. Il va de soi, cependant, que ces deux positions diffèrent radicalement :
chez Spinoza, la description des hommes vivant sous l’emprise de la seule
nature met en évidence des lois de fonctionnement passionnelles, qui doivent
être reprises dans un ordre supérieur, tandis que Rousseau vise dans l’état de
nature une origine hypothétique et normative. Il reste un point essentiel : chez
les deux auteurs, la description de l’état de nature confère à la raison un statut
anthropologiquement dérivé. Hobbes tient la raison « en réserve d’elle-même »
[13], en ce sens que le désir de persévérer dans l’être produit une passion
(la crainte) qui est la première réalisation, simplement affective, d’un calcul
rationnel dégagé ensuite pour lui-même : « Les passions qui inclinent les hommes à la paix sont la crainte de la mort, le désir des choses nécessaires à une
vie agréable, l’espoir de les obtenir par leur industrie. Et la raison suggère des
clauses appropriées d’accord pacifique, sur lesquelles on peut amener les hommes à s’entendre »
[14]. La raison s’exprime dans les passions de l’état de nature,
même si elle ne le caractérise pas en propre : c’est d’ailleurs à ce titre qu’il
contient de quoi être dépassé. Spinoza comme Rousseau adoptent une position
plus radicale. Le
Traité théologico-politique oppose l’universalité fondamentale
de la condition passionnelle de l’homme, et l’actualisation locale de la raison
chez certains : « Car tous ne sont pas naturellement déterminés à agir selon les
lois et les règles de la raison : bien au contraire, tous naissent ignorants de tout.
(...) Pendant ce temps, néanmoins, ils sont tenus de vivre et de se conserver
autant qu’il est en eux, c’est-à-dire sous la seule impulsion de l’appétit, puisque
la nature ne leur a rien donné d’autre et leur a refusé la puissance actuelle de
vivre selon la saine raison »
[15]. Et point n’est besoin de rappeler ici que l’homme
du premier état de nature, chez Rousseau, ne dispose d’aucune ressource rationnelle. Concluons sur la question de l’état de nature. 1º W. Eckstein souligne que,
pour Spinoza, « the state of nature,
i.e., a life without any sort of government or
civil organization, never existed »
[16], car « tous les hommes barbares ou cultivés
établissent partout des coutumes et se donnent un statut civil »
[17]. Rousseau, de
son côté, rejette l’idée selon laquelle la nature de l’homme serait originellement
passionnelle. Le désaccord de Spinoza et de Rousseau est donc très profond, si
l’on considère l’état de nature pour lui-même. 2º Toutefois, si l’on envisage le
droit naturel
tel qu’il peut être décrit dans l’état de nature, deux convergences
fortes doivent être soulignées : d’une part, le droit naturel (ou l’état de nature
chez Rousseau) est indépassable, en ce sens qu’il ne contient pas, en lui-même,
les moyens de sa révocation; d’autre part, la raison n’intervient pas du tout dans
sa définition (au moins, chez Rousseau, à ce premier niveau).
Cette dernière absence est capitale pour ce qui concerne le problème des
relations morales. Quel que soit son statut, l’état défini par l’empire de la nature
seule, chez Spinoza comme chez Rousseau, ne comporte aucune relation qui
serait susceptible d’être formulée dans des règles universelles – c’est pourquoi
Goldschmidt peut parler, à propos de ces auteurs, d’un « accord sur la vie
prémorale »
[18] : non point que Rousseau adhère à la description du complexe
passionnel fondamental fournie par Spinoza, mais parce qu’il pense également
que la raison n’exerce aucune efficace sur l’homme naissant. Par conséquent,
sauf à considérer que la nature pourrait se contredire (nous reviendrons sur ce
point capital), il faut tenir que l’attitude de l’insensé (l’homme passionné chez
Spinoza, l’homme de la nature selon Rousseau) entre positivement dans la
définition du droit naturel :
« tant que l’on considère les hommes comme vivant sous l’empire de la seule nature,
celui qui ignore encore la raison, ou qui n’a pas encore la pratique habituelle de la
vertu, vit sous les seules lois de l’appétit avec le même droit souverain que celui qui
dirige sa vie selon les lois de la raison » [19].
Dans le contexte des théories du droit naturel, cependant, une telle affirmation
suppose que l’on assume une équivoque dénoncée chez Pufendorf : « C’est
parler fort improprement que d’appeler Loi naturelle, cette qualité Physique par
laquelle chaque chose produit ses opérations d’une manière fixe et déterminée ;
c’est aussi donner un sens bien impropre au terme de Droit, que de lui faire
signifier le pouvoir & la manière d’agir qui se trouve dans les Créatures destituées de Raison »
[20]. Rousseau se réfère expressément à cette équivoque,
lorsqu’il propose une description des hommes qui vivent sous l’empire de la
seule nature :
« les hommes dans cet état n’ayant entre eux aucune sorte de relation morale, ni de
devoirs connus, ne pouvaient être ni bons ni méchants, et n’avaient ni vices ni vertus
[au sens visé par Pufendof], à moins que, prenant ces mots dans un sens physique,
on n’appelle vices dans l’individu, les qualités qui peuvent nuire à sa propre conservation, et vertus celles qui peuvent y contribuer, auquel cas il faudrait appeler le plus
vertueux, celui qui résisterait le moins aux simples impulsions de la nature » [21].
Cette prise de position suffit à certifier que Rousseau connaît la discussion
soulevée par le chapitre XVI du
Traité théologico-politique. Surtout, il faut
noter qu’il assume la version radicale que Pufendorf prétend fournir des thèses
spinozistes, selon laquelle le droit désignerait « le pouvoir & la manière d’agir
qui se trouve dans les Créatures destituées de Raison » : « La Nature traite tous
les animaux abandonnés à ses soins, avec une prédilection, qui semble montrer
combien elle est jalouse de ce
droit »
[22]. Une différence capitale tient bien
entendu à ce que, chez Spinoza, les comportements passionnels d’un individu
dont la raison ne commande pas l’attitude relèvent toujours du droit naturel,
même s’ils sont dévastateurs ; chez Rousseau, en revanche, l’homme de la
nature, s’il n’obéit pas à la raison, se conforme spontanément à l’amour de soi
et à la pitié – mais il reste que ces deux déterminations (définies explicitement
comme le contenu du droit naturel) ne débouchent en elles-mêmes sur aucune
sorte de relation morale; la situation changera bien sûr dans
l’Emile, où la pitié
engendre la série des sentiments moraux : mais dans ce texte, elle n’est plus
considérée comme une affection primitive. L’état originaire de l’homme, dans
tous les cas, ne comporte aucune détermination morale intrinsèque.
L’essentiel est alors de considérer que l’étude du droit naturel, chez Spinoza
comme chez Rousseau, conduit à souligner la positivité des déterminations
naturelles pré-rationnelles et, surtout, pré-morales. Du strict point de vue anthropologique, Spinoza et Rousseau rejettent par suite le péché originel – à la suite
de Spinoza, Rousseau allègue le témoignage de saint Paul : nous lisons dans le
Traité théologico-politique que l’apôtre « [ne reconnaît] pas de péché avant la
loi, c’est-à-dire tant que les hommes sont censés vivre sous l’empire de la
nature »
[23]; et Rousseau juge plus prudent de biffer un passage de la
Lettre à
Christophe de Beaumont, dans lequel il affirmait que l’homme « a péché parce
qu’il a été éclairé par la connaissance de la loi car comme dit saint Paul s’il
n’eut point connu la loi il n’eut point péché »
[24]. La référence à ce texte de
Rousseau nous renvoie d’ailleurs aux critiques identiquement adressées aux
deux auteurs, sur le caractère dérivé des dispositions morales. Pufendorf croit
identifier l’aveu d’une contradiction, dans la rédaction du
Traité théologico-politique, lorsque Spinoza déclare « qu’il est bien plus utile aux hommes de
vivre selon les lois et prescriptions déterminées de notre raison qui, nous l’avons
dit, ne visent que ce qui est véritablement utile aux hommes »
[25]. Le jurisconsulte
dénonce cette façon d’avouer « qu’il est plus avantageux aux Hommes de se
conformer aux Lois et aux Maximes sûres de notre Raison qui tendent aux
véritables intérêts de chacun », parce qu’elle reviendrait à « feindre un droit,
dont il faut nécessairement ne pas faire usage, si l’on veut se conserver »
[26]. Il
est frappant de constater que la même contradiction fut dénoncée dans Rousseau,
qui déclare dans sa réponse être plus violemment attaqué que Spinoza luimême
[27]; et la longue lettre qu’il adresse à l’archevêque de Paris rappelle la
précision qui, au chapitre XVI du
Traité théologico-politique, posait problème :
tandis que l’homme de l’état de nature connaît l’innocence même, « la
conscience [dont nous examinerons l’intervention, sous la figure du dictamen]
ne se développe et n’agit qu’avec les lumières de l’homme »
[28]. Tout le problème
est donc de savoir comment produire l’ensemble des relations morales, quand
on affirme simultanément la positivité des lois de la nature en l’homme (droit
naturel ou état de nature) et leur neutralité fondamentale du point de vue de la
moralité.
LE PROGRÈS DES AFFECTIONS MORALES
Une fois soulignées certaines convergences formelles décisives, il faut revenir
sur l’extension du droit naturel – étant définitivement entendu que, quant à son
contenu positif, on doit enregistrer un désaccord fondamental entre Rousseau
et Spinoza, tant il est vrai que, selon l’exposé du second
Discours, le droit
naturel se déduit de la description d’un état de nature qui définit la bonté de
l’homme. Reprenons d’abord l’équivalence que le
Traité théologico-politique
pose, du strict point de vue du droit naturel, entre l’attitude de l’insensé et celle
du sage : dans l’état de nature, le même droit souverain s’applique à celui qui
n’a pas encore connaissance de la raison, qui donc n’est pas vertueux, et à celui
qui dirige sa vie suivant les lois de la Raison
[29]. Si l’on s’en tient aux déterminations effectives du droit naturel, cette équivalence est apparemment inadmissible en régime rousseauiste. Toutefois, il convient de prendre en compte un
passage assez délicat de la première version du
Contrat social, dans lequel
Rousseau apporte deux corrections inédites à sa conception du droit naturel
[30]
– dans l’Etat issu du pacte, les hommes accèdent aux « règles du droit naturel
raisonné, différent du droit naturel proprement dit, qui n’est fondé que sur un
sentiment vrai mais très vague et souvent étouffé par l’amour de nous-mêmes »
[31]. On retiendra donc, premièrement, que les comportements conformes
aux prescriptions de la raison relèvent également du droit naturel, mais d’un
droit naturel qui a fait l’objet d’une nouvelle fondation ; deuxièmement, que le
règne du droit naturel proprement dit demeure valable (sinon effectif), non
seulement dans l’état de nature, mais encore dans les rassemblements humains
déchirés par les passions : ce ne peut être, en effet, que parce que les hommes
sont entrés dans la chaîne catastrophique de la comparaison qu’un sentiment
vrai (la pitié) se trouve toujours présent, mais durablement étouffé par les
développements de l’amour-propre. Comprenons qu’à l’extrême, s’il est vrai
que l’homme est définitivement sorti de l’état de bonté originelle, selon Rousseau, il ne s’extrait jamais vraiment de la sphère du droit naturel. C’est aussi
bien en un sens historique que le droit naturel (et non l’état de nature) est
indépassable, chez Rousseau comme chez Spinoza, et contre Hobbes.
Le texte que nous avons extrait de la première version du
Contrat social
comporte d’autres enseignements. Du point de vue des prescriptions normatives
du droit naturel (nous interrogerons plus tard cette axiologie), Rousseau distingue en effet, au sein du droit naturel en général, deux possibilités clairement
hiérarchisées : avant la conclusion du contrat, l’individu (celui qui vit dans l’état
de nature mais, aussi bien, celui qui survit dans l’état de guerre) ne peut être
bon, c’est-à-dire se conformer à la nature de l’homme, que lorsqu’il est guidé
par le sentiment vague de pitié. Mais une fois que les hommes ont conclu le
pacte social, les prescriptions de la pitié sont reprises par la raison, qui leur
assure une fondation vraiment stable. C’est sous cet horizon qu’apparaissent le
plus nettement les réminiscences spinozistes dans la théorie rousseauiste du
contrat, comme l’a définitivement montré M. Francès
[32]. Dans la présente contribution, nous souhaitons davantage insister sur l’alternative fortement mise en
place chez Rousseau : pour être vraiment humain (pour se régler sur les prescriptions positives du droit naturel et les généraliser), l’homme doit conformer
ses actes, soit à la pitié, soit (ce qui est nettement préférable) à la raison. Sans
doute ne serait-il pas très heureux de reconduire cette dichotomie rousseauiste
à une connaissance précise des textes de Spinoza, même si elle relève d’une
conception du droit naturel dont nous avons montré qu’elle est élaborée à
l’occasion des discussions soulevées par la chapitre XVI du
Traité théologico-politique. Néanmoins, il faut bien apercevoir que l’alternative hors de laquelle
l’homme n’est pas conforme à sa nature rappelle une affirmation spinoziste qui,
elle-même, était produite dans le cadre d’une critique des insuffisances de la
pitié : « Pour celui qui n’est mû ni par la Raison ni par la Commisération à être
secourable aux autres, on l’appelle justement inhumain, car il ne paraît pas
ressembler à un homme »
[33]. Nous aurons à revenir sur la question de savoir ce
peut signifier, chez ces deux auteurs, le fait de se conformer au modèle idéal
de l’humanité. Pour l’instant, retenons que, pour Spinoza et pour Rousseau, la
définition d’un comportement typiquement humain oscille entre les mêmes
termes : la pitié (droit naturel originaire chez Rousseau) et la raison (droit naturel
raisonné dans le texte retenu du
Contrat social).
Le fait est que Rousseau ne mentionne jamais Spinoza lorsqu’il fait allusion
aux sources de sa théorie de la pitié. Toutefois, celles-ci ne sont expressément
alléguées que dans les premiers textes, alors que la division du droit naturel
n’est pas encore établie. De surcroît, les deux références citées dans le second
Discours ne fournissent pas l’élément essentiel qui, dans
l’Emile, doit permettre
de dériver toutes les relations morales à partir de la pitié. Il s’agit d’abord de
Mandeville qui, selon Rousseau, dut admettre « qu’avec toute leur morale les
hommes n’eussent jamais été que des monstres, si la nature ne leur eût donné
la pitié à l’appui de la raison »
[34]. Dans le développement du second
Discours,
cette référence permet surtout de produire le témoignage d’un grand contradicteur pour défendre la thèse de la bonté originelle de l’homme
[35]. Dans les lignes
suivantes, Rousseau avoue sa dette à l’égard des moralistes : « Quand il serait
vrai que la commisération ne serait qu’un sentiment qui nous met à la place de
celui qui souffre, sentiment obscur et vif dans l’homme Sauvage, développé,
mais faible dans l’homme Civil... »
[36]. Cette reprise de La Rochefoucauld vise
une conception dans laquelle la pitié n’est qu’une « habile prévoyance des
malheurs où nous pouvons tomber »
[37]. Précisément, la pitié n’est pas que cette
projection (dans l’autre individu, ou / et dans le futur) – ou, plus exactement,
elle fonde cette projection sur une affection plus profonde qui, peu à peu, dépasse
la compassion obscure que l’homme du premier état de nature éprouve pour les
bêtes aussi bien que pour les individus de son espèce. En effet,
dès que se trouve
dépassé ce stade élémentaire, la pitié fonctionne plutôt comme un mouvement
de la sensibilité qui, d’une façon encore très enveloppée, porte l’individu vers
l’humanité comme telle. Nous comprenons alors pour quelle raison elle n’intervient, dans
l’Emile, qu’au titre de sentiment dérivé, et non comme affection
originaire : elle suppose un processus de généralisation dont l’homme de la
nature n’est pas capable. L’important, dans la pitié, réside en ce qu’elle me
permet d’identifier, en autrui, mon semblable dans l’humanité : « Pour devenir
sensible et pitoyable il faut que l’enfant sache qu’il y a des êtres semblables à
lui, qui souffrent ce qu’il a souffert, qui sentent les douleurs qu’il a senties »
[38].
De la même façon, chez Spinoza, le principe de la pitié consiste dans l’humanité
d’autrui, par laquelle je l’identifie comme mon semblable : « La commisération
est une Tristesse qu’accompagne l’idée d’un mal arrivé à un autre que nous
imaginons être semblable à nous »
[39]. Rousseau souligne également le rôle de
l’imagination, car « ce qu’on voit trop on ne l’imagine plus, et ce n’est que
l’imagination qui nous fait sentir les maux d’autrui »
[40] – mais cette assertion
n’est pas vraiment décisive, car il pouvait aussi bien trouver cette thèse chez
d’autres auteurs
[41]. Par rapport aux moralistes et à Hobbes, l’originalité de la
conception spinoziste, que nous retrouvons chez Rousseau, tient donc dans
l’élucidation du sentiment d’identique appartenance à l’espèce humaine, qui
s’exprime dans la forme accomplie de la pitié. Encore faut-il, chez ces deux
auteurs, expliquer la constitution de cette généralisation. A un premier stade,
la pitié concerne en effet les seuls êtres qui nous ont procuré du plaisir : « Qui
imagine ce qu’il aime affecté de Joie ou de Tristesse, sera également affecté de
Joie ou de Tristesse »
[42]. De la même façon, chez Rousseau, Emile s’attachera
d’abord à « ceux, en un mot, en qui l’identité de Nature plus manifestée lui
donne une plus grande disposition à s’aimer »
[43]. Spinoza envisage ensuite la
façon dont ces sentiments sont « élargis et transposés »
[44] : « Si nous imaginons
qu’une chose semblable à nous et à l’égard de laquelle nous n’éprouvons d’affection d’aucune sorte éprouve quelque affection, nous éprouvons par cela même
une affection semblable »
[45]. Ainsi le développement des affections morales en
Emile sanctionne-t-il un élargissement analogue : « Etendons l’amour-propre
[dont la pitié est la première alternative] sur les autres êtres, nous le transformerons en vertu »
[46]. Ce n’est pas que la vertu accomplie soit une forme supérieure de pitié, mais plutôt que l’amour de l’humanité, prescrit par la raison,
prend le relai de cette première dérivation de l’amour de soi. Nous n’avons pas
à restituer ici la généalogie des sentiments moraux, telle qu’elle nous est présentée dans l’
Emile (amour de soi, pitié, amour de l’humanité, amour de la
justice, amour de l’ordre), mais il convient de résumer brièvement l’analogie
que nous avons dégagée. L’institution rationnelle de la Démocratie qui, chez
Spinoza, est compatible avec le droit naturel, trouve ses conditions de possibilité
dans l’exposé systématique des troisième et quatrième parties de l’
Ethique. De
la même façon, le passage de la pitié à la raison qui, chez Rousseau, est prescrit
pour maintenir le droit naturel (selon la première version du
Contrat social),
trouve son explicitation dans l’exposé génétique du livre IV de
l’Emile.
Deux différences apparaissent alors clairement, entre Spinoza et Rousseau,
dans leurs conceptions du rapport entre la genèse des relations morales et le droit
naturel. Premièrement, la définition axiologique de l’état de nature chez Rousseau confère une orientation finale à la restauration du droit naturel, tandis que
Spinoza peut se passer d’une telle détermination téléologique. Deuxièmement, et
pour reprendre une remarque importante, mais allusive, de V. Goldschmidt, le
développement des relations morales chez Rousseau fait « l’objet, non d’une
déduction logique [qui caractérise l’entreprise spinoziste], mais d’une démarche
génétique »
[47]. Notre contribution vise à montrer que ces différences peuvent être
produites au sein même des systèmes que nous comparons. Soit d’abord l’allure
téléologique du passage de la pitié à la raison qui, chez Rousseau, caractérise
la reprise du droit naturel. Soulignons d’abord que cette orientation permet de
mieux comprendre la modification que Rousseau imprime à la notion de
dictamen
[48], empruntée à Hobbes et, plus manifestement encore
[49], à Spinoza. Nous
avons rappelé que la démarche hobbesienne témoigne d’une impureté relative,
en ce qui concerne l’expulsion de la raison hors de l’état de nature. Il est à
présent possible de négliger cette ambiguïté pour retenir le schéma suivant, qui
correspond à la pensée de Hobbes comme au chapitre XVI du
Traité théolo-gico-politique : au niveau du droit naturel, les hommes sont principalement
animés par leurs passions ; ce n’est qu’ensuite qu’interviennent les
dictamina
rationis (avec, chez Hobbes
[50], l’abandon du droit naturel). C’est ainsi que, chez
Spinoza, il apparaît aux hommes (d’abord confusément) qu’il est plus utile de
vivre selon la droite raison – le développement de cette représentation en chacun,
accompagné de processus plus complexes, conduira au pacte : « (...) ils ont donc
dû stipuler et promettre très fermement de tout diriger selon
le seul commandement de la raison »
[51]. La raison se prononce sur la misère caractéristique de
l’état de nature, elle affirme la nécessité d’en sortir et désigne le moyen de cette
transformation, savoir, l’établissement de la société civile. Chez Rousseau, au
contraire, l’état de nature se définit par la bonté originelle de l’homme, et
l’apparition de la raison supporte le développement de l’amour-propre et des
passions, par le jeu des comparaisons. Par suite, s’il appartient bien à la raison
de restaurer l’effectivité du droit naturel (puisqu’il faut chercher le remède dans
le mal), des
dictamina d’un nouvel ordre doivent désormais l’orienter, afin de
garantir qu’elle se prononce pour le bien de l’humanité – c’est alors la
conscience qui doit intervenir : « Dans toutes les questions de morale difficiles (...), je me suis toujours bien trouvé de les résoudre par le
dictamen de ma
conscience plutôt que par les lumières de ma raison »
[52]. Parce qu’il admet que
l’état de nature se caractérise par le jeu des passions humaines, Spinoza peut
porter l’institution de l’Etat au compte de la raison, qui enregistre simplement
un droit naturel dont l’application n’est jamais suspendue. Rousseau, au
contraire, doit orienter la raison en fonction d’un principe supérieur, parce
qu’elle a charge de rétablir un droit naturel dont elle contribua notablement à
dissimuler les prescriptions. Le
dictamen passe de la raison à la conscience,
parce qu’il ne relève plus simplement du calcul de l’utilité, mais de la dimension
du devoir-être. L’important est alors de saisir comment la philosophie de Spinoza permet également de produire cette dimension, qui caractérise foncièrement la morale de Rousseau.
La conception rousseauiste du droit naturel possède, nous l’avons vu, un
double ancrage : dans le droit naturel du
Discours sur l’inégalité, qui certifie
que l’homme est bon; dans le droit naturel raisonné du manuscrit de Genève,
qui fonde l’accomplissement de cette bonté sur une rationalité convenablement
orientée. Il s’agit alors de définir, non point l’homme imbécile du premier état
de nature, mais l’homme de la nature, dont le livre IV de l’
Emile décrit l’accession à la moralité : « Ce n’est pas l’homme de l’homme, c’est l’homme de la
nature. Assurément il doit être fort étranger à leurs yeux »
[53] – aux yeux des
lecteurs. Autrement dit, l’homme de la nature est un modèle qui possède un
caractère très net d’extériorité pour les individus auxquels on le propose. Comme
eux, il est le produit de nombreux artifices, mais si « la quantité d’acquis est
peut-être assez égale de part et d’autre (...) les choses acquises ne se ressemblent
point »
[54]. Quelle continuité faut-il admettre, entre la nature et la moralité ? Pour
répondre à cette question, l’argument mis en place par Rousseau appelle une
nouvelle référence au système de Spinoza. Selon Rousseau, on doit en effet
poser en principe que les changements survenus au cours de l’histoire (individuelle et collective) n’ont pu changer l’homme en son contraire, sauf à détruire
son essence – de cette façon, il existe une implication réciproque entre la bonté
originelle de l’homme et l’orientation morale de la raison : « Si la bonté morale
est conforme à notre nature, l’homme ne saurait être sain d’esprit ni bien
constitué qu’autant qu’il est bon. Si elle ne l’est pas et que l’homme soit méchant
naturellement, il ne peut cesser de l’être sans se corrompre, et la bonté n’est en
lui qu’un vice contre nature »
[55]. Dans sa dimension méthodologique, cette
déclaration signifie bien que la bonté caractérise l’ensemble des réquisits que
nous devons admettre pour expliquer la réalisation effective du modèle proposé.
Un rapprochement s’impose alors avec une démarche décrite par Spinoza au
livre IV de l’
Ethique :
« J’entendrai donc par bon dans ce qui va suivre, ce que nous savons avec certitude
qui est un moyen de nous rapprocher de plus en plus du modèle de la nature humaine
que nous nous proposons. Par mauvais, au contraire, ce que nous savons avec certitude
qui nous empêche de reproduire ce modèle. Nous dirons, en outre, les hommes plus
ou moins parfaits, suivant qu’ils se rapprocheront plus ou moins de ce même modèle.
Il faut l’observer avant tout en effet, si je dis que quelqu’un passe d’une moindre à
une plus grande perfection, ou inversement, je n’entends point par là que d’une essence
ou forme il se mue en une autre » [56].
Deux points doivent être retenus, qui nous paraissent très éclairants pour la
compréhension même du texte rousseauiste.
Premièrement, le désir rationnel dont il est question à ce stade de
l’Ethique
« nous prescrit une norme transcendante, un devoir-être s’opposant à l’être, un
idéal situé bien au-delà de notre nature empirique »
[57]. Tel est le modèle de la
nature humaine dont nous avons souligné que, dans
l’Emile, il se donne avec un
caractère d’extériorité.
L’Ethique permet donc de produire la conception téléologique rousseauiste de la nature humaine, ou plutôt, elle lui assigne un lieu : il
s’agit certes d’une vision finaliste (et, partant, inadéquate) de cette nature, en ce
qu’elle donne lieu à un jugement de valeur. Mais cette appréhension est imputable au désir de la raison – d’une rationalité abstraite qui, selon Spinoza, oppose
une idée vraie de la nature humaine et les représentations particularisées des
hommes tels qu’ils sont : « les hommes ont accoutumé de former tant des choses
naturelles que des produits de leur art propre, des idées générales qu’ils tiennent
pour des modèles »
[58]. Cette explication correspond précisément à la démarche
revendiquée par Rousseau – comment a-t-il élaboré son modèle ? « j’ai retranché
comme artificiel ce qui était d’un peuple et non pas d’un autre, d’un état et non
pas d’un autre, et n’ai regardé comme appartenant incontestablement à l’homme
que ce qui était commun à tous »
[59].
Deuxièmement, et puisque l’assomption de la moralité est prescrite par la
nature elle-même, tous les individus tendent (fût-ce malgré eux) à réaliser le
modèle de la nature humaine élaboré par abstraction. Spinoza insiste alors sur
le principe de continuité dont Rousseau formule une version implicitement
téléologique. À l’aune du modèle proposé, les individus (qui, chez Rousseau,
sont devenus méchants), souffrent d’une simple privation dans l’actualisation
de leur nature : ils ne peuvent jamais la nier radicalement, c’est-à-dire détruire
la liberté qui leur est essentielle. La formulation irrécusable du
dictamen de la
conscience, chez Rousseau, apparaît alors comme la version finaliste du
dictamen de la raison qui se prononce chez Spinoza
[60].
Puisque nous n’entendons pas examiner pour elles-mêmes les conséquences
proprement politiques des pistes dégagées ici, il nous reste à nous prononcer
sur le sens de la différence entre la présentation généalogique des relations
morales chez Rousseau et leur exposition systématique chez Spinoza. Le statut
du modèle doit peut-être nous conduire à reformuler cette opposition soulignée
par Goldschmidt. Il peut sembler, en effet, que Rousseau abandonne la prétention « d’une déduction, en l’espèce illusoire »
[61] des relations morales qui, peu
à peu, doivent conduire au droit naturel raisonné. Toutefois, la démarche généalogique qui caractérise son entreprise trouve l’expression de ses limites dans le
statut de l’individualité, dont les dispositions passionnelles prennent l’allure de
variations privatives par rapport au modèle idéal qui oriente le développement
des sentiments humains. Il est vrai que, chez Spinoza, le complexe passionnel
individuel n’est pas davantage déductible, dans son détail, de l’ordre géométrique. Néanmoins, les troisième et quatrième parties de l’
Ethique ont exposé
comment on peut expliquer toutes les passions à partir de quelques affections
fondamentales : il existe donc un « n
Å“ud passionnel irréductible, dont la géométrie désigne la place sans pouvoir assigner la figure »
[62]. La genèse des
dispositions affectives individuelles n’a donc pas le même sens, selon que ces
particularités sont l’horizon indépassable
en nature d’une géométrie des passions, ou selon qu’elles sanctionnent une dérive provisoire de l’amour-propre
par rapport au
modèle dont la généalogie doit fonder la restitution.
La radicalité commune de Spinoza et de Rousseau, qui fait leur originalité à
l’âge classique, tient ainsi à ce qu’ils pensent la genèse des relations morales à
partir d’une nature que la raison ne travaille pas secrètement. À cet égard, et
malgré des divergences patentes, le cadre dans lequel Rousseau élabore la
version complète de sa théorie du droit naturel n’est pas foncièrement étranger
à la pensée de Spinoza. Outre que le second Discours manifeste une connaissance (fût-elle indirecte, via-Pufendorf) du chapitre XVI du Traité théologico-politique, il faut considérer toutes les versions de la doctrine rousseauiste pour
se faire une meilleure idée du rapport de Rousseau à Spinoza : au-delà de
certaines analogies frappantes (ainsi l’alternative entre la pitié et la raison, qui
permet de définir un comportement vraiment humain), il nous est apparu que
le développement des relations morales qui, chez Rousseau, répond rigoureusement au double ancrage du droit naturel, trouvait sa place (certes provisoire)
en régime spinoziste. Le rapport entre Spinoza et Rousseau nous semble ainsi
susceptible d’une double qualification : la théorie rousseauiste du droit naturel
est, pour partie, une lecture de Spinoza; le fondement des thèses du Traité
théologico-politique, exposé dans les troisième et quatrième parties de l’Ethique,
nous permet (ce qui est sans doute plus important) de réfléchir les attendus de
l’anthropologie morale de Rousseau.
[1]
Spinoza et la pensée française avant la Révolution, Paris, 1954,2
e éd., PUF, 1982, p. 477.
[2]
« Rousseau and Spinoza. Their political theories, and their conception of ethical freedom »,
Journal of the History 0f Ideas, vol. V, n
o 3,1944, p. 259-291.
[3]
« Réminiscences spinozistes dans le
Contrat social »,
Revue philosophique de la France et
de l’étranger, 1951, n
o 1, p. 61-84.
[4]
On consultera, sur ce point, S. Zac, « Rapports de la religion et de la politique chez Spinoza
et Jean-Jacques Rousseau »,
Revue d’histoire et de philosophie religieuses, 1970, n
o 1, p. 1-22.
[5]
Comme le rappelle M. Francès, le
Traité théologico-politique était, à l’époque où Rousseau
écrit le
Discours sur l’inégalité, le texte le plus accessible de Spinoza. Rousseau pouvait en outre
avoir pris connaissance de l’
Analyse de Boulainvilliers, et de la traduction de Gabriel de Saint-Glain.
Nous verrons de surcroît que le texte du
Discours se réfère clairement à la discussion de ce
chapitre XVI chez Pufendorf, et dans les notes de Barbeyrac.
[6]
Ethique, III
e partie, prop. 2, scolie, trad. Appuhn, Paris, Flammarion, 1965; rééd., 1986, p. 139.
[7]
Emile, liv. I, OC IV, p. 281. Les références aux textes de Rousseau sont données dans l’édition
des
Œuvres complètes Paris, Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 5 vol., 1959-1995, notée OC
avec indication du volume en chiffres romains.
[8]
Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes, désormais noté
second
Discours, OC III, p. 132.
[9]
Il ne fait pas de doute que la description de l’état de nature, selon Rousseau, fournit les règles
du droit naturel : « C’est du concours et de la combinaison (...) de ces deux Principes [l’amour de
soi et la pitié], sans qu’il soit nécessaire d’y faire entrer celui de la sociabilité, que me paraissent
découler toutes les règles du droit naturel »
(Ibid., Préface, p. 126).
[10]
De Cive, section I, chap. II, § 3, trad. Sorbière, Paris, Sirey, 1981, p. 92.
[11]
Individu et communauté chez Spinoza, Paris, Les Editions de Minuit, 1988, p. 294.
[12]
Second
Discours, 1
re partie, OC III, p. 162.
[13]
P.-F. Moreau,
Spinoza. L’expérience et l’éternité, Paris, PUF, coll. « Epiméthée », 1994,
p. 412.
[14]
Léviathan, chap. XIII, p. 127.
[15]
TTP, chap. XVI, texte établi par Fokke Akkerman, trad. et notes par Jacqueline Lagrée et
Pierre-François Moreau, Paris, PUF, coll. « Epiméthée », 1999, p. 507-509.
[16]
Article cité, p. 271.
[17]
TP, I, § 7, trad. et notes par Ch. Appuhn, Paris, Garnier, 1966, p. 14.
[18]
Anthropologie et politique. Les principes du système de Rousseau, Paris, Vrin, 1983, p. 319.
[19]
TTP, chap. XVI, p. 507. Voir sur ce point le commentaire d’A. Matheron,
op. cit., p. 292.
[20]
Le Droit de la nature et des gens, trad. Barbeyrac, éd. de 1732, livre II, chap. II, § III, p. 155.
[21]
Second
Discours, 1
re partie, OC III, p. 152.
[22]
Ibid., p. 139. Souligné par nous.
[23]
TTP, chap. XVI, p. 262; voir aussi p. 507.
[24]
Fragments de la Lettre à Christophe de Beaumont, section 5, OC IV, p. 1013.
[25]
TTP, chap. XVI, p. 509.
[26]
Le Droit de la nature et des gens, livre II, chap. II, § III, p. 58;
cf. aussi la fin de la note 6
de Barbeyrac à ce paragraphe, p. 157.
[27]
« Mais L’Athée Spinoza enseignait paisiblement sa doctrine... » (
Lettre à Christophe de
Beaumont, OC IV, p. 931).
[29]
TTP, chap. XVI, p. 507. Voir sur ce point le commentaire d’A. Matheron,
op. cit., p. 292.
[30]
Sur la comparaison de ce passage avec la version publiée du
Contrat social,
cf. notre étude
« Du droit naturel au droit naturel raisonné »,
Les Cahiers philosophiques de Strasbourg, tome 13,
2002,107-118.
[31]
Contrat social, première version, liv. II, chap. IV, OC III, p. 329.
[32]
Article cité, en particulier les pages 68 sq.
[33]
Ethique, IV
e partie, prop. 50, scolie, p. 267.
[34]
Second
Discours, 1
re partie, p. 155.
[35]
Voir les remarques de V. Goldschmidt,
Anthropologie et politique, p. 335.
[36]
Second
Discours, 1
re partie, p. 155.
[37]
Réflexions ou sentences et maximes morales, CCLIV.
[38]
Emile, liv. IV, OC IV, p. 505.
[39]
Ethique, III
e partie, Définitions des affections, XVIII, p. 203.
[40]
Emile, liv. IV, OC IV, p. 517.
[41]
En particulier chez Hobbes : « La pitié est l’imagination ou la fiction d’un malheur futur
pour nous-mêmes, produite par le sentiment du malheur d’un autre » (
De la Nature humaine,
trad. d’Holbach, Paris, Vrin, 1971, p. 93).
[42]
Ethique, III
e partie, prop. 21, p. 155.
[43]
Emile, liv. IV, p. 520.
[44]
Matheron,
Individu et communauté, p. 156.
[45]
Ethique, III
e partie, prop. 27, p. 159.
[46]
Emile, liv. IV, p. 547.
[47]
Anthopologie et politique, p. 355. Nous dirons plutôt généalogique.
[48]
H. Gouhier déclare que cette notion est, en elle-même, étrangère au vocabulaire classique,
et il renvoie à Spinoza (
cf. Rousseau,
Lettre à Monsieur de Franquières, note 2 à la p. 1138, OC IV,
p. 1806).
[49]
Cf. le relevé effectué par M. Perrot, « Spinoza, Rousseau et la notion de
Dictamen »,
Littérature philosophique, 1972, p. 395-410 ; pour le reste, nous ne suivons pas cet exposé.
[50]
De Cive, section I, chap. II, § 2, p. 92.
[51]
TTP, p. 511; souligné par nous : « (...) ex solo rationis dictamine. »
[52]
Rêveries du promeneur solitaire, IVème promenade, OC I, p. 1028.
[53]
Emile, liv. IV, p. 549.
[55]
Emile, liv. IV, OC IV, p. 595-596.
[56]
Ethique, IV
e Partie, Préface, p. 2l9.
[57]
Matheron,
Individu et communauté, p. 225.
[58]
Ethique, IV
e partie, Préface, p. 218.
[59]
Emile, liv. IV, p. 550.
[60]
Retenons surtout la définition de l’homme libre proposée dans l’
Ethique : « Un homme libre,
c’est-à-dire
qui vit suivant le seul commandement de la Raison, n’est pas dirigé par la crainte de
la mort (
Prop. 63), mais désire ce qui est hon directement
(Coroll. de la même Prop.), c’est-à-dire
(
Prop. 24) désire agir, vivre, conserver son être suivant le principe de la recherche de l’utile propre »
(
Ethique, IV
e Partie, Prop. 67, Démonstration, p. 285; souligné par nous : « (...) hoc est qui ex solo
Rationis dictamine vivit »).
[61]
Anthropologie et politique, p. 774.
[62]
P.-F. Moreau,
Spinoza. L’expérience et l’éternité, p. 396.