2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Lucrèce vu en songe.
Diderot, Le rêve de d’Alembert et le De rerum natura
Alain Gigandet
Université de Paris XII
Diderot aimait le poème de Lucrèce, dont la lecture l’a tôt introduit à la
philosophie des atomistes anciens. Avec le Rêve de d’Alembert, il semble avoir voulu
écrire un De rerum natura moderne, exposant les hypothèses les plus audacieuses de sa
philosophie naturelle. La manière dont il est influencé par son modèle apparaît toutefois
complexe. S’il prend manifestement le contre-pied de certaines thèses atomistes, notamment en ce qui concerne l’origine des vivants, c’est sans doute par fidélité à un principe
profondément épicurien, celui de l’autonomie radicale des forces naturelles, qu’il doit
défendre sur de nouvelles bases. Au-delà de la lettre des énoncés, on peut retrouver ainsi
dans le Rêve la trace des grands schèmes d’intelligibilité caractéristiques du De rerum
natura, ainsi qu’un mode d’écriture poétique propre à alimenter l’imagination spéculative
inspiré de Lucrèce.
Diderot appreciated Lucretius’poem which was an early introduction
for him to the ancient atomists’philosophy. He probably intended the Rêve de d’Alembert
to be a modern De rerum natura, positing the most daring hypotheses of his own
philosophy of nature. However, the way the Encyclopedist was influenced by his model
appears to be a complex one. If he clearly contradicts certain atomist theses, notably
as they concerned the origin of living beings, this is doubtless due to his fidelity to a
profound epicurean principle, that of the complete autonomy of natural forces, which,
in his opinion, needs to be defended on new grounds. Beyond its literal statements, one
can thus follow in the Rêve the principal intelligible frameworks characteristic of the
DRN, as well as a poetic mode of writing inspired by Lucretius intended to arouse the
speculative imagination.
Le goût de Diderot pour Lucrèce et l’influence effectivement exercée par le
De rerum natura sur les conceptions physiques, éthiques, voire épistémologiques ou esthétiques de l’auteur du
Rêve de d’Alembert sont choses trop évidentes
et avérées pour mériter d’être discutées dans leur généralité
[1]. La figure du
disciple romain d’Epicure hante tout particulièrement les
œuvres de philosophie
naturelle, au point que l’on peut avancer sans invraisemblance qu’avec le
Rêve,
Diderot ambitionne de composer « son »
De rerum natura. Ce point sera bien
entendu précisé, mais il convient de se demander au préalable qui est « le »
Lucrèce de Diderot. Que cherche ce dernier dans Lucrèce, comment le lit-il et
qu’en fait-il, lui qui déclarait « si je trouve quelque chose dans les auteurs qui
me convienne, je m’en sers » ? Problèmes historiques, philologiques et philosophiques s’entrecroisent de manière complexe, au point de prendre parfois en
défaut, on le constatera, la clairvoyance des commentateurs
[2].
Un premier exemple décisif, celui des atomes, permettra de prendre la mesure
de ces difficultés. La thèse atomiste qui sous-tend l’
Entretien est énoncée sans
équivoque par Diderot : « la raison [...] nous apprend que la divisibilité de la
matière a un terme dans la nature, quoiqu’elle n’en ait aucun dans l’entendement »
[3]. L’enjeu de ce premier dialogue est une question majeure des
chants II et III du
De rerum natura : comment un être vivant, doté de sensibilité
(
sensus) et éventuellement de pensée, peut-il être engendré par combinaison
d’éléments primitifs insensibles, sans autre intervention que celle de forces
purement immanentes ?
À partir de là, cependant, les chemins des deux « physiologues » se séparent,
puisque la solution bien connue que Diderot va soumettre aux objections de
d’Alembert, celle de la sensibilité « qualité essentielle et générale de la
matière », relève d’une conception de l’atome rigoureusement incompatible avec
celle que nous a léguée la tradition atomiste antique. Quoiqu’en pensent en effet
Ian H. Smith, Johan Werner Schmidt ou encore Laurent Versini
[4], l’atome de
Lucrèce est rigoureusement dépourvu de sensibilité et de tout ce qui pourrait
renfermer celle-ci en germe (ce qu’est le
nisus de Diderot), pour des raisons
qui tiennent à la fois au mode de détermination de l’élément dans le système
et aux principes de la démarche explicative propre aux épicuriens.
Sur la définition épicurienne de l’élément pèse en effet un certain nombre de
contraintes ontologiques, dont la principale exige que l’étoffe de la nature
consiste à parité en matière absolument solide et en vide, être et non-être se
limitant ainsi réciproquement à l’infini
[5]. Cet agencement a pour principale
fonction d’assurer l’éternité de la matière et de son mouvement. Or ces conséquences essentielles seront battues en brèche si l’on introduit la sensibilité dans
les éléments à quelque degré que ce soit, car cela reviendrait à y introduire la
composition, le vide et par conséquent la destructibilité. L’argument constitue
déjà le nerf de la réfutation des homéomères d’Anaxagore au chant I de Lucrèce,
et il est abondamment développé au chant II, dans un contexte problématique
très comparable à celui de l’
Entretien
[6]. Or, il faut le souligner, cette détermination de l’atome est inséparable dans l’épicurisme d’un schéma d’intelligibilité
qui trouve dans les propriétés des éléments et de leurs mouvements l’explication
des propriétés du réel sensible dont la physique doit rendre raison, sans que les
secondes se précèdent pour ainsi dire dans les premières. Il y a là une discontinuité fondamentale, qui fait de la composition des mouvements atomiques la
condition nécessaire et suffisante d’émergence de l’ensemble des qualités des
corps composés, y compris la sensibilité, la vie et la pensée. Une telle position
semble bien résumer, aux yeux des épicuriens, l’enjeu proprement matérialiste
de leur théorie de la nature, que figure le paradigme alphabétique. Les arrangements atomiques formant les corps sensibles sont comparables, explique
Lucrèce, aux combinaisons des lettres formant un mot : en changeant un élément
de place, en lui substituant un élément différent, on obtient un nouveau composé
[7]. Or le sens des mots n’est pas renfermé dans les lettres qui les composent; il constitue bien une propriété « émergente » de leurs combinaisons spécifiques. On pourrait dire à cet égard que la théorie diderotienne d’atomes ou
« molécules » dotés d’une « sensibilité sourde » procède précisément du partipris inverse : installer dans le principe les germes de ce dont il doit rendre
raison, en faisant fond sur une continuité du schéma explicatif.
Les signes et les effets de cette divergence affleurent à maintes reprises dans
le texte de l’
Entretien comme dans celui du
Rêve, et, de façon très remarquable,
à l’occasion de développements qui, par ailleurs, font manifestement écho à
Lucrèce. Le plus explicite mentionne le maître en lieu et place du disciple : « Si
lorsqu’Epicure assurait que la terre contenait des germes de tout, et que l’espèce
animale était le produit de la fermentation, il avait proposé de montrer une
image en petit de ce qui s’était fait en grand à l’origine des temps, que lui
aurait-on répondu ? »
[8]. Les énoncés auxquels se réfère d’Alembert dans son
délire viennent en fait du
De rerum natura, mais sur fond d’une série de
distorsions.
Aux vers 589-660 du chant II, Lucrèce affirme que rien de ce qui relève du
sensible, c’est-à-dire ce qui est
in promptu, « sous les yeux », « manifeste »,
n’est de nature simple ou pure. « Composé » signifie en réalité deux choses :
que le corps n’est pas simple en tant qu’ensemble, c’est à dire formé d’un seul
bloc (comme l’est l’atome), donc qu’il renferme une multiplicité de parties,
d’éléments séparés par du vide ; mais également qu’il est composite, c’est-à-dire
qu’il résulte d’un mélange de parties qualitativement différentes – principe
d’hétérogénéité de la matière dont se souvient Diderot par ailleurs. Tout corps
exige la combinaison de principes d’espèces diverses et l’étendue de son pouvoir
(
vis), sa richesse en propriétés (
potestates) sont à proportion de la diversité de
ses composants. On peut bien imaginer, de fait, que cette diversité se traduit en
combinaisons et mouvements internes plus variés, qui signifient eux-mêmes une
gamme plus étendue d’actions et d’effets possibles
[9].
De là une conséquence remarquable. Si la variété des formes atomiques
composant le corps conditionne sa puissance, alors le corps le plus fécond, celui
qui donne naissance à tous les autres et les nourrit, doit renfermer en lui la plus
grande diversité de germes : cette condition est remplie par la terre. On le prouve
en montrant que non seulement la thèse n’est pas contredite par l’évidence
sensible, mais, plus encore, qu’elle est la seule à pouvoir rendre raison exactement des phénomènes observables. Ainsi, des cas aussi différents que les sources, la mer, les feux ou les moissons, impliquent que la terre renferme les
principes aqueux, ignés etc. qui composent les êtres et leur nourriture.
Lucrèce complète ce premier argument par une référence plutôt inattendue
aux croyances humaines : le fait que les hommes se soient traditionnellement
représenté la terre comme une mère universelle, ce qu’exprime la figure religieuse de la déesse Cybèle, la Grande Mère des dieux, confirme cette vérité.
Cependant cette dernière n’est atteinte ici que par le biais d’une métaphore.
Lucrèce, dans un long développement, considère alors les attributs traditionnels
de la déesse et les éléments composant son culte à la lumière de leur interprétation allégorique par les poètes et les philosophes. Or ces représentations font
l’objet, en conclusion, d’une sanction théorique rigoureuse. Elles sont nécessairement fausses parce que, d’une part, la nature divine ne se soucie pas des
hommes (argument théologique) ; mais aussi parce que, dotant la terre d’une
telle nature divine, elles contredisent à un principe physique rigoureux : il est
en effet absolument exclu que la terre soit dotée de vie et de sensibilité
[10]. Le
topos épicurien invoqué par Diderot dément donc explicitement, dans la version
originale, sa propre thèse des molécules sensibles.
La seconde référence épicurienne de d’Alembert dans la tirade rapportée par
Julie de Lespinasse concerne la génération spontanée. C’est encore au chant II
de Lucrèce que renvoient à juste titre éditeurs et commentateurs du
Rêve. Mais
quel est précisément l’objet de l’argument de ces vers 865-885 ? Le texte qui
l’introduit ne peut être plus explicite : « Quant aux corps sensibles, il te faut
reconnaître / qu’ils sont tous composés d’atomes insensibles. / L’évidence et la
connaissance immédiate / [...] nous forcent à croire / ce que je dis : la vie
provient de l’insensible »
[11]. La ligne démonstrative est donc bien toujours la
même, et la mise au point des vers 886-903 ne fera qu’enfoncer le clou. Ce que
signifie le phénomène de génération spontanée, ce n’est pas la préexistence dans
une matière apparemment inerte d’organismes microscopiques aussi petits qu’on
voudra, susceptibles de passer à un degré d’organisation supérieur
[12]; c’est, au
contraire, que la putréfaction de la terre ou du bois est la manifestation visible
d’un processus de réarrangement des atomes qui produit mécaniquement les
propriétés vitales
[13]. Le rôle que Diderot, s’appuyant sur Needham, impute à ce
qu’il nomme « fermentation », correspond donc pratiquement à l’interprétation
que Lucrèce écarte.
L’examen d’un second exemple-clé, celui de l’essaim ou « grappe d’abeilles », emprunté par Diderot à Maupertuis, fait apparaître le même type de
contradiction
[14]. L’image constitue le support d’une double « expérience de
pensée » touchant au problème de l’unité de l’être vivant : comment passer de
la contiguïté des parties composant un organisme à la continuité du tout ?
L’essaim d’abeilles rassemblé vit, sent et se déplace comme un seul animal,
mais on peut le diviser en autant d’organismes autonomes qu’il comporte de
membres. Or cette manière de poser le problème est elle aussi réfutée de façon
anticipée dans un passage remarquable du
De rerum natura
[15]. Concevoir des
principes dotés de sensibilité, c’est non seulement les condamner à la mort,
mais c’est également rendre impensable leur assemblage cohérent en un tout :
ils seront plutôt comme une troupe de sujets sentants autonomes, qui ne peuvent
spontanément fusionner en un organisme doté d’une sensibilité unique. Certes,
on peut répliquer à cette objection que les principes, en s’assemblant, perdent
leur sensibilité indépendante primitive, pour coopérer à la formation d’une
sensibilité globale du composé. Mais s’il en est ainsi, à quoi bon postuler leur
sensibilité spécifique au départ ? Il est beaucoup plus cohérent d’admettre que
la sensibilité du tout se constitue à partir d’arrangements déterminés de principes
en eux-mêmes insensibles. Lucrèce, une nouvelle fois, convoque à l’appui de
cette argumentation l’exemple de la génération spontanée des vers dans la fange,
auquel il ajoute celui de l’
Å“uf, qu’il conçoit comme un corps inanimé se
transformant en oisillon. L’
Å“uf de Diderot, avec lequel « on renverse toutes les
écoles de théologie et tous les temples de la terre », est déjà là aussi, dans la
même ambiguïté
[16].
Manifestement, Diderot trouve les ressources du mécanisme épicurien insuffisantes pour résoudre le problème de la genèse de la vie dans les termes mêmes
où il l’a posé. C’est qu’entretemps est intervenue la doctrine cartésienne, qui a
associé le mécanisme à l’idée du recours nécessaire à un « premier moteur »
divin, ainsi qu’au dualisme substantiel. Le philosophe qui se réclame de la
physiologie antithéologique d’Épicure doit donc en finir avec ce dispositif, et
il croit pouvoir le faire en instituant un principe matériel autonome du mouvement, le « point vivant ». Dans ce contexte, il est hautement vraisemblable que
le
conatus leibnizien, dont Diderot a pris connaissance par l’intermédiaire de
Brucker, lui a fourni, plus que les observations de Needham, la solution recherchée
[17]. Les effets de déplacement par rapport à l’épicurisme sont, du coup,
considérables : la question du vide, point nodal de la théorie épicurienne du
mouvement, s’estompe ; en revanche, des problèmes qui n’apparaissent chez
Lucrèce qu’en filigrane sont propulsés au premier plan, à commencer par celui
de l’unité de l’être vivant : comment « composer » des points mobiles par eux-mêmes en un tout ?
Il ne s’agit certes pas ici de minimiser l’influence de Lucrèce dans le « délire
matérialiste » du
Rêve : celui-ci en porte la marque dans ses écarts mêmes aux
thèses épicuriennes. Mais on suggèrera un déplacement de perspective. Si Diderot prend à contre-pied plusieurs thèses fondamentales du
De rerum natura,
c’est peut-être parce qu’il prétend fonder à nouveaux frais un principe directeur
de l’exposé lucrétien : la détermination d’une force autonome de la matière
capable à elle seule de produire l’ensemble de la nature naturée. Il faut, pour
le comprendre, se reporter à la grande démonstration inaugurale du chant II : tous
les atomes se meuvent d’un mouvement constant qui leur est propre, et dont
l’éternité découle de l’infinité du vide. Ce mouvement est associé à une force, la
vis materiai, que le chant II achève de déterminer en ajoutant au poids de l’atome
et aux chocs la déviation (
clinamen). Une triple détermination qui la caractérise
bien comme force
de la matière, et le mouvement comme
le propre de chaque
atome, comme une série chaque fois singulière se rapportant aux autres par l’aléa
des chocs. Ainsi Lucrèce peut-il affirmer que les atomes agissent « d’eux-mêmes
et spontanément », et que la nature n’est rien d’autre que cette action même
[18].
Affranchir la nature de toute tutelle théologique, affirmer sa radicale autonomie,
telle est bien également la visée philosophique de Diderot lorsqu’il pose à sa
manière, à la suite de Toland et de Maupertuis, l’inhérence du mouvement à la
matière contre la métaphysique cartésienne du principe d’inertie
[19]. Partant de là,
il estime être en mesure de résoudre deux problèmes : celui de l’opposition
classique entre pensée et matière; celui de la composition du complexe vivant à
partir de l’élémentaire. En sorte que c’est sans doute par fidélité profonde envers
le poète épicurien que l’Encyclopédiste s’écarte de la lettre de sa physique.
L’héritage lucrétien de l’
Entretien semble bien relever d’une intention, d’un projet
philosophique au sens fort. Quelques données historiques que l’on peut maintenant rappeler sont de nature à renforcer cette hypothèse.
On sait, notamment par les
Lettres à Sophie Volland de la fin de l’été 1769,
que dans un premier projet de l’
Entretien imité de Platon, Diderot avait imaginé
de faire dialoguer le fondateur de l’atomisme ancien, Démocrite, sa maîtresse
Leucippe (sans doute en allusion onomastique au « double » un peu mystérieux
de Démocrite dans cette tradition atomiste) et le médecin Hippocrate
[20]. Or ce
« projet antique », comme l’a suggéré de manière convaincante Ian H. Smith,
trouve très vraisemblablement son origine dans une relecture de Lucrèce faite
par Diderot un an et demi plus tôt
[21]. En juillet-août 1768, en effet, Lagrange,
précepteur des enfants d’Holbach, publie une traduction annotée du
De rerum
natura
[22]. La question de l’implication directe de Diderot dans ce travail, qui a
été soulevée dès la parution de l’ouvrage, n’est pas tranchée
[23]. Mais la lecture
des notes et commentaires impose des rapprochements très précis avec plusieurs
idées majeures de l’
Entretien, qui laissent supposer que Diderot a au moins été
étroitement associé, à l’intérieur du « camp d’Holbach », aux discussions qui
ont présidé à leur rédaction.
Il n’est donc pas déraisonnable de penser que ces circonstances aient donné
à Diderot l’idée d’écrire « son »
De rerum natura, c’est-à-dire un poème physique et cosmologique qui se présente comme une défense et illustration des
principes matérialistes en philosophie : matière incréée, animée d’un mouvement propre éternel et constant, monde issu de processus aveugles et donc
dépourvu de toute finalité et de tout sens, etc. Un poème qui tienne cette ligne
philosophique comme un défi, que marque bien le rejet inaugural de la perspective théologique par d’Alembert
[24]. Un poème, enfin, capable d’embrasser
l’échelle des êtres, parcourant les médiations qui conduisent de l’élément à la
pluralité des mondes
[25], en se tenant à hauteur des découvertes scientifiques de
son temps.
On a posé en commençant, de façon très programmatique, la question de
l’usage que Diderot fait du texte de Lucrèce. Ces dernières considérations
permettent d’y revenir de façon plus précise. Comment Diderot perçoit-il son
modèle, que trouve-t-il, au juste, dans le De rerum natura ? D’abord un système,
celui de la physique atomiste d’Épicure, déployé selon un ordre rigoureux;
mais aussi une écriture, qui met les ressources du langage poétique au service
d’une entreprise de persuasion et de conversion du dédicataire de l’Å“uvre,
Memmius.
On connaît la répugnance de Diderot pour les systèmes et l’« esprit systématique », « qui bâtit des plans et forme des systèmes de l’univers auxquels il veut
ensuite ajuster, de gré ou de force, les phénomènes »
[26]. Elle l’autorise à prendre
à son compte un certain nombre d’intentions et d’intuitions philosophiques
fondatrices de la doctrine épicurienne, sans se sentir enchaîné à l’ordre de ses
raisons : principe de « dépeçage » clairement revendiqué dès les
Pensées sur
l’interprétation de la nature
[27]. Deux caractéristiques de l’exposé lucrétien semblent, en outre, de nature à encourager ce travail de réappropriation. D’abord,
il a pour objet une physique non mathématique, qui privilégie l’observation et
les « expériences imaginaires » : ce retour à l’Antiquité doit permettre, dans
l’esprit de Diderot, de libérer le champ propre à la philosophie naturelle de
l’avenir
[28], selon un mouvement paradoxal de régression-progression déjà rencontré plus haut. Ensuite, cet exposé est bien connu pour privilégier les métaphores et les modèles biologiques, facilitant ainsi la ligne d’interprétation vitaliste ou hylozoiste de l’Encyclopédiste.
Il n’est pas simple de détailler ce que le
Rêve prélève ainsi dans la trame des
principes, des thèses et des arguments épicuriens. Un recensement thématique
tel qu’il a été entrepris dans les articles mentionnés plus haut comporte une part
importante d’indécision et d’arbitraire du fait de la complexité des filtres, de
l’emboîtement des lectures et des influences qui travaillent le texte de Diderot.
On s’arrêtera ici plutôt à un certain nombre de schèmes d’intelligibilité généraux
qui organisent les constructions les plus remarquables du
Rêve. Le premier
consiste dans les modalités du passage du multiple au divers, qui sous-tend la
thèse diderotienne de l’hétérogénéité de la matière
[29]. Au chant II du
De rerum
natura, ce schéma affleure dans l’affirmation de la nécessaire diversité des
atomes : « Tous les atomes ne peuvent d’ordinaire / avoir même profil (
filo) ni
semblable figure (
figura) »
[30]. Un premier argument très lapidaire pose pour
ainsi dire
a priori qu’étant donné le nombre infini des atomes et le fait qu’ils
sont nécessairement dotés de forme (mais ce dernier point reste sous-entendu),
ces formes doivent varier. Le principe même qui permet de passer du multiple
au divers dans l’atome est là : la nature est toujours affirmation, production du
multiple, « elle a multiplié les atomes, elle a donc dû multiplier leurs formes »
[31].
Cette première approche est étayée par un second argument établissant une
inférence de la diversité sensible au divers élémentaire par nature invisible,
conformément à un procédé caractéristique de la canonique épicurienne. Il s’agit
de la méthode dite de vérification par signe, qui repose sur une analogie réglée.
Lucrèce va donc convoquer une évidence sensible, celle des indiscernables :
impossible de trouver dans la nature deux êtres singuliers strictement semblables, comme le montrent les exemples de la vache cherchant partout son taurillon
immolé lors d’un sacrifice et ne pouvant le confondre avec aucun autre ou,
réciproquement, celui des petits qui reconnaissent leur mère entre toutes ; on
peut également mentionner les grains et graines de toutes sortes, les coquillages,
tous objets qui peuvent paraître absolument semblables à un regard insuffisamment attentif, mais que différencient toujours quelques détails
[32]. Cette diversité
permet de conclure analogiquement à celle des formes atomiques et de s’en
donner une représentation mentale. Dans le texte des
Pensées sur l’interprétation
de la nature mentionné ci-dessus, Diderot procède semblablement par inférence
du visible à l’élémentaire : « Il n’y a qu’une manière possible d’être homogène.
Il y a une infinité de manières différentes possibles d’être hétérogène. [...] Je
crois même entrevoir que la diversité des phénomènes ne peut être le résultat
d’une hétérogénéité quelconque »
[33].
Une telle ligne d’explication physique conduit nécessairement à une problématique de la composition. L’
Entretien, sur ce terrain, offre à nouveau plusieurs
séquences conceptuelles opératoires caractéristiques de l’épicurisme. La composition comporte une dimension structurale et une dimension dynamique. La première s’exprime chez Lucrèce à travers le paradigme alphabétique, qui a été
évoqué plus haut; la seconde fait fond sur l’éternité et la constance du mouvement
des atomes
[34], ainsi que sur l’infinité de leurs chocs aléatoires qui, dans l’infini du
temps, doit épuiser l’ensemble des combinaisons possibles et expliquer la création
des mondes
[35]. Il y a, au total, un échange permanent des éléments, qui rend
solidaires les opérations de composition et de décomposition
[36]. D’Alembert évoque cette idée de manière directe à travers le thème de l’action et de la réaction
[37],
mais elle sous-tend en même temps son concept de « totalité en devenir »
[38].
Ce point d’arrivée que constitue le travail sur l’idée du tout devrait permettre
de préciser comment Diderot use et ruse de l’appareil conceptuel du
De rerum
natura. Lucrèce avance à ce sujet que « jamais [...] la quantité de matière / n’a été
plus serrée ni plus éparse »
[39], c’est-à-dire que sa densité moyenne en éléments
constitutifs est invariable, contrairement à ce que postulaient les physiciens présocratiques dans leurs cosmogonies. L’effacement de toute problématique cosmogonique au sens absolu, de toute question de l’origine radicale de l’être, en
tant que réduit aux atomes et au vide, constitue le ressort de l’argument : pas d’état
initial évolutif de l’univers, le tout, de par sa nature de tout, existant de toute
éternité. À l’éternité du mouvement élémentaire
[40] il faut ajouter son immutabilité,
car à une densité constante de la matière correspond un nombre moyen également
constant des collisions atomiques
[41]. Enfin, la constance des causes entraînant
logiquement celle des effets, on doit poser l’immutabilité de la totalité même des
corps composés formant les mondes (
summa rerum), que Lucrèce exprime à
travers un principe de « monotonie » : constance du nombre moyen des choses
qui sont produites, croissent et se décomposent dans la profondeur infinie du
temps.
Diderot a certainement médité cet argument, qui nourrit ses propres thèses
sur la solidarité causale des éléments de l’univers, l’« uni-totalité » du monde
qui renvoie l’enchaînement universel des êtres à un seul et même mécanisme
et l’« uni-substantialité » qui en est le corollaire
[42]. Mais sa propre spéculation
sur le tout va prendre une direction différente, dont le
Rêve est l’aboutissement :
en dynamisant et maximalisant à la fois le principe d’hétérogénéité de la matière,
la vision de d’Alembert assimile le pouvoir créateur de la nature à celui d’une
infinie création de formes, rejoignant les thèmes du transformisme
[43]. Contrairement ici aussi à l’opinion de plusieurs commentateurs abusés par une lecture
sélective de certains passages célèbres du chant V
[44], Lucrèce ne s’avance à
aucun moment vers cette hypothèse. Bien au contraire, il pense la production
des vivants dans le cadre fixe des espèces (
generatim), qu’il dérive en droite
ligne des principes de combinaison et de distribution des atomes exposés au
chant II
[45]. La tératologie du chant V est entièrement prise dans cette logique,
qui est celle des
foedera naturae, ces « pactes de la nature » qui assignent à
l’ensemble des composés les bornes de leurs propriétés et de leurs variations.
Les allusions du
Rêve aux monstres du
De rerum natura reposent donc sur une
série de déplacements. Disons très schématiquement que les monstres de Bordeu
témoignent de ce qui est en puissance dans l’organisation de tous les vivants,
ouvrant ainsi l’imagination philosophique sur le devenir des espèces, alors que
ceux de Lucrèce reportent la pensée vers l’origine de ces mêmes espèces, comme
autant de « ratés » parmi les « essais » de la nature, singularités inaptes à fonder
une lignée, à se constituer en espèce, et permettant de concevoir par voie
négative ce qui est requis pour le faire.
On ne peut terminer sans revenir, fût-ce brièvement, sur la forme poétique
du
De rerum natura, qui exerce sans aucun doute une influence tout aussi
déterminante que les principes et les thèses de la doctrine épicurienne sur le
projet du
Rêve. En mettant en scène le délire visionnaire de d’Alembert, Diderot
s’autorise à ouvrir les vannes de son imagination métaphysique
[46], se dotant de
ressources métaphoriques équivalentes à celles que fournit à Lucrèce l’écriture
poétique. Plus que la fonction psychagogique du « miel poétique »
[47], il semble
à l’évidence retenir dans la poétique lucrétienne la puissance d’investigation
propre à l’imaginaire créateur d’hypothèses. Or cette dimension comporte un
aspect épistémologique précis, qui a pu séduire Diderot plus spécifiquement.
On a vu plus haut comment la théorie de la connaissance intégralement sensualiste d’Épicure le conduit à définir une procédure d’investigation des principes de la nature, par essence insensibles, fondée sur l’inférence analogique
[48].
Un des aspects du génie de Lucrèce consiste à jouer de cette règle pour promouvoir la métaphore poétique au rang d’instrument d’investigation de l’invisible : l’exemple classique, mais poétiquement retravaillé, des grains de poussière dansant dans un rayon de soleil permet, par une « projection de l’esprit »
(
injectus animi), d’investir le chaos insondable des chocs élémentaires ; le troupeau de moutons qui, vu à grande distance, semble immobile au flanc de la
montagne permet de comprendre l’apparence du repos dans un univers où il n’y
a, de fait, que du mouvement; les nuages emportés par le vent constituent le
signe, par leurs métamorphoses, de l’entrelacement des simulacres constitutif,
dans l’esprit, de l’imaginaire
[49]. Lorsque Diderot, à la fin de l’
Entretien, expose
à d’Alembert sa théorie de l’analogie, « règle de trois qui s’exécute dans l’instrument sensible »
[50], il se pourrait qu’il acquitte une dette supplémentaire, plus
secrète, envers son modèle romain.
[1]
Pour une synthèse, voir J. W. SCHMIDT, « Diderot and Lucretius : the
De rerum natura and
Lucretius’ legacy in Diderot’s scientific, aesthetic, and ethical thought », in
Studies on Voltaire and
the 18th century 208,1982, p. 183-294.
[2]
Outre la grosse étude de J.W. Schmidt mentionnée ci-dessus, on consultera I. H. SMITH, «
Le
Rêve de d’Alembert and
De rerum natura », AUMLA 10,1959, p. 233-242; P. CASINI, « Diderot et
les philosophes de l’antiquité », in
Colloque international Diderot 1713-1784 (A.-M. Chouillet
(éd.)), Paris, 1985, p. 33-43 ; I. MIHAILA, « L’hylozoïsme de Diderot », in
Être matérialiste à l’âge
des Lumières, Hommage offert à Roland Desné, Paris, PUF, 1999, p. 185-197 ; P. QUINTILI, « Les
matérialistes anciens chez Diderot », in Materia actuosa,
Mélanges en l’honneur d’Olivier Bloch,
Paris, Honoré Champion, 2000, p. 487-512.
[3]
Œuvres, éd. Versini, Robert Laffont, 1994, t. 1, p. 614 (les
œuvres de Diderot seront toutes
citées dans cette édition). Cf.
Pensées sur l’interprétation de la nature § 58,
ibid., p. 596.
[4]
Voir l’introduction de ce dernier au
Rêve,
ibid., p. 606.
[5]
DRN, I, v. 1008-1010.
[6]
DRN, I, v. 847-850 ; II, v. 902-919. La séquence des vers 886-1022 du chant II est pour
l’essentiel consacrée à réfuter l’idée que la sensibilité doit procéder de composants eux-mêmes
sensibles. La pensée, de même, ne requiert pas d’absurdes atomes philosophants (II, v. 973-979).
[7]
Voir
DRN, I, v. 196-97; v. 825-26 et II, v. 688-94; v. 1013-1022.
[8]
Le rêve de d’Alembert, p. 632.
[9]
Cf. la théorie spinoziste des modes corporels : plus un corps comprend de parties diverses,
plus nombreuses sont les manières dont il peut être affecté, et plus grande, par voie de conséquence,
sa puissance d’agir (
Éthique, II, XIII, postulats concluant l’abrégé de physique faisant suite au
Scolie).
[10]
Terra quidem vero caret omni tempore sensu (v. 652).
[11]
V. 865-870. La traduction reproduite est celle de J. Kany-Turpin, Lucrèce,
De la nature,
Paris, Aubier, 1993; Garnier-Flammarion, 1997.
[12]
« Aussi n’ai-je point dit, il conviendra de t’en souvenir, / que les corps créateurs des choses,
étant tous / sensibles, produisent aussitôt la sensibilité ».
[13]
Analyse encore précisée aux v. 931-937.
[14]
Le rêve de d’Alembert, p. 627-629.
[16]
Entretien, p. 618.
[17]
Voir J.-F. MARQUET, « La monadologie de Diderot », in
Revue philosophique 3,1984;
H. NAKAGAWA, « Genèse d’une idée diderotienne : la sensibilité comme propriété générale de la
matière », in
Être matérialiste à l’âge des Lumières, op. cit., p. 199-217.
[18]
II, v. 1057-1058.
[19]
« Puisque l’atome a sa force propre, elle ne peut être sans effet »,
Principes philosophiques
sur la matière et le mouvement, p. 683.
[20]
Voir en particulier J. VARLOOT, « Le projet antique du
Rêve de d’Alembert », in
Beitrage
zur Romanischen Philologie, 1963.
[21]
«
Le Rêve de d’Alembert and
De rerum natura », art. cit., p. 129-130.
[22]
Cette version bilingue en deux volumes semble avoir été considérée comme la traduction
française de référence pour l’
Å“uvre de Lucrèce jusqu’au début du XIX
e siècle.
[23]
I. H. Smith cite une mise au point de Grimm à propos de la traduction : « M. Diderot l’a, à
la vérité, revue avec l’auteur avant l’impression, mais s’il avait traduit quelques uns des beaux
morceaux de Lucrèce, j’ose croire que tout lecteur doté d’un peu de goût s’en serait aperçu... »
(Lettre du 15 août 1768). Six ans plus tard, Diderot exprimera son désaccord avec ladite traduction,
sans aucune allusion à son éventuelle collaboration.
[24]
Il faut comparer cette déclaration avec le premier éloge d’Épicure, héros qui délivre l’humanité de l’emprise de la religion (
DRN, I, v. 62-79) ; mais aussi avec l’énoncé du premier principe
de la physique, « rien ne naît de rien par miracle divin (
divinitus) » (
ibid., v. 150).
[25]
Voir la vision de d’Alembert, p. 631.
[26]
Article « Philosophie » de l’
Encyclopédie.
[27]
§ 21, p. 567-568.
[28]
« [...] la région des mathématiciens est un monde intellectuel, où ce que l’on prend pour des
vérités rigoureuses perd absolument cet avantage quand on l’apporte sur notre terre »,
ibid., § 2,
p. 561.
[29]
« Il me paraît aussi impossible que tous les êtres de la nature aient été produits avec une
matière parfaitement homogène, qu’il le serait de se les représenter avec une seule et même couleur »
(
ibid., § 58, p. 596) : c’est un thème majeur du délire de d’Alembert (voir p. 631). Les
Principes
philosophiques sur la matière et le mouvement établissent le rapport entre la permanence du
mouvement et l’hétérogénéité de la matière (p. 681 et 685).
[31]
M. CONCHE,
Lucrèce et l’expérience, Éditions de Mégare, p. 59.
[32]
Cf. LEIBNIZ,
Monadologie § 9.
[34]
Comparer
DRN, II, v. 67-99 et
Principes philosophiques sur la matière et le mouvement,
p. 682.
[35]
Voir la remarque de d’Alembert « le temps n’est rien pour la nature », qui ouvre la digression
de Diderot sur la pluralité indéfinie des mondes (p. 615), puis l’énoncé précis de Bordeu : « [...] la
nature amenant avec le temps tout ce qui est possible, elle formera quelque étrange composé »
(p. 651).
[36]
Tout être doit compenser au fur et à mesure les pertes élémentaires qui l’affectent en
permanence. Or cet apport agit simultanément comme une force d’usure qui conduit progressivement
le corps vers sa destruction : tel est le thème conclusif du chant II (v. 1105-1174).
[37]
« Vivant, j’agis et je réagis en masse [...] mort, j’agis et je réagis en molécules [...] Naître,
vivre et passer, c’est changer de formes [...] Et qu’importe une forme ou une autre ? », p. 637.
Comparer avec
DRN, II, 1002-1004.
[38]
Voir P. QUINTILI, art. cit., p. 487-489.
[40]
Cf. ÉPICURE,
Lettre à Hérodote 44 : « Il n’ y a pas de commencement à ces mouvements,
les atomes étant causes, le vide aussi ».
[41]
Comme l’explique M. CONCHE,
Épicure, Lettres et Maximes, Paris, PUF, 1987, p. 128.
[42]
On se reportera, sur ces points, aux analyses de J.-Cl. BOURDIN,
Diderot : le matérialisme,
Paris, PUF, 1998, p. 56-61.
[43]
Voir p. 631-632. La similitude des formules avec, par exemple,
DRN, V, 828-831, ne doit
pas masquer cette fois la divergence des perspectives.
[44]
En particulier le texte sur les monstres ébauchés par la terre aux origines de la vie, V, v.
837-854.
[45]
Voir A. GIGANDET, Fama deum
. Lucrèce et les raisons du mythe, Paris, Vrin, 1998, p. 145-151.
[46]
Voir J.-Cl. BOURDIN,
op. cit., p. 104-105.
[48]
ÉPICURE,
Lettre à Hérodote 38, Philodème,
De signis. On trouve chez ce dernier, épicurien
contemporain de Lucrèce, une remarquable similitude entre l’énoncé des procédures de contrôle
des inférences épistémologiques et celui des règles présidant à l’élaboration des métaphores poétiques : comparer
De signis, XVIII, 16-XIX, 4 (éd. de Lacy) et
Rhetorica, I, p. 171-173 (éd.
Sudhaus).
[49]
II, v. 112-141 ; v. 317-322; IV, v. 129-140.
[50]
« Si tel phénomène connu en nature est suivi de tel autre phénomène connu en nature, quel
sera le quatrième phénomène conséquent à un troisième, ou donné par la nature, ou imaginé à
l’imitation de la nature ? » (p. 621).