2002
Revue de Métaphysique et de Morale
Des accidents aux tropes.
Pierre Abélard
Alain de LIBERA
Université de Genève.
L’A. retrace l’histoire des propriétés individuelles de l’Antiquité et du
Moyen Âge à la lumière de la théorie des tropes de D.C. Williams et Campbell. Il insiste
sur l’importance de la relation de co-présence et la compare avec des notions apparentées (comme le « syndrome des qualités » ou le « rassemblement des qualités »). L’A.
examine également la validité des principes du particularisme ontologique pour la
philosophie d’Abélard. Il s’attache à l’examen de la thèse de la non-transférabilité des
tropes, chez Boèce, Abélard, et il en rappelle les origines dans l’Islam classique (théologie ash’arite). L’A. insiste sur le fait, en conclusion, que ce particularisme ontologique
n’a pas forcément partie liée avec le nominalisme.
The A. traces the history of individual properties from Antiquity to The
Middle Ages in light of D.C. Williams and Campbell’s theory of tropes. He compares
the relation of co-presence to notions which could seem related such as « syndrome of
qualities » or « bundle of qualities ». He then examines the validity of ontological particularism for Abelard’s philosophy. He studies the non-transferability of tropes in Boetius, Abelard, and its origins in Muslim philosophy (ash’ari theology). He concludes
that such an ontological particularism is not necessarily linked to nominalism.
Le terme «
trope » a été introduit en 1953 par le philosophe américain
D.C. Williams
[1]. Les entités appelées «
tropes » avaient auparavant reçu d’autres
noms en philosophie : «
abstract particulars », chez G.F. Stout
[2], dans deux
textes fondamentaux de 1921 et 1923, puis «
concrete properties », «
property
instances » (et «
relation instances »), «
unit properties » (et «
unit relations »),
«
quality bits » (et «
relation bits »), dans la vaste littérature suscitée dans la
philosophie anglophone par les thèses de Williams ; «
Momente » ou « parties
dépendantes » dans la littérature de langue allemande, tirant sa base de réflexion
de divers textes de l’école de Brentano, de Husserl et de la phénoménologie
dite « réaliste », qui ont introduit les tropes bien avant Williams, sous un vocable
moins exotique. Compte tenu de ce
pedigree la notion de trope pourra sembler
essentiellement étrangère au domaine d’un historien de la philosophie médiévale. Pourtant, certains
trope-theorists suggèrent que les tropes ne sont pas sans
rapport avec les entités appelées « accidents individuels » par Aristote. Le
médiéviste amateur d’archéologie philosophique n’a donc pas de raison impérieuse de renoncer d’emblée à tout essai d’approche « généalogique » de ces
curieuses entités. Dans un livre remarquable, paru en 1996, le philosophe
D. W. Mertz a
proposé, au sujet des «
unit properties » (ainsi que des «
unit
relations », abordées sous le chef «
property reduction of relations »), une
esquisse de parcours historique, fondée principalement sur des textes de Boèce,
d’Avicenne, de Thomas d’Aquin, et de Duns Scot
[3]. Le principal intérêt archéologique du livre de Mertz tient moins, cependant, à ces brèves analyses qu’à la
mise au jour de principes permettant d’inscrire dans un horizon de problématisation commun certaines thèses anciennes, médiévales et modernes sur les
relations. Ces principes, introduits pour caractériser ce que l’auteur appelle
Instance ontology sont au nombre de trois : le
Principle of subject uniqueness
(SU), le
Principle of instance uniqueness (IU) et le
Principle of immanent
instance realism (IR)
[4]. Une formulation conviviale de SU conduit directement
à l’univers des tropes :
« As subject-unique (SU), no relation instance can have more than one distinct n-tuple
of relata. It is not the case, for example, that Red1 inheres as numerically the same
in both apple a and distinct apple b, for otherwise Red1 would have the nature of a
universal, not an unrepeatable instance [5]. »
Mertz note, en effet, à ce propos que le problème central du « particularisme »
ontologique est de « produire des arguments décisifs en faveur de l’existence
d’instances satisfaisant le réquisit de l’unicité du sujet ». Selon l’auteur, la
conjonction des principes SU, IU et IR « constitue, en partie, le réalisme modéré
des scolastiques et représente en tant que telle une via media entre la pauvreté
du nominalisme et les excès du réalisme platonicien ». Mertz décrit ainsi la
thèse centrale de ce réalisme :
« According to the scholastics, the intension Rn, the metaphysical or potential universal, is neither universal nor particular. When conceived in relation to an additional act
of intellectual reflection to be predicable of many, intension Rn is described as the
logical or formal universal and as such exists only in the mind. Yet, identically the
same content Rn exists individuated “in” each subject of predication [6]. »
J’ai étudié ailleurs l’archéologie philosophique du « réalisme modéré » des
scolastiques selon Mertz, qui, pour une large part, se confond avec celle de la
théorie néoplatonicienne (attestée des Ammonius) des « trois états de l’universel » (
ante rem,
in re,
post rem), elle-même ancrée, en une large mesure (en
fait, contradictoirement ou critiquement), dans un ensemble de thèses (néoaristotéliciennes) d’Alexandre d’Aphrodise, que j’ai appelé, pour des raisons qu’il
n’est pas utile de rediscuter ici, « épistémé alexandrinienne »
[7]. De même, je
crois avoir montré que le principe SU a reçu sa formulation standard dans le
Commentaire sur l’Isagoge de Boèce, par une théorie du « sujet unique » (PL
64,85C
4 -D
4 ) couvrant à la fois le problème du statut ontologique des genres et
des espèces – la théorie du « sujet unique » du particulier et de l’universel
stipulant que :
« la même chose x est à la fois particulière et universelle ».
et celui de leur statut noétique – la théorie du « sujet unique » de la sensation
et de l’intellection, stipulant que :
« la même chose x est à la fois le sujet de la sensation, qui perçoit x avec les conditions
sensibles qui font de x une chose particulière (i.e. un x : x1 ou x2 ou x3... ou xn ) et le
sujet de la pensée qui perçoit x sans ces conditions, i.e. comme ce qui est prédicable
de tous les “x” ».
Je me sens donc en plein accord avec l’analyse du contenu de SU par Mertz,
qui, lui-même, a attiré l’attention sur certains textes de Boèce
[8]. Il me semble,
toutefois, que SU n’a pas été suffisamment scruté du point de vue généalogique
en ce qui concerne la théorie des tropes. D’un mot : l’exemple de la pomme
utilisé par Mertz a une histoire. J’en reprendrai ici le dossier. Mon ambition
n’est ni d’introduire à la « mélologie » ni de proposer une nouvelle théorie des
tropes, mais d’examiner dans quel contexte précis un philosophe médiéval,
Pierre Abélard, a été conduit à proposer une théorie des « accidents individuels »
et des
« différences individuelles », sur la base d’une certaine interprétation de
SU, et à la défendre contre des théories alternatives, assurant par là même un
premier « passage » de la théorie aristotélicienne de l’accident à une théorie plus
générale des « propriétés individuelles ». Du point de vue « jurisprudentiel » cher
à quelques philosophes amis, je veux également essayer de montrer que le plus
proche d’une version médiévale de la
trope-theory n’est pas, contrairement à ce
que l’on pourrait attendre, le « nominaliste » Abélard, mais son adversaire « réaliste », et ancien maître, Guillaume de Champeaux. Pour ce faire, je rappellerai
d’abord ce qu’« Aristote-Boèce » (comme on dit « Socrate-Platon ») entend par
« accident individuel » et ce que D.C. Williams entend par « trope ».
Dans la théorie inaugurale de 1953, les tropes sont présentés comme les
« constituants premiers du monde actuel ou de n’importe quel monde possible » ou, d’une formule qui a fait date, comme « l’alphabet même de l’être »
(«
the very alphabet of being »)
[9]. Sur cette base, Williams définit une sorte
d’ontologie comprenant quatre classes d’entités : les particuliers concrets (=
Pc),
les particuliers abstraits (=
Pa), les universels concrets (=
Uc) et les universels
abstraits (=
Ua). Pour un aristotélicien, ce dispositif à quatre places ne peut pas
ne pas évoquer la classification des « choses qu’il y a » proposée au chapitre
deuxième des
Catégories. On sait, en effet, qu’en
Cat. 2, Aristote construit une
typologie des différentes sortes d’êtres, par combinaison de deux caractères :
« être affirmé d’un sujet » (kaq ! uJpokeimevnou levgesqai) et « être dans un
sujet » (ejn uJpoceimevnw/ ei\nai). Le classement ainsi obtenu permet de distinguer
quatre classes d’entités : l’oujsiva particulière ou première, qui n’est
ni affirmée
d’un sujet
ni dans un sujet; l’oujsiva universelle ou seconde, qui est
affirmée
d’un sujet
sans être
dans un sujet; l’accident universel, qui est à la fois
affirmé
d’un sujet et
dans un sujet; l’accident particulier qui est
dans un sujet
sans être
affirmé d’un sujet. La classification aristotélicienne a été transmise par Boèce,
qui a exposé en latin et nommé les « quatre combinaisons »
(quatuor complexiones) obtenues par la mise en
œuvre des relations
esse in subiecto et
dici de
subiecto, à savoir : substance universelle (=
Su), substance particulière (=
Sp), accident universel (= Au), accident particulier (= Ap)
[10] Ce que l’on peut représenter ainsi :
La tentation est grande de superposer les typologies d’Aristote et de Williams
selon les équivalences :
Pc =
Sp;
Pa =
Ap;
Ua =
Su;
Uc =
Au. Doit-on y
résister ? Répondre requiert de préciser le type d’entités désigné dans chaque
nomenclature. Dans le dispositif aristotélico-boécien
[11], un exemple de
Sp est
Socrate ou cet homme; un exemple de
Su est [l’]homme (ce que Porphyre
appelle « l’homme commun » ou « l’homme spécifique »); un exemple de
Ap
est ce blanc (qui est dans le corps comme dans un sujet, puisque toute couleur
est dans un corps, mais n’est affirmé d’aucun sujet, puisqu’on ne peut dire « le
corps est ce blanc » ou « le corps est un certain blanc »); un exemple de
Pu
est la science (qui est dans un sujet, l’âme du savant, mais n’est pas affirmée
de ce sujet – quoi qu’elle soit affirmée d’un autre sujet, par exemple de la
grammaire dans « la grammaire est science »). Dans la classification de Williams, un exemple de
Pc est Socrate; un exemple de
Pa est la sagesse de Socrate
– « composant (
component) de Socrate » – c’est ce particulier abstrait qui est
appelé « trope »; un exemple d’
Ua est la Sagesse totale dont toutes les sagesses
particulières sont les composants ou les membres ; un exemple d’
Uc est la
« Socratéité » (
Socratesity) totale dont toutes les créatures qui sont exactement
semblables à Socrate sont les parties ou les membres. La conclusion est claire :
s’il existe une correspondance possible entre
Pc /
Sp, d’une part,
Pa /
Ap, d’autre
part, il n’y en a pas d’obvie ou de directe entre
Ua /
Su ou
Uc /
Au. L’universel
humanité de Williams n’est ni l’essence ou substance seconde
homme d’Aristote
ni, dans un autre ordre d’idées (lui-même non aristotélicien) la classe des
hommes concrets : c’est celle des humanités abstraites,
i.e. une classe dont les
membres ne sont pas Socrate, Platon, Cicéron, etc., mais le trope humain (
human
trope) en Socrate, le trope humain en Platon, le trope humain en Cicéron, etc.
Cette différence massive plaide contre le rapprochement des deux classifications : la « grille » de Williams n’est pas une formulation alternative de l’ontologie des
Catégories, mais la formulation originale d’une
autre ontologie.
Preuve en est que les équivalences suggérées problématiquement entre
Pc /
Sp,
d’une part et
Pa /
Ap, d’autre part, trouvent vite leurs limites. Qu’est-ce, en
effet, qu’un individu selon Williams ? « Une « somme de tropes concurrents »
ou « coprésents ». Quant à la sagesse de Socrate, c’est un trope membre de la
« classe de ressemblance » Sagesse. Dans cette perspective, la proposition
« Socrate est sage » (de forme « a est F ») signifie que la somme de tropes
concurrents Socrate inclut un trope qui est membre de la classe de ressemblance
Sagesse. La relation de «
concurrence » héritée de Whitehead et Keynes, correspondant plus ou moins, aux dires de Williams, à la «
compresence » de
Russell, à la «
coinherence » de Mill, la «
concresence » de Stout et la «
togetherness » de Goodman, on est en droit de se demander si elle a un équivalent
quelconque chez Aristote-Boèce. La thèse standard de l’aristotélisme médiéval,
explicitement fondée sur l’autorité de Boèce, ne semble guère aller en ce sens,
puisqu’elle stipule que l’individu n’a pas d’autre forme que celle de l’espèce à
laquelle il appartient et que la forme spécifique « est tout l’être de l’individu ».
Cette analyse ne relève pas des contraintes de l’exégèse, inhérentes à la
« culture du commentaire », selon la formule de Barry Smith – elle n’est pas
imposée au philosophe interprète du corpus aristotélicien par ce corpus lui-même. Elle est courante dans les
sophismata du XIII
e siècle, témoins par excellence de la forme médiévale de la « culture de l’argument ». Une formulation
claire en est donnée dans le sophisme anonyme « Omnis homo de necessitate
est animal » (= P
3 ) transmis par le ms. Paris,
Nat. lat. 16135, au f
o 102vb :
« individuum non addit formam aliquam supra speciem vel differentiam nec
habet aliam formam a forma speciei et hoc est quod scribitur quod “species est
totum esse individuorum”
[12] », ainsi que dans deux autres
sophismata de même
intitulé, préservés l’un, dans le même manuscrit parisien, au f
o 11vb (= P
1 ),
l’autre, dans un manuscrit de la Bayerische Staatsbibliothek, ms. Munich,
Clm 14522, au f
o 50rb (= M)
[13]. D’autres difficultés attendent le généalogiste :
la distinction entre universel abstrait et universel concret permet d’exprimer
clairement une différence qui paraît bien absente du paradigme aristotélicien
– la différence entre instantiation et exemplification. Dans la perspective de
Williams, en effet, Socrate est une « instance » concrète de la Sagesse, tandis
que son composant-sagesse est une « instance » abstraite, autrement dit une
exemplification, de la Sagesse. Reste la question même du
trope. Dans la version
aujourd’hui la plus courante de la théorie des tropes, la «
Trope-Bundle Theory »,
les individus sont considérés comme des « faisceaux de tropes » («
bundles of
tropes »), la « coprésence » et la « ressemblance exacte » comme des «
bundlingrelations » de second ordre, les notions d’« individu », de « particuliers » et
d’« universaux » restant définies comme chez Willliams à l’aide des notions de
« classe de coprésence » («
compresence class of tropes »), de « classes d’équivalence » («
equivalent classes of tropes ») et de « classes de ressemblance »
(«
similarity classes of tropes »). L’ensemble de ce dispositif paraît difficilement
superposable à l’ontologie des
Catégories. Mais qu’en est-il de la définition
même de l’individu comme « somme méréologique d’une classe de tropes
coprésents », lancée en 1953 par Williams ?
Parmi les nombreuses élaborations théoriques de l’ontologie des Catégories
qu’a connues la pensée antique, une notion, apparemment forgée par Porphyre
dans son Introduction (aux Catégories), plus connue sous le titre gréco-latin
d’Isagoge, paraît correspondre à la définition méréologique de Williams : la
notion de « rassemblement de caractères propres » (a[qroisma ijdiothvtwn). Cette
notion porte l’opposition de l’« individu » et de l’« homme commun », telle que
la formule l’Isagoge, II.15 :
« On appelle “individu” et Socrate et ce blanc-ci et ce fils de Sophronisque qui
s’approche – supposé que Socrate soit le seul fils de Sophronisque. Les [êtres] de
cette sorte sont appelés “individus”, parce que chacun d’eux est composé d’une série
de caractères qui ne peuvent se trouver identiquement réunis dans un autre : les
caractères propres à Socrate ne sauraient être les mêmes pour aucun autre être particulier, bien que ceux de l’homme, je veux dire de l’homme commun, soient les mêmes
dans plusieurs hommes, ou plutôt dans tous les hommes particuliers pris en tant
qu’hommes [14]. »
Les « idiotismes » de l’individu porphyrien sont-ils des tropes ? Dans l’interprétation boécienne des « caractères propres » figure une liste, devenue standard
au Moyen Âge, puisque transmise par les
Auctoritates Aristotelis, de sept caractères non répétables à l’identique d’un individu à l’autre : «
Forma,
figura,
locus,
stirps (« parentèle », « origine » ou « souche »),
nomen,
patria,
tempus
[15]. »
Cette formule retient l’attention dans la mesure où elle suggère que des parties
temporelles pourraient figurer parmi les éléments de la somme méréologique
constituant l’individu. Elle ne suffit cependant pas comme telle pour intégrer
le « rassemblement de caractères propres » à la généalogie des tropes. La thèse
de Porphyre n’est pas, pour autant, restée sans postérité. Parmi les nombreuses
gloses reçues dans l’Antiquité tardive, la plus intéressante est celle du
Commentaire des Catégories de Simplicius. Pour dire, en effet, ce qui fait la sub-sistance particulière ou, plus littéralement, « la propriété de la subsistance »
d’un individu, Simplicius emploie une expression remarquable : sundromhv sumbebhcovtwn « syndrome d’accidents », reprise en 1268 sous la forme «
concursus
accidentium », dans la traduction latine de Guillaume de Moerbeke. Un synonyme de « syndrome d’accidents » est sundromhv poiothvtwn « syndrome de
qualités ». Ce changement lexical a son importance. Il renvoie, semble-t-il, à
une contamination de la théorie stoïcienne de la « qualité individuelle » (ijdivw"
poiovn) par la théorie péripatéticienne,
i.e. porphyrienne, dont le premier effet
visible est d’intégrer l’ijdivw" poiovn au schéma onto-logique « sujet-prédicat »
d’Aristote, moyennant les notions de « concours » (sundromhv) et de « description » (uJpografhv). Cette insertion ne laissera pas indifférent un lecteur de la
littérature récente sur les tropes. On sait, en effet, que dans
Universals, son
grand livre de 1989, D.M. Armstrong distingue deux théories : la
Substanceattribute theory of particulars, où les particuliers sont considérés comme « ayant
des propriétés » tropes et comme « en relation avec d’autres particuliers » et la
Bundle-of-tropes theory, où les particuliers « se réduisent à des faisceaux de
tropes comprésents, reliés entre eux par des tropes de relations
[16] ». La distinction entre les deux thèses est claire. Supposons qu’une entité
a a la propriété
trope
F. Pour exprimer cette situation, un partisan de la
Substance-attribute
theory of particulars dira que
F est un attribut de
a; un tenant de la
Bundleoftropes theory dira, quant à lui, que
F est dans une relation dite «
bundling
relation » aux autres
tropes qui constituent (
make up)
a. Ces deux théories sont
très différentes. La théorie simplicienne du « syndrome de qualités » (sundromhv
poiothvtwn) ne se rattache à aucune des deux ou, plutôt, se rattache aux deux à
la fois : c’est une théorie mixte, qui combine
Substance-attribute view et
Bundle
theory. Son déficit fondamental aux yeux d’un
trope-theorist sera donc, très
probablement, que les propriétés entrant dans le « syndrome » sont pensées
comme communes, puisque prédiquées. De fait, si je l’entends correctement,
dans une théorie de ce genre, c’est le rassemblement qui est particulier, non ce
qui est rassemblé. L’individu est d’abord une substance première, au sens aristotélicien du terme, constituée par une forme essentielle, à laquelle s’ajoute un
« faisceau de qualités individualisantes », objet d’une « description » (uJpografhv)
[17]. Mais ces qualités sont des propriétés
communes, donc des universaux
potentiels, ce que reconnaît implicitement Porphyre lui-même en notant maladroitement que « fils de Sophronisque » n’individualise Socrate, que si Socrate
est
le seul fils de Sophronisque. Comme l’a bien vu R. Chiaradonna :
«... anche se una descrizione, composta da un certo numero di proprietà comuni,
risulta applicabile di fatto a un oggetto e a uno soltanto, non è affatto escluso, in linea
di principio, che vi siano altri oggetti a cui essa si possa parimenti applicare, giacché
la qualità comune, per definizione, può appartenere a più individui differenti [18]. »
Malgré son vocabulaire stoïcien, la théorie porphyro-simplicienne du « rassemblement » ou « syndrome » de qualités ne paraît donc pas correspondre aux
exigences les plus fondamentales d’une théorie des tropes. Reste que la notion
de « rassemblement de caractères propres » ouvre une perspective au généalogiste, dans la mesure où elle pose au lecteur de Porphyre la question de savoir
ce que peut bien vouloir dire la seconde partie de l’expression « une série de
caractères
qui ne peuvent se trouver identiquement réunis dans un autre ». Le
pluriel, en effet, ne suggère pas normalement (ou nécessairement ) à l’interprète
l’idée qu’un individu est un faisceau de propriétés
universelles dont
seul le
rassemblement ne se trouve pas reproduit en d’autres à l’identique. Plusieurs
textes du Moyen Âge tardif montrent que la thèse de Porphyre est entendue par
certains comme plaidant pour une « forme propre des singuliers ». C’est le cas,
par exemple, d’un autre sophisma anonyme du ms. Paris,
Nat. lat. 16135,
« Aliqua in eo quod conveniunt differunt », où l’on peut lire que « la forme
propre des singuliers », autrement dit les « sept propriétés dont le rassemblement
ne se laisse pas repérer en d’autres singuliers », est « principe et cause de la
distinction et de la diversité » qui existe « entre eux »
[19]. Toute la question est
de savoir si cette « forme propre » est propre
à chaque singulier ou si elle
constitue la forme propre du singulier en tant que tel. Il semble qu’elle ait été
explicitement posée dès le XII
e siècle par des lecteurs de l’
Isagoge.
Dans un article pionnier de 1992, Ch. Martin a proposé de caractériser l’ontologie de Pierre Abélard comme celle d’un « anti-réaliste partisan de la transférabilité des tropes » (« a transferable trope anti-realist
[20] »). C’est par cette
remarque que, à ma connaissance, les tropes sont entrés
en histoire de la philosophie médiévale – entrée discrète, au demeurant, puisque, à l’exception de
J. Marenbon, en 1997, personne ne semble avoir repris la suggestion de Martin.
C’est ce que je me propose de faire ici.
Il y a, de prime abord, deux bonnes raisons au moins de vouloir introduire
la notion de tropes dans l’ontologie d’Abélard – à savoir : deux principes fondamentaux qui la portent tout entière, que l’on peut appeler respectivement
« principe du particularisme ontologique » et « principe de l’individuation
essentielle du particulier ». Le principe du particularisme ontologique (PPO)
soutient que tout ce qui existe, substances, différences, accidents, est particulier.
Le principe de l’individuation essentielle du particulier (PIEP) soutient que les
substances ne sont pas individualisées par leurs « formes » (différences et accidents)
et que les « formes » (différences et accidents) ne sont pas individualisées
par leurs sujets d’inhérence (substances). PIEP contredit, en partie, le
Principle
of Subject Uniqueness de Boèce, tel que le formule D.W. Mertz, stipulant que
« les propriétés sont individualisées par leurs sujets
[21] ». Telle quelle, la simple
application de PPO suffirait pour construire une ontologie « amie des tropes ».
Tout le problème, chez Abélard, est de savoir jusqu’où va réellement le domaine
de législation de POP. Qu’il s’étende aux substances –
i.e. aux « substances »
ou « essences premières » d’Aristote – va de soi. Il en va de même pour l’accident, qu’il soit séparable ou inséparable (et l’on pourrait en dire autant du
« propre » aristotélico-porphyrien, même si celui-ci n’est pas mentionné). Reste
la « différence spécifique », constitutive de l’espèce dite « dernière » ou « spécialissime » – par exemple homme, constituée par « rationnel » ou « mortel »
(selon les versions de l’Arbre de Porphyre). Mais il y a ici une difficulté de
taille : faut-il admettre que l’espèce dernière constituée par la « différence dernière » est une essence « personnellement discrète », qui devient cet individu-ci,
Socrate, ou cet individu-là, Platon, par la seule survenance d’accidents particuliers ou que les individus sont constitués comme individus dès le niveau des
« différences » par des « différences individuelles » ou « particulières » ? Dans
la première hypothèse, il n’y aura en fait de tropes que les accidents particuliers,
cette blancheur-ci, cette blancheur-là; dans la seconde, il faudra admettre qu’il
y a autant d’humanités que d’hommes, cette humanité-ci, cette humanité-là,
constituées par autant de « différences individuelles », cette rationnalité-ci, cette
rationnalité-là : auquel cas, il faudra admettre des tropes « humain » et des tropes
« rationnel », contribuant à la constitution de chaque homme en sa nature propre
d’individu homme
[22]. Dans l’interprétation tropiste d’Abélard, on soulignera que
ce dernier fait ici ou là allusion à des « différences individuelles ». Certains
passages suggèrent même que, comme l’anonyme
Ars Meliduna, Abélard admet
des
status individuels d’homme, et qu’il soutient donc, de ce fait, que Socrate
et Platon « se rencontrent » (
conveniunt) non pas tant
dans un
status commun
d’homme que
par leurs
status individuels d’homme (
i.e. qu’ils présentent
de
par leurs humanités respectives une « ressemblance exacte »). Si de tels statuts
individuels existent pour Abélard, on peut imaginer sans peine que des
humanités individuelles soient chez lui pensées plus ou moins en termes de « faisceaux de
tropes ». Pour étayer la présence d’une théorie des statuts individuels
chez le Péripatéticien du Pallet, il faut cependant plus que les exigences d’un
principe – POP; il faut une application claire, systématique, répétée dudit
principe. Il est certain qu’Abélard
envisage sérieusement les
conséquences d’une
telle application. Dans un texte au moins, méditant
la singularité de la différence
constitutive de l’espèce, il en dégage impétueusement le corollaire obligé :
l’infinité des différences possibles, et remarque que, dans ces conditions, il
faudra admettre qu’il y a autant d’espèces déterminées au sein du genre animal
par la différence « rationalité » qu’il y a de rationalités individuelles. Et d’écrire :
« Être affecté par la rationalité, qui est la cause commune de l’imposition du
nom “rationnel”, excède quant à la nature toute existence de toutes les rationalités, et
toute cause d’imposition d’un nom universel est en soi infinie et n’est
bornée par aucune limite réelle
[23]. » Ce qui, si je comprends bien, signifie que
l’ontologie d’Abélard reconnaît une variété infinie d’espèces « homme »,
i.e. ni
plus ni moins qu’une variété infinie d’humanités singulières. Mais, si tel est le
cas, il est impérieux de préciser le statut ontologique (au sens courant du terme)
de la « différence individuelle » ou « singulière », et son rôle exact dans la
supposée constitution de Socrate dans une certaine nature (individuelle)
d’homme. C’est ici que le principe PIEP vient tempérer l’enthousiasme du
lecteur. Du moins, la première partie du principe, celle qui affirme que « les
substances ne sont pas individualisées par leurs formes (
différences et accidents) ». Comment, en effet, maintenir à la fois que l’individu est constitué dans
sa nature spécifique singulière par l’une des différences spécifiques singulières,
en droit infinies, et que sa substance, de soi individuée (
personaliter discreta), n’est pas individualisée par ces différences?
Il est incontestable qu’Abélard soutient PIEP. Il donne même une preuve
« classique » de ce que les substances ne sont pas individualisées par leurs
« formes » : une version sui generis de ce que j’appelle l’« argument de la
suppression », argument aristotélico-alexandrinien particulièrement cher à Porphyre, qui y recourt massivement dans l’Isagoge. Voici l’argument, tel qu’il
figure dans le Commentaire sur Porphyre de la Logica Ingredientibus :
«... [étant donné deux substances particulières], si l’on supprimait leurs formes, ces
[substances] n’en pourraient pas moins subsister dans leurs essences propres, parce
que leur distinction personnelle, qui fait que celle-ci n’est pas celle-là, ne vient pas
des formes mais de la diversité essentielle même [24]. »
C’est manifestement pour échapper à la contradiction apparente entre les deux
principes fondateurs de l’ontologie abélardienne, POP et PIEP, qu’il est tentant
de présenter sa théorie comme celle d’un « anti-réaliste partisan de la transférabilité des tropes ». Reste à trouver les textes interprétables en ce sens.
Avant toute enquête factuelle, il faut cependant insister sur ce qui singularise
la thèse d’Abélard : la
conjonction – ou plutôt : le caractère problématique de la
conjonction de PPO et de PIEP. Le « complexe questions-réponses » où s’inscrit
la réflexion abélardienne est, de fait, très précis : il s’agit de savoir si l’on peut ou
non légitimement traiter les « différences individuelles » comme des « accidents
individuels », compte tenu de leur disparité foncière – la différence constituant un
individu dans une espèce, et ayant de ce fait même part à sa nature ou essence (au
sens moderne du terme), l’accident
survenant à un individu déjà constitué dans
une certaine nature. En soutenant que
tout ce qui existe, substances,
différences,
accidents,
est particulier, Abélard ne peut se contenter de plaider la « particularité
des qualités » au sens aristotélicien du terme : il doit argumenter l’idée d’un
particularisme de la différence spécifique constitutive d’un individu – la seule qui
permette de l’assigner à un « type naturel » déterminé. Ce réquisit le met dans une
position difficile. Jusqu’à lui, en effet, la seule théorie qui aborde le problème de
l’individuation du singulier par des formes est la théorie réaliste dite « de l’essence
matérielle », attestée chez Guillaume de Champeaux (première manière) ou Clarembaud d’Arras
[25], qui ne tient compte que des « formes accidentelles », et affirme
par exemple, que « dans chacun des hommes numériquement différents il y a la
même essence de l’homme, qui ici devient Platon par ces accidents-ci et là Socrate
par ces accidents-là ». Dans cette théorie, l’argument de la suppression ne porte
que sur des accidents. La thèse affirmant que « si l’on séparait ces formes [de cette
matière] il n’y aurait plus aucune différence entre les choses, qui ne se distinguent
les unes des autres que par la diversité de leurs formes, leur matière étant absolument
la même essentiellement »
ne vaut que pour des formes accidentelles. Abélard
rejetant énergiquement la réduction de l’ontologie au couple « essence matérielle
+ forme accidentelle », doit aménager une ontologie fondée 1/ sur la discrétion
personnelle des essences individuelles et 2/ le particularisme des propriétés – au
sens moderne du terme – ce qui inclut aussi bien les différences, constitutives de
l’essence
individuelle, que les accidents survenant à cette essence. En clair : il doit
plaider pour l’existence de tropes « rationalité » et « mortalité » (selon la définition
de l’homme comme « animal raisonnable, mortel »), et non pas seulement pour
l’existence de tropes « blancheur », ce qu’il semble faire; mais il doit aussi maintenir une distinction claire entre propriétés essentielles et propriétés accidentelles,
pour ne pas retomber dans le fourre-tout ontologique des « formes » chères à ses
adversaires réalistes, ce qui est plus problématique.
Cette gageure semble, en partie, tenue. De fait, je l’ai dit, divers textes
indiquent que le Philosophe du Pallet admet l’existence de tropes « différence »
avant de poser des tropes « accident », et de leur donner par là même un fondement dans des substances déjà individualisées
, elles et leurs différences. Le
principal témoin est un passage du
Super Porphyrium introduisant le
caractère
particulier de la différence « rationalité » pour expliquer que « Socrate pourrait
être » par une différence particulière (une autre « rationalité particulière »),
« qu’elle existe ou n’ait jamais existé
[26] » – texte complété par un texte du
Super
Praedicamenta étendant la thèse à l’accident « blancheur
[27] ». Dans son livre
récent sur la philosophie de Pierre Abélard, J. Marenbon, seul interprète à avoir
véritablement posé le problème, formalise ainsi ce qu’on pourrait appeler l’argument conjoint de la différence « rationalité » et de l’accident « blancheur » :
«... Abelard envisages a set of men (M1... Mn ), a set of particular rationalities (r1...
rn ) and any number of hypothetical rationalities (r’, r’’...). In the actual world, M1 is
informed by r1, M2 by r2, and so on. But the world might have been different so that,
for instance, M1 was informed by r2, or by r’. Similarly, Abelard says that the particular
whiteness which makes this body white might have in fact made a different body
white, although once in this body it cannot be in another [28]. »
Cette analyse semble autoriser l’interprétation de la théorie d’Abélard comme
une forme inchoative de trope-theory. Elle semble aussi aller dans le sens de
Chr. Martin, et argumenter de façon convaincante l’idée de « transférabilité des
tropes ». Le recours aux « mondes possibles » donne, en outre, un certain halo
de vraisemblance à l’opération. On peut cependant avoir quelques doutes. De
fait, la formule de Marenbon suggère simplement que, dans un autre monde
que le monde actuel, Socrate (= M1 i.e. Man1 ) pourrait ou aurait pu être
« informé » par une autre différence particulière que celle qui l’informe dans
le monde actuel. Cela paraît suffisant pour affirmer que, dans ce passage au
moins, Abélard reconnaît l’existence de tropes « différence ». Est-ce assez pour
argumenter une théorie de la « transférabilité des tropes » ? Peut-être pas. Il y
a une différence entre l’affirmation que Socrate aurait pu être Socrate par r2 ou
r’’ dans un autre monde et celle qu’il pourrait l’être dans le monde actuel.
Abélard employant indifféremment « posset » et « potuisset » dans les documents test, il est difficile de savoir ce qu’il a exactement en tête. On peut tenter,
cependant, de clarifier la situation en posant que l’auteur de la Logica Ingredientibus est face à un vrai dilemme. Je le formulerai en paraphrasant une page
célèbre de D.M. Armstrong. Posons donc que, pour Abélard, un monde qui
contient a et F contient [le fait que] a ait ou possède F (a’s having F), où « a »
désigne Socrate et « F » se trouve désigner la rationnalité r1, et la désigne
effectivement aussi longtemps que Socrate existe. Cela ne signifie pas que, ayant
r1, Socrate peut ou pourrait encore être Socrate en ayant r2 ou r’’. Cela signifie
seulement que l’expression linguistique « F » aurait pu se trouver désigner r2
ou r’’, si... Socrate avait eu r2 ou r’’ plutôt que r1, autrement dit : qu’il n’était
ni nécessaire que r1 existât ni nécessaire que « F » désignât r1 s’agissant de
Socrate. Le résultat me paraît clair : parler ici de « transférabilité » ou de « non
transférabilité » risque d’induire en erreur – ce, d’autant plus que le seul auteur
qui donne un exemple précis de « migration des qualités » en domaine naturel
est Boèce – autrement dit un partisan de SU, fermement attaché à l’individuation
des formes par leurs sujets, ce que, comme on l’a vu, Abélard, principal soutien
de PIEP au XIIe siècle, n’est pas et ne peut être.
Arrêtons-nous un instant sur la thèse de Boèce – première entrée médiévale
de la « pomme » au Panthéon des objets philosophiques (où la cire cartésienne
repose auprès du sucre de Bergson). Dans son
Commentaire sur les Catégories
[173B], à propos de
Cat., 1a24-25 (quelque chose est dit « être dans un sujet »
s’« il est dans quelque chose non en tant que partie, et il est impossible qu’il soit
sans ce en quoi il est »), Boèce soulève un problème qui ressemble fort à celui
de la « migration des qualités ». Soit une pomme
a ayant un certain parfum
F.
Supposons que je prenne
a en main, puis que je la repose. Le parfum de
a se
trouve pour un certain temps dans ma main (notons-la
a’). Dans ce cas, il
semble
que l’on puisse dire qu’un trope,
F, est « passé » d’un sujet,
a, à un autre sujet,
a’. Selon Marenbon, Boèce tire de cette situation la conclusion suivante : la thèse
d’Aristote en
Cat., 1a24-25 signifie seulement qu’un accident ne peut être sans
être dans un sujet, bien qu’il puisse « changer de sujet », Aristote ne soutenant
pas qu’« il est impossible à un accident d’être sans ce en quoi il
était », mais
seulement qu’il lui est « impossible d’être sans ce en quoi il
est »
[29]. Ce n’est
sans doute pas assez dire. Quoi qu’il en soit, cependant, Abélard refuse la thèse
de Boèce. Si ce qui est l’odeur de la pomme à t pouvait « passer » à un sujet
différent à t+1, il ne serait pas vrai de cette odeur qu’il lui est impossible d’être
sans ce en quoi elle est à t. Ce refus fonde sa propre interprétation de
Cat.
1a24-25. Selon Abélard, ce que veut dire Aristote est que :
«... non potest natura pati, ut cum iam alii insit, in alio iterum sit,
[... la nature ne peut permettre que, quand un accident est déjà en quelque chose, il
soit une seconde fois en une autre] [30]. »
Si je comprends bien, la thèse abélardienne est que l’odeur de pomme que présente
ma main à t+1 n’est pas l’odeur de la pomme a à t. Il y a là deux tropes numériquement distincts. Autrement dit : ce que Martin semble entendre par « transférabilité des tropes » chez Abélard n’est pas, tout au contraire, la « migration d’une
qualité ». Conséquence : la blancheur particulière qui se trouve à t appartenir à
Socrate dans le monde actuel aurait pu appartenir à Platon et donc n’avoir jamais
appartenu à Socrate à aucun moment du temps (de son existence) antérieur à t,
mais dès lors qu’elle appartient à Socrate à t, elle lui a toujours appartenu avant t
et lui appartiendra toujours aussi longtemps que Socrate existera. Preuve en est
la règle que l’auteur de la Logica Ingredientibus érige en principe intangible, et
que l’on pourrait appeler, précisément, « principe de la non-transférabilité des
tropes » : « accidens subiectum mutare non potest de uno transeundo ad aliud »
(« un accident ne peut changer de sujet en passant de l’un à l’autre »). Quelle
différence alors entre trope « rationalité » et trope « blancheur » ? Du point de
vue de la non-transférabilité : aucune. Abélard est un partisan de la « non-trans-férabilité des tropes », quelque extension que l’on donne à ce terme : des différences individuelles aux accidents individuels. Le problème du statut ontologique
de la différence individuelle n’est pas réglé pour autant, ni celui de la contradiction
latente entre PPO et PIEP qui me semble peser sur toute l’ontologie d’Abélard,
et donner à son « nominalisme » supposé une coloration très problématique.
Abélard n’a pas inventé le « principe de la non-transférabilité des tropes ».
Ledit principe est l’un des principes fondamentaux de la théologie ash’arite,
celle qui, dans l’Islam classique, a poussé le plus loin en direction d’une théorie
des tropes refusant la migration des qualités. Il figure, d’ailleurs, explicitement
dans la reconstruction thomiste de la théorie « occasionaliste » de cette branche
du kalâm, critiquée par Thomas d’Aquin dans la
Summa contra Gentiles avec
une vigueur qu’Averroès, son autre grand adversaire, n’eût pas désavouée. Ayant
présenté cette doctrine ailleurs, je n’y reviendrai pas ici. Il suffit, pour mon
propos, de rappeler que, dans la restitution de Thomas, la thèse ash’arite contient
comme arguments de base que (1) toutes les formes des corps se réduisent à
de simples accidents ; (2) qu’un même accident ne peut durer plus d’un instant;
(3)
qu’un accident ne peut passer d’un sujet dans un autre; (4) qu’il n’y a pas
d’action transitive entre les corps ; (5) que les accidents qui nous paraissent
passer d’un corps à l’autre sont
directement créés par Dieu (autrement dit que
tout accident X qui est créé en tant que
présent dans le corps qui semble le
recevoir est simultanément créé en tant qu’
absent dans le corps qui paraît le
donner)
[31]. Bien que tout les sépare par ailleurs, Abélard et les disciples d’al-Ash’ari ont un point commun : le refus de la migration des qualités
stricto
sensu. Revenons, sur cette base, au problème de la « différence individuelle ».
Il est indéniable que, dans plusieurs passages cruciaux de son
œuvre logique,
le Philosophe du Pallet recourt explicitement à une interprétation de la différence
« rationalité » et de la différence « mortalité » en termes de « différences individuelles », et qu’il semble, par là même, distinguer entre propriétés communes
(universaux), réduites à des différences prédiquées universellement de l’espèce
de voce, d’une part, et différences spécifiques au sens de tropes, interprétées
comme ce en quoi se fonde
de re la singularité des individus auxquels s’attribue
le nom de l’espèce. Les textes récemment analysés par J. Jolivet vont incontestablement en ce sens
[32]. Reste que les partisans les plus déclarés d’une ontologie susceptible de s’inscrire dans une généalogie des tropes sont... certains
adversaires réalistes d’Abélard, partisans réformés de la théorie de l’« essence
matérielle », plutôt qu’Abélard lui-même. Dans sa version la plus claire de ce
que peut bien être une propriété ou un « caractère propre » d’individu, une «
unit
property » au sens de Mertz, Abélard ramène en effet au niveau des « vocables »
(
vocabula) ou, plus exactement, à celui des « noms dérivés » (
sumpta), ce qui
permet de différencier des choses individuelles – la différenciation se faisant
«
du point de vue des nominations, non quant à celui de la nature réelle » (
natura
rerum). Cette thèse, qui n’a pas été assez soulignée, donne le sens véritable du
« nominalisme » abélardien – je parle ici de son sens philosophique, non de la
question, toute différente, de savoir s’il faut classer l’amant d’Héloïse dans le
camp des «
vocales » ou celui des «
nominales ». Le nominalisme philosophique
d’Abélard se caractérise par le défaut structurel que Mertz attribue à ce qu’il
appelle « nominalistic instances theories ».
« Nominalistic instance theories – for example, contemporary “trope theory” – sub-scribe to principles SU and IU but, like instance Platonism, must reject IR. Characteristically, these theories deny any real identity across instances and attempt to
account for the apparent sameness of type Rn by various maneuvers : by making Rn
a shared linguistic predicate or a shared concept or by replacing Rn with either a class
of Rni instances or a resemblance relation between Rni s. Specifically, predicate and
concept nominalism hold that some individuals, ordinary or relation instances, are
related to a shared entity – in the one case to a spoken or written token of a linguistic
type, in the other to a mental construct. However, in neither case is the relation of a
function of the natures of the relata ; hence, in the final analysis, it is only an arbitrary
association, even if, in some mysterious way, it is reliable, predictive and true [33]. »
Même si le principal argument d’Abélard en faveur de sa théorie semble échapper à la critique « mertzienne » –
i.e. si l’on considère la nature des choses, il
n’est aucune propriété qui soit propriété de Socrate qui ne soit (pas) propriété
d’homme, ni aucune qui soit propriété d’homme qui-ne-soit-(pas)-propriété-d’un-certain-homme-
ou-qui-soit-[propriété d’homme en étant]-commune-à-plu-sieurs («...
quia si ad rerum naturam respiciamus, nulla erit proprietas, quae
sit Socratis quae non sit hominis, vel quae sit hominis, quae non sit alicuius
hominum vel quae sit communis pluribus
[34] ») –, dans la mesure où il est clair
qu’Abélard
souscrit à IR, sans souscrire à SU, sa conception de ce que signifie
« être constitué de propriétés » –
i.e. avoir par nature,
naturaliter, « un nombre
donné de
noms de propriétés, qui ne peuvent être appliqués (
aptari) à aucun
autre par la prédication » – semble épouser par avance les traits principaux du
« nominalisme » linguistique («
predicate nominalism ») défini par Mertz. Ce
« nominalisme » me paraît en tout cas
aller moins loin dans le sens d’une théorie
des tropes que certaine version de la théorie réaliste dite « de l’essence matérielle » dont Abélard réfute plusieurs formulations successives. Cette affirmation
pourra surprendre. J’y vois, en ce qui me concerne, l’indice « historique » du
fait que toute théorie des tropes n’a pas nécessairement partie liée avec le
« nominalisme
[35] », ni
a fortiori avec la conjonction de PPO et de PIEP, dont
les impasses ont, certainement, piégé d’autres philosophes que ceux du lointain
XII
e siècle.
La théorie anti-abélardienne de base, due probablement à Guillaume de
Champeaux, stipule que – désignant par (F) l’ensemble des propriétés accidentelles d’un homme a –, on peut poser que a est cet homme-ci par (F). Pour
Abélard, cette théorie est fausse, car si l’on supprime (F) par la pensée, la
proposition « a est cet homme-ci » reste vraie – ce qui implique que « a est cet
homme-ci par (F) » est fausse. En effet, comme on l’a vu, dans la théorie
abélardienne, chaque substance ou chose individuelle est « personnellement
distincte » ou « en soi distincte » de toute autre, ce qui veut dire que, supposé
que tous ses accidents lui soient retirés, elle restera toujours in se una personaliter. Au contraire, les tenants de la théorie critiquée soutiennent que « les
accidents font les individus », ce qui les amène à « concevoir les accidents dans
le nom individuel, comme rationnel, mortel dans le nom spécifique ». Cette
formule va au cÅ“ur du débat. L’aspect le plus intéressant de la théorie de
Guillaume de Champeaux et/ou de ses élèves est, en effet, du point de vue de
la généalogie des tropes, qu’ils distinguent entre Socrate et cet homme-ci.
Réduite à l’essentiel, la théorie des adversaires d’Abélard pose que :
1/ cet homme-ci n’est pas produit par des accidents, mais que Socrate, en revanche,
l’est;
2/ Socrate est produit par (F) non en tant qu’il est homme, mais en tant qu’il est
Socrate.
Cela revient à dire que l’expression indexicale «
hic homo » (« cet homme-ci »)
note seulement l’homme «
in hac personali essentia » (autrement dit : un
homme constitué dans une certaine nature par des différences individuelles),
alors que le nom « Socrate » désigne un accident (il est «
designativum accidentis »). Abélard mentionne trois versions de cette théorie, distinctes selon que
« Socrate » est considéré comme désignant : tous les accidents de Socrate, séparables ou inséparables ; les accidents inséparables de Socrate et eux seuls ; la
forme propre des accidents de Socrate, appelée « Socratité ». Certains partisans
non identifiés d’une version mixte soutiennent que tous les accidents de Socrate,
séparables ou inséparables, sont compris dans le nom « Socrate », mais que ce
nom a été « imposé » de telle façon que, à tout instant où il est proféré,
« Socrate » signifie tous les accidents que Socrate possède à ce moment précis.
Abélard juge cette thèse particulièrement absurde, puisqu’elle implique que la
signification de « Socrate »
varie fréquemment, en fonction de la variation des
accidents de Socrate. Remarquant que les tenants de cette version appellent
« Socratité » (
Socrateitas)
la collection totale des accidents de Socrate, il note
que, pour eux, la Socratité n’est pas une chose une par nature, mais un « individu
composé », ce qui lui paraît plus absurde encore
[36]. Je ne sais si cette théorie
est plus ou moins absurde que celle d’Abélard, prisonnière, elle, de la contradiction entre PPO et PIEP. Il me semble, en revanche, que, malgré l’avalanche
de contre-arguments assénée dans la
Logica Ingredientibus
[37], elle offre une
version plus cohérente de la distinction entre propriétés essentielles et propriétés
accidentelles individuelles, en posant que la chose qui est cet homme-ci et
Socrate est cet homme-ci par son essence (
i.e. ses différences individuelles)
[38]
et Socrate par la somme de ses accidents à t, t
+1, t
+2, etc., lesquels peuvent bien
différer numériquement d’un instant à l’autre, sans que,
aussi longtemps qu’il
existe, la chose qui est cet homme-ci et Socrate cesse d’être cet homme-ci et
de « socratiser ». Il me semble, également, qu’elle rend compte de cette distinction sans entrer dans le problème de la transférabilité des tropes ou en y
entrant, si elle y entre, d’une manière plus cohérente que celle d’Abélard
[39].
[1]
Cf., pour les circonstances de cette création « malheureuse », D.C. WILLIAMS, « Of Essence
and Existence and Santayana »,
Journal of Philosophy, 51 (1953), p. 31-42. L’usage standard,
rhétorique, du mot « trope » en français (« figure du discours ») ne correspond évidemment en rien
à l’acception de « trope » dans l’actuelle
trope-theory. Le « trope » selon Williams n’a non plus
rien à voir avec l’usage logique du grec
tropos rendu par « mode », sur la base du latin
modus, en
logique « modale ». Dans ce qui suit, le mot « trope » sera exclusivement pris dans le sens de la
trope-theory. Je réserverai donc les guillemets aux seuls cas de
mention du terme, et renoncerai
aux guillemets et à l’italique dans tous les autres cas.
[2]
Cf. G.F. STOUT, « The Nature of Universals and Propositions » (1921),
in Ch. LANDESMAN,
éd.,
The Problem of Universals, New York, Basic Books, 1971, p. 154-166 et « Are the Characteristics of Particular Things Universal or Particular ? » (1923),
ibid., p. 178-183. Pour des vues plus
récentes, cf. K. CAMPBELL,
Abstract Particulars, Oxford, Blackwell, 1990 et P. SIMONS, « Particulars
in Particular Clothing : Three Trope Theories of Substance »,
Philosophy and Phenomenological
Research, 54 (1994), p. 553-575.
[3]
Cf. D.W. MERTZ,
Moderate Realism and Its Logic, New Haven et Londres, Yale University
Press, 1996, p. 118-132.
[4]
Cf. D.W. MERTZ,
Moderate Realism..., p. 10-16 ; définitions, p. 10 et 11.
[5]
Cf. D.W. MERTZ,
Moderate Realism..., p. 11.
[6]
Cf. D.W. MERTZ,
Moderate Realism..., p. 12.
[7]
Cf. A. de LIBERA,
L’Art des généralités. Théories de l’abstraction (Philosophie), Paris, Aubier,
1999.
[8]
Cf. D.W. MERTZ,
Moderate Realism...,
loc. cit., p. 119.
[9]
Cf. D.C. WILLIAMS, « The Elements of Being »,
Review of Metaphysics, 7 (1953), p. 3-18,
171-192.
[10]
Cf. BOÈCE,
In Categorias Aristotelis commentaria, PL 64,170B : « Ex his igitur quattuor
fiunt complexiones. Nam cum uenerit uniuersalitas in substantiam, fit uniuersalis substantia, ut est
homo uel animal. Uniuersale autem est quod aptum est de pluribus praedicari, particulare uero quod
de nullo subiecto praedicatur. Ergo est una complexio uniuersalitatis et substantiae, ut sit substantia
uniuersalis. Si uero particularis substantiae copulatur, fit substantia particularis, ut est Socrates uel
Plato, et quidquid in substantia indiuiduum reperitur. At cum miscetur uniuersalitas accidenti, fit
accidens uniuersale, ut scientia, quae cum sit accidens, et praeter animam cui accidit esse non
possit, tamen uniuersalis est, quod de subiecta grammatica uel aliis [170C] speciebus praedicari
potest. Cum uero particularitas accidenti coniungitur, fit accidens particulare, ut Platonis uel Aristotelis scientia. Fiunt enim quattuor complexiones, substantia uniuersalis, substantia particularis,
accidens uniuersale, accidens particulare. »
[11]
Il s’agit bien d’un dispositif, dont Boèce énonce ainsi la structure logique ou conceptuelle :
ce qui caractérise toute substance est le fait de n’être pas dans un sujet; ce qui caractérise tout
accident, le fait d’être dans un sujet ; ce qui caractérise tout universel, le fait d’être dit d’un sujet (la
seule différence entre l’accident universel et la substance universelle est que l’accident universel
est dans un sujet, tandis que la substance universelle ne l’est pas). Ou encore : tout particulier est
soit substance soit accident ; toute substance et tout accident n’est pas particulier – certains (
Su et
Au) étant universels.
[12]
Cf. P
1,
loc. cit., fº 11vb : « Sed quia in illa prædicatur species – species autem est totum esse
individui, ut dicit Boecius –, videtur quod, sicut hæc est de inesse simpliciter
Homo est animal,
similiter ista
Sor est homo ».
[13]
Cf. M,
loc. cit., fº 50rb : « Item. Nullo homine existente aequali veritate erit haec vera
Sor
est homo et
homo est homo quia nomen individui [individuum M] et nomen speciei ab eadem forma
imponuntur; nec differunt aliquo modo nisi sicut signatum et non signatum, et nomen individui
nihil reale addit super nomen speciei sed [
ex nec
corr.
sed non exp. M] ponitur modum intelligendi
et discretionem puram, et ideo dixit Boecius quod “species est totum esse individui”. Sicut ergo
haec
homo est homo est vera, ita quod nulla verior est illa, quia idem de se praedicatur, ita et haec
Sor est homo quia idem de se praedicatur ; et ideo opportune dixit Boecius cum dicit quod “nulla
verior est illa in qua idem de se praedicatur”. »
[14]
Cf. PORPHYRE,
Isagoge, II.15 ; trad. A. de LIBERA et A.-Ph. SEGONDS (Sic et Non), Paris,
J. Vrin, 1998, p. 9.
[15]
Cf.
Auctoritates Aristotelis, 30, n
o 13; éd. HAMESSE (Philosophes médiévaux, XVII), LouvainParis, 1974, p. 300,37-39. La formule semble devoir être comptée au nombre des « adages
magistraux » (
magistralia), extrapolés par les médiévaux des autorités proprement dites (
authentica).
Le texte source est, peut-être, ici Boèce,
In Porphyrii Isagogen commentarium editio duplex,
ed.
sec., éd. G. SCHEPPS-S. BRANDT (
Corpus Scriptorum Ecclesiasticorum Latinorum, XLVIII), Vienne,
1906, p. 235-236 : « Illa uero in quae commune diuiditur, communi natura participant proprietasque
communis rei his quibus communis est conuenit. At uero indiuiduorum proprietas nulli communis
est. Socratis enim proprietas, si fuit caluus, simus, propenso aluo caeterisque corporis lineamentis
aut morum institutione aut forma uocis, non conueniebat in alterum ; hae enim proprietates quae
ex accidentibus ei obuenerant eiusque formam figuramque coniunxerant, in nullum alium conueniebant. Cuius autem proprietates in nullum alium conueniunt, eius proprietates nulli poterunt esse
communes, cuius autem proprietas nulli communis est, nihil est quod eius proprietate participet.
Quod uero tale est, ut proprietate eius nihil participet, /236/ diuidi in ea quae non participant, non
potest; recte igitur haec quorum proprietas in alium non conuenit, indiuidua nuncupantur. »
[16]
Cf. D.M. ARMSTRONG,
Universals. An Opinionated Introduction (Focus Series), Boulder-San
Francisco-London, Westview Press, 1989.
[17]
Sur la description et la définition chez Porphyre et Simplicius, cf. le texte cité par Simplicius
dans son
Commentaire sur les Catégories, trad. Ph. HOFFMANN [
in Simplicius,
Commentaire sur
les Catégories, trad. commentée sous la dir. de I. Hadot (Philosophia Antiqua, L), fasc. I, Leiden-New York-Kobenhavn-Köln, E.J. Brill, 1990], p. 20,13-21,17 : « La définition est l’énoncé de
l’essence en tant qu’elle manifeste l’essence, et la description est l’énoncé de l’essence en tant
qu’elle signifie la particularité propre qui caractérise l’essence, ainsi que l’être qui est commun à
la fois à l’essence au sens propre et aux autres degrés de la réalité. » Cf., en outre,
ibid., trad. cit.,
p. 19,18-27 : «... l’explication descriptive [...] s’applique aussi bien aux genres les plus élevés
qu’aux individus. Les uns et les autres ne peuvent être embrassés par une définition, parce qu’il
n’est possible d’assumer ni un genre des genres les plus élevés,
ni des différences constitutives des
individus, tandis que la description rend compte de la particularité propre (ijdiovth") de l’essence et
parvient donc aussi à atteindre les genres suprêmes
et les individus. [...] L’énoncé descriptif détermine
la particularité propre de l’essence, tandis que l’énoncé définitionnel donne la quiddité (to;
tiv h\n ei\nai) de chaque réalité, c’est-à-dire l’essence elle-même. »
[18]
R. CHIARADONNA, « La teoria dell’individuo in Porfirio e l’IDIWS POION stoico »,
Elenchos,
XXI/2 (2000), p. 305.
[19]
Cf.
Sophisma « Aliqua in eo quod conveniunt differunt », ms. Paris, Nat. lat. 16135, fº 35vb :
« Forma vero propria singularium est principium et causa distinctionis et diversitatis in eisdem.
Unde Porphyrius : “individuum constat ex septem proprietatibus quarum collectio in alio reperi non
potest”. »
[20]
Cf. Ch. MARTIN, « The Logic of the
Nominales »,
Vivarium, 30 (1992), p. 112.
[21]
Cf. D.W. MERTZ,
ibid., p. 121-122.
[22]
Une telle théorie semble admise, à l’époque d’Abélard, dans l’École porrétaine (
i.e. chez les
disciples, « réalistes », de Gilbert de Poitiers). Le
Compendium logicae porretanum affirme sans
ambages : «
Quot homines, tot humanitates », « autant d’hommes, autant d’humanités » (cf. éd.
EBBESEN-FREDBORG-NIELSEN,
Cahiers de l’Institut du Moyen Âge grec et latin, 46, p. 41,65-68).
Au XIII
e siècle, la position est encore professée. On la retrouve, par exemple chez Pierre d’ESPAGNE,
quand il distingue le point de vue logique, pour lequel « l’humanité est la même en tout individu
(subordonné à) homme » et le domaine naturel, où « l’humanité de Socrate et celle de Platon
diffèrent comme diffèrent leurs causes » (
i.e. l’âme de Socrate et l’âme de Platon). Cf. Pierre
d’ESPAGNE,
Tractatus, VI, 12; éd. De Rijk, Assen, Van Gorcum, 1972, p. 87,24-88,1 : «... eadem
est humanitas secundum viam logicae, in quolibet individuo hominis... In via autem naturae humanitas mea
est per se et alia est ab humanitate tua, sicut anima mea per quam est humanitas mea in
me, alia est ab anima tua, per quam causatur humanitas tua in te. »
[23]
Comme en témoigne l’expression « cause d’imposition », ce qui intéresse au premier chef
Abélard dans le « problème des universaux » est d’ordre « linguistique ». On le voit bien au style
très particulier de sa reformulation du questionnaire de Porphyre : quelle est la
cause commune
selon laquelle un nom universel est imposé ? En fonction de quoi un « vocable » est-il dit « commun » : la
causa communis de l’imposition, la
conceptio communis d’une similitude entre les choses
ou les deux ? On peut bien ensuite le dire « conceptualiste » (comme Victor Cousin) ou « nominaliste » (comme la plupart des interprètes modernes) – la réponse qu’il donne à ses propres questions
montre que
le problème de « l’imposition » des noms universels est chez lui central. La formule
assez elliptique qu’il utilise – les noms universels doivent principalement leur
communitas à la
cause commune de leur imposition (un
status), en tant qu’elle est « prise
selon la nature des choses »
considérées (
secundum rerum naturam) – laisse
ontologiquement la porte ouverte à toutes les
interprétations possibles, compte tenu de l’ambiguïté même de la notion de « statut ». Spécifique
ou individuel ? Ou les deux à la fois ?
[24]
Cf. ABÉLARD,
Logica,
Super Por., éd. B. Geyer,
P. Abælardi Glossæ super Porphyrium,
Münster, Aschendorff, 1919, p. 13,18-25.
[25]
Cf. CLAREMBAUD D’ARRAS,
Tractatus super Boetii De Trinitate, I, 12-15, ed. N.M. HÄRING,
The Life and Works of Clarenbald of Arras : A Twelfth-Century Master of the School of Chartres,
Toronto, Pontifical Institute of Mediaeval Studies, 1965, p. 90-91. Clarembaud défend sa théorie
contre « certains docteurs célèbres », et stigmatise leur « impudente obstination » à refuser une
thèse qu’ils ne combattent qu’au mépris des « autorités des docteurs de la logique et des arguments
logiques eux-mêmes ».
[26]
Cf. ABÉLARD,
Logica,
Super Por., éd. Geyer, p. 84,14-21.
[27]
Cf. ABÉLARD,
Logica,
Super Praed., éd. Geyer, p. 129,34-36 : « Cum autem rationalitatem
differentiam dicamus, ea autem non sit nisi haec uel illa rationalitas, oportet hanc uel illam esse
differentiam. Sed profecto omnis differentia de specie uniuersaliter dicitur praedicari et destructa
ea necessario destrui res. At uero haec rationalitas pluribus non inest neque propter eam homo
periret. Ipse quoque Socrates, sicut hic homo est per eam, ita etiam posset esse per aliam, siue quae
sit, siue numquam sit. »
[28]
Cf. J. MARENBON,
The Philosophy of Peter Abelard, Cambridge (GB), Cambridge University
Press, 1997, p. 120.
[29]
« Sed si quis quoque obiiciat posse locum accidentia permutare, malum namque si in manu
teneatur, manus mali odore completur, adeo odor quod est accidens, in aliud subiectum transire
potest. Sed non hoc ait Aristoteles, quoniam mutare accidens locum non potest, nec ita dixit
impossibile esse sine eo in quo erat sed sine eo in quo est, hoc enim significat mutare quidem posse
locum, sed sine aliquo subiecto non posse subsistere. »
[30]
Cf. ABÉLARD,
Logica,
Super Praed., éd. Geyer, p. 129,31-34. Le Péripatéticien du Pallet
est ici proche d’une
autre thèse de Boèce, thèse dite « faible » dans la terminologie de Marenbon,
qui a attiré l’attention sur ce passage.
[31]
Cf. THOMAS D’AQUIN,
Somme contre les Gentils, III, chap. 65, § 10, trad. V. AUBIN, in
SCG,
III,
La Providence (GF 1047), Paris, GF-Flammarion, 1999, p. 231. Que la thèse ash’arite relève
de la généalogie des tropes me paraît clair jusque dans l’exemple qui l’illustre, puisqu’elle consiste
dans une inférence qui, prenant pour prémisse qu’« il est impossible qu’une chaleur
passe d’un
corps chaud à un autre corps chauffé par lui » conclut à l’impossibilité de toute action d’un corps
sur un autre. Thomas lui-même adhère au « principe de la non-transférabilité des tropes ». Sa thèse
est, toutefois, que l’inférence ash’arite est infondée, car il est « absurde » de « dire qu’un corps
n’agit pas parce qu’un accident ne passe pas d’un corps à un autre » (
un accident n’a pas à passer
d’un corps à un autre pour qu’il y ait action d’un corps sur un autre). Sur tout cela, cf. A. de
LIBERA, « Pour Averroès », Introduction à
Averroès. L’Islam et la raison. Anthologie de textes
juridiques, théologiques et polémiques. Trad. M. Geoffroy (GF, 1132), Paris, GF-Flammarion, 2000,
p. 9-76.
[32]
Cf. J. JOLIVET, « Sur les prédicables et les catégories chez Abélard »,
in J. BIARD, éd.,
Langage, sciences, philosophie au XIIe siècle (Sic et Non), Paris, Vrin, 1999, p. 165-175.
[33]
Cf. D.W. MERTZ,
Moderate Realism..., p. 12-13 (
italics mine).
[34]
Cf. ABÉLARD,
Logica,
Super Por., éd. Geyer, p. 63,16-18.
[35]
Sans en faire une hypothèse générale (qu’il faudrait étayer par plus de documents), il me
semble que le « réalisme » présente autant d’affinités naturelles avec la
trope-theory que le nominalisme, du moins pour la période qui nous intéresse ici : le XII
e siècle. Cette impression vaut même
pour le « réalisme extrême » de l’École porrétaine. Le champion de la Socratité est, à mes yeux,
Alain DE LILLE, dont la complexe ontologie, résumée, par exemple, dans le § 34 de la
Summa
« Quoniam homines » propose une théorie complète de l’individu et de l’individuation fondée sur
une distinction entre
forma similitudinis et
forma dissimilitudinis (Cf. Alain DE LILLE,
Summa
« Quoniam homines », n. 34; éd. Glorieux, p. 172). Par « forme de ressemblance » Alain entend
« cette propriété qui informant un sujet le fait semblable aux autres » (« illa proprietas que informatione subiecti suum subiectum reddit consimile alii, ut albedo suum subiectum reddit simile aliis
albis »). Cette forme est dite « commune », parce qu’elle « unit son sujet à un autre » (« quasi suum
subiectum cum alio uniens »), non parce qu’elle « serait communiquée à plusieurs » (« non [...]
quia communicetur pluribus »). En effet, Alain adhère au principe de la singularité des choses (sa
version de POP), selon lequel : « Nihil quod sit in uno est in alio » (principe que l’on retrouve
comme thèse III.15 dans le
Compendium Logicae Porretanum; éd. Ebbesen-Fredborg-Nielsen,
p. 41,57-70, ainsi que dans
De Trinitate de Gilbert DE POITIERS lui-même, en I 2, n. 6 prol., éd.
Häring, p. 58, et qui semble issu de la thèse de Boèce,
In librum De interpretatione, PL 64,464,
selon laquelle : « Quicquid in singulari est, singulare est »). La forme « commune » d’Alain est
également dite « divisible » (
dividua, littéralement : « dividuelle », l’anglais «
shared ») parce
qu’elle fonde la division de l’« union de plusieurs en plusieurs » et que ceux qui sont « unis par
elle » sont aussi « divisés par elle des autres » (« [...] quia secundum eam attenditur unio que
dividitur in plura et plurium est. Vel [...] quia quamvis cum quibusdam uniat [...], tamen a quibusdam
dividit [...] »). Cela étant, le plus intéressant est évidemment, pour nous, la « forme de dissemblance », car, poursuit Alain, cette forme est le « statut individuel » (
status individualis) qui « fait
son sujet dissemblable à tout autre ». La description de ce statut individuel remplit tous les réquisits
attendus de cette notion chez Abélard, mais elle le fait mieux et plus clairement : le statut « résulte
du concours » (on notera l’expression « simplicienne ») « des traits accidentels
et des traits sub-stantiels d’une chose » (« ex concursu accidentalium et susbtantialium rei »), dans le cas de Socrate;
c’est la Socratité, terme « forgé pour la circonstance » (« [...] quemdam individualem statum qui
ficto vocabulo potest nuncupari socrateitas ; in quo differt ab omni alia re »). Cette forme est à son
tour appelée 1/ « forme indivisible » (« dicitur forma individua »,
i.e. forme « individuelle »), 2/
« individu » (« individuum ») et 3/ « qualité propre d’un sujet individuel ». Cette dernière série,
qui,
via Boèce, prolonge certains thèmes notés chez Porphyre et Simplicius, plaide autant pour une
lecture « tropiste » de l’ontologie (réaliste) porrétaine que pour une lecture « tropiste » de l’ontologie
(nominaliste) d’Abélard.
[36]
L’expression « Socratité », lointain ancêtre de la
Socratesity de D.C. Williams, est de BOÈCE,
In Porph. comm. III; PL 64,114. Les « réalistes » du XII
e siècle le savent, et se réclament explicitement de lui. Cf. sur ce point Guillaume DE CONCHES,
Ad Prisc. II.18 ; éd. K.M. FREDBORG,
« Some Notes on the Grammar of William of Conches »,
Cahiers de l’Institut du Moyen Âge grec
et latin 37 (1981), p. 31,30-33 : « “Socrates” vero sic significat substantiam quod propriam illius
qualitatem, id est talem
proprietatum collectionem quae tota alii inesse non potest; quam Boethius
in secundo commento super Porphyrium vocat Socratitatem. » La notion de « collection » de propriétés, qui rappelle le « syndrome des qualités » selon Simplicius, est également mentionnée par
Alain DE LILLE,
Summa « Quoniam homines »; éd. Glorieux, p. 173, avec le même renvoi à Boèce.
[37]
Dont celui-ci, qui est effectivement redoutable : Si le nom « Socrate » note un accident,
comment celui-ci pourra-t-il être inhérent à Socrate par accident, alors qu’il ne peut pas être présent
ou absent de Socrate sans entraîner la corruption de Socrate ?
[38]
Puisque, contrairement à Abélard, les « réalistes » soutiennent que c’est une « essence de
soi commune » qui, par l’ajout de différences, nécessairement « individuelles », devient cette
essence-ci, autrement dit cet homme-ci, ou cette essence-là, autrement dit cet homme-là. Qu’il faille
d’autre tropes que le trope homme
1 ou homme
2 pour produire Socrate pose simplement le problème
de savoir s’il y a une hiérarchie de tropes. Une telle hiérarchie n’aurait rien d’extraordinaire : le
trope blancheur
1 ne peut être un trope de Socrate si le trope homme
1 n’entre pas (déjà) dans la
constitution de la chose qui est Socrate (à savoir : la chose qui, par homme
1, est cet homme-ci). La
différence entre propriétés essentielles et propriétés accidentelles serait ainsi réductible à une relation
d’ordre entre tropes (du type de : blancheur
1 pas sans homme
1 ). Naturellement, il est toujours
possible d’objecter que la notion d’essence « de soi commune » est une absurdité. On revient alors
à la nécessité de poser une « discrétion personnelle » des essences, mais aussi à la contradiction
potentielle de PPO et PIEP et au problème de la « transférabilité des tropes ». La conclusion de ce
débat pourrait être qu’il faut renoncer à la notion même de substance et à la
Substance-attribute
view pour embrasser une véritable théorie de l’individu comme « faisceau de tropes ». Je ne connais
pas d’ontologies médiévales ayant risqué ce saut.
[39]
Ce texte reprend une partie des éléments présentés et discutés lors d’un séminaire (« Des
accidents aux tropes ») tenu à Genève avec mon collègue Kevin Mulligan durant le semestre d’hiver
2000-2001. Qu’il trouve ici l’expression de ma reconnaissance pour tout ce que ce travail commun
m’a apporté et appris. Les erreurs qui parsèment cette incursion de médiéviste dans un domaine
nouveau en histoire de la philosophie médiévale sont miennes.