2002
Revue de Métaphysique et de Morale
La métaphysique et l’analyse conceptuelle
Claudine Tiercelin
Université de Paris XI|_|nstitut Jean-Nicod.
Le but de l’article est de proposer de suivre en métaphysique la voie de
l’analyse conceptuelle par intuition de cas possibles. Pour une part empirique et a
posteriori, reposant sur des intuitions dont elle exploite autant les contradictions que les
points communs, avant de les tester dans une perspective faillibiliste, l’analyse conceptuelle comporte aussi une partie a priori qu’elle élabore en recourant à la méthode des
cas possibles, permettant ainsi de repenser les liens entre nécessité conceptuelle et
nécessité métaphysique. Ainsi entendue, la démarche renoue avec l’inspiration propre à
la méthode scotiste des possibles-réels qui fut à l’origine de la constitution de la métaphysique comme science.
The aim of the article is to propose to follow in metaphysics the view
of conceptual analysis by intuition of possible cases. Partly empirical and a posteriori,
based on intuitions whose contradictions it exploits as much as what they have in
common, conceptual analysis also involves an a priori part, which it elaborates through
the method of possible cases, thus bringing into a new light the links between conceptual
necessity and metaphysical necessity. In that respect, it renews the Scotistic method of
the real-possible, which was at the origin of the constitution of metaphysics as a science.
Contrairement à un préjugé répandu, la métaphysique et/ou l’ontologie ont
toujours fait partie intégrante de la tradition analytique en philosophie
[1]. Sans
revenir sur ses origines ou sur les courants qui l’ont traversée
[2], il suffit de se
pencher sur les interprétations auxquelles a donné lieu le concept d’« analyse »
pour prendre la mesure des attitudes contrastées à l’égard de la métaphysique,
qu’on ne saurait réduire à un pur et simple travail de sape de celle-ci
[3]. La mise
en
Å“uvre des dispositifs logiques et sémantiques permettant de passer du plan de
l’objet à celui du discours, voire, comme l’a souligné M. Dummett, de mettre la
philosophie du langage en position de philosophie première, est certes une caractéristique majeure, présente chez Russell, Moore, Wittgenstein, Ryle, Austin,
Kripke, Putnam ou Quine. Mais avec des effets variés, allant de la revendication
d’une métaphysique issue de la nouvelle logique (comme dans les versions de
l’atomisme logique prônées par Russell et le Wittgenstein du
Tractatus) à un rejet
de cette prétention explicative (chez le « second » Wittgenstein), la philosophie
étant plus censée décrire, voire carrément guérir « ceux qui souffrent d’une espèce
particulière de désordre intellectuel » afin de « débrouiller, de libérer des confusions obsessives, des modèles faux qui dominent notre pensée, et de nous aider à
voir clairement ce qui est devant nous
[4] » (
ibid.). Un autre effet de la « descente
sémantique » aura été de refuser toute idée d’une philosophie première, l’entreprise philosophique se confondant avec une
épistémologie naturalisée (Quine).
À des degrés divers, l’analyse s’est souvent entendue aussi comme une « géographie » ou « cartographie conceptuelle » reposant sur « l’image d’une recherche
des éléments dont se compose un concept et des rapports qu’ont ces éléments
entre eux », avec parfois pour objectif, de « produire une explication systématique
de la
structure conceptuelle dont notre pratique quotidienne nous montre doués
d’une maîtrise tacite et inconsciente », dans le même esprit que « le grammairien
qui travaille à produire un exposé ou une explication systématique de la structure
des règles que nous observons sans peine en parlant grammaticalement
[5] ». Tout
en restant fidèle à l’esprit kantien, on s’aide des outils logiques et linguistiques,
et on charge la métaphysique de
décrire (plus certes que de réviser) « les concepts
et les catégories les plus généraux que nous employons en organisant notre expérience et notre pensée [...] les rapports que ces concepts ont entre eux, les rôles
respectifs qu’ils jouent dans la structure totale de notre pensée
[6] ».
S’il en était besoin, ces variations laissent présager plusieurs approches possibles, au sein de la tradition analytique, et qui ne sauraient se ramener à l’alternative
caricaturale suivante : d’un côté, les « déflationnistes » pour qui le besoin métaphysique irrésistible ne serait, selon l’expression de D. Pears, que la traduction
d’un « désir protéen de transcender le langage
[7] », voire une simple fascination
esthétique, un goût pour « les paysages désertiques » ou pour les jongles meinongiennes
[8], la quête d’un point d’Archimède inaccessible, d’un point de vue de
nulle part. Là où l’ambition devrait se limiter, soit à dénouer les fils des langages
qui ont engendré les confusions métaphysiques majeures
[9], soit à analyser la grammaire de nos pratiques et de nos formes de vies, soit à enrégimenter notre langage
dans la notation de la logique quantificationnelle en laissant le soin aux sciences
(au premier rang desquelles la physique) de se charger de nos
doutes et de nous
dire – si tant est qu’elle le puisse
[10] – de quoi le monde est fait. De l’autre côté,
les métaphysiciens, dotés le plus souvent d’un « réalisme robuste », qui resteraient
sourds aux coups décisifs pourtant portés contre eux, et s’engouffreraient dans
une forme ou une autre de « réalisme métaphysique » – étiquette censée rassembler à peu près tous les péchés, des formes les plus traditionnelles de la métaphysique (qui n’hésitent pas à recourir à des entités aussi étranges que les « mondes
possibles » de Lewis) aux versions les plus contemporaines de la « métaphysique
naturaliste »
[11] –, mais dont, en vérité, à l’exception de Michael Devitt (qui en
revendique sans complexe l’appellation), on a du mal, du moins sous la forme
outrée qu’on lui donne, à trouver d’authentique représentant
[12].
Sans doute la voie est-elle aujourd’hui étroite pour le philosophe analytique
qui, convaincu par les avancées opérées en logique et en sémantique comme
dans les sciences (y compris de l’esprit), s’obstine à considérer que la métaphysique est, pour reprendre les termes de Frank Jackson, une « affaire
sérieuse » : il doit prendre acte des avertissements de la logique et de la philosophie du langage ordinaire, mais également veiller à ne pas faire de la « métaphysique en fauteuil » et convaincre (par exemple le cognitiviste
[13] ou le réaliste
scientifique) qu’il n’est pas obligé de choisir entre : renoncer au naturalisme ou
souscrire à une « métaphysique naturaliste ». Pour étroite qu’elle soit, cette voie
est possible : c’est ce que l’on voudrait suggérer dans ce qui suit, en montrant
qu’on peut, sans témérité exagérée, adopter en métaphysique la voie de l’analyse
conceptuelle par intuition de cas possibles
[14].
SUR LE « SÉRIEUX » DE L’ENTREPRISE MÉTAPHYSIQUE
Il y a bien des choses, assurément, dans le monde. Fort de ce constat, Searle nous
invite au pluralisme. La réalité n’est pas seulement faite de particules dans des
champs de force; elle est faite de « points marqués lors de matches de football, de
taux d’intérêt, de gouvernements et de souffrances ». D’où l’incohérence des
modèles métaphysiques traditionnels : « Les dualistes s’interrogeaient sur le nombre de choses et de propriétés, et comptaient jusqu’à deux. Les monistes, s’attelant
à la même question, n’arrivaient que jusqu’à un. Mais la véritable erreur était tout
simplement de commencer à compter
[15]. » Certes, il faut être pluraliste, en un sens
ou un autre. Mais « on ne saurait se figurer la nature trop libérale
[16] ». Aussi ne
fait-on pas de la métaphysique, science de l’économie et des limites, comme on
fait son marché : en dressant de longues listes. Platon, Aristote, Porphyre, puis Kant
nous ont appris qu’on peut faire mieux que des listes et s’exercer à construire un
« alphabet de l’être
[17] », à condition de « découper la bête aux bonnes articulations
[18] ». Le problème majeur de la métaphysique, comme le dit Jackson, est un
problème de localisation. Les choses ont une masse, un volume, une densité. Est-ce
à dire que la densité soit un trait
supplémentaire de la réalité, en plus de la masse
et du volume ? Nous dirons plutôt que l’analyse des choses en termes de masse et
de volume contient implicitement, ou encore
implique leur analyse en termes de
densité, laquelle n’est au fond rien d’autre qu’une propriété sémantique implicite
trouvant sa place dans notre explication scientifique du monde, du fait d’y être
impliquée
[19]. De même, que Pierre soit
plus grand que Paul n’est pas une propriété
du monde qui viendrait s’ajouter au fait que Pierre mesure 1 m 90 et Paul 1 m 85.
À y réfléchir, pourtant, est-ce aussi sûr ? Dans le premier cas, c’est toute la question,
héritée de Locke et de la philosophie moderne, de savoir si on peut réduire les
qualités secondes (couleurs, goûts, odeurs, saveurs) à des qualités premières, puis
celles-ci, comme le pensait le corpusculariste R. Boyle, à la texture particulière et
aux affections mécaniques des corpuscules dont est fait l’objet, ou plus généralement, si l’on peut réduire toutes les
dispositions des corps (solubilité, malléabilité,
solidité) à des mécanismes physiques
[20]. Est-il au demeurant si facile de dire ce
qu’est une propriété
physique
[21] ? Dans le second cas, est-il sûr qu’« être plus grand
que » n’ajoute rien ? Sans doute peut-on estimer, en suivant Frege, que des prédicats
co-extensifs,
i.e. qui s’appliquent exactement aux mêmes particuliers (tels que « a
un c
Å“ur » et « a des reins ») correspondent exactement au même concept, et que
« sans préjudice pour la vérité, dans toute phrase, des termes conceptuels peuvent
se remplacer l’un l’autre, s’il leur correspond la même extension de concept », « les
concepts ne se comportant de façon différente que pour autant que leurs extensions
sont différentes
[22] ». Mais y a-t-il autant de propriétés qu’il y a de prédicats possibles
[23] ? Est-il si aisé de ramener, avec Quine, ce que des roses, des maisons et des
couchers de soleil rouges
ont en commun au fait qui « peut être pris comme ultime
et irréductible » que « les maisons et les roses et les couchers de soleil sont tous
rouges » ? De même qu’on ne peut savoir s’il existe des licornes sans savoir ce
qu’est une licorne, encore faut-il savoir, avant de statuer sur ce que recouvre « est
plus grand que », à quel genre de propriété (ou de relation) on a affaire
[24], s’assurer
du degré exact de nos engagements ontologiques, en vérifiant, par exemple, par les
paraphrases appropriées, que nous ne mettons rien de plus dans « l’homme moyen
a 2,4 enfants » que « le nombre d’hommes divisé par le nombre d’enfants est de
2,4
[25] ». Mais on peut aussi estimer que pour admettre une propriété, la
ressemblance ne suffit pas, ou bien alors qu’il faut lui donner la réalité d’un universel
[26],
un rôle vraiment causal
[27], une localisation spatio-temporelle.
Prendre au sérieux la métaphysique, c’est commencer par accepter l’idée qu’il
faut tendre à une compréhension de la réalité dans les termes du nombre d’ingrédients le plus limité possible, mais en s’assurant aussi qu’on n’en oublie aucun.
Discriminer, être complet. Cela oblige à situer correctement, à réduire et, dans
certains cas, à éliminer certains traits du monde
[28]. À cet égard, le métaphysicien
est semblable au physicien dont la méthodologie n’est pas de laisser fleurir un
millier de fleurs, mais de suivre le régime le plus hypocalorique possible
[29].
Soit le physicalisme, aussi pingre dans ses ressources de base que hardi dans
ses prétentions. Il estime pouvoir donner une analyse complète du monde, de
sa nature (et de tout ce qui est contingent) dans les termes d’un ensemble limité
de particuliers, propriétés et relations
physiques. Peut-être est-ce la position
correcte : mais, en tout état de cause, du moins s’il n’est pas purement et
simplement éliminationniste
[30], il doit pouvoir montrer pourquoi et comment les
propriétés mentales surviennent sur les propriétés physiques ou sont
impliquées
(entailed) par elles
[31].
La métaphysique sérieuse tâchera donc d’« expliquer comment des questions
forgées dans les termes d’un ensemble de termes et de concepts fondamentaux
peuvent rendre vraies des questions forgées dans un autre ensemble de termes
et de concepts moins fondamentaux
[32] ».
L’ANALYSE CONCEPTUELLE ET L’ÉLABORATION
DU « RÉSEAU D’INTUITIONS »
On l’aura compris : la métaphysique consiste moins à dire
ce qu’il y a qu’à
déterminer
le mode d’être particulier de telle ou telle chose. C’est donc bien à
la recherche de propriétés que nous partons, et pas seulement de prédicats, ou
encore moins de mots. L’analyse conceptuelle ne sera donc pas réductible à
une analyse linguistique, où l’on prendrait en considération ce qui est propre à
telle ou telle langue. « Élucider ce qui régit notre pratique classificatrice », tel
est l’objectif de l’analyse conceptuelle, qui tout en comportant une partie
a
posteriori et empirique prétend aussi parvenir à des résultats
a priori
[33].
L’élément empirique tient d’abord au fait que l’on part de nos intuitions et
expériences communes, c’est-à-dire, de ce qui nous paraît le plus central et le
plus évident dans ce que nous pensons, voire de la psychologie populaire (
folk
psychology). À certains égards, le métaphysicien ne fait rien d’autre que ce
qu’entreprend le psychologue du développement, ou le théoricien des sciences
politiques, lorsque, pour le premier, il cherche par exemple à savoir ce que
comprennent les enfants par « x est
plus rapide que y », ou pour le second, à
déterminer en quoi le concept qu’a un Français de « socialiste » est différent de
celui d’un Anglais ou d’un Américain
[34]. Dans un premier temps, le métaphysicien rassemble, comme peut le faire le biologiste, l’économiste, ou le physicien, les éléments de la théorie commune (ou populaire), qui vont constituer un
« réseau » de principes, et comme eux, il va, dans une seconde étape, s’employer
à les tester, voire à les réviser.
Dans la première étape, il va donc chercher à démêler les liens entre nos
concepts, les circonstances dans lesquelles ils apparaissent, etc. Ayant à analyser
le concept d’intention, il le comparera à d’autres : désir, volonté, croyance ou
action. Il se demandera si l’on peut avoir l’intention de faire une certaine action
sans
croire qu’on peut la faire, sans
désirer la faire, et si les états intentionnels
sont des états spécifiques, distincts des croyances et des désirs. Il notera que si
un agent désire faire A et désire faire B, il ne s’ensuit pas qu’il désire faire A
et B, alors que si un agent a l’intention de faire A et a l’intention de faire B, il
s’ensuit qu’il a l’intention de faire A
et B. Si ce sont les
lois de la nature que
le métaphysicien analyse, il s’appliquera à rassembler, hiérarchiser, simplifier,
rendre aussi cohérente que possible la masse de liens qui existent entre le fait
d’être une loi, de faire appel à des conditionnels subjonctifs et à des explications
causales, le rôle que joue la simplicité dans la sélection des lois, la manière
dont les lois figurent dans la prédiction du futur; les généralisations habituellement reconnues comme des lois ; et ainsi de suite. Soit encore
l’action libre :
il cherchera à dénouer les liens qui existent entre l’action morale, la responsabilité morale, les explications causales de toutes sortes, la justifiabilité de la
punition, l’identité personnelle, etc., et passera en revue les cas les plus évidemment considérés comme des cas d’action libre. En généralisant la méthode
à l’éthique
[35], il partira de données émanant de la morale commune, regroupant
tout d’abord des situations décrites en termes « naturalistes » garantissant en
règle générale telles sortes de descriptions morales (« si une action accroît la
souffrance et n’a pas d’autres effets, elle est mauvaise »); puis les liens internes
que l’on peut constater lorsque ces situations sont décrites sur le mode éthique
(« Les droits engendrent des devoirs de respect »; « On doit promouvoir ce qui
est bien »); enfin, les actions et motivations couramment associées aux jugements moraux (« Si quelqu’un croit qu’il devrait faire quelque chose, alors, en
règle générale, cela le motive jusqu’à un certain point à le faire »)
[36].
Le caractère contradictoire des intuitions sera particulièrement instructif.
Ainsi, ayant à analyser le concept de
changement, le métaphysicien observera
les intuitions opposées, selon qu’on suit une perspective tri-dimensionnelle (en
se représentant un objet existant à un temps comme
totalement présent à ce
temps, ou « endurant »), ou qu’on adopte une perspective quadri-dimensionnelle
(l’objet existant à un temps en ayant une
partie temporelle à ce temps, bref en
« perdurant »)
[37]. Soient encore nos intuitions sur l’
identité personnelle. Notre
concept tend à être spontanément cartésien
[38]. Savoir que
Je serai torturé demain
n’est pas la même chose que savoir que quelqu’un qui a
telle ou telle continuité
avec moi – psychologique, corporelle, neurophysiologique, ou autre – sera
torturé demain
[39]. Mais en menant une réflexion dans le style de celle inaugurée
par Locke
[40], on finit pourtant par se demander s’il ne vaut pas mieux chercher
un concept plus crédible, ou qui remplisse aussi bien son rôle, comme celui de
continuité mémorielle. Au fond, on cherche non pas un concept
synonyme, mais
simplement, comme le suggère Quine
[41], « à parvenir à peu près aux objectifs
probables des phrases de départ ».
L’analyse conceptuelle comporte donc une part empirique importante :
d’abord parce que c’est un fait empirique que nous utilisions tels ou tels termes
à telles ou telles fins, mais aussi parce que « les conclusions auxquelles nous
parvenons sur le sujet sont faillibles
[42] ».
Dans une seconde étape, en effet, il s’agit de tester diverses solutions possibles
à partir du réseau d’intuitions (souvent incompatibles) qu’on a constitué. Ainsi,
si l’on décide de définir une loi comme une régularité de telle ou telle sorte
(Hume), une relation de nécessitation entre des universaux
[43], ou une régularité
vraie dans tous les mondes accessibles, il faudra interroger ces intuitions contradictoires, voir ce qu’on peut en conserver, jusqu’au point où l’on devra peut-être
admettre que la bonne conclusion est celle qui conclut à la non-existence de
lois
[44] : on ne peut exclure que le scepticisme soit la suite logique des analyses
conceptuelles les plus poussées. Si le point de départ est Reidien ou mooréen,
il n’a donc rien de « sacrosaint » et la méthode ne peut être appliquée sans une
grande « sophistication », avec assez de rigueur en tout cas pour qu’il soit permis
de démêler, parmi les intuitions premières de quelqu’un, ce qui mérite d’être
ou non écarté. On doit pouvoir repérer les signes évidents de confusion, le fait,
par exemple, d’opérer des classifications dérivées (on dit que x est K parce que
x est manifestement J, et que l’on pense, mais à tort, que tout J est un K). Que
l’intuition commune ne soit pas sacro-sainte signifie que si tel concept a fait
ses preuves, cela n’implique pas pour autant qu’il serait irrationnel de le changer,
à la lumière de ce que nous apprend la réflexion ou telle découverte empirique,
ou du moins, d’effectuer des « ajustements raisonnables »; en un mot, il
convient d’admettre le principe du
faillibilisme
[45].
Toutefois, si l’analyse conceptuelle est bien empirique en ce double sens, et
rend ainsi concevable le projet d’une métaphysique
positive
[46], elle est également, et pour une part importante,
a priori. Mais alors en quoi ?
LA MÉTHODE DES « POSSIBILIA » »
Pour le comprendre, il faut élucider ce que veut dire appliquer l’intuition à
des situations possibles. Sans entrer dans les complexités de la logique modale
et de la métaphysique des modalités, on en fait spontanément l’expérience : en
lisant une carte, par exemple, pour déterminer où est la source du fleuve ou la
ville la plus proche, ou en faisant un énoncé aussi simple que : « Le train part
à six heures. » En fait, lorsque nous décrivons la réalité, nous passons notre
temps à admettre et à exclure des possibilités. Si l’on ne pouvait effectuer une
partition entre des possibles, indépendamment de la manière dont le monde se
présente, nous ne pourrions tout simplement pas dire à quoi il ressemble.
On admettra donc qu’on peut utiliser méthodologiquement les
possibilia sans
présupposer quelque thèse ontologique que ce soit
[47] : peut-être les mondes
possibles sont-ils du même type ontologique que le nôtre (D. Lewis)
[48], peut-être
sont-ils, à l’exception de notre monde, des entités abstraites (R. Stalnaker); ou
encore des universaux structurés (P. Forrest), ou certaines sortes de collections
de phrases interprétées (R. Jeffrey); peut-être ne sont-ils rien du tout, mais
qu’on peut les rendre compréhensibles en les abordant en termes de combinaisons de propriétés et de relations (D. Armstrong)
[49]. On n’est pas obligé de
souscrire à une thèse ontologique forte qui viserait, par exemple, à argumenter
que le possible (comme l’impossible) sont des propriétés objectives de choses,
indépendantes de nos capacités de concevoir et d’imaginer (réalisme modal).
Peu importe donc qu’il y ait ou non un pays ou une région des possibles, parmi
lesquels, par exemple, un Dieu leibnizien aurait choisi le monde réel en vertu
du principe du meilleur.
Simplement, le modèle possibiliste a démontré sa fécondité dans les sciences
de l’information, des probabilités, des statistiques, en sémantique, en théorie de
la décision, pour la modélisation en économie, pour ne rien dire des scénarios
que tout un chacun envisage dans le domaine politique ou pour planifier ses
vacances : pourquoi serait-il moins utile en métaphysique ? S’en priver serait
comme refuser de compter le nombre d’euros que nous rend la caissière au
supermarché, sous prétexte que les nombres enveloppent trop de mystères ontologiques
[50]. Au demeurant, comme le rappelait Leibniz : « quelques règlements
que les hommes fassent pour leurs dénominations et pour les droits attachés
aux noms, pourvu que leur règlement soit suivi ou lié et intelligible, il sera
fondé en réalité, et ils ne sauraient se figurer des espèces que la nature, qui
comprend jusqu’aux possibilités, n’ait faites ou distinguées avant eux »
[51].
Le premier avantage du modèle possibiliste est d’élargir la fonction habituelle
de nos concepts, par exemple, en ne prenant pas pour seul critère d’identité
conceptuelle, la co-extension nécessaire. Ainsi, on admettra, selon un emploi
acceptable du terme « concept », que
triangle équilatéral n’est pas le même
concept que
triangle équiangulaire, en dépit du fait que tout cas possible couvert
par l’un est couvert par l’autre
[52].
Plus généralement, il permet de construire des modèles commodes, dont le
plus fameux est celui que proposent, par des voies différentes, S. Kripke et
H. Putnam
[53]. Considérons donc les mondes possibles comme un ensemble de
situations mutuellement exclusives (mais pas forcément exhaustives)
[54]. On peut
alors penser aux particuliers, situations, événements ou autres possibles auxquels
un terme s’applique de deux manières : 1. en considérant ce à quoi le terme
s’applique selon diverses hypothèses sur ce qui, en fait de monde, est le monde
actuel (réel). 2. en considérant ce à quoi le terme s’applique selon diverses
situations contrefactuelles. Dans le premier cas, nous considérons, pour chaque
monde
m, ce à quoi le terme s’applique en
m, étant donné, ou sous la supposition
que
m est le monde actuel, notre monde. Appelons cela l’extension-A du terme
T dans le monde
m (« A » pour actuel); et appelons « intension-A de T », la
fonction assignant à chaque monde l’extension-A de T dans ce monde. Dans le
second cas, nous considérons, pour chaque monde
m, ce à quoi T s’applique
en
m, étant donné le monde, quel qu’il soit, qui est en fait le monde actuel;
ainsi, nous considérons, pour tous les mondes à l’exception du monde actuel,
l’extension de T dans un monde contrefactuel. Appelons cela l’extension-C de
T en
m (« C » pour contrefactuel) et « intension-C de T », la fonction assignant
à chaque monde l’extension-C de T dans ce monde
[55].
On observera d’abord que l’extension d’un terme au monde actuel ne présente
aucune ambiguïté, puisque l’extension-A et l’extension-C au monde actuel doivent naturellement être la même. En outre, pour certains mots, l’extension-A
dans un monde et l’extension-C dans un monde sont toujours les mêmes,
i.e.
que leurs intensions A et C sont les mêmes : c’est le cas, par exemple, du mot
« carré ». Les choses auxquelles s’applique le mot « carré » dans un monde,
dans l’hypothèse où ce monde est le monde actuel, sont les mêmes exactement
que celles auxquelles ce mot s’applique dans l’hypothèse où le monde est un
monde contrefactuel
[56]. En revanche, si du moins l’on suit Kripke et Putnam, il
n’en va pas de même pour de nombreux mots, et notamment pour les termes
d’espèce naturelle comme « eau ». Pourquoi ?
Rappelons brièvement la désormais célèbre expérience de pensée de Terre
Jumelle. Imaginons que nous soyons en 1750 – la chimie de Dalton n’a pas
encore été inventée –, et que quelque part dans la galaxie, se trouve une planète
en tous points semblable à notre Terre (on y parle la même langue, on y rencontre
des lacs, des montagnes, etc.). Il s’y trouve aussi un liquide qui, de prime abord,
semble la réplique exacte de notre eau : même transparence, même goût; elle
remplit les lacs, les mers et les océans, elle étanche la soif, etc. Mais l’eau de
Terre Jumelle a une particularité : sa composition n’est pas H
2 O mais XYZ. On
doit alors dire, selon Putnam, que le terme « eau » n’a pas la même
référence
(même en 1750) sur Terre et sur Terre Jumelle. En effet, la référence du mot
« eau » sur Terre est la matière que
nous, nous appelons de l’eau, la matière
dont on a découvert que celle-ci est faite d’H
2 O. Celle que les Terre Jumelliens
appellent « eau » en 1750 (et appellent encore ainsi) est la matière qui remplit
les lacs et les mers de Terre Jumelle, et dont ils ont découvert plus tard, quand
ils ont développé une chimie sophistiquée, qu’il s’agissait d’XYZ. Non seulement le mot « eau » a une référence différente
à présent, maintenant que nous
savons que l’eau est H
2 O et qu’eux savent que l’eau est XYZ, mais elle avait
une référence différente
alors. L’eau de Terre et l’eau de Terre Jumelle étaient
des substances différentes même en 1750 : simplement personne ne l’avait
encore remarqué. Un Terrien et un Terre Jumellien auraient pu avoir des
représentations mentales identiques de l’eau, cela ne change rien : le mot « eau »
aurait eu, même alors, une signification différente. Ce que le mot eau désignait
sur Terre, même en 1750, c’était H
2 O; ce que désignait le mot « eau » sur Terre
Jumelle, c’était XYZ
[57].
Ce qui règle donc en définitive la question (ce qui « fixe la référence »), c’est,
pour Putnam, non pas tant (ou seulement) de savoir à quel réseau de
lois le
liquide obéit
[58], que « de savoir
s’il possède la composition chimique – que nous
connaissions cette composition chimique ou pas, qu’il obéisse à ces lois ou pas,
que nous les connaissions toutes ou pas – que possède et auxquelles obéit la
matière que, sur Terre, nous appelons “eau”
[59] ».
Même si Putnam soutient que « les planètes éloignées dans l’univers réel
jouaient exactement le même rôle dans [sa] discussion que les situations hypothétiques (les “mondes possibles”) dans celle de Kripke »
[60], il reste vrai que
l’on peut analyser l’expérience de Terre Jumelle de deux manières : soit en
pensant à cette dernière comme à une planète éloignée mais relevant néanmoins
de notre galaxie, et donc de notre monde actuel (ce qui semble être l’option de
Putnam), soit comme relevant d’un monde possible entièrement différent. Dans
la première version, nous mesurons toute l’importance qu’a eue notre contact
avec l’eau pour déterminer la référence du mot « eau » (ce que Putnam appelle
aussi « la contribution de l’environnement »). Si le XYZ liquide de Terre Jumelle
– une planète située, par exemple, dans l’orbite de la terre, mais de l’autre côté
du soleil – ne compte pas pour de l’eau, c’est parce que ce n’est pas avec XYZ
que nous avons été en contact lorsque le mot « eau » et ses dérivés ont été
introduits. Dans la seconde version (qui est plutôt celle de Kripke
[61] ), nous
apprenons que le terme « eau » est un désignateur rigide
[62]. Même si Terre
Jumelle est simplement la Terre (ou son homologue
[63] ) dans un autre monde
possible, et que dans ce monde, XYZ est un liquide aquatique et ce avec quoi
nous – pas les Terre Jumelliens – sommes en contact, il ne compte pas pour de
l’eau. Le terme « eau » dans notre bouche et sous notre plume dénote rigidement
tout ce qui est
actuellement un liquide aquatique et ce avec quoi nous, ou
certains de nos ancêtres linguistiques, ont été en contact
[64].
Sans revenir sur tous les enseignements de cette expérience de pensée, que
nous apprend, pour ce qui nous occupe, cette analyse, construite, comme y
insistent Putnam et Kripke, sur nos intuitions communes appliquées à des situations possibles ?
Premièrement, que l’extension d’un terme dans un monde actuel et dans un
monde contrefactuel n’est pas la même : que l’eau soit ou non un désignateur
rigide, pour Putnam comme pour Kripke, ce que dénote le mot « eau » dans un
monde, est ce qui est commun aux exemplaires de liquide aquatique avec
lesquels nous avons été en contact la première fois (au moment de son « baptême » par notre communauté linguistique) : c’est ce que nous savions tous sur
l’eau, y compris avant 1750, avant de découvrir la composition chimique de
l’eau. Telle est l’extension-A de « eau » dans ce monde, dans l’hypothèse où
ce monde est le monde actuel, que ce soit H2 O, XYZ ou tout ce qu’on voudra.
Mais ce que dénote « eau » dans n’importe quel monde, dans l’hypothèse où
ce monde est un monde contrefactuel, c’est H2 O, parce que le liquide aquatique
dans le monde actuel est H2 O et rien d’autre.
Pour connaître l’extension-C d’un terme, il nous faut donc
connaître quelque
chose du monde actuel
[65]. Lorsque l’extension-A et l’extension-C d’un terme
diffèrent pour certains mondes, il y a entre elles une différence cruciale de
statut
épistémique. Même si nous
comprenions le terme « eau » avant 1750, nous ne
connaissions pas son extension-C à un monde, pour quelque monde autre que
le monde actuel. Par quoi nous ne voulons pas dire que nous ignorions son
essence – on peut admettre que l’
essence soit quelque chose que l’on connaît
rarement
[66] –, mais que, pour repérer l’eau dans un monde contrefactuel, il nous
faut connaître quelque chose sur les
relations entre le monde contrefactuel et
le monde actuel, ce qui n’était possible qu’après avoir découvert que dans le
monde actuel, H
2 O est le liquide aquatique. En revanche, nous connaissions
l’extension-A de « eau » pour n’importe quel monde, car elle ne dépend pas de
la nature du monde actuel : notre ignorance du monde actuel n’importe pas pour
la connaissance des extensions-A des mots, puisque nous ignorions l’extensionA de « eau » dans le monde actuel, avant 1750, et étions néanmoins capables d’
identifier l’extension-A de « eau » dans ce monde, et en fait, dans tous
les mondes
[67].
Or ce que l’on peut connaître indépendamment de ce que l’on peut connaître
par ailleurs du monde peut être dit
a priori. Ainsi les réponses aux questions
relatives à l’extension-C dépendent généralement de la nature du monde actuel
et sont
a posteriori, mais la partie de l’entreprise qui consiste à se demander
quelles choses sont des K à un monde, dans l’hypothèse où ce monde est le
monde actuel, peut être considéré comme la partie
a priori de l’analyse conceptuelle. Elle ne dépend en rien de la question de savoir quel monde est en fait
le monde actuel (tout comme la question de savoir ce qu’il faut faire s’il fait
beau ne dépend pas de la question de savoir s’il fait beau ou non)
[68].
L’ANALYSE CONCEPTUELLE
ET LA NÉCESSITÉ MÉTAPHYSIQUE
L’analyse conceptuelle permet donc de définir et d’identifier ce dont on parle,
de répondre à la question de savoir si la manière dont sont les choses, données
dans un vocabulaire, rend vraie une explication donnée dans un autre vocabulaire. On peut néanmoins lui adresser trois objections.
Soutenir tout d’abord que la science fait toutes les réductions nécessaires
sans recourir à la moindre analyse conceptuelle. Mais c’est une erreur. Aucune
théorie scientifique n’en fait l’économie. Comme le note Putnam, « quand nous
disons que la température d’un gaz idéal a été réduite à de l’énergie cinétique
moléculaire moyenne, nous faisons plus que simplement affirmer que la “température” est coextensive à l’énergie cinétique moléculaire moyenne convenablement mesurée ». Nous établissons des corrélations plutôt que de simples
réductions (trouver que la température
est de l’énergie cinétique moléculaire
moyenne)
[69]. Parler de corrélation veut dire que, dans les découvertes menant à
la théorie moléculaire des gaz, l’énergie cinétique moléculaire moyenne, à un
moment donné,
a joué le rôle de température. La promptitude des savants à
passer immédiatement de cette découverte à l’identification de la température
dans les gaz avec l’énergie cinétique moléculaire moyenne nous montre, comme
y insiste aussi Jackson, ce qu’est leur
concept de température dans les gaz, à
savoir
le concept de ce qui joue le rôle de température dans la théorie thermodynamique des gaz
[70]. Bien que la découverte de l’extension-C de « température
dans les gaz » soit empirique, il n’en faut donc pas moins articuler son extensionA (
i.e ce qui joue le rôle de la température), et c’est là qu’intervient
l’analyse conceptuelle. On peut reformuler le raisonnement comme suit :
Prémisse 1 : La température dans les gaz = ce qui joue le rôle de la température (« T ») dans les gaz (affirmation conceptuelle).
Prémisse 2 : Ce qui joue le rôle de température dans les gaz = énergie
cinétique moléculaire moyenne (découverte empirique).
Conclusion : La température dans les gaz = l’énergie cinétique moléculaire
moyenne (transitivité de « = »)
[71].
On peut cependant opposer une deuxième critique à l’analyse conceptuelle :
de ne pas être assez attentive aux « cas actuels », à ce qu’imposent les découvertes empiriques, y compris dans la description des concepts eux-mêmes et
dans la manière dont s’effectuent les classifications. C’est par exemple un
reproche souvent adressé à ceux qui s’abritent derrière l’analyse conceptuelle
pour proposer un modèle physicaliste ou fonctionnaliste de l’esprit. Comme s’il
était possible, dit-on, de trouver des conditions nécessaires et suffisantes par la
méthode des cas possibles, en établissant une liste de ces conditions ! Aucun
concept de sens commun n’est analysable de cette manière
[72]. Si tel était le cas,
on ne comprendrait pas que l’émeu, à qui manquent certaines des propriétés
prototypiques de la classe des oiseaux (il ne vole ni ne chante) soit néanmoins
classé dans cette catégorie. Ou encore que l’on puisse caractériser (en le réduisant à une liste de caractères physiques) le comportement d’épouillage. Mais,
ici encore, comme l’observe Jackson, de telles critiques sont injustifiées. En la
circonstance, on n’exige pas d’un physicaliste qui se livre à une forme d’analyse
conceptuelle, en cherchant à analyser en termes physiques un phénomène, qu’il
le ramène à une liste de conditions nécessaires et suffisantes. Ce qu’on attend
de lui, « c’est qu’il rende suffisamment plausible, par l’analyse conceptuelle,
que l’explication purement physique du monde rend vraie l’explication du comportement d’épouillage »
[73]. Or – que l’on adopte ou non le physicalisme – cela
est-il concevable ? Oui, si l’on admet qu’il est possible de dire que nous
savons
qu’une phrase telle que :
(1) la taille moyenne des maisons en 1990 est inférieure à 1 000 m
2
est vraie. Or, c’est bien ce que nous disons, parce que notre compréhension du
mot « moyenne » (
i.e. au sens de l’usage que nous faisons de ce terme) nous
indique certaines choses sur ce qui rend cette phrase vraie. Ainsi, nous savons
qu’il serait possible, en principe (bien que difficile à réaliser en pratique), de
former une phrase très longue qui contiendrait, par exemple, le nom de chaque
maison, leur nombre, leur taille, etc., d’où s’ensuit (1), et ce, même si nous
admettons qu’il serait de fait impossible de fixer les conditions nécessaires et
suffisantes de (1) en termes de phrases portant sur des maisons individuelles,
car il faudrait former une disjonction infinie de longues conjonctions donnant
toutes les configurations possibles des maisons individuelles relativement à la
taille et au nombre total en 1990 permettant de maintenir leur taille moyenne
au-dessous de 1 000 mètres carrés
[74].
On ne demande rien de plus au physicaliste (du moins dans sa version
fonctionnaliste)
[75]. Prenons le cas de l’épouillage : aucun physicaliste ne prétendra qu’il est possible de réduire ce comportement à des termes purement
physiques. Il va de soi qu’un tel comportement fait appel à l’analyse conceptuelle.
Juger raisonnable de croire à l’existence d’un tel comportement aussi bien chez
l’animal que chez l’homme dépend de la manière dont on le
comprend (selon
qu’on l’envisage, par exemple, comme susceptible de résoudre la conjecture de
Golbach, ou comme impliquant le contact entre un membre et le corps
[76] ). Sans
doute est-il ardu de parvenir à la bonne analyse, de repérer les configurations
structurelles qui sous-tendent notre compétence conceptuelle, d’en donner les
règles, tout comme il est difficile d’expliquer pourquoi et comment nous classifions les phrases en grammaticales et non grammaticales, mais ce n’est pas une
raison pour en conclure, comme le fait Putnam
[77], qu’il est impossible d’en donner
quelque caractérisation que ce soit, en un mot, que la rationalité n’est absolument
pas codifiable, sauf à considérer que nos classifications de la réalité en catégories
relèvent du pur hasard ou de la magie. Mais même les personnes chargées de trier
les poussins qui viennent d’éclore, en fonction de leur sexe, et qui prétendent ne
pas savoir ce qui les pousse à (bien) choisir les mâles et les femelles, doivent au
moins savoir quelque chose
des propriétés qui sont à l’origine de leur choix, et
qu’elles sont régulièrement corrélées, selon les cas, à une aptitude ou à une
inaptitude à pondre. Putnam considère que « passer en revue tous les états dans
lesquels un seul être humain particulier
pourrait se trouver quand il croit qu’
il y
a de nombreux chats dans les environs est une tâche qui n’est pas moins illimitée
que de passer en revue toutes les cultures humaines et tous les modes de fixation
de la croyance »
[78]. Mais qui irait jamais prétendre une telle chose ? En revanche,
on voit mal comment ne pas admettre que nous avons un certain nombre de choses
en commun (en fait, un grand nombre) concernant la créature que nous (ou le
paysan thaï) classifions comme « chat » : par exemple, qu’un chat descend d’un
chat, qu’il a des poils, qu’il est plus petit qu’un chien, etc
[79].
Reste une troisième objection, sans doute la plus sérieuse. Quelle est en
définitive la portée de l’analyse conceptuelle ? Que prétend-elle nous dire ? Si
l’on peut admettre l’utilité méthodologique de la démarche par intuition de cas
possibles et qu’elle mette au jour un certain nombre de nécessités logiques ou
conceptuelles, peut-on pour autant donner aux résultats ainsi obtenus une forme
de nécessité métaphysique ?
Une première manière de répondre à l’objection est de dire qu’on n’est certes
pas obligé de donner à l’analyse conceptuelle plus que des prétentions modestes : on lui demande d’exhiber, par l’examen des possibles, une forme de nécessité conceptuelle, mais elle n’a pas à nous en dire plus, et notamment à nous
informer sur ce qu’est le monde en réalité
[80]. Sans doute est-ce la raison pour
laquelle, le plus souvent, les analyses n’ont pas le même but ni le même résultat
que les expériences de pensée menées par les savants, pour prouver soit l’existence de l’espace absolu (Newton) soit les tensions qui existent entre les lois
de la physique aristotélicienne et le sens commun (Galilée). Au fond, les expériences de pensée de type Terre Jumelle ne nous conduisent pas vraiment à
réviser nos conceptions sur ce à quoi ressemble la Terre, ou en vérité sur ce à
quoi ressemble Terre Jumelle
[81].
Il convient pourtant de ne pas exagérer l’absence de rapport entre l’aspect
a
priori de l’analyse et son aspect
a posteriori, comme tend par exemple à le
faire N. Malcolm, pour qui ces « faits conceptuels » nous renseignent à ce point
sur notre logique, grammaire ou cartographie conceptuelle, que non seulement
il est impossible de ne rien comprendre à l’esprit sans considérer les concepts
que nous en avons, mais on ne peut concevoir que des découvertes que feraient
les sciences (par exemple sur le cerveau) nous obligent à changer le sens que
nous donnons à nos concepts. Dans un texte brillamment commenté par Putnam,
N. Malcolm fait valoir que même si nous découvrions que les rêves sont des
trames neuronales, alors ce n’est plus de
rêves que nous parlerions, mais d’autre
chose : nous aurions changé de sujet
[82]. On mesure aisément la pente irrationaliste d’une attitude à ce point
a prioriste. Non seulement en effet, parce qu’elle
ferait fi des résultats obtenus par la science, qui seule permet de passer de ce
qui est concevable ou logiquement possible à ce qui est métaphysiquement
nécessaire
[83], mais parce qu’elle serait incapable de mesurer à quel point, dans
certains cas, (et même sans désignation rigide) il y a bien, comme l’admet
Putnam, « une certaine dépendance par rapport aux faits empiriques, de ce que
nous considérons comme la “possibilité logique”. Un terme peut se révéler ne
pas être bien défini pour des raisons
empiriques et non pour des raisons conceptuelles. Ainsi, lorsque nous avons découvert que la relativité restreinte était
correcte, nous avons aussi découvert que “simultané” n’est pas aussi bien défini
dans le monde réel que nous le pensions. En d’autres termes, alors que nous
pensions précédemment que l’énoncé suivant : “il est possible qu’une désintégration radioactive sur Mars et une désintégration radioactive sur Vénus se
produisent simultanément”, décrivait un seul état possible de choses bien défini,
nous avons appris que l’on pouvait ainsi décrire bien des états de choses différents – et c’est l’investigation empirique qui nous l’a appris
[84] ». Aussi, plutôt
que d’opposer systématiquement la démarche
a priori et la démarche
a posteriori, ou de « compartimenter » le langage, vaut-il mieux dire que « le langage
ordinaire et le langage scientifique sont différents mais
interdépendants
[85] ».
Mais qu’on doive être attentif aux deux aspects (a priori et a posteriori) de
l’analyse conceptuelle ne signifie pas qu’on puisse les identifier. En d’autres
termes, même si tout monde possible qui a un certain caractère H2 O a un
caractère de liquide aquatique, on ne saurait pour autant déduire a priori le
second du premier, parce que l’identité nécessaire de l’eau avec H2 O est a
posteriori. Il y a, semble-t-il, une différence fondamentale entre des phrases
nécessairement a posteriori telles que « eau = H2 O » et des phrases analytiquement ou logiquement ou conceptuellement a priori telles que « eau = eau » ou
« H2 O = H2 O ». Est-ce pourtant aussi sûr ?
Peut-être faut-il repenser, à la suite de Quine, la distinction entre l’analytique
et le synthétique, mais également les concepts d’
a priori et d’
a posteriori,
comme ceux de nécessité conceptuelle et de nécessité métaphysique, et renoncer
à y voir des distinctions tranchées. Refuser tout d’abord de dire, comme le
rappelle Putnam, qu’« il y a des phrases (les phrases analytiques) qui sont
vraies
en vertu de ce qu’elles signifient, et
simplement en vertu de ce qu’elles signifient
[86] ». De telles phrases sont, en pratique, quasiment introuvables : on ne
rencontre aucune phrase qui soit
de façon déterminée a priori telle que « les
chats sont des animaux
[87] ». Cela ne nous empêche pas d’être
très sûrs que les
chats sont des animaux : mais c’est là quelque chose d’
a posteriori.
Pour des raisons assez voisines, on peut s’interroger sur la distinction tranchée
qu’il faudrait opérer entre les concepts de possibilité et de nécessité logiques
ou conceptuelles d’un côté, et ceux de possibilité et de nécessité métaphysiques
de l’autre. En vérité, comme y insiste Jackson, la différence ne réside pas dans
le type de nécessité que possède tel énoncé mais dans notre accès épistémique
à cette nécessité
[88]. (En d’autres termes, « l’eau est de l’eau » est connaissable
a priori, et la seconde « l’eau est H
2 O » l’est
a posteriori). Comme Kripke l’a
montré, il est erroné de croire que « ce qui appartient à l’ordre de la connaissance
a priori ne saurait faire l’objet d’une connaissance empirique... Quelque chose
peut appartenir à l’ordre des propositions qui peuvent
être connues a priori, et
être néanmoins connu par telle personne particulière sur la base de l’expérience... quiconque a travaillé avec une machine à calculer sait qu’une telle
machine peut dire la réponse : le nombre est premier
[89] ».
D’où vient alors que nous ayons tant de mal à concevoir quelque chose
comme une
nécessité a posteriori ? Non pas tant du fait qu’on se demande
comment une phrase peut être nécessaire et qu’il faille néanmoins un certain
travail empirique pour le découvrir (comme dans le cas de la machine à calculer).
Mais plutôt du fait qu’on se demande comment une phrase peut être nécessairement vraie, comprise par quelqu’un, et que le fait de sa nécessité lui reste
malgré tout obscur
[90]. Car on pourrait penser que le seul fait de comprendre une
phrase nécessairement vraie, suffit, au moins en principe, à révéler son statut
nécessaire.
C’est ici que l’expérience de Terre Jumelle se révèle précieuse : elle nous
enseigne qu’on peut comprendre certaines phrases sans
connaître les conditions
dans lesquelles elles sont vraies,
i.e. sans connaître la proposition exprimée par
la phrase, ou encore les mondes possibles dans lesquelles elle est vraie, et les
mondes possibles dans lesquels elle est fausse
[91]. C’est un fait sémantique bien
connu que nous pouvons parfaitement comprendre la phrase : « Il a une barbe »,
même si nous ignorons qui est le sujet de la phrase,
i.e. quelle est la proposition
exprimée (en un mot, les conditions dans lesquelles la phrase est vraie), parce
que nous savons comment passer de l’
information contextuelle appropriée (en
l’occurrence l’information qui détermine de qui l’on parle) à la proposition
exprimée. De même, dans le cas de l’eau. Les propositions exprimées – au sens
des conditions de vérité de nos phrases d’« eau » – dépendent de ce que sont
les choses dans le monde actuel, en particulier de ce que le liquide que nous
connaissons est ou non H
2 O. Ce pourquoi ceux qui ignorent ce fait ne connaissent pas la proposition exprimée par, par exemple, « l’eau recouvre la majeure
partie de la terre » : du fait de leur ignorance du monde actuel, ils pourraient
savoir tout ce qu’il y a à savoir sur un quelconque monde contrefactuel sans
savoir si la phrase est vraie dans ce monde – si ce monde est une condition
dans laquelle la phrase est vraie. Ignorant quel est le liquide aquatique que nous
connaissons dans le monde actuel, ils ignorent quel liquide, dans le monde
contrefactuel, est le liquide aquatique que nous connaissons dans le monde
actuel. Or ils ont besoin de le savoir pour évaluer la phrase dans le monde
contrefactuel
[92]. On peut donc comprendre une phrase telle que « l’eau est H
2 O »
sans connaître la proposition exprimée, bref, sans savoir qu’elle représente une
vérité nécessaire, même si c’est la nature de la proposition exprimée (en d’autres
termes, l’information
a posteriori) qui détermine que la phrase est nécessaire
[93].
Il est dès lors inutile de postuler deux sens de la nécessité. On peut considérer
qu’une phrase comme « eau = H
2 O » devient nécessaire
a posteriori parce que
la proposition qu’elle exprime est nécessaire (on change le statut modal de la
phrase en modifiant le statut modal de la proposition qu’elle exprime); mais
on n’a pas besoin de savoir ce qu’est cette proposition pour comprendre la
phrase. C’est là une question
a posteriori qui dépend de la nature du monde
actuel; ce qui, incidemment, explique pourquoi la seule compréhension ne suffit
pas à faire voir que la proposition exprimée, et donc la phrase, est nécessaire
[94].
L’ANALYSE CONCEPTUELLE ET LE MODÈLE
DU POSSIBLE-RÉEL COMME CONDITION DE POSSIBILITÉ
DE LA MÉTAPHYSIQUE COMME SCIENCE
« On peut considérer, remarque F. Jackson, que les intuitions sur les cas
possibles sont
doublement non pertinentes pour la métaphysique – parce qu’elles
concernent des
possibilités, et parce que ce sont des intuitions. Or la métaphysique porte sur la question de savoir comment sont réellement les choses, et il
vaut mieux pour cela avoir un fondement plus sûr que l’intuition »
[95]. Mais
chacun sait aussi le rôle qu’a joué l’intuition, quel que soit le sens qu’on ait pu
lui donner, dans la constitution des projets métaphysiques. Quant aux
possibilia,
si l’on mesure l’importance qui est la leur chez Leibniz (qui sert souvent de
toile de fond aux analyses de Kripke ou de Lewis), on sait aussi quel est leur
rôle chez celui que l’on crédite souvent d’être l’instaurateur de la possibilité de
la métaphysique comme science : Duns Scot
[96]. Si la métaphysique peut être
autonome par rapport aux autres sciences (logique, physique, mais aussi théologie)
[97], c’est parce qu’elle a un objet propre, l’
ens commune, l’être pris dans
son indétermination totale, lequel n’est réductible ni à la
quiddité de la chose
sensible (dans laquelle elle doit néanmoins se contracter), ni à la seule prédicabilité logique (laquelle est toutefois seule à même de lui conférer l’universalité). Par-delà l’opposition de l’être et du possible, ce dont il faut s’assurer, c’est
du « réel-possible »,
i.e de la réalité même de l’être possible des choses qui
existent
[98]. Or pour Duns Scot – dont on a amplement souligné l’originalité de
la réflexion sur le concept de possibilité
[99], la rigueur scientifique exige qu’on
parte du possible, seul susceptible de couvrir le domaine de l’existant contingent
comme celui du nécessaire ou de la quiddité métaphysique
[100]. Pour ce faire, il
n’est point d’autre méthode que celle qui consiste à raisonner par le possible,
ce qui ne veut pas dire, contrairement à ce que la postérité a souvent reproché
à Duns Scot, déduire le principe premier par analyse au terme d’une conception
développée sur des essences
[101], mais tenter de dégager la structure interne du
possible-réel, tant il est vrai que celui-ci s’enracine dans le réel concret de telle
manière qu’on puisse induire le premier du second
[102].
Procéder par le possible logique n’est donc pas simple précaution méthodologique : toute inintelligibilité, toute impossibilité logique est en fait le signe
d’une impossibilité réelle
[103]. À l’inverse, on ne saurait confondre le possible
logique avec le possible réel. Reste que si le possible réel n’est pas réductible
au possible logique
[104], ils ne sont pas non plus étrangers l’un à l’autre, sans
quoi nos concepts ne seraient que des mots et notre science serait vide de tout
contenu objectif.
Avec Duns Scot, la métaphysique occidentale a pris son envol en concevant
désormais l’être comme possible, i.e. comme dégagé de la contingence, non
plus pensé comme « ce qui a l’existence » (quod habet esse) mais comme ce
qui, n’impliquant aucune contradiction, ne répugne pas à exister (quod aptum
natum est existere) : la métaphysique n’est plus seulement science de l’être en
tant qu’être, mais connaissance de l’être comme possible et pensable, dans la
stricte mesure où il est d’abord non contradictoire.
Mais on a aussi reproché à Duns Scot de construire une métaphysique où la
non-contradiction suffirait à dire les propriétés de l’être. La seule crainte que
pourrait susciter l’adoption immodeste de l’analyse conceptuelle serait assurément celle-là : de trop poursuivre dans la voie que d’aucuns ont traitée d’essentialiste (qui va de Suarez à Wolf), de vouloir déduire analytiquement le réel à
partir d’essences conçues comme possibles, d’oublier que le langage ordinaire
(ou la logique modale) n’est pas une garantie suffisante de la réalité de classes
dans la nature
[105], ou de justifier les procédures logiques elles-mêmes en les
dérivant d’une forme plus ou moins avouée d’essentialisme
[106].
Toutefois, à condition de ne pas sombrer dans un essentialisme mal assumé
et de ne pas oublier sa dimension
a posteriori
[107], on ne voit pas pourquoi
l’analyse conceptuelle devrait s’identifier à une métaphysique en fauteuil. Son
grand mérite, au contraire, semble bien être de contribuer à rappeler, tout en
restant au plus près de l’universel logique et de l’universel physique, en quoi
et pourquoi la métaphysique est à la fois possible et nécessaire. Tant il est vrai,
comme le souligne E.J. Lowe que « même si ce qui est actuel doit pour cette
raison être possible, l’expérience seule ne peut déterminer ce qui est actuel, en
l’absence d’une délimitation métaphysique du possible ». Ainsi, « la science
empirique au mieux nous dit ce qui
est le cas, non ce qui
est ou
peut être (mais
se trouve ne pas être) le cas. La métaphysique traite de possibilités. Et c’est
seulement si nous pouvons délimiter la portée du possible que nous pouvons
espérer déterminer empiriquement ce qui est actuel. Ce pourquoi la science
empirique dépend de la métaphysique et ne peut usurper le rôle qui revient à
celle-ci
[108] ».
[1]
K. MULLIGAN, « Métaphysique et ontologie », in
Précis de philosophie analytique, P. Engel
(dir.), Paris, PUF, 2000, p. 5-33. « Les distinctions frégéennes entre les trois règnes des entités physiques, psychologiques et idéales, et entre entités saturées et insaturées, les métaphysiques russellienne, mooréenne et ramseyenne des universaux, des relations et des valeurs en témoignent. Même
un ennemi de la “métaphysique” tel que Carnap est l’auteur d’une construction du monde qui
s’insère dans une longue tradition de tentatives allant de Whitehead, Russell et Nicod jusqu’à
Goodman » (p. 6). Sur le caractère florissant de la métaphysique
œuvrant dans cette tradition, voir
la bibliographie donnée par K. MULLIGAN et celle donnée par F. NEF,
L’Objet quelconque.
Recherches sur l’ontologie de l’objet, Paris, Vrin, 1998.
[2]
Cf. P. ENGEL,
La Dispute, Paris, Minuit, 1997.
[3]
Et à l’image qui ressort du fameux article de Carnap, « le dépassement de la métaphysique
par l’analyse logique du langage ». Cf. C. TIERCELIN, « La métaphysique »,
Notions de philosophie
(D. Kambouchner dir.), Paris, Gallimard, 1995, vol. 2, p. 387-500, chapitre IV, p. 462-474.
[4]
P.F. STRAWSON,
Analyse et métaphysique, Paris, Vrin, 1985, p. 9. J.L. AUSTIN parvient à un
verdict aussi négatif à l’égard de la métaphysique. Cf. son analyse de « universel », « Are there a
Priori Concepts ? »,
Philosophical Papers, Oxford University Press, Oxford, 32-54. Mais on sait
aussi, rappelle Strawson, le jugement sévère porté par « beaucoup de philosophes qu’on a coutume
d’appeler des philosophes analytiques – au premier rang desquels Russell et Popper – » sur cette
conception selon laquelle la tâche du philosophe serait désormais de « ramener les mots de leur
usage métaphysique à leur emploi quotidien » (Wittgenstein) : elle est à leur avis « tout à fait
condamnable et frivole – comme une abdication ou renonciation à la responsabilité philosophique »
(
ibid.).
[5]
Ibid., p. 8-14.
[6]
Cf.
op. cit., p. 49. Voir aussi
Les individus, Paris, Le Seuil, 1973.
[7]
« Universals »,
Philosophical Quarterly, 1950-1951,218-227, repris in
Logic and Language,
Second Series, A.N. Flew (éd.), Oxford, 1955.
[8]
Selon l’expression de W.V.O. QUINE dans « On What there is » (1948), repris in
From a
Logical Point of View, Harvard University Press, 1957.
[9]
Ainsi ramènera-t-on le problème des universaux à celui des formes prises par les langages
nominalistes, conceptualistes ou réalistes ; R.B. BRANDT, « The Languages of Nominalism and
Realism »,
Philosophy and Phenomenological Research, XVII, 1967,516-536. Voir la réaction de
D. ARMSTRONG à ces pseudo-tentatives de réduction du problème des universaux à une sémantique
des termes généraux,
Nominalism and Realism : Universals and Scientific Realism, Cambridge
University Press, 1978, vol. 1, p. XIV.
[10]
Car l’un des effets du « déflationnisme » est aussi, chez certains, le scepticisme à l’égard de
toute forme d’explication. Ce pourquoi l’optimisme physicaliste de Quine, dont on a souvent
souligné, du reste, l’alliance étrange avec le scepticisme profond à l’égard de l’indétermination de
la référence et de la relativité de l’ontologie – est loin de faire l’unanimité.
[11]
Sans doute pour en avoir été l’une des victimes, H. PUTNAM est l’un de ceux qui soulignent
le plus les liens entre le « réalisme métaphysique » finalement identifié à
toute forme de prétention
métaphysique et de la « métaphysique naturaliste » qui, sous ses versions physicalistes, matérialistes
puis fonctionnalistes, conduirait à hypostasier la nature et à nier certaines caractéristiques irréductibles du mental (telles que la normativité ou l’intentionnalité) ;
Representation and Reality, MIT
Press, 1988, trad. fr. C. Tiercelin,
Représentation et réalité, Paris, Gallimard, 1990. J. SEARLE est
aussi un fervent attaquant de tout ce qui peut ressembler, de près ou de loin, à une approche
« métaphysique » (entendons : matérialiste, fonctionnaliste ou cognitiviste) du mental ;
The Rediscovery of Mind, MIT Press, 1992, trad. fr. C. TIERCELIN,
La Redécouverte de l’Esprit, Paris,
Gallimard, 1995.
[12]
Realism and Truth, Princeton, Princeton University Press, 1984.
[13]
Sur les doutes à l’égard de l’intérêt que pourraient présenter certaines vérités « conceptuelles » pour une étude de l’esprit, cf. Kim STERELNY,
The Representational Theory of Mind, Oxford,
Blackwell, 1990, p. XI.
[14]
F. Jackson est l’un de ceux qui soutiennent aujourd’hui le plus hardiment et le plus talentueusement cette position, qu’il inscrit dans une forme de « descriptivisme analytique » dont l’objectif n’est ni de ramener la philosophie à une forme de thérapie, ni de repenser à nouveaux frais le
modèle kantien, mais de rendre la métaphysique (mais aussi l’éthique) compatible avec le physicalisme. Cf.
From Metaphysics to Ethics (FMTE),
a Defence of Conceptual Analysis, Oxford,
Clarendon Press, 1998; et
Mind, Method and Conditionals (MMC), Londres-New York, Routledge,
1998.
[15]
Op. cit., p. 51.
[16]
LEIBNIZ,
Nouveaux Essais, III, VI, § 32-33.
[17]
John BACON,
Universals and Property Instances : The Alphabet of Being, Oxford, Blackwell,
1995.
[18]
Aussi Lewis préconise-t-il de distinguer parmi les propriétés entre les abondantes (
abundant)
et les rares (
sparse), ou intrinsèques, dont le fait de les avoir en commun permet la ressemblance
qualitative (Leibniz aurait dit : des « possibilités dans les ressemblances ») et de couper la bête aux
bons endroits.
On the Plurality of Worlds, Blackwell, Oxford, 1986, p. 59-60.
[19]
FMTE, p. 3; cf. J. BIGELOW et J. PARGETTER,
Science and Necessity, Cambridge, Cambridge
University Press, 1990, p. 27-28. Ce qui n’est qu’une autre manière de souligner l’importance de
la survenance : car dire que la densité ne varie pas indépendamment de la masse et du volume,
c’est dire qu’elle survient sur la masse et le volume. La métaphysique implique donc, comme le
note M. Beaney dans son compte rendu du livre de Jackson (
International Journal of Philosophical
Studies, nov. 2001, vol. 9, n
o 4, p. 521-542) « de formuler des thèses de survenance convenables » (p. 522).
[20]
Comme le pensent les physicalistes tels que W.V.O. QUINE,
The Roots of Reference, La Salle,
Ill., 1974, p. 11. Sur cette question, cf. C. TIERCELIN, « Sur la réalité des propriétés dispositionnelles »,
in Actes du Colloque de l’Université de Caen :
Le réalisme des universaux (mars 2001), à
paraître (2002) dans la Revue de l’Université de Caen.
[21]
Par « propriété physique », on entend généralement ce qui figure ou est explicitement définissable dans les termes des propriétés de la physique, de la chimie, de la biologie ou, aujourd’hui,
des neurosciences. Mais comme le rappelle Barry STROUD (« The Physical World »,
Proceedings
of the Aristotelian Society, 1987, vol. 87, p. 263-277), non seulement il n’est pas évident que le
monde physique se limite à une collection de
choses physiques, mais il n’est pas sûr que nous
ayons aujourd’hui une idée claire de ce en quoi peut consister l’essence du physique, en d’autres
termes, des propriétés qu’une chose physique doit avoir pour pouvoir être qualifiée de physique. Si
la réponse pouvait paraître évidente au XVII
e siècle, où l’étendue et l’impénétrabilité permettaient
de définir le physique, elle l’est beaucoup moins dans le cadre de la physique contemporaine, où
l’on pense plutôt, comme le souligne I.J. Thompson, que « la position et la vitesse doivent à présent
être rattachées non à des propriétés spatiales, ou à des formes actuelles, mais à des propensions »
(« Real Dispositions in the Physical World »,
British Journal for the Philosophy of Science, 39,
1988, p. 76-77). J’ai analysé ces difficultés dans « Le vague de l’objet »,
Cruzeiro Semiotico, n
o 4,
janv. 1991, p. 29-41.
[22]
« Précisions sur
Sens et signification »,
Écrits posthumes, Ph. de ROUILHAN et C. TIERCELIN
(dir.), Nîmes, éd. J. Chambon, 1999, p. 139. Frege prend soin d’ajouter : « Il est vrai que des
remplacements de cette sorte entraîneront une modification de la pensée; mais celle-ci est le sens
de la phrase, et non sa signification » (
ibid., p. 139-140).
[23]
En tout cas, comme y insiste D.H. MELLOR, « les propriétés ne sont pas simplement (ou pas
simplement données) par les significations de nos prédicats ». « Il ne vient à l’esprit de personne
de penser que la planète Mars est, ou est une partie de, ou est définie, purement et simplement, par
la signification du mot “Mars” que nous employons pour y faire référence... »; « Properties and
Predicates »,
Matters of Metaphysics, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 171-172.
[24]
Cf. D.H. MELLOR et Alex OLIVER, introduction à
Properties, D.H. Mellor et A. Oliver (éds.),
Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 2.
[25]
Encore faut-il que la méthode de paraphrase marche pour toutes les entités. Or il n’est pas
sûr, tout d’abord (objection de Jackson à Quine), qu’elle s’applique aux termes singuliers abstraits
tels que « rouge est une couleur » ou « rouge ressemble plus à rose qu’à bleu »; « Statements about
Universals »,
Mind, 86,1977, p. 427-429. On peut estimer ensuite que si seuls certains prédicats
en commun expriment une ressemblance authentique, nombreux sont les prédicats et les termes
singuliers qui vont de pair avec ceux qui n’indiqueront pas de propriétés du tout. Aussi D. ARMS-TRONG suggère-t-il de « rejeter l’idée que du seul fait que le prédicat “rouge” s’applique à une classe
ouverte de particuliers, il doit en conséquence y avoir une propriété, la rougeur » (
op.cit., p. 8). En
vérité, les arguments quiniens en faveur de l’engagement ontologique nous renseignent très peu sur
la
nature des particuliers qui sont embrigadés par la notation quantificationnelle : persistent-ils, par
exemple, à travers les intervalles temporels, ou sont-ils différents à chaque intervalle ? Cf. MELLOR
et OLIVER,
op. cit., p. 13.
[26]
C’est la position de RUSSELL pour éviter les difficultés du nominalisme de la ressemblance;
cf. chap. 10 de
Problems of Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 1967, trad. fr. F. RIVENC,
Problèmes de philosophie, Paris, Payot.
[27]
Inversement (ou circulairement, diront certains), on peut considérer que l’on a besoin de
propriétés pour expliquer la causalité. S. SHOEMAKER « Causality and Properties », in
Time and
Necessity, P. van Inwagen (éd.), Dordrecht, Reidel publ., 1980, p. 109-135.
[29]
« Armchair Metaphysics », MMC, p. 157.
[30]
Position que certains (mais rares) continuent à soutenir. Par ex. P. CHURCHLAND « Eliminative
Materialism and the Propositional Attitudes »,
Journal of Philosophy, 78,1981,67-90. Sur les
formes du matérialisme contemporain (et leur critique), voir J. SEARLE,
op. cit., chap. II et III.
[31]
En un mot, se trouver dans une position de dépendance systématique sans forcément s’y
réduire entièrement (
i.e de survenance). Cf. MMC, p. 158.
[34]
FMTE, p. 33. Ce pourquoi, du reste, le métaphysicien a tout lieu de tenir compte des travaux
menés dans les sciences cognitives, notamment dans le domaine de la psychologie du développement, particulièrement fécond pour comprendre la manière dont s’effectuent l’acquisition des
concepts et la catégorisation du monde. Sur ce point, voir A. GOLDMAN,
Liaisons, Philosophy meets
the cognitive and social sciences, MIT Press, Bradford Books, 1992, et les remarquables travaux
de Susan CAREY ou Elisabeth SPELKE sur la perception des objets par les enfants par ex., « The
Origins of Visual Knowledge », in
Visual Cognition and Action, an invitation to cognitive science,
vol. 2, Cambridge, Mass., MIT Press, 1990, p. 99-128.
[35]
C’est en tout cas ce à quoi s’exerce JACKSON dans la dernière partie de FMTE, où il veut
montrer que l’éthique peut être analysée dans un cadre purement descriptif, ce qui suppose d’admettre que les valeurs et les normes surviennent sur des faits (tels que croyances ou désirs) dont il est
possible de donner une analyse fonctionnelle. Chap. 5 et 6, ainsi que « Natural Reasons »,
Australasian Journal of Philosophy, 70,1992, p. 475-487; et avec Philip PETTIT « Moral Functionalism
and Moral Motivation »,
Philosophical Quarterly, 45,1995, p. 20-40.
[36]
MMC, p. 145-146.
[37]
Sur l’analyse conceptuelle menée sur ces intuitions contradictoires et les résultats auxquels
on parvient, voir MMC, p. 138
sq., et P. GEACH, « Some Problems about Time »,
Logic Matters,
Oxford, Blackwell, 1971, p. 302-318.
[38]
Est-il besoin de rappeler que c’est parce que Descartes a des doutes sur ses intuitions
spontanées (et contraires) qu’il va juger nécessaire de donner un tour métaphysique à ses méditations
en introduisant des expériences de pensée (argument du rêve, hypothèse du Dieu Trompeur, hyperbole du Malin Génie) qui lui permettront d’élargir l’actuel par un examen de possibles (aussi farfelus
soient-ils).
[39]
Cf. sur ce sujet, le classique B. WILLIAMS, « The Self and the Future »,
Philosophical Review,
79,1970,161-180. Sur les paradoxes de l’identité personnelle, cf. P. ENGEL,
Introduction à la
philosophie de l’esprit, éditions La Découverte, Paris, 1994, p. 161-184. Les expériences de pensée
menées dans le style aprioriste ont été particulièrement nombreuses dans le domaine de la philosophie de l’esprit (outre l’expérience de la douleur future (D. LEWIS, « Mad Pain, Martian Pain »
(1980), repris in
Philosophical Papers, vol. 1, Oxford University Press, New York-Oxford, 1983,
p. 122-132), signalons, « l’effet que cela fait d’être une chauve-souris » de Th. NAGEL, in
Questions
mortelles, Paris, PUF, trad. fr. P. Engel & C. Tiercelin, 1983, chap. 12, le cas de fission ou de
division par transplantation d’hémisphères cérébraux, l’expérience de pensée du télétransport.
[40]
Cf.
An Essay on Human Understanding, II, 27, § 15 où Locke considère comme possible le
cas suivant : « Car que l’âme d’un
Prince, accompagnée d’un sentiment intérieur de la vie de Prince
qu’il a déjà menée dans le monde, vînt à entrer dans le corps d’un
Savetier, aussitôt que l’âme de
ce pauvre homme aurait abandonné son corps, chacun voit que ce serait la même personne que le
Prince, uniquement responsable des actions qu’elle aurait faites étant Prince » (trad. Coste).
[41]
Word and Object, Cambridge, Mass., MIT Press, 1960, § 46.
[43]
Voir par ex. D.M. ARMSTRONG,
What is a Law of Nature ?, Cambridge, Cambridge University
Press, 1983; F. DRETSKE, « Laws of Nature »,
Philosophy of Science, 44,1977, p. 65-72 ; M. TOO-LEY, « The Nature of Laws »,
Canadian Journal of Philosophy, 7,1977, p. 667-698.
[44]
MMC, p. 146. Cf. R. PARGETTER, « Laws and Modal Realism »,
Philosophical Studies, 46,
1984, p. 335-347.
[45]
FMTE, p. 44. La position présentée par Jackson est très proche de celle que suit C. S. Peirce
en adoptant ce qu’il appelle la conception, héritière de Reid et de Kant, du « Sens commun critique ».
Sur ce point, voir C. TIERCELIN,
La Pensée-Signe, Nîmes, éd. J. Chambon, 1993, p. 342
sq.
[46]
Si F. Jackson ne se situe pas, pour ce qui le concerne, dans la suite des idées peirciennes, il
est clair que l’on trouve chez Peirce de quoi alimenter un tel projet, comme l’a bien vu K.O. APEL
(cf. « Philosophie première et paradigme postmétaphysique »,
Un siècle de philosophie (1900-2000),
Paris, Gallimard, 2000, p. 53-100), qui prône « une réhabilitation de la métaphysique » par « une
transformation structurelle de son architectonique », inspirée de Kant et de Peirce, ce dernier offrant
les ressources d’une métaphysique hypothético-faillibiliste, à même d’interroger les hypothèses
ontologiques globales de la science et, par une transformation de la logique transcendantale en une
logique normative ou sémiotique de la recherche, d’effectuer une analyse de nos prétentions cognitives. Sur la pertinence (mais pour d’autres raisons) des idées de Peirce pour la constitution d’une
métaphysique positive, cf. C. TIERCELIN « C.S. Peirce et le projet d’une métaphysique scientifique
évolutionnaire », Actes des journées sur les philosophies de la Nature organisées par O. BLOCH,
université de Paris I (décembre 1994),
Philosophies de la Nature, publications de la Sorbonne, série
Philosophie 5, novembre 2000, p. 453-463.
[47]
Sur les enjeux logiques, métaphysiques et épistémologiques des
possibilia et sur les versions
des réalismes et anti-réalismes modaux, voir l’éclairante quatrième partie de F. NEF,
op. cit., p. 255
sq. Et la présentation des sémantiques de Kripke et de Lewis
in P. ENGEL,
La Norme du vrai, Paris,
Gallimard, 1989, chap. VII, et
Identité et référence. La théorie des noms propres chez Frege et
Kripke, Paris, Presses de l’ENS-Ulm, 1985, chap. IV et V. Du côté des arguments des anti-réalistes
modaux, QUINE,
From a Logical Point of View,
op. cit, et « Three Grades of Modal Involvement »
in
The Ways of Paradox, New York, Random Press, 1966, et pour le rejet de toute ontologisation
des
possibilia (mais pour d’autres raisons que celles – critiquées par elle – de Quine), Ruth BARCAN
MARCUS,
Modalities, 1994, « Possibilia and Possible Worlds », p. 189-213.
[48]
« Quand je professe le réalisme concernant les mondes possibles, j’entends être pris au pied
de la lettre. Les mondes possibles sont ce qu’ils sont, pas autre chose », (
Counterfactuals, Oxford,
Blackwell, 1973, p. 85).
[49]
D. LEWIS,
op. cit.; R. STALNAKER, « Possible Worlds »,
Nous 10,1976, p. 65-73; P. FORREST,
« Ways Worlds Could Be »,
Australasian Journal of Philosophy, 64,1986, p. 15-24; R. JEFFREY,
The Logic of Decision, Chicago, Chicago University Press, Ill., 2
e édit. 1983, § 12.8; D. ARMSTRONG,
A Combinatorial Theory of Possibility, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.
[51]
Nouveaux Essais, III, VI, § 14.
[52]
En suivant une suggestion de LEWIS, « General Semantics »,
Philosophical Papers, vol. 1,
op. cit., p. 189-232.
[53]
S. KRIPKE,
Naming and Necessity, Oxford, Blackwell, 1980, trad. fr. P. JACOB & F. RÉCANATI,
La Logique des noms propres (LNP), Paris, Minuit, 1982; H. PUTNAM, « The Meaning of “Meaning” »,
Philosophical Papers, vol. 2,
op. cit., 215-271. PUTNAM revient à plusieurs reprises sur
l’expérience de pensée de Terre Jumelle, in
Realism with a Human Face, Cambridge, Harvard
University Press, Mass., trad. fr. C. TIERCELIN,
Le Réalisme à visage humain (RVH), Paris, Le Seuil,
1990, p. 179-215, ou encore dans
Représentation et réalité (RR),
op. cit., p. 65
sq.
[57]
RR, p. 66-68. Putnam en conclut, non seulement que « les significations ne sont pas dans
la tête », mais que l’on peut « connaître la signification » d’un terme, au sens d’être capable d’utiliser
le mot dans son discours, sans
savoir ce que le mot désigne (
i.e. sans savoir ce dont il est vrai).
On y reviendra plus loin.
[58]
Position que PUTNAM avait commencé par adopter (« The Analytic and the Synthetic »
Philosophical Papers, op. cit., vol. 2, p. 33-69), mais qui ne lui paraît plus suffisante ensuite, même
s’il continue à penser que l’insertion dans un réseau de lois intervient aussi dans la fixation de la
référence, point qu’à son sens KRIPKE sous-estime (RVH, p. 188).
[61]
Mais dont les points communs avec celle de Putnam sont néanmoins importants : « En
général, ce à quoi nous faisons référence dépend non seulement de ce que nous pensons nous-mêmes,
mais des autres gens de la communauté, de l’histoire du chemin suivi par le nom pour nous atteindre,
et ainsi de suite. C’est en suivant cette histoire qu’on parvient à la référence » (LNP, p. 83).
[62]
La notion kripkéenne n’est pas sans ambiguïté, selon le sens que l’on donne à la rigidité
(sens
de jure : on stipule que le terme désigne le même individu dans tous les mondes possibles,
sens
de facto : le terme désigne un individu en vertu de propriétés essentielles. Cf. P. ENGEL,
La
Norme du vrai,
op. cit., p. 197). Pour éclairer le sens que Kripke donne à « désignateur rigide »,
se reporter à l’exemple de PUTNAM, RVH, p. 185.
[63]
Nous préférons traduire ainsi « counterpart » plutôt que par « contrepartie » (qui n’a vraiment
pas ce sens en français) ou par « réplique » (qui nous semble trop privilégier la notion d’« identité »
par rapport à celle de « similitude » : si l’identité est bien ce à partir de quoi Kripke réfléchit, c’est
le concept de similitude comparative qui régit la
Theory of Counterparts de D. LEWIS.
[66]
Rappelons une fois encore LEIBNIZ (
Nouveaux essais, III, 6,18) : « J’aimerais mieux de dire,
suivant l’usage reçu, que l’essence de l’or est ce qui le constitue et qui lui donne ces qualités
sensibles, qui le font reconnaître et qui font sa définition nominale,
au lieu que nous aurions la
définition réelle et causale, si nous pouvions expliquer cette contexture ou constitution intérieure.
Cependant la définition nominale se trouve ici réelle aussi, non par elle-même (car elle ne fait
point connaître a priori
la possibilité ou la génération de ce corps), mais par l’expérience, parce
que nous expérimentons qu’il y a un corps où ces qualités se trouvent ensemble : sans quoi on
pourrait douter si tant de pesanteur serait compatible avec tant de malléabilité, comme l’on peut
douter jusqu’à présent si un verre malléable à froid est possible à la nature » (nous soulignons).
[68]
FMTE, p. 51. En revanche, dire que les mondes possibles sont des effets de nos spéculations
à partir d’états actuels du monde signifie que nous ne sommes pas totalement libres de considérer
tous les mondes possibles que nous voulons : la possibilité reste relative à notre monde. Cf. P. ENGEL,
op. cit., 1985, p. 120.
[72]
On trouve notamment ce reproche sous la plume de PUTNAM (qui fait d’ailleurs son autocritique, puisqu’il fut l’un des avocats les plus éminents du fonctionnalisme). Cf. RR, p. 132
sq. et
p. 156-158.
[75]
D. LEWIS, « Psychophysical and Theoretical identifications »,
Australasian Journal of Philosophy, 50,1972, p. 149-178.
[77]
RR, p. 169. Ce qui lui fait dire qu’il « n’y a tout bonnement aucune raison de penser
qu’il
y a un état physique ou computationnel par attitude propositionnelle » (RR, p. 168). Mais sa critique
s’applique aussi au modèle sophistiqué de D. LEWIS (en particulier « Psychophysical and Theoretical
Identification », « Mad Pain and Martian Pain » art. cit.), dont Putnam admet qu’il n’est pas une
réduction des attitudes propositionnelles à quoi que ce soit de physique, mais qu’il est à la limite
« en plus mauvaise posture », puisque le recours de LEWIS à certains conditionnnels contrefactuels
pour reconstruire les procédures ordinaires de choix appropriés de situations hypothétiques en termes
de similitudes entre mondes possibles à partir de la notion de « classe naturelle » aboutit (ce qui
est pire à la limite) « à une réduction des attitudes propositionnelles à un ensemble de propriétés
et de relations éminemment métaphysiques » (RR, p. 165). Mais Putnam ne nous dit pas clairement
pourquoi il y a péché ni en quoi au juste il consiste.
[79]
FMTE, p. 67. Jusqu’à un certain point, PUTNAM l’admet, ce pourquoi (c’est du reste un
argument qu’il utilise pour répondre aux arguments quiniens concernant l’indétermination de la
référence), il avait prôné lui-même (« The Analytic and the Synthetic »
Philosophical Papers, vol. 1,
33-69) de « rechercher les croyances qui sont
relativement centrales », et fini par dire que « l’identité
de signification, c’est savoir être raisonnable et ignorer la différence dans les processus psychologiques » (RVH, p. 510). Mais les platitudes invoquées par LEWIS ou la psychologie populaire ne
peuvent pas jouer le rôle
explicatif qu’on veut leur faire jouer, notamment parce qu’elles sont
incapables d’expliquer ce que veut dire « apprendre », qui implique nécessairement imaginer et
« interpréter » (RR, p. 171). Mais personne n’a jamais prétendu, et notamment Lewis, ce que
PUTNAM a l’honnêteté d’admettre mais trouve trop vaguement justifié (RR, p. 172), que les platitudes
n’exigeaient pas,
en plus (pour l’identification des attitudes propositionnelles d’autres cultures), le
recours à des interprétations et la reconnaissance des contraintes pesant sur celles-ci. (Cf. D. LEWIS,
« Radical Interpretation »,
Philosophical Papers, vol. 1,
op. cit., p. 108-121).
[82]
N. MALCOLM,
Dreaming, Londres, Routledge, 1960; H. PUTNAM « Dreaming and Depth-Grammar »,
Philosophical Papers, vol. 2, Cambridge University Press, 1975.
[83]
Comme le rappelle Putnam, la raison pour laquelle la nécessité du fait que l’eau soit H
2 O
n’est pas
a priori est que « même si ce qui est conceptuellement possible ou impossible est en
principe accessible à la raison seule, sur la base d’une compréhension suffisante des concepts
pertinents et d’acuité logique, ce qui est métaphysiquement possible et impossible ne l’est pas ainsi.
La connaissance du possible et du nécessaire métaphysiquement, est en général,
a posteriori ».
Mais Putnam considère que « même si l’on parle de “possibilité métaphysique”, il n’y a aucune
métaphysique réelle en jeu, hormis celle qu’impliquait déjà le fait de considérer la possibilité
physique comme une notion objective » (RVH, p. 189).
[84]
RVH, p. 191-192.
[85]
« Le holisme de la signification », RVH, p. 491-493.
[87]
H. PUTNAM, « It Ain’t Necessarily So » (1962), repris in
Philosophical Papers, Cambridge,
Cambridge University Press, 1975, vol. 2,237-249. Cf. notamment, p. 248; KRIPKE, LNP, p. 110
sq.
[88]
FMTE, p. 71. On notera que pour KRIPKE, « les énoncés représentant des découvertes scientifiques sur ce qu’
est cette matière... sont des vérités nécessaires au sens le plus strict du terme »,
et qu’elles sont nécessaires « au sens le plus extrême – quoi que cela puisse vouloir dire », ce qui
suggère qu’il n’y a pas pour lui deux sens de nécessité; LNP, p. 87-88 et p. 114.
[91]
Cf. D. LEWIS,
On the Plurality of Worlds, et Robert STALNAKER,
Inquiry, Cambridge, Mass.,
MIT Press, 1984. On observera que KRIPKE entend appliquer le concept de « nécessaire
a posteriori »
non à des propositions mais à des phrases. Cf. LNP, p. 172 (préface).
[92]
La bonne manière de décrire un monde contrefactuel dépend donc en partie de la manière
dont est le monde actuel, et pas seulement de la manière dont il est en soi. D’où le rôle que joue
le monde actuel pour déterminer la manière correcte de décrire certains mondes possibles.
[96]
Cf. C. TIERCELIN, « L’influence scotiste dans le projet peircien d’une métaphysique scientifique »,
Revue des sciences philosophiques et théologiques, tome 83, n
o 1, janvier 1999, p. 117-134,
et « Le vague est-il réel ? sur le réalisme de Peirce »
, Philosophie, n
o 10,1986, p. 69-96.
[97]
Ordinatio, I, 3, § 81; et dès lors condition de possibilité des sciences en tant que sciences.
O. BOULNOIS,
Duns Scot, Sur la connaissance de Dieu et l’univocité de l’étant, Paris, PUF, 1992,
p. 56.
[98]
F.X. PUTALLAZ, introd. au
Tractatus de Primo principio, trad. fr. J.D. CAVIGLIOLI, J.M. MEIL-LAND, et F.X. PUTALLAZ (sous la direction de Ruedi Imbach),
Traité du premier principe,Vrin, 2001,
p. 41.
[99]
Notamment S. KNUUTTILA – (dans le prolongement des thèses développées par J. Hintikka).
Cf.
Modalities in Medieval Philosophy, Routledge, Londres-New York, 1993 – qui voit en Duns
Scot « le précurseur de la théorie moderne de la modalité », du fait de plusieurs innovations
essentielles : sa rupture avec le modèle déterministe aristotélicien, avec le principe dit de « plénitude » – selon lequel (P) : aucune possibilité authentique ne peut rester irréalisée; une distinction
entre possiblité logique et possibilité réelle ; l’attention à des états de choses alternatifs à un même
moment du temps (Duns Scot interprète les domaines de possibilités en termes d’aires de consistance
conceptuelle, distinguant les possibilités en classes d’équivalence); une valorisation décisive du
concept de compossibilité.
[101]
En se concentrant sur l’être quidditatif, Duns Scot ne songeait pas à une « essentialisation
de la métaphysique », puisque l’essence n’est pas à ses yeux
l’ultime pointe de ce qui est. L’existence
dépasse en un sens le possible par sa richesse. « Je dis que le possible logique est un mode de
composition produite par l’intellect, dont les termes n’incluent aucune contradiction; ainsi sont
dites possibles les propositions suivantes : “Dieu est” (...). Mais le réel-possible est ce qui est reçu
par une puissance réelle (.) » (
Ordinatio, 1, d. 2, p. 2, q. 4, n 262 (éd. vat. II., p. 282, cité par
PUTALLAZ,
op. cit., p. 43-44). En d’autres termes, c’est la réalité existante qui est à la racine de la
possibilité, et non l’inverse.
[102]
Voir par ex.
Traité, §. 25, trad. franç. p. 107.
[103]
Cf. PUTALLAZ, introd à la trad. franç. du
Traité, p. 23.
[104]
Ordinatio, I, d. 2, p. 2, q. 1-4. Même quand elles existent en acte, les choses restent
possibles; mieux : puisqu’elles existent en acte, elles sont forcément possibles, et ne perdent jamais
ce caractère essentiel. La nature reste donc à la fois possible,
i.e. apte à exister,
et réelle, car elle
n’est pas une production de l’esprit à la manière d’une possibilité logique. Cf. PUTALLAZ,
op. cit.,
p. 42.
[105]
L’objection est de C.S. Peirce, qui considère que Duns Scot (qu’il tient par ailleurs pour
le modèle à suivre dans l’élaboration d’une métaphysique scientifique, à condition d’adapter ses
idées à la science moderne) a trop vite assumé, sur la base de classifications logiques, la réalité
ontologique de ces classifications, là où seule la science peut
in fine en décider.
[106]
Ce sont les reproches qui furent adressés à Kripke ainsi qu’à Putnam (dans les textes du
début) et dont on peut voir qu’ils peuvent parfois s’appliquer à la démarche adoptée par F. JACKSON
(FMTE, p. 70). Voir notamment N. SALMON, « How not to derive essentialism from the theory of
reference »,
Journal of Philosophy, août 1979, p. 703
sq. et surtout D.H. MELLOR, « Natural Kinds »
(1977), repris in
Matters of Metaphysics,
op. cit., p. 123-135.
[107]
Comme le rappelle Graeme Forbes, il doit toujours y avoir deux composantes (épistémologique et métaphysique) dans l’analyse modale : « Un biologiste peut dire ce qui rend vrai “Elizabeth II descend de Georges VI”, mais il faut un philosophe pour expliquer quel trait de la réalité
rend
nécessairement vrai qu’Elisabeth II, si elle existe, descend de Georges VI, bref qui détermine
le statut modal des vérités et des faussetés. Mais l’on ne saurait pour autant tolérer aucune explication
métaphysique qui rendrait impossible la mise en évidence d’une théorie épistémologique plausible »
(
The Metaphysics of Modality, Oxford, Clarendon Press, 1985, p. 21).
[108]
The Possibility of Metaphysics : Substance, Identity, and Time, Oxford, Oxford University
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