Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130527015
144 pages

p. 529 à 554
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 36 2002/4

2002 Revue de Métaphysique et de Morale

La métaphysique et l’analyse conceptuelle

Claudine Tiercelin Université de Paris XI|_|nstitut Jean-Nicod.
Le but de l’article est de proposer de suivre en métaphysique la voie de l’analyse conceptuelle par intuition de cas possibles. Pour une part empirique et a posteriori, reposant sur des intuitions dont elle exploite autant les contradictions que les points communs, avant de les tester dans une perspective faillibiliste, l’analyse conceptuelle comporte aussi une partie a priori qu’elle élabore en recourant à la méthode des cas possibles, permettant ainsi de repenser les liens entre nécessité conceptuelle et nécessité métaphysique. Ainsi entendue, la démarche renoue avec l’inspiration propre à la méthode scotiste des possibles-réels qui fut à l’origine de la constitution de la métaphysique comme science. The aim of the article is to propose to follow in metaphysics the view of conceptual analysis by intuition of possible cases. Partly empirical and a posteriori, based on intuitions whose contradictions it exploits as much as what they have in common, conceptual analysis also involves an a priori part, which it elaborates through the method of possible cases, thus bringing into a new light the links between conceptual necessity and metaphysical necessity. In that respect, it renews the Scotistic method of the real-possible, which was at the origin of the constitution of metaphysics as a science.
Contrairement à un préjugé répandu, la métaphysique et/ou l’ontologie ont toujours fait partie intégrante de la tradition analytique en philosophie [1]. Sans revenir sur ses origines ou sur les courants qui l’ont traversée [2], il suffit de se pencher sur les interprétations auxquelles a donné lieu le concept d’« analyse » pour prendre la mesure des attitudes contrastées à l’égard de la métaphysique, qu’on ne saurait réduire à un pur et simple travail de sape de celle-ci [3]. La mise en Å“uvre des dispositifs logiques et sémantiques permettant de passer du plan de l’objet à celui du discours, voire, comme l’a souligné M. Dummett, de mettre la philosophie du langage en position de philosophie première, est certes une caractéristique majeure, présente chez Russell, Moore, Wittgenstein, Ryle, Austin, Kripke, Putnam ou Quine. Mais avec des effets variés, allant de la revendication d’une métaphysique issue de la nouvelle logique (comme dans les versions de l’atomisme logique prônées par Russell et le Wittgenstein du Tractatus) à un rejet de cette prétention explicative (chez le « second » Wittgenstein), la philosophie étant plus censée décrire, voire carrément guérir « ceux qui souffrent d’une espèce particulière de désordre intellectuel » afin de « débrouiller, de libérer des confusions obsessives, des modèles faux qui dominent notre pensée, et de nous aider à voir clairement ce qui est devant nous [4] » (ibid.). Un autre effet de la « descente sémantique » aura été de refuser toute idée d’une philosophie première, l’entreprise philosophique se confondant avec une épistémologie naturalisée (Quine). À des degrés divers, l’analyse s’est souvent entendue aussi comme une « géographie » ou « cartographie conceptuelle » reposant sur « l’image d’une recherche des éléments dont se compose un concept et des rapports qu’ont ces éléments entre eux », avec parfois pour objectif, de « produire une explication systématique de la structure conceptuelle dont notre pratique quotidienne nous montre doués d’une maîtrise tacite et inconsciente », dans le même esprit que « le grammairien qui travaille à produire un exposé ou une explication systématique de la structure des règles que nous observons sans peine en parlant grammaticalement [5] ». Tout en restant fidèle à l’esprit kantien, on s’aide des outils logiques et linguistiques, et on charge la métaphysique de décrire (plus certes que de réviser) « les concepts et les catégories les plus généraux que nous employons en organisant notre expérience et notre pensée [...] les rapports que ces concepts ont entre eux, les rôles respectifs qu’ils jouent dans la structure totale de notre pensée [6] ».
S’il en était besoin, ces variations laissent présager plusieurs approches possibles, au sein de la tradition analytique, et qui ne sauraient se ramener à l’alternative caricaturale suivante : d’un côté, les « déflationnistes » pour qui le besoin métaphysique irrésistible ne serait, selon l’expression de D. Pears, que la traduction d’un « désir protéen de transcender le langage [7] », voire une simple fascination esthétique, un goût pour « les paysages désertiques » ou pour les jongles meinongiennes [8], la quête d’un point d’Archimède inaccessible, d’un point de vue de nulle part. Là où l’ambition devrait se limiter, soit à dénouer les fils des langages qui ont engendré les confusions métaphysiques majeures [9], soit à analyser la grammaire de nos pratiques et de nos formes de vies, soit à enrégimenter notre langage dans la notation de la logique quantificationnelle en laissant le soin aux sciences (au premier rang desquelles la physique) de se charger de nos doutes et de nous dire – si tant est qu’elle le puisse [10] – de quoi le monde est fait. De l’autre côté, les métaphysiciens, dotés le plus souvent d’un « réalisme robuste », qui resteraient sourds aux coups décisifs pourtant portés contre eux, et s’engouffreraient dans une forme ou une autre de « réalisme métaphysique » – étiquette censée rassembler à peu près tous les péchés, des formes les plus traditionnelles de la métaphysique (qui n’hésitent pas à recourir à des entités aussi étranges que les « mondes possibles » de Lewis) aux versions les plus contemporaines de la « métaphysique naturaliste » [11] –, mais dont, en vérité, à l’exception de Michael Devitt (qui en revendique sans complexe l’appellation), on a du mal, du moins sous la forme outrée qu’on lui donne, à trouver d’authentique représentant [12].
Sans doute la voie est-elle aujourd’hui étroite pour le philosophe analytique qui, convaincu par les avancées opérées en logique et en sémantique comme dans les sciences (y compris de l’esprit), s’obstine à considérer que la métaphysique est, pour reprendre les termes de Frank Jackson, une « affaire sérieuse » : il doit prendre acte des avertissements de la logique et de la philosophie du langage ordinaire, mais également veiller à ne pas faire de la « métaphysique en fauteuil » et convaincre (par exemple le cognitiviste [13] ou le réaliste scientifique) qu’il n’est pas obligé de choisir entre : renoncer au naturalisme ou souscrire à une « métaphysique naturaliste ». Pour étroite qu’elle soit, cette voie est possible : c’est ce que l’on voudrait suggérer dans ce qui suit, en montrant qu’on peut, sans témérité exagérée, adopter en métaphysique la voie de l’analyse conceptuelle par intuition de cas possibles [14].
 
SUR LE « SÉRIEUX » DE L’ENTREPRISE MÉTAPHYSIQUE
 
 
Il y a bien des choses, assurément, dans le monde. Fort de ce constat, Searle nous invite au pluralisme. La réalité n’est pas seulement faite de particules dans des champs de force; elle est faite de « points marqués lors de matches de football, de taux d’intérêt, de gouvernements et de souffrances ». D’où l’incohérence des modèles métaphysiques traditionnels : « Les dualistes s’interrogeaient sur le nombre de choses et de propriétés, et comptaient jusqu’à deux. Les monistes, s’attelant à la même question, n’arrivaient que jusqu’à un. Mais la véritable erreur était tout simplement de commencer à compter [15]. » Certes, il faut être pluraliste, en un sens ou un autre. Mais « on ne saurait se figurer la nature trop libérale [16] ». Aussi ne fait-on pas de la métaphysique, science de l’économie et des limites, comme on fait son marché : en dressant de longues listes. Platon, Aristote, Porphyre, puis Kant nous ont appris qu’on peut faire mieux que des listes et s’exercer à construire un « alphabet de l’être [17] », à condition de « découper la bête aux bonnes articulations [18] ». Le problème majeur de la métaphysique, comme le dit Jackson, est un problème de localisation. Les choses ont une masse, un volume, une densité. Est-ce à dire que la densité soit un trait supplémentaire de la réalité, en plus de la masse et du volume ? Nous dirons plutôt que l’analyse des choses en termes de masse et de volume contient implicitement, ou encore implique leur analyse en termes de densité, laquelle n’est au fond rien d’autre qu’une propriété sémantique implicite trouvant sa place dans notre explication scientifique du monde, du fait d’y être impliquée [19]. De même, que Pierre soit plus grand que Paul n’est pas une propriété du monde qui viendrait s’ajouter au fait que Pierre mesure 1 m 90 et Paul 1 m 85. À y réfléchir, pourtant, est-ce aussi sûr ? Dans le premier cas, c’est toute la question, héritée de Locke et de la philosophie moderne, de savoir si on peut réduire les qualités secondes (couleurs, goûts, odeurs, saveurs) à des qualités premières, puis celles-ci, comme le pensait le corpusculariste R. Boyle, à la texture particulière et aux affections mécaniques des corpuscules dont est fait l’objet, ou plus généralement, si l’on peut réduire toutes les dispositions des corps (solubilité, malléabilité, solidité) à des mécanismes physiques [20]. Est-il au demeurant si facile de dire ce qu’est une propriété physique [21] ? Dans le second cas, est-il sûr qu’« être plus grand que » n’ajoute rien ? Sans doute peut-on estimer, en suivant Frege, que des prédicats co-extensifs, i.e. qui s’appliquent exactement aux mêmes particuliers (tels que « a un cÅ“ur » et « a des reins ») correspondent exactement au même concept, et que « sans préjudice pour la vérité, dans toute phrase, des termes conceptuels peuvent se remplacer l’un l’autre, s’il leur correspond la même extension de concept », « les concepts ne se comportant de façon différente que pour autant que leurs extensions sont différentes [22] ». Mais y a-t-il autant de propriétés qu’il y a de prédicats possibles [23] ? Est-il si aisé de ramener, avec Quine, ce que des roses, des maisons et des couchers de soleil rouges ont en commun au fait qui « peut être pris comme ultime et irréductible » que « les maisons et les roses et les couchers de soleil sont tous rouges » ? De même qu’on ne peut savoir s’il existe des licornes sans savoir ce qu’est une licorne, encore faut-il savoir, avant de statuer sur ce que recouvre « est plus grand que », à quel genre de propriété (ou de relation) on a affaire [24], s’assurer du degré exact de nos engagements ontologiques, en vérifiant, par exemple, par les paraphrases appropriées, que nous ne mettons rien de plus dans « l’homme moyen a 2,4 enfants » que « le nombre d’hommes divisé par le nombre d’enfants est de 2,4 [25] ». Mais on peut aussi estimer que pour admettre une propriété, la ressemblance ne suffit pas, ou bien alors qu’il faut lui donner la réalité d’un universel [26], un rôle vraiment causal [27], une localisation spatio-temporelle.
Prendre au sérieux la métaphysique, c’est commencer par accepter l’idée qu’il faut tendre à une compréhension de la réalité dans les termes du nombre d’ingrédients le plus limité possible, mais en s’assurant aussi qu’on n’en oublie aucun. Discriminer, être complet. Cela oblige à situer correctement, à réduire et, dans certains cas, à éliminer certains traits du monde [28]. À cet égard, le métaphysicien est semblable au physicien dont la méthodologie n’est pas de laisser fleurir un millier de fleurs, mais de suivre le régime le plus hypocalorique possible [29].
Soit le physicalisme, aussi pingre dans ses ressources de base que hardi dans ses prétentions. Il estime pouvoir donner une analyse complète du monde, de sa nature (et de tout ce qui est contingent) dans les termes d’un ensemble limité de particuliers, propriétés et relations physiques. Peut-être est-ce la position correcte : mais, en tout état de cause, du moins s’il n’est pas purement et simplement éliminationniste [30], il doit pouvoir montrer pourquoi et comment les propriétés mentales surviennent sur les propriétés physiques ou sont impliquées (entailed) par elles [31].
La métaphysique sérieuse tâchera donc d’« expliquer comment des questions forgées dans les termes d’un ensemble de termes et de concepts fondamentaux peuvent rendre vraies des questions forgées dans un autre ensemble de termes et de concepts moins fondamentaux [32] ».
 
L’ANALYSE CONCEPTUELLE ET L’ÉLABORATION DU « RÉSEAU D’INTUITIONS »
 
 
On l’aura compris : la métaphysique consiste moins à dire ce qu’il y a qu’à déterminer le mode d’être particulier de telle ou telle chose. C’est donc bien à la recherche de propriétés que nous partons, et pas seulement de prédicats, ou encore moins de mots. L’analyse conceptuelle ne sera donc pas réductible à une analyse linguistique, où l’on prendrait en considération ce qui est propre à telle ou telle langue. « Élucider ce qui régit notre pratique classificatrice », tel est l’objectif de l’analyse conceptuelle, qui tout en comportant une partie a posteriori et empirique prétend aussi parvenir à des résultats a priori [33].
L’élément empirique tient d’abord au fait que l’on part de nos intuitions et expériences communes, c’est-à-dire, de ce qui nous paraît le plus central et le plus évident dans ce que nous pensons, voire de la psychologie populaire (folk psychology). À certains égards, le métaphysicien ne fait rien d’autre que ce qu’entreprend le psychologue du développement, ou le théoricien des sciences politiques, lorsque, pour le premier, il cherche par exemple à savoir ce que comprennent les enfants par « x est plus rapide que y », ou pour le second, à déterminer en quoi le concept qu’a un Français de « socialiste » est différent de celui d’un Anglais ou d’un Américain [34]. Dans un premier temps, le métaphysicien rassemble, comme peut le faire le biologiste, l’économiste, ou le physicien, les éléments de la théorie commune (ou populaire), qui vont constituer un « réseau » de principes, et comme eux, il va, dans une seconde étape, s’employer à les tester, voire à les réviser.
Dans la première étape, il va donc chercher à démêler les liens entre nos concepts, les circonstances dans lesquelles ils apparaissent, etc. Ayant à analyser le concept d’intention, il le comparera à d’autres : désir, volonté, croyance ou action. Il se demandera si l’on peut avoir l’intention de faire une certaine action sans croire qu’on peut la faire, sans désirer la faire, et si les états intentionnels sont des états spécifiques, distincts des croyances et des désirs. Il notera que si un agent désire faire A et désire faire B, il ne s’ensuit pas qu’il désire faire A et B, alors que si un agent a l’intention de faire A et a l’intention de faire B, il s’ensuit qu’il a l’intention de faire A et B. Si ce sont les lois de la nature que le métaphysicien analyse, il s’appliquera à rassembler, hiérarchiser, simplifier, rendre aussi cohérente que possible la masse de liens qui existent entre le fait d’être une loi, de faire appel à des conditionnels subjonctifs et à des explications causales, le rôle que joue la simplicité dans la sélection des lois, la manière dont les lois figurent dans la prédiction du futur; les généralisations habituellement reconnues comme des lois ; et ainsi de suite. Soit encore l’action libre : il cherchera à dénouer les liens qui existent entre l’action morale, la responsabilité morale, les explications causales de toutes sortes, la justifiabilité de la punition, l’identité personnelle, etc., et passera en revue les cas les plus évidemment considérés comme des cas d’action libre. En généralisant la méthode à l’éthique [35], il partira de données émanant de la morale commune, regroupant tout d’abord des situations décrites en termes « naturalistes » garantissant en règle générale telles sortes de descriptions morales (« si une action accroît la souffrance et n’a pas d’autres effets, elle est mauvaise »); puis les liens internes que l’on peut constater lorsque ces situations sont décrites sur le mode éthique (« Les droits engendrent des devoirs de respect »; « On doit promouvoir ce qui est bien »); enfin, les actions et motivations couramment associées aux jugements moraux (« Si quelqu’un croit qu’il devrait faire quelque chose, alors, en règle générale, cela le motive jusqu’à un certain point à le faire ») [36].
Le caractère contradictoire des intuitions sera particulièrement instructif. Ainsi, ayant à analyser le concept de changement, le métaphysicien observera les intuitions opposées, selon qu’on suit une perspective tri-dimensionnelle (en se représentant un objet existant à un temps comme totalement présent à ce temps, ou « endurant »), ou qu’on adopte une perspective quadri-dimensionnelle (l’objet existant à un temps en ayant une partie temporelle à ce temps, bref en « perdurant ») [37]. Soient encore nos intuitions sur l’identité personnelle. Notre concept tend à être spontanément cartésien [38]. Savoir que Je serai torturé demain n’est pas la même chose que savoir que quelqu’un qui a telle ou telle continuité avec moi – psychologique, corporelle, neurophysiologique, ou autre – sera torturé demain [39]. Mais en menant une réflexion dans le style de celle inaugurée par Locke [40], on finit pourtant par se demander s’il ne vaut pas mieux chercher un concept plus crédible, ou qui remplisse aussi bien son rôle, comme celui de continuité mémorielle. Au fond, on cherche non pas un concept synonyme, mais simplement, comme le suggère Quine [41], « à parvenir à peu près aux objectifs probables des phrases de départ ».
L’analyse conceptuelle comporte donc une part empirique importante : d’abord parce que c’est un fait empirique que nous utilisions tels ou tels termes à telles ou telles fins, mais aussi parce que « les conclusions auxquelles nous parvenons sur le sujet sont faillibles [42] ».
Dans une seconde étape, en effet, il s’agit de tester diverses solutions possibles à partir du réseau d’intuitions (souvent incompatibles) qu’on a constitué. Ainsi, si l’on décide de définir une loi comme une régularité de telle ou telle sorte (Hume), une relation de nécessitation entre des universaux [43], ou une régularité vraie dans tous les mondes accessibles, il faudra interroger ces intuitions contradictoires, voir ce qu’on peut en conserver, jusqu’au point où l’on devra peut-être admettre que la bonne conclusion est celle qui conclut à la non-existence de lois [44] : on ne peut exclure que le scepticisme soit la suite logique des analyses conceptuelles les plus poussées. Si le point de départ est Reidien ou mooréen, il n’a donc rien de « sacrosaint » et la méthode ne peut être appliquée sans une grande « sophistication », avec assez de rigueur en tout cas pour qu’il soit permis de démêler, parmi les intuitions premières de quelqu’un, ce qui mérite d’être ou non écarté. On doit pouvoir repérer les signes évidents de confusion, le fait, par exemple, d’opérer des classifications dérivées (on dit que x est K parce que x est manifestement J, et que l’on pense, mais à tort, que tout J est un K). Que l’intuition commune ne soit pas sacro-sainte signifie que si tel concept a fait ses preuves, cela n’implique pas pour autant qu’il serait irrationnel de le changer, à la lumière de ce que nous apprend la réflexion ou telle découverte empirique, ou du moins, d’effectuer des « ajustements raisonnables »; en un mot, il convient d’admettre le principe du faillibilisme [45].
Toutefois, si l’analyse conceptuelle est bien empirique en ce double sens, et rend ainsi concevable le projet d’une métaphysique positive [46], elle est également, et pour une part importante, a priori. Mais alors en quoi ?
 
LA MÉTHODE DES « POSSIBILIA » »
 
 
Pour le comprendre, il faut élucider ce que veut dire appliquer l’intuition à des situations possibles. Sans entrer dans les complexités de la logique modale et de la métaphysique des modalités, on en fait spontanément l’expérience : en lisant une carte, par exemple, pour déterminer où est la source du fleuve ou la ville la plus proche, ou en faisant un énoncé aussi simple que : « Le train part à six heures. » En fait, lorsque nous décrivons la réalité, nous passons notre temps à admettre et à exclure des possibilités. Si l’on ne pouvait effectuer une partition entre des possibles, indépendamment de la manière dont le monde se présente, nous ne pourrions tout simplement pas dire à quoi il ressemble.
On admettra donc qu’on peut utiliser méthodologiquement les possibilia sans présupposer quelque thèse ontologique que ce soit [47] : peut-être les mondes possibles sont-ils du même type ontologique que le nôtre (D. Lewis) [48], peut-être sont-ils, à l’exception de notre monde, des entités abstraites (R. Stalnaker); ou encore des universaux structurés (P. Forrest), ou certaines sortes de collections de phrases interprétées (R. Jeffrey); peut-être ne sont-ils rien du tout, mais qu’on peut les rendre compréhensibles en les abordant en termes de combinaisons de propriétés et de relations (D. Armstrong) [49]. On n’est pas obligé de souscrire à une thèse ontologique forte qui viserait, par exemple, à argumenter que le possible (comme l’impossible) sont des propriétés objectives de choses, indépendantes de nos capacités de concevoir et d’imaginer (réalisme modal). Peu importe donc qu’il y ait ou non un pays ou une région des possibles, parmi lesquels, par exemple, un Dieu leibnizien aurait choisi le monde réel en vertu du principe du meilleur.
Simplement, le modèle possibiliste a démontré sa fécondité dans les sciences de l’information, des probabilités, des statistiques, en sémantique, en théorie de la décision, pour la modélisation en économie, pour ne rien dire des scénarios que tout un chacun envisage dans le domaine politique ou pour planifier ses vacances : pourquoi serait-il moins utile en métaphysique ? S’en priver serait comme refuser de compter le nombre d’euros que nous rend la caissière au supermarché, sous prétexte que les nombres enveloppent trop de mystères ontologiques [50]. Au demeurant, comme le rappelait Leibniz : « quelques règlements que les hommes fassent pour leurs dénominations et pour les droits attachés aux noms, pourvu que leur règlement soit suivi ou lié et intelligible, il sera fondé en réalité, et ils ne sauraient se figurer des espèces que la nature, qui comprend jusqu’aux possibilités, n’ait faites ou distinguées avant eux » [51].
Le premier avantage du modèle possibiliste est d’élargir la fonction habituelle de nos concepts, par exemple, en ne prenant pas pour seul critère d’identité conceptuelle, la co-extension nécessaire. Ainsi, on admettra, selon un emploi acceptable du terme « concept », que triangle équilatéral n’est pas le même concept que triangle équiangulaire, en dépit du fait que tout cas possible couvert par l’un est couvert par l’autre [52].
Plus généralement, il permet de construire des modèles commodes, dont le plus fameux est celui que proposent, par des voies différentes, S. Kripke et H. Putnam [53]. Considérons donc les mondes possibles comme un ensemble de situations mutuellement exclusives (mais pas forcément exhaustives) [54]. On peut alors penser aux particuliers, situations, événements ou autres possibles auxquels un terme s’applique de deux manières : 1. en considérant ce à quoi le terme s’applique selon diverses hypothèses sur ce qui, en fait de monde, est le monde actuel (réel). 2. en considérant ce à quoi le terme s’applique selon diverses situations contrefactuelles. Dans le premier cas, nous considérons, pour chaque monde m, ce à quoi le terme s’applique en m, étant donné, ou sous la supposition que m est le monde actuel, notre monde. Appelons cela l’extension-A du terme T dans le monde m (« A » pour actuel); et appelons « intension-A de T », la fonction assignant à chaque monde l’extension-A de T dans ce monde. Dans le second cas, nous considérons, pour chaque monde m, ce à quoi T s’applique en m, étant donné le monde, quel qu’il soit, qui est en fait le monde actuel; ainsi, nous considérons, pour tous les mondes à l’exception du monde actuel, l’extension de T dans un monde contrefactuel. Appelons cela l’extension-C de T en m (« C » pour contrefactuel) et « intension-C de T », la fonction assignant à chaque monde l’extension-C de T dans ce monde [55].
On observera d’abord que l’extension d’un terme au monde actuel ne présente aucune ambiguïté, puisque l’extension-A et l’extension-C au monde actuel doivent naturellement être la même. En outre, pour certains mots, l’extension-A dans un monde et l’extension-C dans un monde sont toujours les mêmes, i.e. que leurs intensions A et C sont les mêmes : c’est le cas, par exemple, du mot « carré ». Les choses auxquelles s’applique le mot « carré » dans un monde, dans l’hypothèse où ce monde est le monde actuel, sont les mêmes exactement que celles auxquelles ce mot s’applique dans l’hypothèse où le monde est un monde contrefactuel [56]. En revanche, si du moins l’on suit Kripke et Putnam, il n’en va pas de même pour de nombreux mots, et notamment pour les termes d’espèce naturelle comme « eau ». Pourquoi ?
Rappelons brièvement la désormais célèbre expérience de pensée de Terre Jumelle. Imaginons que nous soyons en 1750 – la chimie de Dalton n’a pas encore été inventée –, et que quelque part dans la galaxie, se trouve une planète en tous points semblable à notre Terre (on y parle la même langue, on y rencontre des lacs, des montagnes, etc.). Il s’y trouve aussi un liquide qui, de prime abord, semble la réplique exacte de notre eau : même transparence, même goût; elle remplit les lacs, les mers et les océans, elle étanche la soif, etc. Mais l’eau de Terre Jumelle a une particularité : sa composition n’est pas H2 O mais XYZ. On doit alors dire, selon Putnam, que le terme « eau » n’a pas la même référence (même en 1750) sur Terre et sur Terre Jumelle. En effet, la référence du mot « eau » sur Terre est la matière que nous, nous appelons de l’eau, la matière dont on a découvert que celle-ci est faite d’H2 O. Celle que les Terre Jumelliens appellent « eau » en 1750 (et appellent encore ainsi) est la matière qui remplit les lacs et les mers de Terre Jumelle, et dont ils ont découvert plus tard, quand ils ont développé une chimie sophistiquée, qu’il s’agissait d’XYZ. Non seulement le mot « eau » a une référence différente à présent, maintenant que nous savons que l’eau est H2 O et qu’eux savent que l’eau est XYZ, mais elle avait une référence différente alors. L’eau de Terre et l’eau de Terre Jumelle étaient des substances différentes même en 1750 : simplement personne ne l’avait encore remarqué. Un Terrien et un Terre Jumellien auraient pu avoir des représentations mentales identiques de l’eau, cela ne change rien : le mot « eau » aurait eu, même alors, une signification différente. Ce que le mot eau désignait sur Terre, même en 1750, c’était H2 O; ce que désignait le mot « eau » sur Terre Jumelle, c’était XYZ [57].
Ce qui règle donc en définitive la question (ce qui « fixe la référence »), c’est, pour Putnam, non pas tant (ou seulement) de savoir à quel réseau de lois le liquide obéit [58], que « de savoir s’il possède la composition chimique – que nous connaissions cette composition chimique ou pas, qu’il obéisse à ces lois ou pas, que nous les connaissions toutes ou pas – que possède et auxquelles obéit la matière que, sur Terre, nous appelons “eau” [59] ».
Même si Putnam soutient que « les planètes éloignées dans l’univers réel jouaient exactement le même rôle dans [sa] discussion que les situations hypothétiques (les “mondes possibles”) dans celle de Kripke » [60], il reste vrai que l’on peut analyser l’expérience de Terre Jumelle de deux manières : soit en pensant à cette dernière comme à une planète éloignée mais relevant néanmoins de notre galaxie, et donc de notre monde actuel (ce qui semble être l’option de Putnam), soit comme relevant d’un monde possible entièrement différent. Dans la première version, nous mesurons toute l’importance qu’a eue notre contact avec l’eau pour déterminer la référence du mot « eau » (ce que Putnam appelle aussi « la contribution de l’environnement »). Si le XYZ liquide de Terre Jumelle – une planète située, par exemple, dans l’orbite de la terre, mais de l’autre côté du soleil – ne compte pas pour de l’eau, c’est parce que ce n’est pas avec XYZ que nous avons été en contact lorsque le mot « eau » et ses dérivés ont été introduits. Dans la seconde version (qui est plutôt celle de Kripke [61] ), nous apprenons que le terme « eau » est un désignateur rigide [62]. Même si Terre Jumelle est simplement la Terre (ou son homologue [63] ) dans un autre monde possible, et que dans ce monde, XYZ est un liquide aquatique et ce avec quoi nous – pas les Terre Jumelliens – sommes en contact, il ne compte pas pour de l’eau. Le terme « eau » dans notre bouche et sous notre plume dénote rigidement tout ce qui est actuellement un liquide aquatique et ce avec quoi nous, ou certains de nos ancêtres linguistiques, ont été en contact [64].
Sans revenir sur tous les enseignements de cette expérience de pensée, que nous apprend, pour ce qui nous occupe, cette analyse, construite, comme y insistent Putnam et Kripke, sur nos intuitions communes appliquées à des situations possibles ?
Premièrement, que l’extension d’un terme dans un monde actuel et dans un monde contrefactuel n’est pas la même : que l’eau soit ou non un désignateur rigide, pour Putnam comme pour Kripke, ce que dénote le mot « eau » dans un monde, est ce qui est commun aux exemplaires de liquide aquatique avec lesquels nous avons été en contact la première fois (au moment de son « baptême » par notre communauté linguistique) : c’est ce que nous savions tous sur l’eau, y compris avant 1750, avant de découvrir la composition chimique de l’eau. Telle est l’extension-A de « eau » dans ce monde, dans l’hypothèse où ce monde est le monde actuel, que ce soit H2 O, XYZ ou tout ce qu’on voudra. Mais ce que dénote « eau » dans n’importe quel monde, dans l’hypothèse où ce monde est un monde contrefactuel, c’est H2 O, parce que le liquide aquatique dans le monde actuel est H2 O et rien d’autre.
Pour connaître l’extension-C d’un terme, il nous faut donc connaître quelque chose du monde actuel [65]. Lorsque l’extension-A et l’extension-C d’un terme diffèrent pour certains mondes, il y a entre elles une différence cruciale de statut épistémique. Même si nous comprenions le terme « eau » avant 1750, nous ne connaissions pas son extension-C à un monde, pour quelque monde autre que le monde actuel. Par quoi nous ne voulons pas dire que nous ignorions son essence – on peut admettre que l’essence soit quelque chose que l’on connaît rarement [66] –, mais que, pour repérer l’eau dans un monde contrefactuel, il nous faut connaître quelque chose sur les relations entre le monde contrefactuel et le monde actuel, ce qui n’était possible qu’après avoir découvert que dans le monde actuel, H2 O est le liquide aquatique. En revanche, nous connaissions l’extension-A de « eau » pour n’importe quel monde, car elle ne dépend pas de la nature du monde actuel : notre ignorance du monde actuel n’importe pas pour la connaissance des extensions-A des mots, puisque nous ignorions l’extensionA de « eau » dans le monde actuel, avant 1750, et étions néanmoins capables d’identifier l’extension-A de « eau » dans ce monde, et en fait, dans tous les mondes [67].
Or ce que l’on peut connaître indépendamment de ce que l’on peut connaître par ailleurs du monde peut être dit a priori. Ainsi les réponses aux questions relatives à l’extension-C dépendent généralement de la nature du monde actuel et sont a posteriori, mais la partie de l’entreprise qui consiste à se demander quelles choses sont des K à un monde, dans l’hypothèse où ce monde est le monde actuel, peut être considéré comme la partie a priori de l’analyse conceptuelle. Elle ne dépend en rien de la question de savoir quel monde est en fait le monde actuel (tout comme la question de savoir ce qu’il faut faire s’il fait beau ne dépend pas de la question de savoir s’il fait beau ou non) [68].
 
L’ANALYSE CONCEPTUELLE ET LA NÉCESSITÉ MÉTAPHYSIQUE
 
 
L’analyse conceptuelle permet donc de définir et d’identifier ce dont on parle, de répondre à la question de savoir si la manière dont sont les choses, données dans un vocabulaire, rend vraie une explication donnée dans un autre vocabulaire. On peut néanmoins lui adresser trois objections.
Soutenir tout d’abord que la science fait toutes les réductions nécessaires sans recourir à la moindre analyse conceptuelle. Mais c’est une erreur. Aucune théorie scientifique n’en fait l’économie. Comme le note Putnam, « quand nous disons que la température d’un gaz idéal a été réduite à de l’énergie cinétique moléculaire moyenne, nous faisons plus que simplement affirmer que la “température” est coextensive à l’énergie cinétique moléculaire moyenne convenablement mesurée ». Nous établissons des corrélations plutôt que de simples réductions (trouver que la température est de l’énergie cinétique moléculaire moyenne) [69]. Parler de corrélation veut dire que, dans les découvertes menant à la théorie moléculaire des gaz, l’énergie cinétique moléculaire moyenne, à un moment donné, a joué le rôle de température. La promptitude des savants à passer immédiatement de cette découverte à l’identification de la température dans les gaz avec l’énergie cinétique moléculaire moyenne nous montre, comme y insiste aussi Jackson, ce qu’est leur concept de température dans les gaz, à savoir le concept de ce qui joue le rôle de température dans la théorie thermodynamique des gaz [70]. Bien que la découverte de l’extension-C de « température dans les gaz » soit empirique, il n’en faut donc pas moins articuler son extensionA (i.e ce qui joue le rôle de la température), et c’est là qu’intervient l’analyse conceptuelle. On peut reformuler le raisonnement comme suit :
Prémisse 1 : La température dans les gaz = ce qui joue le rôle de la température (« T ») dans les gaz (affirmation conceptuelle).
Prémisse 2 : Ce qui joue le rôle de température dans les gaz = énergie cinétique moléculaire moyenne (découverte empirique).
Conclusion : La température dans les gaz = l’énergie cinétique moléculaire moyenne (transitivité de « = ») [71].
On peut cependant opposer une deuxième critique à l’analyse conceptuelle : de ne pas être assez attentive aux « cas actuels », à ce qu’imposent les découvertes empiriques, y compris dans la description des concepts eux-mêmes et dans la manière dont s’effectuent les classifications. C’est par exemple un reproche souvent adressé à ceux qui s’abritent derrière l’analyse conceptuelle pour proposer un modèle physicaliste ou fonctionnaliste de l’esprit. Comme s’il était possible, dit-on, de trouver des conditions nécessaires et suffisantes par la méthode des cas possibles, en établissant une liste de ces conditions ! Aucun concept de sens commun n’est analysable de cette manière [72]. Si tel était le cas, on ne comprendrait pas que l’émeu, à qui manquent certaines des propriétés prototypiques de la classe des oiseaux (il ne vole ni ne chante) soit néanmoins classé dans cette catégorie. Ou encore que l’on puisse caractériser (en le réduisant à une liste de caractères physiques) le comportement d’épouillage. Mais, ici encore, comme l’observe Jackson, de telles critiques sont injustifiées. En la circonstance, on n’exige pas d’un physicaliste qui se livre à une forme d’analyse conceptuelle, en cherchant à analyser en termes physiques un phénomène, qu’il le ramène à une liste de conditions nécessaires et suffisantes. Ce qu’on attend de lui, « c’est qu’il rende suffisamment plausible, par l’analyse conceptuelle, que l’explication purement physique du monde rend vraie l’explication du comportement d’épouillage » [73]. Or – que l’on adopte ou non le physicalisme – cela est-il concevable ? Oui, si l’on admet qu’il est possible de dire que nous savons qu’une phrase telle que :
(1) la taille moyenne des maisons en 1990 est inférieure à 1 000 m2 est vraie. Or, c’est bien ce que nous disons, parce que notre compréhension du mot « moyenne » (i.e. au sens de l’usage que nous faisons de ce terme) nous indique certaines choses sur ce qui rend cette phrase vraie. Ainsi, nous savons qu’il serait possible, en principe (bien que difficile à réaliser en pratique), de former une phrase très longue qui contiendrait, par exemple, le nom de chaque maison, leur nombre, leur taille, etc., d’où s’ensuit (1), et ce, même si nous admettons qu’il serait de fait impossible de fixer les conditions nécessaires et suffisantes de (1) en termes de phrases portant sur des maisons individuelles, car il faudrait former une disjonction infinie de longues conjonctions donnant toutes les configurations possibles des maisons individuelles relativement à la taille et au nombre total en 1990 permettant de maintenir leur taille moyenne au-dessous de 1 000 mètres carrés [74].
On ne demande rien de plus au physicaliste (du moins dans sa version fonctionnaliste) [75]. Prenons le cas de l’épouillage : aucun physicaliste ne prétendra qu’il est possible de réduire ce comportement à des termes purement physiques. Il va de soi qu’un tel comportement fait appel à l’analyse conceptuelle. Juger raisonnable de croire à l’existence d’un tel comportement aussi bien chez l’animal que chez l’homme dépend de la manière dont on le comprend (selon qu’on l’envisage, par exemple, comme susceptible de résoudre la conjecture de Golbach, ou comme impliquant le contact entre un membre et le corps [76] ). Sans doute est-il ardu de parvenir à la bonne analyse, de repérer les configurations structurelles qui sous-tendent notre compétence conceptuelle, d’en donner les règles, tout comme il est difficile d’expliquer pourquoi et comment nous classifions les phrases en grammaticales et non grammaticales, mais ce n’est pas une raison pour en conclure, comme le fait Putnam [77], qu’il est impossible d’en donner quelque caractérisation que ce soit, en un mot, que la rationalité n’est absolument pas codifiable, sauf à considérer que nos classifications de la réalité en catégories relèvent du pur hasard ou de la magie. Mais même les personnes chargées de trier les poussins qui viennent d’éclore, en fonction de leur sexe, et qui prétendent ne pas savoir ce qui les pousse à (bien) choisir les mâles et les femelles, doivent au moins savoir quelque chose des propriétés qui sont à l’origine de leur choix, et qu’elles sont régulièrement corrélées, selon les cas, à une aptitude ou à une inaptitude à pondre. Putnam considère que « passer en revue tous les états dans lesquels un seul être humain particulier pourrait se trouver quand il croit qu’il y a de nombreux chats dans les environs est une tâche qui n’est pas moins illimitée que de passer en revue toutes les cultures humaines et tous les modes de fixation de la croyance » [78]. Mais qui irait jamais prétendre une telle chose ? En revanche, on voit mal comment ne pas admettre que nous avons un certain nombre de choses en commun (en fait, un grand nombre) concernant la créature que nous (ou le paysan thaï) classifions comme « chat » : par exemple, qu’un chat descend d’un chat, qu’il a des poils, qu’il est plus petit qu’un chien, etc [79].
Reste une troisième objection, sans doute la plus sérieuse. Quelle est en définitive la portée de l’analyse conceptuelle ? Que prétend-elle nous dire ? Si l’on peut admettre l’utilité méthodologique de la démarche par intuition de cas possibles et qu’elle mette au jour un certain nombre de nécessités logiques ou conceptuelles, peut-on pour autant donner aux résultats ainsi obtenus une forme de nécessité métaphysique ?
Une première manière de répondre à l’objection est de dire qu’on n’est certes pas obligé de donner à l’analyse conceptuelle plus que des prétentions modestes : on lui demande d’exhiber, par l’examen des possibles, une forme de nécessité conceptuelle, mais elle n’a pas à nous en dire plus, et notamment à nous informer sur ce qu’est le monde en réalité [80]. Sans doute est-ce la raison pour laquelle, le plus souvent, les analyses n’ont pas le même but ni le même résultat que les expériences de pensée menées par les savants, pour prouver soit l’existence de l’espace absolu (Newton) soit les tensions qui existent entre les lois de la physique aristotélicienne et le sens commun (Galilée). Au fond, les expériences de pensée de type Terre Jumelle ne nous conduisent pas vraiment à réviser nos conceptions sur ce à quoi ressemble la Terre, ou en vérité sur ce à quoi ressemble Terre Jumelle [81].
Il convient pourtant de ne pas exagérer l’absence de rapport entre l’aspect a priori de l’analyse et son aspect a posteriori, comme tend par exemple à le faire N. Malcolm, pour qui ces « faits conceptuels » nous renseignent à ce point sur notre logique, grammaire ou cartographie conceptuelle, que non seulement il est impossible de ne rien comprendre à l’esprit sans considérer les concepts que nous en avons, mais on ne peut concevoir que des découvertes que feraient les sciences (par exemple sur le cerveau) nous obligent à changer le sens que nous donnons à nos concepts. Dans un texte brillamment commenté par Putnam, N. Malcolm fait valoir que même si nous découvrions que les rêves sont des trames neuronales, alors ce n’est plus de rêves que nous parlerions, mais d’autre chose : nous aurions changé de sujet [82]. On mesure aisément la pente irrationaliste d’une attitude à ce point a prioriste. Non seulement en effet, parce qu’elle ferait fi des résultats obtenus par la science, qui seule permet de passer de ce qui est concevable ou logiquement possible à ce qui est métaphysiquement nécessaire [83], mais parce qu’elle serait incapable de mesurer à quel point, dans certains cas, (et même sans désignation rigide) il y a bien, comme l’admet Putnam, « une certaine dépendance par rapport aux faits empiriques, de ce que nous considérons comme la “possibilité logique”. Un terme peut se révéler ne pas être bien défini pour des raisons empiriques et non pour des raisons conceptuelles. Ainsi, lorsque nous avons découvert que la relativité restreinte était correcte, nous avons aussi découvert que “simultané” n’est pas aussi bien défini dans le monde réel que nous le pensions. En d’autres termes, alors que nous pensions précédemment que l’énoncé suivant : “il est possible qu’une désintégration radioactive sur Mars et une désintégration radioactive sur Vénus se produisent simultanément”, décrivait un seul état possible de choses bien défini, nous avons appris que l’on pouvait ainsi décrire bien des états de choses différents – et c’est l’investigation empirique qui nous l’a appris [84] ». Aussi, plutôt que d’opposer systématiquement la démarche a priori et la démarche a posteriori, ou de « compartimenter » le langage, vaut-il mieux dire que « le langage ordinaire et le langage scientifique sont différents mais interdépendants [85] ».
Mais qu’on doive être attentif aux deux aspects (a priori et a posteriori) de l’analyse conceptuelle ne signifie pas qu’on puisse les identifier. En d’autres termes, même si tout monde possible qui a un certain caractère H2 O a un caractère de liquide aquatique, on ne saurait pour autant déduire a priori le second du premier, parce que l’identité nécessaire de l’eau avec H2 O est a posteriori. Il y a, semble-t-il, une différence fondamentale entre des phrases nécessairement a posteriori telles que « eau = H2 O » et des phrases analytiquement ou logiquement ou conceptuellement a priori telles que « eau = eau » ou « H2 O = H2 O ». Est-ce pourtant aussi sûr ?
Peut-être faut-il repenser, à la suite de Quine, la distinction entre l’analytique et le synthétique, mais également les concepts d’a priori et d’a posteriori, comme ceux de nécessité conceptuelle et de nécessité métaphysique, et renoncer à y voir des distinctions tranchées. Refuser tout d’abord de dire, comme le rappelle Putnam, qu’« il y a des phrases (les phrases analytiques) qui sont vraies en vertu de ce qu’elles signifient, et simplement en vertu de ce qu’elles signifient [86] ». De telles phrases sont, en pratique, quasiment introuvables : on ne rencontre aucune phrase qui soit de façon déterminée a priori telle que « les chats sont des animaux [87] ». Cela ne nous empêche pas d’être très sûrs que les chats sont des animaux : mais c’est là quelque chose d’a posteriori.
Pour des raisons assez voisines, on peut s’interroger sur la distinction tranchée qu’il faudrait opérer entre les concepts de possibilité et de nécessité logiques ou conceptuelles d’un côté, et ceux de possibilité et de nécessité métaphysiques de l’autre. En vérité, comme y insiste Jackson, la différence ne réside pas dans le type de nécessité que possède tel énoncé mais dans notre accès épistémique à cette nécessité [88]. (En d’autres termes, « l’eau est de l’eau » est connaissable a priori, et la seconde « l’eau est H2 O » l’est a posteriori). Comme Kripke l’a montré, il est erroné de croire que « ce qui appartient à l’ordre de la connaissance a priori ne saurait faire l’objet d’une connaissance empirique... Quelque chose peut appartenir à l’ordre des propositions qui peuvent être connues a priori, et être néanmoins connu par telle personne particulière sur la base de l’expérience... quiconque a travaillé avec une machine à calculer sait qu’une telle machine peut dire la réponse : le nombre est premier [89] ».
D’où vient alors que nous ayons tant de mal à concevoir quelque chose comme une nécessité a posteriori ? Non pas tant du fait qu’on se demande comment une phrase peut être nécessaire et qu’il faille néanmoins un certain travail empirique pour le découvrir (comme dans le cas de la machine à calculer). Mais plutôt du fait qu’on se demande comment une phrase peut être nécessairement vraie, comprise par quelqu’un, et que le fait de sa nécessité lui reste malgré tout obscur [90]. Car on pourrait penser que le seul fait de comprendre une phrase nécessairement vraie, suffit, au moins en principe, à révéler son statut nécessaire.
C’est ici que l’expérience de Terre Jumelle se révèle précieuse : elle nous enseigne qu’on peut comprendre certaines phrases sans connaître les conditions dans lesquelles elles sont vraies, i.e. sans connaître la proposition exprimée par la phrase, ou encore les mondes possibles dans lesquelles elle est vraie, et les mondes possibles dans lesquels elle est fausse [91]. C’est un fait sémantique bien connu que nous pouvons parfaitement comprendre la phrase : « Il a une barbe », même si nous ignorons qui est le sujet de la phrase, i.e. quelle est la proposition exprimée (en un mot, les conditions dans lesquelles la phrase est vraie), parce que nous savons comment passer de l’information contextuelle appropriée (en l’occurrence l’information qui détermine de qui l’on parle) à la proposition exprimée. De même, dans le cas de l’eau. Les propositions exprimées – au sens des conditions de vérité de nos phrases d’« eau » – dépendent de ce que sont les choses dans le monde actuel, en particulier de ce que le liquide que nous connaissons est ou non H2 O. Ce pourquoi ceux qui ignorent ce fait ne connaissent pas la proposition exprimée par, par exemple, « l’eau recouvre la majeure partie de la terre » : du fait de leur ignorance du monde actuel, ils pourraient savoir tout ce qu’il y a à savoir sur un quelconque monde contrefactuel sans savoir si la phrase est vraie dans ce monde – si ce monde est une condition dans laquelle la phrase est vraie. Ignorant quel est le liquide aquatique que nous connaissons dans le monde actuel, ils ignorent quel liquide, dans le monde contrefactuel, est le liquide aquatique que nous connaissons dans le monde actuel. Or ils ont besoin de le savoir pour évaluer la phrase dans le monde contrefactuel [92]. On peut donc comprendre une phrase telle que « l’eau est H2 O » sans connaître la proposition exprimée, bref, sans savoir qu’elle représente une vérité nécessaire, même si c’est la nature de la proposition exprimée (en d’autres termes, l’information a posteriori) qui détermine que la phrase est nécessaire [93].
Il est dès lors inutile de postuler deux sens de la nécessité. On peut considérer qu’une phrase comme « eau = H2 O » devient nécessaire a posteriori parce que la proposition qu’elle exprime est nécessaire (on change le statut modal de la phrase en modifiant le statut modal de la proposition qu’elle exprime); mais on n’a pas besoin de savoir ce qu’est cette proposition pour comprendre la phrase. C’est là une question a posteriori qui dépend de la nature du monde actuel; ce qui, incidemment, explique pourquoi la seule compréhension ne suffit pas à faire voir que la proposition exprimée, et donc la phrase, est nécessaire [94].
 
L’ANALYSE CONCEPTUELLE ET LE MODÈLE DU POSSIBLE-RÉEL COMME CONDITION DE POSSIBILITÉ DE LA MÉTAPHYSIQUE COMME SCIENCE
 
 
« On peut considérer, remarque F. Jackson, que les intuitions sur les cas possibles sont doublement non pertinentes pour la métaphysique – parce qu’elles concernent des possibilités, et parce que ce sont des intuitions. Or la métaphysique porte sur la question de savoir comment sont réellement les choses, et il vaut mieux pour cela avoir un fondement plus sûr que l’intuition » [95]. Mais chacun sait aussi le rôle qu’a joué l’intuition, quel que soit le sens qu’on ait pu lui donner, dans la constitution des projets métaphysiques. Quant aux possibilia, si l’on mesure l’importance qui est la leur chez Leibniz (qui sert souvent de toile de fond aux analyses de Kripke ou de Lewis), on sait aussi quel est leur rôle chez celui que l’on crédite souvent d’être l’instaurateur de la possibilité de la métaphysique comme science : Duns Scot [96]. Si la métaphysique peut être autonome par rapport aux autres sciences (logique, physique, mais aussi théologie) [97], c’est parce qu’elle a un objet propre, l’ens commune, l’être pris dans son indétermination totale, lequel n’est réductible ni à la quiddité de la chose sensible (dans laquelle elle doit néanmoins se contracter), ni à la seule prédicabilité logique (laquelle est toutefois seule à même de lui conférer l’universalité). Par-delà l’opposition de l’être et du possible, ce dont il faut s’assurer, c’est du « réel-possible », i.e de la réalité même de l’être possible des choses qui existent [98]. Or pour Duns Scot – dont on a amplement souligné l’originalité de la réflexion sur le concept de possibilité [99], la rigueur scientifique exige qu’on parte du possible, seul susceptible de couvrir le domaine de l’existant contingent comme celui du nécessaire ou de la quiddité métaphysique [100]. Pour ce faire, il n’est point d’autre méthode que celle qui consiste à raisonner par le possible, ce qui ne veut pas dire, contrairement à ce que la postérité a souvent reproché à Duns Scot, déduire le principe premier par analyse au terme d’une conception développée sur des essences [101], mais tenter de dégager la structure interne du possible-réel, tant il est vrai que celui-ci s’enracine dans le réel concret de telle manière qu’on puisse induire le premier du second [102].
Procéder par le possible logique n’est donc pas simple précaution méthodologique : toute inintelligibilité, toute impossibilité logique est en fait le signe d’une impossibilité réelle [103]. À l’inverse, on ne saurait confondre le possible logique avec le possible réel. Reste que si le possible réel n’est pas réductible au possible logique [104], ils ne sont pas non plus étrangers l’un à l’autre, sans quoi nos concepts ne seraient que des mots et notre science serait vide de tout contenu objectif.
Avec Duns Scot, la métaphysique occidentale a pris son envol en concevant désormais l’être comme possible, i.e. comme dégagé de la contingence, non plus pensé comme « ce qui a l’existence » (quod habet esse) mais comme ce qui, n’impliquant aucune contradiction, ne répugne pas à exister (quod aptum natum est existere) : la métaphysique n’est plus seulement science de l’être en tant qu’être, mais connaissance de l’être comme possible et pensable, dans la stricte mesure où il est d’abord non contradictoire.
Mais on a aussi reproché à Duns Scot de construire une métaphysique où la non-contradiction suffirait à dire les propriétés de l’être. La seule crainte que pourrait susciter l’adoption immodeste de l’analyse conceptuelle serait assurément celle-là : de trop poursuivre dans la voie que d’aucuns ont traitée d’essentialiste (qui va de Suarez à Wolf), de vouloir déduire analytiquement le réel à partir d’essences conçues comme possibles, d’oublier que le langage ordinaire (ou la logique modale) n’est pas une garantie suffisante de la réalité de classes dans la nature [105], ou de justifier les procédures logiques elles-mêmes en les dérivant d’une forme plus ou moins avouée d’essentialisme [106].
Toutefois, à condition de ne pas sombrer dans un essentialisme mal assumé et de ne pas oublier sa dimension a posteriori [107], on ne voit pas pourquoi l’analyse conceptuelle devrait s’identifier à une métaphysique en fauteuil. Son grand mérite, au contraire, semble bien être de contribuer à rappeler, tout en restant au plus près de l’universel logique et de l’universel physique, en quoi et pourquoi la métaphysique est à la fois possible et nécessaire. Tant il est vrai, comme le souligne E.J. Lowe que « même si ce qui est actuel doit pour cette raison être possible, l’expérience seule ne peut déterminer ce qui est actuel, en l’absence d’une délimitation métaphysique du possible ». Ainsi, « la science empirique au mieux nous dit ce qui est le cas, non ce qui est ou peut être (mais se trouve ne pas être) le cas. La métaphysique traite de possibilités. Et c’est seulement si nous pouvons délimiter la portée du possible que nous pouvons espérer déterminer empiriquement ce qui est actuel. Ce pourquoi la science empirique dépend de la métaphysique et ne peut usurper le rôle qui revient à celle-ci [108] ».
 
NOTES
 
[1]K. MULLIGAN, « Métaphysique et ontologie », in Précis de philosophie analytique, P. Engel (dir.), Paris, PUF, 2000, p. 5-33. « Les distinctions frégéennes entre les trois règnes des entités physiques, psychologiques et idéales, et entre entités saturées et insaturées, les métaphysiques russellienne, mooréenne et ramseyenne des universaux, des relations et des valeurs en témoignent. Même un ennemi de la “métaphysique” tel que Carnap est l’auteur d’une construction du monde qui s’insère dans une longue tradition de tentatives allant de Whitehead, Russell et Nicod jusqu’à Goodman » (p. 6). Sur le caractère florissant de la métaphysique Å“uvrant dans cette tradition, voir la bibliographie donnée par K. MULLIGAN et celle donnée par F. NEF, L’Objet quelconque. Recherches sur l’ontologie de l’objet, Paris, Vrin, 1998.
[2]Cf. P. ENGEL, La Dispute, Paris, Minuit, 1997.
[3]Et à l’image qui ressort du fameux article de Carnap, « le dépassement de la métaphysique par l’analyse logique du langage ». Cf. C. TIERCELIN, « La métaphysique », Notions de philosophie (D. Kambouchner dir.), Paris, Gallimard, 1995, vol. 2, p. 387-500, chapitre IV, p. 462-474.
[4]P.F. STRAWSON, Analyse et métaphysique, Paris, Vrin, 1985, p. 9. J.L. AUSTIN parvient à un verdict aussi négatif à l’égard de la métaphysique. Cf. son analyse de « universel », « Are there a Priori Concepts ? », Philosophical Papers, Oxford University Press, Oxford, 32-54. Mais on sait aussi, rappelle Strawson, le jugement sévère porté par « beaucoup de philosophes qu’on a coutume d’appeler des philosophes analytiques – au premier rang desquels Russell et Popper – » sur cette conception selon laquelle la tâche du philosophe serait désormais de « ramener les mots de leur usage métaphysique à leur emploi quotidien » (Wittgenstein) : elle est à leur avis « tout à fait condamnable et frivole – comme une abdication ou renonciation à la responsabilité philosophique » (ibid.).
[5]Ibid., p. 8-14.
[6]Cf. op. cit., p. 49. Voir aussi Les individus, Paris, Le Seuil, 1973.
[7]« Universals », Philosophical Quarterly, 1950-1951,218-227, repris in Logic and Language, Second Series, A.N. Flew (éd.), Oxford, 1955.
[8]Selon l’expression de W.V.O. QUINE dans « On What there is » (1948), repris in From a Logical Point of View, Harvard University Press, 1957.
[9]Ainsi ramènera-t-on le problème des universaux à celui des formes prises par les langages nominalistes, conceptualistes ou réalistes ; R.B. BRANDT, « The Languages of Nominalism and Realism », Philosophy and Phenomenological Research, XVII, 1967,516-536. Voir la réaction de D. ARMSTRONG à ces pseudo-tentatives de réduction du problème des universaux à une sémantique des termes généraux, Nominalism and Realism : Universals and Scientific Realism, Cambridge University Press, 1978, vol. 1, p. XIV.
[10]Car l’un des effets du « déflationnisme » est aussi, chez certains, le scepticisme à l’égard de toute forme d’explication. Ce pourquoi l’optimisme physicaliste de Quine, dont on a souvent souligné, du reste, l’alliance étrange avec le scepticisme profond à l’égard de l’indétermination de la référence et de la relativité de l’ontologie – est loin de faire l’unanimité.
[11]Sans doute pour en avoir été l’une des victimes, H. PUTNAM est l’un de ceux qui soulignent le plus les liens entre le « réalisme métaphysique » finalement identifié à toute forme de prétention métaphysique et de la « métaphysique naturaliste » qui, sous ses versions physicalistes, matérialistes puis fonctionnalistes, conduirait à hypostasier la nature et à nier certaines caractéristiques irréductibles du mental (telles que la normativité ou l’intentionnalité) ; Representation and Reality, MIT Press, 1988, trad. fr. C. Tiercelin, Représentation et réalité, Paris, Gallimard, 1990. J. SEARLE est aussi un fervent attaquant de tout ce qui peut ressembler, de près ou de loin, à une approche « métaphysique » (entendons : matérialiste, fonctionnaliste ou cognitiviste) du mental ; The Rediscovery of Mind, MIT Press, 1992, trad. fr. C. TIERCELIN, La Redécouverte de l’Esprit, Paris, Gallimard, 1995.
[12]Realism and Truth, Princeton, Princeton University Press, 1984.
[13]Sur les doutes à l’égard de l’intérêt que pourraient présenter certaines vérités « conceptuelles » pour une étude de l’esprit, cf. Kim STERELNY, The Representational Theory of Mind, Oxford, Blackwell, 1990, p. XI.
[14]F. Jackson est l’un de ceux qui soutiennent aujourd’hui le plus hardiment et le plus talentueusement cette position, qu’il inscrit dans une forme de « descriptivisme analytique » dont l’objectif n’est ni de ramener la philosophie à une forme de thérapie, ni de repenser à nouveaux frais le modèle kantien, mais de rendre la métaphysique (mais aussi l’éthique) compatible avec le physicalisme. Cf. From Metaphysics to Ethics (FMTE), a Defence of Conceptual Analysis, Oxford, Clarendon Press, 1998; et Mind, Method and Conditionals (MMC), Londres-New York, Routledge, 1998.
[15]Op. cit., p. 51.
[16]LEIBNIZ, Nouveaux Essais, III, VI, § 32-33.
[17]John BACON, Universals and Property Instances : The Alphabet of Being, Oxford, Blackwell, 1995.
[18]Aussi Lewis préconise-t-il de distinguer parmi les propriétés entre les abondantes (abundant) et les rares (sparse), ou intrinsèques, dont le fait de les avoir en commun permet la ressemblance qualitative (Leibniz aurait dit : des « possibilités dans les ressemblances ») et de couper la bête aux bons endroits. On the Plurality of Worlds, Blackwell, Oxford, 1986, p. 59-60.
[19]FMTE, p. 3; cf. J. BIGELOW et J. PARGETTER, Science and Necessity, Cambridge, Cambridge University Press, 1990, p. 27-28. Ce qui n’est qu’une autre manière de souligner l’importance de la survenance : car dire que la densité ne varie pas indépendamment de la masse et du volume, c’est dire qu’elle survient sur la masse et le volume. La métaphysique implique donc, comme le note M. Beaney dans son compte rendu du livre de Jackson (International Journal of Philosophical Studies, nov. 2001, vol. 9, no 4, p. 521-542) « de formuler des thèses de survenance convenables » (p. 522).
[20]Comme le pensent les physicalistes tels que W.V.O. QUINE, The Roots of Reference, La Salle, Ill., 1974, p. 11. Sur cette question, cf. C. TIERCELIN, « Sur la réalité des propriétés dispositionnelles », in Actes du Colloque de l’Université de Caen : Le réalisme des universaux (mars 2001), à paraître (2002) dans la Revue de l’Université de Caen.
[21]Par « propriété physique », on entend généralement ce qui figure ou est explicitement définissable dans les termes des propriétés de la physique, de la chimie, de la biologie ou, aujourd’hui, des neurosciences. Mais comme le rappelle Barry STROUD (« The Physical World », Proceedings of the Aristotelian Society, 1987, vol. 87, p. 263-277), non seulement il n’est pas évident que le monde physique se limite à une collection de choses physiques, mais il n’est pas sûr que nous ayons aujourd’hui une idée claire de ce en quoi peut consister l’essence du physique, en d’autres termes, des propriétés qu’une chose physique doit avoir pour pouvoir être qualifiée de physique. Si la réponse pouvait paraître évidente au XVIIe siècle, où l’étendue et l’impénétrabilité permettaient de définir le physique, elle l’est beaucoup moins dans le cadre de la physique contemporaine, où l’on pense plutôt, comme le souligne I.J. Thompson, que « la position et la vitesse doivent à présent être rattachées non à des propriétés spatiales, ou à des formes actuelles, mais à des propensions » (« Real Dispositions in the Physical World », British Journal for the Philosophy of Science, 39, 1988, p. 76-77). J’ai analysé ces difficultés dans « Le vague de l’objet », Cruzeiro Semiotico, no 4, janv. 1991, p. 29-41.
[22]« Précisions sur Sens et signification », Écrits posthumes, Ph. de ROUILHAN et C. TIERCELIN (dir.), Nîmes, éd. J. Chambon, 1999, p. 139. Frege prend soin d’ajouter : « Il est vrai que des remplacements de cette sorte entraîneront une modification de la pensée; mais celle-ci est le sens de la phrase, et non sa signification » (ibid., p. 139-140).
[23]En tout cas, comme y insiste D.H. MELLOR, « les propriétés ne sont pas simplement (ou pas simplement données) par les significations de nos prédicats ». « Il ne vient à l’esprit de personne de penser que la planète Mars est, ou est une partie de, ou est définie, purement et simplement, par la signification du mot “Mars” que nous employons pour y faire référence... »; « Properties and Predicates », Matters of Metaphysics, Cambridge, Cambridge University Press, 1991, p. 171-172.
[24]Cf. D.H. MELLOR et Alex OLIVER, introduction à Properties, D.H. Mellor et A. Oliver (éds.), Oxford, Oxford University Press, 1997, p. 2.
[25]Encore faut-il que la méthode de paraphrase marche pour toutes les entités. Or il n’est pas sûr, tout d’abord (objection de Jackson à Quine), qu’elle s’applique aux termes singuliers abstraits tels que « rouge est une couleur » ou « rouge ressemble plus à rose qu’à bleu »; « Statements about Universals », Mind, 86,1977, p. 427-429. On peut estimer ensuite que si seuls certains prédicats en commun expriment une ressemblance authentique, nombreux sont les prédicats et les termes singuliers qui vont de pair avec ceux qui n’indiqueront pas de propriétés du tout. Aussi D. ARMS-TRONG suggère-t-il de « rejeter l’idée que du seul fait que le prédicat “rouge” s’applique à une classe ouverte de particuliers, il doit en conséquence y avoir une propriété, la rougeur » (op.cit., p. 8). En vérité, les arguments quiniens en faveur de l’engagement ontologique nous renseignent très peu sur la nature des particuliers qui sont embrigadés par la notation quantificationnelle : persistent-ils, par exemple, à travers les intervalles temporels, ou sont-ils différents à chaque intervalle ? Cf. MELLOR et OLIVER, op. cit., p. 13.
[26]C’est la position de RUSSELL pour éviter les difficultés du nominalisme de la ressemblance; cf. chap. 10 de Problems of Philosophy, Oxford, Oxford University Press, 1967, trad. fr. F. RIVENC, Problèmes de philosophie, Paris, Payot.
[27]Inversement (ou circulairement, diront certains), on peut considérer que l’on a besoin de propriétés pour expliquer la causalité. S. SHOEMAKER « Causality and Properties », in Time and Necessity, P. van Inwagen (éd.), Dordrecht, Reidel publ., 1980, p. 109-135.
[28]FMTE, p. 5.
[29]« Armchair Metaphysics », MMC, p. 157.
[30]Position que certains (mais rares) continuent à soutenir. Par ex. P. CHURCHLAND « Eliminative Materialism and the Propositional Attitudes », Journal of Philosophy, 78,1981,67-90. Sur les formes du matérialisme contemporain (et leur critique), voir J. SEARLE, op. cit., chap. II et III.
[31]En un mot, se trouver dans une position de dépendance systématique sans forcément s’y réduire entièrement (i.e de survenance). Cf. MMC, p. 158.
[32]MMC, p. 164.
[33]FMTE, p. 36.
[34]FMTE, p. 33. Ce pourquoi, du reste, le métaphysicien a tout lieu de tenir compte des travaux menés dans les sciences cognitives, notamment dans le domaine de la psychologie du développement, particulièrement fécond pour comprendre la manière dont s’effectuent l’acquisition des concepts et la catégorisation du monde. Sur ce point, voir A. GOLDMAN, Liaisons, Philosophy meets the cognitive and social sciences, MIT Press, Bradford Books, 1992, et les remarquables travaux de Susan CAREY ou Elisabeth SPELKE sur la perception des objets par les enfants par ex., « The Origins of Visual Knowledge », in Visual Cognition and Action, an invitation to cognitive science, vol. 2, Cambridge, Mass., MIT Press, 1990, p. 99-128.
[35]C’est en tout cas ce à quoi s’exerce JACKSON dans la dernière partie de FMTE, où il veut montrer que l’éthique peut être analysée dans un cadre purement descriptif, ce qui suppose d’admettre que les valeurs et les normes surviennent sur des faits (tels que croyances ou désirs) dont il est possible de donner une analyse fonctionnelle. Chap. 5 et 6, ainsi que « Natural Reasons », Australasian Journal of Philosophy, 70,1992, p. 475-487; et avec Philip PETTIT « Moral Functionalism and Moral Motivation », Philosophical Quarterly, 45,1995, p. 20-40.
[36]MMC, p. 145-146.
[37]Sur l’analyse conceptuelle menée sur ces intuitions contradictoires et les résultats auxquels on parvient, voir MMC, p. 138 sq., et P. GEACH, « Some Problems about Time », Logic Matters, Oxford, Blackwell, 1971, p. 302-318.
[38]Est-il besoin de rappeler que c’est parce que Descartes a des doutes sur ses intuitions spontanées (et contraires) qu’il va juger nécessaire de donner un tour métaphysique à ses méditations en introduisant des expériences de pensée (argument du rêve, hypothèse du Dieu Trompeur, hyperbole du Malin Génie) qui lui permettront d’élargir l’actuel par un examen de possibles (aussi farfelus soient-ils).
[39]Cf. sur ce sujet, le classique B. WILLIAMS, « The Self and the Future », Philosophical Review, 79,1970,161-180. Sur les paradoxes de l’identité personnelle, cf. P. ENGEL, Introduction à la philosophie de l’esprit, éditions La Découverte, Paris, 1994, p. 161-184. Les expériences de pensée menées dans le style aprioriste ont été particulièrement nombreuses dans le domaine de la philosophie de l’esprit (outre l’expérience de la douleur future (D. LEWIS, « Mad Pain, Martian Pain » (1980), repris in Philosophical Papers, vol. 1, Oxford University Press, New York-Oxford, 1983, p. 122-132), signalons, « l’effet que cela fait d’être une chauve-souris » de Th. NAGEL, in Questions mortelles, Paris, PUF, trad. fr. P. Engel & C. Tiercelin, 1983, chap. 12, le cas de fission ou de division par transplantation d’hémisphères cérébraux, l’expérience de pensée du télétransport.
[40]Cf. An Essay on Human Understanding, II, 27, § 15 où Locke considère comme possible le cas suivant : « Car que l’âme d’un Prince, accompagnée d’un sentiment intérieur de la vie de Prince qu’il a déjà menée dans le monde, vînt à entrer dans le corps d’un Savetier, aussitôt que l’âme de ce pauvre homme aurait abandonné son corps, chacun voit que ce serait la même personne que le Prince, uniquement responsable des actions qu’elle aurait faites étant Prince » (trad. Coste).
[41]Word and Object, Cambridge, Mass., MIT Press, 1960, § 46.
[42]FMTE, p. 47.
[43]Voir par ex. D.M. ARMSTRONG, What is a Law of Nature ?, Cambridge, Cambridge University Press, 1983; F. DRETSKE, « Laws of Nature », Philosophy of Science, 44,1977, p. 65-72 ; M. TOO-LEY, « The Nature of Laws », Canadian Journal of Philosophy, 7,1977, p. 667-698.
[44]MMC, p. 146. Cf. R. PARGETTER, « Laws and Modal Realism », Philosophical Studies, 46, 1984, p. 335-347.
[45]FMTE, p. 44. La position présentée par Jackson est très proche de celle que suit C. S. Peirce en adoptant ce qu’il appelle la conception, héritière de Reid et de Kant, du « Sens commun critique ». Sur ce point, voir C. TIERCELIN, La Pensée-Signe, Nîmes, éd. J. Chambon, 1993, p. 342 sq.
[46]Si F. Jackson ne se situe pas, pour ce qui le concerne, dans la suite des idées peirciennes, il est clair que l’on trouve chez Peirce de quoi alimenter un tel projet, comme l’a bien vu K.O. APEL (cf. « Philosophie première et paradigme postmétaphysique », Un siècle de philosophie (1900-2000), Paris, Gallimard, 2000, p. 53-100), qui prône « une réhabilitation de la métaphysique » par « une transformation structurelle de son architectonique », inspirée de Kant et de Peirce, ce dernier offrant les ressources d’une métaphysique hypothético-faillibiliste, à même d’interroger les hypothèses ontologiques globales de la science et, par une transformation de la logique transcendantale en une logique normative ou sémiotique de la recherche, d’effectuer une analyse de nos prétentions cognitives. Sur la pertinence (mais pour d’autres raisons) des idées de Peirce pour la constitution d’une métaphysique positive, cf. C. TIERCELIN « C.S. Peirce et le projet d’une métaphysique scientifique évolutionnaire », Actes des journées sur les philosophies de la Nature organisées par O. BLOCH, université de Paris I (décembre 1994), Philosophies de la Nature, publications de la Sorbonne, série Philosophie 5, novembre 2000, p. 453-463.
[47]Sur les enjeux logiques, métaphysiques et épistémologiques des possibilia et sur les versions des réalismes et anti-réalismes modaux, voir l’éclairante quatrième partie de F. NEF, op. cit., p. 255 sq. Et la présentation des sémantiques de Kripke et de Lewis in P. ENGEL, La Norme du vrai, Paris, Gallimard, 1989, chap. VII, et Identité et référence. La théorie des noms propres chez Frege et Kripke, Paris, Presses de l’ENS-Ulm, 1985, chap. IV et V. Du côté des arguments des anti-réalistes modaux, QUINE, From a Logical Point of View, op. cit, et « Three Grades of Modal Involvement » in The Ways of Paradox, New York, Random Press, 1966, et pour le rejet de toute ontologisation des possibilia (mais pour d’autres raisons que celles – critiquées par elle – de Quine), Ruth BARCAN MARCUS, Modalities, 1994, « Possibilia and Possible Worlds », p. 189-213.
[48]« Quand je professe le réalisme concernant les mondes possibles, j’entends être pris au pied de la lettre. Les mondes possibles sont ce qu’ils sont, pas autre chose », (Counterfactuals, Oxford, Blackwell, 1973, p. 85).
[49]D. LEWIS, op. cit.; R. STALNAKER, « Possible Worlds », Nous 10,1976, p. 65-73; P. FORREST, « Ways Worlds Could Be », Australasian Journal of Philosophy, 64,1986, p. 15-24; R. JEFFREY, The Logic of Decision, Chicago, Chicago University Press, Ill., 2e édit. 1983, § 12.8; D. ARMSTRONG, A Combinatorial Theory of Possibility, Cambridge, Cambridge University Press, 1989.
[50]FMTE, p. 11.
[51]Nouveaux Essais, III, VI, § 14.
[52]En suivant une suggestion de LEWIS, « General Semantics », Philosophical Papers, vol. 1, op. cit., p. 189-232.