2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Notes critiques
À la mémoire de Gordon Baker.
Le CD-Rom Wittgenstein
[1] : l’histoire du Nachlass, Oxford University Press, 2001.
Il ne fait plus de doute, même aux yeux des philosophes qui, en France, nourrissent
encore le plus de réserve à l’endroit de la philosophie moderne et contemporaine, en
particulier telle qu’elle est représentée dans le monde anglo-américain, que Wittgenstein
est une grande figure de la philosophie du XXe siècle et qu’il est avec Frege le père d’une
« tradition », la tradition dite « analytique ». On peut encore hésiter à situer cette immense
pensée, ne pas savoir si elle est plus allemande ou autrichienne qu’anglaise, être tenté
de la comprendre à la lumière d’une tradition ou l’autre. Il est à cette heure devenu
impossible d’ignorer son importance. Désormais, il en est de l’Å“uvre de Wittgenstein
un peu comme de celle de la musique de l’école de Vienne sous l’autorité de Schoenberg
son contemporain. Elle s’impose même si certains manquent parfois encore de repères
pour la comprendre.
Des colloques sur Wittgenstein
[2] se sont tenus en France dès 1969, et notamment,
plus près de nous et par nos soins, à l’occasion du centenaire de sa naissance en 1989.
Mais bien avant cette date, à l’étranger, des manifestations d’envergure internationale,
symposiums réguliers, journées, manifestations, tables rondes, etc., avaient commencé
à lancer cette philosophie, alors qu’en France le simple fait d’énoncer le nom de Wittgenstein pouvait amener un collègue à détourner la tête. Certes, Wittgenstein intéresse
depuis un certain temps de toute évidence un public plus large que simplement celui des
philosophes de la logique, dits « analytiques ». En France, les premiers à l’avoir lu ne
sont pas que des philosophes au sens spécialisé ou étroit. Très tôt, des auteurs aussi
divers que Maurice Blanchot, Pierre Hadot et même Jean Wahl ou Pierre Klossowski,
qui a été le premier traducteur du
Tractatus logico-philosophicus en français, se sont
penchés sur sa philosophie. À l’étranger, des compositeurs comme Cage le mentionnent
volontiers comme une source d’inspiration. Wittgenstein n’intéresse donc plus exclusivement les spécialistes.
On pourrait s’aventurer à dire que Wittgenstein est entré dans les mÅ“urs. L’attestent
des travaux sur sa réception depuis la fin des années 80 (voir notre article sur cinquante ans de réception de Wittgenstein à travers la traduction, pour l’Encyclopaedia
Universalis). Aujourd’hui, sa pensée, connue également grâce aux nombreux travaux de
J. Bouveresse en particulier, se trouve même intégrée dans l’enseignement de la philosophie en classe de terminale, ce qui laisse supposer que les plus récalcitrants de ceux
qui « font » les programmes se sont rendus à l’évidence que l’on ne peut plus décemment
ignorer Wittgenstein.
Wittgenstein avait pourtant à l’égard de la publication, et même de la forme livre,
plus d’une réserve. Non seulement cela, mais il disait de lui-même comme penseur qu’il
n’était pas original. Il s’est par ailleurs toujours défendu de soutenir des thèses ou de
faire valoir une doctrine propre. Pour lui, philosopher devait être une activité de clarification du langage. Le cercle de Vienne a trouvé dans cette conception formulée dans
le Tractatus – la première et quasiment la seule Å“uvre publiée du vivant de Wittgenstein –
son bien. Mais le cercle de Vienne en a tiré l’idée un peu différente d’une syntaxe d’une
logique de la science, tandis que Wittgenstein a développé plutôt une méthode qu’il a
appelée ensuite « grammaire philosophique » pour traiter les confusions conceptuelles
dont nous souffrons. Comment une philosophie ainsi comprise comme une thérapie, une
clinique des « nodosités de notre entendement », comment une méthode pratique, menée
quasiment « sur le terrain », plutôt qu’un corps doctrinal de thèses originales, aurait-elle
pu laisser une œuvre ?
En réalité, Wittgenstein écrivait énormément et tout le temps. Nous commençons
seulement à mesurer l’ampleur de ses écrits, notes, remarques, notations, carnets divers.
Il y a les manuscrits, les tapuscrits et également des transcriptions de pensées qu’il
dictait. L’ensemble forme les
« Papers » de Wittgenstein et peut être consulté maintenant
assez aisément. Nous devons à H. Von Wright qui est, avec G.E. Anscombe et A. Kenny
(qui a remplacé Rush Rhees après sa mort en 1989), l’un des exécuteurs testamentaires,
le classement et le numérotage de ces textes. Comme le montre le catalogue de la
Bodleian Library à Oxford, l’ensemble est présenté en cinq sections : (I) les cent premiers
numéros renvoient aux manuscrits originaux et aux versions tapuscrites du
Tractatus
logico-philosophicus; (II, IV) les deux cents suivants aux fac-similés (obtenus par photographies) des manuscrits et tapuscrits dictés par Wittgenstein, disponibles en microfilms. À partir de 301, il s’agit de Dictées
[3] écrites à la main ou tapées à la machine, à
l’intention d’amis, collègues ou étudiants. On compte encore : (V) diverses reconstructions et éditions par Von Wright, H. Nyman, en particulier des versions des
Recherches
philosophiques. Ce travail de Von Wright, tout d’abord publié en 1969 dans un numéro
de la
Philosophical Review (78,483-503), a fait ensuite l’objet d’un chapitre sur les
« Papers » de Wittgenstein, dans son livre
Wittgenstein publié en 1982 (Blackwell,
Oxford; dernière édition, 1993) disponible également en traduction française sous ce
même titre, chez TER (Mauvezin). Tout lecteur un peu attentif se doit d’avoir lu ce
chapitre devenu inévitable. Il constitue une référence standard à l’
Å“uvre avec ce numérotage que tous adoptent et c’est sur l’article d’origine qu’a été établi en 1978 le catalogue
sur le
Nachlass de Wittgenstein de l’université de Tübingen, un an après que la Bodleian
a acheté à Cornell University le microfilm déposé depuis 1967 dans cette université
(Ithaca, New York). On mesure l’avancement de la connaissance du
Nachlass depuis
1967, date de l’édition de Cornell considérée maintenant comme incomplète.
L’histoire du Nachlass a beaucoup d’importance pour saisir en particulier la fabrication en ses différentes strates et reprises des Recherches philosophiques numérotées 227
pour la 1re partie, puis après 234 – car 234 est perdu – pour la 2e partie. Dans tout cet
ensemble, certains textes sont des fragments parfois non datés, d’autres, peu nombreux,
sont perdus (TS 209 afférent aux Remarques philosophiques, 234 peut-être une dictée
de 1949, relative à une version finale de la 2e partie des Recherches philosophiques) et
d’autres encore viennent d’être découverts (J. Koder, publ. 1993). Enfin, des transcriptions sont encore en cours, notamment de parties restantes du Big Typescript. On peut
consulter tout cela en premier lieu à Trinity College, Cambridge, mais aussi, bien sûr, à
la Bodleian Library, à Oxford. Des manuscrits comme ceux des Remarques philosophiques sont conservés à la Bibliothèque nationale à Vienne, en Autriche.
Pour en venir au CD-Rom lui-même publié par Oxford University Press, il est clair
qu’il est en un sens le point d’aboutissement de cette histoire du
Nachlass. Sa réalisation
est l’
Å“uvre enfin achevée depuis 2000 d’une équipe diligente et efficace de chercheurs
et de l’équipe éditoriale (avec Claus Huitfeldt, Vigo Rossvaer, directeurs du projet initial
dit « projet norvégien Wittgenstein » à partir de 1988, puis Alois Pichler, etc.) qui forme
le noyau des Archives Wittgenstein de l’université de Bergen en Norvège. J’ai moi-même
eu la chance de travailler dans ce centre d’archives tout à loisir, l’été 1995
[4]. Il me fallait
alors avancer dans mon projet de livre sur la « Liberté de la volonté », un thème majeur
sur lequel Wittgenstein a prononcé des « Leçons » (vraisemblablement vers 1939)
[5]. Ce
même centre d’archives a organisé des séminaires (publiés)
[6] notamment à Skjolden, au
nord de Bergen, où Wittgenstein avait une cabane sur le fjord et venait s’installer pour
travailler (année 1936)
[7]. Ce CD-Rom intègre un
Nachlass d’environ vingt mille pages
laissées à la mort de Wittgenstein en 1951. Par son testament du 29 janvier 1951,
Wittgenstein l’a livré en l’état à G.E.M. Anscombe, Rush Rhees et G.H. Von Wright
pour qu’ils en publient autant qu’ils jugent bon et de la manière qu’ils estiment la
meilleure. On compte aujourd’hui plus de vingt ouvrages et articles publiés à partir du
Nachlass, principalement par les soins des exécuteurs testamentaires eux-mêmes au
travail desquels s’ajoute maintenant celui de P. Hacker, A. Kenny, J. Schulte... Sans leur
accord, la constitution des Archives Bergen eût été impossible. Précisons que le travail
photographique revient aux Archives Brenner de l’université d’Innsbruck.
On doit ainsi à G.E.M. Anscombe et Rush Rhees la publication des Recherches
philosophiques en 1953 qui est le premier livre, et sans doute le plus important, issu du
Nachlass. Comme le dit Alois Pichler, non seulement le CD-Rom avec ses six disques
compense sans doute une Gesamtausgabe en forme de livre, non encore réalisée à cette
heure, mais il doit constituer maintenant une base importante pour l’établissement d’une
Å“uvre complète, laquelle reste souhaitable et attendue, et cela d’autant plus que, comme
l’on sait, à part le Tractatus logico-philosophicus et un article de 1929 sur « Remarques
sur la forme logique », tout le reste qui est parvenu et parvient encore progressivement
à notre connaissance est le fruit d’éditions posthumes, ce qui n’est pas peu dire. Il reste
que l’établissement de ces textes est difficile, et qu’il ne met pas toujours d’accord ses
« editors » (au sens anglais ici, bien sûr).
Comment se présente ce CD-Rom ? Établi en août 2000, un guide d’emploi (techniquement indispensable) à l’intention de l’usager est bien sûr ici nécessaire non seulement
pour visualiser l’ensemble mais aussi pour circuler de version en version, tout en ayant
accès à l’« image » des écrits de la main de Wittgenstein pour les parties de textes
recherchés. Précédée d’une introduction d’une vingtaine de pages, elle est en elle-même
déjà assez substantielle. Elle permet en particulier de s’appuyer sur la version dite
« diplomatique » dont on peut sélectionner une page, avec tous les détails possibles,
mots rajoutés ou supprimés, abréviations manuscrites, jusqu’aux erreurs ou retouches,
pour lire un fac-similé. On navigue ainsi de la version diplomatique à la version « normalisée » du même passage en basculant par simple cliquage de D en N ou, inversement,
DIP, qui sont les abréviations utilisées pour désigner ces formats de transcription, renvoie
à la version normalisée N, l’item I et l’image correspondante P. « Normalisé », N qu’il
faut cliquer pour accéder à D, veut dire que les écrits ont été en quelque sorte nettoyés
pour une présentation standardisée plus facile à suivre quant à la thématique et à l’aspect
sémantique de l’ensemble. C’est à partir de cette dernière version qu’il est possible
d’aller à la recherche de mots, d’expressions ou de phrases jugés intéressants. La version
normalisée donne en effet accès aux passages, mais la version diplomatique aux pages
d’origine dont les écrits de la main de Wittgenstein apparaissent au verso indépendamment. Ceci est particulièrement évident quand on consulte par exemple le fac-similé du
volume 89 (Bodleian Library) du Big Typescript (autour de 1933, Mans 213 en quatre parties, notamment les sections sur « Wesen der Sprache », « Die Grammatik »...).
Pour une recherche de mots dans un domaine, par exemple les mots formés sur
Klang
dans le domaine de la sonorité afférent à la « musique », on clique sur la méthode de
recherche « query » (il y a aussi « template », voir le guide de l’usager) et l’on entre
dans les passages correspondants listés par items numérotés avec indication de page.
Prenons l’item 228, p. 141, où figurent
Klangfarbe,
K-farben,
K-wort. Le nombre
d’occurrences apparaît aussitôt. Il s’agit d’un passage de Remarques
(Bemerkungen) de
1945. En cliquant sur N, pour obtenir la version diplomatique, se déploie alors sous nos
yeux le texte correspondant avec ratures, rajouts d’origine. On peut encore basculer dans
P, l’image (Picture), et obtenir le cas échéant le texte manuscrit de Wittgenstein. Il faut
alors bien évidemment avoir changé de disque. On peut encore imprimer tout ce que
l’on a visualisé pour un cas d’emploi intéressant et comparer sur papier. On assiste alors
en quelque sorte à la genèse interne d’un passage, d’une écriture, à la fabrication du
résultat d’une pensée sur la page. Le CD-Rom offre ainsi une sorte de vue plongeante
en même temps que transversale dans une partie d’
Å“uvre en allant de la périphérie au
c
Å“ur. C’est un voyage fascinant devenu dès lors accessible à tout chercheur qui a à se
confronter avec les textes de Wittgenstein
[*].
Antonia SOULEZ
[1]
Que Alois Pichler, dont les informations m’ont été d’une grande aide, soit ici tout spécialement
remercié. Sa présentation d’août 2002 paraîtra sous forme d’article dans le prochain volume du
Symposium Wittgenstein à Kirchberg en Autriche.
[2]
Dans l’ordre : à Aix-en-Provence, organisé par Gilles G. Granger, publié in
Revue internationale de philosophie; nous-mêmes en collaboration avec J. Sebestik, sur « Wittgenstein et la
philosophie aujourd’hui » dont les Actes ont été publiés sous ce titre, chez Klincksieck, en 1991.
[3]
Notamment à ou pour Schlick (mais aussi à Waismann ; voir également les
Papers Waismann).
On en trouvera, publiés en 1997 et 1998 aux PUF, la traduction et les commentaires réalisés par
nos soins, grâce à l’initiative et aux travaux d’établissement des textes de Gordon Baker (Oxford)
décédé début juillet 2002 à qui je dois beaucoup et à la mémoire duquel je dédie cette note. La
publication de l’original et de la version anglaise chez Routledge était imminente.
[4]
Je remercie ici Arild Utaker, professeur de philosophie à l’université de Bergen.
[5]
Le livre, publié en 1998 (coll. « Épiméthée », PUF), contient une traduction de ces Leçons
en français sur la base de textes qui sont en la possession de Brian McGuinness que j’avais consultés
antérieurement à Sienne en Italie et sur lesquels j’ai travaillé avec son aide.
[6]
Voir la bibliographie à la fin de l’introduction sur le
Nachlass et l’édition électronique de
Bergen, rédigée en 2000 et intégrée dans le CD-Rom.
[7]
Arild Utaker (au nom de l’université de Bergen) a organisé un tel séminaire avec ma collaboration, en juin 2002, avec le soutien de la commission franco-norvégienne sise à la MSH à Paris
et du Collège international de philosophie.
[*]
Qu’il me soit permis d’ajouter ici combien je regrette à cette heure que Gordon Baker, décédé
en juillet dernier à Oxford, et qui a tant apporté aux études wittgensteiniennes avec la virtuosité
qu’on connaît, ne soit plus du voyage.