2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Le rôle de la matière dans la théorie aristotélicienne du devenir
[1]
Annick Jaulin
Professeur à l’université Paul-Valéry de Montpellier
L’introduction par Aristote de la matière dans la théorie des contraires
est une correction des modèles du devenir proposés par ses prédécesseurs : il est désormais possible de penser ensemble devenir et ordre. La matière récuse le dilemme de
l’être et du non-être qui rendait impossible toute théorie de la génération. Cette introduction de la matière commande, à l’intérieur de la pensée d’Aristote, la distinction
entre deux sortes de dynamis, et la distinction corrélative de deux sortes de moteurs :
les moteurs mus et immobiles. La matière est ainsi autant cause d’ordre que de contingence.
The introduction of matter into the theory of contraries by Aristotle
puts right earlier versions of kinèsis suggested by his predecessors : thinking kinèsis
and order together is henceforth possible. Matter resolves the dilemma of being or
not-being which was making any theory of generation impossible. That introduction of
matter commands, in Aristotle’s thinking, the distinction between two sorts of dynamis
and the correlative distinction between two sorts of movers : the moved movers and the
unchanging ones. Matter is thus as much cause of order as of contingency.
Les analyses aristotéliciennes relatives à la matière ne peuvent laisser indifférent quiconque s’intéresse aux modèles du devenir dans l’Antiquité, car c’est
une affirmation constante chez Aristote que l’introduction de la matière constitue
le point par où passe son apport fondamental à la correction des théories antérieures du devenir. Avec Aristote, la matière n’est plus seulement la cause plus
ou moins indésirable du devenir – ce rhume qu’il faudrait soigner et interrompre –, elle devient un principe et un principe d’ordre sans lequel le devenir ne
peut pas trouver sa théorie : loin que la matière s’oppose à l’ordre, elle permet,
au contraire, de le penser. Par cette position de la matière en principe, Aristote
prétend corriger l’ensemble des théories antérieures du devenir (la platonicienne
comme celles des physiologues), quelles que soient leurs différences par ailleurs,
réunies sous une commune qualification de théories des contraires, car une
théorie des contraires sans la matière ne donne qu’un modèle incohérent du
devenir. Le propos se limitera donc ici à décrire les caractères de la matière par
lesquels est rendue possible et justifiée la théorie aristotélicienne du devenir.
LA NÉCESSITÉ DE LA MATIÈRE
Que la matière doive nécessairement être posée comme un principe est la
conséquence affirmée sans ambiguïté en deux passages qui exposent clairement
la prise en considération des théories antérieures relatives aux principes (Physique, I, 5 et 7; Métaphysique, 1075a 27) :
En tout cas, tous prennent pour principes les contraires – παʹντες δη` τα᾽ναντιʹα α᾽ρχα`ς
ποιου῀σιν [Phys., 188a 19].
Tous, en effet, produisent toutes choses à partir des contraires – παʹντες γα`ρ ε᾽ξ
ε᾽ναντιʹων ποιου῀σι παʹντα [Méta., 1075a 28].
Et cela n’est pas sans raison (eulogôs), « car les principes ne doivent être
formés ni les uns des autres ni d’autres choses ; et c’est des principes que tout
doit être formé; or ce sont là des propriétés des premiers contraires : premiers,
ils ne sont pas formés d’autre chose; contraires, ils ne sont pas formés les uns
des autres » (Phys., 188a 27-30). Les premiers contraires peuvent donc prétendre
au titre de principes, et cette prétention est, de plus, conforme à la rationalité
des changements et des transformations : le blanc ne vient pas de n’importe
quel non-blanc mais du noir, et il en va de même pour le lettré qui vient de
l’illettré (188a 31-b8). Ainsi, quelle que soit la différence entre les théories
antérieures, elles ont un point commun si on les considère non dans leur contenu
mais dans la forme du rapport qu’elles établissent entre les contraires (selon
l’analogie, dit Aristote [189a 1]) : toutes puisent dans la même « série » (sysstoikhia) de contraires, et établissent un rapport entre un contraire positif et un
contraire négatif.
La théorie des contraires, bien fondée, doit cependant être améliorée, car « ils
ne disent pas comment ce sera à partir des contraires – πω῀ς ε᾽κ τω῀ν ε᾽ναντιʹων
ε῎σται, ου᾽ λεʹγουσιν » (Méta., 1075a 30). On pose bien des principes, mais la
déduction de ce qui existe à partir d’eux est défaillante. Et notamment si on en
reste à cette simple théorie des contraires, on évitera difficilement que les
contraires n’agissent l’un sur l’autre, or « les contraires ne peuvent subir d’action
qui vienne des contraires – α᾽παθη῀ γα`ρ τα` ε᾽ναντιʹα υ῾π᾽α᾽λληʹλων » (1075a 30),
sauf à perdre leur statut de principes. La théorie des contraires demande donc,
pour être cohérente, l’introduction d’un « troisième terme » (Phys., 189b 1;
Méta., 1075a 31), ce troisième terme est la matière dont l’introduction est aussi
fondée en raison (eulogôs, 1075a 31), puisqu’elle assure sa consistance à une
théorie qui, sans elle, n’a de théorie des contraires que le nom : « mais tous
ceux qui parlent des contraires ne se servent pas des contraires si on n’arrange
pas [leur théorie] – παʹντες δ᾽οι῾ τα᾽ναντιʹα λεʹγοντες ου᾽ χρω῀νται τοι῀ς ε᾽ναντιʹοις,
ε᾽αν μη` ρ῾υθμιʹσηι » (1075b 10). Le sens de cette remarque est expliqué par le
fait que si on n’introduit pas le troisième terme qu’est la matière, et qui n’est
« le contraire de rien » (1075a 34), alors on en vient à user de l’un des deux
contraires comme d’une matière (1075a 32). La cohérence interne de la théorie
des contraires, ainsi que la difficulté de réduire la substance à un simple jeu de
contraires (Phys., 189a 30), ce qui impliquerait l’existence de formes sans
support (un peu comme le sourire sans chat de Lewis Carroll), demande l’introduction de ce troisième terme. D’où la position aristotélicienne canonique,
résumée en Phys., I, 7 : « C’est pourquoi, il faut dire que les principes sont en
un sens deux, en un sens trois ; et, en un sens, que ce sont les contraires, comme
si on parle du lettré et de l’illettré, ou du chaud et du froid, ou de l’harmonieux
et du non-harmonieux ; en un sens, non, car il ne peut y avoir de passion
réciproque entre les contraires. Mais cette difficulté est levée à son tour par
l’introduction d’un autre principe, le substrat (hypokeimenon); celui-ci, en effet,
n’est pas un contraire; ainsi, d’une certaine manière, les principes ne sont pas
plus nombreux que les contraires, et ils sont pour ainsi dire deux par le nombre;
mais ils ne sont pas vraiment deux mais trois du fait de la différence de leurs
essences ; en effet, l’être pour l’homme est différent de l’être pour l’illettré; il
en va de même pour l’informe et l’airain » (190b 29-191a 3). Cette différence
essentielle sans trace quantitative est celle entre la matière substrat (homme/
airain) et la privation (illettré/informe). Il faudra se souvenir de cette distinction
imperceptible entre matière et privation, car la différence imperceptible qui vaut
aussi pour la matière et la forme (la forme étant le contraire de la privation de
forme) signifie l’impossibilité de la séparation de la matière et de la forme. De
sorte que la matière ne peut être saisie en elle-même : « On voit qu’il faut un
substrat aux contraires et que les contraires doivent être deux. Mais d’une autre
manière, ce n’est pas nécessaire ; car l’un des deux contraires suffira, par sa
présence ou son absence, pour effectuer le changement. Quant à la nature qui
est sujet, elle est connaissable par analogie : en effet, le rapport de l’airain à la
statue, ou du bois au lit [...] tel est le rapport de la matière à la substance »
(191a 5-12). On voit en outre que la matière et le substrat sont équivalents ; la
matière est aussi identifiée à l’être en puissance (191b 27), bien que ce point
ne soit pas ici développé.
Avant cependant d’envisager de manière plus précise l’incidence de la position principielle de la matière sur la théorie aristotélicienne du devenir, voyons
quelles sont les conséquences de cette introduction du troisième terme sur les
théories antérieures du changement.
LA MATIÈRE ET LES THÉORIES
ANTÉRIEURES DU DEVENIR
La distinction aristotélicienne entre un substrat « l’homme » et les contraires,
« lettré » ou « illettré », permet à la fois de penser la transformation ou le passage
de la privation (« l’illettré ») à la forme (« le lettré »), et la subsistance du
substrat (« l’homme »). Ce qui est opposé (les contraires) ne subsiste pas, tandis
que ce qui n’est pas contraire (le substrat) subsiste. Cette distinction permet
donc de penser la coexistence d’un passage et d’une persistance. On dira que
cette transformation qui est une altération (changement qualitatif) ne permet pas
d’aborder le problème autrement plus complexe de la génération, c’est-à-dire
celui du changement substantiel. Il n’en est rien, car Aristote pose également
que toute génération vient d’un sujet ou d’un substrat : « Les plantes et les
animaux à partir de la semence, et les générations substantielles se produisent
soit par changement de forme, comme la statue à partir de l’airain, soit par
addition comme les choses qui croissent, soit par soustraction comme l’Hermès
qui est tiré de la pierre, soit par composition comme la maison, soit par altération
comme celles qui changent selon la matière. Tout ce qui advient de cette
manière, il est évident qu’il advient à partir de substrats » (190b 3-10). Il n’y a
donc pas plus de difficulté à penser la génération que n’importe quel autre
changement : c’est toujours sous un aspect déterminé que le changement a lieu,
comme l’explique l’exemple du médecin en Phys., I, 8 : le médecin soigne en
tant qu’il est médecin mais construit non en tant que médecin mais en tant que
constructeur, de même il blanchit en tant qu’il est noir, et non en tant qu’il est
médecin; le médecin n’est pas non plus tel sous le rapport où il est un homme.
L’aspect toujours qualifié des éléments du devenir permet à Aristote de
résoudre les apories principales liées à cette question chez ses prédécesseurs,
apories qui avaient conduit certains, notamment Parménide, à nier la génération
et même tout mouvement. Mais cet aspect qualifié lui permet tout autant de
récuser les partisans du devenir absolu, tel Cratyle qui, Héraclite redoublé,
« remuait seulement le doigt » (1010a 12-13). Il est d’ailleurs remarquable que
la position extrême de Cratyle, qui affirme à la fois l’être et le non-être, puisque
tout ce qui est est immédiatement autre que ce qu’il est dans son devenir
perpétuel, soit considérée par Aristote comme une assertion négatrice du mouvement, et de nature parménidienne. Comprendre comment Aristote modifie les
théories antérieures du devenir revient à comprendre comment il peut écarter,
par le même moyen, les analyses mobilistes d’Héraclite et la négation parménidienne du mouvement en affirmant qu’elles sont des variations parallèles sur
un thème identique, celui de « l’un-tout » : Parménide dit qu’il n’y a rien en
dehors de l’un (ou de l’être, cela ne fait pas de différence pour Aristote), ce qui
signifie que l’un est tout, tandis que Héraclite, ou plutôt ses disciples disent que
tout est un.
L’existence du substrat, qui équivaut à la distinction (imperceptible) de la
matière et du contraire privatif, permet d’éviter le dilemme où achoppait toute
théorie antérieure de la génération, et qui conduisait à nier l’existence même
de la génération : « Selon eux, nul être n’est engendré, ni détruit, parce que ce
qui est engendré doit l’être nécessairement ou de l’être ou du non-être, deux
solutions impossibles » (191a 26-30). L’être, en effet, ne peut être engendré à
partir de l’être, car s’il y a préexistence de l’être, il n’y a pas de génération ; il
est absurde d’engendrer l’être à partir de l’être, ce qui revient à engendrer (ou
à croire engendrer) ce qui existe déjà. Mais l’être ne peut pas davantage être
engendré à partir du non-être, car un être ne naît pas de rien. L’idée d’une
création ex nihilo est étrangère à la pensée grecque classique. Cette dernière
opinion est considérée par Aristote comme étant « l’opinion commune des
physiciens », selon laquelle « rien n’est engendré à partir du non-être »
(187a 28). Mais si cette position commune des physiciens implique la nécessité
de revenir à la position précédente, où il s’agirait d’engendrer l’être à partir de
l’être, elle conduit soit à la négation de la génération (Parménide), soit à la thèse
anaxagoréenne du mélange de toutes choses, et à l’engendrement des contraires
les uns à partir des autres (187a 31). Dans les deux cas, une théorie du devenir
est impossible : elle est niée par Parménide, ou rendue chaotique par le mélange
de toutes les formes ; pourquoi faudrait-il un devenir pour changer de forme
alors que toutes les formes sont ensemble ?
Sans entrer dans le détail des exposés et des réfutations des thèses des physiciens, on peut s’assurer que c’est ce dilemme même de l’être et du non-être
que récuse Aristote par l’introduction de la matière : l’opposition de l’être et
du non-être est d’abord déjouée par la multiplicité des sens de l’être, on l’a vu
par l’exemple du médecin qui illustre la multiplicité des aspects ou des points
de vue sous laquelle un même être peut être décrit ou analysé; elle est déjouée
ensuite par la distinction de l’être en puissance et de l’être à l’état accompli qui
signifie que, au départ de la génération, il y a bien un être qui sans être un être
au sens propre n’est cependant pas une pure absence d’être. La description de
ce fait est que le « substrat est un en nombre, mais deux en forme » (190b 25),
ou que dans l’être en puissance les contraires peuvent coexister, mais non dans
l’être en acte (1009a 35-36). L’introduction de la matière est donc celle d’un
être en puissance qui défait la stricte opposition de l’être et du non-être, laquelle
rendait impossible la théorie de la génération. Ce résultat sera exprimé en toutes
lettres dans le traité De la génération et de la corruption : « Pour résumer notre
pensée, nous dirons qu’en un sens il y a génération absolue (haplôs) [ce qui
signifie substantielle ; ce devenir concerne alors la première catégorie de l’être]
à partir de quelque chose qui n’est pas, mais que, en un autre sens, la génération
a toujours lieu à partir de quelque chose qui est. Ce qui existe, en effet, en
puissance, mais n’existe pas en acte, doit en premier lieu pouvoir être dit exister
des deux manières que nous venons d’indiquer. Mais cette question qui nous
étonne par sa difficulté, même après les explications qui précèdent [...] »
(317b 14-20). La solution aristotélicienne consiste donc dans l’introduction de
ce quasi-être qu’est la matière. Cette introduction va grandement déterminer la
conception aristotélicienne du devenir qui ne peut être présentée que sous un
aspect dédoublé.
LA THÉORIE ARISTOTÉLICIENNE DU DEVENIR
La manière dont Aristote décrit le changement tient compte de la coexistence
imperceptible de la matière et d’un contraire. Tout devenir ou mouvement positif
(on entend par là génération, altération, augmentation, transport), comme tout
devenir ou mouvement négatif (corruption, altération au sens négatif, diminution, transport), comprend un double processus : le processus qui concerne le
contraire n’est pas identique à celui qui concerne la matière. On l’a vu par
l’exemple de l’homme illettré qui devient lettré : l’homme demeure, tandis que
l’illettré disparaît. Cette analyse va donner lieu à une distinction importante
entre deux formes de dynamis que l’on retrouvera au cœur du livre Θ de la
Métaphysique : la distinction entre la dynamis entendue selon le mouvement et
la dynamis entendue selon l’acte et l’état accompli (1048a 25-27).
La manière la plus rapide d’exposer la différence entre les deux sortes de
puissance et les formes distinctes de devenir qu’elles caractérisent est de croiser
deux exemples, le premier extrait de la Physique (VIII, 4,255a 30-b5), le second
du traité De l’âme (417a 22). Dans le texte de la Physique, après avoir énoncé
que « puissance s’entend en plusieurs sens », on distingue : « l’état du savant
qui apprend, et celui du savant qui possède déjà sa science mais n’en fait pas
l’objet actuel de son étude ». On peut également retirer de ce texte quelque
renseignement sur ce qui distingue les deux états de la puissance, puisque « celui
qui apprend passe de la puissance à un état différent de la puissance » (ce qui
signifie qu’il n’est jamais, durant cet apprentissage, savant en acte), tandis que
celui qui a appris, mais n’exerce pas actuellement sa science, « est savant en
puissance d’une certaine façon, non pourtant comme avant d’apprendre, et,
quand il est dans cet état, il passe à l’acte et exerce son savoir à condition que
rien ne l’en empêche; sinon il serait dans un état qui contredirait sa capacité,
autrement dit dans l’ignorance ». L’apprentissage est passage d’une puissance
à une puissance, tandis que le passage de la possession du savoir à son exercice
est passage immédiat de la puissance du savoir à son acte (« si rien ne l’en
empêche » veut dire « si aucun obstacle extérieur ne s’y oppose »), puisque
celui qui a appris possède déjà le savoir (dans le lexique aristotélicien, on dit
qu’il est dans la possession [hexis] du savoir et non dans sa privation [sterèsis]).
L’apprentissage est ainsi, si on regarde maintenant le texte du traité De l’âme,
actualisation de la puissance « grâce à l’altération reçue de l’étude et en passant
fréquemment d’un état contraire à son opposé », tandis que, dans l’autre état,
celui qui possède le savoir sans l’exercer « actualise sa puissance différemment,
en passant de la simple possession de la grammaire sans l’exercice à l’exercice
même ». Chacune de ces deux formes de passage donne lieu à une description
différente : le premier passage est un mouvement (kinèsis), tandis que le second
est une réalisation (energeia).
On voit donc que le passage de l’ignorance à la science donne lieu à une
double description : suppression d’un contraire (l’ignorance) par un contraire
(la science), et conservation d’une puissance (la capacité de savoir) par et dans
l’actualisation de cette puissance. On voit aussi comment la puissance de savoir
ou la capacité qui est matière se distingue de la privation ou du contraire négatif
qui est ignorance. Ce dédoublement correspond à ce qui est présenté comme
un double sens de la puissance : on parle de puissance selon le mouvement pour
la suppression du contraire par le contraire, et de puissance selon l’acte (pour
reprendre la différence signalée en Méta., Θ, 6) pour la conservation de la
puissance dans sa réalisation. Un devenir se décrit donc comme la suppression
du contraire et la conservation de la puissance ou de la matière. Le rapport de
la matière à l’acte est donc analogue à celui de la possession d’une capacité
sans exercice (une hexis) à l’exercice de cette capacité, d’où l’affirmation que
le rapport de l’acte à la matière est comparable à celui qui existe entre « celui
qui voit par rapport à celui qui a les yeux fermés tout en possédant la vue, ou
à ce qui a été séparé de la matière par rapport à la matière » (1048b 1-3); dans
le lexique aristotélicien, il s’agirait du rapport entre une entéléchie première et
une entéléchie seconde. La matière est donc proche de la forme, et ne s’oppose
pas à elle ; seul s’y oppose le contraire négatif. Le devenir comme prise de
forme est séparation de la matière et de la privation ou association de la matière
et de la forme. Les contraires n’agissent plus l’un sur l’autre mais sur la matière
qu’ils s’associent successivement.
Les exemples pris jusqu’à maintenant sont des exemples d’altération (devenir
savant ou lettré sont des changements qualitatifs), mais il en va de même pour
la génération des substances : la maison, par exemple, résulte de la mise en
ordre des matériaux de telle sorte qu’ils constituent un abri; l’absence d’ordre
des matériaux est la privation (le contraire négatif), les matériaux (la matière)
représentent ce qui peut se trouver dans l’état inorganisé, ou, au contraire,
organisé selon un ordre qui leur permettra de remplir leur fonction d’abri
(contraire positif). On comprend que le passage de l’état inorganisé à l’état
organisé demande un effort (Aristote dirait une action) qui est celui de la
construction : la construction est un mouvement, passage du contraire au
contraire; mais le matériau lui-même n’est pas transformé, le seul changement
qu’il connaisse est le passage d’un état inorganisé à un état organisé, et il se
prête sans résistance à la construction. Pour Aristote, la résistance des matériaux
ne tient pas à la matière, mais à leur absence de forme, leur absence d’articulation, leur manque de syntaxe. Cela signifie aussi que pour qu’une chose (= X)
soit la matière d’une autre, il ne faut plus qu’elle ait, elle-même, à subir de
transformation (ou à changer de forme). D’où les nombreux textes aristotéliciens
où on se demande ce qu’est la matière d’une chose, et à partir de quel état on
peut dire d’une chose qu’elle constitue la matière d’une autre. La bonne réponse
consiste à prendre les causes matérielles les plus proches. Ainsi, pour la matière
de l’homme, « il ne faut pas répondre la terre ou le feu, mais la matière propre »
(1044b 2-3). Ce qui signifie qu’une chose est dite matière d’une autre quand
elle n’a plus besoin d’être élaborée ou transformée pour occuper cette fonction :
ce n’est pas l’arbre, ni même le bois en général, mais les poutres qui sont la
matière de la maison.
Ces analyses montrent que, dans le devenir, la matière est certes l’élément
neutre entre les contraires (Méta., Η, 5), mais elles montrent aussi qu’il y a une
nécessaire adaptation de la matière à la forme, ou un rapport fonctionnel entre
elles : n’importe quelle forme ne peut se réaliser (ou être réalisée) en n’importe
quelle matière. Selon une formule célèbre du traité De l’âme, « l’art du charpentier ne descend pas dans les flûtes », et on ne saurait suivre les « mythes
pythagoriciens » de la transmigration des âmes, qui affirment que « n’importe
quelle âme pénètre dans n’importe quel corps » (407b 21-22), car ils supposent
un rapport accidentel ou de hasard entre l’âme et le corps (la forme et la matière).
Pas plus que les flûtes ne se forment à partir de n’importe quelle matière (il n’y
a pas plus de flûtes en pierre que de scies en bois), pas davantage les flûtes ne
sont l’instrument de n’importe quel artisan : le charpentier ne sait pas, en tant
que charpentier, jouer de la flûte et les flûtes ne sont pas les instruments dont
il se sert. Ces deux aspects de la matière ne sauraient être séparés : le fait que
la matière soit l’instrument de la forme exclut que n’importe quoi puisse tenir
lieu de matière et a fortiori que le contraire puisse en tenir lieu, le caractère de
neutralité de la matière par rapport aux contraires (« neutralité » s’entend ici
strictement : neutre qui signifie ni l’un ni l’autre des contraires) est alors une
conséquence nécessaire de sa fonction instrumentale.
L’analyse aristotélicienne de la matière sépare donc ce qui, auparavant, était
confondu : la matière et le contraire ou privation. De la sorte, la matière n’est plus
l’opposé de la forme mais son auxiliaire. L’hylémorphisme aristotélicien est
l’affirmation de la convergence de la matière et de la forme : la forme n’est pas la
configuration extérieure, mais une syntaxe interne à la chose. La critique faite à
la théorie antérieure des contraires au plan principiel produit ici tous ses effets :
le mouvement (ou le devenir) n’est pas le passage désordonné et hasardeux d’un
contraire, n’importe lequel à n’importe quel autre, mais l’installation ordonnée et
progressive, dans le possible proposé par la matière, d’une réalisation (ou forme)
déterminée par une fonction (ou une fin). La nécessité du rapport entre la matière
et la forme exclut que l’on puisse penser ce rapport comme une simple schématisation extérieure. Ces cas de figure, nommés μετασχημα`τισις (Phys., 190b 5-6;
D.C., 305b 29; G. et C., 335b 26), où on peut changer de matière en conservant
la même forme (un Hermès en bois ou en bronze), ou de forme en conservant la
même matière (Hermès ou Apollon en bronze), explicitent le rapport d’un
skhèma à la matière. Or, comme le rappelle le livre I des Parties des animaux
(640b 28-33), adressant une critique à Démocrite, un skhèma est précisément ce
que n’est pas un eidos. Le rapport forme-matière dans le cas de l’eidos contient
une nécessité qui tient au fait qu’un mouvement a informé la matière et l’a
conformée à la fin dont elle contenait la possibilité. Le devenir est alors le moyen
et l’intermédiaire de la forme et non plus son contraire; il acquiert ainsi une
positivité et une intelligibilité. On peut même trouver une traduction pour dire la
forme dans le lexique des moteurs, il s’agit du syntagme d’apparence paradoxale
de « moteur immobile ». La distinction entre les deux sortes de puissances : la
puissance du mouvement qui effectue la substitution d’un contraire à un autre, et
conduit ainsi la puissance matérielle à sa réalisation, trouve son répondant dans
la distinction entre les deux sortes de moteurs : les moteurs mus et les moteurs
immobiles. Les moteurs mus sont les moteurs intermédiaires qui agissent et pâtissent en retour pour séparer la matière de la privation, tandis que le moteur immobile est la fin et la forme qui, elle, n’exerce pas d’action (G. et C., 324a 29-b15).
L’introduction de la matière, dans la théorie antérieure des contraires, est
donc la condition d’une pensée ordonnée et continue du devenir, ainsi que la
source de sa perpétuité : « la cause sous forme de matière est celle par laquelle
la corruption et la génération ne fait pas défaut à la nature » (318a 9-10). La
matière est ainsi la ressource de la forme et de la raison dans le devenir, la
condition de possibilité de l’ordre dans le devenir du monde sublunaire. Ce qui
se donne, au plan des principes, comme une solution élégante des apories
antérieures n’ira pas, dans les analyses de détail, sans d’évidentes facilités :
Aristote attribue à la matière la cause d’un grand nombre d’irrégularités et
d’accidents, de sorte que parfois elle apparaît comme la solution facile et générale apportée aux irrégularités de ce même devenir. Cependant, elle demeure
toujours « cause coefficiente » de la forme, et n’est jamais dans le statut du
contraire. De sorte que, là où la plupart des commentaires associent matière et
contingence, il fallait aussi montrer le rapport nécessaire entre la matière et la
possible pensée d’un devenir ordonné.
[1]
On traite ici seulement de cet aspect précis et limité de la matière chez Aristote, car le
traitement général de ce thème équivaudrait à un exposé de l’ensemble de la pensée aristotélicienne ;
il a, de plus, suscité dans les années récentes un grand nombre d’études et de débats dans les
publications de langue anglaise. Pour une plus ample information, voir M. L. GILL,
Aristotle on
Substance : The Paradox of Unity, Princeton, 1989.