2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Corps et cosmologie dans la physique d’Épicure.
« Lettre à Hérodote », § 45
Pierre-Marie Morel
Maître de conférences à l’Université de Paris-1
Les atomistes de l’Antiquité doivent résoudre le problème suivant : comment expliquer la formation des mondes et des corps composés à partir de corps élémentaires – les atomes – qui n’ont en eux-mêmes aucune propriété cosmogonique ? La
solution d’Épicure, selon la Lettre à Hérodote, § 45, consiste à adopter une conception
subtile de la causalité atomique : les atomes ne sont pas seulement des composants, ou
des causes matérielles, mais aussi, par l’intermédiaire d’un processus de sélection
spontanée, les véritables agents de la production des mondes et des composés.
Ancient atomists face the following difficulty : how can the becoming
of worlds and compounds be explained by the elementary bodies, when these – the
atoms – do not possess any cosmogonic property ? Epicurus’answer, according to Letter
to Herodotus, § 45, is a subtle account of atomic causality : atoms are not only components or material causes, but also, through a spontaneous process of selection, the
real agents of the production of worlds and compounds.
Pour qui s’intéresse à la notion de matière dans la philosophie ancienne, la
référence aux atomistes s’impose. L’histoire du matérialisme est pourtant marquée par un paradoxe originel : ceux que l’on considère comme les fondateurs
de la tradition matérialiste, et cela pour d’assez bonnes raisons, ne parlent pas
eux-mêmes de « matière ». Rien ne nous indique en effet que Démocrite ait fait
usage du terme
υ῞λη, que nous traduisons traditionnellement par « matière
[1] »,
et celui-ci n’apparaît que de manière marginale dans les textes conservés d’Épicure
[2]. Toutefois, Lucrèce fera un usage très fréquent de
materia ou
materies
pour désigner les atomes. Aussi, bien que des études brillantes se soient
employées à défendre l’idée selon laquelle l’atome démocritéen n’était pas un
corps
[3], et sans vouloir gommer les importantes mutations que connaît l’atomisme ancien de Démocrite à Lucrèce, il serait assez aventureux de prétendre
que les constituants ultimes et indivisibles des corps ne sont pas, pour l’ensemble
de cette tradition, des réalités corporelles et, en ce sens, matérielles. Cela ne
signifie pas que les atomes constituent une « matière » au sens aristotélicien,
c’est-à-dire un substrat indéterminé, qui s’opposerait à une forme conçue comme
principe structurant
[4]. Les atomes démocritéens, si on tient à se prononcer sur
leur matérialité, sont en fait indissociablement forme et matière, puisqu’ils
constituent une multiplicité indéfinie de polyèdres dont la forme, géométriquement déterminée, est elle-même inaltérable.
En réalité, les atomistes de l’Antiquité ne cherchent pas tant à définir le statut
ontologique des atomes qu’à montrer, par des voies diverses, qu’ils sont, avec
le vide, causes ou principes de toutes choses. Les témoignages relatifs à la
physique abdéritaine l’indiquent à de multiples reprises et Épicure établit assez
tôt dans la
Lettre à Hérodote que les atomes sont principes, au sens où ils
constituent les natures des corps : « Les principes insécables sont nécessairement
les natures des corps » (§ 41). Il ajoute, au paragraphe 44, que les atomes et le
vide sont « causes », en tout cas selon les manuscrits et si on estime inutile la
correction de Gassendi en cet endroit
[5]. Lucrèce, pour sa part, établit une stricte
équivalence entre les expressions
materia,
primordia rerum, corpora prima,
principia rerum. La véritable question qui anime, mais aussi – nous allons le
voir – divise la tradition atomiste, est en fait de savoir comment, à partir
d’atomes, peuvent être engendrés des corps composés et des mondes. Quel type
de causalité doit-on attribuer aux principes insécables ? Aristote reprochait à
Démocrite et à Leucippe de réduire toute explication à une causalité de type
matériel et d’être incapables de rendre compte, non seulement de la forme et
de la finalité, mais aussi de la causalité motrice
[6]. Ce reproche repose en fait
sur une vision délibérément réductrice de la conception démocritéenne de la
causalité, mais ce n’est pas sur ce point que je souhaite insister ici
[7]. Il me
semble en effet tout à fait révélateur des préoccupations des atomistes de l’Antiquité qu’Épicure ne se contente pas de revenir à la source démocritéenne, comme
si la critique d’Aristote était trop évasive pour qu’il soit nécessaire d’y répondre.
Il cherche encore à résoudre la difficulté suivante : comment concevoir, en
l’absence de toute énergie providentielle et de toute causalité finale, que l’atome
soit autre chose qu’un composant et qu’il soit un véritable principe à la fois
matériel, moteur et organisateur ? Nous avons plusieurs indices, dans les textes
conservés d’Épicure, de la persistance de cette inquiétude et d’une volonté de
rendre compte dans toute sa complexité de la causalité atomique. Tout d’abord,
Épicure estime, comme le faisait déjà Démocrite, que le mouvement n’a pas à
être provoqué et qu’il n’y a pas lieu d’en rechercher la cause première, étant
donné que l’état actuel du Tout est éternel : « Le Tout a toujours été tel qu’il
est maintenant, et il sera toujours tel
[8]. » Épicure considère d’autre part que
l’atome est doté d’un poids propre qui entraîne un mouvement particulier vers
ce que nous appellerons le bas
[9], même s’il n’y a pas de bas et de haut absolus
dans l’univers illimité. Enfin, nous ne pouvons écarter radicalement la possibilité, présentée par Cicéron
[10], Aétius
[11] et Diogène D’Œnoanda
[12] comme une
certitude, qu’il ait lui-même formulé la théorie de la déviation ou déclinaison.
Si tel était le cas, cela signifierait qu’il attribue au mouvement des atomes une
propriété susceptible d’expliquer la genèse des corps et des mondes. Sans le
clinamen, précisera Lucrèce, jamais la nature n’aurait rien créé
[13]. D’autre part,
comme on le sait, les écrits conservés d’Épicure ne portent nulle trace explicite
de cette théorie. Ce dossier est donc particulièrement complexe et il serait hors
de propos de l’aborder ici de front.
Il y a néanmoins d’autres indices, tout aussi révélateurs, de ce souci de
raffinement dans la définition de la causalité atomique. C’est notamment le cas
au début de la partie proprement physique de la
Lettre à Hérodote. Au moment
de justifier la thèse de l’infinité des mondes, Épicure parle en effet des atomes
« à partir desquels peut naître un monde ou sous l’effet desquels un monde peut
être produit » (
ε᾽ξ ω῟ν α῍ν γεʹνοιτο κοʹσμοι η῍ υ῾ ϕ ᾽ ω῟ν α῍ν ποιηθειʹη, § 45). Ce
passage retient rarement l’attention des commentateurs, alors qu’il sollicite deux
prépositions dont le sens est en grec généralement distinct,
ε᾽κ et
υ῾ποʹ, pour
caractériser le rapport entre les atomes et les mondes qu’ils constituent. Il
convient donc de s’interroger sur le sens de ce dédoublement. L’hypothèse que
je voudrais défendre est la suivante : les atomes ont avec les mondes un rapport
qui n’est pas de pure composition. Ils ont aussi, comme le suggère la deuxième
partie du passage cité, une véritable fonction cosmogonique, c’est-à-dire une
fonction d’agent de la production des mondes. Si tel est bien le cas, il faut
s’entendre sur la nature de cette fonction et sur son origine : quelle(s) propriété(s) devons-nous attribuer aux atomes pour pouvoir dire qu’ils « produisent » effectivement les mondes et avec eux les composés ? On ne peut répondre
à cette question qu’en revenant aux débats qui la motivent, c’est-à-dire aux
insuffisances qu’Aristote avait dénoncées dans la physique de Démocrite
[14].
Épicure, en effet, prend acte de ces insuffisances, même s’il le fait le plus
souvent implicitement, et s’efforce sur la question cosmologique de se démarquer de son prédécesseur abdéritain. Il le fait de deux manières : en modifiant
le rapport conceptuel des atomes aux composés et en donnant une explication
différente du processus cosmogonique. Nous devrions donc parvenir, en analysant cette double démarcation, à une meilleure compréhension du paragraphe 45
de la
Lettre à Hérodote.
Le problème du statut des composés, c’est-à-dire des agrégats relativement
stables, ne peut se comprendre qu’en partant de Démocrite. Le fragment le plus
fameux de l’Abdéritain
[15] oppose à la véritable
phusis, constituée des atomes et
du vide, l’ensemble des autres choses, qui n’existent que « par convention » ou
« relativement à notre croyance » (
νοʹμωι). Les exemples donnés, le sucré et l’amer,
le froid et le chaud, ou la couleur, suggèrent qu’il s’agit essentiellement des
qualités sensibles. Toutefois, il est vraisemblable que cette exclusion hors du
domaine de la
phusis concerne également les corps composés. Ceux-ci devraient
donc figurer sous la catégorie du
nomos. C’est en particulier le cas dans un texte
de Plutarque, qui rapporte la critique anti-abdéritaine de l’épicurien Colotès :
Les propos de Démocrite la couleur est par convention, le sucré est par convention
et un composé est par convention <comme toutes les autres choses, mais existent en
réalité le vide> et les atomes sont une attaque contre les sens et quiconque s’en
remettrait à ce discours et le mettrait en pratique ne pourrait pas même se concevoir
lui-même comme <un homme> ou comme étant en vie [16].
Nous avons affaire, visiblement, à une variante du fragment canonique. Il
n’est pas impossible que la mention des composés soit un ajout de Colotès. Elle
peut dès lors passer pour une radicalisation proprement épicurienne, à des fins
polémiques, de la formule démocritéenne. Nous avons cependant d’autres éléments qui nous incitent à penser que, si la formule n’est pas authentique, elle
est néanmoins l’expression du réductionnisme assumé de Démocrite. Il y a en
effet d’autres variantes du fragment, qui prescrivent implicitement l’extension
de la catégorie du
nomos aux composés. Ainsi, Diogène Laërce introduit les
grands principes de la philosophie démocritéenne en ces termes : « Les principes
de la totalité des choses sont les atomes et le vide, et toutes les autres choses
sont simplement pensées
[17]. »
Diogène d’Œnoanda s’exprime à peu près de la même manière :
Mais Démocrite également s’est trompé d’une manière indigne de lui, en disant que
les atomes seuls existent véritablement dans les choses, et que tout le reste est par
convention. Selon ton raisonnement, en effet, Démocrite, non seulement il est impossible de découvrir le vrai, mais nous ne pouvons même pas vivre, ni nous garder du
feu, ni du meurtre [18]...
Les expressions « toutes les autres choses » et « tout le reste » contrastent avec
les autres versions du fragment, où seules les qualités sensibles sont opposées aux
atomes et au vide. Il ne s’agit probablement pas d’une dérivation tardive, car
certains témoignages d’Aristote conduisent à des conclusions équivalentes, et
cela dans des passages plus descriptifs que directement polémiques
[19]. Selon ces
textes, et conformément, semble-t-il, aux propos de Démocrite lui-même ou de
Démocrite et de Leucippe, il n’y a pas de génération de l’un à partir des multiples, si bien que la genèse d’un composé n’est pas la génération d’une nature réellement une. Il est dès lors tout à fait possible que Démocrite ait lui-même donné
plusieurs formulations de sa propre pensée dans différents ouvrages consacrés,
en totalité ou en partie, aux problèmes épistémologiques
[20].
Les atomes démocritéens sont donc les principes constitutifs des composés,
et les formes des premiers déterminent les propriétés des seconds, mais ces
derniers n’ont pas d’unité réelle. En ce sens, atomes et composés ne peuvent
appartenir, dans la physique de Démocrite, à la même catégorie ontologique.
La situation est tout à fait différente dans le corpus épicurien. La première
apparition d’atomos dans la Lettre à Hérodote est à cet égard exemplaire :
De plus [scholie : et cela il le dit également au premier livre de son De la nature,
dans les livres XIV et XV, et dans son Grand Abrégé], parmi les corps, les uns sont
des composés et les autres ceux dont les composés sont faits. Or ceux-ci sont insécables (α῎τομα) et immuables, si du moins l’on ne veut pas que tout se détruise dans
le non-être, mais que ce qui est ferme subsiste sous la dissolution des composés, ayant
une nature pleine et ne pouvant être dissous en aucune <partie> ni d’aucune manière.
De sorte que les principes insécables sont nécessairement les natures des corps [21].
Si on admet que la
Lettre à Hérodote suit une progression inférentielle
[22],
nous devons tenir pour significatif le fait que le concept d’atome intervienne
après que le concept de corps (
σω÷
μα) ait été posé. Cette priorité conceptuelle
se justifie d’abord par ses attendus épistémologiques, comme on le voit en
remontant de quelques lignes dans le texte :
Mais en outre [scholie : et cela il le dit dès le début de son Grand Abrégé et au
premier livre de son De la nature], le tout est <corps et vide> [23]. Que les corps soient,
en effet, la sensation elle-même le confirme en toutes circonstances, elle qu’il est
nécessaire de suivre pour reconnaître la réalité cachée à l’aide du raisonnement,
comme je l’ai déjà dit auparavant [24].
Nous procédons à une inférence à partir des corps perceptibles pour établir
l’existence des corps en général et, secondairement, des principes indivisibles
et invisibles qui assurent la pérennité de l’être. La subversion par rapport à
l’épistémologie démocritéenne est sur ce point radicale : chez Démocrite, le
caractère conventionnel – et, selon d’autres textes, trompeur – des qualités
sensibles interdit que nous partions de l’expérience sensible pour poser l’existence des atomes et du vide
[25]. Il faut donc comprendre que l’on parle ici de
« corps insécables », comme plus loin, au paragraphe 42, où Épicure emploie
l’expression
τα` α῎τομα τω῀ν σωμαʹτων και` μεσταʹ (« ceux des corps qui sont
insécables et pleins »). Plus fondamentalement, le premier texte cité montre que
les atomes constituent une classe d’un ensemble plus large, celui des corps, ce
qui justifie que les atomes soient désignés, non par un substantif, mais par
l’adjectif
atomos. Inversement, la classe des composés est, de plein droit, une
classe de corps, dont l’existence en tant que corps va de soi.
Il ne s’agit donc pas seulement d’un ordre de priorité conceptuel et épistémologique. La subversion de la doctrine démocritéenne est également ontologique : ce sont les corps en général, et pas seulement les atomes, qui existent
par soi, parce que ces derniers appartiennent à la même catégorie physique que
les composés. La relation est une relation de composition, inférée non seulement
de l’existence des corps, mais aussi de la dissolution des composés, en vertu
du principe d’ontologie générale que rappelle le paragraphe 39 : « Si, d’autre
part, ce qui disparaît se détruisait dans le non-être, toutes les choses se seraient
anéanties, n’ayant rien en quoi se décomposer. » L’ensemble des corps ne
contient donc pas simplement deux types de corps (composés et atomes), mais
deux niveaux de constitution des corps : les composés et « ceux dont les composés sont faits
[26] ». La catégorie fondamentale de la physique épicurienne est
celle de corps, avant d’être celle d’atome.
Par la suite, une fois établie l’existence de
corps insécables, le rapport pourra
être inversé, au moins dans l’ordre du discours. Nous lisons ainsi, au paragraphe
42, que « ceux des corps qui sont insécables et pleins, à partir desquels les
composés sont engendrés et auxquels aboutit aussi leur dissolution (
τα` α῎τομα
τω῀ν σωμαʹτων και` μεσταʹ, ε᾽ξ ω῟ν και` αι῾ συγκριʹσεις γιʹνονται και` ει᾽ς α῝ διαλυʹ-
ονται), sont impossibles à embrasser par l’esprit, du fait des différences de
formes ». Nous pouvons donc dire que les atomes sont causes des autres corps,
au sens où ils sont les éléments constitutifs des composés, sans que le mouvement régressif vers le niveau atomique aboutisse à la déréalisation de ces mêmes
composés. Il n’y a plus, dès lors, de coupure ontologique entre les atomes et
les composés, mais une simple distinction fonctionnelle à l’intérieur de l’ensemble des corps : certains corps sont causes des autres corps, au sens où ils
en sont les éléments
[27], mais le fait que les atomes soient causes ne leur confère
pas l’exclusivité en matière d’existence.
Ainsi, pour Épicure, le rapport de provenance et de composition impliqué
par l’expression ε᾽ξ ω῟ν ne signifie plus, comme chez Démocrite, une déperdition
ontologique, mais une continuité dynamique et structurelle. Les formes atomiques sont véritablement les principes, à la fois générateurs et structurants, des
composés et il n’y a pas de rupture ontologique.
Les désignations lucrétiennes de l’atome ne font que confirmer ce que nous
venons de voir. Les atomes, pour Lucrèce, ne sont pas seulement la « matière »
(
materies ou
materia), les « principes premiers des choses »
(primordia rerum),
les « corps premiers »
(corpora prima) ou les « principes »
(principia); ce sont
aussi les « semences des choses »
(semina rerum) ou leurs « principes géniteurs »
(genitalia rerum). Lucrèce, selon Pierre Boyancé, « a négligé de traduire
le mot relatif à la structure de l’atome isolé, le mot physique pour multiplier
les expressions qui se réfèrent à l’atome engagé dans la genèse des choses
[28] ».
Pourtant, David Sedley, dans le livre qu’il a récemment consacré à
Lucrèce
[29], invite à distinguer les positions respectives de Lucrèce et d’Épicure
à propos de la continuité des atomes aux corps. Il comprend l’usage lucrétien
de
semen/semina rerum comme l’indicateur d’une continuité proprement biologique entre les atomes, d’une part, et la régularité naturelle et les êtres
vivants, d’autre part, alors qu’Épicure partirait de la régularité naturelle observée pour poser les atomes. Nous avons déjà vu que l’argument fondé sur l’ordre
des vers de Lucrèce pouvait se discuter
[30]. Il faut ajouter qu’il y a chez Épicure
plusieurs occurrences de
sperma, que
semen semble traduire. Sedley estime
toutefois qu’il s’agit dans la plupart des cas de semences biologiques
[31]. C’est
incontestablement le cas en
Hdt. 74 et dans la scholie – mais, précisément, ce
n’est qu’une scholie – au paragraphe 66 : « La semence vient des corps dans
leur entier. » Il n’en va pas de même, à mon avis, aux paragraphes 38-39 : « Il
faut voir, tout d’abord, que rien ne vient de ce qui n’est pas, car alors toute
chose viendrait de tout, [39] sans qu’il soit en supplément besoin d’aucune
semence
[32]. » Selon Sedley, il s’agirait également d’une occurrence biologique,
et il traduit la dernière proposition par
« with no need for seeds ». Toutefois,
si on considère, comme Sedley l’a lui-même fait ailleurs
[33], que la
Lettre à
Hérodote suit un schéma inférentiel et progressif, on peut douter de la pertinence, dès le paragraphe 39, d’un argument fondé sur l’existence des semences.
En effet, l’argumentation fait appel, dans ce passage précis, à une logique de
l’être – sur ce point encore parménidienne – qui établit par elle-même la
pérennité de la totalité de ce qui est.
Par ailleurs,
προσδεοʹμενον signifie « avoir besoin en outre » ou « en plus »,
ce qui semble dans un premier temps donner un autre argument à l’interprétation
de Sedley. Est-il toutefois nécessaire de supposer qu’il est ici question de réalités
appartenant à un plan de composition supérieur au niveau atomique, comme les
semences biologiques ? Il y a en fait une alternative : Épicure peut très bien
vouloir dire qu’il est besoin, non pas seulement de n’importe quels atomes,
mais d’atomes supplémentaires, d’atomes de formes déterminées et appropriées
à la configuration de l’agrégat. Cette hypothèse trouve une justification sur le
plan cosmologique, dans la notion de « semences appropriées » qui apparaît
dans la
Lettre à Pythoclès, au paragraphe 89
[34]. Je reviendrai plus loin sur ce
texte. Je remarque en tout cas que c’est Lucrèce lui-même, et non la
Lettre à
Hérodote d’Épicure, qui part des semences biologiques pour établir que « tout
ne peut naître de tout
[35] ». D’autre part, dans un passage du
Contre Colotès
(1109 C) où il utilise plusieurs termes propres aux épicuriens, Plutarque évoque
le multiple « mélange des semences » (
αι῞ τε πολυμιξιʹαι τω÷
ν σπερμαʹτων) qui
sont présentes, selon les épicuriens, dans les saveurs, les odeurs et les couleurs,
et qui expliquent les différences de perception entre différents individus. Il ne
s’agit manifestement pas de semences au sens biologique du terme. Notons
enfin que plusieurs témoignages attribuent à Démocrite l’usage du terme
panspermia
[36] pour désigner l’inépuisable réserve, dans l’univers, d’atomes de toutes
formes. Simplicius dit ainsi, en évoquant les propos des Abdéritains : « C’est
d’eux <les éléments>, comme à partir de semences, que sont constitués tous
les corps composés ; c’est pourquoi ils leur donnent le nom de semence universelle, en tant qu’ils sont les semences de toutes choses
[37]. » On ne peut exclure
que le témoignage de Simplicius soit contaminé par les textes épicuriens – ce
qui d’ailleurs tendrait à confirmer mon interprétation –, mais il rend tout de
même très probable la présence de l’usage de la métaphore séminale chez
Démocrite. Celle-ci devait donc être familière à Épicure. Pour toutes ces raisons,
la continuité des atomes aux structures et propriétés des composés semble, sinon
expliquée, du moins suggérée par la métaphore séminale qu’utilise Épicure,
métaphore que Lucrèce va systématiser en lui donnant une véritable assise
conceptuelle. La fonction causale des atomes excède donc la seule fonction de
composition ou de constitution, la métaphore séminale suggérant également une
fonction de production ou d’engendrement.
Le problème, nous avons commencé de le voir, doit être également posé sur
le terrain cosmologique. Les paragraphes 89-90 de la
Lettre à Pythoclès, que
l’on tient généralement pour un texte antidémocritéen
[38], donnent en effet de
précieuses indications sur la fonction causale des atomes épicuriens. Nous y
rencontrons notamment, je l’ai dit, la notion de « semences appropriées », qui
est sans doute traduite par
semina certa chez Lucrèce
[39] : un monde peut naître
lorsque « certaines semences appropriées affluent (
ε᾽πιτηδειʹων τινω῀ν σπερμαʹτων ρ῾υεʹντων), venant d’un seul monde ou d’un intermonde, ou encore de
plusieurs [...] » (§ 89). Ces semences atomiques déterminées sont donc « appropriées », dans la mesure où elles conviennent pour former un monde. Il faut un
rapport de
convenance entre certains types d’atomes et les conditions déjà
présentes
[40]. Du même coup, cela signifie que la présence de telles ou telles
formes n’est pas indifférente : il faut une sélection initiale, et en ce sens une
limitation, inaugurale, des formes atomiques. Il y a déjà quelque chose avant le
premier moment cosmogonique
[41], mais cela ne suffit pas.
À l’inverse, les témoignages et fragments abdéritains privilégient le tourbillon, qui se constitue à partir d’un nombre illimité de formes atomiques. La
détermination par les formes et le rapprochement des semblables, que l’on
retrouvera chez Lucrèce
[42], interviennent dans un deuxième temps. Diogène
Laërce, dans sa relation de la cosmogonie abdéritaine, rapporte ainsi qu’« un
grand nombre de corps de toutes sortes de figures se transporte de l’Illimité
dans un grand vide
[43] » et il indique que la « membrane » cosmique renferme
« toutes sortes de corps
[44] ». Ce n’est qu’après la formation d’un tourbillon que
les semblables se rassemblent. Aétius insiste sur la « grande diversité de formes
et de grandeurs
[45] » due au grand nombre des corps présents dans le premier
rassemblement. Hippolyte parle plus allusivement de « beaucoup de corps
[46] »,
dont la sélection s’effectue dans un second temps, sous l’effet du rapprochement
des semblables. Simplicius, à son tour, cite Démocrite lorsqu’il définit le
premier moment cosmogonique abdéritain comme « un tourbillon de toutes
sortes de formes qui se sépare du tout
[47] ». Ces témoignages recoupent le
principe d’isonomie ou d’indifférence qui fonde ontologiquement, en dehors
même de l’explication du processus cosmogonique, toutes les différences de la
matière. Les Abdéritains n’expliquent donc pas la formation des mondes par
la présence initiale de formes atomiques déterminées, mais par leur nombre et
leurs différences de poids
[48] au sein du tourbillon. Ils ne nient pas que l’achèvement de la cosmogenèse suppose la présence de formes particulières, mais
ils semblent lui réserver, au mieux, le second rang. Épicure, pour sa part, estime
insuffisante l’invocation d’un tourbillon pour caractériser le premier moment
cosmogonique :
Il ne suffit pas en effet d’un agrégat ni d’un tourbillon dans un vide où, par nécessité
– selon une certaine opinion –, un monde peut naître et croître jusqu’à ce qu’il se
heurte à un autre, comme le prétend l’un de ceux que l’on qualifie de physiciens. En
effet, cela est en conflit avec les phénomènes [49].
Le tourbillon, l’une des figures abdéritaines de la Nécessité
[50], ne peut jouer
le rôle qui est celui des semences appropriées. En effet, si nous acceptions cette
explication « formellement » indifférente, nous devrions admettre, contrairement à ce que révèlent les phénomènes, des mondes totalement dissemblables
[51].
Dans la cosmogonie épicurienne, les atomes appropriés ne sont donc pas seulement des composants, mais aussi les agents premiers et spontanément organisateurs de la production du monde
[52].
Venons-en au paragraphe 45 de la
Lettre à Hérodote. Épicure vient de définir
les principes les plus généraux de la
phusiologia. Il aborde maintenant la cosmologie et il établit par non-infirmation l’infinité des mondes : aucun monde
ne saurait épuiser l’infinité des atomes si bien que, bien que nous ne puissions
faire l’expérience de l’infinité des mondes, rien ne l’empêche
[53] :
Mais, en outre, il y a des mondes illimités en nombre, les uns semblables au nôtre,
les autres dissemblables de lui. Les atomes étant illimités en nombre, comme cela
vient d’être démontré, ils se portent aussi aux lieux les plus éloignés. Il n’est pas
possible en effet que les atomes que l’on vient de décrire, à partir desquels peut naître
un monde ou sous l’effet desquels un monde peut être produit, s’épuisent en un seul
ou en un nombre limité de mondes, ni dans tous ceux qui sont semblables au nôtre,
ni dans tous ceux qui diffèrent de ces derniers. De sorte qu’il n’y a nul obstacle à
l’infinité des mondes [54].
Ce qui est ici remarquable, c’est que l’argument de l’infinité – des atomes et
du vide – a un corollaire étiologique, puisqu’il est question des atomes « à partir
desquels peut naître un monde ou sous l’effet desquels un monde peut être
produit ». Épicure semble donc éprouver le besoin de donner une précision sur la relation causale entre les atomes et les mondes, comme si la simple invocation
de l’infinité des premiers ne suffisait pas à expliquer celle des seconds. Il faut
donc analyser de près cette proposition et, en particulier, s’interroger sur la
signification du dédoublement qui la structure. Plusieurs commentateurs le passent sous silence; d’autres avouent à son propos leur embarras
[55]. Les traducteurs
divergent d’ailleurs sur le sens de
υ῾ποʹ et se répartissent globalement en deux
camps : ceux qui lui donnent un sens matériel et ceux qui lui donnent un sens
de relation d’agent. Appartiennent au premier camp : G. Arrighetti
[56] (« dai quali
ha origine o viene costituito un mondo »), M. Conche
[57] (« desquels pourrait
naître un monde, ou dont il pourrait être constitué »); au deuxième camp :
C. Bailey
[58] (« those atoms, which are of such nature that a world could be
created out of them or made by them »), R.D. Hicks
[59] (« the atoms out of which
a world might arise, or by which a world might be formed »), J. Bollack
et al.
[60]
(« les atomes, en effet, tels qu’ils sont, dont pourrait naître un monde, ou qui
pourraient le fabriquer »), J.-F. Balaudé
[61] (« les atomes, tels qu’on les décrit,
dont pourrait naître un monde, ou par lesquels il pourrait être produit »), A. Long
et D. Sedley
[62] (« les atomes qui ont la nature qu’il faut pour être les constituants
d’un monde, ou pour être responsables de sa création »). Indépendamment du
fait qu’il est intellectuellement plus satisfaisant de penser qu’Épicure ne s’est
pas simplement répété et paraphrasé lui-même
[63], il y a plusieurs raisons de
choisir le second camp.
En premier lieu, l’opposition
ε᾽κ/
υ῾ποʹ est renforcée par l’opposition
genesis
(
γεʹνοιτο)
/poièsis (
ποιηθειʹη). C’est là un indice fort de variation conceptuelle,
même si
poiein, dans la
Lettre à Hérodote elle-même, a un sens très variable
et ne renvoie pas nécessairement à une production au sens strict. D’autre part,
υ῾ποʹ construit avec le génitif a toujours, dans la
Lettre à Hérodote, un sens
d’agent et non le sens de « constitué de », « fait de ». D’autre part, Hans
Widmann, dans l’étude très attentive qu’il a consacrée à la syntaxe et au lexique
d’Épicure
[64], repère une seule occurrence du sens local de
υ῾ποʹ avec le génitif
[65].
Dans toutes les autres occurrences,
υ῾ποʹ désigne une cause ou l’effet que
transmet un agent. Or la première occurrence signalée dans ce dernier sens
est précisément la nôtre. Il est vrai que, comme le signale Widmann (p. 193),
ε᾽κ peut aussi avoir un sens causal, comme dans l’expression
ε᾽ξ α᾽ναʹγκης, mais
ce n’est pas, et de très loin, la majorité des cas. De plus, je ne nie pas que
ε᾽κ a dans notre texte un sens causal, mais il s’agit alors d’une causalité
matérielle
[66] : ce dont la chose est constituée. Enfin, lorsque Épicure reprend
la thématique cosmogonique, au paragraphe 73, il fait à nouveau usage des
deux prépositions : les mondes se sont détachés « à partir de rassemblements
particuliers » (
ε᾽κ συστρο ϕ ω῀ν ι᾽διʹων) et subissent la dissolution, « les uns sous
l’effet de tel type de corps, les autres sous l’effet de tel autre » (
τα` με`ν υ῾πο`
τω῀ν τοιω῀νδε, τα` δε` υ῾πο` τω῀ν τοιω῀νδε). Une fois encore, l’opposition met face
à face une relation de composition matérielle et une fonction d’agent, même
si, dans le cas présent, l’agent provoque un mouvement qui aboutit à la destruction du monde. Comment dès lors expliquer le choix d’Épicure, sinon par
la volonté d’attribuer aux atomes eux-mêmes une fonction qui, sans être nécessairement cosmogonique, est en tout cas irréductible à la seule fonction de
composant ?
Une telle fonction d’agent paraît pourtant de prime abord incompatible avec
la « cécité
[67] » des atomes et il n’y a, d’autre part, aucune finalité ni aucune
intention providentielle dans la réalisation des mondes. Les atomes, précise
Lucrèce, « n’ont point stipulé quels seraient leurs mouvements
[68] ». L’atome ne
saurait être caractérisé par une
puissance de production, car il n’admet précisément aucune potentialité, aucun programme, fût-il virtuel, des effets produits
par son propre mouvement. L’atome est totalement indifférent à l’existence ou
à la non-existence des mondes. Ainsi, J. Bollack
et al. choisissent de donner à
l’optatif une valeur irréelle, et à cette proposition une fonction d’hypothèse par
l’absurde
[69]. À vrai dire, rien n’oblige à cette complication. Nous pouvons très
bien comprendre cet optatif comme l’expression d’une potentialité réelle, ainsi
que le font Widmann
[70] et la très grande majorité des traducteurs : pour que
l’infinité des atomes donne naissance à un monde, il faut des conditions particulières, sans lesquelles les atomes n’ont pas de fonction cosmogonique.
L’atome, en tout cas, ne contient aucune potentialité, même si c’est bien lui, et
rien d’autre, qui explique le processus cosmogonique.
Dès lors, deux hypothèses se présentent. Tout d’abord, une hypothèse minimale : il faut non seulement que les atomes composent les mondes, mais aussi
qu’ils se meuvent. Ils ne devraient donc leur fonction d’agent qu’au mouvement
qui les transporte, comme peut le suggérer la proposition « ils se portent aussi
aux lieux les plus éloignés ». Toutefois, on ne voit pas pourquoi Épicure passerait cet intermédiaire sous silence. De plus, il insiste sur les atomes eux-mêmes, en parlant des « atomes que l’on vient de décrire » (αι῾ τοιαυ÷ταια῎τομοι).
D’où une seconde hypothèse : la fonction cosmogonique est la conséquence
immédiate et mécanique des caractéristiques des formes atomiques. Or un
monde ne peut être engendré par n’importe quelles formes. Nous sommes donc
reconduits vers les « semences appropriées » : la cosmogenèse exige une combinaison particulière, qui suppose elle-même le principe de sélection que la
Lettre à Pythoclès oppose à l’explication abdéritaine par le tourbillon et la
nécessité. Ce qui est véritablement cause, c’est un substrat atomique (ε᾽ξ ω῟ν)
illimité, mais ce substrat est également délimité par le principe de sélection
qu’implique la relation υ῾ ϕ ᾽ ω῟ν.
On voit du même coup pourquoi ε᾽ξ ω῟ν suffisait, au paragraphe 41, pour
expliquer la formation des composés : il s’agissait alors de montrer, par une
méthode régressive, que les composants sont insécables et immuables. Dans le
paragraphe 45, Épicure entend prouver l’infinité de mondes, et montrer ainsi
qu’il y a dans l’univers, non seulement une réserve inépuisable de composants,
mais aussi un pouvoir indéfiniment producteur. Le principe de sélection ne
borne pas l’infinité des atomes, mais discrimine en son sein. C’est en ce sens
qu’il la limite : les mondes sont infinis, même si, dans l’infinité des atomes,
tous ne prennent pas part à un processus cosmogonique. Nous devons donc
conclure à une double causalité de l’atome : une causalité de type « matériel »
et extensive – obtenue par l’addition des éléments qui composent les mondes
– et une causalité productive et compréhensive – obtenue par le jeu de l’infinité
des atomes, d’une part, et par celui de leur combinatoire, d’autre part. Le
dédoublement prépositionnel du paragraphe 45 vise très probablement à atténuer, voire à résoudre, le problème du rapport entre les atomes et les effets
cosmiques qui résultent de leurs mouvements et de leurs associations. Il remplit
en ce sens une fonction analogue au dispositif mis en place dans les paragraphes
précédents, et qui avait notamment pour objet d’expliquer l’homogénéité physique entre les composants et les composés. L’argument de la continuité étiologique vient renforcer la thèse de la continuité ontologique.
L’idée de combinatoire, à vrai dire, était déjà présente chez Leucippe et
Démocrite, comme le montre en particulier un témoignage de Simplicius :
ils promettaient, de manière rationnelle, les principes étant illimités, de rendre compte
de tous les accidents et de toutes les substances, à cause de quoi et comment quelque
chose est engendré (υ῾ ϕ ᾽ ου῟ τεʹ τι γιʹνεται και` πω÷ς). C’est pourquoi ils disent que c’est
seulement pour ceux qui posent les éléments comme illimités que tout se produit
conformément à la raison. Ils disent également que le nombre des figures qui se
trouvent dans les atomes est illimité parce que rien n’est plus ceci que cela. Telle est
en effet la cause qu’ils donnent de l’illimité [71].
Nous retrouvons donc sous la plume de Simplicius – mais peut-être déjà
sous celle de Théophraste, dont il reprend là un passage des
Opinions physiques, ou
Opinions des physiciens – l’usage efficient de
υ῾ποʹ avec le génitif.
Dans ce cas, cependant, c’est une isonomie beaucoup plus stricte qui prévaut :
parce que la combinatoire est illimitée, une infinité de mondes peuvent naître
et, une fois le tourbillon constitué, ils naissent effectivement. L’indifférence
des formes atomiques est alors déterminante. Épicure s’oppose à Démocrite
sur la nature même de cette infinité, refusant que les formes des atomes soient
illimitées en nombre, afin d’échapper à l’aporie d’atomes qui atteindraient
toutes tailles
[72]. Il n’est pas sûr que Démocrite ne puisse lui-même échapper à
cette aporie
[73], et Épicure ne rend sans doute pas justice à la subtilité et à la
complexité de la cosmogonie abdéritaine. Il amende en tout cas le principe
d’isonomie en limitant le nombre des grandeurs atomiques, mais aussi en
fondant la cosmogonie sur un principe de sélection initiale. Je ne crois pas que
l’incise du paragraphe 45 soit expressément tournée contre Démocrite. Elle
suggère néanmoins qu’il y a, dès la première étape de la formation d’un monde,
quelque chose de plus que la seule présence d’une infinité d’atomes de toutes
formes : il faut encore que ces formes soient déterminées pour que les atomes
soient effectivement déterminants.
L’interprétation cosmogonique de la fonction de υ῾ποʹ au paragraphe 45 de la
Lettre à Hérodote, nous l’avons vu, ne peut être qu’une hypothèse, faute de
confirmation textuelle directe. Si cette hypothèse apparaît trop aventureuse,
qu’on lui reconnaisse au moins le mérite d’attirer l’attention sur une chose :
la subtilité des termes dans lesquels Épicure décrit la causalité proprement
atomique.
[1]
Il emploie d’autres expressions, notamment
stoicheion,
idea et
rhusmos.
Atomos apparaît par
exemple chez SIMPLICIUS,
Commentaire sur la Physique, 36.1 [DK 67 A 14], où l’expression
τα`
α῎τομα, pour désigner les corps premiers, est présentée comme authentiquement abdéritaine.
[2]
Lettre à Pythoclès, 93,112;
De la nature, Incertus Liber, Pap. Herc. 1420,35.8.6; 11.17;
12.18 (Arrighetti). Ces derniers emplois ne peuvent être interprétés, étant donné l’état très lacunaire
des textes conservés.
[3]
Voir notamment l’article de Heinz WISMANN, « Réalité et matière dans l’atomisme démocritéen », dans F. ROMANO (éd.),
Democrito e l’atomismo antico, Atti del convegno internazionale,
Catane, 1979, « Siculorum Gymnasium », 33,1980, p. 61-74.
[4]
Étant entendu, par ailleurs, que le concept aristotélicien de matière ne renvoie pas nécessairement à une matière corporelle. La matière est, plus généralement, ce « de quoi » les choses sont
faites. On ne comprendrait pas, sans cela, qu’Aristote attribue dialectiquement au vide des atomistes
le statut de cause matérielle aux côtés des atomes – par exemple en
Métaphysique,
Α, 4,985b 4-10
– ou encore qu’il fasse du genre la matière de la définition, par exemple en Z, 12,1038a 6.
[5]
αι᾽διʹων pour
αι᾽τιων.
[6]
Métaphysique,
Α, 4,985b 19-20 [DK 67 A 6].
[7]
Je renvoie sur cette question à P.-M. MOREL,
Démocrite et la recherche des causes, Paris,
Klincksieck, coll. « Philosophies antiques », 1996.
[10]
CICÉRON,
De la nature des dieux, I, XXV, 69. Voir également I, XXVI, 73;
Du destin, X,
22-23;
Des fins..., I, VI, 19; I, 8,28; voir aussi PHILODÈME,
Des signes, 54.
[11]
AÉTIUS, I, 12,5,6 et I, 23,3,4.
[12]
DIOGÈNE D’ŒNOANDA, fgt 54, SMITH,
Diogenes of Oinoanda. The Epicurean Inscription,
Naples, 1993 [contient DK 68 A 50].
[13]
De rerum natura, II, 224.
[14]
David FURLEY, dans le travail très précis qu’il a consacré à la refondation épicurienne et aux
réponses d’Épicure aux critiques d’Aristote (
Two Studies in the Greek Atomists, Princeton, 1967),
n’a pas prêté d’attention particulière au paragraphe 45 de la
Lettre à Hérodote ni, d’une manière
générale, à la question cosmologique. Pour un bilan argumentatif et bibliographique sur la question
du rapport d’Épicure à Aristote, voir M. GIGANTE,
Kepos e Peripatos. Contributo alla storia
dell’aristotelismo antico, Naples, 1999, p. 33-50.
[15]
Voir notamment AÉTIUS, IV, 9,8 [DK 67 A 32]; DIOGÈNE LAËRCE,
Vies..., IX, 72 [DK 68
B 117]; GALIEN,
Des éléments selon Hippocrate, I, 2 [DK 68 A 49],
De l’expérience médicale,
XV, éd. Walzer-Frede [DK 68 B 125]; SEXTUS EMPIRICUS,
Contre les savants, VII, 135 [DK 68
B 9].
[16]
το` γα`ρ νοʹμωι χροιη`ν ει῏ναι και` νοʹμωι γλυκυ` και` νοʹμωι συʹγκρισιν <
και` τα` α῎λλα, ε᾽τεη῀ι δε`
το` κενο`ν και`>
τα`ς α᾽τοʹμους, α᾽ντειρημεʹνον ϕ ησιν υ῾πο` Δημοκριʹτου ται῀ς αι᾽σθηʹσεσι, και` το`ν
ε᾽μμεʹνοντα τωι῀ λοʹγωι τουʹτωι και` χρωʹμενον ου᾽δ᾽ α῍ν αυ῾το`ν ω῾ς <
α῎νθρωποʹς>
ε᾽στιν η῍ ζη῀ι διανοηθη῀ναι
(1110 E-F). Ce texte n’est pas repris dans les
Fragmente der Vorsokratiker. Il justifie pourtant le
texte du témoignage DK 68 A 57,
Contre Colotès, 1110 F. Je me fonde sur le texte établi par
l’édition Einarson-De Lacy, Cambridge-Londres, 1967. Les crochets encadrent les lacunes, que je
comble en me référant à cette édition.
[17]
α᾽ρχα`ς ει῏ναι τω῀ν ο῞λων α᾽τοʹμους και` κενοʹν, τα` δ᾽ α῎λλα παʹντα νενομιʹσθαι (
Vies..., IX, 44
[DK 68 A 1]).
[18]
ε᾽σ ϕ αʹλη δ᾽ α᾽ναξιʹως ε῾αυτου῀ και` Δημοʹκριτος, τα`ς α᾽τοʹμους μοʹνας κατ᾽ α᾽ληʹθειαν ει᾽πω`ν
υ῾παʹρχειν ε᾽ν τοι῀ς ου῏σι, τα` δε` λοιπα νομιστει` α῞παντα. κατα` γα`ρ το`ν σο`ν λοʹγον, ω῏ Δημοʹκριτε,
ου᾽χ ο῞πως το` α᾽ληθε`ς ευ῾ρει῀ν, α᾽λλ᾽ ου᾽δε` ζη῀ν δυνησοʹμεθα, μηʹτε το` πυ῀ρ ϕ υλαττοʹμενοι μη`τε τη`ν
σ ϕ αγη`ν... (DIOGÈNE D’ŒNOANDA, fgt 7 II 2 - 7 II 14, SMITH ).
[19]
Du ciel, III, 4,303a 4 s
. [DK 67 A 15] ; chez SIMPLICIUS
Commentaire sur le Traité du ciel
d’Aristote, 294.33 [DK 68 A 37].
[20]
Sextus Empiricus, dans le long passage qu’il consacre à la théorie démocritéenne de la
connaissance (
Contre les savants, VII, 135-139 [DK 68 B 6-11]), se réfère au moins à trois traités
différents, puisqu’il mentionne les
Confirmations (§ 136), le
Sur les formes (§ 137) et les
Canons
(§ 138).
[21]
Και` μη`ν και` τω῀ν (
του῀το και` ε᾽ν τη῀ι πρωʹτηι Περι` ϕ υʹσεως και` τη῀ι ιδ και` ιε και` τη῀ι Μεγαʹληι
ε᾽πιτομη῀ι)
σωμαʹτων τα` μεʹν ε᾽στι συγκριʹσεις, τα` δ᾽ ε᾽ξ ω῟ν αι῾ συγκριʹσεις πεποιʹηνται· ταυ῀τα δεʹ
ε᾽στιν α῎τομα και` α᾽μεταʹβλητα, ει῎περ μη` μεʹλλει παʹντα ει᾽ς το` μη` ο῍ν ϕ θαρηʹσεσθαι, α᾽λλ᾽ ι᾽σχυʹοντα
υ῾πομενει῀ν ε᾽ν ται῀ς διαλυʹσεσι τω῀ν συγκριʹσεων πληʹρη τη`ν ϕ υʹσιν ο῎ντα και` ου᾽κ ε῎χοντα ο῞πηι η῍
ο῞πως διαλυθηʹσεται. ω῞στε ταʹς α᾽ρχα`ς α᾽τοʹμους α᾽ναγκαι÷
ον ει῏ναι σωμαʹτων ϕυʹσεις. (
Hdt. 40-41).
Les références aux livres XIV et XV du
Peri phuseôs ne nous sont pas d’une grande utilité, les
fragments subsistants n’apportant pas grand-chose de plus sur ce point précis. Voir les éditions du
livre XIV par Giuliana LEONE, « Epicuro, Della Natura, Libro XIV »,
Cronache Ercolanesi, 14-1984,
p. 17-107 et du livre XV par Claire MILLOT, « Épicure, De la Nature, Livre XV »,
Cronache
Ercolanesi, 7-1977, p. 9-39.
[22]
Comme l’a notamment montré D. SEDLEY, « The inferential foundations of epicurean ethics »,
dans G. GIANNANTONI, M. GIGANTE,
Epicureismo Greco e romano, Atti del congresso internazionale,
Naples, 19-26 maggio 1993, Naples, 1996, p. 313-339; voir en particulier p. 313-316.
[25]
Pour éviter de reprendre ici cette question complexe, je renvoie à P.-M. MOREL, « Démocrite.
Connaissance et apories »,
Revue philosophique de la France et de l’étranger, n
o 2/1998, p. 145-163.
[26]
τα` δ᾽ ε᾽ξ ω῟ν αι῾ συγκριʹσεις πεποιʹηνται (§ 41). Chez Lucrèce (I, 483-484), l’ensemble des
corpora comprend les
primordia rerum et les
concilia :
corpora sunt porro partim primordia rerum
/ partim concilio quae constant principiorum. L’expression
primordia rerum signale clairement que
les atomes ne sont pas seulement des corps parmi d’autres, mais les principes premiers de tous les
corps. D. SEDLEY (
Lucretius and the Transformation of Greek Wisdom, Cambridge UP, 1998, p. 197)
estime que la structure des deux vers de Lucrèce révèle une stratégie différente de celle d’Épicure
en
Hdt. 41 : Lucrèce part des atomes, reprenant les acquis des vers précédents, et inverserait ainsi
la méthode d’Épicure qui consiste à passer de la thèse non controversée de l’existence des corps à
la thèse controversée de celle des atomes. En fait, Lucrèce reprend le même schème argumentatif
qu’Épicure aux vers 584-598, arguant de la constance des espèces pour établir l’existence d’un
« corps de matière immuable », et il a déjà indiqué, dès les vers 422-423, que la sensation atteste
l’existence
per se des corps en général.
[27]
Comme rapporte SEXTUS EMPIRICUS,
Contre les savants, IX, 212 : « Les corps <sont causes>
des corps, au sens où les éléments sont causes des composés » (<
αι῎τια τυγχαʹνειν>
σωʹματα με`ν
σωμαʹτων ω῾ς τα` στοιχει÷
α τω÷
ν συγκριμαʹτων).
[28]
Lucrèce et l’épicurisme, Paris, 1963, p. 111.
[29]
Lucretius and the Transformation of Greek Wisdom, p. 193-198.
[30]
Voir ci-dessus, n. 26.
[31]
Ibid., p. 193, n. 6.
[32]
πρω῀τον με`ν ο῞τι ου᾽δε`ν γιʹνεται ε᾽κ του῀ μη` ο῎ντος. πα῀ν γα`ρ ε᾽κ παντο`ς ε᾽γιʹνετ᾽ α῍ν σπερμαʹτων
γε ου᾽θε`ν προσδεοʹμενον.
[33]
Voir « The inferential foundations... »,
op. cit.
[34]
SEDLEY n’est pas certain qu’il s’agisse dans ce texte des atomes.
Semen est en tout cas utilisé
par Lucrèce dans l’explication du processus cosmogonique, en un sens non biologique, en V, 456.
[35]
I, 159-173 ; texte cité par D. SEDLEY,
Lucretius..., p. 194.
[36]
Voir ARISTOTE,
Physique, III, 4,203a 21;
Traité du ciel, III, 4,303a 16 [DK 67 A 15] ;
Traité de l’âme, I, 2,404a 4 [DK 67 A 28].
[37]
ε᾽ξ ω῟ν ω῾ς σπερμαʹτων τα` συʹνθετα παʹντα συνιʹστασθαι σωʹματα. Διο` και` πανσπερμιʹαν αυ᾽τα`
προσαγορευʹει ω῾ς παʹντων σπεʹρματα (
Commentaire sur le Traité de l’âme, 26.2-4 [texte absent de
DK]).
[38]
Voir notamment les remarques de G. ARRIGHETTI,
Epicuro,
Opere, Turin, 1973
2, p. 525.
[39]
Par exemple : I, 169; 189.
[40]
L’intervention des atomes appropriés accompagne en effet, dans le texte du paragraphe 89,
une correction de la cosmogonie abdéritaine : le premier moment s’accomplit « dans un lieu en
grande partie vide et non dans un vaste lieu pur et vide, comme certains le disent ».
[41]
Un état de désordre ou de « discorde »
(discordia), selon Lucrèce en V, 437.
[43]
ε᾽κ τη῀ς α᾽πειʹρου πολλα` σωʹματα παντοι῀α τοι῀ς σχηʹμασιν ει᾽ς μεʹγα κενοʹν (IX, 31 [DK 67
A 1]).
[44]
παντοι῀α σωʹματα (IX, 32 [DK 67 A 1]).
[45]
I, 4,1 [DK 67 A 24].
[46]
Réfutation de toutes les hérésies, I, 12 [DK 67 A 10].
[47]
δι῀νον α᾽πο` του῀ παντο`ς α᾽ποκριθη῀ναι παντοιʹων ι᾽δεω῀ν (
Commentaire sur la Physique d’Aristote, 327.24 [DK 68 A 67 et B 167]).
[48]
Voir notamment DIOGÈNE LAËRCE, IX, 31 [DK 67 A 1].
[50]
Voir sur ce point
P.-M. MOREL, Atome et nécessité. Démocrite, Épicure, Lucrèce, Paris, 2000,
p. 16-31.
[51]
Hdt. 74 précise que les mondes ne sauraient avoir toutes formes. Selon HIPPOLYTE,
Réfutation
de toutes les hérésies , I, 13 [DK 68 A 40], Démocrite estimait, quant à lui, que certains mondes
sont privés d’animaux, de plantes et d’humidité, ou de soleil et de lune.
[52]
On notera en
Pyth. 89 la présence de
poiein, dont le sujet est, soit les semences appropriées
(
ποιουʹντων), soit les premiers soubassements qui en permettent la réception (
ποιει÷
σθαι).
[53]
Voir LUCRÈCE, II, 1044-1066.
[54]
᾽Αλλα` μη`ν και` κοʹσμοι α῎πειροιʹ ει᾽σιν, οι῞ θ᾽ ο῞μοιοι τουʹτω και` α᾽νοʹμοιοι. αι῞ τε γα`ρ α῎τομοι
α῎πειροι ου῏σαι, ω῾ς α῎ρτι α᾽πεδειʹχθη, ϕ εʹρονται και` πορρωταʹτω. ου᾽ γα`ρ κατανηʹλωνται αι῾ τοιαυ῀ται
α῎τομοι, ε᾽ξ ω῟ν α῍ν γεʹνοιτο κοʹσμοι η῍ υ῾ ϕ ᾽ ω῟ν α῍ν ποιηθειʹη, ου῎τ᾽ ει᾽ς ε῞να ου῎τ᾽ ει᾽ς πεπερασμεʹνους,
ου῎θ᾽ ο῞σοι τοιου῀τοι ου῎θ᾽ ο῞σοι διαʹ ϕ οροι τουʹτοις. ω῞στε ου᾽δε`ν το` ε᾽μποδοστατη῀σοʹν ε᾽στι προ`ς τη`ν
α᾽πειριʹαν τω῀ν κοʹσμων.
[55]
C’est par exemple le cas de C. BAILEY,
Epicurus. The Extant Remains, Oxford, Clarendon
Press, 1926, p. 188 : «
It is difficult to see the difference between the two clauses. Perhaps ε᾽ξ ω῟ν
α῍ν γεʹνοιτο refers rather to the original creation of the world,
υ῾ ϕ ᾽ ω῟ν α῍ν ποιηθειʹη to its maintenance. » En réalité, cette hypothèse ne trouve aucun appui dans ce passage.
[57]
Épicure, Lettres et maximes, Villers-sur-Mer, 1977; Paris, 1987.
[59]
Diogenes Laertius, Lives of eminent Philosophers, Harvard-Londres, The Loeb Classical
Library, 1925.
[60]
J. BOLLACK, M. BOLLACK, H. WISMANN,
La Lettre d’Épicure, Paris, Éd. de Minuit, 1971.
[61]
Épicure. Lettres, maximes, sentences, Paris, Le Livre de poche, 1994.
[62]
A. LONG et D. SEDLEY,
Les Philosophes hellénistiques, trad. fr. par J. Brunschwig et P. Pellegrin, Paris, GF-Flammarion, 2001 (1987 pour l’édition anglaise), 13 A.
[63]
La disjonction ne me paraît pas distributive, mais plutôt explicative, car les mondes sont
à
la fois composés et produits par certains atomes. Il ne s’agit donc pas d’une alternative, mais de
deux manières complémentaires de caractériser le rapport entre les atomes et les mondes.
[64]
Beiträge zur Syntax Epikurs,
Tübinger Beiträge zur Altertumswissenschaft, XXIV. Heft,
Stuttgart-Berlin, 1935, p. 209-210.
[65]
Maxime capitale XIII : « sous la terre » (
υ῾πο` γη÷
ς).
[66]
Comme le confirme le classement de notre occurrence par WIDMANN (
op. cit., p. 193).
[67]
Lucrèce précise à plusieurs reprises que l’atome est
caecus, à la fois aveugle et obscur.
[69]
« L’hypothèse d’une intervention démiurgique, suggérée par le verbe [...] et la préposition
υ῾ποʹ, vient renforcer la démonstration : aucun plan ne ferait entrer le nombre illimité dans un nombre
limité de mondes » (
op. cit., p. 185).
[71]
Commentaire sur la Physique d’Aristote, 28.22-27 [contenu dans DK 68 A 38].
[72]
Hdt. 42-43,55-56.
[73]
Voir notamment, sur ce point, D. O’BRIEN, « La taille et la forme des atomes dans les
systèmes de Démocrite et d’Épicure (“préjugé” et “présupposé” en histoire de la philosophie) »,
Revue philosophique de la France et de l’étranger, n
o 2/1982, p. 187-203.