2003
Revue de Métaphysique et de Morale
À quelles conditions peut-on parler de « matière » dans le Timée de Platon ?
Luc Brisson
Directeur de recherches au CNRS
Dans le Timée, l’hypothèse de la khóra, qu’il faut se garder d’identifier
avec la húle aristotélicienne, permet de rendre compte du fait que les choses sensibles
sont radicalement différentes de leur modèle intelligible. Or, la constitution mathématique des éléments à partir de la khóra mène à la contradiction suivante : dans l’univers
platonicien, il faut tenir compte à la fois du continu qui doit caractériser la khóra, et
du discontinu qu’instaurent inéluctablement les polyèdres réguliers auxquels sont associés les éléments. La physique platonicienne n’est donc ni un atomisme, comme celui
proposé par Leucippe et Démocrite, ni une physique du continu, comme celle admise
par Parménide et Zénon.
In the Timaeus, the hypothesis of khóra, which we must refrain from
identifying with Aristotelian húle, enables us to account for the fact that sensible things
are radically different from their intelligible model. Yet the mathematical constitution of
the elements from khóra leads to the following contradiction : in the Platonic universe,
we must take into account both the continuity that must characterize khóra and the
discontinuity inevitably introduced by the regular polyhedra with which the elements are
associated. Platonic physics is thus neither an atomism, like that proposed by Leucippus
and Democritus, nor a physics of continuity, like that held by Parmenides and Zeno.
Vouloir parler de « matière » dans le
Timée de Platon, c’est se heurter à deux
difficultés majeures : le terme « matière » est un terme d’origine latine
materia,
dont la racine est différente du terme grec
húle
[1] qu’il est censé traduire; de
plus, le terme grec
húle, qui désigne en son sens propre le bois de construction
et, par extension, le matériau dont se sert l’artisan, ne se trouve doté de son
sens philosophique que par Aristote. Chez Platon, où
húle n’est utilisé que dans
son sens propre, c’est
khóra qui sert à désigner la notion qui, dans le
Timée (le
seul dialogue où elle apparaît en un sens philosophique), tient un rôle similaire,
mais non identique, à celui que tiendra la notion désignée par
húle chez Aristote.
Pour Aristote, la notion désignée par
húle permet d’apporter une solution au
problème du mouvement, alors que chez Platon, la notion désignée par
khóra
répond au problème que pose la participation du sensible à l’intelligible. À ces
deux premières difficultés vient s’en ajouter une autre : la
khóra est à la fois
« ce en quoi » apparaissent les choses sensibles et « ce de quoi » elles sont
faites.
L’HYPOTHÈSE DES FORMES INTELLIGIBLES
Dans l’histoire de la philosophie, Platon est connu comme celui qui a proposé
l’hypothèse de l’existence de réalités intelligibles, à la fois distinctes des choses
sensibles et en rapport avec elles. Cette hypothèse, Platon l’a faite pour expliquer
comment ce monde, où tout ne cesse de changer, présente pourtant assez de
permanence et de stabilité pour que l’homme puisse le connaître, y agir et en
parler. Convaincu que cette stabilité et cette permanence ne pouvaient dériver
du sensible, Platon posa donc qu’il devait exister une réalité d’une autre sorte
qui réponde à ces exigences, et qui explique pourquoi, dans tout ce changement,
il est quelque chose qui ne change pas.
Il ne fait aucun doute en effet que l’hypothèse de l’existence de Formes
distinctes des choses sensibles est bien admise dans le Timée. Elle fait même
l’objet d’une preuve qui s’appuie sur la distinction intellect/opinion (Timée
51d3-e6). Si on est forcé de reconnaître en l’être humain deux facultés cognitives
distinctes, il faut bien admettre l’existence de leurs objets respectifs qui doivent
appartenir à des niveaux de réalités distincts : le sensible et l’intelligible.
Même séparé de lui, l’intelligible joue un rôle essentiel en ce monde sensible.
En l’homme, il assure la rectitude des noms, la validité des propositions, la
justification du discours, la justesse de la conduite, et un mode de vie acceptable.
Par suite, l’hypothèse de l’existence des formes intelligibles oriente l’action de
l’homme et l’organisation de la cité, comme on le constate dans la République,
et se situe même, selon le Timée, au principe de l’univers. Mais alors, de quelle
façon les formes intelligibles interviennent-elles dans le sensible ? La question
est cruciale, car elle revient à s’interroger sur les types de causalité exercés par
l’intelligible sur le sensible.
On ne peut aborder la question de la participation des choses sensibles aux
formes intelligibles sans admettre les cinq prémisses suivantes, que l’on peut
discerner dans un passage bien connu du Phédon (100c9-d9) : 1) formes intelligibles et choses sensibles ne se situent pas au même plan de réalité, elles sont
séparées ; 2) les choses sensibles doivent pourtant entretenir une relation avec
les formes intelligibles ; 3) cette relation est assimilée à une imitation, car le
sensible entretient avec l’intelligible le rapport de copie à modèle; 4) dans le
cadre de la métaphore de l’imitation, l’intelligible tient le rôle de cause et le
sensible celui d’effet; 5) par suite, la relation entre sensible et intelligible n’est
pas une relation symétrique, le sensible dépendant pour son existence et pour
sa structure de l’intelligible qui, lui, est en soi. C’est la première prémisse qui
donne tout son sens aux autres. En effet, si le sensible se trouvait au même
niveau que l’intelligible, on serait confronté à un problème de ce type : la
représentation d’une main serait elle-même une main, ce qui est absurde.
L’HYPOTHÈSE DE LA « KHÓRA »
C’est en vertu de leur statut de modèles que les formes intelligibles rendent
compte de la ressemblance que présentent les choses sensibles par rapport à
elles. Mais la notion de ressemblance est à double face; elle implique à la fois
identité et différence. Aussi faut-il expliquer comment les choses sensibles
diffèrent des formes intelligibles, et donc pourquoi en définitive elles sont
multiples, et distinctes les unes des autres. D’où la nécessité de faire l’hypothèse
d’un « milieu spatial » qui ait rang de principe comme les formes intelligibles
et où elles apparaissent comme multiples et distinctes, et d’où elles disparaissent.
Une image, en effet, du moment que ne lui appartient pas cela même dont elle est
l’image, et qu’elle est le fantôme toujours fugitif de quelque chose d’autre, ne peut
pour ces raisons que venir à l’être en quelque chose d’autre et acquérir ainsi une
existence quelconque, sous peine de n’être rien du tout. Pour ce qui existe réellement
en revanche, nous avons le secours de ce raisonnement que l’exactitude rend vrai :
en effet, tant que de deux choses l’une est ceci et l’autre cela, l’une ne peut jamais
venir à l’être en l’autre, puisqu’une chose ne peut être en même temps deux choses.
[Timée 52c2-d1.]
Même si tous deux sont des principes, les formes intelligibles et la khóra
diffèrent radicalement. Les formes intelligibles qui ont en elles-mêmes leur être
ne peuvent, pour cette raison même, se trouver dans la khóra qui ne peut rien
leur apporter. À l’inverse, c’est cette situation dans la khóra qui donne aux
choses sensibles le peu de réalité qu’elles ont; elles y existent en tant qu’images
distinctes et donc multiples tant et aussi longtemps qu’elles se trouvent quelque
part dans la khóra. La khóra donne donc son mode d’existence à la chose
sensible, en lui fournissant un lieu où elle apparaît et d’où elle disparaît ; ainsi
située en un lieu, une chose sensible est toujours distincte de toutes les autres,
y compris de celles qui participent à la même forme, et ressortit au domaine de
la pluralité. Ne se trouver en aucun lieu à aucun moment reviendrait en fait,
pour une chose sensible, à ne pas être, comme on peut le constater dans les
hypothèses négatives de la seconde partie du Parménide.
On comprend dès lors que ce ne sont pas les formes intelligibles, mais les
choses sensibles qui entrent dans la khóra et qui en sortent (Timée 50c4-6). Il
faut se méfier de la métaphore du miroir qui, dans le Timée, ne se trouve pas
associée à la khóra. Dans la khóra, il n’y a que des polyèdres (tétraèdres,
octaèdres, icosaèdres et cubes) qui s’assemblent et se séparent. Les choses
sensibles, qui toutes ne sont constituées que des quatre éléments (feu, air, eau
et terre) associés à ces quatre polyèdres, sont, en dernière analyse, des conglomérats de polyèdres réguliers qui dans ce flux incessant présentent une certaine
permanence d’assez longue durée pour être identifiés et nommés. D’où cette
formule de Timée : « Eh bien, il vaut mieux ne pas en parler comme de réalités
particulières, et qualifier ainsi le “ce qui est tel ou tel” qui se retrouve toujours
semblable dans absolument tous les cas et dans chacun d’eux en particulier ;
d’appeler feu ce qui reste tel à travers tout, et ainsi de suite avec tout ce qui
devient » (Timée 49e). Les choses sensibles ne sont donc que des images dont
la structure se laisse décrire en termes strictement mathématiques et qui n’ont
en soi aucune consistance.
Dans le Timée, Platon distingue donc non plus deux, mais trois genres, car,
en plus des formes intelligibles et des choses sensibles, il évoque l’existence
de la khóra, en quoi se trouvent les choses sensibles et à partir de quoi elles
sont constituées.
Puisqu’il en est ainsi, il faut convenir qu’il y a une première espèce : la forme
intelligible qui reste la même, qui est inengendrée et indestructible, qui ne reçoit pas
en elle-même autre chose venant d’ailleurs et qui elle-même n’entre en aucune autre
chose où que ce soit, qui est invisible et ne peut être perçue par les sens ; voilà ce
qui a été attribué comme objet de contemplation à l’intellection. Il y a une seconde
espèce qui porte le même nom que la première et qui lui ressemble, qui est perceptible
par les sens, qui est engendrée, qui est toujours en mouvement, qui vient à l’être en
un lieu quelconque pour en disparaître ensuite, et qu’appréhende l’opinion jointe à la
sensation. Par ailleurs, il y a une troisième espèce, celle du genre [...] qui est toujours,
celui de la khóra qui est éternel, qui n’admet pas la destruction, qui fournit un
emplacement à tout ce qui naît, une réalité qu’on ne peut saisir qu’au terme d’un
raisonnement bâtard qui ne s’appuie par sur la sensation ; c’est à peine si on peut y
croire. Dès là que vers lui nous dirigeons notre attention, nous rêvons les yeux ouverts
et nous déclarons, je suppose, qu’il faut bien que tout ce qui est se trouve en un lieu
et occupe une place, et qu’il n’y a rien qui ne se trouve ou sur terre, ou quelque part
dans le ciel. Toutes ces choses-là et d’autres qui sont leurs sÅ“urs et qui touchent aussi
à ce qui appartient non pas au monde du rêve, mais à celui de la réalité, l’illusion
dans laquelle nous maintient le rêve ne nous permet pas d’en parler, comme si nous
étions éveillés, en faisant les distinctions qu’imposent la vérité. [Timée 51e 6-52c1.]
De là, il ressort que la khóra, qui diffère radicalement des formes intelligibles,
a pour fonction de recevoir ces images des formes intelligibles que sont les
choses sensibles, en leur donnant une certaine réalité par son antériorité et par
sa stabilité. Cette façon de voir explique que Timée puisse dire de la khóra, qui
est un principe et qui possède donc l’existence en soi, qu’« il participe de
l’intelligible d’une façon particulière déconcertante »; une telle phrase signifie,
me semble-t-il, non pas qu’il y a une forme intelligible de la khóra, mais que
la khóra présente plusieurs traits qui caractérisent l’intelligible : c’est un principe, il est immuable, il n’est pas perceptible par les sens, etc.
Comment se caractérise ce troisième genre ? Voilà la question à laquelle
s’emploient à répondre les passages suivants du Timée.
CE EN QUOI SE TROUVENT LES CHOSES SENSIBLES
Ce troisième genre est d’abord présenté comme le réceptacle du devenir :
Pour le moment donc, il faut se mettre dans la tête qu’il y a trois genres de choses :
ce qui devient, ce en quoi devient ce qui devient, et ce à la ressemblance de quoi naît
ce qui devient. Et tout naturellement il convient de comparer le réceptacle à une mère,
le modèle au père et la nature qui tient le milieu entre les deux au rejeton, et de
comprendre que si une empreinte doit être diverse et présenter à l’Å“il tous les aspects
de cette diversité, cela même en quoi vient se déposer l’empreinte en question ne
saurait être convenablement disposé que si elle est absolument dépourvue de la configuration de toutes les espèces de choses qu’elle est susceptible de recevoir. Si en effet
le réceptacle présentait une ressemblance avec n’importe laquelle des choses qui
entrent en lui, chaque fois que des choses dotées d’une nature contraire ou radicalement hétérogène à celle-là se présenteraient, le réceptacle en prendrait mal la ressemblance. Voilà pourquoi il faut que reste distinct de toutes les espèces de choses
sensibles ce qui doit recevoir en lui tous les genres de choses sensibles. [Timée 50c-e.]
Le passage qui vient d’être cité évoque les trois genres d’entités déjà mentionnés : les choses sensibles qui deviennent et qui sont des images susceptibles
de génération et de corruption, les modèles dont les choses sensibles sont les
images, et ce en quoi se trouvent ces choses sensibles. Dans un premier temps,
ces trois entités sont associées aux trois comparants : mère, père, et rejeton. Le
rejeton, qui correspond à la chose sensible, se trouve en outre assimilé à une
empreinte en relief restant ainsi dans le registre de l’image. Par ailleurs, la
comparaison du troisième genre avec une mère introduit une idée nouvelle, car
elle fait intervenir les deux idées suivantes : celle de réceptacle, ou d’emplacement d’une part, puisque le ventre de la mère abrite le fÅ“tus, celle de substance
constitutive d’autre part, puisque la mère nourrit le fÅ“tus.
CE DE QUOI SONT CONSTITUÉES LES CHOSES SENSIBLES
Le passage qui vient d’être cité et commenté se poursuit en cet autre qui
évoque les comparaisons suivantes :
Par exemple, pour fabriquer tous les onguents parfumés artificiellement, on commence, une fois qu’on a cette matière première, par rendre le plus inodores possible
les liquides qui doivent recevoir les parfums. De même tous ceux qui, en quelque
substance molle, s’appliquent à modeler des figures, ne laissent subsister la trace
d’absolument aucune figure, et s’arrangent par aplanir cette substance molle et par la
rendre la plus lisse possible. Cela dit, il en va de même pour l’entité qui doit, sur
toute son étendue, recevoir maintes fois et dans de bonnes conditions les représentations de tous les êtres éternels ; il convient qu’elle reste par nature distincte de toute
forme. Voilà bien pourquoi nous disons que la mère et le réceptacle de tout ce qui
est venu à l’être, de ce qui est visible ou du moins perceptible par un sens, n’est ni
terre, ni air, ni feu, ni eau, ni rien de tout ce qui vient de ces éléments et de tout ce
dont ils dérivent. Mais si nous disons qu’il s’agit d’une espèce dépourvue de forme,
qui ne peut être perçue par la vue, reçoit tout, participe de l’intelligible d’une façon
particulièrement problématique et se laisse difficilement saisir, nous ne mentirons
point. Et dans la mesure où tout ce qui vient d’être dit permet d’approcher sa nature,
voici de quelle manière on pourrait en parler correctement. [Timée 50e-51a.]
Le troisième genre que Platon tente ainsi de définir ne représente pas seulement l’emplacement dans lequel apparaissent les choses sensibles et dont elles
disparaissent ; elle joue aussi à leur égard le rôle de support, de « matière
première », au sens où on utilise aujourd’hui ce terme dans l’artisanat, dans
l’industrie, c’est-à-dire cette substance brute dont est fait tout objet.
L’axiome sur lequel se fonde tout ce développement est que l’être équivaut
à la permanence et à la stabilité; et il a pour corollaire que le devenir, qui
récuse toute permanence, toute stabilité, ne peut « être » au sens strict du terme.
De cet axiome découlent les conséquences suivantes. 1) Les formes intelligibles
qui ne changent pas « sont » et trouvent en elles-mêmes leur être; voilà pourquoi
elles ne peuvent se trouver en rien d’autre. 2) Les choses sensibles qui ne cessent
de changer tiennent leur être non des formes intelligibles dont elles ne sont que
les images, mais de l’entité où elles apparaissent et dont elles disparaissent et
qui, elle, présente stabilité et permanence. 3) Cette entité peut être dite « être »
en raison de sa stabilité et de sa permanence, même si à la différence des formes
intelligibles elle se trouve dépourvue de toute caractéristique.
Qu’elle soit considérée sous son aspect spatial ou sous son aspect constitutif,
cette troisième entité doit être absolument dépourvue de toute caractéristique,
dès qu’elle doit admettre en elle-même absolument toutes les caractéristiques.
Plus généralement, la khóra, qui, on l’a vu, doit être distinguée des formes
intelligibles, doit aussi et avant tout l’être de toutes les espèces de choses
sensibles qui y apparaissent et qui en disparaissent. De ce fait, cette entité n’est
pas sensible, sans pour autant être intelligible. Par suite, on ne peut ni s’y
rapporter en pensée ni en parler, à tout le moins directement. On comprend que
Platon établisse la nécessité de l’hypothèse de son existence par le moyen d’un
raisonnement « bâtard » et qu’il use à son égard de plusieurs images et plusieurs
métaphores. Cela dit, l’indétermination absolue de cette troisième entité ne laisse
pas de poser problème ; si en effet la khóra dont se compose l’univers est
totalement indéterminée, il doit être absolument docile; et, de ce fait, on ne
comprend pas pourquoi l’action du démiurge se trouve limitée, et ne peut être
réalisée que « dans la mesure du possible ».
En conclusion, le troisième genre est ce en quoi se trouvent les choses
sensibles et ce de quoi elles sont faites. Il est différent des formes intelligibles
et totalement distinct des choses sensibles. Par suite, il ne peut être appréhendé
ni par la pensée comme le serait une forme intelligible, ni par les sens comme
le serait une chose sensible. En faire un objet de pensée ou en avoir une
représentation sensible se révèlent impossibles. Ce troisième genre échappe
même à toute désignation unique et univoque; on est forcé d’en parler en
utilisant des images et des métaphores. Telle est donc l’entité que le démiurge
va façonner en lui donnant quatre formes géométriques, les quatre polyèdres
réguliers auxquels sont associés les quatre éléments.
Expliquer comment et pourquoi les choses sensibles sont à la fois semblables
et différentes des formes intelligibles dont elles sont les images ne suffit pas.
Encore faut-il que le changement qui affecte ces choses sensibles présente un
certain ordre qui, puisqu’on se trouve dans un contexte mathématique, ne peut
s’exprimer qu’en termes de mesure. Or, pour introduire dans l’univers un ordre
qui corresponde à une mesure, l’hypothèse d’un démiurge s’impose :
Avant l’établissement de cet ordre, tous ces éléments (le feu, l’air, l’eau et la terre)
se trouvaient sans proportion ni mesure; et lorsque fut entrepris l’arrangement de
l’univers, même si le feu d’abord, puis l’eau et la terre possédaient bien quelques
traces de leurs propriétés, ils se trouvaient néanmoins tout à fait dans l’état dans lequel
on peut s’attendre à trouver absolument toutes choses quand le dieu en est absent.
Voilà bien quelle était leur condition naturelle au moment où ils commencèrent de
recevoir leur configuration à l’aide des figures et des nombres. Mais comment est-il
possible que le dieu ait fait d’eux un univers aussi beau et aussi bon que possible en
partant d’un état de ces éléments qui n’offrait pas ces qualités, tel sera comme toujours
notre propos. [Timée 53a6-b7.]
Ce passage laisse entendre, semble-t-il, que la participation ne peut être
réalisée si n’interviennent que les formes intelligibles et la khóra. Traduite en
termes aristotéliciens, cette proposition revient à dire ceci : si elle ne prend en
compte que la cause exemplaire et la cause matérielle, une explication de
l’univers ne peut aboutir qu’au chaos. Il ne suffit donc pas que les instances
sensibles présentent une certaine figure et soient distinctes les unes des autres
pour former une totalité ordonnée.
Si on ne fait pas intervenir un démiurge, l’univers ne peut faire l’objet que
d’une explication mécaniste. Des corpuscules y apparaissent qui sont des traces
des éléments ; ils se déplacent et se transforment les uns dans les autres, mais
sans ordre ni mesure; c’est ce à quoi aboutissent, selon Platon, les représentations du monde présentées en Grèce jusqu’à lui. On en revient donc à la critique
faite par Socrate à Anaxagore dans le Phédon; si on ne donne pas à l’intellect
(noûs) la première place, aucune explication physique n’est tenable ; on aboutit
toujours au chaos. Pour parvenir à notre monde, où la participation est jusqu’à
un certain point ordonnée, il faudra faire intervenir trois nouveaux termes ; le
démiurge comme cause efficiente, l’âme du monde comme cause motrice et les
mathématiques (figures et nombres) comme principe d’ordre.
Se conformant à une opinion traditionnelle qui remonte probablement à
Empédocle et qui allait se perpétuer jusqu’au XVIIIe siècle, Platon prend pour
acquis que le corps de l’univers a été fabriqué exclusivement à partir de quatre
éléments : le feu, l’air, l’eau et la terre (Timée 56b-c). Mais il va beaucoup plus
loin. D’une part, il avance un argument mathématique pour justifier le fait qu’il
doit y avoir quatre éléments. Et surtout, il est conscient de faire preuve d’une
très grande originalité (Timée 53e) en établissant une correspondance entre les
quatre éléments et les quatre polyèdres réguliers, c’est-à-dire en transposant en
termes mathématiques l’ensemble de la réalité physique et les changements qui
l’affectent. On notera par ailleurs que la construction des premiers polyèdres
réguliers est rapportée au nom de Théétète (415-369 av. J.-C.), un contemporain
de Socrate, que Platon met en scène dans le prologue d’un dialogue qui porte
son nom (Théétète); le philosophe portait une grande attention au développement des mathématiques à son époque.
En Timée 31b-32b, Platon envisage d’abord le cas où le monde ne comporterait que deux dimensions. Entre deux nombres carrés, il n’existe qu’un seul
moyen terme, en vertu de la formule a/x = x/b, ou x2 = ab ou encore x = √⎯⎯ab.
Dans un tel monde plat, trois éléments suffiraient.
Mais notre monde est un monde à trois dimensions. Or, entre deux nombres
« cubiques », par exemple 8 (23 ) et 27 (33 ), on trouve deux moyens termes,
12 (22 × 3) et 18 (2 × 32 ), ce qu’on peut exprimer ainsi a33 /a2 b = a2 b/ab2 = ab2 /b3.
Si tel est le cas, puisque l’univers dans lequel nous vivons présente trois dimensions, il doit contenir quatre éléments. Mais, pour arriver à découvrir ces deux
moyens termes, l’usage de la racine carrée (et cubique) s’imposait. Et, comme
le problème de la construction géométrique de telles quantités n’était pas résolu
à cette époque, on comprend tout de suite pourquoi, quelques lignes plus bas,
Platon écrit : « le démiurge a disposé ces éléments [...] autant qu’il était possible
dans le même rapport » (Timée 32b).
Les quatre éléments dont est fait notre univers sont la terre, l’eau, l’air et le feu.
Ce postulat qui remonte jusqu’à Empédocle au moins, Platon l’admet, mais il fait
preuve de la plus grande originalité, originalité dont il est conscient, en l’interprétant mathématiquement. En effet, il associe le feu au tétraèdre, l’air à l’octaèdre, l’eau à l’icosaèdre et la terre au cube. La référence à ces quatre polyèdres
réguliers présente un intérêt historique évident, puisqu’il semble que ce fut Théétète, un membre de l’entourage de Platon, qui le premier les construisit.
LA STRUCTURE GÉOMÉTRIQUE DES ÉLÉMENTS
Ces quatre polyèdres sont eux-mêmes construits à partir de deux types de
surfaces, qui elles-mêmes résultent de deux types de triangles rectangles.
Les deux types de triangles rectangles qui interviennent à l’origine sont le
triangle rectangle isocèle, qui est la moitié d’un carré (Annexe, figure 1b), et
le triangle rectangle scalène qui est la moitié d’un triangle équilatéral de côté x
(Annexe, figure 1a).
Ces deux triangles rectangles élémentaires entrent dans la construction de
deux autres types de surface : le carré et le triangle équilatéral. Un carré résulte
de la réunion de quatre triangles rectangles isocèles (Timée 55b) (Annexe,
figure 2b). Et un triangle équilatéral résulte de la réunion de six triangles
rectangles scalènes (Timée 54d-e) (Annexe, figure 2a). Pour constituer un carré,
deux triangles rectangles isocèles eussent suffi, de même que pour constituer
un triangle équilatéral, deux triangles rectangles scalènes. On peut cependant
penser que, dans le cas du carré et dans celui du triangle équilatéral, Platon
veut trouver un centre de symétrie axiale (voir Euclide, Éléments XIII 18,
scholie) qui fasse qu’aucun des triangles constitutifs du carré ou du triangle
équilatéral ne puisse avoir une prééminence sur les autres. Il s’agit peut-être là
d’une critique implicite du pythagorisme où la gauche et la droite étaient dotées
de valeurs opposées.
Les triangles équilatéraux servent à construire ces trois polyèdres réguliers
que sont le tétraèdre (Timée 54e-55a, quatre triangles équilatéraux, Annexe,
figure 3a), l’octaèdre (Timée 55a, huit triangles équilatéraux, Annexe, figure 3b)
et l’icosaèdre (Timée 55a-b, vingt triangles équilatéraux, Annexe, figure 3c)
associés respectivement au feu, à l’air et à l’eau. Par ailleurs, les carrés servent
à constituer le cube (Timée 55b-c, six carrés, Annexe, figure 3d) associé à la
terre. Enfin, se trouve fugitivement évoqué le dodécaèdre, le polyèdre régulier
qui s’apparente le plus à la sphère (Timée 55c), figure géométrique à laquelle
est associé le corps du monde (voir Lettre XIII [apocryphe] 363d).
Toutes les propriétés des polyèdres auxquels sont associés les quatre éléments
peuvent être réunies en un tableau facile à lire (Annexe, tableau 1). Deux
observations résultent d’un examen attentif de ce tableau. 1) Les polyèdres
réguliers qui correspondent aux différents éléments sont décrits exclusivement
en fonction du nombre des faces qui composent leur enveloppe. 2) Les arêtes
de ces faces sont définies à partir d’une valeur originelle qui correspond à la
longueur de l’hypoténuse des triangles rectangles élémentaires qui les composent. Or, cette valeur reste indéterminée (Timée 57c-d). Une telle indétermination
présente une importance considérable, et cela pour deux raisons : d’un côté, elle
réduit le pouvoir explicatif du modèle géométrique proposé par Platon en
s’opposant à sa simplicité ; mais, d’un autre, elle permet de mieux rendre compte
des variétés d’un même élément.
Platon veut en effet montrer comment le modèle cosmologique qu’il propose, et qui se réduit à quatre éléments assimilés à des polyèdres réguliers
constitués de triangles équilatéraux et de carrés eux-mêmes constitués de
triangles rectangles scalènes et isocèles, permet de décrire les objets du monde
sensible dans son ensemble, qui ne sont que des variétés des quatre éléments
ou leur combinaison, et même de décrire leurs propriétés. En Timée 58c-61c,
on trouve quelques exemples qui illustreront ce point (réunis dans le tableau 3,
voir Annexe). Les substances les plus complexes que l’on trouve dans l’univers ne sont en définitive que des variétés de quatre éléments (Timée 58c-61c),
et de quatre éléments seulement, associés par ailleurs à quatre polyèdres
réguliers, eux-mêmes constitués de deux sortes de triangles équilatéraux,
auxquels en dernière instance se ramène toute la structure matérielle de l’univers.
A. Variétés de feu
1) la flamme qui fournit la lumière aux yeux
2) ce qui subsiste dans les corps qui rougeoient
3) autres
B. Variétés d’air
1) l’éther, le plus clair
2) le brouillard
3) l’obscurité
4) autres
C. Variétés d’eau
1. Fusible
1) or
2) adamant, le noeud de l’or
3) cuivre (vert-de-gris, la terre qui sort du cuivre)
4) autres
2. Liquide
a) condensée totalement
1) grêle, au-dessus de la terre
2) glace, sur terre
b) condensée à moitié
1) neige, au-dessus de la terre
2) givre, à la surface de la terre
c) non condensée
1. eau (proprement dite)
2. les sucs (en rapport avec les plantes)
1) vin
2) huile
3) miel
4) ferment
D. Variétés de terre
a) filtrées à travers l’eau
1) pierre
2) diamant
b) eau arrachée par l’activité du feu
1. Non soluble dans l’eau
1) brique
2) lave
2. Soluble dans l’eau
1) nitre
2) sel
c) mélanges de terre et d’eau, fusible sous l’action du feu
1) verre
2) cire
3) encens
L’intérêt de cet inventaire réside non pas dans son pouvoir explicatif, mais
dans l’illustration qu’il donne du principe suivant lequel, dans le monde sensible,
toutes les réalités peuvent être considérées comme des variétés.
TRANSFORMATION MUTUELLE
DE TROIS DE CES ÉLÉMENTS
Pour rendre compte de la transmutation mutuelle de ces polyèdres que sont
le tétraèdre (associé au feu), l’octaèdre (associé à l’air) et l’icosaèdre (associé
à l’eau), Platon ne tient compte que du nombre des surfaces qui en constituent
l’enveloppe. Ce sont en effet les correspondances, établies entre le nombre des
triangles équilatéraux qui composent la surface de ces polyèdres, qui permettent
de formuler les équivalences mathématiques expliquant comment les éléments
se transforment les uns dans les autres, et comment se produisent les phénomènes de génération et de corruption qui se manifestent dans le monde sensible.
Une telle explication se fonde sur le présupposé suivant : les deux types de
triangles rectangles élémentaires ne peuvent ni être créés ni être détruits. Par
conséquent, dans toute transformation, le nombre de triangles de chaque espèce
impliquée se trouve conservé. De plus, ne peuvent se transformer les uns dans
les autres que les éléments qui correspondent à des polyèdres dont les faces
sont formées de triangles équilatéraux. Il s’ensuit que l’eau, l’air et le feu
peuvent se transformer les uns dans les autres, mais non pas la terre qui correspond au cube dont les faces sont des carrés, que seuls affectent des processus
de décomposition et de recomposition. Bref, la transformation des éléments est
considérée en fonction des surfaces qui composent les polyèdres réguliers et
non, comme il serait naturel, en fonction des volumes. Les règles de transformations mutuelles du feu, de l’air et de l’eau peuvent être réunies dans un
tableau relativement simple (Annexe, tableau 2). Ce genre de solution surprend,
car elle ne prend en compte que des surfaces qui entourent les polyèdres, alors
même que ces polyèdres sont des volumes.
Comment expliquer la chose ? On peut faire valoir trois explications.
1) Comme on le constate encore chez Euclide, ce qui définit un polyèdre, c’est
sa forme, c’est-à-dire sa limite qui correspond à l’ensemble de ses faces.
2) L’indétermination de la longueur de l’hypoténuse des triangles rectangles
élémentaires qui composent les triangles équilatéraux rend difficile une explication de la transformation mutuelle de polyèdres dont les faces ne sont pas
des triangles équilatéraux de même surface; en d’autres termes, seuls des éléments de variétés correspondantes (dont les faces sont des triangles équilatéraux
de même dimension) peuvent se transformer les uns dans les autres. 3) Les
mathématiques connues à l’époque de Platon rencontraient de nombreuses difficultés lorsqu’il s’agissait d’extraire les racines carrées et se trouvaient dans
l’impossibilité d’extraire des racines cubiques.
Par voie de conséquence, il faut bien admettre que les limites de la cosmologie
de Platon correspondent aux limites des mathématiques de son époque; ce qui
reste vrai pour notre époque, mutatis mutandis. Cet aveu d’impuissance relative
apparaît plus clairement encore si l’on cherche à établir entre les polyèdres
réguliers des rapports en fonction de leur volume (V) et de leur surface (S)
(Annexe, tableau 3). Un tel tableau nous est très utile, mais il convient de
rappeler que ni Platon ni aucun de ses contemporains n’auraient pu en comprendre une seule ligne, car on ne savait pas extraire la racine cubique, et qu’une
telle opération, très laborieuse, ne pouvait être effectuée que sur des nombres
peu importants. En outre, les résultats exprimés dans ce tableau 3 (Annexe)
contredisent ceux exprimés dans le tableau 2 (Annexe), pour ce qui est de la
colonne relative aux volumes, car la colonne relative aux surfaces présente des
similitudes frappantes avec les résultats du tableau 2.
Les limites qui viennent d’être énumérées sont réelles et réduisent l’intérêt
du modèle cosmologique platonicien. Il n’en reste pas moins que le démiurge
a fabriqué l’univers à partir des corps géométriques les plus parfaits, la sphère
et les quatre polyèdres réguliers ; que les mouvements et les interactions de ces
polyèdres réguliers sont gouvernés par des lois mathématiques là seulement,
bien entendu, où l’anágke a été persuadée de se soumettre à cet ordre; et donc
que le corps de l’univers est le plus parfait possible, en l’état actuel des choses.
L’hypothèse de l’âme du monde permet à Platon d’expliquer non seulement
pourquoi et comment le mouvement des corps célestes est ordonné, mais aussi
pourquoi et comment le mouvement des corps sublunaires est soumis, lui aussi,
à des lois mathématiques, d’où l’on comprend qu’il présente une certaine régularité et une certaine permanence. Mieux l’âme du monde sera régie par des
lois mathématiques rigoureuses, plus les mouvements qui affectent le monde
sensible sublunaire auront de chance d’être ordonnés.
Les explications proposées jusqu’ici ne suffisent pas à rendre compte des
changements qui affectent l’ensemble du monde sensible. Manquent les axiomes
suivants : 1) L’univers n’est pas uniforme, parce que ses constituants n’ont ni
la même forme ni la même taille. Cette absence d’uniformité peut s’expliquer
de deux façons. Une interprétation faible la justifie par le fait qu’il existe quatre
polyèdres réguliers qui ne peuvent s’emboîter parfaitement les uns dans les
autres. Une autre, plus forte, veut que cette absence d’uniformité résulte du fait
que la longueur de l’hypoténuse des triangles rectangles élémentaires reste
indéterminée ; d’où il s’ensuit que les dimensions des polyèdres élémentaires
qui composent toutes les choses sensibles peuvent être différentes. 2) Le mouvement que l’on observe dans l’univers tire son origine de l’absence d’uniformité
qui y règne (Timée 57e). L’absence d’uniformité constitue donc la cause du
changement incessant auquel est soumis le monde sensible, un changement que
va tenter d’ordonner l’âme du monde, mais seulement là où elle y arrive !
3) Dans le monde sensible, il n’y a pas de vide (Timée 58a, voir 79c) ou, ce
qui revient au même, tout ce qui est doit être quelque part (Timée 52b). 4) La
sphère du monde enveloppe tout ce qui est corporel. Les quatre éléments se
distribuent, à l’intérieur de cette sphère, en quatre couches concentriques
(Timée 33b, 53a, 48a-b) entre lesquelles se produisent des interactions qui
s’expliquent ainsi : ces quatre couches sont entraînées par le mouvement circulaire qui anime l’ensemble de la sphère. Comme il n’y a pas de vide, les
particules ne peuvent s’épandre à l’infini vers l’extérieur; et, à l’intérieur, elles
ne peuvent circuler que dans les interstices toujours remplis tirant leur origine
de l’absence d’homogénéité entre les éléments. D’où une réaction en chaîne
que provoque la « compression impliquée par le processus de refoulement »
(Timée 58b, voir 76c et Lois X 849c), et qui entraîne un processus (Timée 58b)
présentant les deux types de mouvements alternatifs, évoqués plus haut, qui
régissent toute transformation d’un corps dans un autre, division et condensation, décomposition et recomposition.
Tout compte fait, il faut se représenter l’univers platonicien comme une
vaste sphère remplie d’un fluide homogène et dépourvue de toute caractéristique, c’est-à-dire la khóra, mais dont la plus grande partie est enfermée dans
des enveloppes qui délimitent la surface extérieure de chacun des quatre polyèdres réguliers : tétraèdre, octaèdre, icosaèdre, hexaèdre. Ces composants élémentaires ont tendance à se répartir en quatre couches concentriques, tendance
que vient contrarier le mouvement de rotation qui entraîne la sphère dans son
ensemble. De ce mouvement, résultent le déplacement de ces polyèdres réguliers ou une modification de la nature, le feu devenant air, l’air devenant eau
et vice versa. Une telle représentation fait apparaître une contradiction : dans
l’univers platonicien, il faut tenir compte à la fois du continu qui doit caractériser la khóra, et du discontinu qu’instaurent inéluctablement les polyèdres
réguliers. La physique platonicienne n’est donc ni un atomisme, comme celle
proposée par Leucippe et Démocrite, ni une physique du continu, comme celle
proposée par Parménide, Zénon et Mélissos ; il s’agit d’une position intermédiaire.
Même si on se heurte à cette contradiction, force est d’admettre que, puisque le monde sensible est dominé par une âme qui présente une structure
mathématique particulièrement rigoureuse, et puisque le démiurge a façonné
mathématiquement la khóra en y introduisant les polyèdres réguliers, toute
transformation d’un corps dans un autre peut être expliquée en termes d’interactions et de corrélations mathématiques. Les mathématiques permettent
d’appliquer au monde sensible certains des prédicats du monde intelligible
dont il participe; le monde sensible se voit ainsi revêtu de permanence et de
régularité. En dernière instance, ce sont les mathématiques qui rendent compte
de la participation du monde sensible au monde intelligible. Et si le monde
sensible est bien une image de l’intelligible il doit donc être construit mathématiquement ; dans cette perspective, ce sont les mathématiques qui fixent les
limites de la cosmologie platonicienne. Cela dit, il n’en reste pas moins que
Platon a su utiliser ce que les mathématiques de son époque présentaient de
plus élaboré.
ANNEXE
Figure 1a
Figure 2a
Figure 2b
1
Figure 3a
Figure 3b
Figure 3c
Figure 3d
Cube Terre
Tableau 1
Élément Polyèdre Faces Triangles rectangles
Tableau 1 Élément Polyèdre Faces Triangles rectangles
Feu Tétraèdre 04 triangles équilatéraux 024 scalènes
Air Octaèdre 08 triangles équilatéraux 048 scalènes
Eau Icosaèdre 20 triangles équilatéraux 120 scalènes
Terre Cube 06 carrés 024 isocèles
Tableau 2
01 Feu = 4 ∆
Tableau 2
01 Feu = 4 ∆
02 Feu (2 × 4 ∆ ) = 01 Air (8 ∆ )
01 Feu (4 ∆ ) + 2 Air (2 × 8 ∆ ) = 01 Eau (20 ∆ )
2 1/2 Air (2 1/2 × 8 ∆ ) = 01 Eau (20 ∆ )
Tableau 3
Volume Aire
Tableau 3 Volume Aire
Polyèdre 1/12 a3 √⎯2 = 0,1178 a3a2 √⎯3
Tétraèdre a3 6a2
Octaèdre 1/3 a3 √⎯2 = 0,4714 a32a2 √⎯3
Icosaèdre 1/4 a3 (15 + 7 √⎯5) = 7,6631 a33a2 √⎯⎯⎯⎯⎯⎯⎯ 25 + 10 √⎯ 5
Icosaèdre 5/12 a3 (3 + √⎯5) = 2,1817 a35a2 √⎯3
[1]
J’ai utilisé le système de translittération suivant : êta =
e; oméga =
o; dzèta =
z; thèta =
th;
xi =
x; phi =
ph; khi =
kh; psi =
ps. L’iota souscrit est adscrit (par exemple
ei) ; et lorsqu’il s’agit
d’un alpha, cet alpha est long (=
ai). L’esprit rude est noté h, et l’esprit doux n’est pas noté. Tous
les accents sont notés.