Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130536734
112 pages

p. 51 à 64
doi: en cours

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n° 37 2003/1

2003 Revue de Métaphysique et de Morale

La conception stoïcienne de la matière

Bernard Besnier Maître de conférences à l’ENS Lettres et sciences humaines
La physique stoïcienne est plus un corporalisme qu’un matérialisme. Est corps tout ce qui est capable d’action ou de passion. En face du mixte actif qu’est le pneuma, ce que l’on appelle matière a pour caractères l’absence de forme et de qualité, l’immobilité et l’inertie ; cette matière fonctionne cependant comme support de qualités, d’où son assimilation fréquente à la fonction hypokeimenon qui est un des aspects de la première « catégorie » stoïcienne. Ce couple agent/patient se retrouve à différentes étapes de la physique stoïcienne, notamment dans le diakosmèsis, et dans son redoublement réflexif : les deux principes de la physique. L’analyse des deux principes met en évidence le dédoublement de la notion de corps : le corps comme capacité d’agir ou de pâtir et le corps comme solide. Stoic physics is more corporalism than materialism. A body is everything capable of action or passion. In front of active pneuma, matter is formless, deprived of qualities, motionless and passive; but, this matter acts as a support of qualities hence it is frequently identified with hypokeimenon, an aspect of the first stoic category. The pair action/passion is repeated at different stages of stoic physics, particularly in the diakosmèsis and its reflexive duplication; the two principles of physics. The analysis of those two principles shows the splitting in two of the notion of body : the body as capacity of action or passion and the body as solid.
De manière générale, la physique stoïcienne devrait être caractérisée plutôt comme un corporalisme que comme un « matérialisme ». Toutes les réalités sont des corps. Si la scala naturae peut se figurer selon quatre niveaux (qui sont, pour nous, assimilables à quatre « règnes »), celui des minéraux, celui des végétaux, celui des animaux et celui des animaux rationnels, ces quatre niveaux sont envisagés selon quatre façons dont un principe actif, qui est le πνευ῀μα, est en mesure de donner, par une activité qui leur est interne, à chacun des êtres qu’il organise, une certaine configuration ou certaines propriétés distinctives : aux minéraux (et aux aspects qui dans des corps organiques restent minéraux, comme les os pour nous) il donne une unité que l’on peut appeler « unité de cohésion [1] »; ce qui marque l’unité de cohésion par rapport aux simples assemblages de juxtaposition ou de collage, c’est que les parties de ce qui s’y trouve unifié le sont sous une unique hexis [2]. Ce que l’hexis apporte au corps qu’il unifie, c’est (a) qu’elle ne laisse pas d’intervalle entre les parties, (b) l’organisation du corps vient d’une force de cohésion interne, et non pas externe (comme c’est le cas pour les pièces de bois qui sont assemblées pour faire une table par un agent externe, qui est le menuisier), – ce qui suppose que toutes les parties intérieures sont elles-mêmes déterminées par cette union – et (c) que, du fait qu’elle est interne, cette union est une tendance dynamique et que, comme on le dit parfois, les parties « conspirent » en vue de former un tout, (d) enfin que l’union du corps, qui est ce vers quoi tendent les parties, est à son tour réfléchie dans le mouvement ou l’effort dynamique de la conspiration, c’est-à-dire que l’hexis doit elle-même être une. Il arrive que l’on emploie le terme hexis comme un terme générique pour représenter toutes les variétés d’unifications internes ; mais l’hexis représente aussi la forme élémentaire de cette unification, celle des minéraux ; auquel cas, elle se manifeste en conférant une qualité spéciale au minéral unifié : la dureté (σκληροτηʹς) pour le fer, la densité (πυκνοʹτης, Calcidius traduit par callositas) pour la pierre, et l’éclat blanc (ou brillant) pour l’argent [3]. Au-dessus de l’hexis, mais répondant toujours à la même idée d’une unification par tendance convergente des parties, nous avons la ϕ υʹσις qui est la cohésion des végétaux (et des parties de nous-mêmes qui, pour ainsi parler, mènent une existence végétale, comme les cheveux et les poils); les auteurs postérieurs (notamment Galien [4] ) ont souligné qu’en appelant phusis ce niveau d’unification, les stoïciens n’avaient pas laissé que de lui maintenir les traits distinctifs que le Stagirite donnait aux plantes, mais tout en leur refusant une âme (alors qu’Aristote rapporte ces traits à une âme végétative) : les végétaux reçoivent de leur principe interne de cohésion trois dunameis (que n’avaient pas les minéraux) : la nutrition (avec une certaine capacité de reproduction), la circulation (η῾ μεταβλητικη` δυʹναμις, probablement le mouvement de la sève) et la croissance. Vient ensuite la ψυχηʹ, qui ajoute aux précédentes capacités la sensibilité et la motricité (essentiellement au sens du déplacement local); enfin pour l’homme (et pour les démons et les dieux) il y a la ψυχη` λογικηʹ, dans laquelle on peut considérer que le logos assume une nouvelle charge d’unification parce qu’il soumet toutes les autres fonctions à un nouveau rythme du tonos pneumatique. On voit que si l’hexis apparaît tantôt comme un terme générique, désignant en général ce phénomène d’unification qui fait qu’un corps a une unité propre, tantôt avec une acception étroite, désignant cette unification réalisée dans les minéraux et les métaux, cela tient surtout à cette continuité des quatre niveaux, où il est exigé que chaque niveau d’unification plus élevé constitue une intensification de ceux qui le précèdent, ce qui permet d’envisager que dans un même corps (comme un organisme vivant) puissent coexister des secteurs dont les intensités d’unification sont réparties sur toute l’échelle indiquée : contrairement à ce que l’on avance quelquefois – en s’inspirant de la hiérarchie péripatéticienne des trois espèces d’âme, végétative, sensitive et rationnelle, où chaque espèce supérieure, ayant à assumer la tâche de définition de l’essence du vivant dont il s’agit, doit exercer les fonctions de l’âme inférieure et réduire la présence de celle-ci à l’état de puissance –, il n’y a pas de raison pour penser que dans le stoïcisme l’hégémonique d’un vivant rationnel ait à prendre en charge directement les fonctions d’unification des parties minérales et végétatives de l’organisme ; il suffit qu’il les contrôle et que ce soit lui qui donne la forme d’unité à l’ensemble du vivant.
Or cette hiérarchisation des êtres en quatre règnes d’après les niveaux et, pour ainsi dire, l’intensité des capacités d’action du pneuma (ce qui fait qu’il y a une certaine continuité entre ces niveaux, au moins quant à leurs règles d’explication) n’est rien d’autre que le résultat de l’application répétée d’un même schéma mettant en rapport le couple agent/patient. L’agent, qui est ici l’agent interne, est le pneuma et la diversification de ses capacités d’unification tient essentiellement à la diversité des niveaux d’intensité du tonos dont il est capable, diversité qui tient à son tour à ce que les proportions d’air et de chaleur dont il est composé sont variables [5]. Si le pneuma est l’agent unificateur par son mouvement, sur quoi agit-il et qu’unifie-t-il ? Lorsqu’on prend le premier niveau d’unification pneumatique, celui des minéraux, on peut répondre que toutes les variétés d’action du pneuma (qui est donc de l’air avec fort peu de chaleur) s’exercent sur deux éléments : l’eau et la terre. Bien entendu, outre le fait qu’il puisse y avoir de petites différences dans le pneuma froid qui est agent d’unification des minéraux, il y a bien davantage de différences encore dans les proportions de terre et d’eau qui sont les éléments passifs sur lesquels agit ce pneuma; et c’est ce qui fait la diversité des minéraux. L’eau et la terre ne sont pas simplement deux éléments passifs dans leur rapport au pneuma; ce sont les éléments passifs de manière générale dans le groupe des quatre éléments de base; c’est qu’ils sont caractérisés par deux propriétés – le sec pour la terre et l’humide pour l’eau – qui, déjà chez le Stagirite, étaient considérées comme des propriétés passives, en ce sens qu’elles ne font qu’offrir de la facilité (l’humide) ou de la résistance (le sec) au fait de se faire modeler, de subir un arrangement, une configuration, passivité qui, au demeurant, est compensée par le fait que ce qui n’est pas facile à modeler (le sec) présente en revanche cet avantage que, lorsqu’il a été modelé, il tend à conserver sa configuration interne et externe (c’est le contraire pour l’humide, qui garde mal les formes et proportions qu’on lui impose). Cependant, il ne faut pas oublier que l’action du pneuma sur les assemblages d’eau et de terre qu’il unifie est une action interne, que le pneuma est une cause immanente d’unification, et par conséquent, lorsqu’il a conféré certaines propriétés à un assemblage de terre et d’eau pour en faire un minéral, ce minéral, même s’il y a beaucoup de la composante humide en lui, ne perdra pas si facilement les qualités qu’il a reçues du pneuma, puisque celui-ci est toujours là pour les maintenir. D’après ce que nous venons de voir, il y a une relation passif/actif (on dit aussi « drastique ») entre le pneuma et les éléments qu’il unifie; mais nous avons laissé entendre que la terre et l’eau sont passives du fait qu’elles sont caractérisées par des qualités que l’on considère comme passives. On peut assurément dire que le pneuma est, de son côté, actif du fait qu’il est caractérisé (avec des proportions différentes) par les deux qualités que l’on pose comme drastiques, à savoir le chaud et le froid. Il n’est pas difficile de deviner que ces qualités sont envisagées comme drastiques pour ceci que ou bien elles ont une force d’imposition de modelage (le froid) ou bien une force de modification ou de dissolution du modelage existant (le chaud). Mais allant plus loin, on dira que la réunion de ces deux qualités drastiques (et de fonctions opposées) dans un même et seul pneuma est ce qui permet à leur combinaison d’agir moins par rigidification, ni par mise en écoulement ou volatilisation, que par une mobilisation qui se stabilise et se borne; c’est ce qui fait que nous disons que le mouvement tonique caractéristique du pneuma est un mouvement d’expansion et de contraction qui stabilise par un va-et-vient réglé ce qui sinon pourrait aller vers la dissipation et la dispersion ou la concentration immobile et dépourvue de fonctionnalité [6]. Selon une précision fournie par Némésius d’Émèse [7], le double mouvement du tonos – vers l’intérieur et vers l’extérieur – réalise pour le corps deux fonctions constitutives : le mouvement vers l’intérieur lui donne son unité et sa substance (ου᾽σιʹα), le mouvement vers l’extérieur lui donne sa grandeur et ses qualités.
Peut-être après ceci sera-t-on tenté de penser que, avec cette unification liminale des minéraux grâce à l’action pneumatique intériorisée à la terre et à l’eau, nous sommes en présence de ce qui, au premier chef et de manière minimale, s’appelle un corps. Eh bien non. Déjà chacun des facteurs, actif(s) et passif(s), que je viens de nommer est un corps. Il y a à cela une raison générale et dont on pourrait dire, pour faire vite, qu’elle est l’axiome ontologique de base du stoïcisme, à savoir qu’est corps tout ce qui est capable d’action et de passion, et qu’il n’y a de corps que ce qui est capable d’action et de passion. Or nous avons présenté tous nos facteurs composant les minéraux comme capables d’action et de passion. Ce sont donc déjà des corps. Ceci est important pour comprendre la suite, bien qu’initialement ce que nous allons introduire désormais puisse n’y pas faire penser. Lorsqu’on indique la distinction entre le corps actif (ici le pneuma) et le ou les corps passifs qui vont, grâce à lui, entrer dans un autre plan d’unification, on désigne ce fond passif du nouveau corps édifié comme étant son ου᾽σιʹα; le sens n’est certainement pas que c’est ce qui en constitue l’essence, mais que c’est ce qui en constitue le soubassement et, de ce point de vue, ου᾽σιʹα est à rapprocher de l’un des sens que lui donne Aristote (ou un des critères qu’il retient pour délimiter le statut d’ousia) à savoir υ῾ποκειʹμενον. Galien (SVF, II, no 439-440) qui donne, lorsqu’il s’agit d’un résumé et d’une comparaison, un sens plus étendu à ousia (du fait qu’il cherche à préserver pour son propre compte la possibilité d’un usage platonicien), emploie pour indiquer le sens restrictif dans lequel (à ses yeux) les stoïciens l’ont employé, l’expression qui restera dans les siècles suivants et dans les traductions médiévales de ου᾽σιʹα υ῾λικηʹ (« substance matérielle [8] »). Mais Plutarque permet de se rendre compte que, dans la terminologie stoïcienne, le terme ousia n’a pas besoin d’un adjectif qualificatif supplémentaire pour désigner, dans une composition corporelle, l’aspect passif, et, pour le dire simplement, sa matière. Ainsi dans le De communibus notitiis, XLIX, 1085D, il souligne que, en dépit de leur volonté apparente de rester fidèles à la tradition qui retient quatre éléments « de base », les stoïciens ne les traitent pas sur un pied d’égalité ; non seulement l’eau et la terre ont cet aspect passif que je viens d’indiquer, mais encore, estime Plutarque, elles ne sont pas en réalité de véritables éléments, car elles ne sont pas, ou ne peuvent pas être simples ; en effet, elles n’ont pas en elles-mêmes cette force de cohésion qui permet à un corps de subsister de manière stable [9], et il leur faut donc l’obtenir de la participation à la puissance pneumatique du feu, laquelle conserve (ou préserve) l’unité. De ce point de vue, l’eau et la terre ne sont pas véritablement des éléments, si par là on entend des « corps simples », ce sont déjà des mixtes [10]. Maintenant, l’action du feu et de l’air, lorsqu’ils se mélangent aux autres corps – et ici il faut commencer par le premier mélange « utile », celui à la terre et à l’eau –, leur communiquent le τοʹνος, la stabilité (μοʹνιμον) et le caractère substantiel (ου᾽σιω῀δες); cela laisserait donc penser, d’une part, que tous les éléments classiques ne sont pas véritablement éléments au même titre, d’autre part, que les deux éléments drastiques sont les premiers à détenir la capacité cohésive du pneuma, enfin qu’il faut mettre ensemble le tonos (qui a pour rôle d’assurer l’unité intérieure des parties et la délimitation de l’extension du corps, puisqu’il a un mouvement de vaetvient centrifuge et centripète), la stabilité et la « substantialité » comme des caractères dérivés qui ou bien reflètent la causalité du pneuma (c’est évidemment le cas du tonos) ou en sont le résultat (c’est évidemment le cas de la stabilité et de la substantialité). On remarquera que c’est aussi un mélange qui joue le rôle de force drastique et unifiante pour les deux éléments passifs, car le pneuma est un mélange de feu et d’air (selon des proportions variées); l’action du pneuma a lieu par pénétration complète des autres éléments, mais pénétration dans laquelle le pneuma garde intégralement les qualités qu’il a comme corps actif, si je puis dire, à l’état libre. L’action « hectique » consiste en un mouvement : les souffles chauds pénètrent et parcourent toutes les parties du corps et c’est par cette circulation qu’ils déterminent chacune des parties, aussi petites que l’on voudra, à « conspirer » vers l’unité. D’une certaine manière, cela revient, comme on l’a dit [11], à transformer la simple continuité géométrique (la sunecheia) des assemblages (συναπτοʹμενα), c’est-à-dire le fait qu’il n’y ait pas d’intervalle entre les parties, en une unité « dynamique »; non seulement les parties se trouvent au contact les unes des autres, mais elles sont poussées à ce contact.
Maintenant, on peut se demander sur quoi agissent, au juste, l’air et le feu lorsqu’ils produisent ce corps unifié et encore simple que l’on appelle « terre » ou « eau ». On a l’habitude de dire que le pneuma agit sur l’eau ou sur la terre pour leur donner leur caractère, et c’est une façon commode de parler, mais avant son action, peut-on déjà parler d’eau ou de terre ? Plutarque (De stoicorum repugnantiis, XLIII, 1054A-B), après avoir trouvé absurde que ce soit l’air qui, en se mélangeant au reste, donne aux corps ordinaires leurs qualités « hectiques » (celles que nous avons évoquées un peu plus haut), se demande comment elles peuvent être différenciées, puisque l’air est censé exercer partout la même action (parce qu’il est caractérisé comme le premier froid); sans doute, pour rendre compte de ces différences, faut-il supposer une différenciation du patient, mais cela ne sera pas possible pour différencier l’eau de la terre, qui ne sont pas déjà faites et n’ont donc pas une composition préalable, ou alors il faut supposer de la part du patient une certaine capacité d’action en retour; mais, dit-il, ce n’est pas compatible avec ce que les stoïciens ont l’habitude de dire de ce premier patient, qu’ils décrivent de manière générale comme « la matière inerte par soi, et qui est un soubassement immobile pour les qualités, lesdites qualités étant des pneumata ou des tensions aériennes, ce sont eux qui donnent de la configuration et de la forme à la matière dans laquelle ils interviennent ». On a donc ici ce que je voulais mettre en évidence, à savoir qu’en face du mixte actif qu’est le pneuma, il y a quelque chose que l’on appelle matière et que l’on caractérise par son absence de forme et de qualité, son immobilité et son inertie (au sens d’inactivité); mais il demeure tout de même que cette matière peut fonctionner comme support (ici υ῾ποκει῀σθαι) pour ces qualités qui lui adviennent par l’action pneumatique, ce qui permet de comprendre qu’elle est souvent assimilée à la fonction υ῾ποκειʹμενον, qui est un des aspects de la première « catégorie » stoïcienne.
Avec ceci, nous nous trouvons en présence de l’une des illustrations d’un schéma de production par un couple agent/patient qui se retrouve à différentes étapes de la physique stoïcienne. Ici, on l’a pris suffisamment en amont (il s’agit de la différenciation des éléments traditionnels) pour que, du côté du patient, on voie déjà marqués les caractères qui sont ceux de la pure et simple matière. Mais il est vrai que la causalité synectique du pneuma est plutôt une causalité de régime ordinaire de fonctionnement d’éléments déjà différenciés et de corps composés à partir de ces éléments. On peut encore remonter un peu plus en amont, c’est-à-dire au moment de la cosmogenèse, de façon à faire apparaître les conditions qui président à la différenciation des éléments. Il y a certainement eu plusieurs manières de figurer la cosmogonie, chez nos auteurs, que, malgré de nombreuses tentatives de la part des commentateurs modernes, nous ne parvenons plus guère à discerner les unes des autres. En dépit des difficultés que nous éprouvons à évaluer les témoignages relatifs à la diakosmèsis [12], il y a une présentation de la cosmogonie sur laquelle D. L. (VII, 142) et Stobée (= SVF, I, no 102 et II, no 413) donnent un résumé somme toute assez concordant. Comme on part d’un peu plus haut, ce n’est pas encore le pneuma qui joue le rôle de la cause drastique, c’est purement et simplement le feu (Plutarque [De stoic. rep. 1053B] dit que c’est lui qui fait figure d’η῾γεμονικοʹν); il agit sur une masse passive et amorphe (appelée matière ou ousia) qui est d’abord un conglomérat humide, ou peut-être vaudrait-il mieux dire qu’il transforme la matière ou la substance passive initiale en cette masse humide [13]; dans cette masse humide et sous l’action du feu, la partie la plus épaisse (το` παχυμερεʹς) se détache et se condense pour former la terre, tandis que la partie la plus subtile, par évaporation, devient air [14]. Ou pour être plus exact, comme la version que Stobée attribue à Chrysippe [15] (en la distinguant des versions de Zénon et de Cléanthe) hiérarchise les éléments de manière beaucoup plus nette que dans les autres exposés, sans doute faut-il penser que toutes les apparitions d’éléments (j’entends dans la diakosmèsis, car ensuite, il y a un cycle régulier des transformations des éléments les uns dans les autres) viennent par des transformations d’un seul élément de base qui est le feu [16] : une première condensation permet l’apparition de l’air, puis, en agissant de concert avec l’air, ou par son truchement (δι᾽α᾽εʹρος dans D. L.), le feu précipite la masse humide de façon qu’elle fasse apparaître l’eau et la terre proprement dites. Maintenant, il faut comprendre que le début de chaque diakosmèsis n’est, bien entendu, que le retour d’une diakosmèsis qui a déjà eu lieu une infinité de fois, et ainsi lorsqu’elle commence, il y a un état du tout qui est le résultat immédiat de l’ε᾽κπυʹρωσις : il y a donc eu une dispersion et une volatilisation extrêmes de toute l’ousia du monde à travers la place qu’occupait auparavant ce monde, plus le vide qui l’entourait et auquel il n’y a pas de limite(s) – de telle sorte qu’il ne reste plus un seul être individué, si ce n’est Zeus, qui s’apprête à recommencer le processus. Si tel est l’état qui préside à la mise en route de la diakosmèsis, on peut comprendre que toute la substance antérieure du monde se trouve en état d’ignition [17] et qu’il y a donc besoin d’une métamorphose par condensation de cette substance, pour réduire l’espace dans lequel la diakosmèsis va commencer, puis dégager les quatre éléments proprement dits. Donc, de ce point de vue, il y aurait lieu de distinguer déjà deux sortes de feu : l’un est l’état de la substance du monde qui a été enflammée, brûlée et qui est entièrement en ignition, et cet état-là va subir des refroidissements et condensations progressifs pour que se dégagent les quatre éléments, et l’autre est le feu, distinct de cette substance en ignition, mais égal à Zeus et à qui, sans doute, on devrait réserver l’appellation de πυ῀ρ τεχνικοʹν.
La mise en accord de nos témoignages sur cette phase initiale de la diakosmèsis est un travail difficile qui exigerait un examen délicat des textes et que je n’entreprendrai pas ici; mais on peut retenir de ce que je viens de dire que, dans cette situation initiale, nous retrouvons le couple agent/patient que j’indiquais un peu plus haut, mais avec cette possibilité d’un dédoublement ou d’une homonymie éventuelle entre l’agent et certains aspects du patient (puisque l’action du feu sur la substance totale va d’abord séparer le feu de l’air).
Ceci permet de passer à ce qui peut être compris, soit comme une autre version ou une autre présentation de cet état initial de la diakosmèsis, soit comme son redoublement réflexif, lorsqu’on en dégage le régime général et la loi générale de fonctionnement. C’est la position des deux principes de la physique [18]. En s’en tenant à la version la plus répandue dans nos témoignages, on dira que des deux principes, le principe actif est ordinairement appelé « dieu » ou « logos [19] »; l’autre principe est la matière que l’on présente encore comme ousia ou comme hupokeimenon [20]; sans doute ces expressions visent-elles des aspects différents du même principe (le principe passif), mais il faut se rendre compte qu’elles sont la plupart du temps employées indifféremment l’une pour l’autre et que, à cet égard, il n’y a pas véritablement privilège de la désignation par υ῞λη; je dirais simplement que ousia est employé lorsqu’on veut insister sur le fait qu’il y a une masse totale de substance commune à toutes les réalités qu’on en va tirer (d’où l’expression τω῀ν ο῞λων ου᾽σιʹα, par exemple D. L. VII, 134 [21] ), que hupokeimenon offre (éventuellement) la nuance qu’il désigne le fait que cette substance soit support de qualité(s) (ce sont les qualités qui différencient les êtres) [22]; en ce qui concerne hulè, je crois que le terme insiste (quand on éprouve le besoin de lui faire supporter une nuance particulière) sur le fait que ce soit un principe passif, à la fois immobile et informe, et que le logos est en mesure de travailler de toutes les manières possibles : il ne lui offre aucune résistance ni aucune trace d’habitudes antérieures différentes.
Ces éclaircissements préalables étant donnés, il nous reste à essayer d’élucider deux choses à propos de cette matière « initiale » : ce qui la caractérise, et quel est son rôle comme principe. Nos textes sont assez formels sur certains points qui montrent l’écart entre cette notion de la matière et son homologue aristotélicien. La matière est une « substance » finie (ou plus exactement « définie [23] »). Cette indication a quelque chose de déconcertant dans la mesure où on a justement souligné que la matière est absolument dépourvue de qualité et que, en conséquence, elle est capable de devenir substrat pour tout ce que le principe actif pourra produire avec elle. Mais il faut prendre ceci dans le sens qu’il y a une « quantité » immuable de matière qu’on ne peut ni augmenter ni diminuer. Cette indication (qui a été soulignée chez un disciple de Chrysippe, Antipater, qui a été particulièrement en butte à des demandes de justification(s) de la part de Carnéade) semble bien viser le fait que même dans la conflagration, et alors que la substance de l’ancien kosmos s’étend à travers tout le vide, cela ne se réalise pas à la faveur d’une addition de matière; de même, qu’elle soit unique vise à souligner que tout ce qui peut servir de support à la réalisation d’existants est utilisé ou œuvré dans un seul et même monde, qu’il n’y a donc rien en dehors de lui. On la dit aussi ingénérée et incorruptible (ceci au même titre que le principe actif [D. L., VII, 134]), ce qui semble indiquer que si la fonction de substrat pour des qualités (et éventuellement pour des qualités individualisantes) est, pendant l’ekpurôsis, suspendue, il n’en demeure pas moins que la matière échappe elle-même à l’ekpurôsis, et c’est quelque chose que l’on comprend très bien du fait que justement on l’a posée comme α῎ποιος : elle n’est donc pas détruite quand ces qualités le sont. Calcidius insiste sur le fait que la matière est, par ses privations, justement disponible pour l’action du logos : elle n’a pas de qualité, mais peut d’autant mieux recevoir celle que le logos lui conférera ; elle n’a pas de mouvement, mais peut recevoir celui que le logos y introduira, et notamment tout ce mouvement qui fait que le monde se développe comme un embryon, puis va vers un régime de vie adulte pour finir dans l’ekpurôsis. En ce sens, on peut dire que la matière est posée de manière à ne pas offrir d’obstacle à l’action du logos. Il y a tout juste deux limites : le logos ne peut pas la détruire elle-même ni, visiblement, n’en prendre qu’une partie pour faire le monde qu’il fait, ou la répartir entre plusieurs cosmogenèses. Cependant, dira-t-on, qu’apporte-t-elle ? Une réponse que l’on serait tenté de faire est de dire qu’elle apporte la corporéité. Mais ce n’est manifestement pas ainsi que les stoïciens l’ont envisagée. Il y a une certaine difficulté textuelle sur un passage de D. L. qui peut laisser penser que les principes sont (à la différence des éléments) incorporels [24]. C’est un point sur lequel on reviendra. Mais de quelque manière que l’on tranche entre la version des manuscrits de D. L. et celle des manuscrits de la Souda, toujours est-il que ce sont ou bien les deux principes ensemble qui sont corporels, ou bien ni l’un ni l’autre; on ne peut donc pas dire que le rôle de la matière soit d’apporter au logos ce qu’il ne saurait pas fournir pour la genèse des êtres du kosmos, à savoir la corporéité, car justement, à supposer qu’elle soit corporelle, il l’est aussi. Il y a de bonnes raisons pour admettre que les deux principes, l’actif et le passif, soient également des corps, car c’est à cette condition qu’il peut y avoir action de l’un sur l’autre; aussi plusieurs auteurs anciens ont-ils insisté sur le fait que les stoïciens concevaient bien leurs deux principes comme corporels, ce qui les met en assez fort contraste avec toutes les autres écoles [25]. Cependant le passage de D. L., VII, 134-135, qui fait difficulté (du moins dans le résumé de la Souda), mérite attention; je ne crois pas qu’on puisse vraiment en tirer que les principes sont incorporels, mais on peut voir qu’il y a pour certains doxographes une difficulté à comprendre comment ils peuvent être corporels. Dans ce passage, D. L. souligne surtout ce qui fait la différence entre les principes et les éléments ; ces derniers, comme on l’a vu, ne sont pas absolument incorruptibles ni ingénérables ; mais il y a surtout autre chose, c’est que d’ordinaire (et c’est un point que les stoïciens admettent aussi), on définit un corps (σω῀μα) par le fait d’être étendu selon les trois dimensions (ce qui donne une équivalence avec la notion géométrique de στεʹρεον, équivalence soulignée par Apollodore [26] ). Ce qui me pousse à prendre au sérieux la leçon de la Souda, c’est que Diogène ne se contente pas de dire des deux principes qu’ils sont (si on suit cette leçon) « incorporels », mais encore qu’ils sont α῎μορ ϕ οι. Ceci nous donne deux affirmations : que les deux principes (et pas seulement la matière) sont sans forme, et qu’ils ne sont pas des corps, mais ceci éventuellement en prenant « corps » dans un sens spécial. En effet, on peut penser que la définition du corps comme « solide » ne s’applique pas aux principes ; quand nous sommes en présence d’une telle définition, il faut conserver présent à l’esprit que dans la tradition géométrique, « solide » ne veut pas seulement dire « ce qui est étendu selon trois dimensions », mais ce qui est délimité selon trois dimensions (autrement dit polyèdre, fait de surfaces qui se ferment); or il est clair que, dans son état antérieur à la diakosmèsis, si nous supposons qu’elle est répandue dans tout le vide, la matière n’est justement pas « définie » ou délimitée; en ce sens, elle n’est pas un corps, du moins au sens de solide. En ce qui concerne le caractère amorphe, on n’aura sans doute pas de peine à le lui reconnaître, mais on pourra hésiter à l’appliquer au logos. Pourtant, il y a de bonnes raisons pour le faire. μορ ϕ ηʹ a ici le même sens que σχη῀μα, c’est-à-dire configuration, et Simplicius (SVF, II, no 456) dit que la configuration n’est donnée au corps (par le τοʹνος bien entendu) que par le moyen de l’« étirement » (ταʹσις), ce qui, bien entendu, suppose qu’il y ait de l’extension (c’est le mouvement d’expansion du tonos, et c’est ce que représente cette tasis), mais aussi (pour qu’on puisse parler de configuration) un mouvement de retour vers le centre (l’autre orientation du mouvement du tonos). Cette situation ne se trouve pas dans la matière, mais pas non plus dans le logos, lequel n’est sans doute pas encore doté du double mouvement du tonos. Donc, à cet égard, on peut dire qu’aucun des deux principes ne vérifie cette propriété du corps qui en fait quelque chose de délimité et de configuré selon les trois dimensions. Il y a donc deux notions du corps : l’une minimale, qui consiste simplement à vérifier qu’on a la capacité d’agir et/ou de pâtir (sous cet aspect, les deux principes sont également des corps) ; et l’autre qui consiste à vérifier les propriétés du « solide » et sous ce rapport, ni l’un ni l’autre des deux principes n’est plus un corps (il ne commence à y en avoir qu’avec les éléments). Si nous admettons cette façon de voir, on peut dire qu’il y a un sens dans lequel la matière n’est pas corporelle (il serait évidemment plus exact de dire que, dans ce sens, elle n’est pas « un corps »). Il ne faut donc pas attendre que ce qu’elle apporte au kosmos ce soit la corporéité sous cet aspect-là. Il reste simplement à dire qu’elle lui apporte (ou plutôt à tous les êtres qui y entrent) la corporéité sous l’autre aspect, l’aspect minimal; sans doute n’apporte-t-elle pas la puissance d’agir (puisque c’est l’apport du logos) mais elle apporte la puissance de pâtir. J’ajouterai qu’il y a quelque chose qu’elle apporte subrepticement et qui est, par son unicité, la double limitation métaphysique du domaine de l’existant possible et de sa réalisation : l’existant possible ne sera que celui qui résultera d’une action du logos sur une matière de ce type; et le possible réalisé forme un tout, s’il n’y a qu’une seule matière (de quantité délimitée) qui s’offre à une telle action.
 
NOTES
 
[1]Le terme qui sert à désigner moins l’état d’unité cohésive que la force de celle-ci est ε῞ξις. Ce terme, on s’en souvient, a aussi un sens spécialisé chez Aristote, où il désigne une disposition permanente. L’usage aristotélicien le plus connu est celui où l’hexis (habitus) sert à désigner une disposition de l’âme qui fixe l’une de ses puissances dans un état (bon ou mauvais) à partir duquel les actes prendront telle tournure plutôt que telle autre. Mais il ne faudrait pas croire que le terme hexis n’ait chez le Stagirite qu’une application psychologique (et par là éthique) ; les ε῞ξεις servent de manière générale à désigner ces caractères d’une réalité qui ne font pas partie de son essence, mais l’accompagnent et sont susceptibles du plus et du moins ; ainsi la santé, ou la coloration d’une feuille d’arbre. Un aspect intéressant de cette notion d’hexis est que le changement qui la fait acquérir ou perdre n’est pas à proprement parler une altération (quoiqu’il soit généralement lié à une ou plusieurs altérations), mais une génération ou une destruction; et pour faire une place à cette variété spéciale de générations/corruptions que sont l’acquisition des vertus ou le fait de recouvrer la santé, ou l’inverse, Aristote met en avant l’opposition du perfectionnement et du dérangement (τελειʹωσις et ε῎κστασις) ; voir Physique VII (rédaction de la version a), chap. III, 246a 10 s. et 246b 14-20, pour le fait qu’il y ait généralement une altération liée au perfectionnement ou au dérangement. Noter la distinction (en tout cas utile chez le Stagirite, notamment dans la Politique) entre deux termes visant la possession : à hexis qui enveloppe l’idée de tenir entre ses mains ou de retenir (voir ε῎χομαι, je suis retenu par un obstacle ou « je suis entre les mains de quelqu’un ») s’oppose κτη῀σις qui indique ce que je possède, mais qui vient de l’extérieur, c’est-à-dire l’acquisition.
[2]υ῾πο` μια῀ς ε῞ξεως κρατουʹμενα (SEXTUS EMPIRICUS, Adv. math., IX, 81-83) ; et voir ALEXANDRE, De mixtione, SVF, II, no 474 : « Il est nécessaire qu’un corps un soit, comme ils disent <les stoïciens>, rendu continu par une seule hexis (υ᾽πο` μια῀ς ε῞ξεως συνεʹχεσθαι). »
[3]PLUTARQUE, De stoicorum repugnantiis, 1053F.
[4]SVF, II, no 716.
[5]Il faut sans doute dire que le pneuma qui unifie les minéraux est presque exclusivement de l’air (avec disons un minimum de chaleur qui lui permet d’avoir une esquisse de mobilité interne). Dans la physique stoïcienne où les quatre éléments classiques ne sont caractérisés que par une seule qualité (et non pas par deux, comme chez Aristote), l’air est froid (c’est « le premier froid »); de ce fait, on comprend que ce qu’il donne comme qualités externes aux minéraux, ce soient toujours des qualités qui tiennent à une résistance compacte et dure. Au fur et à mesure que l’on s’élève dans la scala naturae, la composition du pneuma donne place à davantage de chaleur, ce qui fait que le pneuma psychique est très volatil.
[6]Évoquant la série d’arguments par lesquels les stoïciens établissent que le monde est non seulement un tout organique, mais encore un vivant ayant la forme la plus élevée d’organisation (donc un vivant rationnel), SEXTUS EMPIRICUS indique (Adv. math., IX, 81 s.) qu’on a des raisons de penser que sa forme d’unification ne se borne pas au niveau minimal de l’hexis (à la ψιλη` ε῎ξις), du fait que le monde offre une grande variété de changements dans ses parties alors que les corps qui ne sont unifiés que par l’hexis n’en peuvent avoir que très peu. Il faut entendre non seulement que les corps unifiés par une simple hexis n’ont que peu de capacité de mobilité active, mais encore qu’ils ne supportent qu’un éventail très restreint de possibilités de changements passifs; on rencontre très vite la limite à partir de laquelle une altération les détruit. Si c’est le mouvement interne du pneuma qui produit dans un corps la qualification qui le caractérise, soit génériquement, soit dans son ι᾽διʹως ποιοʹν, celles qui définissent les minéraux sont si étroites qu’on atteint très vite le seuil à partir duquel une variation les détruit.
[7]De nature hominis; voir LONG-SEDLEY, 47 J.
[8]Il existe, comme on sait, un précédent isolé de cette expression dans ARISTOTE, Métaphysique, Θ, 7,1049a 36, dans un passage qui évoque une matière ultime capable de jouer le rôle de substrat pour une forme.
[9]La terminologie emploie l’une des formes reconnues de la causalité : ου῎θ᾽ αυ῾τα` συνεʹχειν ου῎θ᾽ ε῞τερα; le verbe συνεʹχειν vise ordinairement un certain type de causalité, celle qui est contemporaine de l’effet et qui peut lui être intérieure; mais ici il y a manifestement un jeu avec la fonction d’unification ε῾κτικηʹ (d’où la tentation de faire une correction à la ligne 4) et on peut dire que la force « synectique » est celle qui unifie les parties en leur donnant non seulement unité, mais encore une unité continue; le vecteur de cette unification est bien indiqué dans ce même passage : c’est l’ευ᾽τονιʹα.
[10]C’est ce que souligne également ALEXANDRE (De mixtione, voir SVF, II, no 442; voir LONG - SEDLEY, 47 I), qui estime que si tout corps doit être formé sous l’action du pneuma, il ne peut pas y avoir d’élément à proprement parler. On peut évidemment répondre qu’au stade considéré (qui est celui du régime ordinaire de fonctionnement, une fois la cosmogenèse achevée), on peut encore parler d’éléments en un sens relatif : non qu’il y ait des corps absolument sans mélange, mais en ce sens que certains corps fonctionnent comme matériaux sur lesquels s’exerce la causalité « synectique » du pneuma, afin d’en produire d’autres, d’architecture plus complexe.
[11]Samuel SAMBURSKY, Physics of the Stoics, p. 4.
[12]Les difficultés consistent à articuler dans nos témoignages : 1. le fait que certaines sources prétendent pouvoir distinguer une version zénonienne, une version cléanthienne et une version chrysippéenne; 2. le fait que certaines présentations paraissent insister davantage que d’autres sur l’analogie entre la situation initiale de la diakosmèsis et le développement de l’embryon ; 3. le fait que le point de départ de la diakosmèsis soit tantôt pris à partir d’une action du feu sur la masse humide, tantôt à partir de la relation (qui pourrait valoir plus généralement qu’à l’état initial) entre un principe actif et un principe passif, l’un et l’autre réduits à ces seules conditions.
[13]Dans ce sens, D. L. VII, 142 (η῾ ου᾽σιʹα τραπηï... ει᾽ς υ῾γροʹτητα). Stobée a plus simplement (mais il s’agit justement d’une simplification) ει᾽ς υ῞δωρ. Le reste s’accorde de très près avec la formulation de Diogène Laërce.
[14]Il faut supposer que la partie qui n’est ni la plus mobile ni la plus épaisse devient eau ou, si on préfère, que l’eau et la terre, bien que restant unies dans la masse humide, sont distinguées par le fait que l’une est au-dessous de l’autre.
[15]On la trouve dans SVF, II, no 413; voir LONG-SEDLEY, 47A. Cet extrait de Chrysippe figure dans le chapitre doxographique sur les principes et éléments et expose les différents sens dans lesquels les stoïciens entendent la notion de stoicheion, à savoir : (a) une notion générique dans laquelle on indique simplement la fonction eu égard à la composition et à l’analyse (est élément ce en quoi un corps peut se décomposer et à partir de quoi il peut être formé), et deux applications de cette fonction ; (b) les quatre éléments classiques, qui sont éléments à l’égard des corps ordinaires; (c) le feu qui est élément à l’égard des quatre éléments classiques. On peut penser que le feu joue le rôle d’élément ultime dans la cosmogenèse, puis dans l’ekpurôsis; mais force est de constater que l’on peut hésiter sur le point de savoir s’il correspond bien à la notion générique, car on a le sentiment qu’il joue encore davantage le rôle de principe drastique que celui de matériau. Reste que, si on admet d’en faire l’élément des éléments, c’est que, tout au moins au point de départ de la cosmogenèse, c’est à partir d’un état igné de la matière que va se former (et, c’est là qu’est la bizarrerie, sous l’action du feu) la condensation par laquelle se différencieront l’air et la masse humide.
[16]Il est pour cette raison considéré comme l’élément αυ᾽τοτελω῀ς par Stobée, en ce sens que si les autres proviennent de lui par transformations, lui ne provient de rien d’autre (si ce n’est éventuellement de lui-même).
[17]PLUTARQUE, De stoic. rep., XLI, 1053B emploie très justement le terme πυρωʹδες pour désigner l’état de la substance totale après l’ekpurôsis.
[18]D’après une distinction avancée par Diogène Laërce (VII, 134), on pourrait distinguer la notion d’élément de celle de principe, en réservant à cette dernière (ou aux facteurs qui en relèvent) le statut d’êtres absolument incorruptibles ; de ce point de vue, les quatre éléments classiques, qui sont régulièrement détruits au terme de chaque ekpurôsis, ne seraient que des éléments, mais le logos et la matière sont véritablement des principes. On peut se demander si cela revient à doter le feu du début de la cosmogenèse, et dont Chrysippe, d’après Stobée, fait l’élément des éléments, du statut de principe, actif et passif.
[19]Parfois les deux, avec l’un comme précision de l’autre comme on trouve dans D. L., VII, 134 (το`ν θεο`ν το`ν λοʹγον).
[20]Calcidius traduit manifestement ου᾽σιʹα par essentia (voir LONG-SEDLEY, 44 D) et il traduit υ῾ποκειʹμενον par substantia.
[21]On a bien entendu également τω῀ν ο῎ντων ου᾽σιʹα (par exemple SEXTUS, Adv. math., IX, 75). Ajoutons qu’il y a une finesse possible sur la portée de holon, puisque Sextus indique par ailleurs (IX, 332) que les stoïciens font une distinction entre το` πα῀ν et το` ο῞λον : le second s’applique au monde ou à tout ce qui est contenu dans le monde, tandis que le premier s’applique au monde plus le vide qui l’entoure (du moins en dehors de l’ekpurôsis). Bien entendu, la matière n’est substance que du holon, pas du pan, puisque le vide reste incorporel, en régime de fonctionnement ordinaire du monde; c’est une question ouverte – essentiellement parce que nous n’avons pas de témoignage qui se rapporte explicitement à cet aspect de la diakosmèsis – que de savoir si la matière peut ou non être considérée comme substrat au moment de l’ekpurôsis.
[22]Le rôle de substrat n’est pas moins commun que celui de substance; voir GALIEN, SVF, II, no 405, fin : ει῏ναι τι κοινο`ν α῞πασιν υ῾ποκειʹμενον; ce qui est à peu près la même formule que Calcidius : « eam (= essentia) communem omnium quae sunt substantiam ».
[23]D. L., VII, 150 (et voir SVF, II, no 323) : πεπερασμεʹνη; Calcidius dit également : « hanc ipsam essentiam finitam esse unamque ».
[24]D. L., VII, 135 termine son exposé de la distinction entre principes et éléments, en indiquant que les éléments sont corporels et dépourvus de forme (σωʹματα και` α῎μορ ϕ ους), tandis que les éléments reçoivent une forme (μεμορ ϕ ω῀σθαι), et il semble que les manuscrits de D. L. soient unanimes sur ce point; mais la Souda, dans un extrait de D. L., remplace σωʹματα par α᾽σωμαʹτους, ce qui donne une leçon plus aisée d’un point de vue stylistique, mais offre une véritable difficulté de compréhension ; la difficulté est renforcée par le fait que, même si on veut s’en tenir à la leçon des manuscrits de Diogène Laërce, la qualification de α῎μορ ϕ ους pour les deux principes est également difficile à comprendre.
[25]Ainsi, Aristoclès de Messène (le péripatéticien du Ie ou du IIe siècle de notre ère) insiste de manière très claire sur le fait que ce qui amène les stoïciens à ne pas concevoir comme incorporels les deux principes de la cosmopoïèse, le dieu et la matière, comme l’aurait fait Platon (on notera au passage que, à prendre la formulation d’Aristoclès au pied de la lettre, la « matière » du Timée, c’est-à-dire le réceptacle, n’est pas corporelle, ce qui paraît très exact); ils sont amenés à les poser comme corporels du fait qu’ils sont en relation agent/patient et que cela n’est possible qu’entre des corps (Aristoclès dans EUSÈBE, Praep. evang., XV, XIV, 1, p. 379, Mras).
[26]D’après D. L., VII, 135. Apollodore ajoute encore que la surface est la limite du solide, la ligne celle de la surface et le point celle de la ligne : manière de les envisager très connue, qu’Aristote a critiquée, du moins si par là on entend en donner une définition (car on définit alors le simple par un tout dont il est une limite) ; ce qui me frappe, c’est que Posidonius, que Diogène cite dans la foulée, tire de cette façon de mettre en rapport les « éléments » du solide l’affirmation que, de ces éléments, au moins la surface existe dans la réalité et pas seulement dans la manière dont nous la considérons (καθ᾽ υ῾ποʹστασιν και` κατ᾽ ε᾽πιʹνοιαν).
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