2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Présentation
Deux ou trois naturalismes
Sandra Laugier
Université d’Amiens, IUF, IHPST.
« Nous sommes tous naturalistes aujourd’hui ; mais ce naturalisme commun
est d’espèce vague et générale, et peut couvrir une immense diversité d’opinion. »
Cette affirmation n’a pas pour auteur un de nos penseurs d’aujourd’hui, mais
(en 1922 !) Roy Wood Sellars
[1] – le père de Wilfrid Sellars, philosophe revenu
au centre du débat philosophique, particulièrement sur le naturalisme, depuis
quelques années. La revendication du naturalisme, présente de façon explicite
chez les philosophes les plus différents depuis la fin du XX
e siècle, n’a donc rien
de nouveau. Y a-t-il, hors de cette profession généralisée, quelque chose qu’on
puisse réellement définir comme le naturalisme ? Au-delà d’une référence, formelle ou révérentielle, à la science, dont le naturalisme revendiqué par les
sciences cognitives est un exemple, la question du naturalisme est d’abord celle
des rapports de la norme et de la nature.
Une étape importante dans la constitution du naturalisme contemporain est
la naturalisation de l’épistémologie opérée par W. V. Quine dans son article
célèbre
Epistemology Naturalized, publié en 1969 : il n’y a pas de fondation
ultime (philosophique ou empirique) de la science, et l’épistémologie a donc
pour but d’examiner comment l’homme (sujet naturel du monde naturel) parvient à la connaissance, et pour cela elle peut (doit) utiliser les matériaux de la
science elle-même. Cette circularité n’a rien de vicieux ou d’inquiétant : on la
retrouve dans tout apprentissage ou constitution d’habitudes. Le naturalisme est
ainsi une affirmation d’immanence : l’épistémologie, comme la science, se fait
avec les moyens disponibles, sans fondation extérieure : le naturalisme, c’est
« vivre selon ses moyens
[2] ».
Il y a plusieurs sens au mot « naturalisme » comme à la naturalisation. « Naturalisme » renvoie à une nature, mais laquelle ? Le développement du naturalisme
correspond paradoxalement à une mise en cause de l’idée de nature. La nature
en tant qu’objet de la science, ou la nature en tant que nature humaine ? (Et il
y a d’autres sens, comme plusieurs contributions ici pourront le montrer.) On
assiste à la coexistence de plusieurs naturalismes qui sont peut-être incompatibles : un naturalisme à tendance scientifique, ou scientiste, et un naturalisme
à tendance qu’on peut appeler sociale ou anthropologique, et dont on peut
trouver la trace chez Wittgenstein mais aussi chez H. Mead et Quine, et qui a
certainement pour première source Hume.
Hume est en effet le point de convergence de toutes ces approches dans leur
diversité, et certainement le père fondateur du naturalisme – et quasiment la
seule référence classique de Quine.
Epistemology Naturalized et surtout l’ouvrage publié quelques années après,
The Roots of Reference, sont fortement
marqués de l’empreinte humienne :
« Hume, where we doubtless belong
[3].
» L’empirisme de Quine, et par là son naturalisme héritent directement de Hume, ne
serait-ce que de ce principe minimal : « Il reste toujours certain que nous ne
devons pas outrepasser l’expérience » (
Traité, I). Au concept humien d’habitude
se combine chez Quine l’idée d’apprentissage, centrale dans
Word and Object
et dans
The Roots of Reference, et ainsi une forme de behaviorisme qui fut souvent contestée
[4]. Mais ce behaviorisme de Quine, justement par ses origines
humiennes, est social. L’épistémologie naturalisée (et d’ailleurs le recours dans
ce contexte à la psychologie) est en réalité inséparable chez Quine d’une socialisation de la nature. Faire de la naturalisation de l’épistémologie le paradigme
de toutes les naturalisations, et d’une assimilation de la philosophie à la science,
revient à une compréhension de l’empirisme classique, comme contemporain.
Une véritable lecture de Hume devrait conduire à découvrir au c
œur de son
Å“uvre la diversité même, et les tensions des naturalismes contemporains. C’est
tout l’objet du présent dossier, qui, laissant de côté les formes les plus connues
d’héritage de l’empirisme humien (par exemple dans le positivisme logique, la
philosophie de l’esprit contemporaine, la pensée économique, l’éthique), s’attache à des résurgences plus inattendues du naturalisme : non seulement dans
l’ontologie de Quine, mais dans la philosophie autrichienne du début du XX
e siècle et, comme le montre ici Ronan de Calan, le rôle crucial joué par les
Hume-Studien dans les origines de la phénoménologie, dans les reprises contemporaines du kantisme autour de Strawson et McDowell, dans la théorie de la
connaissance et la philosophie du langage ordinaire à Oxford, et enfin chez
Wittgenstein, pourtant penseur chéri des antinaturalistes.
C’est cette pluralité, et cette unité du naturalisme dans sa source humienne
que nous avons voulu faire apparaître. On peut pour commencer faire l’hypothèse de
deux naturalismes, et c’est une dualité qu’on retrouve non seulement
chez Quine, mais chez Strawson, plus récemment chez McDowell, et qui a aussi
son origine chez Wittgenstein. Il y aurait deux versions du naturalisme, premier
(une référence à la science qui peut prendre une forme évolutionniste, et renvoie
à la nature définie par la science) et second (social ou anthropologique, qui
renverrait à une nature humaine). Des exemples intéressants du premier naturalisme se trouveraient dans la naturalisation des normes morales proposée chez
J.-P. Changeux (entre autres dans l’ouvrage collectif
Fondements naturels de
l’éthique
[5] ), dans la naturalisation du langage opérée par S. Pinker, ou dans le
projet néodarwinien de D. Dennett. Mais même à l’intérieur de ce cadre naturaliste
au sens strict, des distinctions sont possibles, notamment pour la naturalisation
des normes. A. Gibbard, dans
Sagesse des choix, justesse des sentiments
[6], évoque
ainsi deux naturalismes, l’un épistémologique, l’autre linguistique ; le premier
fondé sur un recours à la théorie de l’évolution, le second sur son concept de
discussion normative, dans laquelle les normes communes s’élaborent par la
conversation. Cette dualité permet de reconsidérer la « nature de la norme », et
les limites internes du naturalisme. Naturaliser les normes serait leur trouver un
fondement
naturel. Encore une fois, tout dépend de ce qu’on entend par nature :
cette naturalisation peut se faire, comme chez Wittgenstein, en faisant des normes
le résultat d’accords
dans le langage, qui constituent notre forme de vie.
C’est ce que les êtres humains disent qui est vrai ou faux ; et ils s’accordent dans le
langage qu’ils utilisent. Ce n’est pas un accord dans les opinions mais dans la forme
de vie. Pour que le langage soit moyen de communication, il doit y avoir non seulement
accord dans les définitions, mais (aussi étrange que cela puisse paraître) accord dans
les jugements. Cela semble abolir la logique, mais ce n’est pas le cas. [Recherches
philosophiques, § 241-242.]
C’est là une forme un peu étrange de naturalisation, on en conviendra : on ne
peut en comprendre les enjeux qu’en percevant la dimension naturaliste, chez
Wittgenstein lui-même, de ce concept de forme de vie.
Là encore, on voit combien il importe de définir les différents sens du naturalisme et ses ambiguïtés. Chez Quine, le naturalisme a sa dimension sociale,
et chez Wittgenstein, le naturalisme a sa part biologique. Le naturalisme de
Quine, esquissé dès « Les deux dogmes de l’empirisme », est certes l’affirmation
d’une continuité entre science et philosophie : il n’y a pas de philosophie première, la philosophie n’a pas à fonder la science. La perspective naturaliste de
Quine, dans son ensemble, est antifondationnaliste : la philosophie n’a pas à
déterminer le statut de la science, ni à la justifier. Il n’existe pas de philosophie
première, et notre connaissance, comme la logique, « prend soin d’elle-même ».
Elle n’a pas à être fondée de l’extérieur, mais défendue de l’intérieur (« la vérité
est immanente », dit Quine dans
Theories and Things
[7] ). Pour Quine, l’épistémologie doit donc compter sur ses propres forces, et « L’épistémologue peut
faire librement usage de toute la théorie scientifique ». Dès lors qu’il ne s’agit
plus de fonder la science, l’épistémologie, « libérée », peut et doit s’aider de la
science naturelle pour comprendre comment l’homme a pu évoluer vers un
appareil référentiel aussi développé et théorique que le nôtre (voir ici l’étude
sur Quine de Layla Raïd).
Quine substitue à la question sceptique du fait de la connaissance, et à la
question transcendantale de sa justification, la question naturaliste : comment,
pourquoi « parvenons-nous à notre théorie du monde » ? C’est dans la science
que se trouvent les réponses aux questions épistémologiques. « Car nous pouvons entièrement garantir la vérité de la science naturelle et pourtant soulever
la question, de l’intérieur de la science naturelle, de savoir comment l’homme
élabore la maîtrise de cette science. » La question épistémologique devient
donc immanente à la science naturelle. On comprend pourquoi il est essentiel
que ce soit l’épistémologie qui soit naturalisée (et pas, comme on l’imagine
souvent, l’esprit, l’intentionnalité, le langage, etc.). Naturaliser veut dire renoncer à toute fondation extérieure à la nature, et non retrouver ce fondement ou
de nouvelles certitudes dans la science. D’où la dimension irréductiblement
sceptique de tout naturalisme, et la nécessité encore une fois d’en revenir à
Hume, et à son articulation « naturelle » en quelque sorte du naturalisme et du
scepticisme. Il est surprenant de voir à quel point toutes les dimensions du
naturalisme présent se découvrent dans une lecture attentive du Traité (voir ici
Jocelyn Benoist).
Ce qu’on peut appeler un second naturalisme ne serait non plus fondé sur le
modèle des sciences de la nature (qui fonde l’épistémologie naturalisée et ses
aboutissants) mais sur notre nature, qui est d’être sociale : ce que J. McDowell
va définir comme une seconde nature, en un sens aristotélicien : une nature de
la Bildung, de la constitution de l’homme. Ici on pourrait penser encore à
Wittgenstein : « Nous nous accordons non seulement dans des définitions mais
aussi dans des jugements. » Nos accords portent aussi sur des jugements, et cet
accord dans le langage, dont Cavell a relevé la circularité fondamentale, définirait le second naturalisme : un naturalisme qui pourrait intégrer la norme,
comme objet, mais aussi source de l’accord (c’est l’objet de l’analyse proposée
par Élise Domenach).
Il existe entre nous tout un arrière-plan d’accords exhaustifs et systématiques, sans
que nous le réalisions (ou dont nous ignorons avoir conscience). À ces accords,
Wittgenstein donne tantôt le nom de conventions, tantôt celui de règles [...]. Wittgenstein appelle « accord dans les jugements » (§ 242) l’accord sur la base duquel
nous agissons, et notre capacité à nous servir du langage dépend, selon lui, d’un
accord dans des « formes de vie » (§ 241). Or les formes de vie sont précisément,
toujours d’après lui, ce qui doit être « accepté »; car elles sont « données » [8].
Cette version anthropologique ou régulative du naturalisme permettrait, sans
l’éliminer, de corriger le naturalisme premier que McDowell appelle
« bald
naturalism ». Le naturalisme de Quine était simplement une position immanente, refusant toute argumentation transcendante et toute position d’arrogance
de la philosophie
[9]. Il se doublerait alors, par sa modestie même, d’un autre
naturalisme, anthropologique, inscrit dans notre nature d’êtres parlants et dans
la communauté des accords de langage. Il faut parvenir à penser cette immanence de l’épistémologie, donc la première version du naturalisme, sans renoncer à penser la nature du langage, celle de l’usage et de nos accords, donc un
second naturalisme. Ce que désignerait alors l’idée de
naturel, c’est l’usage du
langage (non la présence d’un idéal scientifique, celui de la science naturelle),
ce qui fait par exemple qu’on parle de
langage naturel, et où Wittgenstein citant
Augustin parle du « langage naturel de tous les peuples » (
verbis naturalibus
omnium gentium,
Recherches, § 1). Ici encore, le scepticisme est indissociable
du naturalisme, lui est interne – comme le suggère ce moment, repris chez
McDowell :
Nous apprenons et nous enseignons des mots dans certains contextes, et on attend
alors de nous (et nous attendons des autres) que nous puissions (qu’ils puissent) les
projeter dans d’autres contextes. Rien ne garantit que cette projection ait lieu (et en
particulier ce n’est pas garanti par notre appréhension des universaux, ni par notre
appréhension de recueils de règles), de même que rien ne garantit que nous fassions
et comprenions les mêmes projections. Que nous le fassions en fin de compte est
affaire de ce que nous partageons [...] tout ce tourbillon de l’organisme que Wittgenstein appelle des « formes de vie » [10].
On voit alors le passage qui s’accomplit chez Wittgenstein de la question du
langage commun à celle de la communauté des formes de vie, communauté qui
n’est pas seulement le partage de structures sociales mais de tout ce qui constitue
le tissu des existences et activités humaines, et qui pourrait être pris en compte
dans la naturalisation. Toutes nos pratiques sont immanentes, et il n’y a rien
pour les fonder : telle est la conclusion du naturalisme. Il se définirait alors,
dans un second temps, par l’acceptation immanente de notre dépendance, donc
de notre nature dans toute sa complexité, notre nature en quelque sorte de sujet
de la culture.
Mais ici, un examen supplémentaire du propos de Wittgenstein est nécessaire :
il ne s’agit pas pour lui de recourir à la forme de vie comme explication générale,
à l’inverse du concept fourre-tout et conformiste de la forme de vie que suggèrent certains usages contemporains de Wittgenstein. Ce dernier, par sa notion
de forme de vie, montre à la fois la fragilité et la profondeur de nos accords. Il
s’attache à la nature même des nécessités qui en émergent. C’est cela qu’on
doit entendre par son anthropologie, et en fin de compte par son naturalisme :
pas seulement au sens culturel, mais de façon inattendue, au sens biologique.
Comprendre ce point chez Wittgenstein implique une lecture différente de sa
notion de forme de vie, et de son recours à la grammaire. L’idée des limites
imposées par la grammaire n’est pas une idée « seulement » linguistique. Ces
limites sont les nôtres, tout comme les limites de la connaissance, pour Kant,
sont des limites humaines, des limites réelles de notre nature.
Il existe deux thèses (claims) générales ou fondamentales de Wittgenstein sur ce que
nous disons, affirmations qu’il résume dans l’idée de grammaire : d’une part, il s’agit
de la conviction que le langage est chose partagée, que les formes sur lesquelles je
m’appuie pour faire sens sont des formes humaines, que celles-ci m’imposent des
limites humaines, et que lorsque j’énonce, moi, ce que nous « pouvons » dire et ne
« pouvons pas » dire, j’exprime des contraintes que les autres reconnaissent, donc
auxquelles ils obéissent (consciemment ou non). [VR, p. 68.]
Il s’agit de contraintes sur ma vie autant que sur mon langage. Ce qui est
« donné », ce n’est pas seulement le monde, mais des formes de vie. Or, que
les formes de vie me soient « données », cela ne veut pas dire seulement que
notre donné, ce sont toujours des formes de vie, donc qu’en un sens, rien n’est
donné. Cela veut même dire tout le contraire. Wittgenstein dit bien : « Ce qui
doit être accepté, le donné », ce sont les formes de vie, c’est-à-dire que notre
forme de vie est un donné au même titre qu’autre chose. Cavell relève ce point,
dans Une nouvelle Amérique encore inapprochable, en demandant de voir
l’expression ainsi : formes de VIE (et non pas formes de vie). Cette découverte,
par-delà la découverte de « la profondeur de la convention dans la vie humaine »,
porte aussi, dit Cavell, sur ce qu’il y a de conventionnel dans la nature humaine,
ce que Pascal voulait dire par « la coutume est notre nature ».
Ce qui nous conduit à vouloir rompre nos accords, et donc au scepticisme,
c’est le refus de ce donné, de cette forme de vie dans sa dimension, non
seulement sociale, mais biologique. C’est sur ce second aspect (vertical) de la
forme de vie que Cavell insiste dans Une nouvelle Amérique encore inapprochable, tout en reconnaissant l’importance du premier (horizontal, sur l’accord
social). Ce que les nombreuses discussions sur le premier sens (du conventionnalisme) ont occulté, c’est la force, chez Wittgenstein, du sens « naturel » de la
forme de vie. Wittgenstein insiste sur les « réactions naturelles », « l’histoire
naturelle de l’humanité ». Le donné des formes de vie, ce n’est pas seulement
les structures sociales, les différentes habitudes culturelles, etc. (car tout cela
n’a pas forcément à être « accepté »), mais ce qui a à voir avec la nature humaine
– et tout ce qui fait que, comme la colombe de Kant a besoin d’air pour voler,
nous autres pour marcher avons besoin de « friction » (Recherches, § 107).
L’acception biologique ou verticale de la forme de vie rappelle des différences entre
les formes de vies humaines et celles qu’on appelle « inférieures » ou « supérieures »,
entre, disons, piquer votre nourriture, peut-être avec une fourchette, et y mettre la
patte ou le bec. Ici intervient la belle histoire de la main et de son pouce opposable,
de la station debout et des yeux tournés vers le ciel ; mais aussi la force et la dimension
spécifique du corps humain, des sens humains, et de la voix humaine [11]. [P. 46-47.]
La thématique du conventionnalisme est donc elle aussi indissociable du naturalisme. Comme le dit joliment Cavell, « sous la tyrannie de la convention, il
y a la tyrannie de la nature ». J. Skorupski exprime très bien ce point :
Ce n’est pas que nous nous « mettions d’accord » sur une « convention ». Nous
découvrons plutôt que nous partageons une certaine contrainte ou limite dans notre
pensée. Les « limites de l’empirisme » ne sont pas des conventions. Ce sont des
manières pour nous de continuer naturellement [...]. Donc si des nécessités naturelles
de la pensée font qu’une solution particulière à un problème paraît inévitable, il est
fourvoyant d’appeler cette solution « conventionnelle » [12].
Autrement dit, comme l’a noté H. Putnam dans son article classique « Convention : a Theme in Philosophy
[13] », s’interroger sur la convention sociale ou
linguistique, c’est se demander quel est, pour reprendre (comme Putnam) l’expression de Cavell, « le fondement naturel de nos conventions », se « projeter »
dans sa forme de vie et en interroger le fondement naturel. C’est là le point de
départ – un fait de nature, inévitable – des
Voix de la raison :
Et, à cette lumière, la philosophie devient l’éducation des adultes. C’est comme si
elle devait rechercher une perspective sur un fait de nature qui est inévitablement mal
interprété : le fait qu’à un stade précoce de la vie un corps normalement constitué
atteint sa force et sa hauteur définitives. [...] Et pour les adultes, il n’est plus question
de croissance naturelle, mais de changement. La conversion est un retournement de
nos réactions naturelles; c’est pourquoi elle est symbolisée comme une renaissance.
[VR, p. 199, souligné par nous.]
L’attention de Wittgenstein à nos réactions naturelles définit pour lui la seconde
nature, qui n’est pas seulement alors sociale et culturelle. Il semble donc que
le seul moyen de donner un contenu au naturalisme qui ne soit ni purement
physicaliste et scientiste, ni à l’inverse purement « socialiste » et trop vague,
serait de repenser la nature du langage – notre nature même de sujet parlant,
mais exactement dans la mesure où cette caractéristique fait partie, ou est au
centre, d’un ensemble d’autres capacités et limites humaines réelles (notre
capacité à sentir, parler, jouer, attendre, etc.; voir l’énumération que donne
Wittgenstein dans les Recherches, § 23). Car le refus du premier naturalisme
ne doit pas faire revenir (ou régresser) à un point de vue crypto-transcendantal.
La seule voie n’est peut-être pas celle que McDowell appelle, dans Mind and
World, et depuis, un platonisme naturalisé, qui se révèle plutôt chez lui un
néokantisme : là aussi, les prétentions du naturalisme scientiste ne doivent pas
faire oublier la vraie nature du naturalisme, et l’intégralité de l’héritage de
Hume.
Il s’agissait d’abord, à partir de Quine lui-même, de repenser le naturalisme,
d’en offrir une seconde version,
anthropologique, inscrite dans notre nature
d’êtres parlants et dans la communauté des accords de langage. Mais ici le
naturel se mêle au conventionnel. On ne peut pas prendre le « sens commun »
ou « nos » usages du langage comme sol premier, en dépit des affirmations
d’Austin pour qui le langage ordinaire, s’il n’est pas le dernier mot, serait au
moins le premier mot. Car l’intérêt de la réflexion, toujours déjà en ce sens
naturaliste (voir ici l’analyse de C. Alsaleh), sur le langage ordinaire est précisément son antifondationnalisme radical, sa reconnaissance du fait que nous ne
savons pas d’emblée quels sont nos usages, quel est ce donné qu’est le langage,
quels nouveaux contextes vont modifier le sens. Ainsi la réflexion sur le langage
ordinaire mène à une définition de notre caractère ordinaire
[14], notre
ordinariness, conçu comme notre soumission à la nécessité et à l’arbitraire du langage,
à notre nature de sujet parlant.
On est loin, semble-t-il, des premières définitions du naturalisme proposées.
Il s’agit pourtant toujours du même problème, celui de la possibilité, pour
l’homme, de dire le monde dont (avec son langage et sa science) il fait partie.
Il semble donc que le seul moyen de penser le naturalisme, si cela peut encore
avoir un sens, serait de parvenir à penser cette circularité et cette immanence à
la science, donc le premier naturalisme, sans renoncer à penser la nature du
langage, celle de nos accords, donc un second naturalisme, social. Mais cette
« nature » du langage en un sens renouvelé – notre nature de locuteurs ou de
« victimes de l’expression » – renvoie alors à un troisième naturalisme. Ce
naturalisme est aussi une tendance assez profonde de Wittgenstein, notamment
quand il décrit l’arrière-plan naturel de notre forme de vie : à la différence de
Searle, qui conçoit cet arrière-plan comme institutionnel, causal et producteur
de règles, Wittgenstein le voit comme le grouillement vital de la vie ordinaire,
le tourbillon (Gewimmel, whirl of organism) dont parlent Cavell et McDowell,
et qui est décrit dans ces passages des Remarques sur la philosophie de la
psychologie :
L’arrière-plan est le train de la vie.
Comment pourrait-on décrire la façon d’agir humaine ? Seulement en montrant comment les actions de la diversité des êtres humains se mêlent en un grouillement
[durcheinanderwimmeln]. Ce n’est pas ce qu’un individu fait, mais tout l’ensemble
grouillant [Gewimmel] qui constitue l’arrière-plan sur lequel nous voyons l’action.
[Remarques sur la philosophie de la psychologie II, § 625,629; voir Zettel, § 567.]
C’est ce tourbillon organique qui pourrait, dans son irréductibilité, définir un
naturalisme du troisième type, intégrer une dimension biologique parfois oubliée
dans le naturalisme social de la « forme de vie », et permettre peut-être d’en
finir avec la banalisation d’un naturalisme trop universellement revendiqué.
D’où l’intérêt, aujourd’hui, d’un véritable retour à Hume.
[1]
In
Evolutionary Naturalism, Russell & Russell, New York, 1922.
[2]
W. V. QUINE, « Naturalism, or Living Within One’s Means »,
Dialectica 49 (1995), p. 251-261.
[3]
W. V. QUINE,
The Roots of Reference, Open Court, LaSalle, Illinois, 1974, p. 20.
[4]
Voir S. LAUGIER, « Ce que le behaviorisme veut dire », dans
La Régularité, C. CHAUVIRÉ,
A. OGIEN (éd.), Raisons pratiques, 2002.
[5]
Éditions Odile Jacob, Paris, 1993.
[6]
PUF, Paris, 1996.
[7]
QUINE,
Theories and Things, The Belknap Press, Harvard University Press, Cambridge, Mass.,
1981.
[8]
S. CAVELL,
Les Voix de la raison. Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie (
VR),
trad. S. Laugier et N. Balso, Éd. du Seuil, Paris, 1996, p. 66.
[9]
Voir sur cette notion d’« arrogance », S. CAVELL,
Un ton pour la philosophie, trad. Bayard,
Paris, 2003.
[10]
S. CAVELL,
Must We Mean What We Say ?, Cambridge University Press, Cambridge, 1969,
p. 52.
[11]
S. CAVELL,
Une nouvelle Amérique encore inapprochable, trad. S. Laugier, Éd. de L’Éclat,
Nîmes, 1991, p. 46-47.
[12]
J. SKORUPSKI, « Empiricism, verification and the
a priori », dans
Fact, Science and Morality,
G. MAC DONALD et C. WRIGHT (éd.), Blackwell, Oxford, 1986, p. 158.
[13]
H. PUTNAM,
Philosophical Papers III,
Realism and Reason, Cambridge University Press,
Cambridge, 1983.
[14]
Voir C. TRAVIS,
Les Liaisons ordinaires, Vrin, 2003.