2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Le naturalisme, avec ou sans le scepticisme ?
Après Hume
Jocelyn Benoist
Archives-Husserl de Paris.
S’attachant au Traité de la nature humaine de Hume, l’auteur essaie de
montrer comment le concept moderne de naturalisme est un concept ambigu. D’un côté,
Hume a ouvert la possibilité d’une science de la nature humaine, qui traite le sujet
connaissant comme lui-même objet possible de connaissance. De l’autre côté, prenant
en compte cette constitution du sujet connaissant comme pur fait et la réincorporant
dans le flux de la vie (comme réalité et comme expérience), il a mis cette science aux
prises avec le risque du scepticisme, comme son envers. Dès lors, le naturalisme ne peut
jamais être du seul ordre de la science.
Focusing on Hume’s Treatise of the Human Nature, the author tries to
show how the modern concept of naturalism, according to its origin, is a very ambiguous
one. On the one side, Hume has opened the possibility of a science of the human nature
that deals with the knowing subject as itself a possible object of knowledge. On the other
side, taking into account this constitution of the knowing subject as a mere fact and
embodying it in the stream of life (as reality and as experience), he has confronted this
science with the risk of skepticism, as its own back side. Thus naturalism can never be
just science.
Si par naturalisme on entend ce courant de pensée qui, à partir de la fin du
XIXe siècle, a tendu à considérer les problèmes de la philosophie traditionnelle
en tant qu’on pouvait les rapporter à une nature (humaine essentiellement), dont
le savoir de fait les instruirait, courant dont on peut dire qu’aujourd’hui il a très
largement cause gagnée, au moins dans le monde anglophone, il paraît clair
qu’on n’y trouvera aucune autre origine, dans la philosophie classique, que la
philosophie de David Hume au XVIIIe siècle.
Certes, le regain de vigueur et le véritable démarrage du naturalisme ne
remonte guère au-delà des dernières décennies du XIXe siècle. La raison serait
à en chercher dans le développement des sciences psychologiques et biologiques, qui, dans leur tension réciproque même, ont constitué son arrière-plan
moderne. Sans doute est-ce à ce moment seulement que la figure de l’homme
acquiert une certaine lisibilité scientifique – et, au premier chef, une lisibilité
empirique.
Mais, dans l’esprit, il paraît clair que le projet naturaliste – naturalisation des
principaux domaines traditionnels de la réflexion philosophique, refondés dans
un savoir de fait – prend sa forme concrète avec la philosophie de David Hume,
dans son projet explicite d’un Traité de la nature humaine, dont il faut souligner
la parenté avouée avec la physique newtonienne. Après les sciences de la nature,
la philosophie attend sa propre révolution, et celle-ci passera par l’investigation
d’un certain type de nature également : la nature humaine.
De ce point de vue, on pourra dire que Hume, contre les philosophes rationalistes de l’âge classique et en un sens toute forme de « philosophie transcendantale » postérieure à lui, est le père de tous les naturalismes et cognitivismes
d’aujourd’hui – en admettant, comme il semble raisonnable de le faire, que le
cognitivisme, même en absorbant une part de transcendantal, comme il peut le
faire à l’aventure, suppose toujours fondamentalement le naturalisme.
Nous allons revenir plus en détail sur le projet naturaliste humien, tel qu’il
est formulé avec une tonalité inédite dans l’histoire de la philosophie dans l’introduction du Traité de la nature humaine (1739).
Notre objectif sera de mettre en lumière l’équivocité de ce projet, en tant
qu’équivocité féconde, qui pourrait être mise au service d’une critique philosophique aujourd’hui. Nous tâcherons de montrer en quoi le naturalisme humien
est à double face, et comment, loin de simplement autoriser les naturalismes
modernes, il nous permet aussi bien de nourrir des réserves critiques à leur
endroit, en leur apportant un complément indissociable dans l’esprit de Hume,
terriblement déstabilisant, et altérant profondément leur sens : le scepticisme.
Dans la tradition de la critique rationaliste
[1], le naturalisme est très régulièrement fustigé sous prétexte qu’il entraîne le scepticisme, et c’est présenté
comme une objection au naturalisme. Cela vaut assurément d’un naturalisme
dogmatique, qui prétend faire de sa « nature » le roc sur lequel il édifie ses
résultats – de ce qu’on pourrait appeler un « naturalisme cartésien », si ce n’était
une contradiction dans les termes (mais l’est-ce tant que cela ?). Mais que dire
d’un naturalisme qui entretient délibérément le scepticisme, et s’y installe,
comme celui de Hume ? Il se pourrait bien qu’il y ait là à trouver un sens de
la nature beaucoup plus subversif – et indissociable du naturalisme contemporain, comme son ombre portée, mais que celui-ci a trop souvent occultée. De
ce point de vue, Hume nous offrirait une bonne clé d’entrée dans les ambiguïtés
de notre modernité – à dominante naturaliste, mais que veut-elle dire par là ?
Que Hume soit un ancêtre particulièrement pertinent dans la généalogie du
naturalisme contemporain, voilà qui ne fait aucun doute.
L’entreprise humienne se caractérise en effet par la résorption du gouffre
creusé par la philosophie traditionnelle, et notamment une certaine philosophie
moderne (postcartésienne) entre ce qui serait supposé être de l’ordre de la pensée
et ce qui est de l’ordre de l’existence empirique de l’homme dans le monde, en
tant que celle-ci relève en propre d’une nature.
Que faut-il entendre ici par « nature » ?
Ce n’est pas le moindre intérêt de la pensée de Hume que de faire un emploi
extrêmement ambigu et diversifié de cette notion, et que de prendre la difficulté
à bras-le-corps, en thématisant expressément cette ambiguïté et cette diversité.
En ce sens, la modernité ne doit pas seulement à Hume le naturalisme (qu’après
tout elle pourrait bien en un sens devoir autant et plus à Locke, qui est à la
source de tout cela), mais d’abord et surtout le problème (d’identité) du naturalisme – ce qui est à mes yeux beaucoup plus important.
Reste que sur la carte des naturalismes modernes (post-humiens), celui de
Hume est bel et bien affirmé, et qu’on peut même le reverser nettement dans
l’une des « cases » prévues à cet effet (classer les naturalismes) : celui d’un
naturalisme non seulement psychologisant – ce qu’il est aussi, assurément –
mais aussi et d’abord biologisant. Il y a une conscience d’espèce – l’homme
comme espèce animale particulière – qui domine le naturalisme humien, et c’est
un de ses aspects les plus intéressants.
Une telle thèse passe bien sûr d’abord par une réarticulation du partage
classique homme-animal, dans la filiation de cette autre grande source – mais
elle est passablement enfouie : de ce point de vue, Hume constitue bel et bien
le chaînon manquant – du naturalisme moderne qu’est Montaigne.
L’homme est bien en un sens un animal comme les autres – c’est-à-dire aussi,
dans sa spécificité, différent des autres – et c’est ce qui, à un certain niveau, le
constitue en nature. Il n’y a, de ce point de vue, pas de rupture entre la sphère
de l’animalité et la sphère de l’humanité – mais juste des formes de naturalité
différentes.
C’est en effet un sens possible du naturel que « ce qui est commun à une espèce,
ou même [...] ce qui est inséparable de l’espèce
[2] ». Et, si l’espèce humaine semble
avoir un fonctionnement un peu différent des autres, qui a fondé la plupart des
philosophes traditionnels à l’isoler et la distinguer de façon peut-être excessive,
elle a bien en ce sens aussi une nature, à l’image de l’ensemble des espèces.
Bien sûr, ce qui semble distinguer l’homme, c’est que sa nature, comme toute
une série d’auteurs ultérieurs à Hume (à partir de Rousseau, en passant par
Kant) y ont insisté, est, semble-t-il, jusqu’à un certain point, de n’en avoir pas.
Elle est laissée en blanc, et c’est l’homme, dans le développement de son
existence, qui la remplit, sur le fond de toute une série de décisions qui sont en
un sens de l’ordre de l’artifice, puisqu’elles sont toutes précisément sociales.
En ce sens, certainement, les propriétés déterminantes de l’univers humain
– et notamment, au premier chef, les propriétés morales – ne peuvent être tenues
pour naturelles. Et pourtant...
Naturel peut être opposé à ce qui est soit inhabituel [unusual], soit miraculeux, soit
artificiel. Dans les deux premiers sens, la justice et la propriété sont, sans qu’on puisse
en douter, naturelles. Mais comme elles supposent la raison, la prévoyance [forethought], le projet et une union et une association entre les hommes, il se peut que
cette épithète ne puisse leur être appliquée strictement dans le dernier sens. Si les
hommes avaient vécu sans société, ils n’auraient jamais connu la propriété, et ni la
justice ni l’injustice n’auraient jamais existé. Mais la société, parmi les créatures
humaines, eût été impossible sans la raison et la prévoyance. Les animaux inférieurs
qui s’associent sont guidés par l’instinct, qui remplace pour eux la raison. Mais toutes
ces disputes sont purement verbales [3].
Aux deux premiers sens du terme (habituel et non miraculeux), la justice et la
propriété, fondements du monde humain, peuvent donc être qualifiées de naturelles. Mais surtout, leur opposition au dernier sens du terme (non artificiel) ne
les disqualifie pas vraiment en tant que naturelles. Même de ce point de vue,
en un sens, elles participent bien d’une nature tout de même – l’opposition de
cette nature « artificielle » à celle, supposée instinctive, des animaux, ne peut
guère être que verbale.
Il faut préciser que le passage que nous venons de citer ne vient jamais qu’en
note du suivant : « Chez un animal à ce point sagace, ce qui naît inévitablement
[
necessarily] de l’exercice [
exertion] de ses facultés intellectuelles peut à juste
titre être estimé naturel
[4]. »
Ici on va jusqu’au bout de la naturalisation du comportement humain.
L’homme est un animal, juste un animal particulièrement « sagace ». Comme
tout animal, il est doué de facultés, par définition naturelles, et ses facultés
s’exercent – c’est de la définition d’une faculté. Ce qui résulte nécessairement
de cet exercice – l’acquisition par l’exercice, là est la grande intuition de l’empirisme humien – doit évidemment être tenu pour « naturel ». On pourrait dire
qu’il est de la nature de l’homme d’en arriver là.
D’où, dans un passage célèbre, la relativisation de l’opposition entre la raison
(humaine) et les instincts (animaux) et l’assimilation de la raison à un genre
d’instinct :
Rien ne nous montre plus la force qu’a l’habitude de nous accoutumer à un phénomène
que le fait que les hommes ne s’étonnent pas des opérations de leur propre raison,
alors qu’en même temps, ils admirent l’instinct des animaux et trouvent de la difficulté
à l’expliquer, uniquement parce qu’on ne peut le ramener exactement aux mêmes
principes. À considérer la chose comme il faut, la raison n’est qu’un instinct merveilleux et inintelligible présent dans notre âme, qui nous conduit à travers un certain
enchaînement d’idées qu’il dote de qualités particulières, en fonction de leurs situations et relations particulières. Cet instinct, il est vrai, naît de l’observation et de
l’expérience passées; mais quelqu’un peut-il donner la raison ultime du fait que
l’expérience et l’observation passées produisent cet effet, plutôt que la nature à elle
seule ? La nature peut certainement produire tout ce qui peut naître de l’habitude ;
mieux, l’habitude n’est que l’un des principes de la nature et elle tire toute sa force
de cette origine [5].
Bien sûr, la naturalisation possible de la raison proposée ici est indissociable
de la conception que Hume se fait de la raison elle-même, qui est d’abord une
conception descriptive. Par raison, il ne faut rien entendre d’autre ici que les
opérations mêmes du raisonnement, qui, pour Hume, est d’abord le raisonnement causal. Or l’analyse du Traité a mis en évidence son principe, associatif
et coutumier. La causalité n’est rien d’autre, en son fond, qu’une habitude de
la subjectivité – ce qui, soit dit en passant, contre les lectures positivistes de
Hume, n’est pas rien : il y a bien en un sens (mais subjectif) de la causalité
chez Hume. Or, suivant un raisonnement qui mérite assurément qu’on s’y arrête,
il n’y a rien que l’habitude puisse produire que la nature ne puisse produire
aussi – comme semble le prouver l’existence à l’état d’« instinct » immédiat,
automatique, chez certains animaux, de ce que l’homme, lui, doit apprendre –
mais qui n’est, pour cela, pas moins enraciné en lui. Ou, plus radicalement,
l’habitude n’est en fait rien d’autre que l’un des principes mêmes de la nature,
qui, simplement, comme tout principe, a ses modalités spécifiques.
Par nature, que faut-il donc entendre en l’homme (ou tout au moins que
faut-il entendre aussi, car l’homme, comme tout autre animal, a assurément
aussi des instincts au sens propre du terme), si ce n’est ce mécanisme bien réglé
de l’habitude, par lequel quelque chose se constitue et se dépose en nous pour
ainsi dire automatiquement, pour ainsi dire sans qu’on ait à y penser, dans ce
qu’il faudra bien appeler la passivité originaire de la conscience ? Ceci, principe
du raisonnement causal (qui n’est en fait que l’apparence d’un raisonnement),
constitue pourtant bien le fond de ce qu’on appelle « pensée ». En ce sens, la
pensée a bien une nature, et n’échappe pas à l’ordre général de la nature :
événementialité réglée par des lois qui sont celles de notre être même.
En même temps, ici surgit un autre thème qui aura une importance décisive
dans l’appréhension de la réversibilité du naturalisme qui nous intéresse. Il s’agit
du lien entre naturalité et caractère infondé, purement et radicalement factuel,
d’un processus. La raison n’est rien d’autre qu’un certain enchaînement réglé
des idées. En quoi celui-ci peut-il être renvoyé à une sorte de nature, ou peut-être
plus exactement être traité comme s’il constituait une nature – au sens où il est
à distinguer de l’association originaire, antérieure à toute expérience ? Très
précisément en ce qu’il demeure, en dernier ressort, inexplicable. De l’expérience et de l’observation nous retirons la certitude que..., « mais quelqu’un
peut-il donner la raison ultime du fait que l’expérience et l’observation passées
produisent cet effet, plutôt que la nature à elle seule ? ». Autrement dit, à la
mesure du fait que nous ne parvenons pas à donner de raison à cet effet, ou plutôt
de ce que celle que nous lui trouvons n’est pas suffisante (nous ne pouvons pas
comprendre en quoi elle peut produire cet effet, nous ne pouvons pas la justifier),
nous en sommes réduits à traiter la cause et l’effet, leur enchaînement, comme
une « nature ». « Nature » signifie ici autant qu’« absence d’explication ».
C’est un point extrêmement important à retenir, et sur lequel nous allons
revenir.
Pour l’instant, contentons-nous de tirer un bilan quant à la nature du naturalisme humien, sur l’échiquier des naturalismes modernes, compte tenu des
passages que nous avons déjà convoqués, et d’autres.
Psychologique, et même mentaliste, ce naturalisme l’est assurément. L’investigation humienne se présente d’abord, qu’on le veuille ou non, sur un mode
postcartésien et postlockien, qui est celui de l’investigation de l’esprit
(mind)
humain, et cette investigation est très largement (pas seulement, il est vrai)
menée selon des critères internalistes, liés à la problématique initiale, typiquement cartésienne, qui est celle de la
certitude. L’univers humien est certes
d’abord asubjectif, et la notion de personne n’y est que très problématique, et
réduite à un prédicat pour ainsi dire comportemental, mais il puise son origine
dans une réalité qui est proprement spirituelle, ou, pour être plus précis, mentale : l’impression, qui est le constituant de base de l’ontologie humienne, le
noyau originaire dont tout sourd. C’est à partir de là que Hume construit – en
commençant par le double, la copie affaiblie des impressions : les idées – et
d’une certaine façon, il n’en sort pas : la « nature » qu’il décrit est toute mentale.
En un sens, rien ne définit mieux la nature de son projet naturaliste que la
fameuse formule de l’
Enquête sur l’entendement humain : une « géographie
mentale
[6] ». Mais cette formule met aussi en jeu une autre détermination essentielle de ce projet naturaliste, sur lequel il faudra revenir : la question des limites,
ou plutôt des bornes.
Toujours aussi et d’abord mental (cela dit, pour ceux qui voudraient « sauver »
aujourd’hui le naturalisme humien du mentalisme, en un sens pragmatiste
[7] ), le
naturalisme humien est aussi
biologique, et cela en un sens tout à fait essentiel.
C’est bien la vie d’une espèce animale qui est en question, nous y avons assez
insisté, même si cette vie prend assurément un sens étendu – mais ce n’est pas
le moindre intérêt de la position humienne que de continuer à la prendre pour
une vie, et cela au sens propre du terme.
Relisons ce célèbre passage :
La nature, par une nécessité absolue et incontrôlable, nous a déterminés à juger,
comme à respirer et à sentir, et nous ne pouvons pas plus nous abstenir de regarder
certains objets dans une lumière plus vive et plus pure à cause de leur connexion
coutumière avec une impression présente, que nous ne pouvons nous empêcher de
penser quand nous sommes éveillés, ou de voir les corps qui nous entourent, si nous
tournons nos regards vers eux en plein soleil [8].
Une vie qui consiste à juger autant qu’à respirer ou sentir semble donner une
définition bien étendue de la vie. Mais en toute rigueur, c’est l’inverse qu’il faut
se dire : ce qu’il faut retenir, c’est l’immédiateté de processus de jugements qui
apparaissent ici n’être rien d’autre qu’un prolongement de ces processus naturels
en vertu desquels nous respirons ou sentons. Penser, c’est comme voir, au sens
exact où, à un certain niveau, une activité et l’autre paraissent absolument
involontaires, automatiques, naturalisées.
Cette immédiateté d’une pensée qui est vie, il serait tentant assurément de
l’interpréter en un sens existentiel, et de soutenir que Hume n’a rien d’autre en
vue, ici, qu’une certaine forme d’immédiateté de l’existence humaine, dissolvant
le caractère naturaliste de son analyse dans le phénoménologique. Mais, chez
Hume, il faut y insister, l’existentiel ne s’affranchit jamais réellement d’une
base biologique. Quelle que soit l’amphibologie du mot « vie », la vie ne se
départit jamais de sa signification biologique, et la référence à l’activité organique du respirer ou du sentir est ici décisive. Hume privilégie certes ces activités
en raison de leur spontanéité, qui les fait images mêmes de la « nature », que
je trouve en moi comme ce qui s’y passe pour ainsi dire sans moi (ici la référence
à Malebranche serait fondamentale), mais c’est aussi et d’abord leur organicité
même, leur caractère incorporé et spécifique, qui devient ici l’image de la
naturalisation que l’on fait subir à la raison.
Certes, comme on l’a vu, le naturalisme humien n’est pas seulement mental
(psychologique) et biologique, il est aussi et d’abord social – voir les réflexions
sur les idées de justice et de propriété du livre III du Traité ou de l’Enquête
sur les principes de la morale. Mais on aurait tort d’y voir une rupture, ou un
correctif qui plongerait pour ainsi dire le naturalisme de départ (psychologique)
dans une sorte d’indétermination. Le propos de Hume n’est pas de diluer son
naturalisme dans une sorte de « vague » pragmatiste qui serait l’alibi de sa
limitation, des zones d’ombre subsistant dans la naturalisation qui constitueraient comme des marges pour la liberté ou une sorte de spiritualité qui y
échapperaient. Si le naturalisme humien est toujours aussi social, c’est que tout
est nature, y compris le social. Ce qui veut dire, en très clair, qu’en un certain
sens le social est bien réductible à du psychologique et du biologique, c’est-à-dire, par voie d’analyse reconductible (en dernier ressort) à eux. C’est pourquoi la morale et la politique humiennes s’adossent à une logique des passions.
Celle-ci prise à l’état brut (« originaire ») ne suffit certes pas à constituer l’univers social. Il faut y ajouter l’artifice – sans lequel la plupart des vertus et
propriétés sociales sont inintelligibles : voir par exemple l’analyse humienne de
la promesse. Mais celui-ci n’est jamais que le prolongement de la nature et
forme pour ainsi dire une seconde nature qui s’intègre à la précédente sans
rupture.
Le manifeste de ce naturalisme social, qui est naturalisation du social bien
plus que naturalisation par le social, serait à trouver dans la fameuse mise en
scène de l’Enquête destinée à récuser l’apparence d’une absence de détermination dans l’ordre de la causalité morale – qui serait censée, ainsi, s’opposer à
la causalité physique :
Un homme qui, à midi, laisse sa bourse pleine d’or sur le pavé de Charing-Cross,
peut aussi bien s’attendre à la voir s’envoler comme une plume qu’à la retrouver
intacte une heure après [9].
En réalité, compte tenu de ce que sont les passions humaines – donc d’un fait
qu’il faudra bien qualifier de mental –, la nécessité morale n’est pas moins
inéluctable que la nécessité physique – et même, en un certain sens, elle en fait
partie : il n’y a pas deux types de nécessité. Le social est à reverser de plein
droit à l’ordre de la nature. Et cela au sens même pourtant où il n’y a rien
d’originaire ou de naturel en lui – ou si peu – au sens où se hâtera de le restaurer,
par exemple, quelqu’un comme Rousseau. On est dans le règne de l’artifice, et
celui-ci constitue notre horizon quotidien. Mais c’est là précisément la voie et
la forme qu’a prises notre nature. C’est qu’il faut rappeler aussi que, pour Hume,
le lieu de la nature n’est pas quelque origine enfouie et toujours déjà perdue,
mais qu’il n’y a de nature que là où quelque chose arrive : la nature est fondamentalement évolutive et génétique – c’est-à-dire : toujours déjà en genèse.
Naturaliste psychologique, biologique et social, Hume jette donc les bases
de ce qu’on pourrait appeler un naturalisme intégral, qui, dans ses ambitions si
ce n’est dans ses moyens, pourrait rendre envieux bien des naturalismes contemporains. N’est-ce pas de toute façon avec lui qu’apparaît pour la première fois
sur la scène philosophique ce label sous lequel pourraient se rassembler bien
des recherches contemporaines, à savoir celui d’une science de la nature
humaine ? La philosophie y gagnerait son visage scientifique : se repliant sur
ce qu’elle peut connaître, elle s’en assurerait la maîtrise, suivant un thème avancé
dans l’introduction du Traité.
Il est pourtant temps d’examiner plus en détail cette introduction, afin de cerner
les ambiguïtés de ce projet naturaliste tel que nous en avons isolé les contours de
façon quelque peu unilatérale, sous un jour exclusivement triomphant.
Indiscutablement, la façon dont le thème naturaliste y est amené a, comme
nous l’avons déjà souligné, quelque chose de cartésien – au sens de fondationnel.
Ce qui y est considéré, et déploré, c’est l’absence ou plus précisément l’insuffisance des fondements (the weak foundation) sur lesquels reposent les systèmes
philosophiques. Le problème, à la base, semble bien être un problème de fondement et de certitude :
La question la plus insignifiante n’échappe pas à nos controverses, et nous sommes
incapables de décider avec certitude des questions les plus importantes. Les discussions se multiplient, comme si tout était incertain [10].
Face à cette situation, rien ne paraît plus urgent que l’examen de ce qui se tient
au centre de toutes les sciences, dans leur incertitude même, à savoir l’homme.
Toutes les sciences dépendent dans une certaine mesure de la « science de
l’homme », « puisqu’elles relèvent de la compétence des hommes et que ce sont
leurs forces et leurs facultés qui en jugent
[11] ». La question posée ici est celle du
sujet de la connaissance. Ce qui fait la centralité de la « science de l’homme »,
c’est le fait qu’elle ne traite de rien d’autre que de ce qui connaît, et qui par là
même se voit nécessairement impliqué par toute « science » en tant que telle
– par toute science en tant que cette réalité (« l’homme ») a de toute façon à
supporter les effets de ce qui est connu par une science ou une autre, mais aussi
en ce que toute science pose
aussi la question du rapport que l’homme a à son
objet, et de son attitude envers lui, question qui ne peut être proprement dénouée
que par ladite « science de l’homme », c’est-à-dire celle qui prend la mesure de
l’homme et par là même de son rapport avec tout autre domaine de réalité
[12].
Par rapport à l’ensemble des sciences, la question qui est donc posée est apparemment celle d’avoir « une connaissance complète de l’étendue et de la force de
l’entendement humain et [d’]expliquer la nature des idées que nous employons
et celle des opérations que nous accomplissons dans nos raisonnements
[13] ».
Connaissance critique en un sens (celui de Locke, qui inspire ici Hume), qui,
proportionnant l’entendement à ses forces et, en tous domaines, à ce qu’il peut
attendre, devrait lui permettre d’atteindre la certitude. La connaissance de
l’homme est faite ici par là même fondement critique des autres sciences.
Mais ceci suppose une thèse révolutionnaire, qui est celle du naturalisme
moderne : « par conséquent, nous-mêmes ne sommes pas seulement les êtres
qui raisonnent, mais aussi l’un des objets sur lesquels nous raisonnons
[14]. »
Dans cette phrase se joue un des gestes les plus décisifs de la philosophie
moderne, qui pèse encore de tout son poids sur la scène contemporaine : celui
en vertu duquel il est possible d’objectiver la connaissance. Ce qui connaît, ce
qui raisonne, n’est rien de transcendant, rien qui échappe à la logique générale
de la connaissance, mais tombe lui-même pleinement sous le coup de cette
connaissance, dans son règne.
Le point important ici est que ce qui est désigné comme la connaissance
essentielle (la connaissance « de l’homme », centrale, puisque tout ramène à
elle) ne fasse pas exception, mais soit en un sens une connaissance comme une
autre, une connaissance parmi les autres, au sens ordinaire du mot « connaissance », dans son omniprésence même aux autres connaissances, avec lesquelles
elle interfère constamment et nécessairement, comme on l’a vu. Il ne s’agit pas
d’une connaissance en un sens « spécial », transcendant et séparé. (Autrement
dit : l’homme est bien un objet, c’est-à-dire, comprenons-le, pour Hume, un
objet empirique, il n’en est d’autre possible pour la connaissance.)
On pourrait nommer ce principe, qui est le vrai principe du naturalisme,
principe d’immanence. Cela au sens exact où on peut parler de « philosophie
de l’immanence » chez cet héritier lointain de Hume qu’est Quine
[15] : il n’y a
pas de science qui s’excepte du cortège des autres, elles sont toutes dans le
même plan, y compris la supposée centrale, la « science de l’homme », avec
les mêmes limites et la même forme de perfection, purement immanente. C’en
est fini des savoirs secrets au sens étymologique du terme, réservés, qui furent
ceux de la métaphysique.
Que voulons-nous dire par là ? Nous entendons souligner l’ambiguïté foncière
dans laquelle s’installe, à partir de ce moment, le discours humien.
D’un côté, il répète parodiquement les gestes cartésiens qui sont ceux d’une
philosophie première – les gestes qui sont ceux de la fondation. La « science de
l’homme », dans son indétermination même (elle est à ce moment encore à naître
et son identité est tout sauf évidente, comme nous venons de le montrer en hésitant
entre trois naturalismes : psychologique, biologique et social, pour les confondre
enfin), est construite comme une sorte de philosophie première, suivant certes une
autre métaphorique (celle de la centralité) que celle, archéologique, de la fondation. On renverra ici à la belle image, qui pourrait être cartésienne, de la marche
sur la capitale qui doit se substituer aux efforts désordonnés de prise des villes
périphériques. Il y a bien là un ordre, et quelque chose comme une fondation.
Il n’y a aucune question d’importance dont la décision n’appartienne à la science de
l’homme, et il n’en est aucune qui puisse être résolue avec quelque certitude, tant
que nous ne savons rien de cette science [16].
Peut-on s’exprimer de façon plus cartésienne, là où il s’agit de décision ultime,
et où la maîtrise de ladite « science de l’homme » devient condition d’accès à
la certitude ?
Et en effet, resurgit bientôt la métaphore du fondement :
Donc, en prétendant expliquer les principes de la nature humaine, nous proposons en
fait un système complet des sciences, bâti sur un fondement presque entièrement
nouveau, le seul sur lequel elles puissent s’établir avec quelque sécurité [17].
On ne peut être plus explicite : de ce point de vue, le Traité de la nature humaine,
après Locke, ne fait rien d’autre que nous donner une sorte de version empiriste
du cartésianisme. Formule vouée à une postérité abondante, et qui pourrait aussi
bien, à titre d’étiquette, stigmatiser nombre de naturalismes contemporains.
Et pourtant, certainement les choses sont plus compliquées. Tout d’abord, on
remarquera l’étrangeté de ce savoir des principes (en général : systématiques,
de la science) qui se présente, de l’aveu même de Hume, sous la figure, qui en
est apparemment distincte, d’un savoir particulier : c’est « en fait » que nous
proposons un système complet des sciences, etc., mais ce n’est pas visible à
l’Å“il nu.
On dira que ce paradoxe est celui-là même du naturalisme, ou, pour se placer
du point de vue de l’adversaire du naturalisme, que c’est là que réside le
« sophisme naturaliste » : prétendre dériver un savoir général d’un savoir particulier, ou tout au moins le fonder dans un savoir particulier. Or il n’y a rien
là, dans l’optique du naturalisme, qui puisse faire obstacle aux prétentions
fondationnelles qui sont les siennes. Il est précisément la position selon laquelle
on prétend trouver une fondation pour l’ensemble du savoir dans une certaine
« nature » déterminée.
Seulement, il y a, dans la façon que Hume a de présenter ce paradoxe, quelque
chose de troublant. Il paraît tout à fait clair, à lire cette introduction, que le
Traité de la nature humaine n’exposera pas lesdits principes généraux du savoir.
En tout cas, il ne les exposera pas frontalement. C’est en ayant l’air de faire
autre chose – parler de la nature humaine – qu’on le fera. Ce caractère indirect
de l’exposition mérite assurément qu’on s’y arrête. Car la question qui est posée,
c’est : serait-il possible de procéder autrement, d’exposer directement les principes qui fondent le savoir ?
À cela, le naturalisme dogmatique répondra qu’en bonne logique naturaliste,
exposer les principes généraux du savoir, ce n’est exposer rien d’autre que la
doctrine de ladite « nature humaine », dans laquelle celui-ci est fondé. La question ne se pose donc pas.
Et pourtant, est-ce si simple ? Car alors, pourquoi Hume maintient-il, ne
serait-ce qu’au niveau de l’illusion, cette différence : j’ai l’air de simplement
décrire la nature humaine, mais vous savez, en fait, je suis en train de fonder
le savoir ?
Ne serait-ce pas qu’une distance subsiste, et cela non pas au sens où cette
description de la nature humaine ne serait pas nécessaire pour fonder le savoir
– c’est la seule voie possible –, mais où il resterait toujours un écart parce
qu’elle n’est pas suffisante ? La description de la nature humaine nous donne
tout ce qui est possible en matière de fondation du savoir, mais au fond, ce qui
est donné là, est-ce que cela ne reste pas toujours un peu en deçà de l’objectif ?
Ici on touche la question de la valeur de la fondation proposée par Hume en
des termes plutôt claironnants. Et c’est là aussi bien que la pensée de Hume
atteste la profondeur de ses réserves critiques – et qu’elle gagne, sans doute,
tout son intérêt.
En effet, en quoi l’étude particulière de cet « objet » qu’est la chose qui
raisonne pourrait-elle jamais nous donner un « fondement » ? Si la « science de
l’homme » est un fondement, c’en est un bien paradoxal, et qui, plutôt qu’à
quelque « verrouillage » de la certitude en elle-même (comme l’exemplifie
emblématiquement le cogito cartésien), nous reconduit, de façon ultime, à la
fragilité de ce qu’il faudra appeler la nudité de la certitude, en tant que figure
de l’absence de fondement.
Quel est donc l’étalon qui donnera à la « science de l’homme » son genre
propre de certitude, et qui la qualifiera à jouer son rôle, c’est-à-dire à fonder
les autres sciences ?
De même que la science de l’homme est le seul fondement solide des autres sciences,
le seul fondement solide que nous puissions donner à cette science-là doit reposer sur
l’expérience et sur l’observation [18].
Ce fondement est-il si « solide » ?
À cela, on ne peut que répondre : oui et non. Et c’est là que la véritable
signification du naturalisme (reconduction de tout à une « nature ») tel que
l’invente Hume se révèle.
En un certain sens, l’expérience constitue un fondement tout à fait suffisant
(et le seul possible), en ce qu’il nourrit en nous toute la certitude dont nous
avons besoin.
Mais, d’un autre côté, dire qu’on doit s’en remettre à un savoir empirique,
c’est d’abord dire qu’il faut renoncer à tout savoir « essentiel », qui prétendrait
avoir accès à l’intériorité même de la chose. Il ne s’agit plus ici de replier le
plan de la philosophie et du savoir sur le point de certitude (interne) cartésien,
mais au contraire de soumettre celui-ci à la même exigence d’empiricité que
l’ensemble de ce plan. C’est ce qui a pu donner l’impression que Hume n’était
pas (particulièrement) internaliste, alors que, en fait, le point important est plutôt
que c’est un internaliste empirique – et seulement empirique.
L’essence de l’esprit nous étant tout aussi inconnue que celle des corps extérieurs, il
doit être tout aussi impossible de constituer une notion quelconque de ses pouvoirs
et de ses qualités autrement que par des expériences soigneuses et exactes et par
l’observation des effets particuliers qui résultent des différentes circonstances et situations où il est placé. [...] il est certain que nous ne pouvons aller au-delà de l’expérience : toute hypothèse qui prétend découvrir les qualités originelles et ultimes de la
nature humaine doit être d’emblée rejetée comme présomptueuse et chimérique [19].
L’adossement du savoir à une nature n’est donc certainement pas son indexation
à une essence, par définition insondable – et qui, l’empirisme humien nous
apprendra à l’entendre, correspondrait à un concept dépourvu de sens –, mais
plutôt son renvoi à ce qui peut seulement être constaté, dans la répétition réglée
de certains événements.
C’est alors un autre thème qui se fait jour sous la plume de Hume : celui du
savoir fondamental comme un savoir limité ou sans doute plus précisément
savoir des limites, affronté à ses propres limites et s’installant en elles, trouvant
dans ce bornage sa forme propre de satisfaction. Bien sûr, on trouvera là comme
une première répétition du thème kantien du savoir transcendantal, savoir de la
raison qui trace ses propres limites, et par là même devient maîtresse de tout
ce dont elle peut l’être. Mais la tonalité est bien différente. Dans une pensée
empiriste comme celle de Hume, on est affronté aux bornes bien plus qu’aux
limites, pour emprunter la terminologie kantienne. On constate de fait la clôture
du savoir, mais on n’en a pas la raison, et on n’a en toute rigueur aucune
maîtrise, aucune vue de dessus sur elle. Il n’est pas vrai que la raison se fixe à
elle-même ses propres limites – ou tout au moins les détermine de façon légale :
elle est naturellement bornée, parce qu’elle est elle-même nature, et tout ce
qu’elle a à faire est de rencontrer ce bornage et de le dire – sans jamais avoir
de maîtrise absolue ni de certitude complète en la matière, car il y a toujours
quelque chose d’insondable dans une nature, et ce qui la définit essentiellement
et avant tout est toujours aussi qu’elle pourrait être autrement, donc il n’y a
pas moyen de se donner la vue de la nécessité sur sa constitution propre.
C’est là, nous semble-t-il, qu’est la grandeur et la radicalité du naturalisme
bien compris, tel que Hume le porte d’emblée à sa perfection.
Ici surgissent, selon un paradoxe finalement trop peu remarqué – tant on est
pressé de retirer de Hume la figure d’un naturalisme positif, constituant –, des
formules qui ont trait à la non-fondation et à l’infondabilité, dans un texte qui
a pourtant commencé aussi explicitement selon le registre d’une rhétorique
fondationaliste. Il ne s’agit pas simplement, suivant la formule classique et qui
pourrait en un sens encore être kantienne, de se replier sur ce qui est certain,
mais d’appréhender par là même notre méconnaissance de ce dont nous sommes
certains,
au fond. Ainsi, non seulement il y a toute sorte de choses que nous ne
pouvons pas connaître (si cela a un sens, précisément que de s’y référer, mais
dans un point de vue naturaliste, en un sens, cela en a un), mais nous nous
apercevons que « nous ne pouvons rendre raison [
we can give no reason] de
nos principes les plus généraux et les plus raffinés, si ce n’est par l’expérience
que nous avons de leur réalité
[20] ».
Nous ne pouvons rendre raison : le mot est
lâché. Le principe même du rationalisme est sapé.
Ici, en vérité, deux lectures sont possibles : il n’y a pas d’autre raison que
l’expérience (c’est-à-dire aussi bien celle que donneraient les hommes du commun), dit Hume. Nous en ferons donc une « raison ». Autrement dit : naturalisons !
Mais une autre lecture est possible. Car dire qu’il n’y a d’autre raison que
l’expérience, c’est dire qu’il n’y a pas de raison du tout : en quoi l’expérience
en effet pourrait-elle constituer une raison, elle qui a pour particularité d’être
absolument dénuée de raison ? Ce que nous apprenons de l’expérience, nous le
croyons sans qu’il y ait aucune « raison » à cela – et donc sans qu’elle puisse
être l’objet d’aucun raisonnement, elle qui est pourtant nerf de tout raisonnement
(en tout cas de tout raisonnement ayant trait à l’effectivité, c’est-à-dire causal)
– c’est le thème constant du livre I du Traité et de l’Enquête sur l’entendement
humain. Le renvoi à l’expérience comme raison ultime n’est donc ici que la
figure de l’absence de raison.
C’est ce que Hume thématise très explicitement au titre de cette « impossibilité d’aller plus loin », ou « impossibilité d’expliquer les principes ultimes »
sur laquelle il insiste, retrouvant ainsi un vieux thème aristotélicien, mais auquel
il donne une coloration toute différente. Il y a un moment où on se heurte à de
l’inexplicable, et l’originalité du point de vue naturaliste, à en croire Hume, est
double (on oublie trop souvent l’un ou l’autre aspect de cette posture au profit
de l’autre) : d’un côté, accepter cet inexplicable et l’assumer, au sens où on ne
recule pas devant la tâche d’en faire science (ladite science de la « nature
humaine »); et, de l’autre, l’assumer comme tel : c’est-à-dire ne pas faire disparaître le caractère inexplicable de cet inexplicable sous la science qu’on en
fait, conserver un sens pour son énigme. Le caractère toujours aussi énigmatique
– dans son être absolument familier et « efficace » même – de ce qui est nommé
« nature », là pourrait résider la spécificité, et le génie du naturalisme de Hume.
Il faut tirer un passage de la partie du Traité consacrée au scepticisme
pour mesurer toute la radicalité de la subversion humienne. Dans ce passage,
Hume semble introduire encore un autre sens du mot nature – certes cohérent
avec les précédents : celui de ce qui est régulier, par opposition à ce qui ne
l’est pas :
Un homme qui conclut qu’il y a quelqu’un près de lui quand il entend une voix
articulée dans l’obscurité raisonne avec justesse et naturellement [naturally], bien que
cette conclusion ne provienne que de la coutume [custom], qui implante et ravive
l’idée d’un être humain en raison de la conjonction habituelle entre cette idée et
l’impression présente. Mais d’un homme qui est tourmenté, sans savoir pourquoi, par
la peur des spectres dans le noir, l’on dira peut-être qu’il raisonne, et même qu’il
raisonne naturellement, mais ce sera forcément au sens où une maladie est dite
naturelle parce qu’elle naît de causes naturelles, même si elle est contraire à la santé,
qui est pour l’homme l’état le plus agréable et le plus naturel [21].
Il y a un usage naturel, c’est-à-dire régulier, conforme à la norme parce qu’à
l’habitude commune, de l’imagination ; et il y a un usage déréglé, parce que
irrégulier, non conforme avec l’habitude contractée sous l’effet du retour régulier
de cas qui nous présentent toujours la même corrélation – une voix renvoie à
un homme, qui l’émet.
Apparemment, cet extrait relève de ce qu’on pourrait appeler une défense
contre le scepticisme. Comme on n’a donné d’autre « fondement » à nos inférences que « la conjonction habituelle entre une idée et une impression présente »,
en d’autres termes qu’un fondement imaginaire, comment distinguer celles-ci des
divagations d’un fou ou d’un malade : lui aussi, alors, raisonne et qui plus est
– mais peut-il jamais en être autrement ? – raisonne « naturellement ».
Il y a pourtant une grande différence : celle qu’il y a entre la naturalité de la
santé et celle de la maladie, précisément, entre le normal et le pathologique.
Pour Hume, on conserve le moyen – par l’épreuve de la répétition précisément,
et son universalisation : quelle est l’opinion générale ? – de distinguer l’inférence commune, et comme telle légitime (dont il n’y a pas de « raison de
douter »), et l’inférence aberrante.
Mais au-delà de cette première lecture, de surface, qui prend juste acte de ce
fait, certes essentiel, que le caractère purement coutumier de nos inférences,
pour Hume, ne les affaiblit en rien, n’ôte rien à leur nécessité et – c’est une
seule et même chose, en ce sens-là du mot « nature » – à leur caractère « naturel », il y en a une autre, plus inquiétante. Si, à un certain niveau, il est évident
que c’est en jouant sur les mots que nous qualifions l’inférence de l’égaré qui
croit aux spectres de « naturelle » – au sens où ce terme a ici l’amphibologie
qui est celle du normal au pathologique –, est-il si certain que les deux sens de
la nature mis en jeu soient si complètement hétérogènes ? Bien sûr, en nous
disant que la divagation du malade a assurément une « cause naturelle », Hume
ne nous dit pas qu’elle a dans sa logique, dans son cours si ce n’est dans ses
raisons (puisque, au fond, tout comme dans le cas « normal », il n’y en a pas),
la régularité qui nous fait d’habitude qualifier quelque chose de naturel – par
opposition à extraordinaire, miraculeux, hors des règles. Mais, à un autre niveau,
qu’y a-t-il au fond de cette régularité, si ce n’est là encore des « causes naturelles », mais non sues, à jamais retirées à notre connaissance – ce qui apparaît
ici être la détermination non accidentelle, mais essentielle, d’une « nature ». En
un sens, le caractère troublant de l’exemple de Hume est que si, à un certain
niveau, il nous garantit de toute inquiétude quant à notre raison commune, en
ce que celle-ci demeure opposée aux divagations exceptionnelles (anomiques)
des malades, à un autre, il ouvre sous les pieds de cette raison le gouffre abyssal
de l’hypothèse suivant laquelle nous sommes tous des malades, ou tout au moins
du fait certain que son fonctionnement n’est en soi pas plus « fondé » que celui
de l’esprit déviant. Ce n’est pas pour cela qu’il ne faut pas y croire – nous y
croyons tous (ou presque tous) toujours déjà, comme à l’air que nous respirons
ou à ce que nous sentons, conformément à l’image choc employée par Hume
sur l’automatisme du jugement – ni qu’elle n’est pas valide. En matière de
validité, nous n’avons que cela. Mais ce n’est pas pour cela non plus que cette
validité cesse d’être énigmatique et infiniment fragile. Fragile de la fragilité
d’un fait (par construction sans raison), définitivement.
C’est là le sens du « scepticisme modéré » de Hume, qui est donc indissociable de son naturalisme. Il n’en est pas le résultat, comme voudraient le faire
croire des critiques trop hâtives du naturalisme (comme s’il y avait là réfutation
par les conséquences), mais bel et bien le fond. Il est aussi ce qui en fait la
vérité et la profondeur : l’intuition en vertu de laquelle la pensée est quelque
chose de donné, et, comme tel, quelque chose d’extrêmement problématique.
Loin des certitudes du naturalisme contemporain, au fond plus naturalisateur
que naturaliste, il y a là une voie originale, qui ne sépare définitivement pas le
naturalisme de la question du naturalisme – celle du caractère contingent, et
insondable, de ce qu’il a à donner. Cette contingence qui, ne l’oublions pas,
chez Hume, est d’abord et enfin celle de la vie elle-même, dans la multiplicité
de ses figures.
Le vrai naturalisme consiste à penser qu’on pense comme on respire. Mais
on peut faire de cela objet de science (science de la pensée, comme il y a une
science de la respiration), comme de philosophie (comme on découvre alors,
inversement, qu’il peut y en avoir une du fait que l’on respire). Hume a fait
l’un et l’autre, contrairement à ce qu’on voit souvent aujourd’hui, et sa grandeur
réside dans le fait de l’avoir fait dans le même plan – seule façon d’être fidèle
à l’impératif naturaliste. Pour cela, certes, il y a un prix à payer : le scepticisme.
Mais, en dehors même du fait de savoir s’il est aussi terrible que le présentent
habituellement les philosophies, qui, en règle générale, sont des philosophies
dogmatiques, il faut remarquer qu’ici il est synonyme d’un nouveau mode de
philosopher, également différent des scepticismes traditionnels (qui révoqueraient de l’extérieur les savoirs) : un philosopher qui passe à l’intérieur des
sciences et des savoirs, et qui les déconstruit de l’intérieur, tout en les laissant
être ce qu’ils sont, ne retirant rien en un sens de leur validité, mais la faisant
juste apparaître ce qu’elle est : éminemment factuelle et relative.
Cela, seul un naturalisme pouvait le faire.
[1]
Voir par exemple HUSSERL,
Prolégomènes à la logique pure (1900).
[2]
Traité de la nature humaine (TNH), III, 2,1, trad. Philippe Saltel, Paris, GF, 1993, p. 83.
[3]
Enquête sur les principes de la morale (EPM), Appendice III, trad. Philippe Baranger et
Philippe Saltel, Paris, GF, 1991, p. 232.
[4]
EPM (trad. corrigée : elle donne « naturelles » pour « intellectuelles » !), p. 232.
[5]
TNH, I, 3,16, trad. Philippe Baranger et Philippe Saltel, Paris, GF, 1995, p. 257.
[6]
Enquête sur l’entendement humain (EEH) I, trad. André Leroy, Paris, GF, 1983, p. 55.
[7]
Dans ce sens, bien sûr, on peut convoquer la fin de l’introduction du TNH, I (trad. p. 37), qui
relève une difficulté dans l’expérimentation morale nécessaire à obtenir une science de la nature
humaine : celle de l’introspection, qui modifie nécessairement, en tant qu’attitude de conscience
particulière, l’objet auquel elle est censée donner accès. La solution qu’il envisage paraît nous
orienter vers une science comportementale, en troisième personne : glanons nos expériences « par
une observation prudente de la vie humaine » et prenons-les « telles que la conduite des hommes
en société [
men’s behaviour in company], dans leurs affaires et leurs plaisirs, les font paraître dans
le cours ordinaire du monde ». C’est dans le dehors d’un univers social que se dévoileront seulement
les vérités morales – c’est-à-dire qui ont trait d’abord à une intériorité –, l’accès « direct » à cette
intériorité se révélant pour le moins malaisé. Reste que le fondement de telles vérités demeure bien
intérieur, et même plus : mental – il s’agit bien d’abord d’un traité de l’
esprit humain.
[8]
TNH, I, 4,1, trad. p. 264-265.
[9]
EEH, VIII, trad. p. 160.
[10]
TNH, I, introduction, trad. p. 32.
[11]
TNH, I, introduction, trad. p. 33.
[12]
Voir là même l’exemple extrêmement parlant de la « religion naturelle », qui « ne se contente
pas de nous instruire de la nature des puissances supérieures, mais [...] porte ses vues plus loin,
jusqu’à leurs dispositions à notre égard et nos devoirs envers elles ».
[15]
Voir Sandra LAUGIER,
L’Anthropologie logique de Quine, Paris, Vrin, 1992, p. 255-272.
[16]
TNH, I, introduction, p. 34.
[21]
TNH, I, 4,4, trad. p. 312-313.