2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Naturalisme et scepticisme chez Cavell, McDowell et Strawson.
Les héritages contemporains d’une question humienne
Élise Domenach
Université de Picardie Jules-Verne.
Quelles sont les relations entre naturalisme et scepticisme, après Hume,
chez trois philosophes contemporains, trois « nouveaux sceptiques », héritiers de la
philosophie du langage ordinaire ? Nous est-il naturel de douter de notre accès au
monde ? Le naturalisme doit-il permettre de rejeter la question sceptique comme non-naturelle, ou au contraire de reconnaître la façon dont le scepticisme traverse notre
langage ordinaire ? En distinguant différents naturalismes d’après le concept de nature
auquel ils font appel et selon leur position vis-à-vis de la menace sceptique, l’auteur est
conduit à réenvisager l’ambiguïté des références contemporaines à Hume, et à mettre
au jour l’héritage inattendu de Hume dans la lecture cavellienne des paragraphes des
Recherches philosophiques de Wittgenstein sur « suivre une règle ».
What relations hold between naturalism and scepticism, after Hume,
in the work of three contemporary philosophers, three « new sceptics », who inherit
ordinary language philosophy ? Is it natural to us to doubt our access to the world ?
Does naturalism aim at allowing the rejection of the sceptical question, or the acknowledgment of the way scepticism infuses ordinary language ? In distinguishing different
kinds of naturalism according to the concept of nature they appeal to and according to
their position towards the threat of scepticism, the author is led to reconsider the
ambiguities of contemporary references to Hume, and to shed light on an unexpected
inheritance of Hume that appears in the Cavellian reading of the rule following paragraphs, in Wittgenstein’s Philosophical Investigations.
Comme l’a fait remarquer Barry Stroud dans une adresse à l’Association
américaine de philosophie en 1996
[1], le « naturalisme » ressemble à la « paix
mondiale »; tout le monde lui déclare allégeance et semble vouloir avancer
sous sa bannière, mais les disputes éclatent dès que l’on s’interroge sur ce qu’il
est légitime de faire en son nom. Il existe un très grand nombre de variétés du
naturalisme et, chez les philosophes qui se proclament « naturalistes », des
tensions entre différentes formes de naturalisme. Or l’une des questions cruciales
pour le naturalisme est, depuis Hume, la question du rapport que celui-ci entretient avec le scepticisme. Faut-il, au nom du naturalisme, répondre au scepticisme, expliquer l’existence du monde extérieur en recourant à l’idée de nature ?
Car de même qu’une certaine idée de la paix mondiale est mise en crise par
les moyens employés pour la garantir, il se pourrait que le naturalisme perde
son âme (et son ancrage humien) à vouloir répondre à tout prix aux menaces
sceptiques.
Comprendre les relations entre les arguments sceptiques et le programme
naturaliste de Hume est l’un des problèmes centraux pour interpréter le Traité
de la nature humaine dans son ensemble. Loin de m’engager dans ce débat de
lecture de Hume, je souhaiterais envisager les héritages de la question humienne
des rapports entre naturalisme et scepticisme chez trois philosophes contemporains qui articulent leur travail autour de ces deux notions : John McDowell,
Peter Frederick Strawson, et Stanley Cavell. Un certain type de naturalisme
peut-il constituer une réponse au problème sceptique de l’existence du monde
extérieur ? À quelle nature un tel naturalisme fera-t-il référence ? Quelle conception du scepticisme est engagée dans l’idée qu’il appelle et rend possible une
réponse ? Cette réponse peut-elle prendre la forme d’un argument classique ?
Cet argument doit-il être d’un type particulier, « transcendantal » par exemple ?
Telles sont les questions que je souhaite poser, dans l’idée de suivre l’apport
de ces trois auteurs à la problématique naturaliste telle qu’elle a été inaugurée
par Hume, sous la forme d’une refondation de la philosophie dans un savoir de
fait sur la nature humaine.
Cavell, McDowell et Strawson héritent d’une même tradition philosophique
contemporaine (inaugurée par J. L. Austin et L. Wittgenstein) qu’ils ont diversement contribué à transformer : la philosophie du langage ordinaire. De sorte
que leur traitement du naturalisme et du scepticisme est indissociable d’une
interrogation sur la nature des procédures du philosophe du langage ordinaire.
Qu’est-ce que partir du langage ordinaire, de « ce que nous disons quand » ?
Cette méthode philosophique est-elle nécessairement attachée au rejet du problème posé par le philosophe traditionnel sceptique ? Car c’est au titre de
philosophie de l’ordinaire, et des faits ordinaires, donc au titre d’un empirisme
repensé que certains philosophes du langage ordinaire se sont engagés, après
Austin, dans la réfutation du problème posé par le scepticisme. Étant donné
l’importance qu’a pour ces trois philosophes la référence au langage ordinaire,
je voudrais tenter de suivre, parallèlement à l’interrogation sur les relations entre
naturalisme et scepticisme, une interrogation sur la relation entre l’ordinaire et
le scepticisme, l’empirisme et le scepticisme. Car il semble nécessaire, pour
comprendre comment le scepticisme permet de constituer en positions relativement stables différents naturalismes, d’entrer dans une caractérisation plus fine
de ce qui, sous la plume de ces philosophes, compte comme « nature », certes,
mais aussi de ce qui compte comme « expérience », comme « fait », comme
« donné » ordinaire.
Dans un premier temps, je voudrais donc poser, dans l’esprit de ce double
héritage de Hume et d’Austin, la question de la naturalité du scepticisme. En
effet, il semble que cette question engage ensuite deux types de « réponses »
naturalistes au scepticisme. Le scepticisme est-il un problème ordinaire ou un
résultat naturel de l’enquête philosophique ?
LA NATURALITÉ DU SCEPTICISME
Dans un ouvrage récent sur le renouveau sceptique dans la philosophie angloaméricaine contemporaine,
Unnatural Doubts
[2], Michael Williams part de la
vision humienne d’« un conflit irrémédiable entre notre attitude quotidienne à
l’égard de nos croyances sur le monde qui nous entoure et l’attitude à laquelle
(pense-t-il) nous sommes inévitablement menés lorsque nous poursuivons une
enquête philosophique sur son fondement et son statut » (p. XII ). Puis il constate
que « ces dernières années ont vu un remarquable renouveau de cette attitude
humienne » qui consiste à insister sur le conflit entre la philosophie (ou le
scepticisme comme résultat inévitable de l’enquête philosophique) et la vie
ordinaire (ou un certain naturalisme qui entérine le retour de nos croyances
ordinaires et l’explique en faisant appel à l’idée de nature). Et il interprète ce
« nouveau scepticisme » comme une « réaction puissante aux tendances post-wittgensteiniennes (ou du “langage ordinaire”) et néopragmatistes à
rejeter les
problèmes philosophiques traditionnels, particulièrement les problèmes sceptiques, en jugeant qu’ils ne sont pas réels » (p. XIV ). Ainsi, ces « nouveaux
sceptiques » (au nombre desquels Williams compte Stroud, Thomas Nagel,
Strawson et Cavell) feraient jouer l’héritage de Hume contre celui d’Austin et
de Wittgenstein (ou d’une certaine interprétation de Wittgenstein), et rouvriraient la question trop vite fermée de la naturalité du scepticisme, de son
caractère intuitif. Car, si le scepticisme est naturel, selon Williams, alors Hume
a raison, et nous ne parviendrons pas à réconcilier nos attitudes quotidiennes
avec les résultats philosophiques.
Ces propos de Williams suggèrent deux temps pour notre analyse. Tout
d’abord, ces « nouveaux sceptiques » rouvrent-ils véritablement la question de
la naturalité du scepticisme ? Quelle est la part de l’héritage humien et la part
de la philosophie du langage ordinaire dans cette question ? Puis, je mettrai en
question l’implication de Williams : si le scepticisme est naturel, alors Hume
a raison et nous ne pourrons pas réconcilier les résultats philosophiques avec
nos croyances ordinaires. En effet, le philosophe suppose ici, d’une part, que
le scepticisme, quand bien même il serait naturel, est le résultat (la découverte)
de la philosophie et, d’autre part, que les croyances ordinaires sont immunisées
face aux attaques du scepticisme, et donc qu’un scepticisme ordinaire est impensable. Le scepticisme est-il un problème intellectuel réel (donc naturel au sens
d’intuitif) mais limité aux théories philosophiques, ou faut-il l’envisager comme
un problème ordinaire, naturel à des êtres de langage (donc naturel en un second
sens, ordinaire) ? En quel sens peut-on dire du scepticisme qu’il est naturel ?
Notons d’abord que s’interroger dans le contexte anglo-américain contemporain sur la naturalité du scepticisme, c’est s’opposer à une conception largement répandue (parmi les héritiers de Wittgenstein et d’Austin eux-mêmes)
selon laquelle la philosophie du langage ordinaire a fourni une critique directe
et définitive du scepticisme. Le problème a bel et bien été repoussé, et dénoncé
comme métaphysique, c’est-à-dire ici comme non naturel. Mais qu’entend-on
par « critique directe » ? Une critique directe est une critique qui permet d’évacuer, de rejeter une question dans son ensemble comme non pertinente. Et, selon
Williams, c’est pour échapper à ce type de critique que ceux qu’il appelle aussi
les « nouveaux Humiens » opèrent un retour à Hume. Le cas est particulièrement
clair si on pense, par exemple, aux positions défendues par Stroud, tant dans
son ouvrage sur
Hume
[3] que dans
The Significance of Philosophical Skepticism
[4].
Chez Stroud, la critique de la réponse d’Austin au doute cartésien (formulée
dans « Other Minds
[5] ») est solidaire de la reprise d’un thème humien : la simplicité et la naturalité du raisonnement sceptique est un avantage définitif sur
les raisonnements abstrus de ses critiques. De sorte que la philosophie abstruse,
la métaphysique, ne serait pas nécessairement du côté du sceptique
[6]. Chez
Stroud, le passage d’Austin à Hume marque clairement la réouverture de la
question de la naturalité du scepticisme philosophique, tel qu’il est exprimé
dans la première
Méditation métaphysique de Descartes. Le scepticisme apparaît
ici comme un « raisonnement », mais un raisonnement naturel dans la mesure
où il a prise sur nous, et qu’il exprime une tendance de la nature humaine. Mais
la référence à Hume peut être ambivalente selon que l’on se réfère au Hume
sceptique ou au Hume naturaliste, et que l’on sépare ces deux figures. En effet,
c’est une variante de ces critiques directes qu’exprime Strawson lorsqu’il conclut
son analyse des réponses humiennes et wittgensteiniennes au scepticisme en
ces termes :
Ce qui est important pour eux, ce n’est pas de fournir une justification rationnelle de
la croyance aux objets extérieurs, aux autres esprits, ou à la pratique de l’induction,
mais de représenter les arguments sceptiques et les contre-arguments rationnels comme
également oiseux [idle] – non pas dépourvus de sens [senseless], mais oiseux – puisque
ce que nous avons ici, ce sont des engagements originels, naturels et inévitables que
nous ne pouvons ni choisir ni abandonner [7].
Dans ce texte, Strawson fait donc jouer la référence à Hume (et à Wittgenstein)
en direction d’une critique du scepticisme qui vise la pertinence même de son
propos. Le scepticisme apparaît comme une construction intellectuelle qui se
heurte à des « engagements originels, naturels et inévitables ». Classiquement,
les deux façons de rejeter la question sceptique qui ont marqué la philosophie
du langage ordinaire ont consisté soit à rejeter la question du sceptique comme
un non-sens (d’après une certaine lecture de du Tractatus et de De la certitude
de Wittgenstein) soit à la rejeter comme non ordinaire, et donc non pertinente
pour la philosophie (comme le fait Strawson après Moore, par exemple). Il y
aura donc façon et façon de rouvrir la question de la naturalité du scepticisme,
mais en le faisant, ces auteurs s’exposeront à avoir à s’expliquer sur leur héritage
des critiques de la philosophie du langage ordinaire. Ainsi Putnam exprime, au
terme d’une conférence prononcée en 2000 à l’université de Chicago (« Rules,
Attunements and “Applying Words to the World”; the struggle to understand
Wittgenstein’s vision of langage ») le sentiment que lorsqu’on prive la critique
wittgensteinienne d’une pertinence directe à l’égard du scepticisme, on risque
de priver la philosophie de Wittgenstein de l’intérêt principal que des générations
de philosophes ont trouvé à le lire, de son « mordant critique ». Si nous ne
pouvons pas montrer que le sceptique profère des non-sens lorsqu’il suggère
que nos mots peuvent ne pas s’appliquer au monde bien que les critères pour
les appliquer soient manifestement remplis, si nous ne pouvons pas montrer au
philosophe traditionnel qu’il « viole les règles du langage », quel est l’intérêt
de la philosophie de Wittgenstein ? Putnam suggère que la prétention du philosophe à être fondé (justified) à utiliser les mots en question hors ou à côté de
leurs critères (wittgensteiniens) ne peut alors être rejetée a priori.
Au rejet de la question du sceptique comme non-sens ou faux problème,
inspiré d’Austin et de Wittgenstein, Putnam oppose (après Cavell) l’exigence
de prendre en considération l’histoire que le philosophe raconte, et de nous
interroger sur le contexte dans lequel une telle histoire peut être racontée, peut
exprimer un problème réel. Dans le cas de Cavell, la critique est double. Elle
atteint d’abord le philosophe du langage ordinaire qui prétend rejeter la question
du philosophe (Austin ou certaines interprétations de Wittgenstein), contre
l’esprit même du recours au langage ordinaire, qui doit permettre de replacer
la voix humaine au cœur de la philosophie. Mais elle atteint aussi le philosophe
traditionnel lui-même, dans son refus de rendre compte du contexte dans lequel
émerge le doute sceptique. Car s’il incombe au philosophe du langage ordinaire
d’entendre ce à quoi nous donnons voix ordinairement, il incombe au sceptique
de donner un sens à ce qu’il dit en reconnaissant le contexte singulier qui porte
ses doutes.
Le premier pas [pour prendre au sérieux la question sceptique] serait d’accorder aux
philosophes les droits ordinaires de langage et de vues larges qu’Austin accorde à
tous les autres hommes : de leur demander, fidèle à son esprit, pourquoi il faut qu’ils
disent ce qu’ils disent où et quand ils le disent, et de donner l’histoire complète avant
de réclamer satisfaction [8].
Dès ses premiers articles qui datent des années 60, Cavell critique l’idée (développée dans
Les Voix de la raison
[9] ) que la philosophie du langage ordinaire
puisse (ou doive) fournir une critique directe du scepticisme. Il oppose alors à
une telle « trivialisation » de la question du philosophe traditionnel, l’exigence
de « rendre réelle » la question du sceptique. Or, rendre réel, ce n’est pas
« naturaliser », ce n’est pas découvrir un sens nouveau (naturel) à cette question
apparemment artificielle ou irréelle (philosophique) et relancer ainsi les arguments sceptiques. C’est au contraire pour Cavell retrouver son sens naturel
occulté par le philosophe du langage ordinaire et, parfois, par le philosophe
traditionnel lui-même. C’est pourquoi le traitement du scepticisme moderne
chez Cavell, s’il rouvre la question de sa naturalité, ne vise pas à découvrir une
vérité naturelle de l’
argument sceptique lui-même, mais une « vérité » du
motif
du doute. Et cette démarche implique d’entendre dans les paroles du philosophe
l’expression d’un
fait.
[...] le sceptique a un fait qui demande à être relevé et noté ; l’anti-sceptique ne dispose
d’aucun fait à lui qui lui permette de rivaliser avec cela, il n’a que quelques mots
auxquels penser, et ses mots persistent à avoir l’air de nier les faits. [MWM, p. 255.]
Sur ce point, l’héritage humien est essentiel chez Cavell, et il semble double.
Tout d’abord, Cavell hérite de Hume l’idée que la raison peut être étudiée
comme un fait de la nature au même titre que les autres. Le scepticisme prend
attache dans une tendance de la raison humaine à dépasser ce qui est donné
dans l’expérience, et cette tendance s’analyse comme un fait. Loin de retenir
de Hume le clivage sur lequel M. Williams insiste, entre le philosophique et
l’ordinaire, Cavell hérite de Hume la possibilité de penser la naturalité du
dépassement qui préside à la question sceptique, c’est-à-dire la possibilité de
penser la façon dont le philosophique s’étaye lui-même sur du naturel, sur de
l’ordinaire.
Ce rapide repérage des usages de Hume chez les « nouveaux sceptiques »
indique qu’un usage maximal a été fait d’ambiguïtés sans doute présentes dans
le texte humien. Comme le montre le débat actuel autour du
New Hume
[10],
selon que l’on interprète Hume comme un réaliste sceptique (cloisonnant les
enjeux pratiques et les enjeux théoriques) ou comme un projectiviste (c’est
l’interprétation de Stroud), on peut trouver chez Hume des arguments en faveur
de la non-naturalité du scepticisme ou de la naturalité du scepticisme. Ainsi,
nous venons de voir successivement Stroud se servir de Hume pour rouvrir la
question de la naturalité du raisonnement sceptique, Strawson s’en servir pour
au contraire la refermer en présentant une critique directe du scepticisme
comme problème et Cavell rouvrir la question de la naturalité du motif du
doute sceptique.
Pour comprendre la diversité, de Strawson à Cavell, des usages de Hume sur
la question de la naturalité du scepticisme, il semble nécessaire de revenir
rapidement sur la variété des usages du terme « nature » chez Hume. En effet,
comme l’a montré Jocelyn Benoist dans « Le naturalisme, avec ou sans le
scepticisme ? Après Hume
[11] », Hume parle de « nature » pour désigner au moins
deux choses très différentes. Le recours à la Nature (avec une majuscule) comme
principe final permet d’abord à Hume de circonscrire le scepticisme au cabinet
des philosophes. C’est cet usage qui justifie la référence à Hume pour opposer
le scepticisme philosophique au naturalisme ordinaire, à l’adhésion à des croyances naturelles qui trouvent leur origine dans des principes de la Nature. Mais
Hume fait aussi usage d’un concept de nature biologique. Un sens possible du
naturel est « ce qui est commun à l’espèce [...] ce qui est inséparable de
l’espèce » (
Traité de la nature humaine (
TNH), III, 2,1, trad. p. 83). Et c’est
en ce sens que la raison et l’imagination sont, dans une intention descriptive,
traitées comme naturelles à l’homme, au même titre que « ce qui naît de l’exercice de ses facultés intellectuelles peut à juste titre être estimé naturel » (
Enquête
sur les principes de la morale, App. III, trad. p. 232). En ce sens donc, comme
le dit Benoist, « la pensée a bien une nature, et n’échappe pas à l’ordre général
de la nature ». C’est donc ce second sens qui rend compte de la naturalisation
(au sens d’un traitement factuel) de la nature humaine.
Au titre de produit d’un dépassement de l’expérience qui naît de l’exercice
de nos facultés intellectuelles, le scepticisme exprime un fait de la nature
humaine. Après avoir « réfléchi à la fragilité de [notre] jugement », Hume
rappelle que le raisonnement, les croyances sont déterminés par la nature au
même titre que nos fonctions biologiques :
La nature, par une nécessité absolue et incontrôlable, nous a déterminés à juger,
comme à respirer et à sentir. [TNH, I, IV, 1, trad. p. 264.]
Ici, les processus de jugement apparaissent comme des prolongements de ces
processus naturels en vertu desquels nous respirons et sentons. Cette naturalisation de l’esprit, au sens d’une nature biologique en son fond, trouve des échos
frappants chez Cavell. L’inspiration humienne permet en effet à Cavell de
rouvrir la question de la nature humaine qui s’exprime dans le scepticisme
philosophique et de dépasser ainsi la limitation, chez Austin, du naturel à
l’ordinaire (par opposition au philosophique). En associant un certain héritage
humien aux procédures de la philosophie du langage ordinaire, Cavell rouvrirait
ainsi le questionnement sur le scepticisme philosophique en direction d’une
enquête sur la nature humaine.
À propos de la question originante du philosophe, ce que je prétends principalement,
c’est qu’elle est une réaction à, ou une expression d’une expérience réelle qui prend
attache dans les êtres humains. Elle n’est pas « naturelle » [...] [au sens où] ce n’est
pas une réaction à des questions soulevées dans des contextes pratiques ordinaires
[...]. Mais [...] c’est une réaction qui exprime l’expérience naturelle d’une créature
assez compliquée ou rongée pour simplement posséder un langage. Quelle expérience ? Eh bien, évidemment, l’expérience ou le sentiment qu’il se peut que nous ne
connaissions rien du monde réel. [VR, p. 220.]
En suivant de façon régressive les prétentions du sceptique en direction de leur
premier pas, de leur « question originante » ou de leur « motif », jusqu’à l’expérience à laquelle elles donnent voix, Cavell saisit le centre de l’argument du
scepticisme intellectuel : nous vivons notre condition humaine sur le mode de
l’impuissance, comme s’il manquait quelque chose à notre savoir. Or, c’est ce
thème humien de la naturalité du dépassement qui explique que nous supposions
une causalité par-delà la conjonction constante de l’effet et de la cause, et qui
passe chez Kant sous la forme de ces « questions que [la raison humaine] n’est
pas capable d’ignorer, en tant qu’elles sont prescrites précisément par la nature
de la raison elle-même, mais auxquelles elle n’est pas capable non plus de
répondre, en tant qu’elles transcendent tous ses pouvoirs » (Kant, Critique de
la raison pure, préface de la 1re édition). Le scepticisme classique se comprend
comme découvreur d’un manque au registre humain du savoir. À partir de Hume,
ce manque est interprété en termes de bornes naturelles, c’est-à-dire empiriques
et attachées à la nature humaine. En passant des « bornes » humiennes aux
« limites » kantiennes dont la raison doit nous donner la maîtrise, le pas nous
fait certainement sortir de l’empirisme, mais on reste dans la caractérisation du
scepticisme comme problème naturel, en ce sens qu’il prend attache dans un
fait de la nature humaine. Or, l’expérience naturelle qu’exprime le sceptique
n’est pas l’expérience de se heurter à des limites, mais bien l’expérience de nier
ces limites, ce que Cavell appelle dans Les Voix de la raison un « déni de
l’humain ». Mais à ce point, pour déterminer la façon dont le scepticisme
traverse nos vies, le relais passe indéniablement de Hume puis Kant à Wittgenstein, puisque c’est en termes de langage que Cavell définira le scepticisme.
Et se heurter aux limites de la raison sera désormais compris comme se heurter
aux limites du sens.
La question de la naturalité du scepticisme fait donc peser de lourdes hypothèques sur la possibilité que le naturalisme présente une véritable réponse au
scepticisme. Nous avons voulu montrer, contre l’hypothèse de départ de Michael
Williams, que la reconnaissance d’une naturalité du scepticisme n’implique pas
le constat d’un conflit indépassable entre les résultats philosophiques et les
croyances ordinaires, bien au contraire. Dans l’une de ses variantes, l’argument
de la naturalité du scepticisme implique que nous sommes confrontés ordinairement à la menace du scepticisme.
Pourtant, Williams saisit bien quelque chose de juste lorsqu’il insiste sur la
force de nos croyances naturelles. Strawson renchérit dans Skepticism and Naturalism : rien ne laisse penser que des arguments auront prise sur le scepticisme,
si celui-ci est bien « vécu » comme le prétend Cavell.
[...] tous les arguments en défense de la position sceptique seront inefficaces ; et, qui
plus est, tous les arguments contre lui sont totalement oiseux. [P. 11.]
Cavell pourrait presque s’accorder avec Strawson sur cette conclusion, mais les
chemins empruntés divergent radicalement. Alors que Strawson est conduit à
cette affirmation par l’immunité de la vie ordinaire aux arguments sceptiques
et/ou réalistes de la philosophie, il semble que Cavell y soit conduit par le
constat inverse. C’est parce que le scepticisme exprime un fait de la nature
humaine, parce que nous sommes ordinairement confrontés à sa possibilité,
qu’aucun argument ne peut le détruire. L’argumentation serait condamnée à le
renforcer.
[...] l’effort pour nier le scepticisme est lui-même une expression du scepticisme. Cette
réponse « plus directe » nie l’expression de désespoir et de désir en autrui, tout en
les exprimant, pour ainsi dire, pour son propre compte. La question est alors : Comment la réponse de Wittgenstein admet-elle l’expression et y répond-elle [12] ?
Le naturalisme de Strawson présente au contraire une façon d’éviter le scepticisme (to pass by), en s’appuyant sur des thèses humiennes. Strawson cite en
particulier, dans Skepticism and Naturalism : Some Varieties, ces deux passages
du Traité de la nature humaine :
Qui s’est donné la peine de réfuter les arguties de ce scepticisme total n’a fait, en
réalité, que discuter tout seul et qu’essayer d’établir par des arguments une faculté
que la nature a antérieurement implantée dans l’esprit et rendue inévitable. [TNH, I,
IV, 1, trad. p. 265.]
Nous sommes fondés à demander quelles causes nous font croire à l’existence des
corps, mais c’est en vain que nous demanderions s’il y a des corps ou non. [TNH, I,
IV, 2, trad. p. 270.]
Le naturalisme de Strawson repose donc sur l’idée que « les doutes sceptiques
doivent être négligés car ils sont oiseux; impuissants face à la force de la nature,
de notre disposition naturelle à croire » (p. 13). En niant la naturalité des
tendances naturelles à dépasser l’expérience (qui pourtant résultent de l’exercice
des mêmes facultés) et donc la naturalité du motif du doute, Strawson refuse
donc l’idée même que le scepticisme appelle une quelconque réponse. Tel est
donc le premier naturalisme que la question du scepticisme constitue en position
stable : la nature nous incline à croire et à négliger les doutes sceptiques. Mais
lorsque nous abordons les réponses (argumentatives ou non) au scepticisme qui
reconnaissent la profondeur de la menace sceptique, un problème apparaît
d’emblée : dans quelle mesure la référence à la nature (physique ou humaine)
permet-elle d’articuler une réponse au scepticisme, par-delà l’approfondissement d’un diagnostic sur la naturalité du scepticisme ? Le naturalisme peut-il
à la fois reconnaître la naturalité du scepticisme et y répondre ?
LE NATURALISME, UNE RÉPONSE AU SCEPTICISME ?
Dans le tableau des variétés de naturalisme que McDowell dresse dans une
conférence donnée à l’université de Pittsburgh (2000), la menace sceptique
apparaît comme solidaire d’une autre menace, « la menace du supernaturalisme ». Et il présente deux variétés du naturalisme qui prétendent toutes deux
répondre au scepticisme. Dans sa présentation, McDowell emprunte à Wilfrid
Sellars les termes du débat :
Lorsque Sellars nous met en garde contre un sophisme naturaliste, il implique que la
structure de l’espace des raisons est sui generis, en comparaison avec la structure que
les sciences naturelles trouvent dans la nature. Il est compréhensible que le sentiment
qui en résulte que le savoir et la pensée sont sui generis, en comparaison avec ce qui
se présente comme une conception attrayante du naturel, doive générer des inquiétudes
métaphysiques à leur endroit, lesquelles se cristallisent dans ce qui est ressenti comme
la menace du supernaturalisme. Mais nous pouvons éviter ces inquiétudes si nous
rendons possible le fait de compter la pensée et la connaissance comme des phénomènes naturels, malgré tout, même si la suggestion de Sellars soulève une question
sur la façon dont ils peuvent l’être. [P. 4.]
McDowell considère que le scepticisme philosophique est attaché à la volonté
de distinguer une sphère naturelle et une sphère de la pensée, soit en rendant
compte de la pensée en termes naturels (c’est le sophisme naturaliste), soit en
faisant de la pensée un phénomène super ou supranaturel. Il faudrait donc penser
la naturalité de la pensée, l’intériorité réciproque de la nature et de la raison,
pour parvenir à écarter à la fois la menace sceptique et la menace supernaturaliste. Or, selon McDowell, deux types de naturalisme s’y emploient, mais seul
l’un d’entre eux répond à la « suggestion » de Sellars quant à la nécessité de
rendre compte du caractère sui generis de la pensée. Le premier naturalisme
que décrit McDowell est « réductionniste ». Il consiste à penser la connaissance
et la pensée dans le cadre du règne des lois de la nature. La réponse au scepticisme en appelle ici au concept moderne d’une nature régie par des lois. Le
second naturalisme que repère McDowell, le naturalisme « libéral », répond au
scepticisme et au supernaturalisme en refusant l’idée que l’espace des raisons
est étranger au naturel. Mais il s’appuie sur une autre conception du naturel non
plus physicaliste, mais biologique :
Pour éviter de concevoir la pensée et la connaissance comme supernaturels, nous
devons souligner que la pensée et la connaissance sont des aspects de nos vies. Le
concept de vie est le concept de la carrière d’un être vivant et donc évidemment le
concept de quelque chose de naturel. [P. 5.]
C’est ce concept de nature élargi aux phénomènes intellectuels, donc une
conception de la nature comme force productive, dynamique, en deçà et par-delà
la conception moderne de la nature, qui permet à McDowell de dire que « nos
capacités à acquérir des connaissances sont des pouvoirs naturels » (p. 6). Et
comme il le dit dans
Mind and World
[13], cette idée de la nature entraîne « un
ré-enchantement partiel de la nature » (p. 88). McDowell parvient donc ici à un
résultat étrange, puisque le fait de rejeter l’idée d’une coupure entre le règne
de la nature et celui de la pensée, tout en conservant l’idée d’un caractère
sui
generis de la pensée, « nous permet de voir que les inquiétudes philosophiques
que j’ai considérées sont sans fondement, comme le soutenait Rorty ». Il est
étonnant de constater que ces pages sur les réponses naturalistes au scepticisme
mènent McDowell à retrouver Rorty sur le terrain d’une critique des problèmes
auxquels nous condamne l’image traditionnelle de la connaissance. McDowell
s’accorde avec Rorty pour penser qu’une conception claire de l’idée de nature
nous permet de rejeter le problème sceptique, d’« apprécier comment les inquiétudes philosophiques émergent, et de s’en prémunir ». Mais il y parvient, quant
à lui, en considérant la possibilité que loin de nous exempter de la nature, nos
capacités conceptuelles infiltrent nos vies au point de structurer même les
aspects de nos vies que nous partageons avec les animaux, par exemple la
perception, dit-il. À l’idée que les impressions sont opaques, et qu’il faut donc
enquêter sur les connexions causales avec le monde, McDowell oppose un
« réalisme naturel
[14] », selon lequel les impressions sont d’emblée transparentes
et constituent en elles-mêmes une « ouverture » sur le monde. Pour concevoir
ces impressions transparentes, McDowell est contraint de construire une sensibilité qui est de bout en bout informée par la spontanéité. Ce faisant, il se permet
en effet d’éviter le problème de la friction entre la pensée et le monde. La
réponse au scepticisme par un appel à la notion de « seconde nature » aboutit
donc à un point de vue à partir duquel on écarte la confrontation au scepticisme
comme problème théorique
[15]. Le tableau de McDowell laisse donc penser que
s’il est une réponse au scepticisme (dans le cadre conceptuel dans lequel ce
problème émerge véritablement) elle doit être recherchée sur le terrain d’un
naturalisme dur, physicaliste. La référence à la nature humaine ne pourrait quant
à elle mener qu’au rejet du problème sceptique, ou à l’approfondissement du
diagnostic sceptique.
ARGUMENTS TRANSCENDANTAUX ET NATURALISME(S)
En examinant l’usage que ces « nouveaux sceptiques » (Strawson et Stroud)
ont fait des arguments transcendantaux, nous souhaiterions revenir sur cette
articulation entre le scepticisme et les naturalismes de la nature humaine.
Comme le note Sandra Laugier
[16], « l’idée d’argument transcendantal naît dans
le cadre d’une lecture spécifique (et extrêmement féconde) de la première
Critique – en termes de limites du sens »; c’est la lecture de Strawson, dans
The
Bounds of Sense
[17]. D’après l’analyse de Stroud dans « Les arguments transcendantaux » (1968), « les arguments transcendantaux sont censés démontrer le
caractère illégitime du défi sceptique en prouvant que certains concepts sont
nécessaires à la pensée ou à l’expérience ». Ils consistent donc à objecter au
sceptique qu’il ne peut pas penser ce qu’il croit penser. La tonalité kantienne
de ces arguments est donc liée à l’usage de la double thématique de la limite
et de la légalité. Or, selon Stroud, le naturalisme de Strawson tel qu’il apparaît
en 1959 dans
Individuals
[18] semble s’appuyer sur un argument transcendantal
pour établir que le scepticisme est un non-sens illégitime
[19]. Mais le plus qu’un
tel argument puisse prouver, selon Stroud, c’est que pour que la pensée et
l’expérience soient possibles nous devons croire que nous connaissons des objets
extérieurs ou des autres esprits. Cet argument échoue à prouver que de telles
croyances sont nécessairement vraies. Ainsi, en interprétant les arguments transcendantaux comme une réponse au scepticisme qui arguerait de la possibilité
de fonder la connexion entre concepts et expérience dans un cadre transcendantal, Barry Stroud est conduit à interpréter l’entreprise de Strawson comme
une réfutation du scepticisme qui échouerait. Pourtant, lorsqu’il répond à ces
critiques, dans les années 80, Strawson se défend désormais de faire usage des
arguments transcendantaux pour réfuter le scepticisme. Il propose ainsi une
conception tout à fait différente de ces mêmes arguments :
Supposez que nous acceptions le rejet naturaliste à la fois du scepticisme et des
arguments destinés à réfuter le scepticisme comme également oiseux. [...] Comment,
dans cette perspective, devrions-nous considérer les arguments du type que Stroud
appelle « transcendantal » ? Évidemment pas comme fournissant la réfutation raisonnée que le sceptique nous invite perversement à fournir. Notre naturalisme est précisément le rejet d’une telle invitation [20].
D’après ce second Strawson, les arguments transcendantaux concernent moins
le scepticisme (qu’ils ne visent pas à réfuter) qu’un certain type d’arguments
dont la structure est telle qu’ils nous demandent d’adopter un point de vue
extérieur à notre schème conceptuel, afin de le valider de l’extérieur. Ce que
Strawson rejette dans les arguments transcendantaux, c’est précisément la
demande de justification, de validation de notre schème conceptuel à laquelle
ils tentent de répondre, « le reste de transcendant que l’on entend dans le
transcendantal » (S. Laugier).
Ayant abandonné le projet irréel de validation totale [de notre schème conceptuel], le
philosophe naturaliste embrassera le projet réel d’une enquête sur les connexions entre
les principaux éléments structurels de notre schème conceptuel [21].
Or, cette quête d’une justification est commune au scepticisme et à la réponse
transcendantale au scepticisme. Cavell montre en effet, dans la deuxième partie
des Voix de la raison, comment le scepticisme philosophique fait fond sur une
quête de fondement à laquelle il ne parvient pas à donner un sens.
La véritable raison pour laquelle aucun fondement n’est satisfaisant ne vient nullement
de ce qu’il ne se rencontre pas de fondement là où il devrait y en avoir, mais de ce
qu’il n’existe aucune prétention susceptible d’établir la pertinence d’un fondement
[c’est le non-claim context du philosophe]. [VR, p. 356.]
Strawson fait jouer cette même opposition entre un projet fondationaliste et un
projet naturaliste contre les arguments de Barry Stroud, en s’inspirant du Hume
naturaliste. Et cette objection me semble particulièrement forte. Elle sera présente sous une autre forme deux ans plus tard en 1985 (dans ses conférences
au Collège de France, Analyse et métaphysique) à travers l’opposition qu’il
établit entre deux conceptions des structures conceptuelles fondamentales : une
« conception exigeante » attachée à une « analyse réductive » qui ambitionne
d’expliquer notre structure conceptuelle à partir d’éléments fondamentaux, et
une « conception moins exigeante » attachée à l’analyse des liaisons logiques
et conceptuelles qui existent de fait dans un système de concepts. Cette seconde
conception est dite moins exigeante dans la mesure où elle ne vise pas une
compréhension de la nécessité de notre structure conceptuelle, mais seulement
de ses caractéristiques factuelles. En somme Strawson se démarque dans les
années 80 d’un ensemble de théories prétendument naturalistes mais qui conduisent à accepter l’idée kantienne du transcendantal, c’est-à-dire l’idée qu’il est
possible de justifier notre schème conceptuel (quand bien même cette justification serait immanente). Comme le montre Sandra Laugier (article cité),
l’emprise de Kant dans la philosophie contemporaine américaine est rendue
sensible par la reprise non critique de la démarche qui consiste à transformer
une limitation en fondement, en proposant de nous donner la maîtrise de cette
limite. Or, la critique des arguments transcendantaux que formule Strawson
montre qu’un naturalisme conséquent implique le refus d’une position de surplomb sur notre schème conceptuel, même lorsque cette position de surplomb
est là pour marquer une limite. Strawson se sert donc de Hume pour rejeter les
arguments transcendantaux au nom d’un naturalisme immanent.
Les ambiguïtés du naturalisme contemporain semblent donc, comme l’a montré Jocelyn Benoist (ici même), prendre attache dans les ambiguïtés du projet
naturaliste humien lui-même. Dans ses velléités fondationalistes, mais aussi
dans son rejet du transcendantal, le naturalisme contemporain est peut-être
reconduit aux ambiguïtés du projet naturaliste humien tel qu’il est exprimé dans
l’Introduction du Traité de la nature humaine. Benoist fait remarquer que tout
en se servant des métaphores de la fondation et de la centralité pour décrire le
rapport entre la science de la nature humaine et le système des sciences, Hume
maintient dans ce texte l’idée que la science de la nature humaine sera une
science comme les autres, à côté des autres. Il ne s’agit pas d’une science en
un sens spécial, elle ne fait pas exception, et pourtant « en prétendant expliquer
les principes de la nature humaine, nous proposons en fait un système complet
des sciences » (TNH, I, Introduction, trad. p. 34). Et Benoist interprète l’étrangeté de ce savoir des principes qui se présente sous la forme d’un savoir
particulier comme une figure de l’absence de fondement, ou de la fragilité du
fondement. Or, puisque cette science de la nature humaine repose elle-même
sur l’expérience, l’expérience est un fondement ultime toujours en même temps
décevant. Cette ambiguïté du projet humien expliquerait les difficultés du naturalisme contemporain à se déprendre de la recherche de validations ou de
fondements. Mais elle explique aussi que la possibilité de s’installer dans le
scepticisme soit essentielle au naturalisme. Par où, en effet, la référence à Hume
pourrait mettre en question une bonne partie des débats contemporains sur le
naturalisme.
En passant d’une question de raison à une question de langage, le scepticisme
est transformé, mais la réponse naturaliste l’est tout autant. Comme nous venons
de le voir, l’appel à la naturalité de notre langage peut fonder deux types de
réponses au scepticisme, qui toutes deux reconnaissent que le sceptique dépasse
les limites du sens. La première réponse (improprement désignée comme naturaliste) conduit à en appeler au langage comme à un fondement pour notre usage
des concepts (et elle présente un grand nombre de variantes). Une autre réponse
naturaliste au scepticisme renonce à fonder la connexion entre le langage et le
monde sur autre chose que sur l’impossibilité factuelle de sortir de notre schème
conceptuel (c’est, semble-t-il, le chemin suggéré par Strawson mais qu’il ne
suit pas lui-même puisqu’il entend rejeter le problème sceptique). En suivant
un aspect de l’interprétation que Cavell donne des Recherches philosophiques
de Wittgenstein, je voudrais maintenant préciser la façon dont deux types de
naturalismes peuvent émerger des remarques de Wittgenstein sur « suivre une
règle ».
Règles et accords.
Les principaux lieux de cette interprétation de « suivre une règle » chez
Cavell, sont d’une part l’article de 1962, « The Availability of Wittgenstein’s
Later Philosophy » (dans
Must We Mean What We Say ?), d’autre part le chapitre V des
Voix de la raison sur « Le naturel et le conventionnel » et enfin le
chapitre de
Conditions nobles et ignobles
[22] qui s’intitule « Le débat de l’ordinaire, scènes d’instruction chez Wittgenstein et Kripke ». Cavell développe dans
ces textes une interprétation originale de Wittgenstein qui lui permet d’une part
de refuser le conventionnalisme de Kripke
[23] (et avec lui un naturalisme fondationel) et d’autre part de proposer un autre (troisième ?) naturalisme de la nature
humaine solidaire de la reconnaissance d’un scepticisme qui traverse notre
langage ordinaire.
Pour Cavell, l’accord linguistique ne peut pas servir de fondement au réalisme. Il est toujours revendiqué; il ne fait à aucun moment l’objet d’un
contrat. Notre accord sur les critères grammaticaux nous révèle ce que nous
comptons comme un orme, ou un bureau. Mais moi seul suis l’auteur de ces
critères, lorsque j’y recours. Je prétends alors parler pour nous. Et il est
essentiel à cet accord qu’il puisse être répudié. De sorte que l’accord ne
précède pas ma prétention à parler pour nous, il en est en quelque sorte le
produit. C’est à la fois la force et la fragilité de nos accords dans le langage
qui trahissent leur naturalité. Dans le langage, la nature fonctionne sans pour
autant fonder.
Ce qui est stupéfiant, et qui provoque à l’activité philosophique sur le sujet, c’est de
constater à quel point cet accord est intime et exhaustif [...]. Aucune conception
courante de la « convention » ne semble pouvoir rendre compte du travail qu’accomplissent les mots [...]. Nous ne pouvons pas être tombés d’accord au préalable sur
tout ce qui serait nécessaire. [VR, p. 68.]
Cavell rejette donc deux conceptions de l’accord linguistique qui en font un
fondement stable. D’abord, l’interprétation conventionnaliste de Kripke, qui en
appelle à un « consensus », à un accord de la communauté que porterait notre
langage. Cavell montre que la profondeur même des conventions implique que
celles-ci sont aussi naturelles, ancrées dans la nature humaine :
Les conventions qui gouvernent l’application des critères grammaticaux ne sont pas
fixées par la coutume, ou par quelque accord ou concordat que l’on pourrait, sans
que soit rompu le tissu de nos existences, modifier pour des raisons de commodité.
C’est bien plutôt de la nature de la vie humaine elle-même que les conventions tiennent
leur fixité. [VR, p. 177-178, nous soulignons.]
L’insistance de Cavell sur la notion de « critères » par opposition à celle de
« règle » est solidaire de l’ambition de montrer précisément l’aspect naturel des
règles ; ce en quoi elles sont insuffisantes pour rendre compte de ce que nous
faisons lorsque nous projetons un mot dans un contexte nouveau.
Normalité ou anormalité, dans les deux cas vous devez poursuivre seul; dans le
premier cas, vous avancez dans l’acceptation; dans l’autre, dans l’isolement. [VR,
p. 180.]
Mais la « fixité de la nature humaine » présente sous les conventions, n’est pas
pour autant telle qu’elle puisse fonder une quelconque réponse au scepticisme.
En effet, Cavell rejette en même temps que la solution communautaire de Kripke
l’idée de l’accord-concorde, d’une harmonie naturelle parfaite et transparente
(défendue par P. Hacker et G. Baker
[24] ).
[...] une marque de ce qui est naturel dans la langue naturelle est de pouvoir se répudier
elle-même, d’éprouver comme arbitraires ou au moins conventionnelles les limites
imposées à ses mots par l’assentiment que nous donnons à des critères par le concert
que forment nos voix (je dirais dans mon jargon, par la peur du scepticisme qui est
une prescience naturelle ou inévitable en l’esprit humain) [25].
Cavell suit donc, dans les prétentions du sceptique, ces moments où nous répudions notre langue naturelle, où nous éprouvons son insuffisance. Car il y a
bien, selon Cavell, un contexte ordinaire dans lequel la prétention du sceptique
émerge. Cavell retient de « la puissance de la motivation qui pousse à rejeter
l’humain [...] et à parler hors des jeux de langage » (VR, p. 311), qu’il nous est
naturel de répudier nos critères communs. C’est pourquoi le scepticisme n’est
pas un non-sens comme les autres. Les mots du sceptique ne sont pas dépourvus
de sens. C’est moi qui ne sais plus ce que je veux dire en les disant, qui ne
parviens pas à les « vouloir dire » (mean). En parlant en dehors des jeux de
langage, nous sommes conduits à perdre le motif de nos paroles. C’est ce que
veut dire l’idée très discutée de Cavell, selon laquelle le scepticisme suppose
« un contexte de non-prétention » (non-claim context). Le scepticisme se présente comme une menace à nos accords et à la naturalité de notre langage. Plus
encore, la menace du scepticisme est précisément une marque de la naturalité
de notre langage. Et c’est bien là, selon Cavell, ce qui nous effraie.
Ne commençons-nous pas (ou ne devrions-nous pas commencer) à être terrifiés à la
pensée que, peut-être, le langage (ainsi que la compréhension et la connaissance) repose
sur des fondations extrêmement précaires – léger filet jeté sur un abîme ? [VR, p. 272.]
Notre scepticisme nous fait refuser ou interroger nos accords dans le langage ;
interroger la solide convention qui semble les fonder pour découvrir la précarité
du langage naturel. Si Cavell nous appelle à interroger notre culture, nos formes
de vie, pour repérer les « faits de nature très généraux » sur lesquels elles reposent,
il n’en est pas moins conscient du caractère d’avance sceptique de cette démarche.
Quel est le fondement naturel de nos conventions, au service de quoi sont-elles ? Il y a
certes des inconvénients à questionner une convention; on la met de ce fait hors service,
elle ne permet plus de continuer comme si tout allait de soi. [VR, p. 199.]
Pour expliquer l’impossibilité d’une « vue de côté »
(from sideways on) sur
notre langage, McDowell cite, dans « Non-cognitivisme et règles
[26] », ces deux
passages des
Voix de la raison ainsi qu’un passage de « The Availability of
Wittgenstein’s Later Philosophy ».
Nous apprenons et nous enseignons des mots dans certains contextes, et on attend
alors de nous (et nous attendons des autres) que nous puissions (qu’ils puissent) les
projeter dans d’autres contextes. Rien ne garantit que cette projection ait lieu (et en
particulier ce n’est pas garanti par notre appréhension des universaux, ni par notre
appréhension de recueils de règles), de même que rien ne garantit que nous fassions
et comprenions les mêmes projections. Que ce soit ce qui arrive au total est affaire
de ce que nous avons en commun des voies d’intérêt et de sentiment, des modes de
réaction, des sens de l’humour, de l’importance et de l’accomplissement, le sens de
ce qui est scandaleux, de quelle chose qui est semblable à telle autre chose, de ce qui
est un reproche, de ce qu’est le pardon, des cas où tel énoncé est une affirmation, où
c’est un appel, et où c’est une explication – tout ce tourbillon de l’organisme que
Wittgenstein appelle des « formes de vie ». [MWM, p. 52.]
McDowell interprète (à la suite de Cavell) l’image des règles figurées comme
des rails comme, « l’image d’un mythe consolateur provoqué en nous par notre
incapacité à endurer le vertige ». Donc, Cavell et McDowell refusent ensemble
la métaphore fondationaliste des rails pour comprendre la façon dont nous
projetons nos mots dans de nouveaux contextes. Et leur refus vise l’impossibilité
d’adopter un point de vue transcendant sur notre langage. Mais la divergence
entre Cavell et McDowell porte sur la possibilité d’éviter le sentiment de vertige.
Pour Cavell, ce vertige est la marque de la naturalité du langage, et de la
conscience que les critères peuvent toujours être répudiés. Le scepticisme est
une possibilité naturelle de notre langage. C’est ainsi que se comprend l’insistance de Cavell sur l’idée que son travail vise à « maintenir ouverte la possibilité
du scepticisme ». Au contraire, McDowell pense qu’il est possible de se mettre
à l’abri du vertige :
Dès lors que nous avons éprouvé le vertige, l’image des règles figurées comme des
rails n’apparaît plus que comme une consolation illusoire. Ce dont il est besoin, ce
n’est pas tant d’être rassuré – par la pensée qu’après tout nous nous tenons sur un
sol solide – que de ne pas éprouver le vertige du tout pour commencer. Or, si nous
sommes simplement et normalement immergés dans nos pratiques, nous ne demandons
point à quoi ressemblerait, vue du dehors, leur relation au monde, pas plus que nous
n’éprouvons le besoin d’une inébranlable fondation qui puisse être discernée depuis
un point de vue qui leur soit extrinsèque. Nous serions donc préservés du vertige si
nous pouvions cesser de supposer que la relation au réel de tout un pan de notre
pensée et de notre langage demande à être envisagée d’un point de vue qui est
indépendant de cet ancrage dans notre vie humaine qui fait de nos pensées ce qu’elles
sont pour nous. [P. 43.]
Mais McDowell n’envisage pas la possibilité que le scepticisme traverse notre
langage ordinaire lui-même, nos pratiques quotidiennes, et ce sous différentes
formes : prendre en vues (taking views) le monde, adopter un point de vue
(forcément extérieur) sur notre relation avec le monde, parler hors contexte, ou
dans un contexte de non-prétention, etc. Le naturalisme de Cavell nous impose
de penser en même temps la naturalité du scepticisme, et la possibilité attestée
dans le langage ordinaire de surmonter ce scepticisme. Le scepticisme et le
naturalisme ont un lieu commun : le langage ordinaire.
Pour comprendre la naturalité de nos accords et la naturalité de la répudiation sceptique de ces accords, il peut être utile de mettre alors ce chapitre des
Voix de la raison en regard avec un texte antérieur de Cavell, de 1965, « Aesthetic Problems of Modern Philosophy »
(Must We Mean What We Say ?). Dans
ce texte, Cavell reprend l’analyse par Hume de nos accords esthétiques pour
en faire le modèle de nos accords dans le langage. Tout comme Hume ne se
satisfait pas, dans « La norme du goût »
[27], du constat de la diversité culturelle
des goûts, Cavell ne se satisfait pas d’un certain relativisme qui prétend régler
le problème de nos accords dans le langage. Tout comme Hume cherchait dans
la nature humaine un « fait très général » capable de fournir une norme au
goût, Cavell propose de comprendre nos accords langagiers en termes de
revendication (
claim, un concept qui fait écho à la « voix universelle » de la
Critique de la faculté de juger de Kant). Comme la « délicatesse » chez Hume
est à mi-chemin entre le naturel et le culturel, à la fois conformité des organes
à la beauté de l’objet et éducation du goût, de même, la capacité de prétention
(de
claim) chez Cavell en appelle à un accord naturel et lui assigne la fixité
d’une convention. C’est peut-être à ce naturalisme traversé par le scepticisme
qu’on lit dans les écrits esthétiques de Hume qu’il faudrait penser pour comprendre l’entreprise que mène Cavell dans
Les Voix de la raison. Il explique
en ces termes le lien qu’il établit entre la nature humaine et son « naturalisme »
proprement dit :
C’est bien plutôt de la nature de la vie humaine elle-même que les conventions tiennent
leur fixité, de l’humaine fixité elle-même, de ces « faits de nature très généraux »,
« inaperçus parce que si évidents », et en particulier, d’après moi, de faits absolument
généraux au sein de la nature humaine. [VR, p. 177-178.]
Nous avons vu que, chacun à leur façon, McDowell et Strawson étaient conduits
à un naturalisme qui nie le problème sceptique. C’est ce travail de redéfinition
de la factualité du langage ordinaire qui engage Cavell, d’une part, à cette
exigence de rendre compte du fait naturel qu’exprime le scepticisme et, d’autre
part, à interroger la naturalité de notre langage. En étant sensible aux ambiguïtés
de la donation qui a lieu dans le langage, Cavell redéploierait la question
sceptique au niveau de l’« inquiétante étrangeté » de l’ordinaire
[28].
[1]
B. STROUD, « The Charm of Naturalism »,
Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, 70 : 1,1996.
[2]
M. WILLIAMS,
Unnatural Doubts, Cambridge, B. Blackwell, 1991.
[3]
B. STROUD,
Hume, Londres, Routledge and Paul Kegan, 1977.
[4]
B. STROUD,
The Significance of Philosophical Skepticism, Oxford, Clarendon Press, 1984.
[5]
J. L. AUSTIN,
Philosophical Papers, Oxford-New York, Clarendon Press, 1962.
Écrits philosophiques, traduit par L. Aubert et A. L. Hacker, Paris, Éd. du Seuil, 1994.
[6]
Voir
The Significance of Philosophical Skepticism, p. 39 : « Lorsque nous rencontrons pour
la première fois [...] le raisonnement sceptique [...] il semble avoir immédiatement prise sur nous
[car] il en appelle à quelque chose de profond dans notre nature. »
[7]
P. F. STRAWSON,
Skepticism and Naturalism : Some Varieties, New York, Columbia University
Press, 1985, p. 28.
[8]
S. CAVELL,
Must We Mean What We Say ? (
MWM), Cambridge, Cambridge University Press,
1969, p. 111.
[9]
S. CAVELL,
The Claim of Reason. Wittgenstein, Skepticism, Morality and Tragedy, Oxford
University Press, 1979;
Les Voix de la raison. Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie
(
VR), trad. S. Laugier et N. Balso, Paris, Éd. du Seuil, 1996. p. 127 s.
[10]
R. READ et K. A. RICHMAN (éd.),
The New Hume Debate, Londres, Routledge, 2000.
[11]
Article publié dans ce dossier.
[12]
S. CAVELL,
Une nouvelle Amérique encore inapprochable, de Wittgenstein à Emerson, trad.
S. Laugier, Nîmes, Éd. de l’Éclat, 1991, p. 44.
[13]
J. MC DOWELL,
Mind and World, Cambridge, Harvard University Press, 1994.
[14]
Voir J. BOUVERESSE,
Langage, perception et réalité, Paris, Jacqueline Chambon, 1995.
[15]
Voir « Rational and Other Animals »,
Mind and World, p. 112-113 : « L’objectif n’est pas
ici de répondre aux questions sceptiques, mais de commencer à montrer qu’il peut être intellectuellement respectable de les ignorer, de les traiter comme irréelles, comme le sens commun l’a
toujours voulu. »
[16]
S. LAUGIER, « Langage, scepticisme et argument transcendantal »,
Cahiers de philosophie de
l’Université de Caen, n
o 35,2000.
[17]
P. F. STRAWSON,
The Bounds of Sense, An Essay on Kant’s Critique of Pure Reason, Londres,
Methuen, 1966.
[18]
P. F. STRAWSON,
Individuals : an essay in descriptive metaphysics, Londres, Methuen, 1959.
[19]
Voir B. STROUD,
Understanding Human Knowledge : Philosophical Essays, New York,
Oxford University Press, 2000, p. 13.
[20]
Skepticism and Naturalism : Some Varieties, p. 21; nous soulignons.
[21]
P. F. STRAWSON,
Analyse et métaphysique, Paris, Vrin, 1985.
[22]
S. CAVELL,
Conditions nobles et ignobles, trad. C. Fournier et S. Laugier, Nîmes, Éd. de
l’Éclat, 1993.
[23]
S. KRIPKE,
Règles et langage privé. Introduction au paradoxe de Wittgenstein, trad. T. Marchaisse, Paris, Éd. du Seuil, 1996.
[24]
G. P. BAKER et P. M. S. HACKER,
Scepticism, Rules, and Language, Oxford, Blackwell, 1984,
p. 123 s.
[25]
S. CAVELL,
In Quest of the Ordinary, Chicago, University of Chicago Press, 1988, p. 26.
[26]
J. MC DOWELL, « Non-Cognitivism and Rule-Following »; trad. J.-P. Narboux, « Non-cogni-tivisme et règles », numéro « Wittgenstein (1889-1951) »,
Archives de philosophie, juillet-septembre
2001, p. 3. Voir sur ce point dans le même dossier les articles de J. Bouveresse et S. Laugier.
[27]
HUME,
Of the Standard of Taste and Other Essays, éd. J. W. Lenz, Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1965;
Les Essais esthétiques, trad. R. Bouveresse, Paris, Vrin, 1974.
[28]
Je tiens à remercier Sandra Laugier pour son précieux soutien dans ce travail qui a également
bénéficié de discussions avec Jean-Philippe Narboux.