Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130537830
168 pages

p. 159 à 179
doi: en cours

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n° 38 2003/2

2003 Revue de Métaphysique et de Morale

Naturalisme et scepticisme chez Cavell, McDowell et Strawson.

Les héritages contemporains d’une question humienne

Élise Domenach Université de Picardie Jules-Verne.
Quelles sont les relations entre naturalisme et scepticisme, après Hume, chez trois philosophes contemporains, trois « nouveaux sceptiques », héritiers de la philosophie du langage ordinaire ? Nous est-il naturel de douter de notre accès au monde ? Le naturalisme doit-il permettre de rejeter la question sceptique comme non-naturelle, ou au contraire de reconnaître la façon dont le scepticisme traverse notre langage ordinaire ? En distinguant différents naturalismes d’après le concept de nature auquel ils font appel et selon leur position vis-à-vis de la menace sceptique, l’auteur est conduit à réenvisager l’ambiguïté des références contemporaines à Hume, et à mettre au jour l’héritage inattendu de Hume dans la lecture cavellienne des paragraphes des Recherches philosophiques de Wittgenstein sur « suivre une règle ». What relations hold between naturalism and scepticism, after Hume, in the work of three contemporary philosophers, three « new sceptics », who inherit ordinary language philosophy ? Is it natural to us to doubt our access to the world ? Does naturalism aim at allowing the rejection of the sceptical question, or the acknowledgment of the way scepticism infuses ordinary language ? In distinguishing different kinds of naturalism according to the concept of nature they appeal to and according to their position towards the threat of scepticism, the author is led to reconsider the ambiguities of contemporary references to Hume, and to shed light on an unexpected inheritance of Hume that appears in the Cavellian reading of the rule following paragraphs, in Wittgenstein’s Philosophical Investigations.
Comme l’a fait remarquer Barry Stroud dans une adresse à l’Association américaine de philosophie en 1996 [1], le « naturalisme » ressemble à la « paix mondiale »; tout le monde lui déclare allégeance et semble vouloir avancer sous sa bannière, mais les disputes éclatent dès que l’on s’interroge sur ce qu’il est légitime de faire en son nom. Il existe un très grand nombre de variétés du naturalisme et, chez les philosophes qui se proclament « naturalistes », des tensions entre différentes formes de naturalisme. Or l’une des questions cruciales pour le naturalisme est, depuis Hume, la question du rapport que celui-ci entretient avec le scepticisme. Faut-il, au nom du naturalisme, répondre au scepticisme, expliquer l’existence du monde extérieur en recourant à l’idée de nature ? Car de même qu’une certaine idée de la paix mondiale est mise en crise par les moyens employés pour la garantir, il se pourrait que le naturalisme perde son âme (et son ancrage humien) à vouloir répondre à tout prix aux menaces sceptiques.
Comprendre les relations entre les arguments sceptiques et le programme naturaliste de Hume est l’un des problèmes centraux pour interpréter le Traité de la nature humaine dans son ensemble. Loin de m’engager dans ce débat de lecture de Hume, je souhaiterais envisager les héritages de la question humienne des rapports entre naturalisme et scepticisme chez trois philosophes contemporains qui articulent leur travail autour de ces deux notions : John McDowell, Peter Frederick Strawson, et Stanley Cavell. Un certain type de naturalisme peut-il constituer une réponse au problème sceptique de l’existence du monde extérieur ? À quelle nature un tel naturalisme fera-t-il référence ? Quelle conception du scepticisme est engagée dans l’idée qu’il appelle et rend possible une réponse ? Cette réponse peut-elle prendre la forme d’un argument classique ? Cet argument doit-il être d’un type particulier, « transcendantal » par exemple ? Telles sont les questions que je souhaite poser, dans l’idée de suivre l’apport de ces trois auteurs à la problématique naturaliste telle qu’elle a été inaugurée par Hume, sous la forme d’une refondation de la philosophie dans un savoir de fait sur la nature humaine.
Cavell, McDowell et Strawson héritent d’une même tradition philosophique contemporaine (inaugurée par J. L. Austin et L. Wittgenstein) qu’ils ont diversement contribué à transformer : la philosophie du langage ordinaire. De sorte que leur traitement du naturalisme et du scepticisme est indissociable d’une interrogation sur la nature des procédures du philosophe du langage ordinaire. Qu’est-ce que partir du langage ordinaire, de « ce que nous disons quand » ? Cette méthode philosophique est-elle nécessairement attachée au rejet du problème posé par le philosophe traditionnel sceptique ? Car c’est au titre de philosophie de l’ordinaire, et des faits ordinaires, donc au titre d’un empirisme repensé que certains philosophes du langage ordinaire se sont engagés, après Austin, dans la réfutation du problème posé par le scepticisme. Étant donné l’importance qu’a pour ces trois philosophes la référence au langage ordinaire, je voudrais tenter de suivre, parallèlement à l’interrogation sur les relations entre naturalisme et scepticisme, une interrogation sur la relation entre l’ordinaire et le scepticisme, l’empirisme et le scepticisme. Car il semble nécessaire, pour comprendre comment le scepticisme permet de constituer en positions relativement stables différents naturalismes, d’entrer dans une caractérisation plus fine de ce qui, sous la plume de ces philosophes, compte comme « nature », certes, mais aussi de ce qui compte comme « expérience », comme « fait », comme « donné » ordinaire.
Dans un premier temps, je voudrais donc poser, dans l’esprit de ce double héritage de Hume et d’Austin, la question de la naturalité du scepticisme. En effet, il semble que cette question engage ensuite deux types de « réponses » naturalistes au scepticisme. Le scepticisme est-il un problème ordinaire ou un résultat naturel de l’enquête philosophique ?
 
LA NATURALITÉ DU SCEPTICISME
 
 
Dans un ouvrage récent sur le renouveau sceptique dans la philosophie angloaméricaine contemporaine, Unnatural Doubts [2], Michael Williams part de la vision humienne d’« un conflit irrémédiable entre notre attitude quotidienne à l’égard de nos croyances sur le monde qui nous entoure et l’attitude à laquelle (pense-t-il) nous sommes inévitablement menés lorsque nous poursuivons une enquête philosophique sur son fondement et son statut » (p. XII ). Puis il constate que « ces dernières années ont vu un remarquable renouveau de cette attitude humienne » qui consiste à insister sur le conflit entre la philosophie (ou le scepticisme comme résultat inévitable de l’enquête philosophique) et la vie ordinaire (ou un certain naturalisme qui entérine le retour de nos croyances ordinaires et l’explique en faisant appel à l’idée de nature). Et il interprète ce « nouveau scepticisme » comme une « réaction puissante aux tendances post-wittgensteiniennes (ou du “langage ordinaire”) et néopragmatistes à rejeter les problèmes philosophiques traditionnels, particulièrement les problèmes sceptiques, en jugeant qu’ils ne sont pas réels » (p. XIV ). Ainsi, ces « nouveaux sceptiques » (au nombre desquels Williams compte Stroud, Thomas Nagel, Strawson et Cavell) feraient jouer l’héritage de Hume contre celui d’Austin et de Wittgenstein (ou d’une certaine interprétation de Wittgenstein), et rouvriraient la question trop vite fermée de la naturalité du scepticisme, de son caractère intuitif. Car, si le scepticisme est naturel, selon Williams, alors Hume a raison, et nous ne parviendrons pas à réconcilier nos attitudes quotidiennes avec les résultats philosophiques.
Ces propos de Williams suggèrent deux temps pour notre analyse. Tout d’abord, ces « nouveaux sceptiques » rouvrent-ils véritablement la question de la naturalité du scepticisme ? Quelle est la part de l’héritage humien et la part de la philosophie du langage ordinaire dans cette question ? Puis, je mettrai en question l’implication de Williams : si le scepticisme est naturel, alors Hume a raison et nous ne pourrons pas réconcilier les résultats philosophiques avec nos croyances ordinaires. En effet, le philosophe suppose ici, d’une part, que le scepticisme, quand bien même il serait naturel, est le résultat (la découverte) de la philosophie et, d’autre part, que les croyances ordinaires sont immunisées face aux attaques du scepticisme, et donc qu’un scepticisme ordinaire est impensable. Le scepticisme est-il un problème intellectuel réel (donc naturel au sens d’intuitif) mais limité aux théories philosophiques, ou faut-il l’envisager comme un problème ordinaire, naturel à des êtres de langage (donc naturel en un second sens, ordinaire) ? En quel sens peut-on dire du scepticisme qu’il est naturel ?
Notons d’abord que s’interroger dans le contexte anglo-américain contemporain sur la naturalité du scepticisme, c’est s’opposer à une conception largement répandue (parmi les héritiers de Wittgenstein et d’Austin eux-mêmes) selon laquelle la philosophie du langage ordinaire a fourni une critique directe et définitive du scepticisme. Le problème a bel et bien été repoussé, et dénoncé comme métaphysique, c’est-à-dire ici comme non naturel. Mais qu’entend-on par « critique directe » ? Une critique directe est une critique qui permet d’évacuer, de rejeter une question dans son ensemble comme non pertinente. Et, selon Williams, c’est pour échapper à ce type de critique que ceux qu’il appelle aussi les « nouveaux Humiens » opèrent un retour à Hume. Le cas est particulièrement clair si on pense, par exemple, aux positions défendues par Stroud, tant dans son ouvrage sur Hume [3] que dans The Significance of Philosophical Skepticism [4]. Chez Stroud, la critique de la réponse d’Austin au doute cartésien (formulée dans « Other Minds [5] ») est solidaire de la reprise d’un thème humien : la simplicité et la naturalité du raisonnement sceptique est un avantage définitif sur les raisonnements abstrus de ses critiques. De sorte que la philosophie abstruse, la métaphysique, ne serait pas nécessairement du côté du sceptique [6]. Chez Stroud, le passage d’Austin à Hume marque clairement la réouverture de la question de la naturalité du scepticisme philosophique, tel qu’il est exprimé dans la première Méditation métaphysique de Descartes. Le scepticisme apparaît ici comme un « raisonnement », mais un raisonnement naturel dans la mesure où il a prise sur nous, et qu’il exprime une tendance de la nature humaine. Mais la référence à Hume peut être ambivalente selon que l’on se réfère au Hume sceptique ou au Hume naturaliste, et que l’on sépare ces deux figures. En effet, c’est une variante de ces critiques directes qu’exprime Strawson lorsqu’il conclut son analyse des réponses humiennes et wittgensteiniennes au scepticisme en ces termes :
Ce qui est important pour eux, ce n’est pas de fournir une justification rationnelle de la croyance aux objets extérieurs, aux autres esprits, ou à la pratique de l’induction, mais de représenter les arguments sceptiques et les contre-arguments rationnels comme également oiseux [idle] – non pas dépourvus de sens [senseless], mais oiseux – puisque ce que nous avons ici, ce sont des engagements originels, naturels et inévitables que nous ne pouvons ni choisir ni abandonner [7].
Dans ce texte, Strawson fait donc jouer la référence à Hume (et à Wittgenstein) en direction d’une critique du scepticisme qui vise la pertinence même de son propos. Le scepticisme apparaît comme une construction intellectuelle qui se heurte à des « engagements originels, naturels et inévitables ». Classiquement, les deux façons de rejeter la question sceptique qui ont marqué la philosophie du langage ordinaire ont consisté soit à rejeter la question du sceptique comme un non-sens (d’après une certaine lecture de du Tractatus et de De la certitude de Wittgenstein) soit à la rejeter comme non ordinaire, et donc non pertinente pour la philosophie (comme le fait Strawson après Moore, par exemple). Il y aura donc façon et façon de rouvrir la question de la naturalité du scepticisme, mais en le faisant, ces auteurs s’exposeront à avoir à s’expliquer sur leur héritage des critiques de la philosophie du langage ordinaire. Ainsi Putnam exprime, au terme d’une conférence prononcée en 2000 à l’université de Chicago (« Rules, Attunements and “Applying Words to the World”; the struggle to understand Wittgenstein’s vision of langage ») le sentiment que lorsqu’on prive la critique wittgensteinienne d’une pertinence directe à l’égard du scepticisme, on risque de priver la philosophie de Wittgenstein de l’intérêt principal que des générations de philosophes ont trouvé à le lire, de son « mordant critique ». Si nous ne pouvons pas montrer que le sceptique profère des non-sens lorsqu’il suggère que nos mots peuvent ne pas s’appliquer au monde bien que les critères pour les appliquer soient manifestement remplis, si nous ne pouvons pas montrer au philosophe traditionnel qu’il « viole les règles du langage », quel est l’intérêt de la philosophie de Wittgenstein ? Putnam suggère que la prétention du philosophe à être fondé (justified) à utiliser les mots en question hors ou à côté de leurs critères (wittgensteiniens) ne peut alors être rejetée a priori.
Au rejet de la question du sceptique comme non-sens ou faux problème, inspiré d’Austin et de Wittgenstein, Putnam oppose (après Cavell) l’exigence de prendre en considération l’histoire que le philosophe raconte, et de nous interroger sur le contexte dans lequel une telle histoire peut être racontée, peut exprimer un problème réel. Dans le cas de Cavell, la critique est double. Elle atteint d’abord le philosophe du langage ordinaire qui prétend rejeter la question du philosophe (Austin ou certaines interprétations de Wittgenstein), contre l’esprit même du recours au langage ordinaire, qui doit permettre de replacer la voix humaine au cÅ“ur de la philosophie. Mais elle atteint aussi le philosophe traditionnel lui-même, dans son refus de rendre compte du contexte dans lequel émerge le doute sceptique. Car s’il incombe au philosophe du langage ordinaire d’entendre ce à quoi nous donnons voix ordinairement, il incombe au sceptique de donner un sens à ce qu’il dit en reconnaissant le contexte singulier qui porte ses doutes.
Le premier pas [pour prendre au sérieux la question sceptique] serait d’accorder aux philosophes les droits ordinaires de langage et de vues larges qu’Austin accorde à tous les autres hommes : de leur demander, fidèle à son esprit, pourquoi il faut qu’ils disent ce qu’ils disent où et quand ils le disent, et de donner l’histoire complète avant de réclamer satisfaction [8].
Dès ses premiers articles qui datent des années 60, Cavell critique l’idée (développée dans Les Voix de la raison [9] ) que la philosophie du langage ordinaire puisse (ou doive) fournir une critique directe du scepticisme. Il oppose alors à une telle « trivialisation » de la question du philosophe traditionnel, l’exigence de « rendre réelle » la question du sceptique. Or, rendre réel, ce n’est pas « naturaliser », ce n’est pas découvrir un sens nouveau (naturel) à cette question apparemment artificielle ou irréelle (philosophique) et relancer ainsi les arguments sceptiques. C’est au contraire pour Cavell retrouver son sens naturel occulté par le philosophe du langage ordinaire et, parfois, par le philosophe traditionnel lui-même. C’est pourquoi le traitement du scepticisme moderne chez Cavell, s’il rouvre la question de sa naturalité, ne vise pas à découvrir une vérité naturelle de l’argument sceptique lui-même, mais une « vérité » du motif du doute. Et cette démarche implique d’entendre dans les paroles du philosophe l’expression d’un fait.
[...] le sceptique a un fait qui demande à être relevé et noté ; l’anti-sceptique ne dispose d’aucun fait à lui qui lui permette de rivaliser avec cela, il n’a que quelques mots auxquels penser, et ses mots persistent à avoir l’air de nier les faits. [MWM, p. 255.]
Sur ce point, l’héritage humien est essentiel chez Cavell, et il semble double. Tout d’abord, Cavell hérite de Hume l’idée que la raison peut être étudiée comme un fait de la nature au même titre que les autres. Le scepticisme prend attache dans une tendance de la raison humaine à dépasser ce qui est donné dans l’expérience, et cette tendance s’analyse comme un fait. Loin de retenir de Hume le clivage sur lequel M. Williams insiste, entre le philosophique et l’ordinaire, Cavell hérite de Hume la possibilité de penser la naturalité du dépassement qui préside à la question sceptique, c’est-à-dire la possibilité de penser la façon dont le philosophique s’étaye lui-même sur du naturel, sur de l’ordinaire.
Ce rapide repérage des usages de Hume chez les « nouveaux sceptiques » indique qu’un usage maximal a été fait d’ambiguïtés sans doute présentes dans le texte humien. Comme le montre le débat actuel autour du New Hume [10], selon que l’on interprète Hume comme un réaliste sceptique (cloisonnant les enjeux pratiques et les enjeux théoriques) ou comme un projectiviste (c’est l’interprétation de Stroud), on peut trouver chez Hume des arguments en faveur de la non-naturalité du scepticisme ou de la naturalité du scepticisme. Ainsi, nous venons de voir successivement Stroud se servir de Hume pour rouvrir la question de la naturalité du raisonnement sceptique, Strawson s’en servir pour au contraire la refermer en présentant une critique directe du scepticisme comme problème et Cavell rouvrir la question de la naturalité du motif du doute sceptique.
Pour comprendre la diversité, de Strawson à Cavell, des usages de Hume sur la question de la naturalité du scepticisme, il semble nécessaire de revenir rapidement sur la variété des usages du terme « nature » chez Hume. En effet, comme l’a montré Jocelyn Benoist dans « Le naturalisme, avec ou sans le scepticisme ? Après Hume [11] », Hume parle de « nature » pour désigner au moins deux choses très différentes. Le recours à la Nature (avec une majuscule) comme principe final permet d’abord à Hume de circonscrire le scepticisme au cabinet des philosophes. C’est cet usage qui justifie la référence à Hume pour opposer le scepticisme philosophique au naturalisme ordinaire, à l’adhésion à des croyances naturelles qui trouvent leur origine dans des principes de la Nature. Mais Hume fait aussi usage d’un concept de nature biologique. Un sens possible du naturel est « ce qui est commun à l’espèce [...] ce qui est inséparable de l’espèce » (Traité de la nature humaine (TNH), III, 2,1, trad. p. 83). Et c’est en ce sens que la raison et l’imagination sont, dans une intention descriptive, traitées comme naturelles à l’homme, au même titre que « ce qui naît de l’exercice de ses facultés intellectuelles peut à juste titre être estimé naturel » (Enquête sur les principes de la morale, App. III, trad. p. 232). En ce sens donc, comme le dit Benoist, « la pensée a bien une nature, et n’échappe pas à l’ordre général de la nature ». C’est donc ce second sens qui rend compte de la naturalisation (au sens d’un traitement factuel) de la nature humaine.
Au titre de produit d’un dépassement de l’expérience qui naît de l’exercice de nos facultés intellectuelles, le scepticisme exprime un fait de la nature humaine. Après avoir « réfléchi à la fragilité de [notre] jugement », Hume rappelle que le raisonnement, les croyances sont déterminés par la nature au même titre que nos fonctions biologiques :
La nature, par une nécessité absolue et incontrôlable, nous a déterminés à juger, comme à respirer et à sentir. [TNH, I, IV, 1, trad. p. 264.]
Ici, les processus de jugement apparaissent comme des prolongements de ces processus naturels en vertu desquels nous respirons et sentons. Cette naturalisation de l’esprit, au sens d’une nature biologique en son fond, trouve des échos frappants chez Cavell. L’inspiration humienne permet en effet à Cavell de rouvrir la question de la nature humaine qui s’exprime dans le scepticisme philosophique et de dépasser ainsi la limitation, chez Austin, du naturel à l’ordinaire (par opposition au philosophique). En associant un certain héritage humien aux procédures de la philosophie du langage ordinaire, Cavell rouvrirait ainsi le questionnement sur le scepticisme philosophique en direction d’une enquête sur la nature humaine.
À propos de la question originante du philosophe, ce que je prétends principalement, c’est qu’elle est une réaction à, ou une expression d’une expérience réelle qui prend attache dans les êtres humains. Elle n’est pas « naturelle » [...] [au sens où] ce n’est pas une réaction à des questions soulevées dans des contextes pratiques ordinaires
[...]. Mais [...] c’est une réaction qui exprime l’expérience naturelle d’une créature assez compliquée ou rongée pour simplement posséder un langage. Quelle expérience ? Eh bien, évidemment, l’expérience ou le sentiment qu’il se peut que nous ne connaissions rien du monde réel. [VR, p. 220.]
En suivant de façon régressive les prétentions du sceptique en direction de leur premier pas, de leur « question originante » ou de leur « motif », jusqu’à l’expérience à laquelle elles donnent voix, Cavell saisit le centre de l’argument du scepticisme intellectuel : nous vivons notre condition humaine sur le mode de l’impuissance, comme s’il manquait quelque chose à notre savoir. Or, c’est ce thème humien de la naturalité du dépassement qui explique que nous supposions une causalité par-delà la conjonction constante de l’effet et de la cause, et qui passe chez Kant sous la forme de ces « questions que [la raison humaine] n’est pas capable d’ignorer, en tant qu’elles sont prescrites précisément par la nature de la raison elle-même, mais auxquelles elle n’est pas capable non plus de répondre, en tant qu’elles transcendent tous ses pouvoirs » (Kant, Critique de la raison pure, préface de la 1re édition). Le scepticisme classique se comprend comme découvreur d’un manque au registre humain du savoir. À partir de Hume, ce manque est interprété en termes de bornes naturelles, c’est-à-dire empiriques et attachées à la nature humaine. En passant des « bornes » humiennes aux « limites » kantiennes dont la raison doit nous donner la maîtrise, le pas nous fait certainement sortir de l’empirisme, mais on reste dans la caractérisation du scepticisme comme problème naturel, en ce sens qu’il prend attache dans un fait de la nature humaine. Or, l’expérience naturelle qu’exprime le sceptique n’est pas l’expérience de se heurter à des limites, mais bien l’expérience de nier ces limites, ce que Cavell appelle dans Les Voix de la raison un « déni de l’humain ». Mais à ce point, pour déterminer la façon dont le scepticisme traverse nos vies, le relais passe indéniablement de Hume puis Kant à Wittgenstein, puisque c’est en termes de langage que Cavell définira le scepticisme. Et se heurter aux limites de la raison sera désormais compris comme se heurter aux limites du sens.
La question de la naturalité du scepticisme fait donc peser de lourdes hypothèques sur la possibilité que le naturalisme présente une véritable réponse au scepticisme. Nous avons voulu montrer, contre l’hypothèse de départ de Michael Williams, que la reconnaissance d’une naturalité du scepticisme n’implique pas le constat d’un conflit indépassable entre les résultats philosophiques et les croyances ordinaires, bien au contraire. Dans l’une de ses variantes, l’argument de la naturalité du scepticisme implique que nous sommes confrontés ordinairement à la menace du scepticisme.
Pourtant, Williams saisit bien quelque chose de juste lorsqu’il insiste sur la force de nos croyances naturelles. Strawson renchérit dans Skepticism and Naturalism : rien ne laisse penser que des arguments auront prise sur le scepticisme, si celui-ci est bien « vécu » comme le prétend Cavell.
[...] tous les arguments en défense de la position sceptique seront inefficaces ; et, qui plus est, tous les arguments contre lui sont totalement oiseux. [P. 11.]
Cavell pourrait presque s’accorder avec Strawson sur cette conclusion, mais les chemins empruntés divergent radicalement. Alors que Strawson est conduit à cette affirmation par l’immunité de la vie ordinaire aux arguments sceptiques et/ou réalistes de la philosophie, il semble que Cavell y soit conduit par le constat inverse. C’est parce que le scepticisme exprime un fait de la nature humaine, parce que nous sommes ordinairement confrontés à sa possibilité, qu’aucun argument ne peut le détruire. L’argumentation serait condamnée à le renforcer.
[...] l’effort pour nier le scepticisme est lui-même une expression du scepticisme. Cette réponse « plus directe » nie l’expression de désespoir et de désir en autrui, tout en les exprimant, pour ainsi dire, pour son propre compte. La question est alors : Comment la réponse de Wittgenstein admet-elle l’expression et y répond-elle [12] ?
Le naturalisme de Strawson présente au contraire une façon d’éviter le scepticisme (to pass by), en s’appuyant sur des thèses humiennes. Strawson cite en particulier, dans Skepticism and Naturalism : Some Varieties, ces deux passages du Traité de la nature humaine :
Qui s’est donné la peine de réfuter les arguties de ce scepticisme total n’a fait, en réalité, que discuter tout seul et qu’essayer d’établir par des arguments une faculté que la nature a antérieurement implantée dans l’esprit et rendue inévitable. [TNH, I, IV, 1, trad. p. 265.]
Nous sommes fondés à demander quelles causes nous font croire à l’existence des corps, mais c’est en vain que nous demanderions s’il y a des corps ou non. [TNH, I, IV, 2, trad. p. 270.]
Le naturalisme de Strawson repose donc sur l’idée que « les doutes sceptiques doivent être négligés car ils sont oiseux; impuissants face à la force de la nature, de notre disposition naturelle à croire » (p. 13). En niant la naturalité des tendances naturelles à dépasser l’expérience (qui pourtant résultent de l’exercice des mêmes facultés) et donc la naturalité du motif du doute, Strawson refuse donc l’idée même que le scepticisme appelle une quelconque réponse. Tel est donc le premier naturalisme que la question du scepticisme constitue en position stable : la nature nous incline à croire et à négliger les doutes sceptiques. Mais lorsque nous abordons les réponses (argumentatives ou non) au scepticisme qui reconnaissent la profondeur de la menace sceptique, un problème apparaît d’emblée : dans quelle mesure la référence à la nature (physique ou humaine) permet-elle d’articuler une réponse au scepticisme, par-delà l’approfondissement d’un diagnostic sur la naturalité du scepticisme ? Le naturalisme peut-il à la fois reconnaître la naturalité du scepticisme et y répondre ?
 
LE NATURALISME, UNE RÉPONSE AU SCEPTICISME ?
 
 
Dans le tableau des variétés de naturalisme que McDowell dresse dans une conférence donnée à l’université de Pittsburgh (2000), la menace sceptique apparaît comme solidaire d’une autre menace, « la menace du supernaturalisme ». Et il présente deux variétés du naturalisme qui prétendent toutes deux répondre au scepticisme. Dans sa présentation, McDowell emprunte à Wilfrid Sellars les termes du débat :
Lorsque Sellars nous met en garde contre un sophisme naturaliste, il implique que la structure de l’espace des raisons est sui generis, en comparaison avec la structure que les sciences naturelles trouvent dans la nature. Il est compréhensible que le sentiment qui en résulte que le savoir et la pensée sont sui generis, en comparaison avec ce qui se présente comme une conception attrayante du naturel, doive générer des inquiétudes métaphysiques à leur endroit, lesquelles se cristallisent dans ce qui est ressenti comme la menace du supernaturalisme. Mais nous pouvons éviter ces inquiétudes si nous rendons possible le fait de compter la pensée et la connaissance comme des phénomènes naturels, malgré tout, même si la suggestion de Sellars soulève une question sur la façon dont ils peuvent l’être. [P. 4.]
McDowell considère que le scepticisme philosophique est attaché à la volonté de distinguer une sphère naturelle et une sphère de la pensée, soit en rendant compte de la pensée en termes naturels (c’est le sophisme naturaliste), soit en faisant de la pensée un phénomène super ou supranaturel. Il faudrait donc penser la naturalité de la pensée, l’intériorité réciproque de la nature et de la raison, pour parvenir à écarter à la fois la menace sceptique et la menace supernaturaliste. Or, selon McDowell, deux types de naturalisme s’y emploient, mais seul l’un d’entre eux répond à la « suggestion » de Sellars quant à la nécessité de rendre compte du caractère sui generis de la pensée. Le premier naturalisme que décrit McDowell est « réductionniste ». Il consiste à penser la connaissance et la pensée dans le cadre du règne des lois de la nature. La réponse au scepticisme en appelle ici au concept moderne d’une nature régie par des lois. Le second naturalisme que repère McDowell, le naturalisme « libéral », répond au scepticisme et au supernaturalisme en refusant l’idée que l’espace des raisons est étranger au naturel. Mais il s’appuie sur une autre conception du naturel non plus physicaliste, mais biologique :
Pour éviter de concevoir la pensée et la connaissance comme supernaturels, nous devons souligner que la pensée et la connaissance sont des aspects de nos vies. Le concept de vie est le concept de la carrière d’un être vivant et donc évidemment le concept de quelque chose de naturel. [P. 5.]
C’est ce concept de nature élargi aux phénomènes intellectuels, donc une conception de la nature comme force productive, dynamique, en deçà et par-delà la conception moderne de la nature, qui permet à McDowell de dire que « nos capacités à acquérir des connaissances sont des pouvoirs naturels » (p. 6). Et comme il le dit dans Mind and World [13], cette idée de la nature entraîne « un ré-enchantement partiel de la nature » (p. 88). McDowell parvient donc ici à un résultat étrange, puisque le fait de rejeter l’idée d’une coupure entre le règne de la nature et celui de la pensée, tout en conservant l’idée d’un caractère sui generis de la pensée, « nous permet de voir que les inquiétudes philosophiques que j’ai considérées sont sans fondement, comme le soutenait Rorty ». Il est étonnant de constater que ces pages sur les réponses naturalistes au scepticisme mènent McDowell à retrouver Rorty sur le terrain d’une critique des problèmes auxquels nous condamne l’image traditionnelle de la connaissance. McDowell s’accorde avec Rorty pour penser qu’une conception claire de l’idée de nature nous permet de rejeter le problème sceptique, d’« apprécier comment les inquiétudes philosophiques émergent, et de s’en prémunir ». Mais il y parvient, quant à lui, en considérant la possibilité que loin de nous exempter de la nature, nos capacités conceptuelles infiltrent nos vies au point de structurer même les aspects de nos vies que nous partageons avec les animaux, par exemple la perception, dit-il. À l’idée que les impressions sont opaques, et qu’il faut donc enquêter sur les connexions causales avec le monde, McDowell oppose un « réalisme naturel [14] », selon lequel les impressions sont d’emblée transparentes et constituent en elles-mêmes une « ouverture » sur le monde. Pour concevoir ces impressions transparentes, McDowell est contraint de construire une sensibilité qui est de bout en bout informée par la spontanéité. Ce faisant, il se permet en effet d’éviter le problème de la friction entre la pensée et le monde. La réponse au scepticisme par un appel à la notion de « seconde nature » aboutit donc à un point de vue à partir duquel on écarte la confrontation au scepticisme comme problème théorique [15]. Le tableau de McDowell laisse donc penser que s’il est une réponse au scepticisme (dans le cadre conceptuel dans lequel ce problème émerge véritablement) elle doit être recherchée sur le terrain d’un naturalisme dur, physicaliste. La référence à la nature humaine ne pourrait quant à elle mener qu’au rejet du problème sceptique, ou à l’approfondissement du diagnostic sceptique.
 
ARGUMENTS TRANSCENDANTAUX ET NATURALISME(S)
 
 
En examinant l’usage que ces « nouveaux sceptiques » (Strawson et Stroud) ont fait des arguments transcendantaux, nous souhaiterions revenir sur cette articulation entre le scepticisme et les naturalismes de la nature humaine. Comme le note Sandra Laugier [16], « l’idée d’argument transcendantal naît dans le cadre d’une lecture spécifique (et extrêmement féconde) de la première Critique – en termes de limites du sens »; c’est la lecture de Strawson, dans The Bounds of Sense [17]. D’après l’analyse de Stroud dans « Les arguments transcendantaux » (1968), « les arguments transcendantaux sont censés démontrer le caractère illégitime du défi sceptique en prouvant que certains concepts sont nécessaires à la pensée ou à l’expérience ». Ils consistent donc à objecter au sceptique qu’il ne peut pas penser ce qu’il croit penser. La tonalité kantienne de ces arguments est donc liée à l’usage de la double thématique de la limite et de la légalité. Or, selon Stroud, le naturalisme de Strawson tel qu’il apparaît en 1959 dans Individuals [18] semble s’appuyer sur un argument transcendantal pour établir que le scepticisme est un non-sens illégitime [19]. Mais le plus qu’un tel argument puisse prouver, selon Stroud, c’est que pour que la pensée et l’expérience soient possibles nous devons croire que nous connaissons des objets extérieurs ou des autres esprits. Cet argument échoue à prouver que de telles croyances sont nécessairement vraies. Ainsi, en interprétant les arguments transcendantaux comme une réponse au scepticisme qui arguerait de la possibilité de fonder la connexion entre concepts et expérience dans un cadre transcendantal, Barry Stroud est conduit à interpréter l’entreprise de Strawson comme une réfutation du scepticisme qui échouerait. Pourtant, lorsqu’il répond à ces critiques, dans les années 80, Strawson se défend désormais de faire usage des arguments transcendantaux pour réfuter le scepticisme. Il propose ainsi une conception tout à fait différente de ces mêmes arguments :
Supposez que nous acceptions le rejet naturaliste à la fois du scepticisme et des arguments destinés à réfuter le scepticisme comme également oiseux. [...] Comment, dans cette perspective, devrions-nous considérer les arguments du type que Stroud appelle « transcendantal » ? Évidemment pas comme fournissant la réfutation raisonnée que le sceptique nous invite perversement à fournir. Notre naturalisme est précisément le rejet d’une telle invitation [20].
D’après ce second Strawson, les arguments transcendantaux concernent moins le scepticisme (qu’ils ne visent pas à réfuter) qu’un certain type d’arguments dont la structure est telle qu’ils nous demandent d’adopter un point de vue extérieur à notre schème conceptuel, afin de le valider de l’extérieur. Ce que Strawson rejette dans les arguments transcendantaux, c’est précisément la demande de justification, de validation de notre schème conceptuel à laquelle ils tentent de répondre, « le reste de transcendant que l’on entend dans le transcendantal » (S. Laugier).
Ayant abandonné le projet irréel de validation totale [de notre schème conceptuel], le philosophe naturaliste embrassera le projet réel d’une enquête sur les connexions entre les principaux éléments structurels de notre schème conceptuel [21].
Or, cette quête d’une justification est commune au scepticisme et à la réponse transcendantale au scepticisme. Cavell montre en effet, dans la deuxième partie des Voix de la raison, comment le scepticisme philosophique fait fond sur une quête de fondement à laquelle il ne parvient pas à donner un sens.
La véritable raison pour laquelle aucun fondement n’est satisfaisant ne vient nullement de ce qu’il ne se rencontre pas de fondement là où il devrait y en avoir, mais de ce qu’il n’existe aucune prétention susceptible d’établir la pertinence d’un fondement [c’est le non-claim context du philosophe]. [VR, p. 356.]
Strawson fait jouer cette même opposition entre un projet fondationaliste et un projet naturaliste contre les arguments de Barry Stroud, en s’inspirant du Hume naturaliste. Et cette objection me semble particulièrement forte. Elle sera présente sous une autre forme deux ans plus tard en 1985 (dans ses conférences au Collège de France, Analyse et métaphysique) à travers l’opposition qu’il établit entre deux conceptions des structures conceptuelles fondamentales : une « conception exigeante » attachée à une « analyse réductive » qui ambitionne d’expliquer notre structure conceptuelle à partir d’éléments fondamentaux, et une « conception moins exigeante » attachée à l’analyse des liaisons logiques et conceptuelles qui existent de fait dans un système de concepts. Cette seconde conception est dite moins exigeante dans la mesure où elle ne vise pas une compréhension de la nécessité de notre structure conceptuelle, mais seulement de ses caractéristiques factuelles. En somme Strawson se démarque dans les années 80 d’un ensemble de théories prétendument naturalistes mais qui conduisent à accepter l’idée kantienne du transcendantal, c’est-à-dire l’idée qu’il est possible de justifier notre schème conceptuel (quand bien même cette justification serait immanente). Comme le montre Sandra Laugier (article cité), l’emprise de Kant dans la philosophie contemporaine américaine est rendue sensible par la reprise non critique de la démarche qui consiste à transformer une limitation en fondement, en proposant de nous donner la maîtrise de cette limite. Or, la critique des arguments transcendantaux que formule Strawson montre qu’un naturalisme conséquent implique le refus d’une position de surplomb sur notre schème conceptuel, même lorsque cette position de surplomb est là pour marquer une limite. Strawson se sert donc de Hume pour rejeter les arguments transcendantaux au nom d’un naturalisme immanent.
Les ambiguïtés du naturalisme contemporain semblent donc, comme l’a montré Jocelyn Benoist (ici même), prendre attache dans les ambiguïtés du projet naturaliste humien lui-même. Dans ses velléités fondationalistes, mais aussi dans son rejet du transcendantal, le naturalisme contemporain est peut-être reconduit aux ambiguïtés du projet naturaliste humien tel qu’il est exprimé dans l’Introduction du Traité de la nature humaine. Benoist fait remarquer que tout en se servant des métaphores de la fondation et de la centralité pour décrire le rapport entre la science de la nature humaine et le système des sciences, Hume maintient dans ce texte l’idée que la science de la nature humaine sera une science comme les autres, à côté des autres. Il ne s’agit pas d’une science en un sens spécial, elle ne fait pas exception, et pourtant « en prétendant expliquer les principes de la nature humaine, nous proposons en fait un système complet des sciences » (TNH, I, Introduction, trad. p. 34). Et Benoist interprète l’étrangeté de ce savoir des principes qui se présente sous la forme d’un savoir particulier comme une figure de l’absence de fondement, ou de la fragilité du fondement. Or, puisque cette science de la nature humaine repose elle-même sur l’expérience, l’expérience est un fondement ultime toujours en même temps décevant. Cette ambiguïté du projet humien expliquerait les difficultés du naturalisme contemporain à se déprendre de la recherche de validations ou de fondements. Mais elle explique aussi que la possibilité de s’installer dans le scepticisme soit essentielle au naturalisme. Par où, en effet, la référence à Hume pourrait mettre en question une bonne partie des débats contemporains sur le naturalisme.
En passant d’une question de raison à une question de langage, le scepticisme est transformé, mais la réponse naturaliste l’est tout autant. Comme nous venons de le voir, l’appel à la naturalité de notre langage peut fonder deux types de réponses au scepticisme, qui toutes deux reconnaissent que le sceptique dépasse les limites du sens. La première réponse (improprement désignée comme naturaliste) conduit à en appeler au langage comme à un fondement pour notre usage des concepts (et elle présente un grand nombre de variantes). Une autre réponse naturaliste au scepticisme renonce à fonder la connexion entre le langage et le monde sur autre chose que sur l’impossibilité factuelle de sortir de notre schème conceptuel (c’est, semble-t-il, le chemin suggéré par Strawson mais qu’il ne suit pas lui-même puisqu’il entend rejeter le problème sceptique). En suivant un aspect de l’interprétation que Cavell donne des Recherches philosophiques de Wittgenstein, je voudrais maintenant préciser la façon dont deux types de naturalismes peuvent émerger des remarques de Wittgenstein sur « suivre une règle ».
Règles et accords.
Les principaux lieux de cette interprétation de « suivre une règle » chez Cavell, sont d’une part l’article de 1962, « The Availability of Wittgenstein’s Later Philosophy » (dans Must We Mean What We Say ?), d’autre part le chapitre V des Voix de la raison sur « Le naturel et le conventionnel » et enfin le chapitre de Conditions nobles et ignobles [22] qui s’intitule « Le débat de l’ordinaire, scènes d’instruction chez Wittgenstein et Kripke ». Cavell développe dans ces textes une interprétation originale de Wittgenstein qui lui permet d’une part de refuser le conventionnalisme de Kripke [23] (et avec lui un naturalisme fondationel) et d’autre part de proposer un autre (troisième ?) naturalisme de la nature humaine solidaire de la reconnaissance d’un scepticisme qui traverse notre langage ordinaire.
Pour Cavell, l’accord linguistique ne peut pas servir de fondement au réalisme. Il est toujours revendiqué; il ne fait à aucun moment l’objet d’un contrat. Notre accord sur les critères grammaticaux nous révèle ce que nous comptons comme un orme, ou un bureau. Mais moi seul suis l’auteur de ces critères, lorsque j’y recours. Je prétends alors parler pour nous. Et il est essentiel à cet accord qu’il puisse être répudié. De sorte que l’accord ne précède pas ma prétention à parler pour nous, il en est en quelque sorte le produit. C’est à la fois la force et la fragilité de nos accords dans le langage qui trahissent leur naturalité. Dans le langage, la nature fonctionne sans pour autant fonder.
Ce qui est stupéfiant, et qui provoque à l’activité philosophique sur le sujet, c’est de constater à quel point cet accord est intime et exhaustif [...]. Aucune conception courante de la « convention » ne semble pouvoir rendre compte du travail qu’accomplissent les mots [...]. Nous ne pouvons pas être tombés d’accord au préalable sur tout ce qui serait nécessaire. [VR, p. 68.]
Cavell rejette donc deux conceptions de l’accord linguistique qui en font un fondement stable. D’abord, l’interprétation conventionnaliste de Kripke, qui en appelle à un « consensus », à un accord de la communauté que porterait notre langage. Cavell montre que la profondeur même des conventions implique que celles-ci sont aussi naturelles, ancrées dans la nature humaine :
Les conventions qui gouvernent l’application des critères grammaticaux ne sont pas fixées par la coutume, ou par quelque accord ou concordat que l’on pourrait, sans que soit rompu le tissu de nos existences, modifier pour des raisons de commodité.
C’est bien plutôt de la nature de la vie humaine elle-même que les conventions tiennent leur fixité. [VR, p. 177-178, nous soulignons.]
L’insistance de Cavell sur la notion de « critères » par opposition à celle de « règle » est solidaire de l’ambition de montrer précisément l’aspect naturel des règles ; ce en quoi elles sont insuffisantes pour rendre compte de ce que nous faisons lorsque nous projetons un mot dans un contexte nouveau.
Normalité ou anormalité, dans les deux cas vous devez poursuivre seul; dans le premier cas, vous avancez dans l’acceptation; dans l’autre, dans l’isolement. [VR, p. 180.]
Mais la « fixité de la nature humaine » présente sous les conventions, n’est pas pour autant telle qu’elle puisse fonder une quelconque réponse au scepticisme. En effet, Cavell rejette en même temps que la solution communautaire de Kripke l’idée de l’accord-concorde, d’une harmonie naturelle parfaite et transparente (défendue par P. Hacker et G. Baker [24] ).
[...] une marque de ce qui est naturel dans la langue naturelle est de pouvoir se répudier elle-même, d’éprouver comme arbitraires ou au moins conventionnelles les limites imposées à ses mots par l’assentiment que nous donnons à des critères par le concert que forment nos voix (je dirais dans mon jargon, par la peur du scepticisme qui est une prescience naturelle ou inévitable en l’esprit humain) [25].
Cavell suit donc, dans les prétentions du sceptique, ces moments où nous répudions notre langue naturelle, où nous éprouvons son insuffisance. Car il y a bien, selon Cavell, un contexte ordinaire dans lequel la prétention du sceptique émerge. Cavell retient de « la puissance de la motivation qui pousse à rejeter l’humain [...] et à parler hors des jeux de langage » (VR, p. 311), qu’il nous est naturel de répudier nos critères communs. C’est pourquoi le scepticisme n’est pas un non-sens comme les autres. Les mots du sceptique ne sont pas dépourvus de sens. C’est moi qui ne sais plus ce que je veux dire en les disant, qui ne parviens pas à les « vouloir dire » (mean). En parlant en dehors des jeux de langage, nous sommes conduits à perdre le motif de nos paroles. C’est ce que veut dire l’idée très discutée de Cavell, selon laquelle le scepticisme suppose « un contexte de non-prétention » (non-claim context). Le scepticisme se présente comme une menace à nos accords et à la naturalité de notre langage. Plus encore, la menace du scepticisme est précisément une marque de la naturalité de notre langage. Et c’est bien là, selon Cavell, ce qui nous effraie.
Ne commençons-nous pas (ou ne devrions-nous pas commencer) à être terrifiés à la pensée que, peut-être, le langage (ainsi que la compréhension et la connaissance) repose sur des fondations extrêmement précaires – léger filet jeté sur un abîme ? [VR, p. 272.]
Notre scepticisme nous fait refuser ou interroger nos accords dans le langage ; interroger la solide convention qui semble les fonder pour découvrir la précarité du langage naturel. Si Cavell nous appelle à interroger notre culture, nos formes de vie, pour repérer les « faits de nature très généraux » sur lesquels elles reposent, il n’en est pas moins conscient du caractère d’avance sceptique de cette démarche.
Quel est le fondement naturel de nos conventions, au service de quoi sont-elles ? Il y a certes des inconvénients à questionner une convention; on la met de ce fait hors service, elle ne permet plus de continuer comme si tout allait de soi. [VR, p. 199.]
Pour expliquer l’impossibilité d’une « vue de côté » (from sideways on) sur notre langage, McDowell cite, dans « Non-cognitivisme et règles [26] », ces deux passages des Voix de la raison ainsi qu’un passage de « The Availability of Wittgenstein’s Later Philosophy ».
Nous apprenons et nous enseignons des mots dans certains contextes, et on attend alors de nous (et nous attendons des autres) que nous puissions (qu’ils puissent) les projeter dans d’autres contextes. Rien ne garantit que cette projection ait lieu (et en particulier ce n’est pas garanti par notre appréhension des universaux, ni par notre appréhension de recueils de règles), de même que rien ne garantit que nous fassions et comprenions les mêmes projections. Que ce soit ce qui arrive au total est affaire de ce que nous avons en commun des voies d’intérêt et de sentiment, des modes de réaction, des sens de l’humour, de l’importance et de l’accomplissement, le sens de ce qui est scandaleux, de quelle chose qui est semblable à telle autre chose, de ce qui est un reproche, de ce qu’est le pardon, des cas où tel énoncé est une affirmation, où c’est un appel, et où c’est une explication – tout ce tourbillon de l’organisme que Wittgenstein appelle des « formes de vie ». [MWM, p. 52.]
McDowell interprète (à la suite de Cavell) l’image des règles figurées comme des rails comme, « l’image d’un mythe consolateur provoqué en nous par notre incapacité à endurer le vertige ». Donc, Cavell et McDowell refusent ensemble la métaphore fondationaliste des rails pour comprendre la façon dont nous projetons nos mots dans de nouveaux contextes. Et leur refus vise l’impossibilité d’adopter un point de vue transcendant sur notre langage. Mais la divergence entre Cavell et McDowell porte sur la possibilité d’éviter le sentiment de vertige. Pour Cavell, ce vertige est la marque de la naturalité du langage, et de la conscience que les critères peuvent toujours être répudiés. Le scepticisme est une possibilité naturelle de notre langage. C’est ainsi que se comprend l’insistance de Cavell sur l’idée que son travail vise à « maintenir ouverte la possibilité du scepticisme ». Au contraire, McDowell pense qu’il est possible de se mettre à l’abri du vertige :
Dès lors que nous avons éprouvé le vertige, l’image des règles figurées comme des rails n’apparaît plus que comme une consolation illusoire. Ce dont il est besoin, ce n’est pas tant d’être rassuré – par la pensée qu’après tout nous nous tenons sur un sol solide – que de ne pas éprouver le vertige du tout pour commencer. Or, si nous sommes simplement et normalement immergés dans nos pratiques, nous ne demandons point à quoi ressemblerait, vue du dehors, leur relation au monde, pas plus que nous n’éprouvons le besoin d’une inébranlable fondation qui puisse être discernée depuis un point de vue qui leur soit extrinsèque. Nous serions donc préservés du vertige si nous pouvions cesser de supposer que la relation au réel de tout un pan de notre pensée et de notre langage demande à être envisagée d’un point de vue qui est indépendant de cet ancrage dans notre vie humaine qui fait de nos pensées ce qu’elles sont pour nous. [P. 43.]
Mais McDowell n’envisage pas la possibilité que le scepticisme traverse notre langage ordinaire lui-même, nos pratiques quotidiennes, et ce sous différentes formes : prendre en vues (taking views) le monde, adopter un point de vue (forcément extérieur) sur notre relation avec le monde, parler hors contexte, ou dans un contexte de non-prétention, etc. Le naturalisme de Cavell nous impose de penser en même temps la naturalité du scepticisme, et la possibilité attestée dans le langage ordinaire de surmonter ce scepticisme. Le scepticisme et le naturalisme ont un lieu commun : le langage ordinaire.
Pour comprendre la naturalité de nos accords et la naturalité de la répudiation sceptique de ces accords, il peut être utile de mettre alors ce chapitre des Voix de la raison en regard avec un texte antérieur de Cavell, de 1965, « Aesthetic Problems of Modern Philosophy » (Must We Mean What We Say ?). Dans ce texte, Cavell reprend l’analyse par Hume de nos accords esthétiques pour en faire le modèle de nos accords dans le langage. Tout comme Hume ne se satisfait pas, dans « La norme du goût » [27], du constat de la diversité culturelle des goûts, Cavell ne se satisfait pas d’un certain relativisme qui prétend régler le problème de nos accords dans le langage. Tout comme Hume cherchait dans la nature humaine un « fait très général » capable de fournir une norme au goût, Cavell propose de comprendre nos accords langagiers en termes de revendication (claim, un concept qui fait écho à la « voix universelle » de la Critique de la faculté de juger de Kant). Comme la « délicatesse » chez Hume est à mi-chemin entre le naturel et le culturel, à la fois conformité des organes à la beauté de l’objet et éducation du goût, de même, la capacité de prétention (de claim) chez Cavell en appelle à un accord naturel et lui assigne la fixité d’une convention. C’est peut-être à ce naturalisme traversé par le scepticisme qu’on lit dans les écrits esthétiques de Hume qu’il faudrait penser pour comprendre l’entreprise que mène Cavell dans Les Voix de la raison. Il explique en ces termes le lien qu’il établit entre la nature humaine et son « naturalisme » proprement dit :
C’est bien plutôt de la nature de la vie humaine elle-même que les conventions tiennent leur fixité, de l’humaine fixité elle-même, de ces « faits de nature très généraux », « inaperçus parce que si évidents », et en particulier, d’après moi, de faits absolument généraux au sein de la nature humaine. [VR, p. 177-178.]
Nous avons vu que, chacun à leur façon, McDowell et Strawson étaient conduits à un naturalisme qui nie le problème sceptique. C’est ce travail de redéfinition de la factualité du langage ordinaire qui engage Cavell, d’une part, à cette exigence de rendre compte du fait naturel qu’exprime le scepticisme et, d’autre part, à interroger la naturalité de notre langage. En étant sensible aux ambiguïtés de la donation qui a lieu dans le langage, Cavell redéploierait la question sceptique au niveau de l’« inquiétante étrangeté » de l’ordinaire [28].
 
NOTES
 
[1]B. STROUD, « The Charm of Naturalism », Proceedings and Addresses of the American Philosophical Association, 70 : 1,1996.
[2]M. WILLIAMS, Unnatural Doubts, Cambridge, B. Blackwell, 1991.
[3]B. STROUD, Hume, Londres, Routledge and Paul Kegan, 1977.
[4]B. STROUD, The Significance of Philosophical Skepticism, Oxford, Clarendon Press, 1984.
[5]J. L. AUSTIN, Philosophical Papers, Oxford-New York, Clarendon Press, 1962. Écrits philosophiques, traduit par L. Aubert et A. L. Hacker, Paris, Éd. du Seuil, 1994.
[6]Voir The Significance of Philosophical Skepticism, p. 39 : « Lorsque nous rencontrons pour la première fois [...] le raisonnement sceptique [...] il semble avoir immédiatement prise sur nous [car] il en appelle à quelque chose de profond dans notre nature. »
[7]P. F. STRAWSON, Skepticism and Naturalism : Some Varieties, New York, Columbia University Press, 1985, p. 28.
[8]S. CAVELL, Must We Mean What We Say ? (MWM), Cambridge, Cambridge University Press, 1969, p. 111.
[9]S. CAVELL, The Claim of Reason. Wittgenstein, Skepticism, Morality and Tragedy, Oxford University Press, 1979; Les Voix de la raison. Wittgenstein, le scepticisme, la moralité et la tragédie (VR), trad. S. Laugier et N. Balso, Paris, Éd. du Seuil, 1996. p. 127 s.
[10]R. READ et K. A. RICHMAN (éd.), The New Hume Debate, Londres, Routledge, 2000.
[11]Article publié dans ce dossier.
[12]S. CAVELL, Une nouvelle Amérique encore inapprochable, de Wittgenstein à Emerson, trad. S. Laugier, Nîmes, Éd. de l’Éclat, 1991, p. 44.
[13]J. MC DOWELL, Mind and World, Cambridge, Harvard University Press, 1994.
[14]Voir J. BOUVERESSE, Langage, perception et réalité, Paris, Jacqueline Chambon, 1995.
[15]Voir « Rational and Other Animals », Mind and World, p. 112-113 : « L’objectif n’est pas ici de répondre aux questions sceptiques, mais de commencer à montrer qu’il peut être intellectuellement respectable de les ignorer, de les traiter comme irréelles, comme le sens commun l’a toujours voulu. »
[16]S. LAUGIER, « Langage, scepticisme et argument transcendantal », Cahiers de philosophie de l’Université de Caen, no 35,2000.
[17]P. F. STRAWSON, The Bounds of Sense, An Essay on Kant’s Critique of Pure Reason, Londres, Methuen, 1966.
[18]P. F. STRAWSON, Individuals : an essay in descriptive metaphysics, Londres, Methuen, 1959.
[19]Voir B. STROUD, Understanding Human Knowledge : Philosophical Essays, New York, Oxford University Press, 2000, p. 13.
[20]Skepticism and Naturalism : Some Varieties, p. 21; nous soulignons.
[21]P. F. STRAWSON, Analyse et métaphysique, Paris, Vrin, 1985.
[22]S. CAVELL, Conditions nobles et ignobles, trad. C. Fournier et S. Laugier, Nîmes, Éd. de l’Éclat, 1993.
[23]S. KRIPKE, Règles et langage privé. Introduction au paradoxe de Wittgenstein, trad. T. Marchaisse, Paris, Éd. du Seuil, 1996.
[24]G. P. BAKER et P. M. S. HACKER, Scepticism, Rules, and Language, Oxford, Blackwell, 1984, p. 123 s.
[25]S. CAVELL, In Quest of the Ordinary, Chicago, University of Chicago Press, 1988, p. 26.
[26]J. MC DOWELL, « Non-Cognitivism and Rule-Following »; trad. J.-P. Narboux, « Non-cogni-tivisme et règles », numéro « Wittgenstein (1889-1951) », Archives de philosophie, juillet-septembre 2001, p. 3. Voir sur ce point dans le même dossier les articles de J. Bouveresse et S. Laugier.
[27]HUME, Of the Standard of Taste and Other Essays, éd. J. W. Lenz, Indianapolis, Bobbs-Merrill, 1965; Les Essais esthétiques, trad. R. Bouveresse, Paris, Vrin, 1974.
[28]Je tiens à remercier Sandra Laugier pour son précieux soutien dans ce travail qui a également bénéficié de discussions avec Jean-Philippe Narboux.
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J. L. AUSTIN, Philosophical Papers, Oxford-New York, Claren...
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[6]
Voir The Significance of Philosophical Skepticism, p. 39 : ...
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[7]
P. F. STRAWSON, Skepticism and Naturalism : Some Varieties,...
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S. CAVELL, Must We Mean What We Say ? (MWM), Cambridge, Cam...
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Voir J. BOUVERESSE, Langage, perception et réalité, Paris, ...
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[15]
Voir « Rational and Other Animals », Mind and World, p. 112...
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[16]
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[19]
Voir B. STROUD, Understanding Human Knowledge : Philosophic...
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[20]
Skepticism and Naturalism : Some Varieties, p. 21; nous sou...
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[26]
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