Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130537830
168 pages

p. 199 à 212
doi: en cours

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n° 38 2003/2

2003 Revue de Métaphysique et de Morale

La place de la critique de Hume dans la formation du réalisme à Oxford dans la première moitié du XXe siècle : quelques aspects

Christophe Alsaleh Université de Picardie Jules-Verne.
Depuis le début du XXe siècle jusqu’à la fin des années 1960, l’unité de la philosophie oxonienne est garantie par l’adhésion à une certaine forme de réalisme, « Oxford Realism », dont les deux principes sont la primauté de la connaissance sur la croyance et l’absolue indépendance de l’objet connu. On examinera l’histoire de la critique de Hume par le réalisme de l’école d’Oxford de Cook Wilson à Austin, en passant par Price. From the beginning of the 20th century until the end of the sixties, one conception has been prevalent among oxonian philosophers : Oxford Realism, promoted first by Cook Wilson. This realism takes its basis in two principles : « knowledge first », and the absolute independence of the known thing. The aim of this paper is to develop a sketch of the history of Hume’s criticism by proponents of Oxford Realism such as Cook Wilson, Price and Austin.
Au début du siècle dernier, le problème à Oxford était moins de recevoir l’empirisme que de liquider l’idéalisme. Si, à Cambridge, le liquidateur de l’idéalisme a été Russell, et qu’il a procédé à cette liquidation avec les armes de la nouvelle logique, qui lui ont permis d’opposer son atomisme logique au monisme idéaliste d’un Bradley, les choses ne se sont pas tout à fait passées de la même manière à Oxford.
Il y a à cela plusieurs raisons. Au premier chef, Oxford a été nettement plus conservatrice que Cambridge. Alors que Cambridge se mettait à la nouvelle logique et tentait de se donner les moyens d’accepter les révolutions conceptuelles introduites par les innovations scientifiques, Oxford était nettement plus frileuse. Et l’une des figures dominantes de la philosophie à Oxford à ce moment, John Cook Wilson, n’avait que mépris à la fois pour les paradoxes russelliens, mais également pour la théorie des ensembles, voire pour la nouvelle géométrie. Pourtant, c’est ce même Cook Wilson qui a permis la liquidation de l’idéalisme, représenté à ce moment-là à Oxford par les figures de Bradley et de Green.
Ensuite, et c’est la raison qui nous intéresse ici, Oxford n’a jamais accepté complètement que, par « empirisme », il fallait entendre cette doctrine un peu étrange, venue du continent, forgée par des Viennois répondant aux noms barbares de Schlick, de Carnap, etc. L’empirisme est demeuré une doctrine incarnée par trois noms : Locke, Berkeley, Hume. Même s’il y a eu des renégats notables, comme Ayer qui, avec son Language, Truth and Logic (Ayer, 1936), a exposé le vérificationnisme, avec un certain succès d’ailleurs, puisque ce texte a connu de nombreuses rééditions, l’empirisme logique du cercle de Vienne n’est jamais parvenu, pour ce qui concerne Oxford, à remplacer l’empirisme classique.
Enfin, Oxford a forgé son propre réalisme, « Oxford Realism », ce qui lui a permis de résister, pendant un certain nombre d’années, à l’idée que la liquidation de l’idéalisme devait également s’accompagner d’une remise en cause radicale des moyens d’expression classiques de la philosophie, à savoir principalement le langage ordinaire.
Tout cela a donné forme à un questionnement proprement oxonien, à savoir, comment être à la fois un empiriste et un réaliste ? C’est cette question que nous allons traiter ici, en isolant l’un des trois mousquetaires de l’empirisme classique, à savoir Hume. Pour cela, nous exposerons d’abord les principales thèses de « Oxford Realism », au travers de la critique que fait Cook Wilson d’un certain nombre de thèses humiennes. Nous verrons l’inflexion que Price donne à cette critique, avant d’évaluer l’impact de cette ligne dans quelques passages d’Austin.
 
I
 
 
Le rôle de Cook Wilson dans la formation de la philosophie analytique n’est un objet d’intérêt que depuis peu [1]. Pourtant, ce philosophe est sans doute l’un des plus influents que la tradition britannique ait connu. Si l’on devait résumer la situation en quelques mots, il faudrait dire que, autant le passage entre ce que François Récanati (1991, p. 186) appelle « première analyse » et « seconde analyse » a été marqué à Cambridge (notamment avec le retournement complet de Wittgenstein contre les thèses du premier Russell), autant il faut relativiser ce schéma en ce qui concerne Oxford.
Tout d’abord, la « première analyse » n’a pas pénétré Oxford comme elle a pénétré Cambridge. Les deux cités n’étaient pas préparées de la même manière à la nouveauté mathématique et logique. La logique que pratiquait Cook Wilson était une logique d’avant la révolution frégéenne. Le passage à la « seconde analyse » est donc tout relatif, puisque l’on ne peut pas vraiment dire que Cook Wilson ait proposé un outil d’analyse aussi radical et novateur que celui proposé par Russell et mis en application dans son article sur les descriptions définies. Ensuite, de Cook Wilson à Austin, le sol de l’ordinaire n’a jamais été abandonné. Ce qui évolue, c’est l’approche du langage ordinaire lui-même, l’utilisation qui en est faite, et il y a indéniablement une évolution très nette entre l’approche normative de Cook Wilson, et celle, beaucoup plus « linguistique », d’Austin.
Alors que, à Cambridge, la « seconde analyse » a été inséparable d’une critique de l’empirisme propre à la « première analyse » (pour ce qui concerne Wittgenstein, cela a consisté essentiellement en une critique de Russell), à Oxford, la situation était bien différente. L’empirisme visé a toujours été celui des classiques, à savoir Locke, Hume et Berkeley. Bien sûr, Austin a rajouté dans sa ligne de mire Ayer et, dans une moindre mesure, Price, mais il n’a jamais perdu de vue, à en juger par certaines pages du Langage de la perception [2], que c’était à une tradition qui remonte à Locke qu’il avait affaire.
Les préoccupations de Cook Wilson étaient essentiellement épistémologiques. Par exemple, Cook Wilson cherchait à définir le domaine propre de la logique, en cherchant à circonscrire exactement la nature du jugement, la nature de l’inférence, conçus comme des activités de la pensée. La différence entre la connaissance et la croyance fait partie également des préoccupations de Cook Wilson. Le point fort de la doctrine de Cook Wilson, point qui va à l’encontre d’un certain nombre de théories courantes aujourd’hui, est que, ce qui est premier, ce ne sont ni l’impression, ni la croyance, mais la connaissance, la connaissance étant un état sui generis qui, comme tel, ne peut pas être défini, et qui doit donc être pris comme point de départ de toute bonne épistémologie. Cette doctrine est défendue aujourd’hui par Timothy Williamson (Williamson, 2000).
Aux yeux de Cook Wilson, l’ennemi à abattre porte le nom général d’idéalisme. Est idéaliste tout doctrine qui va contre l’idée, idée qui « repose indéniablement sur l’attitude mondaine courante et ordinaire [3] », que les choses sont essentiellement indépendantes de la conscience. Il y a deux formes d’idéalisme. L’idéalisme absolu, par exemple celui de Green, et l’idéalisme subjectif, « celui de Berkeley, de Hume, et de leurs héritiers les plus récents [4] ». D’après Cook Wilson, Berkeley et Hume identifient la réalité et la pensée car ils font de « la chose perçue entière une partie de notre conscience qui existe aussi longtemps que quelqu’un en est conscient [5] ». Le réalisme, dans la forme défendue par Cook Wilson, consiste précisément à maintenir que les choses sont totalement indépendantes de l’esprit et de la conscience, et que c’est là justement une condition nécessaire pour que des appréhensions puissent être des appréhensions de quelque chose. Mais Cook Wilson ne se contente pas d’opposer frontalement son réalisme à l’idéalisme, en montrant les avantages du premier sur le second. Il propose une argumentation précise sur quelques points considérés par lui comme nodaux de la doctrine de Hume.
Les arguments de Cook Wilson sont en général assez subtils et détaillés. Nous ne donnerons ici qu’un schéma général.
L’empirisme de Hume soutient que l’idée d’un objet est dérivée d’une impression, dont elle ne diffère que par son degré de vivacité.
Pour Hume, l’idée (image imaginaire) d’une sensation ne se distingue de l’impression de cette sensation que comme quelque chose de moins vivace [6]. (TV)
Tout le point fort de l’argumentation de Cook Wilson consiste à montrer que la thèse TV, loin d’être un postulat de base de l’empirisme, qui va se trouver ensuite justifié par les développements qui s’appuient sur elle, est une thèse ad hoc rajoutée pour masquer une contradiction.
Dans la théorie en tant que telle, on ne trouve aucune justification de cette idée, mais il est facile de voir comment il devient nécessaire de faire cette supposition [7].
En effet, il faut d’abord se demander en quoi une impression et une idée, dans le cadre de cette doctrine, peuvent être de la même chose. La relation ne peut être qu’horizontale. En effet,
pour des philosophes empiristes, tels que Locke et Hume, il ne peut rien y avoir d’autres qu’une série d’images mentales [...] mais ils sont souvent inconscients de ce fait, et c’est le mérite de Hobbes que d’avoir clairement réalisé que d’après sa doctrine, la pensée ne pouvait rien être d’autre qu’une succession d’images mentales [8].
Pourtant, il faut bien admettre que, parmi ces images mentales, certaines se réfèrent à la même chose, à un objet. Or, dans Hume,
on fait de l’objet lui-même quelque chose de mental, une « impression » qui existe seulement dans l’esprit, comme l’idée [9].
Il faut donc admettre que l’impression et l’idée sont de la même chose, non pas parce qu’elles se réfèrent à un objet commun subsistant hors de la conscience, mais bien parce qu’elles sont du même genre. Et rien ne peut ressembler à une sensation, sinon une sensation. Le principe de base, c’est donc que l’impression et l’idée se ressemblent en tant que sensations.
L’idée simple (ou conception) est une existence mentale et subjective différente de la chose à quoi elle se réfère et existant séparément d’elle [10].
Or, ce à quoi elle se réfère est une impression. Mais cette référence n’est en fait qu’une ressemblance. Sur cette base, il est inutile d’ajouter que l’idée et l’impression diffèrent par leur degré de vivacité. Cela n’est pas essentiel à la conception empirique, sinon pour masquer quelques problèmes.
Tout d’abord, cela n’est pas vrai du point de vue de la conscience ordinaire que nous avons de la manière dont se passent les choses. Nous savons qu’imaginer un son, par exemple, n’a rien à voir avec un son réellement présent à l’esprit.
L’imagination est en vérité d’un genre totalement différent du réel objet imaginé ; l’imagination d’un son, par exemple, n’est pas elle-même un son, et on ne peut pas la confondre avec un son [11].
Ce premier argument est un argument pour ainsi dire phénoménologique, qui nous explique que, du point de vue de la conscience ordinaire, les choses ne se passent pas comme l’empirisme de Hume dit qu’elles se passent. Il y a une objection qui peut consister à dire que, dans les rêves, nous faisons pourtant la confusion entre des choses imaginées et des choses réelles. La réponse de Cook Wilson est d’abord logique : on ne peut pas argumenter sur ce qui se passe à l’état de veille en partant de ce qui se passe à l’état de rêve, ensuite phénoménologique : il est faux de dire que, dans nos rêves, nous confondons des choses imaginées avec des choses réelles. Car imaginer et rêver sont, du point de vue de la conscience ordinaire, deux choses bien distinctes.
Certainement la confusion est faite entre les deux dans la spéculation en les regroupant sous le terme commun d’image mentale. Mais leur différence est un fait de conscience
[matter of consciousness] ; nous savons que l’imagination la plus vive, par exemple, d’un orchestre qui joue, est quelque chose de totalement différent du rêve d’entendre un orchestre qui joue [12].
Ensuite, Cook Wilson montre que des empiristes comme Hume ne peuvent pas vraiment se passer de l’idée d’une appréhension directe de l’objet, ce qui est pour Cook Wilson l’acception courante de la notion d’expérience. En effet, si l’on admet qu’il n’y a rien d’autre qu’une série d’images mentales, et que l’on voit que la variation en degré de vivacité ne rajoute rien à la théorie empiriste, il reste que les idées, qui ne sont, au bout du compte, que des modes de l’imagination, « ne sont pas des “idées de” ou des “conceptions de” la chose ou objet [13] ». Pour Cook Wilson, il s’agit d’une difficulté rédhibitoire. Une théorie qui n’explique pas ce que nous appellerions l’intentionnalité, mais ce n’est pas un terme de Cook Wilson, des idées et des conceptions, est une théorie qui est autocontradictoire. Nous ne pouvons pas nous passer d’un sens naturel de la notion d’expérience.
Puisque, cependant, l’expérience signifie naturellement l’appréhension directe de l’objet, les difficultés citées sont souvent obscurcies ou évitées en ayant recours à un langage ambigu, tel que « reçu dans l’expérience », « eu d’expérience », « donné dans l’expérience », et autres : où l’on tire avantage inconsciemment de la signification naturelle de la notion d’expérience [14].
Les conséquences que tire Cook Wilson de cette critique, c’est que la faillite de l’empirisme, qui est patente dans l’exposition même de la doctrine, implique de considérer le primat de l’idée, de la conception, et donc des activités que sont la pensée et le jugement. Il est faux de considérer qu’il n’y a rien d’autre pour la conscience, qu’une série d’images mentales, et des lois d’association. Cook Wilson cite un dernier flagrant délit de contradiction chez Hume.
De plus, Hume, contrairement à sa propre critique de Locke et à sa propre théorie, accorde à l’esprit le pouvoir d’être à l’origine d’une idée, qui n’a pas pour prime origine une impression. L’autocontradiction de la doctrine de l’association, dans sa variété de formes, a été suffisamment exposée par de nombreux auteurs [15].
 
II
 
 
Toujours dans la lancée de préoccupations épistémologiques, Price a néanmoins été beaucoup plus nuancé dans sa critique de Hume. Il a par exemple montré que Hume avait fait un effort conséquent pour ne pas sombrer dans les ornières de l’idéalisme. Ce qui est marquant, dans le rapport de Price à Hume, c’est que Price, partisan des sense-data (une doctrine qui prétend justement que, dans la perception, ce ne sont pas les choses qui nous sont présentes à l’esprit, mais une sorte de composé résultant à la fois de l’état du milieu, et de l’état du sujet percevant), a fait porter un bon nombre de ses efforts vers le réalisme. Comme il a été l’élève de Prichard, il a subi l’influence de Cook Wilson, et était donc plus que conscient de la manière de combattre l’idéalisme qui était celle de Cook Wilson. Il était donc naturellement enclin à favoriser toutes les positions qui permettaient de sortir des ornières de l’idéalisme. Mais, ayant étudié à Cambridge, sous l’influence de Moore, Russell et Broad, il était également convaincu que les avancées en physique et en psychologie remettaient sérieusement en cause la théorie naïve de la perception. Son texte de 1932, sur la perception, Perception, constitue à cet égard une tentative extrêmement originale de concilier les apports de Cambridge et d’Oxford. Et sa lecture de Hume témoigne également de cette tension. Il ne faut cependant pas trop surévaluer le rapport de Price à Hume dans la constitution de l’Å“uvre de Price. Comme le remarque Martha Kneale,
l’attitude de Price envers Hume est intéressante. S’il a mis son grain de sel et engagé toute son acuité, il ne lui a pas cependant accordé tout le respect sincère qu’il a témoigné envers Locke [16].
Nous avons vu les points de la critique que Cook Wilson adresse à Hume. Ces points pourraient être repris tels quels pour attaquer toute théorie des sense-data. La ligne de défense de Price peut être mise en évidence en montrant comment Price a lu Hume, principalement en le défendant des attaques de Cook Wilson, sans néanmoins avoir à polémiquer contre les positions de Cook Wilson luimême.
Les deux ouvrages où sont présents ces éléments sont donc Perception, et Hume’s Theory of the External World (1940). Dans Perception, Price défend la théorie des sense-data, et une certaine version de la théorie causale de la perception. Les premières attaques décisives contre la théorie des sense-data datent de 1936, avec un article de G. A. Paul paru dans le volume supplémentaire no XV des Proceedings of the Aristotelian Society, « Is there a problem about sense-data ? » [17]. Après-guerre, les attaques sont répétées, que ce soit dans The Concept of Mind [18] de Ryle, dans les cours d’Austin, qui seront rassemblés à titre posthume dans un ouvrage appelé Sense and Sensibilia. On peut donc dire que l’ouvrage de Price sur Hume de 1940 arrive à une période où la théorie des sense-data était sujette à de sérieuses attaques, sans néanmoins avoir été tout à fait défaite. Le chapitre IV de cet ouvrage est d’ailleurs consacré à un point sensible de cette polémique, à savoir l’existence des sensibles, quand ils ne sont par sentis (the existence of unsensed sensibilia).
L’un des arguments de Price pour mettre à la base de l’épistémologie une théorie des sense-data est qu’un certain nombre de théories de la connaissance, dont celle de Hume, ont pris pour base des notions proches de celle de sensedatum.
Je crois que toutes les théories du passé ont en fait commencé avec les sense-data.
Les anciens et les scolastiques les appelaient des espèces sensibles. Locke et Berkeley les appelaient des idées de sensation, Hume des impressions, Kant des Vorstellungen [19]. Au dix-neuvième siècle, on les connaissait sous le nom de sensations, et on parlait de sensations visuelles et auditives pour parler de taches de couleur et de bruits; les auteurs contemporains, à la suite de C. D. Broad, préfèrent les appeler des sensa [20].
Cette remarque, Cook Wilson l’aurait tout à fait partagée, mais cela aurait été une occasion pour lui de remarquer que toute cette tradition est idéaliste. Dans l’argumentation de Cook Wilson, il semble que le grand défaut de Hume soit, au bout du compte, de tout réduire à l’impression sensible, à son aspect qualitatif, et de ne pas parvenir du tout à expliquer qu’il puisse y avoir des idées d’un objet. Price défend Hume de ce reproche en proposant une analyse un peu plus fine du moment de la perception. Mais il le fait en intégrant un concept cookwilsonien, celui de « prendre pour acquis » :
Ainsi ce n’est pas seulement que la conscience perceptive est une forme de conscience radicalement différente du sentir qui l’accompagne, qui est une forme de prendrepouracquis [taking-for-granted], alors que la conscience perceptive est une forme de connaissance; c’est aussi que ce dont nous sommes conscients est radicalement différent. Et c’est un point sur lequel toutes les théories de la perception sont vraiment en accord [...] même si cela n’a pas toujours été clairement établi [21].
Et Price ajoute en note que ceux qui ont clairement établi ce point sont Hume, Kant et Reid. D’après Price, il est donc faux de penser que Hume a réduit le moment de la perception à un pur sentir. Il distingue bien l’évidence brute du sentir de ce qui prend une forme plus élaborée dans le moment de la perception. On ne peut donc pas reprocher à Hume, comme Cook Wilson le fait, de développer une analyse décapante, qui consiste à dire qu’il n’y a rien d’autre qu’une série d’images mentales.
Toutefois, le problème qui se pose, chez Hume, c’est celui de la certitude et de l’existence des objets.
D’après tout ce que nous avons démontré, il se pourrait très bien qu’il n’y a, en aucun cas de chose matérielle, et la conscience perceptive pourrait très bien n’être rien d’autre qu’une erreur inévitable et continuelle [22].
Et Price ajoute en note que c’est ce que Hume semble avoir pensé de la conscience perceptive. La proposition de Price, pour sauver la réalité, consiste à avancer un « principe de confirmabilité ». C’est une manière de faire qu’il met volontairement en contraste avec une théorie qu’il décèle chez Hume et qu’il appelle la « théorie du comme-si ». Dans Hume’s Theory of the External World, Price souligne les avantages de la « As-if theory » par rapport au simple phénoménalisme, un phénoménalisme que Price, contrairement à Ayer, n’a jamais accepté de promouvoir. Mais, dans Perception, il montre que la « As-if theory » est en retrait par rapport à la théorie qui introduit le principe de confirmabilité. Le principe de confirmabilité consiste en la proposition suivante :
[...] l’existence d’un sense-datum particulier visuel ou tactile est une preuve au premier abord (1) de l’existence d’une chose matérielle à laquelle ce sense-datum appartient, (2) de la possession par la chose d’une surface d’une certaine espèce [23].
Ce principe est un principe de confirmabilité car, s’il n’est pas vrai, il est impossible de confirmer une perception au moyen d’une autre perception. Price fait alors la comparaison avec la théorie du « comme-si ».
On pourrait suggérer que ce principe est simplement un postulat, qui nous est extrêmement familier, parce que, dans la vie quotidienne, nous supposons toujours qu’il est vrai ; mais, quelque raison que nous ayons à confondre ce qui est familier avec ce qui est évident, nous n’avons aucune raison de croire que ce postulat est vrai, et également aucune raison de croire que ce postulat est faux. C’est probablement ce que Hume et les philosophes du comme-si auraient dit [24].
Au bout du compte, Price parvient à montrer que Hume est beaucoup plus subtil, et beaucoup plus préoccupé par le monde externe, que Cook Wilson veut bien le dire. En particulier, Hume s’est intéressé au problème de la certitude de très près, contrairement à ce que semble dire Cook Wilson. Et Price insiste sur ce point dans son ouvrage de 1940 sur Hume, où il y a, par ailleurs, des passages beaucoup plus importants que dans Perception sur la théorie du comme-si. Néanmoins, la théorie humienne de la conscience perceptive est erronée, et, au bout du compte, Price se revendique d’un auteur dont se revendique également Cook Wilson, mais pour d’autres raisons, à savoir Reid.
La position soutenue dans ce chapitre par rapport à la nature et à la validité de la conscience perceptive est essentiellement identique à celle soutenue par Reid contre Hume [25].
La conciliation de l’empirisme « nouvelle manière » et du réalisme oxonien a été une préoccupation essentielle de Price. Mais Price a été en définitive oxonien dans la mesure où c’est d’abord par rapport à l’empirisme classique qu’il a discuté un bon nombre des questions qui s’insèrent dans cette problématique.
 
III
 
 
Certains passages de Sense and Sensibilia (Le Langage de la perception), un peu énigmatiques à première vue, gagnent à être considérés du point de vue de la discussion qui vient d’être évoquée. Il s’agit en particulier de la dernière page du chapitre VI, où Austin résume la différence entre les positions d’Ayer et celles de Price par rapport à l’interprétation du fameux « Argument de l’illusion », en faisant référence à des oppositions de la philosophie classique.
C’est un fait curieux, et à certains égards plutôt attristant, que les positions respectives de Price et d’Ayer sur ce point se révèlent exactement les mêmes que les positions respectives de Locke et de Berkeley, de Hume et de Kant [26].
Austin, dans ce passage, trace une frontière entre, d’une part, Price, Locke et Hume, et, d’autre part, Berkeley, Kant et Ayer. Ce camp idéaliste n’est donc pas si uniforme qu’il n’y paraît, et tout le problème semble être, pour Austin, de savoir lesquels de ces philosophes mettent un peu d’eau réaliste dans leur vin idéaliste.
Selon l’opinion de Locke, il y a des « idées » et aussi des « objets extérieurs », selon
Hume il y a des « impressions » et aussi des « objets extérieurs ». Selon Price, il y a des « données sensibles » et aussi des « occupants du monde physique ». Suivant la doctrine de Berkeley, il existe seulement des images mentales [ideas], selon Kant, seulement des Vorstellungen (les choses-en-soi ne sont pas strictement en question ici), dans la doctrine d’Ayer, il y a seulement des données sensibles [27].
Il faut remarquer deux choses à propos de ce passage. D’une part, Austin reprend presque terme à terme le passage du Perception de Price, déjà cité, où celui-ci énumère les avatars historiques de la notion de sense-datum. D’autre part, Austin refuse d’attribuer à Hume, comme Cook Wilson le faisait, la thèse selon laquelle l’objet n’a de réalité que mentale. La limite faite ici semble passer entre ceux qui admettent qu’il existe quelque chose d’autre que les « idées », « impressions », « représentations », etc., à savoir des « objets extérieurs » ou des « occupants du monde physique », et ceux qui n’admettent pas une telle chose. Cependant, Austin qualifierait-il Hume de réaliste ? Cela n’est pas sûr. En effet, d’après Austin, le réalisme est la « doctrine selon laquelle nous percevons vraiment des choses (ou des objets) matériels [28] ». De plus, même s’il admettait que Hume est réaliste, il ne faudrait pas voir là une sorte de reconnaissance, dans la mesure où, aux yeux d’Austin,
[...] cette doctrine ne serait pas moins érudite et erronée que son antithèse. La question : « percevons-nous des choses matérielles, ou des données sensibles ? » paraît sans doute très simple – trop simple. Elle est tout à fait trompeuse [29]...
Austin est cependant très explicite sur ce qu’ont en commun Berkeley, Kant et Ayer. Et ils ont en commun deux choses. Tout d’abord, les conclusions d’Ayer sur l’argument de l’illusion « reposent carrément sur la vieille ontologie berkeleyenne et kantienne du “divers sensible” [30] ». Il faut remarquer qu’il est assez difficile de voir en quoi les arguments de Price ne reposent pas également sur cette ontologie, et en quoi Hume et Locke ne font pas partie de ceux qui ont contribué à ancrer cette ontologie.
Ensuite,
[...] il y a seulement des données sensibles. Mais Berkeley, Kant et Ayer admettent tous, par surcroît, que nous pouvons parler comme s’il y avait des corps, des objets, des choses matérielles [31].
C’est là que les choses deviennent étonnamment embrouillées. Austin attribue à Berkeley, Kant et Ayer la théorie du « comme-si », une théorie que Price a développée comme faire-valoir de sa propre position (Price lui-même préférant montrer les avantages d’une solution à la Reid), tout en montrant qu’elle était présente chez Hume. Pour finir, Austin isole un peu plus Ayer.
Certes Berkeley et Kant ne sont pas aussi généreux qu’Ayer – ils ne suggèrent pas qu’aussi longtemps que nous ne faisons pas violence au divers sensible, nous pouvons parler exactement comme nous voulons; mais, sur cette question, si je devais prendre parti, j’opinerais comme eux [32].
La dernière phrase révèle à la fois le parti pris agnostique « sur cette question », mais néanmoins la volonté de prendre parti. Ce que l’on comprend bien, c’est que Austin n’est préoccupé que d’une chose, c’est de montrer que Ayer a tort. La position d’Ayer qui est particulièrement visée, c’est celle qu’il défend dans The Foundations of Empirical Knowledge. D’après Ayer, l’argument de l’illusion ne prouve pas l’existence des sense-data, mais oblige à des clarifications terminologiques quand nous nous exprimons à propos des choses que nous percevons.
[...] ce que nous devons prendre ici en considération ce n’est pas un certain nombre d’hypothèses concurrentes sur la nature des faits empiriques, mais un certain nombre de recommandations concurrentes sur la manière dont nous devons les décrire. Et la question de savoir lesquelles de ces recommandations doivent être adoptées doit être tranchée sur une base linguistique [33].
Ayer propose donc une manière de faire le tri entre les différentes théories de la perception sur une base linguistique. Ce que suggère Ayer, c’est que ce qu’il faut peser, c’est non pas la vérité ou la fausseté de théories (puisqu’il ne s’agit pas, à son sens, de théories au sens propre, c’est-à-dire scientifique, du terme), mais les avantages et les inconvénients de terminologies concurrentes. Et cela, Austin le refuse absolument.
Mais comment, si tout le monde a toujours le droit de dire ce qui lui plaît, peut-il y avoir jamais de discussion sur la vérité ou la fausseté de quoi que ce soit [34] ?
Au bout du compte, la présentation des choses est cryptée. Elles ne l’étaient peut-être pas autant pour ceux qui, il y a près de soixante ans, ont assisté au cours d’Austin. Dans tous les cas, au-delà de la question de mesurer le degré d’injustice dont fait preuve Austin envers Ayer, il est intéressant de considérer le rôle argumentatif et polémique de Hume dans cette discussion. Quand il parle de la conscience perceptive et de sa certitude propre, Price situe la position de Hume (la « As-if theory ») entre la sienne et un phénoménalisme pur et simple (ce que Austin appelle l’ontologie du divers de la sensibilité). Price met au centre de sa position le « principe de confirmabilité », et fait remarquer que des philosophes comme Hume considèrent ce principe comme un simple postulat, c’est, en gros, le contenu de la théorie du « comme-si ».
Austin interprète la théorie du « comme-si » à sa manière, et l’attribue à Berkeley, Kant et Ayer. Toutefois, d’après Price, la théorie du « comme-si » dit que, dans la conscience perceptive, nous faisons comme si les données sensibles constituaient une preuve prima facie qu’une chose matérielle existe à laquelle cette donnée sensible appartient, et que cette chose matérielle a une certaine surface. D’après Price, nous ne faisons pas « comme si ». Il s’agit d’un principe réel, qui est à la base de la certitude sensible, et qui procure une réelle certitude. On comprend pourquoi Austin reste agnostique par rapport à toutes ces questions. Il critique suffisamment par ailleurs l’idée que des données sensibles puissent être considérées comme des « signes », des « preuves » ou des « symptômes ».
Austin n’a en fait pas de réelle raison de sauver Price plus que Ayer. Il n’a pas non plus de réelle raison d’isoler Hume de l’ontologie du divers de la sensibilité. S’il le fait, c’est sans doute parce qu’il se sent beaucoup plus de proximité philosophique avec Price qu’avec Ayer, et qu’il a été sensible à la manière dont Price a interprété les principes de Hume. Cette proximité philosophique vient d’une même fidélité au réalisme oxonien et à la manière dont il a été articulé par Cook Wilson et transmis par Prichard. Ayer est, lui, totalement étranger à cette tradition. Sans aller jusqu’à dire qu’il s’agit d’arguments ad hominem de la part d’Austin, il faut constater un malentendu profond, et admirer encore plus le grand écart fait par Price. Cette étonnante page d’Austin témoigne du fait que Hume a pu servir, à son corps défendant, de pivot, même si l’articulation de ce pivot n’a jamais été évidente, entre deux traditions, celle de Cambridge et celle d’Oxford.
 
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·  PRICE H. H., 1940 : Hume’s Theory of the External World, Londres, Methuen; 1996b, réimpression, Bristol Thoemmes Press.
·  RÉCANATI F., 1991 : « Du positivisme logique à la philosophie du langage ordinaire : naissance de la pragmatique », dans J. L. AUSTIN, Quand dire c’est faire, trad. Gilles Lane, Paris, Points-Seuil, p. 185-203.
·  WILLIAMSON T., 2000 : Knowledge and its Limits, Oxford, Oxford University Press.
 
NOTES
 
[1]Voir MARION, 2000, et surtout 2002. Les références aux ouvrages sont données à la fin de l’article.
[2]AUSTIN, 1962, toutes les citations sont faites selon la pagination de la traduction française.
[3]COOK Wilson, 1926, p. 60.
[4]Ibid.
[5]Ibid.
[6]Op. cit., p. 321.
[7]Ibid.
[8]Op. cit., p. 276.
[9]Op. cit., p. 512.
[10]Op. cit., p. 511.
[11]Op. cit., p. 320.
[12]Ibid.
[13]Op. cit., p. 512.
[14]Ibid.
[15]Op. cit., p. 616.
[16]PRICE, 1996b, p. XI.
[17]Repris dans FLEW, 1951, p. 101-116.
[18]New York, Barnes and Noble, 1940.
[19]En allemand dans le texte.
[20]PRICE, 1932, p. 19.
[21]Op. cit., p. 146.
[22]Op. cit., p. 147.
[23]Op. cit., p. 187.
[24]Ibid.
[25]Op. cit., p. 203.
[26]Op. cit., p. 83.
[27]Ibid.
[28]Op. cit., p. 24.
[29]Ibid.
[30]Op. cit., p. 83.
[31]Op. cit., p. 84.
[32]Ibid.
[33]AYER, 1940, p. 55.
[34]AUSTIN, 1962, p. 82.
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Voir MARION, 2000, et surtout 2002. Les références aux ouvr...
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[3]
COOK Wilson, 1926, p. 60. Suite de la note...
[4]
Ibid. Suite de la note...
[5]
Ibid. Suite de la note...
[6]
Op. cit., p. 321. Suite de la note...
[7]
Ibid. Suite de la note...
[8]
Op. cit., p. 276. Suite de la note...
[9]
Op. cit., p. 512. Suite de la note...
[10]
Op. cit., p. 511. Suite de la note...
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Op. cit., p. 320. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
[13]
Op. cit., p. 512. Suite de la note...
[14]
Ibid. Suite de la note...
[15]
Op. cit., p. 616. Suite de la note...
[16]
PRICE, 1996b, p. XI. Suite de la note...
[17]
Repris dans FLEW, 1951, p. 101-116. Suite de la note...
[18]
New York, Barnes and Noble, 1940. Suite de la note...
[19]
En allemand dans le texte. Suite de la note...
[20]
PRICE, 1932, p. 19. Suite de la note...
[21]
Op. cit., p. 146. Suite de la note...
[22]
Op. cit., p. 147. Suite de la note...
[23]
Op. cit., p. 187. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
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Op. cit., p. 203. Suite de la note...
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Op. cit., p. 83. Suite de la note...
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Ibid. Suite de la note...
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Op. cit., p. 24. Suite de la note...
[29]
Ibid. Suite de la note...
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Op. cit., p. 83. Suite de la note...
[31]
Op. cit., p. 84. Suite de la note...
[32]
Ibid. Suite de la note...
[33]
AYER, 1940, p. 55. Suite de la note...
[34]
AUSTIN, 1962, p. 82. Suite de la note...