2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Cohen et Maïmonide
Corine Pelluchon
Traduit de l’allemand par Corine Pelluchon.
Leo Strauss.
PRÉSENTATION DE LA TRADUCTION
Strauss et Cohen : la question du judaïsme éclairé
Cohen est présent dans l’œuvre de Strauss, du début à la fin de sa carrière,
en particulier dès qu’il est question de critiquer Spinoza et de penser le retour
à l’orthodoxie comme retour à Maïmonide. Cohen est le représentant d’un
mouvement de retour vers la tradition que d’autres philosophes juifs, comme
Rosenzweig et Strauss, vont prolonger. Il s’agit de contester l’évidence des
Lumières spinozistes qui rabattent la religion sur la superstition ou la séparent
de la connaissance et de la vérité. Il s’agit de penser l’articulation entre la
philosophie et le judaïsme à une époque où la tradition est vécue comme une
crise, soit parce que le judaïsme devient l’objet d’une science qui lui procure
un enterrement décent
[1], soit parce que la conscience individuelle s’en empare
de manière plus ou moins arbitraire et que cette intériorisation de la religion
la vide de tout contenu. Cohen est le père spirituel de Strauss, dans la mesure
où il l’a mis sur le chemin d’une compréhension de Rambam comme d’un Juif
éclairé qui affirme la réciprocité ou l’interpénétration de la philosophie et du judaïsme, de la raison et de la révélation.
Dans cette conférence projetée en 1931, Strauss part de Cohen pour aller
vers Rambam dont la pensée nous est inaccessible tant que nous demeurons
prisonniers des préjugés historicistes et surtout progressistes qui viennent de la
version radicale des Lumières et de leur caricature. Nous répétons ce que les
philosophes des Lumières ont dit à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle. Nous
vomissons Voltaire, dit Strauss, et nous croyons être fidèles à sa pensée, alors
que nous n’avons pas pris la peine de lire véritablement ses écrits. Strauss fait
de Cohen celui qui nous « ouvre la compréhension de Rambam » parce qu’il
représente un homme des Lumières pour qui les Lumières ne vont pas de soi.
Celui qui passe pour le modèle d’une synthèse possible entre la philosophie et
la religion invite, en revenant à Maïmonide, à prolonger l’œuvre de ce « classique du rationalisme » qui déleste la religion juive de tout ce qui en elle relève
de la superstition. Ainsi, la vénération de Cohen pour Rambam signifie l’option
pour un judaïsme éclairé, c’est-à-dire que la philosophie a autant à apprendre
du judaïsme que le judaïsme de la philosophie. Celle-ci, comme chez l’auteur
du Guide des Perplexes, est appropriation de la Loi et permet de motiver
rationnellement les 613 préceptes en s’attaquant aux éléments mythiques de la
Bible. En ce sens, il y a, écrit Strauss, une connivence entre le principe de
l’allégorie qui permet à Rambam de substituer au sens extérieur et inauthentique
un sens véritable et caché, ésotérique, et l’interprétation idéalisante de Cohen
qui voit dans la morale kantienne l’accomplissement ou la vérité de la morale
des prophètes. Même si le principe d’interprétation de Cohen est gouverné par
le schéma kantien et par les Lumières modernes qui pensent que, lorsque la
tradition est une source, sa richesse ne nous apparaît qu’ultérieurement, il y a
bien une continuité entre Maïmonide et Cohen. Cette continuité est ce que
Strauss appelle ici le judaïsme éclairé : les Lumières sont celles de la raison
qui purifient le judaïsme et font du Dieu des prophètes un Dieu lavé de ce qu’il
pouvait avoir de charnel et de tribal. La religion peut ainsi échapper aux
attaques de Spinoza. Ce dernier, qui intéresse Strauss pour la même raison que
Cohen, était l’obstacle principal au retour à l’orthodoxie : « On ne pourrait
revenir à l’orthodoxie que si Spinoza se trompait en tous points », écrira Strauss
en 1965, dans sa préface à l’édition américaine de La Critique spinoziste de
la Religion. Mais si Strauss fait ici l’éloge de Cohen qui l’a mis sur le chemin
d’un retour à Rambam et aux Lumières médiévales, s’il est d’accord avec le
philosophe néo-kantien pour voir dans les Lumières l’héritage de la pensée de
Platon, il y a également dans l’éloge un blâme et dans cette filiation l’indice
d’une rupture. L’interprétation essentiellement morale que Cohen fait de la
pensée de Maïmonide fournit à Strauss l’occasion de se démarquer d’une philosophie qu’il prétend dépasser.
Cohen a montré, dans un texte de 1908 intitulé « Caractéristique de l’Éthique
de Maïmonide », que la vérité de la religion s’accomplissait dans la morale.
Cohen interprète la doctrine maïmonidienne des attributs négatifs comme une
négation de la métaphysique qui laisse la place à une conception d’un Dieu
moral, dont les attributs, relatifs à l’action, fournissent un modèle pour l’homme
dans sa vie et son rapport à l’autre, au prochain, au Nebenmensch pensé comme
Mitmensch, qui est le lieu où se joue au plus près le rapport à Dieu ou plutôt
la corrélation entre l’homme et Dieu. Pour l’auteur de La Religion de la raison
dans les limites de la philosophie (1915) et de La Religion de la raison tirée
des sources du judaïsme (1919), abondamment cités par Strauss, la révélation
est un fait de la raison et Dieu est une Idée. Or, Strauss voit dans cette philosophie dont le centre est l’éthique et qui a besoin de la religion comme d’un
complément soutenant l’effort indéfini de l’homme vers plus d’humanité à la
fois le motif de l’engagement politique de Cohen aux côtés de la gauche et ce
qui limite sa compréhension tant de Rambam que de la philosophie politique
telle que Strauss l’appelle de ses vœux. C’est cet intérêt pour l’éthique qui a
conduit Cohen à penser que « Maïmonide était dans un accord plus profond
avec Platon qu’avec Aristote ». Il l’a aussi empêché de voir que le lien entre
les philosophes juifs et arabes du Moyen Âge et les philosophes grecs, en
particulier Platon, était la notion de la Loi comme totalité de la vie spirituelle,
sociale et politique. En pensant la Loi comme moralité, Cohen ne s’échappe
pas de l’interprétation qui s’ensuit de l’Épître aux Romains, I, 20. Celle-ci
fournit à la pensée moderne un cadre ou un schéma a priori que renforce
l’habitude que nous avons de vivre dans un ordre politique où la sphère privée
et la sphère publique sont séparées. Cohen, comme les héritiers des Lumières
modernes – qui ont tout l’air, pour Strauss, de venir du christianisme, en
particulier du protestantisme –, manque ce qui fait la spécificité de la philosophie juive et arabe du Moyen Âge, en particulier de la prophétologie de Rambam. Cette partie de la philosophie de Rambam, dont Cohen avait eu le mérite
de désigner les sources qui remontent à Platon par l’intermédiaire de Fârâbî,
est sa philosophie politique. Ce n’est pas l’éthique qu’il s’agit d’articuler à la
philosophie, mais c’est le problème théologico-politique qui est à repenser au
sein d’une philosophie qui n’est pas tant la synthèse entre la raison et la
révélation que l’examen du type de rationalisme qui sous-tend la pensée des
Modernes d’un côté et celle des Anciens de l’autre. Si la lecture par Cohen de
Maïmonide est limitée et manque la vérité, c’est-à-dire pour Strauss l’actualité
de Rambam, c’est parce que Cohen parle au nom d’un rationalisme qui n’a rien à voir avec celui des Lumières médiévales ni avec celui de Platon.
Pour les Anciens, la raison est accueillante à la révélation et elle a besoin
de la révélation parce que, selon eux, l’homme est incapable de prendre soin
de lui-même sans le secours d’une loi divine, qu’elle soit recouverte par le
« fait brut de la révélation », c’est-à-dire par le monothéisme, ou qu’il s’agisse
de la loi divine dont parle l’auteur du Livre X des Lois. Au contraire, Cohen
est un homme qui croit en l’autonomie de la raison humaine et en la capacité
de l’homme à progresser vers le bien. Mais son messianisme ne correspond ni
au schéma d’interprétation de Strauss ni à son expérience historique : Strauss
veut comprendre un auteur tel qu’il se comprend lui-même et, s’il fait de
l’histoire de la philosophie une propédeutique à la philosophie, c’est parce que
nous devons remonter une seconde caverne qui a été construite par les préjugés
modernes et qui s’ajoute à la première caverne dont parle Platon pour décrire
la toute-puissance de l’opinion et notre aliénation initiale. Le schéma d’interprétation de Strauss doit plus à Heidegger qu’aux Lumières kantiennes : il y a
eu un oubli du sens de la loi qui explique que nous ne sachions plus déchiffrer
la pensée de Rambam, mais aussi que nous ayons laissé la pensée politique se
substituer à la philosophie politique où la question du rôle des lois et des
décisions politiques était articulée à la question de savoir comment l’homme
doit vivre. Selon Strauss, Cohen a pressenti cette dimension de la pensée de
Rambam quand il a rapproché sa prophétologie du questionnement socratique
comme « questionner ensemble sur la vie juste ». Mais Cohen n’est pas allé
jusqu’à penser la philosophie politique comme philosophie première, ce qui
était pourtant la conséquence de la reformulation du problème théologicopolitique et de l’articulation entre religion, politique et philosophie qui fondent l’option pour le judaïsme éclairé.
Le retour à la pensée de Rambam est pour Strauss une occasion de se défaire
des préjugés modernes et de revisiter les présupposés de la politique moderne,
de ces Lumières que nous croyons évidentes, de ces débats que nous pensons
définitivement réglés. Le retour à Maïmonide deviendra une propédeutique à la
philosophie politique, une manière de penser la crise de notre temps, dont
Strauss ici ne parle pas explicitement et qui n’est peut-être pas encore diagnostiquée comme telle mais qu’il expliquera par l’oubli du sens de la loi comme
totalité de la vie ou, pour le dire autrement, par la disparition de sa fonction
symbolique qui s’ensuit du droit naturel moderne, du remplacement progressif
de la notion de loi par celle de droit
[2] et de l’éclipse du politique. Seule la
philosophie politique telle que Socrate l’inaugure, seule une réflexion critique
sur le meilleur régime, sur la viabilité ou non du projet moderne pourra résoudre
la crise théologico-politique que vit l’Occident. Tel est le sens de l’intérêt de
Strauss pour la prophétologie de Maïmonide. Lorsque l’on comprend ce qui
motive Strauss, ce qui est en jeu dans sa philosophie, les textes du Moyen Âge
où l’on peut lire que le chef d’État n’est pas le philosophe, mais le prophète,
« thaumaturge, voyant et politique en une seule et même personne » cessent
d’être complètement étranges. Dans cette conférence projetée au début des
années trente, où il n’est pas apparemment question de faire une critique
constructive de la démocratie, où les hommes n’ont pas encore vécu le choc du
nazisme, mais où la vague de fond nihiliste n’échappe pas au jeune chercheur
juif allemand, élève de Max Weber et de Heidegger, on a l’impression que
l’étude minutieuse des textes recouvre le questionnement philosophique. On peut
également penser que c’est la découverte de Maïmonide qui a mis Strauss sur
la voie d’une critique des Lumières modernes, responsables à certains égards
de l’obscurcissement philosophique et idéologique du XXe siècle. Tout se passe
comme si Strauss, pour prendre conscience de ses orientations philosophiques,
avait besoin de se frayer une voie dans l’histoire de la philosophie. Et c’est là
qu’il rencontre Cohen, au moment où le chercheur hésite encore à devenir
philosophe. Quatre ans plus tard, dans Philosophie und Gesetz
, les motifs qui
sont ici implicites seront explicités. Strauss ne cessera alors de tirer les conséquences de son intérêt pour la philosophie politique de Maïmonide, ce qui le
conduira à réouvrir la querelle des Anciens et des Modernes et à radicaliser
sa critique des Modernes. Pourtant, il y a déjà dans ce texte, où l’interprétation
de Rambam est entrelacée de références au philosopher socratique, l’annonce
d’une contribution positive à la philosophie politique. Penser la loi telle que
Maïmonide et Platon nous invitent à la penser, c’est contester le statut qui est
celui de la conscience depuis Descartes jusqu’à la phénoménologie : il s’agit
de remonter aux choses mêmes qui ne sont pas les choses telles qu’elles apparaissent à ma conscience ni même les pragmata
auxquelles revient Heidegger
dans son analytique du Dasein, mais, comme pour Socrate, les opinions qui ont
cours dans la Cité. La réflexion sur le rapport entre la philosophie politique et
les opinions du sens commun est précisément la tâche de la philosophie. Le
philosophe néo-kantien et son articulation de la philosophie et de l’éthique ne peuvent pour cette raison convaincre Strauss.
Enfin, la défense de la rationalité kantienne et de la moralité qui caractérise
la philosophie de Cohen semble déjà être mise en échec en 1931, soit deux ans
après les Entretiens de Davos
où, aux yeux du jeune Strauss, Heidegger semble
l’emporter devant Cassirer. Mais dès le début des années vingt, dès son mémoire
sur Jacobi que dirigea Cassirer, Strauss pense que le projet des Lumières est
suspect. Il pense, parce qu’il est l’héritier de Nietzsche, trop présent pour être
toujours cité, que l’Occident n’a plus confiance dans son dessein et que le
nihilisme est le quotidien du dernier homme. Strauss, « jeune Juif né et élevé
en Allemagne et pris dans l’étau de la conjoncture théologico-politique
[3] » ne
peut partager l’optimisme humaniste ni le rationalisme de Cohen dont il dira
plus tard
[4] qu’il est un homme du XIXe siècle. Mais parce qu’il s’agit de penser
dans le judaïsme éclairé la double appartenance à Jérusalem et
à Athènes et
le maintien de deux sagesses irréductibles l’une à l’autre, Strauss, qui ne suivra
pas la voie d’une synthèse entre philosophie et religion, ne sera pas non plus
convaincu par la pensée, d’inspiration hölderlinienne, du dernier dieu que l’on
trouve chez Heidegger
[5] pour qui le divin désigne un autre rapport au Gestell
et non un retour à la foi des origines. En lisant ce texte des années trente, on
comprend bien que Cohen est le père spirituel de Strauss, celui dont il veut
prolonger l’héritage tout en le dépassant. Strauss indique pourquoi il ne peut
pas suivre Cohen. Celui-ci lui a tracé la voie, mais le cadre de sa pensée, le
néo-kantisme et l’éthique ne lui permettent pas de tirer toutes les conséquences
de ses intuitions. Derrière la vénération et l’hommage, il y a déjà la rupture et
le meurtre du père. Mais en même temps, il y a, au sein de la différence et
peut-être grâce à elle, la fidélité au judaïsme éclairé, au judaïsme de Maïmonide
qui rend impossibles l’adhésion aux thèses de Nietzsche et de Heidegger et la
fascination de l’irrationalisme. L’esprit et l’originalité de la pensée de Strauss
sont inséparables de son appropriation de Maïmonide. De même, Strauss n’est
jamais aussi proche et aussi loin de Cohen que lorsqu’il s’agit de Maïmonide.
Aussi trouve-t-on dans ce texte, dans la prolifération de références dont à
première lecture on ne saisit pas toujours l’importance et l’enjeu, les idées
essentielles qui occuperont Strauss jusqu’à la fin de sa vie. Elles se rassemblent
autour d’un centre : la critique des Lumières modernes et le retour aux Lumières
prémodernes, c’est-à-dire à un rationalisme accueillant à la Révélation et au
sens véritable de la loi, comme étapes préalables à la constitution d’une philosophie politique pour les temps modernes que Strauss annonce mais qu’il n’élabore pas.
Conférence à faire le 4 mai 1931. [Le texte de la conférence que Strauss a donnée à Berlin le 4 mai 1931 dans la salle des fêtes de l’école de la
Wissenschaft des Judentums
ne peut plus être reconstitué avec certitude parce que Strauss doit avoir raccourci
énormément le texte qui était trop long et que, pour cette raison, il remplaça la première
partie du manuscrit original par une nouvelle introduction. Elle se trouve dans des
feuilles détachées numérotées qui sont ajoutées au premier des deux cahiers manuscrits. Le début dans le cahier manuscrit est barré, mais Strauss avait manifestement
l’intention de faire dans la première partie encore des ratures beaucoup plus importantes. Un passage où le texte ancien se rattache peut-être à la nouvelle introduction
est nommé dans la note 1. Comme on peut seulement faire des suppositions sur la
rédaction définitive – peut-être des feuilles qui étaient également insérées dans le
cahier manuscrit sont-elles perdues – le texte intégral des deux cahiers est redonné à
la suite de l’introduction
[6].]
Le sujet « Cohen et Maïmonide » exige une définition plus précise, car le
« et » est trop indéterminé. Il donne l’impression que nous serions des spectateurs souverains, voire des juges, et que nous voudrions faire
passer devant
nous ces deux hommes exceptionnels. Si nous avions un semblable intérêt pour
l’histoire comparée, nous aurions mis Rambam
[7], le plus ancien, à la première
place. Mais en mettant Cohen, le plus tardif, à la première place, nous faisions
comprendre que nous voulions
accéder à Rambam en partant de Cohen : Cohen
doit nous faire accéder à Rambam.
Quand nous nous confions à Cohen pour nous guider, cela ne signifie pas
que nous avons l’intention de le suivre aveuglément. L’adhésion aveugle conduirait à ce que, si un jour nous avons été déconcertés par certaines affirmations
de Cohen – et il y a certaines affirmations de Cohen qui doivent nous déconcerter
[394] –, nous repoussions dans ce cas totalement sa direction. Et nous nous
priverions par là de jugements (Einsichte) importants. Il s’agira plus pour nous
de suivre la piste de Cohen et aussi de ne pas nous laisser nous en écarter par
ses égarements. Nous devrons donc critiquer Cohen. Par conséquent, il sera en
général davantage question de Cohen que de Rambam, bien que ce qui nous
importe en premier et en dernier lieu, ce soit de comprendre Rambam. C’est
une raison de plus pour mettre Cohen à la première place. Voilà pour la justification du titre. Passons au sujet !
Cohen s’est occupé le plus souvent de Rambam dans son article « Caractéristique de l’Éthique de Maïmonide », qui est paru en 1908 dans le recueil Mose
ben Maimon. Le titre de cet article donne l’impression que seule une partie de
la doctrine de Rambam y est traitée, l’éthique précisément. Cette impression
disparaît quand on se rappelle ce que l’éthique signifie pour Cohen. L’éthique
en tant que doctrine de l’homme est, d’après la déclaration explicite de Cohen
au début de son Éthique de la pure volonté, le centre de la philosophie. Elle a
besoin, pour sa préparation, de la logique et, pour son complément, de l’esthétique – elle n’est donc pas toute la philosophie ; mais elle est la discipline
philosophique centrale. « Caractéristique de l’éthique de Rambam » veut donc
dire chez Cohen : « Caractéristique du centre de la philosophie de Rambam »,
« Caractéristique centrale de la philosophie de Rambam ». De fait, c’est toute
la philosophie de Rambam – même sa logique et sa métaphysique – qui est
traitée dans l’article de Cohen, du point de vue de son sens éthique, c’est-à-dire
de son sens humain, de son sens véritable. Parce que, pour Cohen, le centre de
la philosophie réside dans l’éthique, il a le regard libre pour le sens humain de
la doctrine de Rambam : « le centre de gravité de sa pensée [...] réside dans
l’éthique » (98). « Chez Maïmonide [...] malgré toute la rigueur scolaire de la
dialectique, c’est toujours la signification actuelle, vivante des concepts qui
retient son attention. Mais cette actualité réside dans l’éthique [...] » (91). « Sa
métaphysique a son centre vivant dans son éthique » (73). Cohen, guidé lui-même par un intérêt pour l’éthique actuelle, ou en exagérant légèrement, par
un intérêt politique, nous permet d’accéder au sens politique de la philosophie
de Rambam, au sens de l’éthique actuelle. C’est cette thèse que nous voulons
mettre au début de nos considérations. Nous espérons pouvoir la faire comprendre et la démontrer.
Cohen doit nous conduire
[8] à la compréhension de Rambam.
Pourquoi avons-nous besoin d’être guidés pour comprendre Rambam ? Parce que
d’abord il
ne
[395] nous est
pas accessible. Il ne nous est pas accessible, parce que nous
vivons dans un
tout autre monde : dans le monde de la « culture moderne »,
comme Cohen aime à le dire. Nous voulons éviter cette expression, parce qu’elle
fait apparaître trop inattaquable, trop évidente une chose extrêmement attaquable
et agressive (
angreiferisch). La culture moderne a ses racines à l’époque des
Lumières, aux XVII
e et XVIII
e siècles ; ce qu’aujourd’hui nous voyons autour de
nous, c’est uniquement la volonté du XVII
e siècle réalisée.
La volonté réalisée
se présente autrement que la volonté
avant sa réalisation. Cependant, si l’on
veut
comprendre la volonté réalisée, on ne doit pas se tourner d’abord vers ce
qui en est sorti, mais vers ce qui était voulu à l’origine. Si les racines de la
culture moderne sont dans les Lumières, nous nous caractérisons bien nous-mêmes en disant : nous sommes
éclairés. Nous sommes également éclairés
même quand il nous faut nous moquer avec Fichte de Nicolaï et même quand
Voltaire nous sort par les yeux,
précisément à ce moment-là. En effet, il nous
sort par les yeux, parce que nous le connaissons par c
œur
[9], parce que nous le
connaissons de l’intérieur, même si nous ne le connaissons pas du tout à fond,
c’est-à-dire à partir de ses écrits.
Mais si le véritable obstacle à notre compréhension de Rambam est notre
condition d’hommes éclairés, est-ce que Cohen n’est pas le plus mauvais guide ?
N’est-il pas éclairé
aussi ? N’est-il pas
lui-même un Aufklärer ? C’est précisément parce qu’il est cela, parce que pour lui les Lumières ne sont pas quelque
chose qui le détermine à son insu – ce qui est, d’ordinaire, notre situation –,
c’est parce qu’au contraire il les
appréhende
[10] consciemment et explicitement,
qu’elles ne vont pas de soi pour lui, qu’il est d’une manière
originelle ce que
nous sommes d’une manière
dérivée. Et il n’y a de compréhension originelle
[11]
qu’à partir de quelque chose d’originel, et ce n’est que de cette manière qu’une
compréhension originelle
[12] de Rambam est possible.
Cohen comprend les Lumières de façon originelle. Fort du caractère originel
de sa pensée, il s’efforce de s’assurer les origines de sa pensée. En y arrivant,
il découvre Rambam comme «
classique du rationalisme » (
Religion de la
Raison). Cohen
[13] nous fait accéder, dans l’horizon des Lumières, à la compréhension de Rambam comme
Aufklärer.
L’expression « rationalisme » est née lors de la querelle avec la tradition
théologique : les rationalistes sont à l’origine ceux qui croient que la raison
suffit pour la conduite de la vie et qui, par là précisément, croient que l’homme
a le droit d’affronter de façon libre et critique l’Écriture, (que la raison a le
droit d’interpréter l’Écriture)
[14]. C’est ce sens concret du rationalisme que vise
Cohen, lequel [396] à un autre endroit appelle Rambam « le rationaliste du
judaïsme ». Nous disons donc : Cohen, comme Juif éclairé, nous fait accéder à
la compréhension de Rambam comme d’un
Juif éclairé
[15].
Si nous réfléchissons
[16] à l’expression « judaïsme éclairé », il apparaît ceci :
« Les Lumières » sont ici comprises comme quelque chose qui
s’ajoute au
judaïsme, qui est certes saisi à partir des nécessités juives, qui est appelé à
l’aide dans l’intérêt du judaïsme (87), mais qui justement par là n’est pas
en
soi-même et à partir de soi juif. Quelles sont la nature et la provenance humaines
des Lumières ? Elles ont leur origine dans la philosophie
grecque.
Cependant, cette définition est très ambiguë. Elle conduit à tort à penser aux
prétendues Lumières grecques, à la sophistique.
Dans un de ses derniers articles (« L’idéal social chez Platon et les prophètes
[17] »), Cohen définit comme philosophie
platonicienne la puissance dont le
judaïsme a besoin pour se compléter et s’accomplir. S’il s’agit pour Cohen de
judaïsme éclairé, il entend par là
un judaïsme compris dans l’horizon de Platon.
Et s’il découvre Rambam comme Juif éclairé, cela veut dire ceci : il découvre
Rambam comme Juif qui comprend son judaïsme dans l’horizon de Platon.
Pour comprendre convenablement cette affirmation, il faut considérer que,
pour Cohen, Platon n’est aucunement l’ancêtre de toute la philosophie, mais
seulement de la vraie philosophie. Mais il y a, à toutes les époques, à côté de
la vraie philosophie, une philosophie entre guillemets que Cohen qualifie
d’« éclectisme ». Selon Cohen, l’ancêtre de cette philosophie complètement
fausse est Aristote. Platon et Aristote représentent une opposition éternelle,
l’opposition éternelle non seulement entre le philosopher vrai et le faux, mais
aussi entre le philosopher qui est fidélité à la demande la plus importante de
l’homme et celui qui est la trahison de cette demande. Que cette formulation
ne force pas la note, le texte de Cohen en témoigne : « Aristote est conduit par
l’hostilité envers l’Idée, envers l’Idée du Bien ». « Hostilité envers l’Idée » est
écrit en lettres espacées dans le texte.
La phrase : « Cohen découvre Rambam comme comprenant son judaïsme
dans l’horizon de Platon » signifie donc que ce n’est pas dans l’horizon d’Aristote. Et telle était aussi l’affirmation de Cohen : « Maïmonide était en harmonie
plus profonde avec Platon qu’avec Aristote » (105).
Cette affirmation peut avoir un sens simple et non paradoxal. Un des problèmes les plus importants, peut-être le plus important, est pour Rambam la question de savoir si le monde est éternel ou créé. C’est contre [397] la doctrine
aristotélicienne de l’éternité du monde qu’il en affirme la nature créée. Dans
ce contexte, il remarque que le judaïsme était certes incompatible avec la doctrine aristotélicienne de l’éternité du monde, mais qu’il était tout à fait compatible avec la doctrine platonicienne de la formation du monde par le démiurge.
Mais en vérité, ce n’est pas à ce platonisme que pense Cohen. Vu la manière
dont il comprend le platonisme, son affirmation selon laquelle Rambam avait
été platonicien est à première vue – et pas seulement à première vue – un
paradoxe.
Pour reconnaître et résoudre ce caractère paradoxal, il nous faut expliquer
tout d’abord la manière dont Cohen comprend en fait
l’opposition entre Platon
et Aristote
[18].
[DÉBUT DU TEXTE
DANS LA VERSION DES CAHIERS MANUSCRITS]
[19]En général, nous caractérisons l’attitude de Cohen vis-à-vis de Rambam
par la phrase : Cohen
vénérait Rambam. Cela a tout l’air d’une plate évidence :
car quel Juif ne vénère pas Rambam
[20] ! Lui qui est le maître éternel d’Israël,
comme Cohen l’appelle. Mais la vénération de Cohen pour Rambam n’est à la
vérité
pas seulement évidente, mais elle est même paradoxale. Nous mettrons
ce caractère paradoxal et sa résolution au centre de notre examen. (Puisque le
cadre d’une conférence ne permet pas de traiter de manière exhaustive notre
thème, il nous faut nous limiter à ce qui est central; toutefois, ce qui est central
sera jugé différemment selon la différence du point de vue; nous obtenons un
point de vue privé d’arbitraire subjectif quand nous nous interrogeons sur la
difficulté intérieure, sur le caractère paradoxal du rapport de Cohen à Maïmonide.)
[21]La vénération de Cohen pour Maïmonide n’est bien sûr pas tout simplement
paradoxale. Il y a un domaine très vaste et important où en tous les cas elle ne
nous déconcerte pas. Ce domaine, nous devrons au moins le mentionner. Pourtant, même dans ce domaine, elle ne va pas de soi.
La vénération de Cohen pour Rambam
ne va pas de soi. Elle signifie une
option expresse pour une possibilité absolument non évidente. L’option en
faveur de Rambam signifie l’option en faveur d’un judaïsme compris philosophiquement, en faveur de l’élucidation philosophique du judaïsme, d’un [398]
judaïsme
éclairé.
[22] Cette expression ne doit pas être comprise comme si, d’après
l’opinion de Cohen et de Maïmonide, le judaïsme avait sans doute besoin de la
philosophie, mais que la philosophie n’avait pas besoin du judaïsme. Ils sont
plutôt d’accord sur le fait que la philosophie a quelque chose à apprendre des
enseignements du judaïsme. Il s’agit pour eux de l’accord (
die Vereinbarung)
entre la philosophie et le judaïsme, de leur interpénétration, et c’est
cela qu’il
faut entendre dans l’expression « judaïsme éclairé ». Que cependant la volonté
de cet accord ne soit pas évidente, cela apparaît clairement si l’on considère
qu’il y a eu et qu’il y a encore des philosophes – le plus connu est Spinoza –
qui étaient d’avis que cela ne se fait qu’au détriment de la philosophie quand
elle est mise en rapport, de quelque façon que ce soit, avec la Révélation, et
qu’il y a eu et qu’il y a peut-être encore des Juifs – les plus connus sont les
hommes qui à l’époque de Rambam se déclaraient contre ses textes philosophiques – qui étaient d’avis que philosopher perdait le judaïsme.
Le judaïsme éclairé est aussi peu évident que les Lumières sont évidentes.
Car on peut être un homme et un Juif autrement qu’en étant un homme et un
Juif éclairés. La preuve en est que les Lumières sont dirigées
contre une possibilité humaine. À l’époque classique des Lumières, au XVII
e et au XVIII
e siècle,
on appelait ce que les Lumières avaient à combattre : « Superstition ». Si c’était
vraiment et simplement de la superstition, les Lumières seraient en effet une
évidence. Nous ne pouvons plus suivre en cela tout simplement les Lumières.
Nous ne parlons plus de superstition, mais de
mythe, et nous comprenons par
là la manière dont l’humanité,
à l’origine vivait, pensait, voyait, se comprenait,
et c’est tout à fait un
problème pour nous si nous ne pensons pas de façon
mythique, mais au contraire de façon scientifique. Quiconque lutte contre le
mythe au nom de la science fait donc quelque chose qui
n’est absolument
pas
évident, il fait quelque chose de caractéristique. Cohen et Rambam sont d’accord
sur cette absence d’évidence caractéristique, et ils ne sont pas seulement
d’accord dans le combat, mais aussi dans la
manière dont ils combattent>.
[23]
Nous dirions peut-être que la Bible était née dans un horizon mythique et
que le problème que la Bible nous pose était la question de savoir si ce qui
importe à la Bible, ce que la Bible [399] veut
vraiment est lié à cet horizon. La
possibilité du judaïsme éclairé tient au fait que ce que la Bible veut vraiment
n’est pas lié à l’horizon mythique
[24]. On peut d’abord comprendre cela
de cette
manière – et c’est précisément
de cette manière que souvent on le comprend –
à savoir que l’horizon
[25] est considéré comme superflu, comme
quantité négligeable
[26], si bien que l’on peut échanger pour ainsi dire à sa guise l’horizon
mythique et le scientifique. Si cela était le cas, on pourrait parler simplement
de remplacement du mythe par la science, on pourrait parler seulement des
Lumières, et non de judaïsme éclairé : il ne pourrait pas être question d’une
interpénétration de la science, de la philosophie et du judaïsme. Si toutefois le
judaïsme éclairé est plus qu’une
application des Lumières
au judaïsme, s’il doit
être
en lui-même juif, le remplacement du mythe par la science doit se faire
dans le sens du judaïsme et, dans ce cas, le mythe doit être combattu au nom
du judaïsme. La négation de l’horizon mythique doit se faire au nom et pour
le compte de ce que veut
vraiment l’Écriture. On ne doit pas dire : le remplacement du mythe par la science ne concerne pas le judaïsme, mais le remplacement du mythe par la science est une nécessité juive, il y a une obligation du
Juif envers la science. Cette obligation, Rambam la voit exprimée dans le
commandement de la connaissance de Dieu qu’il interprète comme connaissance
scientifique. Cohen ne pouvait pas trouver cette obligation aussi directement
dans la Bible. Pour lui, l’obligation envers la science ne pouvait être produite
que sur la base de la fonction morale de la science. Mais sur le plan du résultat,
il y a un accord de vue total :
le judaïsme éclairé signifie la réception des
Lumières d’origine philosophique dans le judaïsme, réception accomplie au
nom et pour le compte du judaïsme. « Et de même que les Juifs restent toujours
des apôtres de leur foi, de même ce fut
le respect pour la religion qui les poussa
dans les bras de la connaissance. La religion allait mal, ils se plaignent tous
que la religion décline de leurs jours et qu’ils appellent la philosophie pour y
mettre un frein. Les suspicions des obscurantistes et la moquerie des sceptiques,
ils les refusent avec zèle, conscients qu’il fallait être aidé et que
seule la
philosophie pouvait être de quelque secours. » (86f).
Le combat [de la science]
[27] contre le mythe qui est mené au nom
[28] de l’enseignement de la Bible conduit à délester la Bible des éléments mythiques, à
transférer la doctrine proprement dite de la Bible de l’horizon mythique à
l’horizon de la science, [400] à
délester du mythe la Bible et, en général, la
tradition juive. Ce délestage s’accomplit chez Rambam sous la forme de l’
allégorie : quand un passage de la Bible contredit le jugement scientifique, on
suppose qu’au fondement du sens du mot du passage contredisant le jugement
scientifique, au sens extérieur, il y a un sens intérieur qui est en accord avec le
jugement scientifique. Le sens extérieur est une exposition imagée de ce qu’on
a vraiment voulu dire. Cette conception suppose que les maîtres bibliques étaient
eux-mêmes en possession de la science, mais qu’ils exprimaient la science sous
une forme imagée pour des raisons et dans des buts quelconques. Les maîtres
bibliques, en particulier les prophètes, ont dû être
aussi des philosophes, et sans
doute
plus que des philosophes, puisqu’ils avaient, en plus du jugement philosophique, la force d’exposer ce jugement de façon imagée, claire, efficace.
[29]
L’interprétation allégorique veut comprendre l’auteur comme il se comprenait
lui-même
[30]. À partir de là s’explique la résistance que l’époque moderne oppose
à l’allégorie. Comprendre l’
[31] auteur comme il se comprend lui-même, cela
précisément est l’ambition de l’historien. Pour la conscience historique, l’allégorie apparaît comme une violence faite au texte. Ainsi, il ne nous est plus
possible de suivre Rambam quand par exemple il tire de la Bible la cosmologie
aristotélicienne, et cela ne repose pas seulement sur le fait que nous ne croyons
plus en cette cosmologie, mais en une autre. Cela nous semble bizarre également
lorsque, par exemple, quelqu’un retrouve dans la Bible les affirmations des
sciences de la nature d’aujourd’hui. La raison en est le jugement de principe
(
die prinzipielle Einsicht) que Spinoza, avec une perspicacité particulière, a
énoncé – pour ne rien dire de Luther –, à savoir que la Bible n’attache aucune
importance à la science, que « Moïse ne voulait à vrai dire pas enseigner
l’obéissance avec les sciences » (
Jüdische Schriften III, 298 s.). De la réflexion
sur le caractère profondément non scientifique de la Bible, Spinoza a tiré la
conséquence que la science et la philosophie d’une part et la Bible d’autre part
n’ont rien à faire ensemble, qu’elles appartiennent à des mondes totalement
différents : la science est l’affaire de quelques sages, la Bible s’adresse à la
foule. La Bible est rejetée parce que la manière dont les maîtres bibliques se
comprenaient eux-mêmes est en contradiction avec la réflexion scientifique.
[32]Cohen s’approprie implicitement la critique que l’époque moderne avait
faite de l’allégorie en général et que Spinoza en particulier avait faite de l’allégorie de Rambam : il concède que
[33] ce n’est pas l’allégorie, [401] mais l’interprétation historico-critique qui comprend l’auteur comme il se comprenait lui-même. Mais sur la base de cette concession et dans les limites qui sont
prédéfinies par elle, il accepte le principe de l’allégorie.
L’allégorie
[34] et la critique de l’allégorie s’accordent sur le fait que la seule
tâche de l’interprétation était de découvrir comment l’auteur s’était compris
lui-même. Cohen, au contraire, part du jugement (
Einsicht) kantien, à savoir
que l’on peut comprendre un auteur
mieux qu’il se comprenait lui-même. Ce
« comprendre un auteur mieux qu’il se comprenait lui-même », Cohen appelle
cela
l’interprétation idéalisante (
idealisierende Auslegung). L’interprétation
idéalisante se distingue donc de l’interprétation allégorique
[35] par la conscience
que l’interprète a de sa
distance avec l’auteur, de sa
supériorité sur l’auteur.
Nous ne voulons en aucun cas gommer cette différence, mais il n’est pas moins
important de faire ressortir ce qu’elles ont profondément en commun : même
l’interprétation idéalisante reconnaît – comme l’allégorique – un
double sens :
un sens littéral, non caché, impropre, et un sens intérieur, caché, propre. Et
l’interprétation idéalisante de l’Écriture remplit la même fonction que l’allégorie
de Rambam qui est de délester l’Écriture du mythe pour être en accord intérieur
(
Einverständnis) avec le sens
propre de l’Écriture. L’interprétation idéalisante
répète sous une forme plus réfléchie l’allégorie. Ainsi Cohen réalise-t-il
un
sauvetage (
Rettung)
de l’allégorie : il reconnaît la critique faite à l’allégorie, à
savoir que l’allégorie maltraite le texte dans la mesure où elle n’est pas une
compréhension pure et simple du texte, mais une
réinterprétation de celui-ci.
Toutefois, cette réinterprétation n’est pas une violation, mais une « transformation (
Verwandlung) » : un passage (
Anverwandlung) de ce qui est ancien, mythique à ce qui est ultérieur. « Et il reste à savoir si une telle transformation du
texte n’est pas la meilleure manière de le détruire » (
Religion de la raison X,
19). Qui connaît Cohen sait que cette
question n’est envisagée que de façon
rhétorique : « On doit se rendre compte, face à tout stéréotype, que le progrès
dans la connaissance religieuse s’accomplit par l’adaptation et la réinterprétation
des sources (
Bearbeitung und Umdeutung), alors que celles-ci se conservent
même dans leurs couches particulières et sont simplement reclassées ou soulignées d’autre façon » (
Religion de la raison I, 5). De ce point de vue
[36], l’allégorie de Rambam ne signifie pas une assimilation extérieure de la Bible à la
philosophie aristotélicienne – ce qu’elle est
aussi en partie – mais il est
déterminant qu’elle soit la continuation des efforts des prophètes, des rédacteurs, des
targoumim. À cet égard, il était d’une importance particulière pour Cohen [402]
qu’il pût découvrir le rapport entre l’interprétation historique par Maïmonide
de la législation sur le sacrifice et la critique prophétique et la réinterprétation
(
Umdeutung) du sacrifice.
L’allégorie et – sous une forme plus réfléchie – l’interprétation idéalisante
offrent la possibilité de faire la critique
de l’ancien sans rupture avec les Anciens.
La critique est l’élément des Lumières, qui se caractérisaient elles-mêmes chez
son représentant le plus célèbre comme
esprit de discussion et de critique
[37].
Critique signifie : critique de ce qui est donné; [ne pas se reposer sur ce qui est
donné]
[38] ne pas donner d’emblée raison au monde, mais plutôt demander :
pourquoi est-ce en fait
ainsi ? La question de la finalité des commandements est donc
une question
critique. Répondre à cette question, c’est délester les commandements de leur provenance mythique. Car il faut bien ainsi s’attendre à ce qu’une
partie des commandements bibliques soit d’une provenance mythique. Or, si – en
supposant la reconnaissance de la loi, en respectant le contexte historique – on
s’interroge sur la finalité des lois dans un horizon éclairé, on justifie les lois de
manière éclairée : elles se groupent autour d’un centre non mythique. « Les motifs
qui sont exigés pour les lois,
dans la mesure où ils le sont, renvoient les lois devant
le forum de la raison » (80). Mais ce centre est l’enseignement
véritable de l’Écriture; l’horizon mythique de l’Écriture est dissous à partir du centre non mythique
de l’Écriture. Quand par exemple Rambam enseigne que la finalité de la législation des sacrifices est de déshabituer de l’idolâtrie définie par les sacrifices aux
idoles, le sacrifice comme tel devient quelque chose d’impropre ; ce n’est plus
désormais le sacrifice qui compte, mais seulement la pure vénération de Dieu, la
vénération du Dieu
unique. C’est ainsi que ce qui est mythique selon son origine
acquiert un sens non mythique. En s’interrogeant sur la finalité des lois, il s’ensuit
que l’on établit des « différences de valeur dans le contenu de la Tora ». Cohen y
voit l’« idée fondamentale de toute une vie de travail (le travail de Rambam) ».
Et il s’approprie complètement cette idée.
La question des Lumières adressée au donné :
pourquoi est-ce donc au fond
ainsi ? signifie : ce qui est ainsi, est-ce donc
bien ? La critique éclairée est
essentiellement pratique, éthique; elle a l’objectif de l’
amélioration. Le bien,
en considérant ce que les Lumières veulent améliorer, elles finirent par l’appeler :
humanité. L’analyse de cet
objectif des Lumières
[39] et de son rapport avec
la raison,
véhicule des Lumières, ne peut pas être notre tâche. Nous nous
contentons d’un [403] exemple significatif et connu de tous. Les successeurs
des Lumières à notre époque voient dans l’abolition de la peine de mort un de
leurs objectifs de combat les plus importants. L’observateur impartial doit
constater que les adversaires de la peine de mort sont supérieurs sur le plan
argumentatif à ses partisans : le principe de la vengeance, [de l’expiation]
[40], ne
peut pas être présenté, à la lumière de la raison, de manière aussi transparente
que les principes auxquels se réfère la gauche. L’intérêt pour la vengeance
apparaît comme un principe opaque, obscur, affectif, à la destruction duquel la
psychologie de tous niveaux travaille (désir de vengeance...). Tant que nous
suivons la raison, nous sommes humains, doux; tant que nos institutions sont
faites conformément à la raison, ces institutions sont humaines – bien qu’en
nous mainte chose se révolte contre cela : telle est la conviction des Lumières,
qui jusqu’à aujourd’hui en tout cas n’a pas été réfutée. Ainsi, nous comprenons
ce que cela signifie pour Cohen quand il reprend en ces termes l’idée directrice
des règles du retour
(Hilchocth’ th’schewah) de Rambam : « Le fanatisme de
la vengeance est frustré de son salaire de surveillance par
un seul moment de
pénitence ; la pénitence trompe en ruse Satan et tous ses ordres » (125). Je passe
sous silence tout ce que Cohen croyait pouvoir trouver dans l’État de droit de
Rambam, etc. en pensées humaines le confirmant. Combien
la critique par
Rambam
de l’ascèse lui plaisait. Le concept populaire des Lumières, tel qu’il
est connu de nous tous, tel qu’il nous satisfait tous – d’une certaine manière –
donne une idée approximative du rayon d’action
[41] dans lequel Cohen peut nous
rendre accessible la compréhension de Rambam.
[42] (Cohen se situe dans le prolongement de Rambam, parce qu’il s’agit pour
lui d’un judaïsme éclairé
[43], car Rambam est le représentant classique du
judaïsme éclairé, le « classique du rationalisme » (
Religion de la raison). Ce
que Rambam avait tenté avec les moyens de son temps, la philosophie de son
époque, c’est-à-dire au moyen de la philosophie aristotélicienne, c’est également
ce que, au XIX
e et au XX
e siècle, Cohen tenta avec les moyens de son temps,
avec la philosophie de son époque, c’est-à-dire avec la philosophie
kantienne.
Mais c’est justement là que réside le caractère paradoxal de la vénération de
Cohen pour Rambam.
[44] Car la philosophie aristotélicienne et la philosophie
kantienne ne sont pas pour Cohen quelque chose comme la philosophie antérieure et la philosophie ultérieure, la plus imparfaite et la plus parfaite, mais
elles représentent une
opposition éternelle, l’
[45] opposition éternelle non pas
seulement entre le philosopher faux et le bon, mais entre le philosopher qui
trahit le désir le plus important de l’homme et le philosopher qui est fidèle à
ce [404] désir. Que cette formulation ne soit pas exagérée, le texte de Cohen le
prouve : « Aristote est guidé par l’hostilité contre l’Idée, contre l’Idée du Bien »
(82). (« L’hostilité contre l’Idée » est mis en lettres espacées.)
[46]
Qu’on me comprenne bien ! Il y a eu indubitablement dans le fait que Rambam était un Juif et un Juif éclairé une si profonde et si grande concordance
que c’est à partir d’elle qu’il faut comprendre la vénération pour Rambam du
Juif passionné et du Juif éclairé et passionné qu’était Cohen – malgré toute la
différence de leurs opinions philosophiques. Mais même avec
[47] cette formulation prudente
[48], nous ne pouvons pas échapper au caractère paradoxal. Car
l’expression « malgré la différence des opinions philosophiques » ne serait permise que si, pour Cohen, il s’agissait en philosophie de simples
opinions, si la
doctrine philosophique ne comptait pas
autant pour lui, si précisément elle ne
comptait pas absolument. Mais cela est très certainement opposé à la conviction
passionnée de Cohen : la vérité philosophique lui importe énormément, elle lui
importe
absolument. Mais dans ce cas il ne s’agit pas d’une simple
différence,
il s’agit au contraire, dans la mesure où Rambam suit Aristote et où Cohen suit
Kant, d’une
opposition, de
l’opposition entre le philosopher véritable et celui
qui est complètement faux. Et si Rambam était effectivement aristotélicien et
s’il a
par conséquent philosophé de manière complètement fausse, alors la
vénération de Cohen pour Rambam est mise à rude épreuve; elle devient même
impossible, puisque Cohen n’était pas moins un philosophe passionné qu’un
Juif passionné. On ne peut rien changer à l’opposition entre Kant et Aristote.
Il faut absolument maintenir la vénération pour le grand maître Rambam.
Ensuite, on ne peut supprimer la difficulté qu’en prouvant que Rambam n’était
pas
dans le fond un aristotélicien
[49]. Ce chemin est celui que Cohen a effectivement pris.
[50]
Avant de suivre Cohen sur ce chemin, nous devons 1) fixer le sens positif de
l’affirmation négative selon laquelle Rambam n’était pas au fond un aristotélicien et 2) ensuite expliquer ce qu’il y a d’important dans cette opposition
éternelle
[51].
Si toutefois philosopher de manière aristotélicienne et kantienne présente une
disjonction totale, si bien que chaque homme philosophe explicitement ou non
de manière aristotélicienne ou kantienne, alors l’affirmation de Cohen semble
vouloir dire que Rambam était dans le fond un kantien. Du point de vue de Cohen,
cela n’est même pas aussi absurde que cela peut le sembler de prime abord, mais
puisque nous avons affaire à un objet [405] qui est déjà en soi assez paradoxal,
nous voulons nous épargner autant que possible de nouveaux paradoxes. Et nous
le pouvons aussi. Car il n’est (d’après Cohen) absolument pas vrai que Kant était
le
premier qui ait philosophé de manière véritable. Le modèle antique
[52] du vrai
philosopher est, d’après Cohen,
Platon. Et donc l’affirmation centrale de Cohen
est la suivante : « Maïmonide était dans un accord plus profond avec Platon
qu’avec Aristote » (105). (Et nous devons donc dire : Cohen nous conduit à la
compréhension de Rambam comme d’un platonicien.) Par conséquent, nous
devons demander ce que signifie l’
opposition Platon-Aristote.
[53]
PLATON ET LES LUMIÈRES
[54]
S’ensuivent à présent de grandes difficultés. Les difficultés sont tellement
grandes qu’elles ne nous permettent pas de répondre à la question dans la forme
où elle a été posée. Nous ne pourrons plutôt y répondre que dans une forme
sensiblement plus limitée. Nous croyons cependant que notre véritable problème
non seulement ne sera pas réduit par cette limitation, mais au contraire qu’on
va lui rendre justice.
Si on essaie de répondre à la question de savoir ce qui est important dans
l’opposition entre Platon et Aristote en nous appuyant sur les explications de
Cohen, on rencontre la grande difficulté, à savoir que Cohen ne commente pas
cette opposition dans son horizon original, antique, mais qu’il transcende cet
horizon, sinon constamment, du moins par principe.
[55]
De même que Cohen comprend Platon à partir de Kant, de même il comprend
Aristote à partir de Hegel. En ce qui concerne en particulier la compréhension
d’Aristote, l’orientation vers Hegel l’a très souvent fourvoyée. Hegel était pour
Cohen le philosophe qui n’était pas dans un rapport intérieur avec la science
fondamentale, la science mathématique de la nature, qui était en ce sens un
métaphysicien, « un dogmatique de l’absolu »
et le philosophe de la
réaction
politique. Kant, au contraire, était le fondateur de la science mathématique de
la nature, celui qui a achevé l’
œuvre de Newton [406]
et celle de Rousseau, le
père de la
Révolution française. On ne doit, à aucun moment, négliger le côté
politique de cette opposition, si l’on veut
[56] comprendre correctement Cohen,
car Cohen
lui-même ne l’a négligé à aucun moment. Et cela
[57] n’est vraiment
pas dégrader la philosophie de Cohen que de le faire ressortir
[58]. Bien entendu,
on ne doit pas penser alors aux mesquineries (
die Erbärmlichkeit) de la politique
de parti, mais il faut penser à ce
[59] que Schiller appelle « les
grands objets
(
Gegenstände) de l’humanité », qui sont comme tels des objets
politiques. La
politique est le terrain sur lequel les oppositions philosophiques, morales, intérieures
s’expriment
[60] d’une façon décisive, où, quant à ces objets, on joue
le
tout pour le tout, où ce que ces objets ont d’important
devient manifeste. Et
cette manifestation n’est rien d’extérieur, rien de supplémentaire, mais au
contraire l’intérieur, la philosophie se pressent à partir d’eux vers l’expression,
vers le fait, vers la réalisation. Ceci est une idée fondamentale précisément de
l’
Éthique de Cohen.
[61] C’est ce que veut dire Cohen quand il remplace dans
l’
Éthique (168) le point de vue de l’
intention par le point de vue de l’
action.
« Le pur vouloir s’accomplit, s’achève dans l’action pure » (169). C’est seulement de cette manière qu’est compréhensible la manière dont il peut dire à
l’occasion dans son
Éthique (20) : « Si de nos jours une résistance haineuse,
sournoise au noyau vital le plus intime de l’esprit kantien ose se montrer, c’est
précisément qu’elle ne fait qu’un avec les mouvements méchants, rétrogrades
de ce temps, et elle est
caractérisée et jugée par ce lien. » Nous trouvons qu’il
est superflu de polémiquer de façon circonstanciée contre cette interprétation
d’Aristote.
[62] Que celui qui ne sait rien du tout d’Aristote se souvienne que le
principe
[63] du juste milieu lui est connu, sous le nom de
[64] la
mesure, comme
étant la pensée grecque. Cohen
[65] ne fut pas le premier à se méprendre totalement
sur le principe du juste milieu en le prenant pour l’éloge de la médiocrité, mais
il lui fut réservé
[66] de rendre fécond pour l’interprétation d’Aristote le jugement
politique du philistinisme se perdant dans la médiocrité, jugement que la « Jeune
Allemagne » avait formulé.
Dans ces circonstances, son
[67] jugement d’ensemble sur l’
Éthique à Nicomaque (
Écrits juifs III, 263 s.) ne nous étonne pas. [« L’eudémonie est le point de
mire de l’éthique aristotélicienne. On peut penser que sans elle l’éthique d’Aristote ne serait pas du tout parvenue à la grande reconnaissance dont elle jouit.
La seule chose qui soit spéculative dans tout le livre est contenue en elle, sinon
le livre serait très intéressant et précieux pour les anthropologues, [407] les
psychologues, ceux qui font des recherches sur les m
œurs et les politiciens,
mais de valeur systématique, ce livre verbeux n’en aurait pas du tout, même
pour le système d’Aristote. L’eudémonie seule est le souffle qui relie l’éthique
à l’âme de sa métaphysique. »]
[68] C’est ainsi que Cohen juge une
œuvre immortelle qui respire à chaque page l’esprit d’Aristote, l’esprit d’une analyse rigoureuse et d’une description tranquille, et on a à peu près l’idée de sa signification
quand on dit que le dernier chapitre de
Par-delà le bien et le mal, qui est intitulé
« Qu’est-ce que l’aristocratie ? », était une paraphrase des quatre pages dans
lesquelles Aristote analyse la
μεγαλοψυχιʹα, la « grandeur d’âme
[69] » (
die grosse
Gesinnung). La caricature vire à la diabolisation quand Cohen explique
[70] le
[71]
fait qu’Aristote enseignait que les objets éthiques ne se manifestaient que « grossièrement et dans les grandes lignes » de la manière suivante : « C’est l’
hostilité
contre l’Idée, contre l’Idée du Bien qui le guide ici » (82). Car qu’est-ce qu’un
homme qui est rempli d’hostilité contre l’Idée du Bien, qui hait l’Idée du Bien,
sinon un diable ?
Cette critique de Cohen est absolument nécessaire pour l’amour de la justice
– et de la justice aussi vis-à-vis de Cohen. Car on lui fait grand tort – comme
à chaque homme –, quand on fait de lui un autre homme que celui qu’il était
[72]
pour vénérer sous son
nom un
fantôme. Si nous vénérons
vraiment Cohen, notre
vénération résistera à une critique juste et nécessaire.
Cette critique suffirait s’il s’agissait d’un écrivain moyen. Mais chez un
homme comme Cohen, nous devrons nous demander comment un tel procédé,
qui semble défier toute vérité, toute justice, toute tolérance, était possible. Car
même les égarements doivent chez lui venir d’une
profondeur que l’on ne peut
pas rencontrer chez un écrivain moyen. « Sous les surfaces dorment des profondeurs [...] », comme Rosenzweig le dit dans l’introduction aux
Écrits juifs.
[73]
Nous objections à l’attitude de Cohen vis-à-vis d’Aristote qu’elle semblait
défier toute justice, toute tolérance. Nous ne pourrons pas éluder la question de
savoir si
ce point de vue, le point de vue de la [408]
tolérance, est le point de
vue ultime. Laissons-nous sur ce sujet instruire par Cohen lui-même ! Cohen
traite le problème de la tolérance dans son
œuvre posthume (
La Religion de la
raison tirée des sources du judaïsme), à l’endroit où il discute l’attitude de la
Bible, et en particulier des prophètes, face à l’idolâtrie. Ici Cohen récupère un
terrain à partir duquel la tolérance apparaît comme un point de vue
étranger,
dérangeant. Je remets d’autant plus volontiers ce passage en mémoire qu’il me
semble qu’il n’a jusqu’ici pas été encore apprécié comme il se doit – y compris
dans sa signification pour la personne et l’enseignement de Cohen.
La Religion
de la raison 60,11-61, section 3
[74]. [« Il ne peut pas y avoir d’autre Dieu. Il ne
peut pas y avoir d’autre être en dehors de l’être unique de Dieu. Aussi ne peut-il
y avoir qu’un seul culte, qu’un seul amour de Dieu. Le monothéisme ne peut
approuver aucune tolérance vis-à-vis du polythéisme. L’
idolâtrie doit être absolument éradiquée. Cette résolution est la condition préliminaire du vrai monothéisme, du monothéisme de l’amour de Dieu, du culte de l’amour.
On n’a pas acquis la compréhension de ce véritable monothéisme, qui unit
théorie et pratique, si l’on ne conçoit pas l’éradication de l’idolâtrie dans sa
nécessité absolue, même si l’on se croit autorisé à reconnaître dans ce zèle sacré
contre les faux dieux ne serait-ce qu’une trace d’intolérance, de fanatisme et de
misanthropie. Avec un tel soupçon, on trahit simplement le fait que son propre
cœur n’est pas rempli complètement par le Dieu unique et par la nécessité de
son être unique, à savoir par la double nécessité, de la connaissance et de la
confession, qui est comme telle la nécessité du rapport de l’homme à ce Dieu
unique. Pour celui qui, au contraire, s’est approprié l’unité dans cette dualité
de connaissance et de volonté, il n’y a pas d’autre issue : le culte unique exige
inévitablement l’éradication du faux culte. Ici il ne peut y avoir aucune pitié et
aucun égard pour l’homme. L’amour de Dieu déracine le quiétisme. Le vrai
culte doit être établi et assuré parmi les hommes. Par conséquent, le culte des
faux dieux doit être éliminé de la terre. Il n’y a pas d’issue dans l’histoire de
l’esprit de Dieu. Il n’y a pas d’instance spirituelle supérieure qui pourrait délivrer
de ce devoir fondamental. De même que le monothéisme et le polythéisme sont
absolument contradictoires, le culte de Dieu et l’idolâtrie le sont aussi.
Nous excluons par cette considération toute autre instance comme étant [409]
supérieure et ne cherchons à comprendre l’histoire universelle de l’Esprit (die
Weltgeschichte des Geistes) qu’à partir de ses principes unilatéraux. Nous ne
pouvons pas faire intervenir, dans ce problème théorique de l’histoire de l’Esprit,
la tolérance qui reconnaît comme un devoir de comprendre et d’approuver
toutes les idées. Elle ne peut se faire valoir que pour la question éthique de
l’histoire universelle dans l’application pratique aux hommes et aux peuples,
du point de vue de l’éducation du genre humain. Si toutefois les prophètes
avaient à façonner en créateurs l’histoire de l’esprit, la tolérance devait être pour
eux un point de vue étranger, dérangeant. Par conséquent, nous n’avons absolument pas besoin de prendre en considération l’époque primitive et la cruauté
de ses coutumes pour comprendre l’opposition farouche des prophètes à l’idolâtrie : la contradiction de principe (prinzipielle) entre le monothéisme et le
polythéisme explique suffisamment le devoir historique du premier dans son
rapport négatif au second.
Certes, les hommes devaient y être sacrifiés, et pas moins dans son propre
peuple que chez les autres peuples. Mais les hommes comme tels ne sont pas
malgré tout sous-estimés dans leur humanité : « Tu ne dois pas avoir en exécration l’édomite, car il est ton frère » (Deutéronome, 23,8). Seul le principe
historique, pour autant qu’il doit être vainqueur, exige inévitablement l’extirpation de l’idolâtrie. »]
Que devons-nous dire à cela, nous qui ne pouvons pas vraiment dire de nous
que notre cœur est entièrement rempli par le Dieu unique ou par l’idée du Bien ?
Si nous prenons malgré tout la liberté de critiquer Cohen, de maintenir notre
critique de Cohen, bien que nous sachions à présent de quelle profondeur
biblique vient le caractère passionnel de sa critique d’Aristote, nous n’avons
pas d’autre justification que celle qui consiste à dire que Cohen n’était justement
pas seulement un Juif croyant, un théologien biblique, mais aussi un philosophe.
On ne peut pas se soumettre à un philosophe ; on doit examiner ses affirmations.
Même, la philosophie n’est en vérité pas absolument tolérante; elle ne l’est pas
en tout cas au sens où elle « reconnaît comme un devoir de comprendre et
d’approuver toutes les idées ». Au sens de la philosophie, c’est absolument un
devoir de désapprouver, de rejeter les fausses idées. Il est vrai que l’on doit
aussi apprécier à leur juste valeur les idées fausses, condamnables. Et Cohen
n’a pas apprécié Aristote à sa juste valeur.
Personne ne peut se soustraire impunément au devoir d’honnêteté historique.
Cohen non plus. Nous nous rappelons la manière – au demeurant [410] respectueuse – dont Cohen, dans sa
Logique de la connaissance pure, refusa la phénoménologie alors naissante comme scolastique. Cette justification du refus
montre que Cohen pressentait le rapport profond de la phénoménologie avec
Aristote, le maître de la scolastique. Si la phénoménologie est devenue entretemps une puissance déterminant tout le monde – que celui qui n’est pas familier
du concept
scolaire de la phénoménologie, se souvienne que le concept de
nouvelle pensée de Franz Rosenzweig est le concept
universel de cette philosophie –, cela signifie qu’un pas décisif a été franchi vers le rétablissement de
l’aristotélisme. Le passé dont Cohen apparemment a triomphé, l’aristotélisme,
a surgi à nouveau et menace de remettre sérieusement en question l’
œuvre de
Cohen dans la forme qu’il lui a donnée. Et ce n’est pas tout : l’aristotélisme, et
en général la philosophie grecque non idéalisée, non modernisée, n’est pas
seulement une menace et, déjà pour cela, d’un intérêt des plus actuels. Avant
tout – les conditions modernes qui étaient pour Cohen
absolument obligatoires,
comme le prouve un de ses derniers articles (« L’idéal social chez Platon et
chez les prophètes »), pourront nous apparaître un jour pourries et fragiles. Nous
serions alors peut-être contents si la philosophie grecque non idéalisée, non
modernisée, nous montrait un chemin pour sortir de l’anarchie moderne
[75].
Nous nous en tenons donc, dans la définition de l’opposition Platon-Aristote,
à l’opposition non idéalisée et faisons abstraction des transgressions par Cohen
de l’horizon grec.
Qu’est-ce que l’opposition Platon-Aristote a donc d’important ? Car il s’agit
d’une opposition selon Cohen, qui conteste
[76] la thèse selon laquelle « Aristote
devait pourtant avoir compris son maître
avant tous les épigones » (70) et qui
par là affirme qu’Aristote, qui fut vingt ans à l’Académie, n’avait pas compris
dans le fond Platon, son maître personnel. Même cette thèse est paradoxale.
Contre elle, la recherche moderne a montré le rapport profond entre Platon et
Aristote; à la frontière de cette recherche nous nous trouvons devant la thèse
selon laquelle Aristote avait
achevé l’
œuvre de Platon. Il ne nous appartient pas
de prendre position dans cette discussion. La difficulté qui apparaît dans cette
discussion nous contraint cependant à modifier notre question – dans un sens
par ailleurs autorisé par Cohen. Cohen dit (70) : « Peut-être peut-on dire qu’il
(Aristote) aurait après tout compris l’Idée s’il avait pu comprendre l’Idée du
Bien. Or, pour cela, il ne lui manquait pas seulement la capacité platonicienne,
mais
au départ surtout (
schon vor allem) [411] la capacité socratique. » La
nature spécifique de la philosophie aristotélicienne apparaît donc
au départ et
surtout et
à plus forte raison en opposition à Socrate. Nous laissons donc ouverte
la question de la position de Platon entre Socrate et Aristote et demandons :
Que signifie l’opposition Socrate-Aristote ? (Ici nous comprenons par Socrate
le Socrate des dialogues platoniciens.)
Il n’y a pas de doctrine de Socrate. Socrate ne pouvait pas enseigner ; il ne
pouvait que questionner et grâce à son questionnement aider les autres à comprendre. D’abord à comprendre qu’en vérité ils ne savaient pas ce qu’ils
croyaient savoir. Non que lui-même sût ce que les autres ignoraient. Mais sa
sagesse – la fameuse sagesse de Socrate – consistait justement dans le fait qu’il
savait qu’il ne savait rien.
Même ce savoir du non-savoir n’est pas une doctrine : Socrate n’est pas non
plus un sceptique. Une doctrine, du moins une doctrine philosophique, est une
réponse à une question. Mais Socrate ne répond rien. La réponse apparente
qu’il donne (le savoir du non-savoir) n’est que l’expression la plus radicale
(schärfste) pour la question. Philosopher à la Socrate, c’est questionner.
Cependant, celui pour qui la réponse n’est pas importante ne questionne pas
vraiment, et pour celui qui, comme Socrate, fait du questionner l’affaire de sa
vie, la réponse importe
absolument. Mais à quoi tient le fait que Socrate
se
maintienne dans la question ? Peut-être parce qu’il est impossible de savoir
quelque chose, n’importe quoi ? Mais est-ce que Socrate ne savait réellement
rien ? Il savait pourtant quelque chose, il savait même
beaucoup. Il savait par
exemple que les plus grands fils d’Athènes, Thémistocle et Périclès, n’avaient
pas en vérité aidé Athènes, comme tout le monde le croyait. Il savait qu’une
vie comme celle d’Alcibiade n’était pas une vie digne d’un homme. Qui d’entre
nous oserait prétendre qu’il sait autant de choses ? Comment Socrate peut-il
dans ces circonstances dire qu’il ne sait rien ? Comment peut-il
malgré son
savoir
se maintenir dans la question ? On peut répondre à cela qu’il
voulait se
maintenir dans la question. Et peut-être parce que le questionnement
est important. Parce qu’une vie qui n’est pas questionnement n’est pas une vie digne
d’un homme. Mais pourquoi le questionnement est-il important ? Ou, en
d’autres termes, qu’est-ce qui est donc questionné ? Qu’est-ce qui est donc
problématique ? Toutes sortes de choses sont problématiques. Mais si le questionnement de Socrate est un questionnement qui
est important, il ne peut pas
être
n’importe quel questionnement. Ce n’est pas un questionnement sur les
choses dans l’Hadès, sous la terre et au ciel, mais c’est seulement
le questionnement qui ouvre sur ce qui est
problématique, qui est
vital, c’est le questionnement pour savoir la manière dont on doit (
soll) vivre, le questionnement qui
porte sur [412] la vie juste. Le questionnement sur la vie juste, c’est-à-dire le
fait pour tout un chacun de demander ou de rendre des comptes sur sa vie, (de
se demander) s’il a vécu de façon juste, c’est-à-dire de
répondre de sa vie. La
question de Socrate oblige à être responsable, et celui qui la comprend, comprend qu’une vie qui ne se passe pas dans la responsabilité, qui ne se passe pas
dans un examen constant n’est pas digne d’être vécue par l’homme. Socrate
donne donc une réponse à la question sur la vie juste :
le questionnement sur
la vie juste – cela seul est la vie juste. « Le bien suprême pour l’homme est
celui-ci : s’entretenir chaque jour sur la vertu et les autres objets sur lesquels
vous m’entendez
[77] m’entretenir, comment je m’examinais moi-même et examinais les autres, mais une vie sans examen n’est pas digne d’être vécue par
l’homme » (
Apologie de Socrate, 38 a). S’interroger sur le Bien, sur ce qu’il
est lui-même en fait, s’interroger sur l’Idée du Bien – cela seul est philosopher
de manière socratique.
Questionner et examiner, ce n’est pas un se questionner soi-même et un
s’examiner soi-même du penseur solitaire; c’est se questionner réciproquement
et s’examiner
réciproquement, c’est un
se responsabiliser (
Sich-verantworten)
au sens originel : on ne peut jamais se responsabiliser que devant une
personne.
Socrate ne philosophe toujours qu’avec d’autres. Son questionnement sur la vie
juste est un questionnement
ensemble (
ein Zusammen
fragen). Il interroge en
commun avec les autres, non pas parce qu’il veut convaincre les autres – cela,
seul un enseignant peut le vouloir –, mais parce qu’il cherche l’entente et
l’harmonie (
Verständigung und Einklang). Il cherche l’entente et l’harmonie,
parce que c’est seulement à partir de l’entente et de l’harmonie, par la concorde
des citoyens que la Cité peut être véritablement la Cité. La Cité véritable
– c’est le vivre-ensemble véritable; et la vie humaine est d’après son essence
vivre-ensemble. Par conséquent, la vie juste est : vivre-ensemble juste, véritable
Cité. Par conséquent, toutes les vertus du particulier ne sont possibles et compréhensibles qu’à partir de la Cité. Ainsi le savoir recherché par Socrate est-il
un accord (
Einverständnis)
[78], résultant de l’entente, sur le Bien, qui comme
bien humain est bien commun.
Le questionnement socratique sur la vie juste
est un questionner-ensemble sur le vivre-ensemble juste dans l’intérêt du vivreensemble juste, de la Cité véritable. Le questionnement de Socrate est essentiellement
politique.
Le mot « politique » est nécessairement ambigu. Nous avons déjà rencontré
cette ambiguïté quand nous avons parlé de la passion politique de Cohen et de
sa conception politique de l’histoire de la philosophie et que nous avons dû
demander de ne pas penser aux mesquineries de la politique de parti. Cette
ambiguïté est si fondamentale qu’on ne peut imaginer s’en défaire [413] en
distinguant entre la politique spirituelle et la politique des intérêts. On n’a qu’à
lire le
Protagoras de Platon pour reconnaître à quel point l’art politique de ce
sophiste est de la « politique spirituelle »; même au
niveau du contenu, elle
correspond à ce qui de nos jours nous est recommandé en tant que « politique
spirituelle ». L’ambiguïté ne peut pas du tout être évitée. Elle a sa raison dans
le fait que la vie humaine en tant que telle est vivre-ensemble et par là vie
politique. C’est pourquoi tous les faits et gestes humains, toute pensée humaine
sont en eux-mêmes politiques. Mais cela n’est pas toujours
explicite. Nous
parlons alors des hommes comme de politiciens quand ils sont orientés
expressément sur le vivre-ensemble, quand ils ont affaire à lui. On peut avoir explicitement affaire au vivre ensemble sans responsabilité ou dans la responsabilité
[79]. Sans responsabilité – cela veut dire sans la question sur le Bien, c’est-à-dire avec l’idée que l’on sait ce qu’est le Bien. Si je sais ce qu’est le Bien, je
peux l’enseigner, l’enseigner publiquement ; je peux donc aussi
l’écrire. Mais
s’il n’y a pas de savoir concernant le Bien dont je puisse disposer, je ne peux
pas l’enseigner, l’enseigner publiquement, l’écrire. C’est parce que Socrate sait
qu’il ne sait rien, que toute compréhension ne peut qu’être entente, qu’il ne
s’adresse pas à la foule, mais seulement au particulier ; sa conversation avec
les autres est un
dialogue. C’est pourquoi il
parle seulement et n’écrit pas. Car
ce qui est écrit est
nécessairement mal compris, il ne peut pas se protéger
soi-même contre le malentendu, il
ne dit
toujours qu’une seule et même chose
– alors qu’il s’agit de
dire toujours autrement le vrai qui est un (
das Eine Wahre)
[
Phèdre, c. 60].
Les idées fondamentales du philosopher socratico-platonicien ainsi esquissées
se retrouvent – avec certaines modifications – dans tout le philosopher de
Cohen :
- Il n’y a qu’une question : la question concernant la vie juste. Cohen (63 s.) :
il ne doit et il ne peut y avoir « rien de plus haut et rien de plus urgent pour
un esprit humain [...] que sa moralité ». « Socrate [...] parle de la nature comme
un Nazaréen : les arbres ne peuvent pas m’instruire, mais les hommes dans la
ville, si [...] L’Éthique, comme doctrine des hommes, devient le centre de la
philosophie » (Éthique 1).
- La question concernant le Bien doit rester une question : « Ce qui est
moral est [414] [...] un problème qui doit toujours se renouveler (sich verjüngen),
qui apparaît dans des questions toujours nouvelles, qui, dans toute nouvelle
solution, ne soulève que de nouvelles questions » (70).
- La question et l’objet de la question sont en eux-mêmes politiques : Cohen
interprète le Criton de Platon de cette manière et il se l’approprie en ce sens
(Éthique 250) : « Il n’y a pas de conscience de soi qui pourrait être acquise sans
considérer l’État et sans être guidée par l’idée de l’État. »
Mais si cela s’appelle philosopher de façon socratique ou platonicienne, tout
homme pensant ne doit-il pas alors être socratique ou platonicien ? N’est-il donc
pas évident que la question du Bien est la question la plus haute et la plus
urgente ? Demandons plutôt à quelles conditions la question socratique ne serait
pas la question la plus haute et la plus urgente. À deux conditions :
si la vie juste n’était pas problématique, si nous savions ce qu’est le Bien;
si l’homme et sa vie en général n’étaient pas si importants.
Que ces deux conditions soient remplies caractérise le philosopher d’Aristote.
Sur le 1) « L’aspect moral n’est pas pour lui un problème [...] » (70). Voir la
phrase d’Aristote sur le but de l’éthique :
ου῀ γα`ρ ι῞ν ειδωμεν τιʹ ε᾽στιν η῾ α᾽ρετηʹ,
α᾽λλ´ ι῞ν α᾽γαθοι` γενω`εδα
[80].
Sur 2) « Sa métaphysique est réglée sur l’univers [...] » (72). « Il est absurde,
en effet, de penser que l’art politique ou la prudence soit la forme la plus élevée
du savoir, s’il est vrai que l’homme n’est pas ce qu’il y a de plus élevé dans le
Monde » (Éthique à Nicomaque 1141 a 20).
Par là, Aristote rétablit la possibilité fondamentale du Grec mise en question
par Socrate : la vie dans la contemplation et la compréhension pures, dans la
théorie (
θεωριʹα). Et si le philosopher socratique est un questionnement sur le
Bien de la vie humaine, la véritable Cité, alors le philosopher d’Aristote est
pure contemplation de l’étant et compréhension de l’être. Et si le philosopher
de Socrate est en lui-même politique, pour Aristote la politique est à la deuxième
place
[81].
[82] Qu’est-ce que maintenant cette opposition a à faire avec l’opposition
mythe-Lumières à partir de laquelle nous instruisions la question concernant la
compréhension par Cohen de Rambam ? N’est-ce pas aussi Aristote qui précisément est
éclairé (
aufgeklärt) au sens le plus haut du terme ? On a simplement
besoin de [415] penser à son écrit sur le rêve et l’interprétation des rêves. Mais
ce concept de « Lumières » ne suffit pas. Le combat des Lumières contre le
mythe, comme Cohen le comprend et le mène, s’accomplit à une telle profondeur qu’il s’oriente en même temps contre la pure théorie.
« L’homme mythique s’intéresse seulement à la question concernant l’origine
(der Woher) du monde : avec la religion cette question recule, elle est refoulée
par la nouvelle question : où va le monde ? (Wohin). La finalité passe au premier
plan par rapport à la causalité. Ce n’est pas la cause ni la raison originelle qui
peuvent devenir le problème du savoir, qui pourrait engloutir toutes les autres
questions, mais c’est la question sur la finalité de la nature qui devient, en
particulier dans l’optique du monde humain, la question fondamentale de la
connaissance humaine » [Jüdische Schriften I, 94].
« Pour l’esprit de la
connaissance de la nature, tout l’intérêt se concentre sur
le
présent; tout être est enfermé dans
son
[83] existence; il a absorbé en lui le
passé. Ainsi l’homme qui est sous l’influence exclusive de cette orientation de
la pensée vit-il aussi totalement dans le présent; il (le présent) représente sa
réalité et la constate. La pensée mythique poursuit
encore à la rigueur cette
réalité dans une existence antérieure et, là où elle imagine un avenir pour un
individu, cet avenir n’est justement qu’une
continuation du présent ou une
répétition du passé, mais non une
nouvelle manière d’exister » (
Jüdische Schriften III, 141 s.). La manière de penser d’Aristote est donc
mythique, si l’on peut
dire de lui : «... pour lui, tout futur n’est qu’une renaissance du passé et de sa
sagesse insurpassable » (70).
Ce n’est donc pas seulement une opposition interne à la philosophie, mais
une opposition déterminant la constitution de la philosophie elle-même
[84].
La véritable perfection de l’homme réside dans la contemplation et la compréhension ; il y a dans la contemplation et la compréhension une différence de
valeur selon le rang de l’objet de la contemplation et de la compréhension : la
connaissance suprême est la connaissance de l’étant suprême. Et l’étant
suprême, les Juifs comme les Grecs l’appellent Dieu. L’idéal du θεωρεινdevient
l’idéal de la connaissance de Dieu. La science suprême est la théologie. À partir
de là, la manière dont les Juifs et les non-Juifs du Moyen Âge pouvaient saisir
la philosophie aristotélicienne devient compréhensible : ce qui importe aux
hommes est défini aussi dans l’Écriture comme connaissance de Dieu.
Or, parce que le Dieu dont la connaissance commande l’Écriture et le Dieu
dont la connaissance est le but d’Aristote sont différents [416], Rambam ne
peut au grand jamais être au fond un aristotélicien. « Sauf tout le respect que
l’on doit au Dieu d’Aristote, il n’est pas le Dieu d’Israël » (81). « La différence
institue précisément toujours et à tous égards la signification de Dieu pour cette
théologie... » (83 s.) Il est « partial et superficiel de déduire banalement d’Aristote son intellectualisme (celui de Rambam) en éthique et en théologie. On
devrait ensuite vouloir reconnaître aussi son Dieu comme étant celui d’Aristote.
Étant donné que Dieu, le Dieu des prophètes [...] devient objet de la connaissance
chez lui, mais que ce Dieu n’est plus le Dieu d’Aristote, le concept de la
connaissance de Dieu doit donc aussi être un autre concept que celui de la
connaissance métaphysique de Dieu chez Aristote » (91).
Cela signifie avant tout : si le Dieu biblique devient l’objet de la théorie, la
théorie se modifie nécessairement. Dans son commentaire du commandement
d’aimer Dieu et de le craindre, Rambam s’interroge sur le chemin qui conduit
à l’amour de Dieu et à la crainte de Dieu. La connaissance du monde est ce
chemin. La physique est comprise ici comme chemin vers l’amour de Dieu et
la crainte de Dieu (Jesode hathorah II, 1-2). Ainsi l’idéal aristotélicien
acquiert-il sans conteste un sens qu’il ne pourra jamais avoir en partant d’Aristote lui-même. Mais on ne doit pas surévaluer ces modifications. Elles n’ont
plus besoin d’être qu’en tant que nuances. Mais Cohen affirme plus : il affirme
que la théorie est déracinée par le concept biblique de Dieu et par la compréhension de la connaissance de Dieu comme connaissance du Dieu biblique.
L’INTERPRÉTATION PAR COHEN
DE LA DOCTRINE DES ATTRIBUTS DE RAMBAM
Si la connaissance de Dieu doit (
soll) être en tant que théorie la possibilité
la plus haute de l’homme, alors l’essence de Dieu doit (
muß) être connaissable ;
il doit être possible de faire des énoncés sur l’essence de Dieu, des énoncés
positifs ; il doit être possible d’attribuer à Dieu des attributs déterminés. Mais
Rambam nie la possibilité d’attributs positifs, parce qu’ils mettent en question
l’unité et l’unicité de Dieu. L’unité : ils enferment la distinction entre l’essence
et la qualité (l’accident). L’unicité : ils rendent comparables le Créateur et le
créé [417] (lorsque, par exemple, l’existence s’exprime par l’un et l’autre).
« Mais alors quel contenu a la connaissance de Dieu sans la connaissance de
ses attributs ? » (88). « Comment Rambam pouvait-il à la fois contester la
connaissance des attributs et faire d’un autre côté de la connaissance de Dieu
le principe de sa théologie et de son éthique ? » (88). Cela signifie d’abord : la
connaissance de Dieu n’est possible que par la voie de la
négation. Les imperfections (
Mängel), les
privations sont niées. Le sens des attributs positifs naïfs
est seulement
la négation d’une privation. (C’est ainsi que « éternité de Dieu »
signifie : il n’est pas engendré; « vie » : ce n’est pas un corps mort; « puissant » : pas faible; « voulant » : pas paresseux ...) Cela ne semble pas dire
grand-chose, sinon que l’on « repousse une frivolité » (101). Mais Rambam dit
plus; il interprète par exemple « puissant = pas faible » de la manière suivante :
l’existence de Dieu est suffisante pour produire d’autres choses en dehors de
lui. Cela tient à la chose suivante : ce n’est pas que la négation de la privation
rétablisse seulement la position, mais elle la dépasse
[86]; elle remplace l’attribut
positif, qui est simplement immanent, qui définit simplement l’essence de Dieu
comme un absolu, par un attribut transitif : elle ne témoigne de Dieu que dans
sa corrélation avec le monde. Le rejet des attributs positifs signifie le rejet de
la connaissance de Dieu comme connaissance d’un absolu; elle implique en ce sens le rejet de la métaphysique.
La connaissance des attributs positifs est impossible. Mais ils ne peuvent pas
être refusés « dans tous les sens du terme; car la Révélation elle-même établit
de tels attributs... De quelle sorte sont les attributs que la Révélation érige ? Ce
sont ceux qui [...] déterminent Dieu uniquement et exclusivement comme un
être moral, comme un être de la moralité : d’après les termes de l’Écriture
comme miséricordieux et clément (gnädig), et grand en amour et en fidélité ».
C’est-à-dire comme modèle de la moralité, et même carrément comme Idée de
la moralité (89). Rambam appelle attributs de l’action les attributs de cette
sorte : ils sont attribués à Dieu en tant que modèles de l’action humaine.