Un abonnement.
Ajouter au panier Ajouter au panier - Revue de métaphysique et de morale| Abonnement annuel particuliers 2013 | 70 € |
Tous les numéros en ligne sont immédiatement accessibles.
ATTENTION : cette offre d'abonnement est exclusivement réservée
aux particuliers. Pour un abonnement institutionnel, veuillez
vous adresser à l'éditeur de la revue ou à votre agence d'abonnements.
Recevez des alertes automatiques relatives à cet article.
S'inscrire Alertes e-mail - Revue de métaphysique et de morale Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezPrésentation
AuteurCatherine Larrère du même auteur
Université de Bordeaux III / TSV-INRAQuel usage les philosophes peuvent-ils faire du concept de mercantilisme pour étudier la pensée politique, aux XVIe et XVIIe siècles ? C’est à cette question que les articles[1] [1] Les textes reprennent les exposés de la journée du 8 mars...
suite qui suivent, réunis sous le titre « Mercantilisme et philosophie », cherchent à apporter une réponse.
2 En retraçant la genèse du concept de mercantilisme, Céline Spector montre qu’il s’agit d’une dénomination rétrospective (c’est après coup que l’on a ainsi qualifié des pratiques antérieures) et polémique : on passe de la dénonciation, par Adam Smith, du « système mercantile » à une réhabilitation, par l’historiographie allemande, d’un « mercantilisme » censé avoir joué un rôle fondamental dans la construction des États nationaux, à l’époque moderne. De ce parcours historique (qui inclut la présentation de la grande synthèse d’Heckscher, en 1920, et des critiques qu’elle a suscitées), Céline Spector tire deux conséquences. Premièrement qu’il ne faut pas substantialiser le mercantilisme, en en faisant une doctrine ou un courant historique, mais qu’il ne peut y avoir qu’un usage opératoire de ce concept. Deuxièmement, que la rationalité n’en est pas exclusivement économique (comme lorsque l’on y voit une politique monétaire ou réglementaire), mais politique. Elle reprend alors la thèse de Michel Senellart, qui lie mercantilisme et théories de la raison d’État, en voyant dans celles-ci une inflexion décisive du machiavélisme : l’étude des rapports de forces et de la prédominance de l’intérêt n’est plus orientée exclusivement vers la guerre et la conquête, comme c’est le cas chez Machiavel, mais est ordonnée à la paix civile, avec une recherche des solidarités internes qui prend en compte la prospérité et le bien-être des individus[2] [2] Michel SENELLART, Machiavélisme et raison d’État, Paris,...
suite. Le mercantilisme apparaît ainsi comme le moment où la théorie politique inclut les considérations économiques dans ses perspectives.
3 C’est placer Giovanni Botero, auteur de Della Ragion di Stato, au point de départ du mercantilisme. Dans l’étude qu’il lui consacre, Romain Descendre montre comment, en cherchant à échapper à la théorie de la souveraineté, telle qu’elle est développée en France par Bodin, Botero en vient à proposer, comme alternative à la souveraineté, une conception de la puissance, dont les composantes principales sont la population et la richesse (au double sens de richesse monétaire et d’industrie). Cela conduit Botero à accorder au territoire, à la dimension politique de l’espace, une attention qui est sans précédent : c’est bien cette territorialisation de l’économie, qui en marque l’inscription politique dans les limites de l’État (avec la distinction de l’intérieur et de l’extérieur), que l’on retrouve chez des auteurs ultérieurs, considérés comme mercantilistes comme Montchrestien. Avec le concept de puissance, Botero reste bien dans le champ du machiavélisme, celui de la « vérité effective de la chose », des rapports de forces et non des principes juridiques. Mais même s’il fait primer la conservation sur la conquête, sa conception de la puissance reste dominée, selon Romain Descendre, par le paradigme de la guerre.
4 C’est à un autre Machiavel, celui de l’humanisme civique et de la tradition républicaine, que se réfère Dominique Weber pour montrer comment la lecture qu’en fait Bacon limite la conception gestionnaire de l’État que celui-ci, à la suite de Botero, pourrait être tenté de développer. Le concept central est ici celui de « grandeur ». On n’est pas loin de la puissance : Bacon, comme Botero, s’intéresse aux composantes territoriales et économiques de la grandeur, celles que l’on peut mesurer : l’étendue du territoire, le nombre des habitants, l’ampleur des ressources et des revenus. Mais il ne s’en tient pas à cette vision quantitative : Bacon manifeste, vis-à-vis de l’opulence matérielle, comme de l’abondance de la population, une méfiance qui montre que, pour lui, il n’est de grandeur que civique et que les composantes en sont morales : aussi bien sur la question des forces militaires, que de la vie politique, Bacon insiste sur le caractère civique (reposant sur la vertu) de la véritable grandeur qui demande un peuple en armes et une participation des citoyens aux affaires publiques. Bacon affirme ainsi, selon Dominique Weber, la subordination de l’existence sociale (celle des marchands) à l’existence politique (celle des citoyens). Entre la puissance (Botero) et la grandeur (Bacon), la différence est dans l’extension qui est donnée à ces concepts : là où Botero s’en tient aux composantes matérielles, Bacon étend métaphoriquement la grandeur de façon à y inclure les dimensions morales et politiques.
5 C’est également la force d’une métaphore, celle du corps politique, qui est au centre de l’article que Claire Crignon-De Oliveira consacre à Robert Burton, l’auteur de L’Anatomie de la Mélancolie. Celui-ci passe de l’individuel au social, en appliquant au corps politique le discours médical de la mélancolie. Il peut ainsi analyser la crise économique, politique et sociale dont souffre l’Angleterre, en ce début de XVIIe siècle, en établissant un diagnostic (la mélancolie) et en proposant un remède : le travail contre l’oisiveté. Claire Crignon-De Oliveira montre les convergences entre l’analyse de Burton et les thèmes mercantilistes : même façon d’appliquer les métaphores de la santé et de la maladie au corps politique, même insistance sur la dimension économique de la crise (déclin du commerce, pénurie de monnaie), même façon de présenter la maladie comme un déséquilibre, même insistance sur le travail. Dans la façon qu’a Burton de présenter celui-ci comme le remède à la crise, s’affirme cependant une dimension morale et religieuse (le puritanisme de Burton) qui échappe à une vision du mercantilisme centrée sur le postulat de l’universalité de l’intérêt. Serait-ce que cette conception se révèle trop réductrice, confrontée à la réalité des textes ?
6 C’est le reproche qu’Éric Marquer est conduit à faire au concept de mercantilisme (il homogénéise trop les discours, c’est une histoire menée du point de vue de l’État) au terme d’une étude qui a une approche de la question différente de celle des précédents articles. Ceux-ci cherchent à déterminer comment les considérations économiques s’inscrivent dans le discours politique et quels en sont les effets. Éric Marquer étudie, lui, la façon dont les marchands anglais, au XVIIe siècle, écrivent sur leurs pratiques, le commerce, en s’adressant à la généralité du public éclairé. Cela les conduit non seulement à articuler philosophiquement leur propos, mais à tenter de légitimer leurs pratiques en inscrivant le commerce dans la vie sociale, ou civile, non dans la dimension proprement étatique de la politique. On ne retrouve donc ni territorialisation (les rapports commerciaux débordent les limites de la communauté politique), ni réduction des conduites au seul mobile de l’intérêt (le commerce n’est pas seulement échange matériel, c’est un rapport entre les personnes). Dans sa façon de mener une critique conjointe de cette justification du commerce et des conceptions de la société sur lesquelles elle s’appuie (sociabilité naturelle ou théorie de la civilité), et d’insister sur l’artificialité du politique, Hobbes ne peut pas être qualifié de mercantiliste : il ne s’agit pas pour lui d’articuler la richesse et la puissance, mais plutôt de refuser une réduction du politique à l’économique. Serait-ce que l’Angleterre, patrie reconnue de l’économie politique, aurait ignoré le mercantilisme ? Serait-ce qu’il faut poursuivre l’examen critique de ce concept ?
7 Ces articles sont tous l’œuvre de jeunes chercheurs, qui achèvent ou viennent d’achever leur thèse de doctorat. Leur richesse et leur variété montrent la vitalité de la philosophie politique en France et rendent la lecture de ce dossier très stimulante.
Notes
[ 1] Les textes reprennent les exposés de la journée du 8 mars 2002, organisée par Éric Marquer à l’ENS-LSH dans le cadre du Cerphi : « Pouvoir, honneur et richesse : Mercantilisme et philosophie en Europe ( XVIe - XVIIe siècles) ».
[ 2] Michel SENELLART, Machiavélisme et raison d’État, Paris, PUF, 1989.
POUR CITER CET ARTICLE
Catherine Larrère « Présentation », Revue de métaphysique et de morale 3/2003 (n° 39), p. 285-287.
URL : www.cairn.info/revue-de-metaphysique-et-de-morale-2003-3-page-285.htm.
DOI : 10.3917/rmm.033.0285.




