2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Le concept de mercantilisme
Céline Spector
Université de Bordeaux III
Parmi les nombreuses controverses qui affectent l’étude de la pensée
économique naissante, la moindre n’est sans doute pas celle qui porte sur l’opportunité
même du concept de « mercantilisme ». Les auteurs regroupés sous ce terme par les
inventeurs de cette dénomination ne l’ont-ils pas été par leurs adversaires (Quesnay,
Smith, E. F. Heckscher) ou par leurs défenseurs (G. Schmoller, W. Cunningham) qui, de
surcroît, ne leur sont pas contemporains ? Cette contribution se propose par conséquent
de restituer la genèse du concept polémique de « mercantilisme » et de présenter une
synthèse des critiques qui lui ont été opposées (D. C. Coleman, J. Viner...). La question
délicate de l’articulation entre théorie et pratique incitera à prendre la mesure des enjeux
philosophiques soulevés par l’élaboration conceptuelle : ce sont alors les liens théoriques complexes entre machiavélisme et mercantilisme qui seront mis en lumière, afin de
comprendre par quelles médiations la théorie politique de la raison d’État a pu trouver
un champ d’application privilégié chez les auteurs et les acteurs dits mercantilistes.
Among the many controversies surrounding the rise of economic
thought, the least is not the debate over the very relevance of the concept of « mercantilism ». It is a well known fact that the authors generally associated with the term were
labelled as such either by their opponents (Quesnay, Smith, E. F. Heckscher) or by
partisans from further periods (G. Schmoller, W. Cunningham). The aim of this paper
is to retrace the genesis of the polemical concept of « mercantilism » and to offer a
synthetic presentation of the various criticisms which were directed against it
(D. C. Coleman, J. Viner...). The intricate problem of how to think theory in relation to
practice is instrumental in making us realize some critical philosophical issues involved
by such a conceptual elaboration. Thus the complex theoretical connections between
machiavelism and mercantilism must be investigated in order to capture the mediations
through which the political theory of the « raison d’État » found particularly clear
applications in those authors and actors described as mercantilists.
Cette contribution consacrée au mercantilisme n’a pas l’ambition de couvrir
exhaustivement ses différents aspects (agricoles ou manufacturiers, monétaires,
démographiques, fiscaux) ou ses différentes variantes (industrialisme à la française, commercialisme à l’anglaise, caméralisme à l’allemande...) mais seulement de s’interroger sur le concept de mercantilisme en restituant la genèse de
cette notion polémique et en présentant une synthèse des critiques qui lui ont
été opposées. Les difficultés rencontrées par l’élaboration conceptuelle inciteront à prendre la mesure de ses enjeux philosophiques : ce sont alors les rapports
théoriques complexes entre machiavélisme et mercantilisme qui devront être
mis en lumière, afin de rappeler par quelles médiations la théorie politique de
la raison d’État a pu trouver un champ d’application privilégié chez les auteurs
dits mercantilistes.
Parmi les nombreuses controverses qui affectent l’étude de la pensée économique naissante, la moindre n’est sans doute pas celle qui porte sur l’opportunité
même du concept de « mercantilisme ». Les auteurs regroupés sous ce terme
par les inventeurs de cette dénomination ne l’ont-ils pas été par leurs adversaires
qui, de surcroît, ne leur sont pas contemporains ? Dans l’article « Hommes »
(1757), non publié à l’époque, Quesnay évoque en premier lieu le « système
des commerçants », construit comme l’antithèse de ses propositions en matière
d’organisation économique – symbole des errances passées dues à la diffusion
de la représentation captieuse de l’intérêt particulier des négociants
[1]. Le terme
revient peu de temps plus tard sous la plume de Mirabeau dans une note
marginale de la
Philosophie rurale (1763) où l’absurdité du « système mercantile » se trouve stigmatisée
[2], avant que Turgot ne développe, en 1776, une
critique du « système de monopole » dans un mémoire sur les conséquences de
la guerre d’Indépendance. Aux yeux des Physiocrates, l’ensemble des expédients
et des régulations attestant de l’interférence abusive de l’État dans l’économie
doit être systématisé pour mieux être dénoncé au nom de l’observation stricte
de l’ordre naturel. Mais l’acte de naissance du « système mercantile » remonte
véritablement au livre IV de la
Richesse des nations, où Adam Smith dénonce
le principe sur lequel celui-ci se fonde – l’idée « populaire » selon laquelle l’argent fait la richesse, et la richesse consiste dans l’abondance d’or et d’argent
[3].
De cette confusion entre deux fonctions de la monnaie (instrument de commerce
et mesure des valeurs) ainsi que de la nécessité de soutenir des guerres et
d’entretenir des armées dans des contrées éloignées, les hommes ont conclu
selon Smith à la nécessité d’accumuler, autant que faire se peut, un stock
monétaire. De là le bullionisme (l’interdiction d’exporter les métaux précieux
sous les peines les plus graves), puis, une fois reconnues l’incommodité et
l’inutilité d’une telle prohibition, l’obsession de la « balance du commerce » (la
volonté de drainer le numéraire grâce à un solde positif des exportations par
rapport aux importations). C’est alors l’idée même de « monopole » qui semble
constituer la clé de voûte du système mercantile – tarifs douaniers, prohibitions,
limitations de l’importation des biens destinés à la consommation nationale,
primes à l’exportation des biens manufacturés, compagnies exclusives de commerce.
A contrario, la défense de la liberté du commerce se conçoit dans la
Richesse des nations par opposition aux entraves administratives qui portent
préjudice au développement des échanges et perturbent l’allocation du capital
productif. Dans la version qu’en donne Smith, le système mercantile est ainsi
renvoyé à l’égoïsme des marchands ou des manufacturiers qui ont réussi à faire
croire aux hommes politiques que leur intérêt s’identifiait à celui de la nation;
il se contredirait donc lui-même en préconisant des mesures qui vont à l’encontre
de la fin visée – l’enrichissement de la nation
[4].
Telle est par conséquent la particularité du concept de système mercantile :
il est défini par ses adversaires ultérieurs, qui sont ceux-là mêmes que l’on
créditera généralement de fondateurs de l’économie politique – les Physiocrates
et Smith. Par-delà les divergences de taille exposées par Smith dans la
Richesse
des nations, leur point commun évident est leur défense de la liberté du commerce contre les entraves de toutes sortes. On comprend mieux dès lors comment, à sa naissance, la caractérisation du mercantilisme est essentiellement
négative. C’est celle d’un dirigisme et d’un protectionnisme outranciers, associés à une vision particulariste des rapports entre intérêts particuliers et intérêt
général : le système mercantile fait passer les intérêts de certains – les marchands
– pour ceux de tous. Or, c’est à cette condamnation économique, ménageant le
lieu de l’« ordre naturel » ou de la « main invisible », que s’opposeront rigoureusement les successeurs de Smith : ainsi l’historien prussien G. Schmoller,
véritable inventeur du terme de « mercantilisme » au siècle suivant (1884)
[5],
réagit-il à la critique en insistant sur le rôle
politique du système comme facteur
d’unification rationnel dans le cadre de la lutte des États nationaux émergents
contre les provinces et les villes. Cette interprétation, étayée par les écrits de
plusieurs érudits allemands, est cette fois favorable : elle inféode les objectifs
commerciaux du mercantilisme à une politique de puissance, et la balance du
commerce à la balance des forces. La définition d’un « mercantilisme d’État »
qui subordonne les préoccupations économiques aux préoccupations politiques
sera également reprise par l’historien William Cunningham à propos du mercantilisme anglais. Là comme ailleurs, l’abondance (
plenty) aurait été désirée
comme le simple instrument ou le simple fondement de la puissance (
power),
sans être recherchée comme fin en soi
[6]. Cunningham et Schmoller révèlent
ainsi l’influence qu’a exercée sur eux la théorie hégélienne de l’histoire. L’histoire européenne depuis le Moyen Âge est d’abord un processus par lequel les
États-nations évoluent et développent leurs identités individuelles, en opposition
les uns avec les autres ; le mercantilisme est lié à la prise de conscience de soi
des États, que ce soit à l’intérieur, contre les institutions économiques locales
et provinciales ou, à l’extérieur, grâce à une politique agressive de conquête des
mers. Un trait essentiel au moins de l’interprétation smithienne a disparu ici :
le mercantilisme ne représente plus les intérêts d’une partie seulement de la
nation, il s’identifie désormais aux intérêts de la nation tout entière; les classes
dirigeantes ne sont plus des fous qui s’illusionnent mais des porteurs rationnels
de l’idée d’État, d’unité politique et d’économie nationale. Comme le rappelle
Schmoller, le
drive for power and unity, la recherche de la richesse comme
instrument de la puissance, a dû bénéficier d’un soutien général
[7]. À l’évidence,
toutes ces analyses sont sous-tendues par des prises de positions idéologiques.
De même que les premiers critiques du système mercantile étaient opposés aux
prohibitions et aux interventions de l’État dans l’économie, les premiers historiens du mercantilisme, souvent hostiles aux idées libérales du XIX
e siècle et
partisans d’un État fort, sont acquis à la cause nationaliste.
Vilipendé par les libéraux, encensé par leurs adversaires : doit-on en conclure
que le « concept » de mercantilisme ne comprend rien d’autre que ce que ses
critiques ou ses apologues successifs y ont mis, qu’il s’agit, en d’autres termes,
d’une pure construction idéologique ? Qualifier le concept de mercantilisme
d’
idéologique reviendrait à soutenir que la base factuelle qui est à l’origine de
l’élaboration doctrinale ultérieure ne comporte aucune réalité dans la pratique.
Or la première synthèse de la politique économique mercantiliste, parue en
suédois en 1931 et due à E. F. Heckscher, permet précisément d’infléchir ce
propos. Heckscher est un libéral certes, qui cherche à tout prix à rendre manifestes les contradictions internes du mercantilisme ; mais un libéral intelligent,
qui se donne la peine de reconstituer de la façon la plus précise possible la
cohérence du système adverse, en tentant d’identifier le clivage véritable entre
mercantilisme et libéralisme. Tout en reconnaissant que le mercantilisme comme
tel n’a jamais « existé » sur le même mode que Colbert ou Cromwell, Heckscher
vise avant tout à restituer la cohérence de cet « instrument conceptuel » désignant une phase de l’histoire des politiques économiques. Selon lui, comme
tous les « isme », le mercantilisme n’est qu’un
concept opératoire qui doit nous
aider à comprendre une période historique particulière mieux que s’il n’existait
pas
[8]. Il permet de ressaisir une phase de la
politique économique entre la fin
du Moyen Âge et les débuts du
laisser-faire – les frontières chronologiques
variant selon les nations
[9].
Quelle est dès lors l’originalité de cette première synthèse ? Le mercantilisme
y apparaît comme un « système de puissance » caractérisé par deux objectifs
fondamentaux : celui d’une unification interne qui subordonne la prospérité
économique à la puissance de l’État; celui d’une puissance externe, à la recherche d’une hégémonie sur les autres nations. Or selon Heckscher, l’opposition
entre mercantilisme et libéralisme se situe non au niveau du premier principe,
mais au niveau du second, le but avéré de la puissance selon les « libéraux »
n’étant plus la grandeur de l’État mais l’intérêt des sujets
[10]. L’étude du mercantilisme est alors cristallisée autour de trois principes directeurs : le « nationalisme », terme choisi par défaut où l’on doit strictement lire la recherche de
l’intérêt et de la grandeur de l’État, la conception statique de l’économie, enfin
l’éclectisme théorique. À cette nature du système correspond, selon Heckscher,
une dualité de méthodes : la première revient à subordonner absolument les
intérêts du commerce aux intérêts militaires ; la seconde consiste en revanche
à développer l’économie afin de constituer un réservoir de ressources pour la
politique de puissance. Dans les deux cas, le commerce est subordonné à la
politique; mais dans le second, l’insistance sur la prospérité nationale, source
du pouvoir, engendre une forme de valorisation du développement manufacturier
et commercial. Grâce à la taxation, aux prohibitions, aux incitations en vue du
développement des manufactures, l’autarcie est promue comme objectif, soutenue, afin d’assurer l’approvisionnement en matières premières, par la pratique
de l’Exclusif colonial. Les activités économiques sont orientées par la politique
de prestige; la guerre commerciale ouvre la voie à la monarchie universelle
[11].
De ce point de vue, c’est bien Colbert qui exprimerait au mieux la substance
de l’idée mercantiliste en France, affirmant dans une lettre à son cousin, intendant de Rochefort (1666) : « Le commerce est la source de la finance, et la
finance est le nerf de la guerre
[12]. » La vision
statique des ressources commerciales et monétaires mène inéluctablement à l’affrontement : les pertes des uns
étant les gains des autres, toute victoire économique est interprétée comme la
défaite d’un pays ennemi. Alors que le libéralisme insistera davantage sur le
processus de formation des richesses, fondant ainsi son analyse sur une vision
dynamique de l’économie, le mercantilisme semble, par sa logique même,
condamné à la guerre perpétuelle.
Une telle vision unifiée du mercantilisme, aussi érudite soit-elle, est cependant
loin de faire l’unanimité. Du florilège des critiques instruites contre l’ouvrage
de Heckscher, quelques idées majeures se dégagent. D’un point de vue méthodologique, d’abord : peut-on vraiment mettre sur le même plan des sources
hétérogènes (statuts, édits, mémoires, traités, pamphlets...) procédant d’acteurs
disparates (pamphlétaires, marchands, hommes d’État) afin de construire un
système idéologique cohérent ? Est-il légitime de faire l’impasse sur les fluctuations des conditions économiques comme sur la diversité des politiques
nationales afin de restituer une orientation générale valable pour l’ensemble de
l’Europe durant plusieurs siècles ? Entre le XV
e et le XVIII
e siècle, les thèses dites
mercantilistes ont sans doute varié selon les conjonctures, et les problèmes
fondamentaux été déplacés – en particulier, d’une approche strictement monétariste à une approche en termes d’emploi
[13]. Le soupçon, par conséquent, s’impose : si Heckscher prétend restituer la
théorie sous-jacente à la politique économique mercantiliste, ne fait-il pas l’impasse sur les circonstances particulières
qui donnèrent naissance aux
pratiques ? Ou plutôt : comment articuler, sur le
fond, théorie et pratique ? Pour de nombreux critiques d’Heckscher, dont l’un
des plus célèbres est D. C. Coleman
[14], les problèmes méthodologiques soulevés
par l’ouvrage tiennent pour l’essentiel à la nature du lien entre doctrines économiques et politiques économiques effectivement mises en
Å“uvre. N’est-il pas
périlleux d’identifier des liens de causalité entre les mesures conseillées par les
théoriciens et celles qui seront appliquées par les politiques ? Les idées, selon
Coleman, subissent souvent d’importantes transformations dans le processus
législatif et administratif qui précède leur application ou lorsqu’elles sont prises
dans des conflits d’intérêts. C’est ce qui expliquerait les généralisations excessives de Heckscher sur la politique des mercantilistes, son incapacité voire son
refus à prendre en considération les contextes
empiriques de chaque mesure.
L’échec de la synthèse serait dû en ce sens au projet même de forcer une masse
de matériaux factuels disparates dans un seul moule théorique – échec inhérent
à la tâche qu’il s’était proposé. Le « mercantilisme » serait dès lors simplement
un chapitre de l’histoire des idées économiques, et non le reflet de l’histoire
des politiques économiques réelles – le concept pouvant être conservé à ce titre.
Cette dénonciation relative au divorce entre le concept et la réalité historique
n’est cependant pas seule en cause. À la critique méthodologique se conjugue
en second lieu une critique plus substantielle : la subordination de l’économie
comme recherche de la prospérité (
plenty) à la politique comme quête exclusive
de puissance ne doit-elle pas sur le fond être sérieusement nuancée ? Certes,
durant la période étudiée, les richesses sont un moyen essentiel pour assurer la
défense ou promouvoir la conquête ; mais la puissance militaire est également
au service du commerce. Selon Jacob Viner
[15], les deux fins (richesse et puissance) sont ainsi constitutives
ensemble de l’idée mercantiliste de l’État, même
s’il peut être nécessaire de sacrifier momentanément les considérations économiques au profit de la défense nationale et, corrélativement, de la prospérité à
long terme. Cette remise en cause aboutit naturellement à une question plus
large : les antithèses proposées par Heckscher afin de décrire le contraste entre
mercantilisme et libéralisme ne sont-elles pas trop tranchées ? L’argument le
plus souvent invoqué est que l’opposition entre dirigisme et
laisser-faire ou
entre protectionnisme et
laisser-passer est largement surfaite, soit que des
auteurs classiquement labellisés « mercantilistes » prônent dès le XVII
e siècle la
libéralisation des échanges (Child, Dudley North, Davenant ou Barbon), soit
que les libéraux postérieurs (dont Smith lui-même) accordent parfois un rôle
aux mesures et aux législations restrictives comme à une certaine intervention
de l’État, dont l’étendue est discutée
[16].
Il est impossible de s’attarder trop longtemps sur la pertinence de ces critiques, dont certaines donnèrent lieu à une mise au point par Heckscher lui-même,
et dont d’autres sont sans doute injustifiées
[17]. On retiendra simplement que le
théoricien suédois a accepté d’écrire une « révision dans l’histoire économique »
en prenant en considération les principales critiques qui lui avaient été adressées
[18]. Deux révisions importantes sont à souligner ici.
- Concernant le lien entre mercantilisme et genèse de l’État comme souveraineté nationale, contrôlant un territoire, en opposition à la fois aux particularismes internes (forces féodales) et aux particularismes externes (les autres
États). À considérer la réalité historique, ne peut-on pas critiquer le bien-fondé
de ce lien
[19] ? Dans sa révision, Heckscher admettra que l’unification économique n’est pas une réalisation du mercantilisme, et que la plupart des mesures
d’unification furent d’ailleurs « half-hearted »
[20], du moins dans leur application : les relais locaux ne purent être suffisamment efficaces pour appliquer les
mesures prises au centre. Cette réponse, cependant, laisse le lecteur sur sa faim.
Ne doit-on pas opposer à cet égard le mercantilisme à l’anglaise (commercialiste, périphérique, ouvert sur les mers et à la concurrence contre les monopoles)
au mercantilisme centralisateur à la française
[21] ?
- La seconde question concerne les rapports entre pouvoir et prospérité,
puissance et abondance (power / plenty). Selon l’ouvrage fondateur d’Heckscher, la puissance constitue pour les mercantilistes une fin en soi, à laquelle
toutes les autres considérations doivent être soumises : « the quest for plenty
must be subordinate to the quest for power », la vie économique subordonnée
aux fins politiques. Or, attaqué sur ce point par ses critiques, le théoricien a été
obligé de battre en retraite jusqu’à admettre que « both “power” and “opulence”
– to make use of the terms employed by Adam Smith – have been, and must be,
of importance to economic policy of every description
[22] ». Mais la nouvelle
variante ne remet pas en cause le contraste établi entre mercantilisme et libéralisme : le premier met le pouvoir au-dessus de l’opulence tandis que le second
se fonde sur le processus de création des richesses, sans souci réel de ses effets
sur le prestige ou la grandeur de l’État. Or le problème, ici, est sans doute celui
de la réversibilité des moyens et des fins : la fin ne peut-elle constituer à son
tour un moyen ? Autrement dit, que voulait faire l’État mercantiliste de sa
puissance : n’entendait-il pas l’utiliser à des fins dynastiques, religieuses ou
diplomatiques, mais aussi à des fins économiques
[23] (l’aisance des sujets, la
prospérité rurale) ? L’usage anglais de l’empire pour ses matières premières et
ses débouchés est significatif sur ce point. Le mercantilisme, en ce sens, était
une véritable arme de conquête destinée à assurer à la fois plus de pouvoir
politique et plus de bénéfices économiques
[24].
Par-delà ces objections et ces réponses
[25], il importe surtout de retenir l’esprit
de la critique. À l’évidence, si les concepts de mercantilisme et de libéralisme
peuvent conserver une utilité réelle dans l’étude des théories économiques, c’est
à condition d’éviter tout péché substantialiste. Il faut faire justice au concept
de mercantilisme : les attaques menées au nom de la diversité et de la complexité
de l’histoire ne doivent pas interdire son usage. C’est ce qu’ont bien vu les
défenseurs d’Heckscher, comme A. W. Coats
[26] contre Coleman : quelles que
soient les critiques – un peu faciles – adressées à la
systématisation du mercantilisme, l’utilité du concept opératoire qui unifie des éléments d’un matériau
disparate et s’en sert comme outil d’interprétation de l’histoire est réelle
[27]. Sans
lui, il ne subsiste plus qu’une rhapsodie d’écrits sans lien établi entre conditions
économiques et politique économique, alors qu’en réalité la plupart des
auteurs
mercantilistes étaient en même temps
acteurs réels de l’économie. Au regard
des vertus heuristiques du concept, le projet d’Heckscher peut être réhabilité :
son objet était avant tout de critiquer l’idée reçue selon laquelle les propositions
des auteurs de l’époque n’étaient qu’un
patchwork d’expédients
[28]. Les difficultés évidentes liées à la définition d’une orthodoxie valable dans plusieurs nations
et pendant plusieurs siècles ne doivent pas inciter à abandonner la théorie, mais
plutôt à soupçonner que l’on n’a
pas assez de théorie. C’est donc le problème
des rapports entre théorie et pratique qui justifie l’utilité d’une approche philosophique, afin de comprendre par quelles médiations les théories politiques
ont pu se convertir en maximes de gouvernement.
LE MERCANTILISME COMME CONCEPT POLITIQUE :
MERCANTILISME ET MACHIAVÉLISME
Les difficultés rencontrées invitent en effet à proposer une nouvelle approche
du mercantilisme, où il s’agit désormais de cerner les enjeux philosophiques
des débats en cours. Une telle méthode est notamment à l’Å“uvre dans l’ouvrage
que Lionel Rothkrug consacre à la France et à l’Opposition à Louis XIV. Son
interprétation fait du mercantilisme une « théorie », dont la cohérence rationnelle n’est pas tant celle d’une doctrine économique que celle d’un système
politique qu’il étudie, en France, comme partie constitutive du discours de la
monarchie française après Colbert et Richelieu. Dans cette optique, le mercantilisme est bien davantage qu’un ensemble de pratiques financières, commerciales et fiscales : les textes sont lus à la lumière d’une théorie de la raison
d’État, théorie machiavélienne qui serait celle des grands États modernes et
d’une « conjoncture baroque » de la politique. Sur la base d’une nouvelle
conception de l’univers, celle du mécanisme physique, en rupture radicale avec
la cosmologie antique et médiévale, s’érige selon lui une vision du monde
agonistique, où la morale s’efface devant la politique de puissance d’États indépendants et rivaux.
Deux moments permettent de caractériser ce passage du machiavélisme au
mercantilisme.
Vices privés, vertus publiques.
La théorie de la raison d’État justifie en premier lieu, à l’intérieur, que le
Souverain use des ressorts passionnels des hommes afin de les mettre au travail.
À l’origine, dans l’atmosphère d’effusion spirituelle et de renouveau monastique
de la Contre-Réforme, c’est le débat sur la retraite, opposant schématiquement
clergé régulier et clergé séculier, qui fait appel à l’
utile : des revendications
naissent en ce sens, parfois au sein des ordres religieux eux-mêmes, contre
l’idéal contemplatif. Souligner l’utilité sociale de l’activité et de la fécondité
vise alors à contrer l’apologie de la continence et le refus du travail manuel.
Dans le contexte de l’apologétique du Grand Siècle, la genèse d’une certaine
forme d’« utilitarisme » s’opère à la fois, selon Lionel Rothkrug, dans les courants cartésiens, qui intègrent la théorie politique à la représentation d’un univers
régi par les lois du choc et donnent naissance à une physique sociale, et chez
les pyrrhoniens, qui, en l’absence de tout droit naturel, optent pour l’efficacité
de la raison d’État (Charron et la Mothe le Vayer, disciples de Montaigne).
Dans les deux cas, l’application des principes éthiques est subordonnée à la
conservation du tout social. Lionel Rothkrug tente précisément d’expliquer par
quelles voies le mercantilisme en vint à être assimilé politiquement au machiavélisme, et, philosophiquement, au scepticisme ou au cartésianisme
[29]. Cartésianisme de Nicole ou Silhon (ce dernier attaquant le scepticisme de Montaigne
dans
De la certitude des connaissances humaines) et pyrrhonisme de Naudé
convergent en effet dans l’absolutisme, dès lors que les relations entre les
hommes sont pensées sur le mode du commerce, comme un système mécanique
vidé de tout contenu éthique. Dans cette optique, le souverain doit être le
coordinateur des intérêts privés qui gouvernent les hommes. La tâche nouvelle
assignée à la science politique consiste à rechercher les effets sociaux des
conduites amorales ou immorales, et le postulat initial de l’universalité de
l’intérêt mène à une théorie de leur composition. Dans les deux cas, en l’absence
de tout finalisme, c’est à une mécanique sociale qu’est impartie l’utilisation des
passions en vue du bien public, et la justification des vices et autres moyens
impurs qui servent à l’utilité commune. Richelieu et son conseiller Silhon sont
les symboles de cette convergence du machiavélisme et du mercantilisme, qui
passe d’un enracinement cosmologique aristotélicien à un socle cartésien. Mais
les théories sceptiques aboutissent au même résultat. Au regard de l’impuissance
de la raison, Naudé conclut tout comme Machon que la méchanceté et la
corruption humaine sont telles que seuls les châtiments peuvent maintenir le
peuple sur la voie du devoir : la force coercitive de l’État est l’unique remède
à l’anarchie. Ainsi faut-il, pour vaincre les forces centrifuges, subordonner la
religion et la morale à l’exercice de l’art de gouverner. Avant même l’apparition
de la querelle autour du luxe et la défense mercantiliste proposée par Laffemas
ou Montchrétien, cartésiens et pyrrhoniens en viennent par conséquent à raisonner en termes d’utilité sociale, et aboutissent à l’idée d’une conversion des
vices privés en vertus publiques par le biais de l’action autoritaire de l’État
[30].
L’exemple de Montchrétien – auteur du premier traité français d’économie
politique – permet peut-être, mieux que tout autre, de mettre en lumière le
passage qui s’opère ainsi des théories politiques de la raison d’État aux élaborations de l’économie politique naissante. Deux axiomes, dont J.-C. Perrot a
montré qu’ils permettaient de fonder l’économie politique, sont ici en jeu : le
postulat de l’universalité de l’intérêt; celui de l’harmonie de ces intérêts particuliers, de leur convergence possible dans l’intérêt public.
a. Le constat-postulat de l’universalité de l’intérêt permet en premier lieu de
passer du descriptif au normatif, de la pratique à la théorie et réciproquement.
Le précepte machiavélien suivant lequel il convient de prendre les hommes tels
qu’ils sont, selon la vérité effective de la chose et non selon son imagination,
se retrouve rigoureusement chez Montchrétien :
Mais, d’autant que nous ne sommes pas parfaits et ne vivons avec des personnes
parfaites, parlons de ce point selon le cours du monde, où chacun prend sa mire au
profit, et tourne l’Å“il partout où il aperçoit reluire quelques étincelles d’utilité, à
laquelle l’homme se porte, soit par nature, soit par nourriture et coutume que l’on dit
être une seconde nature. Aussi les plus habiles, et qui ont mieux étudié le livre des
affaires en se déterminant par l’expérience commune, ont tenu que les nécessités
diverses que chacun sentait en son particulier ont été la première cause des communautés générales. Car la plus ordinaire liaison des hommes et leur plus fréquent
assemblage dépend du secours qu’ils s’entreprêtent et des offices mutuels qu’ils se
rendent de main en main [...] mais en telle sorte que chacun est plus porté de son
profit particulier comme d’un mouvement propre et à part de cet autre mouvement
général que lui donne, sans qu’il s’en aperçoive quasi, la nature de son premier mobile
[...]. Tant de tracas, tant de labeurs de tant d’hommes n’ont point d’autre but que le
gain [31].
C’est ce constat anthropologique qui justifie l’usage des moyens immoraux
– les ressorts passionnels de la cupidité et de la vanité – pour parvenir à la fin
désirée. Certes, ce paradigme de conversion des vices privés en vertus publiques
apparaissait déjà chez Montaigne
[32] (quoique sa conclusion se présente comme
un plaidoyer contre les outrances de la raison d’État
[33] ); mais ce sont Bodin et
Montchrétien qui font passer cette thématique du rapport de l’honnête et de
l’utile dans la pensée politique de la raison d’État à une problématique économique; ce sont eux qui transfèrent à l’économie l’axiome selon lequel, comme
le soulignait déjà Montaigne dans un autre contexte, « le profit de l’un est le
dommage de l’autre
[34] ». Il s’agit pour Montchrétien de montrer l’utilité du
commerce honnête en justifiant la rationalité intéressée
[35], et de réinvestir le
concept de « nécessité » afin de montrer que le salut du peuple exige désormais
l’essor du commerce extérieur :
La raison de l’État n’est pas toujours une, non plus que celle de la médecine. À
nouveaux maux, nouveaux remèdes. Le pilote ne gouverne pas toujours la voile d’une
même façon pour gagner un port. Les considérations du gouvernement changent et
les conseils de même [...] selon que la nécessité le requiert. Autrefois, notre France,
sans se travailler tant après l’amas de richesses étrangères, vivait heureuse et contente,
mais autrefois. Maintenant, puisque les mÅ“urs ont changé, il faut déployer tous les
artifices pour y faire venir l’argent. La règle de tout cela, c’est la conservation de
l’État et des citoyens : le salut du peuple est la suprême loi [36].
Comme l’a noté M. Senellart dans son étude des rapports entre machiavélisme
et mercantilisme
[37], on reconnaît là tous les poncifs – métaphores, concepts et
maximes – de la littérature de la raison d’État, mais ce qui importe est qu’ils
fonctionnent ici au service d’une conversion à l’économie, fondée sur une prise
de conscience des mutations de l’histoire. L’économie est désormais le moyen
de la puissance, son véritable fondement.
b. Cependant, la convergence de l’honnête et de l’utile, des vices privés en
vertus publiques, ne s’effectue pas spontanément ; elle exige, selon Montchrétien, la médiation du souverain. Puisqu’un bon commerçant doit maximiser son
gain, il est nécessaire que la « police » garantisse l’ordre en veillant sur le juste
prix, les monopoles, les fraudes, la qualité des marchandises ou le paiement des
droits. L’État se voit investi d’une fonction mécanicienne de régulation sociale :
grâce à la police, les intérêts du prince et des sujets deviennent solidaires et
peuvent se composer afin de produire un enrichissement réciproque. Utilisant
les passions des hommes au lieu de les réprimer
[38], jouant sur les deux mobiles
de l’honneur et de l’intérêt, le souverain doit pouvoir réaliser la prospérité de
l’État. La doctrine de Montchrétien incarne sur ce point l’aspiration dirigiste
du mercantilisme, qui permet de réaliser
l’harmonie artificielle des intérêts
particuliers. Les dictionnaires de l’époque trouvent l’origine de la « police »
dans la
polis grecque, marquant ainsi son ambition politique
[39].
L’art du commerce comme art de la guerre.
Le second point de passage entre machiavélisme et mercantilisme a trait à la
conception des rapports agonistiques entre États indépendants
. Au modèle de
l’harmonie se substitue alors celui du conflit des intérêts : le mercantilisme
s’inscrit en rupture avec l’idéal universaliste du Moyen Âge, il propose une
représentation belliqueuse des relations internationales où, l’esprit de commerce
étant assimilé à l’esprit de conquête, l’étranger est traité en « ennemi ». Colbert
n’avait-il pas affirmé que « le commerce cause un combat perpétuel en paix et
en guerre entre les nations de l’Europe, à qui en emportera la meilleure partie »
– désignant les Hollandais, les Anglais et les Français comme les « acteurs de
ce combat »
[40] ? La prise de position chrysohédoniste (la richesse se réduit à
l’or et l’argent) entraîne dans ses écrits une représentation guerrière du commerce extérieur où les pertes des uns sont les gains des autres, puisque le volume
monétaire est jugé constant :
Je crois que l’on demeurera facilement d’accord de ce principe, qu’il n’y a que
l’abondance d’argent dans un État qui fasse la différence de sa grandeur et de sa
puissance [...]. Il est facile de conclure qu’autant que nous pourrons retrancher les
gains que les Hollandais font sur les sujets du Roy et la consommation des marchandises qu’ils nous apportent, autant augmenterons-nous l’argent comptant qui doit
entrer dans le royaume par le moyen de nos denrées nécessaires, et autant augmen-terons-nous la puissance, la grandeur et l’abondance de l’État [41].
La rationalité sous-jacente au système tient dès lors à l’objectif d’accumulation
des métaux précieux. Comment se procurer or et argent lorsqu’on ne les extrait
pas des mines, si ce n’est par l’industrie et le commerce ? De ce postulat
découlent non seulement le bullionisme et la recherche d’un excédent à la
balance commerciale par une hausse des tarifs douaniers, qui permettent d’attirer
et de conserver l’argent dans le royaume
[42], mais également le primat accordé
au développement des manufactures (exportatrices à forte valeur ajoutée) et la
réglementation de l’industrie et du commerce (protectionnisme et contrôle qualité). Élément majeur du dispositif, les Compagnies privilégiées sont investies
de la mission de conquérir des débouchés et des parts de marché prélevés à
l’Angleterre ou à la Hollande; appuyées par la marine, elles constituent le
support essentiel de la colonisation
[43].
La réflexion sur les deux composantes du passage du machiavélisme au
mercantilisme met ainsi en relief toute la distance qui sépare l’intérieur de
l’extérieur. Le discours mercantiliste, partie prenante du discours de la raison
d’État, apparaît dans toute son ambivalence. Comme l’a montré M. Senellart,
il est à la fois dans le prolongement de la théorie machiavélienne et en rupture
avec elle
[44]. Prolongement, car dans les deux cas, l’intérêt gouverne le monde;
mais rupture aussi, due au passage à une vision
économique de l’intérêt, qui
permet de dissocier précisément l’intérieur et l’extérieur.
À l’intérieur, l’intérêt
devient principe d’ordre et non de désordre, comme c’était le cas chez Machiavel
[45] : le principe d’universalité de l’intérêt trouve son application dans l’incitation au développement de l’industrie humaine et dans un programme rigoureux
de répression de l’oisiveté. Mais que le mercantilisme ne fasse plus de la guerre,
ou de la crainte qu’elle suscite, le véritable ciment de la paix civile ne suffit
pas, pour autant, à opposer raison d’État mercantiliste et raison d’État machiavélienne
[46].
À l’extérieur, l’intérêt demeure pour les mercantilistes principe de
conflit; où l’on retrouve le problème crucial du rapport entre les moyens et les
fins, entre pouvoir et richesses,
power et
plenty. Telle est la limite du passage
à l’économique qu’ébauche le mercantilisme : la richesse n’est qu’un moyen
pour l’État d’augmenter sa puissance, qui repose notamment sur la capacité
d’entretenir une armée permanente et d’acheter des alliances
[47]. Selon le vieil
adage, pourtant critiqué par Machiavel (
Discours, II, 10), l’argent demeure le
nerf de la guerre : le développement des manufactures et du commerce, loin de
mettre un terme à la logique de guerre, l’entretient constamment. Comme le
note M. Senellart, « force est de constater que le mercantilisme, en dépit des
déplacements qu’il opère, ne parvient pas à sortir de l’espace du machiavélisme
[48] » – ce que fera en revanche, en rupture avec la référence machiavélienne,
la théorie ultérieure du « doux commerce ».
Il reste à justifier cette différence de régime entre l’intérieur et l’extérieur.
En France (à la différence de l’Angleterre), c’est la notion d’
autarcie, constamment invoquée par Montchrétien à la suite de Bodin, qui permet de justifier la
dissociation. La France, étant de fait autosuffisante pour le nécessaire et ayant
de surcroît la capacité d’exporter du superflu, est particulièrement bien placée
dans la lutte pour l’hégémonie commerciale
[49]. Or c’est cette croyance qui est
à l’origine de l’opposition entre un commerce intérieur régi par le principe de
l’équivalence dans les échanges, et un commerce extérieur visant à maximiser
les gains. Ainsi chez Montchrétien :
On dit que l’un ne perd jamais que l’autre n’y gagne. Cela est vrai, et se connaît
mieux en matière de trafic, qu’en toute autre chose. Je dirai pourtant qu’en celui qui
se fait de citoyen à citoyen, il n’y va de nulle perte pour le public. C’est, à son regard,
comme si l’on tenait deux vases en ses deux mains et que l’on versât de la liqueur
de l’un en l’autre. Il n’en est pas ainsi des marchands et facteurs étrangers. Tout autant
qu’il y en a parmi nous sont des pompes qui tirent et jettent hors du royaume non
l’égout ou la sentine du vaisseau, si l’on ne veut appeler ainsi les richesses, mais la
pure substance de vos peuples. Ce sont des sangsues qui s’attachent à ce grand corps,
tirent son meilleur sang et s’en gorgent, puis quittent la peau et se déprennent. Ce
sont des poux affamés qui en sucent le suc et s’en nourrissent jusques au crever;
mais qui le quitteraient, s’il était mort [50].
Le mercantilisme – et en particulier le mercantilisme français – introduit de la
sorte une distinction entre un commerce intérieur soucieux de réciprocité et un
commerce extérieur régi par les lois de l’accumulation du profit qui témoigne,
selon C. Larrère, d’une « structure aristotélicienne » du mercantilisme. Cette
structure aristotélicienne oppose la chrématistique vis-à-vis de l’extérieur – où
il s’agit d’acquérir pour acquérir aux dépens des autres, comme dans la guerre
ou le brigandage – et l’économie vis-à-vis de l’intérieur – régie par un principe
de justice dans l’échange
[51]. Tout le problème, bien sûr, vient dès lors de ce que
les conditions, depuis Aristote, ont changé, d’une économie domestique à une
économie politique, de la cité conçue comme naturelle à l’État-nation. C’est
pourquoi l’importation du schéma aristotélicien subit des modifications profondes : la recherche de l’autarcie, finalité naturelle de la cité, devient recherche
de l’indépendance nationale, finalité qui admet l’artifice (la monnaie, les manufactures) pour satisfaire des aspirations de puissance extérieure et d’aisance
intérieure
[52]. L’autarcie, dans ce contexte, n’est donc qu’un moyen – pour la
France, elle est d’ailleurs supposée atteinte – et en aucun cas un Souverain
Bien. La rupture moderne est ici décisive : alors que chez Aristote l’économie
est le lieu du domestique, l’éthique et la politique devant être pensées ensemble,
c’est désormais la morale qui, dans une large mesure, est cantonnée au privé,
et l’économie qui, associée à la politique, donne ses fins au public. C’est la
raison pour laquelle, entre Aristote et les mercantilistes, le sens de l’autarcie
visée a changé : elle n’est plus ce qui permet à la cité de réaliser l’excellence
propre de l’homme, mais le moyen, grâce à l’économie, de satisfaire conjointement les désirs intéressés de l’État et ceux des citoyens. Désormais, il n’est
plus de Souverain Bien dans le repos, et dans la vie contemplative
[53]; la félicité
doit au contraire être recherchée dans l’activité indéfinie, dans la pratique des
arts qui
transforment réellement la nature loin de simplement l’achever
[54] – ce
qui justifie le désir de profit et de domination stigmatisé dans les
Politiques
[55].
Corrélativement, chez Aristote, les fins qui imposaient certaines conditions
portant sur la population et l’étendue du territoire étaient d’ordre
politique. La
quantité adéquate de population faisait partie des conditions de la cité « selon
nos v
Å“ux », afin qu’elle puisse être harmonieusement régie par des lois ; la
juste mesure était subordonnée aux exigences de la justice distributive et correctrice
[56]. Bien sûr, la condition portant sur l’étendue du territoire était, pour
sa part, économique au sens moderne du terme. La cité, selon Aristote, devait
bénéficier d’un lieu où « tout pousse, car tout avoir et ne manquer de rien, c’est
cela l’autarcie
[57] ». Mais cette condition était là encore subordonnée à des fins
politiques : il s’agissait simplement de faire en sorte que les habitants du territoire puissent mener une vie de loisir comme des hommes libres (et non une
vie laborieuse comme le voudront les mercantilistes). C’est pourquoi Aristote
pouvait précisément critiquer les cités commerçantes qui utilisent la mer pour
véhiculer les marchandises en vue du gain : « Une cité au contraire ne doit pas
partager ce goût exagéré du profit
[58]. » La raison en a été donnée plus tôt, dès
le chapitre des
Politiques consacré à la chrématistique. L’erreur de cet art
d’acquérir non conforme à la nature est précisément de
confondre richesse et
monnaie, sans s’apercevoir que la monnaie, de pure convention, n’est pas une
richesse réelle comme celles qui satisfont à l’usage
[59]. Dans l’accumulation
indéfinie s’opère une inversion pernicieuse des moyens et des fins : le vivre
supplante le bien-vivre
[60]. Ainsi se trouve dénoncée, par extension, l’optique
hégémonique de ceux qui pensent que les biens extérieurs, et en particulier la
richesse, font le bonheur d’une cité. Le but du législateur doit être de rendre
les citoyens vertueux
[61].
Or c’est précisément cette référence structurante à la
vertu qui ne saurait plus
en aucun cas valoir dans le paradigme mercantiliste. On perçoit là l’étrange
effet de la transposition d’une référence aristotélicienne dans un champ de forces
machiavélien qui détruit toutes les conditions théoriques de l’aristotélisme (refus
des formes stables, refus de l’optique de justice qui était celle de la recherche
du meilleur régime) et corrélativement, l’étrange effet de la transposition de
l’aristotélisme dans le mercantilisme, en l’absence de morale régissant l’économie. Si ce n’est plus la vertu, mais l’intérêt qui gouverne le monde, la logique
des représailles doit forcément aboutir à l’échec du mercantilisme, comme
l’avait déjà souligné Heckscher : la contradiction est entière entre la volonté de
subordonner les privilèges aux intérêts de l’État et la phraséologie du commerce
fondement de l’amitié des peuples
[62], mais aussi entre la volonté de maximiser
le solde de la balance commerciale et les inévitables représailles qui doivent
suivre la diminution des importations. C’est ce qu’avaient d’ores et déjà vu les
critiques des politiques mercantilistes, comme Montesquieu et Hume : la
« jalousie commerciale » manifeste une logique à courte vue; la sortie de
la représentation agonistique des relations internationales exige d’abandonner
la conception statique de l’économie fondée sur l’idée d’un jeu à somme nulle
au profit d’une conception « libérale » de la croissance partagée susceptible de
bénéficier à tous les partenaires des échanges – c’est la théorie du « doux
commerce ».
Nombreuses sont donc les difficultés liées à l’usage du concept de mercantilisme. Du fait que les auteurs invoqués sous ce label n’ont jamais eu conscience
d’appartenir à une école, contrairement aux Physiocrates ou aux marxistes, nul
ne s’est jamais déclaré mercantiliste, et aucune profession de foi n’a jamais
permis de départager les mercantilistes des libéraux. Ainsi le mercantilisme,
dénomination rétrospective, peut-il donner lieu à des définitions variables, et
subsumer des auteurs dont les désaccords et les polémiques, parfois cruciaux,
sont sous-estimés. En estompant les disparités internes entre sources hétérogènes
et les divergences entre auteurs ou entre nations, l’approche systématique risque
bien de masquer le réel plutôt que d’en épouser les contours. La menace de
réification associée à l’usage du « isme » doit sans doute être prise au sérieux :
elle conduit à substantifier une idée pour en faire une véritable force à l’Å“uvre
dans l’histoire, dont les hommes d’État ne sont plus que les vecteurs consentants.
Mais quelles que soient les critiques adressées à l’élaboration du concept, la
plupart des historiens contemporains s’accordent finalement sur la difficulté à
faire l’économie de son usage. Avec toutes les précautions qui s’imposent, sa
commodité autorise en dernière instance son emploi. Aujourd’hui encore,
l’opposition entre mercantilisme et libéralisme demeure manifestement opératoire, au moment où la dérégulation des échanges s’accompagne de tentatives
protectionnistes et dirigistes récurrentes, et où l’économie, constitutive de la
puissance, alimente plus que jamais la rhétorique assimilant esprit de conquête
et esprit de commerce. Peut-être faut-il donc admirer la lucidité de ceux qui,
ayant perçu le machiavélisme des grands États modernes, voient dans l’économie une guerre plutôt qu’un vecteur de paix et de libération. En ce sens, le
doux commerce, comme l’avait bien vu Marx, est sans doute plus illusoire
encore...
[1]
QUESNAY, art. « Hommes », dans
François Quesnay et la physiocratie, Paris, INED, 1958,
p. 511-573.
[2]
MIRABEAU,
Philosophie rurale, Amsterdam, 1763, p. 329.
[3]
Adam SMITH,
Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. P. Taïeb,
Paris, PUF, 1995, IV, 1.
[4]
Comme l’a montré Lars Herlitz, Smith n’est cependant pas aussi critique du mercantilisme
qu’on le dit communément : contrairement aux Physiocrates, il perçoit une rationalité dans l’irrationalité de l’intérêt des marchands. Le schème des conséquences involontaires fait que le mercantilisme a finalement joué un rôle positif dans l’accumulation du capital marchand qui a permis de
rompre avec les structures féodales et de faire advenir la société bourgeoise (« The concept of
Mercantilism »,
The Scandinavian Economic History Review, vol. XII, n
o 2,1964, réédité dans
The
Early Mercantilists, Mark Blaug éd., Aldershot, Edward Elgar Publishing Ltd., 1991, p. 127-146).
[5]
G. SCHMOLLER,
Studien über die wirtschaftliche Politik Friedrich des Grossens, dont un
chapitre est traduit en anglais en 1895 sous le titre :
The Mercantile System and its Significance.
[6]
W. Cunningham est un historien anglais qui fit ses études universitaires en Allemagne, notamment à Tübingen où Schmoller avait enseigné. Il publia en 1888
The Growth of English Industry
and Commerce (plusieurs rééditions), dénonçant la faillite du
laisser-faire et faisant l’éloge de
l’intervention de l’État dans l’économie. Sur Schmoller et Cunningham, voir A. V. JUDGES, « The
Idea of a Mercantile State »,
Transactions of the Royal Historical Society, 4
th series, vol. XXI, 1939,
réédité dans
Revisions in Mercantilism, Londres, Methuen & Co Ltd., 1969, p. 35-60.
[7]
Selon Cunningham, la théorie smithienne est elle-même victime d’une illusion : comment
croire que des générations de parlementaires aient pu se faire manipuler par une poignée de
manufacturiers et de marchands ?
[8]
Eli F. HECKSCHER,
Mercantilism, 1931, trad. M. Shapiro, Londres, Allen & Unwin, rééd. 1955,
introduction, vol. 1, p. 19.
[9]
La France et l’Angleterre en fournissent les meilleurs exemples, mais les mêmes politiques
furent peu ou prou poursuivies en Scandinavie, dans les États germaniques, en Italie et en Espagne ;
la seule exception notable concerne les Pays-Bas, qui ne suivirent pas réellement de politique
mercantiliste (
ibid., p. 351-353).
[10]
Ibid., I, p. 19-25.
[11]
Ibid., I, p. 19.
[12]
COLBERT, A M. de Terron, intendant de Rochefort, le 11 janvier 1666,
Lettres, instructions
et mémoires de Colbert, P. Clément éd., Paris, Imprimerie nationale, vol. III, 1
re partie, 1864, p. 37.
[13]
Primo, il semble délicat d’unifier les théories et les pratiques des différents pays européens,
les théoriciens d’Angleterre, en particulier, ayant très tôt soutenu certaines formes de
laisser-faire.
Secundo, les thèses mercantilistes ont sans doute évolué, le dogme de la balance commerciale défini
par Thomas Mun, directeur de la Compagnie des Indes orientales anglaise, ayant en particulier été
réélaboré en l’absence d’une quantification crédible. La formulation de Mun précède 1664, date de
la publication posthume de
English Treasure by Forraign Trade; or dès 1668, Josiah Child, directeur
lui aussi de la Compagnie des Indes anglaise, écrivit son
New Discourse of Trade en proposant une
évaluation de la balance par le nombre de bras employés. Loin d’être anodin, ce changement
d’approche induit une modification décisive des priorités, de l’excédent monétaire vers l’emploi et
le niveau des salaires (voir Ch. WILSON, « The other face of Mercantilism », dans
Revisions in
Mercantilism,
op. cit., p. 121-124).
[14]
Ces objections sont reformulées dans D. C. COLEMAN, « Eli Heckscher and the idea of
Mercantilism »,
Scandinavian Economic History Review, vol. V, n
o 1,1957, p. 1-25, réédité dans
Revisions in Mercantilism, op. cit., p. 92-117.
[15]
J. VINER, «
Power versus
plenty as objectives of foreign policy in the seventeenth and
eighteenth century », dans
Revisions in Mercantilism,
op. cit., p. 61-91.
[16]
L’interprétation du livre V de la
Richesse des nations fait l’objet de controverses non encore
résolues (voir par exemple D. WINCH,
Adam Smith’s politics, Cambridge, Cambridge University
Press, 1978).
[17]
Heckscher avait par exemple dit lui-même qu’Adam Smith ne renie nullement l’idée d’une
intervention de l’État afin de garantir l’approvisionnement en matières premières ou afin de favoriser
une branche industrielle au détriment d’une autre au moyen de l’arme fiscale. Plus encore, il avait
souligné que Smith fait l’éloge appuyé des Actes de navigation anglais, actes de régulations sans
doute les plus sages à ses yeux de la politique commerciale anglaise, sachant que la défense importe
plus que l’opulence. La différence entre mercantilisme et libéralisme viendrait donc plutôt selon
lui de leur conception du pouvoir d’État : pour les uns, il serait envisagé comme une fin en soi ;
pour les autres, comme un moyen du bien-être collectif (
op. cit., vol. I, p. 16).
[18]
« Revisions in Economic History »,
Economic History Review, VII, nº 1, novembre 1936,
p. 44-54, republié dans
Revisions in Mercantilism, op. cit., p. 19-34.
[19]
Hormis en France, où le tarif colbertiste de 1664 consolida les droits d’entrée et de sortie,
abolit de nombreux péages et leur substitua des taux uniformes dans les cinq grandes fermes. Pour
autant, l’idée n’a pas disparu depuis, puisque le lien entre mercantilisme et émergence de l’idée
d’intérêt national, associé à la centralisation, est encore mis en exergue par Pierre DOCKÈS dans son
étude sur
L’Espace dans la pensée économique ( XVIe - XVIIIe siècle), Paris, Flammarion, 1969.
[20]
« Revisions in Economic History »,
art. cit., p. 46.
[21]
Comme le résume très justement C. Larrère, « La politique française se fait au centre, depuis
l’État, qui établit les équilibres, d’où partent et où reviennent les flux monétaires. L’Angleterre tend
à déployer ses activités commerciales sur le plus grand espace possible. Il y a d’abord à cela une
raison géographique. La France, pays continental, est circonscrite de frontières, ligne étroite où se
marque une coupure ; tout l’objectif est de bien délimiter l’intérieur de l’extérieur,
pré carré et
politique d’unification interne, pour que l’extérieur ne rentre pas à l’intérieur [...]. L’Angleterre est
une île : la mer est sa frontière, elle en fait l’espace de son libre déploiement, c’est son “boulevard”.
L’État, dans sa marine, s’avance sur la mer, où se réalise l’immédiate identité de la prospérité et
de la puissance, sans qu’il soit nécessaire d’en faire, au centre, la synthèse » (
L’Invention de
l’économie au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1992, p. 128). Si les objectifs sont les mêmes, les moyens
s’opposent donc. Le mercantilisme de la périphérie rejette tout ce qui fait obstacle à la plus grande
dispersion, tout ce qui resserre au lieu de dilater : les monopoles et autres privilèges exclusifs, les
corporations aux conditions d’accès restrictives, les grandes concentrations urbaines ou commerciales, ainsi que l’estimation au centre, dans la capitale, de la balance du commerce.
[22]
HECKSCHER,
art. cit., p. 48.
[23]
Voir H. HEATON, « Heckscher on mercantilism », dans
The Early Mercantilists,
op. cit., p. 25.
[25]
Voir le résumé de Ph. STEINER, « Marchands et princes : les auteurs dits “mercantilistes” »,
dans
Nouvelle histoire de la pensée économique, sous la direction de A. Béraud et de G. Faccarello,
Paris, La Découverte, 1992, t. I, en particulier p. 101.
[26]
A. W. COATS, « In defence of Heckscher and the idea of Mercantilism », réédité dans
The
Early Mercantilists,
op. cit., p. 112-126.
[27]
Voir également la position ambivalente de P. HARSIN,
Les Doctrines monétaires et financières
en France, Paris, Félix Alcan, 1928, p. 12 s.
[28]
Or cela n’implique pas, contrairement à ce que disait Coleman, que Heckscher ait donné un
poids égal aux principes ou aux phénomènes mis en évidence dans la pensée mercantiliste. Selon
Coats, bien que Heckscher ne distingue pas toujours les différentes sortes d’écrits mercantilistes,
il était attentif à distinguer entre les principes généraux et les applications particulières : il voulait
surtout dégager les traits durables, l’orthodoxie qui survécut par-delà les changements dans les
composantes de la doctrine, jusqu’à la critique de Smith. Heckscher s’intéressait donc surtout aux
aspects théoriques du mercantilisme. En raison du choix des moyens des dirigeants par lequel ils
se proposaient d’atteindre leurs objectifs, «
Through this, Mercantilism became not only a specific
type of economic policy, but, even more, a characteristic body of economic ideas ; for the views as
to what constituted the best means were rooted in conscious or unconscious interpretations of the
tendencies of economic life » (HECKSCHER,
Revisions in Economic History, p. 45). Ainsi Heckscher
était-il très conscient de la réalité (à long terme du moins), même s’il a incontestablement négligé
le contexte empirique, refusant de s’attarder sur les circonstances particulières.
[29]
L. ROTHKRUG,
Opposition to Louis XIV : the political and social origins of the French
Enlightenment, Princeton, Princeton University Press, 1965, p. 38 s.
[30]
L. Rothkrug ajoute que l’utilitarisme sortira également renforcé du renouveau de l’épicurisme
impulsé par Gassendi à partir des années 1640 (
ibid., p. 370-371).
[31]
A. DE MONTCHRÉTIEN,
Traicté de l’Å“conomie politique, Th. Funck-Brentano éd., Paris, Plon,
1889, p. 38-39. Sur le rôle de ce texte dans la fondation de l’économie politique comme science,
voir J.-C. PERROT,
Une histoire intellectuelle de l’économie politique, Paris, EHESS, 1992, p. 65-66.
[32]
« Nostre estre est simenté de qualitez maladives; l’ambition, la jalousie, l’envie, la vengeance, la superstition, le désespoir logent en nous d’une si naturelle possession que l’image s’en
reconnoist aussi aux bestes [...]. Desquelles qualitez qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme, en toute police, il y a des offices
nécessaires, non seulement abjects, mais encore vitieux : les vices y trouvent leur rang et
s’employent à la cousture de notre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé [...].
Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre... » (MONTAIGNE,
Essais,
III, 1, P. Villey éd., Paris, PUF, 1992, t. III, p. 790-791). Voir dans un contexte un peu différent,
II, 1 : « l’étrangeté de notre condition porte que nous soyons souvent par le vice même portés à
bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention » (p. 20). Charron mentionnera pour
sa part la « composition » et « compensation » de l’utile et de l’honnête (
De la sagesse [1601],
Paris, Fayard, 1986, p. 556). Il avait auparavant expliqué qu’en « police, justice, vérité, religion »,
il fallait, pour une bonne fin, recourir à de mauvais moyens, « comme si pour être bon il fallait
être un peu méchant » (p. 238-239).
[33]
« Ne craignions point [...] d’estimer [...] que l’intérêt commun ne doibt pas tout requerir de
tous contre l’intérêt privé [...] et que toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien pour
le service de son Roy ny de la cause generalle et des loix » (
ibid., p. 802).
[34]
Ibid., I, XXII, p. 107.
[35]
« Je ne veux pas ici nier que les esprits marchands ne soient ordinairement plus attachés de
leur propre convoitise que de l’affection du public; que l’éclat jaunissant de l’or ne les éblouisse
et fourvoie un peu de l’équité; mais, pour en parler politiquement, il ne les faut pas à cette occasion
rejeter de la République et du nombre des citoyens, comme une espèce d’ilotes. On tire et compose
un bon antidote de cette vipère » (MONTCHRÉTIEN,
op. cit., p. 140-141; voir p. 137-139).
[37]
M. SENELLART,
Machiavélisme et raison d’État, Paris, PUF, 1989, p. 91-92.
[38]
« La meilleure prise qu’on puisse avoir sur les hommes, c’est de connaître les inclinations,
les mouvements, les passions et les habitudes ; en les prenant par ces anses, on les peut porter où
l’on veut » (MONTCHRÉTIEN,
op. cit., p. 192, voir p. 31).
[39]
Voir C. LARRÈRE,
op. cit., p. 116.
[40]
Voir COLBERT, « Dissertation sur la question : quelle des deux alliances de France ou de
Hollande peut être plus avantageuse à l’Angleterre », dans
Lettres, instructions et mémoires de
Colbert,
op. cit., vol. VI, 1869, p. 266; Child affirmait également que tout commerce est une forme
de guerre (cité dans W. LETWIN,
The Origins of Scientific Economics, Londres, Methuen & Co,
1963, p. 44).
[41]
COLBERT,
Mémoire sur le commerce présenté au premier Conseil de commerce tenu par le
Roy, le 3 août 1664, dans
Lettres, instructions et mémoires de Colbert,
op. cit., vol. II, 1
re partie,
1863, p. CCLXIX-CCLXX.
[42]
Augmenter le commerce consiste à « augmenter l’argent dans le commerce public en l’attirant
des pays où il vient, en le conservant au-dedans du royaume et empêchant qu’il n’en sortît, et
donnant des moyens aux hommes d’en tirer profit » : l’augmentation de la puissance d’un État ne
peut venir que de la diminution de celle d’un État voisin « vu que n’y ayant qu’une même quantité
d’argent qui roule dans toute l’Europe » (COLBERT,
Mémoire au roi sur les finances (1670), dans
Lettres, instructions et mémoires de Colbert,
op. cit., vol. VII, 1873, p. 239).
[43]
COLBERT,
Mémoire sur le commerce,
op. cit., p. CCLXXI-CCLXXII.
[44]
M. SENELLART,
op. cit., chap. 3 et 4.
[45]
M. Senellart montre comment Botero tire des conséquences radicalement non machiavéliennes de sa théorie de l’universalité du mobile de l’intérêt : « Alors que l’intérêt, chez Machiavel,
fonctionne comme source de conflit, suscitant une lutte sans fin – intérêt de princes, déterminé par
l’appétit de puissance –, il apparaît chez Botero comme un facteur d’ordre et de cohésion sociale
– intérêt de sujets, déterminé par le désir de s’enrichir » (
ibid., p. 77). Cependant, s’il a frayé la
voie à une doctrine non machiavélienne du gouvernement, Botero ne pouvait pas, de l’intérieur du
mercantilisme, penser jusqu’au bout sa rupture avec Machiavel. « Le discours botérien, dès lors,
ne représente pas tant un machiavélisme honteux ou hypocrite – ce qu’il est aussi parfois – qu’un
antimachiavélisme conséquent qui, par peur d’une politique laissant le champ libre aux désirs de
domination, désigne l’espace de l’économie comme unique solution de rechange face à l’effondrement des valeurs médiévales » (p. 87).
[46]
« En d’autres termes, demande M. Senellart, suffit-il d’avoir dissocié l’art de gouverner du
métier de la guerre et d’avoir déplacé sur le terrain économique les moyens de la puissance pour
rompre avec la figure du machiavélisme ? » (
op. cit., p. 83).
[47]
Comme l’écrit Montchrétien, « Il est impossible de faire la guerre sans hommes, d’entretenir
des hommes sans solde, de fournir à leur solde sans tributs, de lever des tributs sans commerce »
(
op. cit., p. 142).
[48]
M. SENELLART,
op. cit., p. 91.
[49]
« Car la France seule se peut passer de tout ce qu’elle a de terres voisines, et toutes les terres
voisines nullement d’elle. Elle a des richesses infinies, connues et à connaître. » « Ce royaume est
si florissant, si abondant en tout ce que l’on peut désirer, qu’il n’a que faire d’emprunter rien de
ses voisins [...]. Tout ce qui est étranger nous corrompt... » (A. DE MONTCHRÉTIEN,
op. cit., p. 23-24;
240-241).
[50]
Ibid., p. 161-162.
[51]
C. LARRÈRE,
op. cit., p. 101-113 (voir ARISTOTE,
Les Politiques, trad. P. Pellegrin, Paris,
GF-Flammarion, 1993, I, 8-11).
[52]
Comme le rappelle C. Larrère, la monnaie est un moyen qui, parce qu’il est dans la sphère
de maîtrise du pouvoir, permet d’agir sur les différentes formes de richesse pour les développer :
« La politique mercantiliste peut être ainsi définie comme l’art, ou la technique, qui permet d’agir
sur le naturel en maîtrisant l’artificiel et le superflu » (
ibid., p. 121). On attend ainsi des manufactures, surtout si elles sont implantées à la campagne, qu’elles stimulent le développement rural en
augmentant la population, en accroissant et en diversifiant la consommation des produits agricoles,
et en multipliant les réseaux de circulation monétaire.
[53]
Les Politiques, VII, 3.
[54]
Cette mutation est bien décrite par M. Senellart à propos de la rupture induite par Bacon :
« L’éloge de l’industrie implique une redéfinition des rapports entre l’art, en tant que
technè, et la
nature [...]. Abolition de toute frontière entre nature et artifice : l’art n’achève pas la nature; bien
plutôt, il ouvre en elle le champ infini des possibles et, de cette façon, la transforme... » (
op. cit.,
p. 78).
[55]
Les Politiques, VII, 2,1324 b 32-37.
[57]
Ibid., VII, 5,1326 b 28-30.
[58]
Ibid., VII, 6,1327 a 30-32.
[59]
Le passage du troc à la monnaie joue à cet égard un rôle décisif : « Car quand on eut plus
recours à l’étranger pour importer ce dont on manquait et exporter ce qu’on avait en surplus,
nécessairement s’introduisit l’usage de la monnaie. » Or la monnaie fit naître une autre forme de
chrématistique, la forme commerciale, « qui se manifesta d’abord de manière simple, puis, l’expérience aidant, avec plus d’art en cherchant d’où et comment viendrait, par l’échange, le plus grand
profit possible [...]. Car on pense souvent que la richesse, c’est une masse de numéraire, parce que
c’est au numéraire qu’on rapporte la chrématistique sous sa forme commerciale... » (
ibid., I, 9).
[60]
« Ils s’acharnent à penser qu’il faut préserver ou augmenter sans limite son patrimoine en
numéraire. La raison de cette attitude, c’est qu’on fait effort pour vivre et non pour mener une vie
heureuse, et comme le désir de vivre n’a pas de limite, les moyens eux aussi on les désire sans
limite » (
ibid., 1257 b 39-44).
[62]
Voir l’introduction de Colbert au règlement de la Compagnie du Nord : « Le commerce est
le plus adéquat pour réconcilier les nations et maintenir une bonne compréhension mutuelle entre
des esprits opposés » (cité dans HECKSCHER,
op. cit., p. 279-280).