Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130539902
136 pages

p. 289 à 309
doi: en cours

Veille sur la revue
Veille sur l'auteur
Vous consultez

n° 39 2003/3

2003 Revue de Métaphysique et de Morale

Le concept de mercantilisme

Céline Spector Université de Bordeaux III
Parmi les nombreuses controverses qui affectent l’étude de la pensée économique naissante, la moindre n’est sans doute pas celle qui porte sur l’opportunité même du concept de « mercantilisme ». Les auteurs regroupés sous ce terme par les inventeurs de cette dénomination ne l’ont-ils pas été par leurs adversaires (Quesnay, Smith, E. F. Heckscher) ou par leurs défenseurs (G. Schmoller, W. Cunningham) qui, de surcroît, ne leur sont pas contemporains ? Cette contribution se propose par conséquent de restituer la genèse du concept polémique de « mercantilisme » et de présenter une synthèse des critiques qui lui ont été opposées (D. C. Coleman, J. Viner...). La question délicate de l’articulation entre théorie et pratique incitera à prendre la mesure des enjeux philosophiques soulevés par l’élaboration conceptuelle : ce sont alors les liens théoriques complexes entre machiavélisme et mercantilisme qui seront mis en lumière, afin de comprendre par quelles médiations la théorie politique de la raison d’État a pu trouver un champ d’application privilégié chez les auteurs et les acteurs dits mercantilistes. Among the many controversies surrounding the rise of economic thought, the least is not the debate over the very relevance of the concept of « mercantilism ». It is a well known fact that the authors generally associated with the term were labelled as such either by their opponents (Quesnay, Smith, E. F. Heckscher) or by partisans from further periods (G. Schmoller, W. Cunningham). The aim of this paper is to retrace the genesis of the polemical concept of « mercantilism » and to offer a synthetic presentation of the various criticisms which were directed against it (D. C. Coleman, J. Viner...). The intricate problem of how to think theory in relation to practice is instrumental in making us realize some critical philosophical issues involved by such a conceptual elaboration. Thus the complex theoretical connections between machiavelism and mercantilism must be investigated in order to capture the mediations through which the political theory of the « raison d’État » found particularly clear applications in those authors and actors described as mercantilists.
Cette contribution consacrée au mercantilisme n’a pas l’ambition de couvrir exhaustivement ses différents aspects (agricoles ou manufacturiers, monétaires, démographiques, fiscaux) ou ses différentes variantes (industrialisme à la française, commercialisme à l’anglaise, caméralisme à l’allemande...) mais seulement de s’interroger sur le concept de mercantilisme en restituant la genèse de cette notion polémique et en présentant une synthèse des critiques qui lui ont été opposées. Les difficultés rencontrées par l’élaboration conceptuelle inciteront à prendre la mesure de ses enjeux philosophiques : ce sont alors les rapports théoriques complexes entre machiavélisme et mercantilisme qui devront être mis en lumière, afin de rappeler par quelles médiations la théorie politique de la raison d’État a pu trouver un champ d’application privilégié chez les auteurs dits mercantilistes.
 
GÉNÉALOGIE DU CONCEPT
 
 
Parmi les nombreuses controverses qui affectent l’étude de la pensée économique naissante, la moindre n’est sans doute pas celle qui porte sur l’opportunité même du concept de « mercantilisme ». Les auteurs regroupés sous ce terme par les inventeurs de cette dénomination ne l’ont-ils pas été par leurs adversaires qui, de surcroît, ne leur sont pas contemporains ? Dans l’article « Hommes » (1757), non publié à l’époque, Quesnay évoque en premier lieu le « système des commerçants », construit comme l’antithèse de ses propositions en matière d’organisation économique – symbole des errances passées dues à la diffusion de la représentation captieuse de l’intérêt particulier des négociants [1]. Le terme revient peu de temps plus tard sous la plume de Mirabeau dans une note marginale de la Philosophie rurale (1763) où l’absurdité du « système mercantile » se trouve stigmatisée [2], avant que Turgot ne développe, en 1776, une critique du « système de monopole » dans un mémoire sur les conséquences de la guerre d’Indépendance. Aux yeux des Physiocrates, l’ensemble des expédients et des régulations attestant de l’interférence abusive de l’État dans l’économie doit être systématisé pour mieux être dénoncé au nom de l’observation stricte de l’ordre naturel. Mais l’acte de naissance du « système mercantile » remonte véritablement au livre IV de la Richesse des nations, où Adam Smith dénonce le principe sur lequel celui-ci se fonde – l’idée « populaire » selon laquelle l’argent fait la richesse, et la richesse consiste dans l’abondance d’or et d’argent [3]. De cette confusion entre deux fonctions de la monnaie (instrument de commerce et mesure des valeurs) ainsi que de la nécessité de soutenir des guerres et d’entretenir des armées dans des contrées éloignées, les hommes ont conclu selon Smith à la nécessité d’accumuler, autant que faire se peut, un stock monétaire. De là le bullionisme (l’interdiction d’exporter les métaux précieux sous les peines les plus graves), puis, une fois reconnues l’incommodité et l’inutilité d’une telle prohibition, l’obsession de la « balance du commerce » (la volonté de drainer le numéraire grâce à un solde positif des exportations par rapport aux importations). C’est alors l’idée même de « monopole » qui semble constituer la clé de voûte du système mercantile – tarifs douaniers, prohibitions, limitations de l’importation des biens destinés à la consommation nationale, primes à l’exportation des biens manufacturés, compagnies exclusives de commerce. A contrario, la défense de la liberté du commerce se conçoit dans la Richesse des nations par opposition aux entraves administratives qui portent préjudice au développement des échanges et perturbent l’allocation du capital productif. Dans la version qu’en donne Smith, le système mercantile est ainsi renvoyé à l’égoïsme des marchands ou des manufacturiers qui ont réussi à faire croire aux hommes politiques que leur intérêt s’identifiait à celui de la nation; il se contredirait donc lui-même en préconisant des mesures qui vont à l’encontre de la fin visée – l’enrichissement de la nation [4].
Telle est par conséquent la particularité du concept de système mercantile : il est défini par ses adversaires ultérieurs, qui sont ceux-là mêmes que l’on créditera généralement de fondateurs de l’économie politique – les Physiocrates et Smith. Par-delà les divergences de taille exposées par Smith dans la Richesse des nations, leur point commun évident est leur défense de la liberté du commerce contre les entraves de toutes sortes. On comprend mieux dès lors comment, à sa naissance, la caractérisation du mercantilisme est essentiellement négative. C’est celle d’un dirigisme et d’un protectionnisme outranciers, associés à une vision particulariste des rapports entre intérêts particuliers et intérêt général : le système mercantile fait passer les intérêts de certains – les marchands – pour ceux de tous. Or, c’est à cette condamnation économique, ménageant le lieu de l’« ordre naturel » ou de la « main invisible », que s’opposeront rigoureusement les successeurs de Smith : ainsi l’historien prussien G. Schmoller, véritable inventeur du terme de « mercantilisme » au siècle suivant (1884) [5], réagit-il à la critique en insistant sur le rôle politique du système comme facteur d’unification rationnel dans le cadre de la lutte des États nationaux émergents contre les provinces et les villes. Cette interprétation, étayée par les écrits de plusieurs érudits allemands, est cette fois favorable : elle inféode les objectifs commerciaux du mercantilisme à une politique de puissance, et la balance du commerce à la balance des forces. La définition d’un « mercantilisme d’État » qui subordonne les préoccupations économiques aux préoccupations politiques sera également reprise par l’historien William Cunningham à propos du mercantilisme anglais. Là comme ailleurs, l’abondance (plenty) aurait été désirée comme le simple instrument ou le simple fondement de la puissance (power), sans être recherchée comme fin en soi [6]. Cunningham et Schmoller révèlent ainsi l’influence qu’a exercée sur eux la théorie hégélienne de l’histoire. L’histoire européenne depuis le Moyen Âge est d’abord un processus par lequel les États-nations évoluent et développent leurs identités individuelles, en opposition les uns avec les autres ; le mercantilisme est lié à la prise de conscience de soi des États, que ce soit à l’intérieur, contre les institutions économiques locales et provinciales ou, à l’extérieur, grâce à une politique agressive de conquête des mers. Un trait essentiel au moins de l’interprétation smithienne a disparu ici : le mercantilisme ne représente plus les intérêts d’une partie seulement de la nation, il s’identifie désormais aux intérêts de la nation tout entière; les classes dirigeantes ne sont plus des fous qui s’illusionnent mais des porteurs rationnels de l’idée d’État, d’unité politique et d’économie nationale. Comme le rappelle Schmoller, le drive for power and unity, la recherche de la richesse comme instrument de la puissance, a dû bénéficier d’un soutien général [7]. À l’évidence, toutes ces analyses sont sous-tendues par des prises de positions idéologiques. De même que les premiers critiques du système mercantile étaient opposés aux prohibitions et aux interventions de l’État dans l’économie, les premiers historiens du mercantilisme, souvent hostiles aux idées libérales du XIXe siècle et partisans d’un État fort, sont acquis à la cause nationaliste.
Vilipendé par les libéraux, encensé par leurs adversaires : doit-on en conclure que le « concept » de mercantilisme ne comprend rien d’autre que ce que ses critiques ou ses apologues successifs y ont mis, qu’il s’agit, en d’autres termes, d’une pure construction idéologique ? Qualifier le concept de mercantilisme d’idéologique reviendrait à soutenir que la base factuelle qui est à l’origine de l’élaboration doctrinale ultérieure ne comporte aucune réalité dans la pratique. Or la première synthèse de la politique économique mercantiliste, parue en suédois en 1931 et due à E. F. Heckscher, permet précisément d’infléchir ce propos. Heckscher est un libéral certes, qui cherche à tout prix à rendre manifestes les contradictions internes du mercantilisme ; mais un libéral intelligent, qui se donne la peine de reconstituer de la façon la plus précise possible la cohérence du système adverse, en tentant d’identifier le clivage véritable entre mercantilisme et libéralisme. Tout en reconnaissant que le mercantilisme comme tel n’a jamais « existé » sur le même mode que Colbert ou Cromwell, Heckscher vise avant tout à restituer la cohérence de cet « instrument conceptuel » désignant une phase de l’histoire des politiques économiques. Selon lui, comme tous les « isme », le mercantilisme n’est qu’un concept opératoire qui doit nous aider à comprendre une période historique particulière mieux que s’il n’existait pas [8]. Il permet de ressaisir une phase de la politique économique entre la fin du Moyen Âge et les débuts du laisser-faire – les frontières chronologiques variant selon les nations [9].
Quelle est dès lors l’originalité de cette première synthèse ? Le mercantilisme y apparaît comme un « système de puissance » caractérisé par deux objectifs fondamentaux : celui d’une unification interne qui subordonne la prospérité économique à la puissance de l’État; celui d’une puissance externe, à la recherche d’une hégémonie sur les autres nations. Or selon Heckscher, l’opposition entre mercantilisme et libéralisme se situe non au niveau du premier principe, mais au niveau du second, le but avéré de la puissance selon les « libéraux » n’étant plus la grandeur de l’État mais l’intérêt des sujets [10]. L’étude du mercantilisme est alors cristallisée autour de trois principes directeurs : le « nationalisme », terme choisi par défaut où l’on doit strictement lire la recherche de l’intérêt et de la grandeur de l’État, la conception statique de l’économie, enfin l’éclectisme théorique. À cette nature du système correspond, selon Heckscher, une dualité de méthodes : la première revient à subordonner absolument les intérêts du commerce aux intérêts militaires ; la seconde consiste en revanche à développer l’économie afin de constituer un réservoir de ressources pour la politique de puissance. Dans les deux cas, le commerce est subordonné à la politique; mais dans le second, l’insistance sur la prospérité nationale, source du pouvoir, engendre une forme de valorisation du développement manufacturier et commercial. Grâce à la taxation, aux prohibitions, aux incitations en vue du développement des manufactures, l’autarcie est promue comme objectif, soutenue, afin d’assurer l’approvisionnement en matières premières, par la pratique de l’Exclusif colonial. Les activités économiques sont orientées par la politique de prestige; la guerre commerciale ouvre la voie à la monarchie universelle [11]. De ce point de vue, c’est bien Colbert qui exprimerait au mieux la substance de l’idée mercantiliste en France, affirmant dans une lettre à son cousin, intendant de Rochefort (1666) : « Le commerce est la source de la finance, et la finance est le nerf de la guerre [12]. » La vision statique des ressources commerciales et monétaires mène inéluctablement à l’affrontement : les pertes des uns étant les gains des autres, toute victoire économique est interprétée comme la défaite d’un pays ennemi. Alors que le libéralisme insistera davantage sur le processus de formation des richesses, fondant ainsi son analyse sur une vision dynamique de l’économie, le mercantilisme semble, par sa logique même, condamné à la guerre perpétuelle.
 
LES CRITIQUES
 
 
Une telle vision unifiée du mercantilisme, aussi érudite soit-elle, est cependant loin de faire l’unanimité. Du florilège des critiques instruites contre l’ouvrage de Heckscher, quelques idées majeures se dégagent. D’un point de vue méthodologique, d’abord : peut-on vraiment mettre sur le même plan des sources hétérogènes (statuts, édits, mémoires, traités, pamphlets...) procédant d’acteurs disparates (pamphlétaires, marchands, hommes d’État) afin de construire un système idéologique cohérent ? Est-il légitime de faire l’impasse sur les fluctuations des conditions économiques comme sur la diversité des politiques nationales afin de restituer une orientation générale valable pour l’ensemble de l’Europe durant plusieurs siècles ? Entre le XVe et le XVIIIe siècle, les thèses dites mercantilistes ont sans doute varié selon les conjonctures, et les problèmes fondamentaux été déplacés – en particulier, d’une approche strictement monétariste à une approche en termes d’emploi [13]. Le soupçon, par conséquent, s’impose : si Heckscher prétend restituer la théorie sous-jacente à la politique économique mercantiliste, ne fait-il pas l’impasse sur les circonstances particulières qui donnèrent naissance aux pratiques ? Ou plutôt : comment articuler, sur le fond, théorie et pratique ? Pour de nombreux critiques d’Heckscher, dont l’un des plus célèbres est D. C. Coleman [14], les problèmes méthodologiques soulevés par l’ouvrage tiennent pour l’essentiel à la nature du lien entre doctrines économiques et politiques économiques effectivement mises en Å“uvre. N’est-il pas périlleux d’identifier des liens de causalité entre les mesures conseillées par les théoriciens et celles qui seront appliquées par les politiques ? Les idées, selon Coleman, subissent souvent d’importantes transformations dans le processus législatif et administratif qui précède leur application ou lorsqu’elles sont prises dans des conflits d’intérêts. C’est ce qui expliquerait les généralisations excessives de Heckscher sur la politique des mercantilistes, son incapacité voire son refus à prendre en considération les contextes empiriques de chaque mesure. L’échec de la synthèse serait dû en ce sens au projet même de forcer une masse de matériaux factuels disparates dans un seul moule théorique – échec inhérent à la tâche qu’il s’était proposé. Le « mercantilisme » serait dès lors simplement un chapitre de l’histoire des idées économiques, et non le reflet de l’histoire des politiques économiques réelles – le concept pouvant être conservé à ce titre.
Cette dénonciation relative au divorce entre le concept et la réalité historique n’est cependant pas seule en cause. À la critique méthodologique se conjugue en second lieu une critique plus substantielle : la subordination de l’économie comme recherche de la prospérité (plenty) à la politique comme quête exclusive de puissance ne doit-elle pas sur le fond être sérieusement nuancée ? Certes, durant la période étudiée, les richesses sont un moyen essentiel pour assurer la défense ou promouvoir la conquête ; mais la puissance militaire est également au service du commerce. Selon Jacob Viner [15], les deux fins (richesse et puissance) sont ainsi constitutives ensemble de l’idée mercantiliste de l’État, même s’il peut être nécessaire de sacrifier momentanément les considérations économiques au profit de la défense nationale et, corrélativement, de la prospérité à long terme. Cette remise en cause aboutit naturellement à une question plus large : les antithèses proposées par Heckscher afin de décrire le contraste entre mercantilisme et libéralisme ne sont-elles pas trop tranchées ? L’argument le plus souvent invoqué est que l’opposition entre dirigisme et laisser-faire ou entre protectionnisme et laisser-passer est largement surfaite, soit que des auteurs classiquement labellisés « mercantilistes » prônent dès le XVIIe siècle la libéralisation des échanges (Child, Dudley North, Davenant ou Barbon), soit que les libéraux postérieurs (dont Smith lui-même) accordent parfois un rôle aux mesures et aux législations restrictives comme à une certaine intervention de l’État, dont l’étendue est discutée [16].
Il est impossible de s’attarder trop longtemps sur la pertinence de ces critiques, dont certaines donnèrent lieu à une mise au point par Heckscher lui-même, et dont d’autres sont sans doute injustifiées [17]. On retiendra simplement que le théoricien suédois a accepté d’écrire une « révision dans l’histoire économique » en prenant en considération les principales critiques qui lui avaient été adressées [18]. Deux révisions importantes sont à souligner ici.
  1. Concernant le lien entre mercantilisme et genèse de l’État comme souveraineté nationale, contrôlant un territoire, en opposition à la fois aux particularismes internes (forces féodales) et aux particularismes externes (les autres États). À considérer la réalité historique, ne peut-on pas critiquer le bien-fondé de ce lien [19] ? Dans sa révision, Heckscher admettra que l’unification économique n’est pas une réalisation du mercantilisme, et que la plupart des mesures d’unification furent d’ailleurs « half-hearted » [20], du moins dans leur application : les relais locaux ne purent être suffisamment efficaces pour appliquer les mesures prises au centre. Cette réponse, cependant, laisse le lecteur sur sa faim. Ne doit-on pas opposer à cet égard le mercantilisme à l’anglaise (commercialiste, périphérique, ouvert sur les mers et à la concurrence contre les monopoles) au mercantilisme centralisateur à la française [21] ?
  2. La seconde question concerne les rapports entre pouvoir et prospérité, puissance et abondance (power / plenty). Selon l’ouvrage fondateur d’Heckscher, la puissance constitue pour les mercantilistes une fin en soi, à laquelle toutes les autres considérations doivent être soumises : « the quest for plenty must be subordinate to the quest for power », la vie économique subordonnée aux fins politiques. Or, attaqué sur ce point par ses critiques, le théoricien a été obligé de battre en retraite jusqu’à admettre que « both “power” and “opulence” – to make use of the terms employed by Adam Smith – have been, and must be, of importance to economic policy of every description [22] ». Mais la nouvelle variante ne remet pas en cause le contraste établi entre mercantilisme et libéralisme : le premier met le pouvoir au-dessus de l’opulence tandis que le second se fonde sur le processus de création des richesses, sans souci réel de ses effets sur le prestige ou la grandeur de l’État. Or le problème, ici, est sans doute celui de la réversibilité des moyens et des fins : la fin ne peut-elle constituer à son tour un moyen ? Autrement dit, que voulait faire l’État mercantiliste de sa puissance : n’entendait-il pas l’utiliser à des fins dynastiques, religieuses ou diplomatiques, mais aussi à des fins économiques [23] (l’aisance des sujets, la prospérité rurale) ? L’usage anglais de l’empire pour ses matières premières et ses débouchés est significatif sur ce point. Le mercantilisme, en ce sens, était une véritable arme de conquête destinée à assurer à la fois plus de pouvoir politique et plus de bénéfices économiques [24].
Par-delà ces objections et ces réponses [25], il importe surtout de retenir l’esprit de la critique. À l’évidence, si les concepts de mercantilisme et de libéralisme peuvent conserver une utilité réelle dans l’étude des théories économiques, c’est à condition d’éviter tout péché substantialiste. Il faut faire justice au concept de mercantilisme : les attaques menées au nom de la diversité et de la complexité de l’histoire ne doivent pas interdire son usage. C’est ce qu’ont bien vu les défenseurs d’Heckscher, comme A. W. Coats [26] contre Coleman : quelles que soient les critiques – un peu faciles – adressées à la systématisation du mercantilisme, l’utilité du concept opératoire qui unifie des éléments d’un matériau disparate et s’en sert comme outil d’interprétation de l’histoire est réelle [27]. Sans lui, il ne subsiste plus qu’une rhapsodie d’écrits sans lien établi entre conditions économiques et politique économique, alors qu’en réalité la plupart des auteurs mercantilistes étaient en même temps acteurs réels de l’économie. Au regard des vertus heuristiques du concept, le projet d’Heckscher peut être réhabilité : son objet était avant tout de critiquer l’idée reçue selon laquelle les propositions des auteurs de l’époque n’étaient qu’un patchwork d’expédients [28]. Les difficultés évidentes liées à la définition d’une orthodoxie valable dans plusieurs nations et pendant plusieurs siècles ne doivent pas inciter à abandonner la théorie, mais plutôt à soupçonner que l’on n’a pas assez de théorie. C’est donc le problème des rapports entre théorie et pratique qui justifie l’utilité d’une approche philosophique, afin de comprendre par quelles médiations les théories politiques ont pu se convertir en maximes de gouvernement.
 
LE MERCANTILISME COMME CONCEPT POLITIQUE : MERCANTILISME ET MACHIAVÉLISME
 
 
Les difficultés rencontrées invitent en effet à proposer une nouvelle approche du mercantilisme, où il s’agit désormais de cerner les enjeux philosophiques des débats en cours. Une telle méthode est notamment à l’Å“uvre dans l’ouvrage que Lionel Rothkrug consacre à la France et à l’Opposition à Louis XIV. Son interprétation fait du mercantilisme une « théorie », dont la cohérence rationnelle n’est pas tant celle d’une doctrine économique que celle d’un système politique qu’il étudie, en France, comme partie constitutive du discours de la monarchie française après Colbert et Richelieu. Dans cette optique, le mercantilisme est bien davantage qu’un ensemble de pratiques financières, commerciales et fiscales : les textes sont lus à la lumière d’une théorie de la raison d’État, théorie machiavélienne qui serait celle des grands États modernes et d’une « conjoncture baroque » de la politique. Sur la base d’une nouvelle conception de l’univers, celle du mécanisme physique, en rupture radicale avec la cosmologie antique et médiévale, s’érige selon lui une vision du monde agonistique, où la morale s’efface devant la politique de puissance d’États indépendants et rivaux.
Deux moments permettent de caractériser ce passage du machiavélisme au mercantilisme.
Vices privés, vertus publiques.
La théorie de la raison d’État justifie en premier lieu, à l’intérieur, que le Souverain use des ressorts passionnels des hommes afin de les mettre au travail. À l’origine, dans l’atmosphère d’effusion spirituelle et de renouveau monastique de la Contre-Réforme, c’est le débat sur la retraite, opposant schématiquement clergé régulier et clergé séculier, qui fait appel à l’utile : des revendications naissent en ce sens, parfois au sein des ordres religieux eux-mêmes, contre l’idéal contemplatif. Souligner l’utilité sociale de l’activité et de la fécondité vise alors à contrer l’apologie de la continence et le refus du travail manuel. Dans le contexte de l’apologétique du Grand Siècle, la genèse d’une certaine forme d’« utilitarisme » s’opère à la fois, selon Lionel Rothkrug, dans les courants cartésiens, qui intègrent la théorie politique à la représentation d’un univers régi par les lois du choc et donnent naissance à une physique sociale, et chez les pyrrhoniens, qui, en l’absence de tout droit naturel, optent pour l’efficacité de la raison d’État (Charron et la Mothe le Vayer, disciples de Montaigne). Dans les deux cas, l’application des principes éthiques est subordonnée à la conservation du tout social. Lionel Rothkrug tente précisément d’expliquer par quelles voies le mercantilisme en vint à être assimilé politiquement au machiavélisme, et, philosophiquement, au scepticisme ou au cartésianisme [29]. Cartésianisme de Nicole ou Silhon (ce dernier attaquant le scepticisme de Montaigne dans De la certitude des connaissances humaines) et pyrrhonisme de Naudé convergent en effet dans l’absolutisme, dès lors que les relations entre les hommes sont pensées sur le mode du commerce, comme un système mécanique vidé de tout contenu éthique. Dans cette optique, le souverain doit être le coordinateur des intérêts privés qui gouvernent les hommes. La tâche nouvelle assignée à la science politique consiste à rechercher les effets sociaux des conduites amorales ou immorales, et le postulat initial de l’universalité de l’intérêt mène à une théorie de leur composition. Dans les deux cas, en l’absence de tout finalisme, c’est à une mécanique sociale qu’est impartie l’utilisation des passions en vue du bien public, et la justification des vices et autres moyens impurs qui servent à l’utilité commune. Richelieu et son conseiller Silhon sont les symboles de cette convergence du machiavélisme et du mercantilisme, qui passe d’un enracinement cosmologique aristotélicien à un socle cartésien. Mais les théories sceptiques aboutissent au même résultat. Au regard de l’impuissance de la raison, Naudé conclut tout comme Machon que la méchanceté et la corruption humaine sont telles que seuls les châtiments peuvent maintenir le peuple sur la voie du devoir : la force coercitive de l’État est l’unique remède à l’anarchie. Ainsi faut-il, pour vaincre les forces centrifuges, subordonner la religion et la morale à l’exercice de l’art de gouverner. Avant même l’apparition de la querelle autour du luxe et la défense mercantiliste proposée par Laffemas ou Montchrétien, cartésiens et pyrrhoniens en viennent par conséquent à raisonner en termes d’utilité sociale, et aboutissent à l’idée d’une conversion des vices privés en vertus publiques par le biais de l’action autoritaire de l’État [30].
L’exemple de Montchrétien – auteur du premier traité français d’économie politique – permet peut-être, mieux que tout autre, de mettre en lumière le passage qui s’opère ainsi des théories politiques de la raison d’État aux élaborations de l’économie politique naissante. Deux axiomes, dont J.-C. Perrot a montré qu’ils permettaient de fonder l’économie politique, sont ici en jeu : le postulat de l’universalité de l’intérêt; celui de l’harmonie de ces intérêts particuliers, de leur convergence possible dans l’intérêt public.
a. Le constat-postulat de l’universalité de l’intérêt permet en premier lieu de passer du descriptif au normatif, de la pratique à la théorie et réciproquement. Le précepte machiavélien suivant lequel il convient de prendre les hommes tels qu’ils sont, selon la vérité effective de la chose et non selon son imagination, se retrouve rigoureusement chez Montchrétien :
Mais, d’autant que nous ne sommes pas parfaits et ne vivons avec des personnes parfaites, parlons de ce point selon le cours du monde, où chacun prend sa mire au profit, et tourne l’Å“il partout où il aperçoit reluire quelques étincelles d’utilité, à laquelle l’homme se porte, soit par nature, soit par nourriture et coutume que l’on dit être une seconde nature. Aussi les plus habiles, et qui ont mieux étudié le livre des affaires en se déterminant par l’expérience commune, ont tenu que les nécessités diverses que chacun sentait en son particulier ont été la première cause des communautés générales. Car la plus ordinaire liaison des hommes et leur plus fréquent assemblage dépend du secours qu’ils s’entreprêtent et des offices mutuels qu’ils se rendent de main en main [...] mais en telle sorte que chacun est plus porté de son profit particulier comme d’un mouvement propre et à part de cet autre mouvement général que lui donne, sans qu’il s’en aperçoive quasi, la nature de son premier mobile
[...]. Tant de tracas, tant de labeurs de tant d’hommes n’ont point d’autre but que le gain [31].
C’est ce constat anthropologique qui justifie l’usage des moyens immoraux – les ressorts passionnels de la cupidité et de la vanité – pour parvenir à la fin désirée. Certes, ce paradigme de conversion des vices privés en vertus publiques apparaissait déjà chez Montaigne [32] (quoique sa conclusion se présente comme un plaidoyer contre les outrances de la raison d’État [33] ); mais ce sont Bodin et Montchrétien qui font passer cette thématique du rapport de l’honnête et de l’utile dans la pensée politique de la raison d’État à une problématique économique; ce sont eux qui transfèrent à l’économie l’axiome selon lequel, comme le soulignait déjà Montaigne dans un autre contexte, « le profit de l’un est le dommage de l’autre [34] ». Il s’agit pour Montchrétien de montrer l’utilité du commerce honnête en justifiant la rationalité intéressée [35], et de réinvestir le concept de « nécessité » afin de montrer que le salut du peuple exige désormais l’essor du commerce extérieur :
La raison de l’État n’est pas toujours une, non plus que celle de la médecine. À nouveaux maux, nouveaux remèdes. Le pilote ne gouverne pas toujours la voile d’une même façon pour gagner un port. Les considérations du gouvernement changent et les conseils de même [...] selon que la nécessité le requiert. Autrefois, notre France, sans se travailler tant après l’amas de richesses étrangères, vivait heureuse et contente, mais autrefois. Maintenant, puisque les mÅ“urs ont changé, il faut déployer tous les artifices pour y faire venir l’argent. La règle de tout cela, c’est la conservation de l’État et des citoyens : le salut du peuple est la suprême loi [36].
Comme l’a noté M. Senellart dans son étude des rapports entre machiavélisme et mercantilisme [37], on reconnaît là tous les poncifs – métaphores, concepts et maximes – de la littérature de la raison d’État, mais ce qui importe est qu’ils fonctionnent ici au service d’une conversion à l’économie, fondée sur une prise de conscience des mutations de l’histoire. L’économie est désormais le moyen de la puissance, son véritable fondement.
b. Cependant, la convergence de l’honnête et de l’utile, des vices privés en vertus publiques, ne s’effectue pas spontanément ; elle exige, selon Montchrétien, la médiation du souverain. Puisqu’un bon commerçant doit maximiser son gain, il est nécessaire que la « police » garantisse l’ordre en veillant sur le juste prix, les monopoles, les fraudes, la qualité des marchandises ou le paiement des droits. L’État se voit investi d’une fonction mécanicienne de régulation sociale : grâce à la police, les intérêts du prince et des sujets deviennent solidaires et peuvent se composer afin de produire un enrichissement réciproque. Utilisant les passions des hommes au lieu de les réprimer [38], jouant sur les deux mobiles de l’honneur et de l’intérêt, le souverain doit pouvoir réaliser la prospérité de l’État. La doctrine de Montchrétien incarne sur ce point l’aspiration dirigiste du mercantilisme, qui permet de réaliser l’harmonie artificielle des intérêts particuliers. Les dictionnaires de l’époque trouvent l’origine de la « police » dans la polis grecque, marquant ainsi son ambition politique [39].
L’art du commerce comme art de la guerre.
Le second point de passage entre machiavélisme et mercantilisme a trait à la conception des rapports agonistiques entre États indépendants. Au modèle de l’harmonie se substitue alors celui du conflit des intérêts : le mercantilisme s’inscrit en rupture avec l’idéal universaliste du Moyen Âge, il propose une représentation belliqueuse des relations internationales où, l’esprit de commerce étant assimilé à l’esprit de conquête, l’étranger est traité en « ennemi ». Colbert n’avait-il pas affirmé que « le commerce cause un combat perpétuel en paix et en guerre entre les nations de l’Europe, à qui en emportera la meilleure partie » – désignant les Hollandais, les Anglais et les Français comme les « acteurs de ce combat » [40] ? La prise de position chrysohédoniste (la richesse se réduit à l’or et l’argent) entraîne dans ses écrits une représentation guerrière du commerce extérieur où les pertes des uns sont les gains des autres, puisque le volume monétaire est jugé constant :
Je crois que l’on demeurera facilement d’accord de ce principe, qu’il n’y a que l’abondance d’argent dans un État qui fasse la différence de sa grandeur et de sa puissance [...]. Il est facile de conclure qu’autant que nous pourrons retrancher les gains que les Hollandais font sur les sujets du Roy et la consommation des marchandises qu’ils nous apportent, autant augmenterons-nous l’argent comptant qui doit entrer dans le royaume par le moyen de nos denrées nécessaires, et autant augmen-terons-nous la puissance, la grandeur et l’abondance de l’État [41].
La rationalité sous-jacente au système tient dès lors à l’objectif d’accumulation des métaux précieux. Comment se procurer or et argent lorsqu’on ne les extrait pas des mines, si ce n’est par l’industrie et le commerce ? De ce postulat découlent non seulement le bullionisme et la recherche d’un excédent à la balance commerciale par une hausse des tarifs douaniers, qui permettent d’attirer et de conserver l’argent dans le royaume [42], mais également le primat accordé au développement des manufactures (exportatrices à forte valeur ajoutée) et la réglementation de l’industrie et du commerce (protectionnisme et contrôle qualité). Élément majeur du dispositif, les Compagnies privilégiées sont investies de la mission de conquérir des débouchés et des parts de marché prélevés à l’Angleterre ou à la Hollande; appuyées par la marine, elles constituent le support essentiel de la colonisation [43].
La réflexion sur les deux composantes du passage du machiavélisme au mercantilisme met ainsi en relief toute la distance qui sépare l’intérieur de l’extérieur. Le discours mercantiliste, partie prenante du discours de la raison d’État, apparaît dans toute son ambivalence. Comme l’a montré M. Senellart, il est à la fois dans le prolongement de la théorie machiavélienne et en rupture avec elle [44]. Prolongement, car dans les deux cas, l’intérêt gouverne le monde; mais rupture aussi, due au passage à une vision économique de l’intérêt, qui permet de dissocier précisément l’intérieur et l’extérieur. À l’intérieur, l’intérêt devient principe d’ordre et non de désordre, comme c’était le cas chez Machiavel [45] : le principe d’universalité de l’intérêt trouve son application dans l’incitation au développement de l’industrie humaine et dans un programme rigoureux de répression de l’oisiveté. Mais que le mercantilisme ne fasse plus de la guerre, ou de la crainte qu’elle suscite, le véritable ciment de la paix civile ne suffit pas, pour autant, à opposer raison d’État mercantiliste et raison d’État machiavélienne [46]. À l’extérieur, l’intérêt demeure pour les mercantilistes principe de conflit; où l’on retrouve le problème crucial du rapport entre les moyens et les fins, entre pouvoir et richesses, power et plenty. Telle est la limite du passage à l’économique qu’ébauche le mercantilisme : la richesse n’est qu’un moyen pour l’État d’augmenter sa puissance, qui repose notamment sur la capacité d’entretenir une armée permanente et d’acheter des alliances [47]. Selon le vieil adage, pourtant critiqué par Machiavel (Discours, II, 10), l’argent demeure le nerf de la guerre : le développement des manufactures et du commerce, loin de mettre un terme à la logique de guerre, l’entretient constamment. Comme le note M. Senellart, « force est de constater que le mercantilisme, en dépit des déplacements qu’il opère, ne parvient pas à sortir de l’espace du machiavélisme [48] » – ce que fera en revanche, en rupture avec la référence machiavélienne, la théorie ultérieure du « doux commerce ».
Il reste à justifier cette différence de régime entre l’intérieur et l’extérieur. En France (à la différence de l’Angleterre), c’est la notion d’autarcie, constamment invoquée par Montchrétien à la suite de Bodin, qui permet de justifier la dissociation. La France, étant de fait autosuffisante pour le nécessaire et ayant de surcroît la capacité d’exporter du superflu, est particulièrement bien placée dans la lutte pour l’hégémonie commerciale [49]. Or c’est cette croyance qui est à l’origine de l’opposition entre un commerce intérieur régi par le principe de l’équivalence dans les échanges, et un commerce extérieur visant à maximiser les gains. Ainsi chez Montchrétien :
On dit que l’un ne perd jamais que l’autre n’y gagne. Cela est vrai, et se connaît mieux en matière de trafic, qu’en toute autre chose. Je dirai pourtant qu’en celui qui se fait de citoyen à citoyen, il n’y va de nulle perte pour le public. C’est, à son regard, comme si l’on tenait deux vases en ses deux mains et que l’on versât de la liqueur de l’un en l’autre. Il n’en est pas ainsi des marchands et facteurs étrangers. Tout autant qu’il y en a parmi nous sont des pompes qui tirent et jettent hors du royaume non l’égout ou la sentine du vaisseau, si l’on ne veut appeler ainsi les richesses, mais la pure substance de vos peuples. Ce sont des sangsues qui s’attachent à ce grand corps, tirent son meilleur sang et s’en gorgent, puis quittent la peau et se déprennent. Ce sont des poux affamés qui en sucent le suc et s’en nourrissent jusques au crever; mais qui le quitteraient, s’il était mort [50].
Le mercantilisme – et en particulier le mercantilisme français – introduit de la sorte une distinction entre un commerce intérieur soucieux de réciprocité et un commerce extérieur régi par les lois de l’accumulation du profit qui témoigne, selon C. Larrère, d’une « structure aristotélicienne » du mercantilisme. Cette structure aristotélicienne oppose la chrématistique vis-à-vis de l’extérieur – où il s’agit d’acquérir pour acquérir aux dépens des autres, comme dans la guerre ou le brigandage – et l’économie vis-à-vis de l’intérieur – régie par un principe de justice dans l’échange [51]. Tout le problème, bien sûr, vient dès lors de ce que les conditions, depuis Aristote, ont changé, d’une économie domestique à une économie politique, de la cité conçue comme naturelle à l’État-nation. C’est pourquoi l’importation du schéma aristotélicien subit des modifications profondes : la recherche de l’autarcie, finalité naturelle de la cité, devient recherche de l’indépendance nationale, finalité qui admet l’artifice (la monnaie, les manufactures) pour satisfaire des aspirations de puissance extérieure et d’aisance intérieure [52]. L’autarcie, dans ce contexte, n’est donc qu’un moyen – pour la France, elle est d’ailleurs supposée atteinte – et en aucun cas un Souverain Bien. La rupture moderne est ici décisive : alors que chez Aristote l’économie est le lieu du domestique, l’éthique et la politique devant être pensées ensemble, c’est désormais la morale qui, dans une large mesure, est cantonnée au privé, et l’économie qui, associée à la politique, donne ses fins au public. C’est la raison pour laquelle, entre Aristote et les mercantilistes, le sens de l’autarcie visée a changé : elle n’est plus ce qui permet à la cité de réaliser l’excellence propre de l’homme, mais le moyen, grâce à l’économie, de satisfaire conjointement les désirs intéressés de l’État et ceux des citoyens. Désormais, il n’est plus de Souverain Bien dans le repos, et dans la vie contemplative [53]; la félicité doit au contraire être recherchée dans l’activité indéfinie, dans la pratique des arts qui transforment réellement la nature loin de simplement l’achever [54] – ce qui justifie le désir de profit et de domination stigmatisé dans les Politiques [55]. Corrélativement, chez Aristote, les fins qui imposaient certaines conditions portant sur la population et l’étendue du territoire étaient d’ordre politique. La quantité adéquate de population faisait partie des conditions de la cité « selon nos vÅ“ux », afin qu’elle puisse être harmonieusement régie par des lois ; la juste mesure était subordonnée aux exigences de la justice distributive et correctrice [56]. Bien sûr, la condition portant sur l’étendue du territoire était, pour sa part, économique au sens moderne du terme. La cité, selon Aristote, devait bénéficier d’un lieu où « tout pousse, car tout avoir et ne manquer de rien, c’est cela l’autarcie [57] ». Mais cette condition était là encore subordonnée à des fins politiques : il s’agissait simplement de faire en sorte que les habitants du territoire puissent mener une vie de loisir comme des hommes libres (et non une vie laborieuse comme le voudront les mercantilistes). C’est pourquoi Aristote pouvait précisément critiquer les cités commerçantes qui utilisent la mer pour véhiculer les marchandises en vue du gain : « Une cité au contraire ne doit pas partager ce goût exagéré du profit [58]. » La raison en a été donnée plus tôt, dès le chapitre des Politiques consacré à la chrématistique. L’erreur de cet art d’acquérir non conforme à la nature est précisément de confondre richesse et monnaie, sans s’apercevoir que la monnaie, de pure convention, n’est pas une richesse réelle comme celles qui satisfont à l’usage [59]. Dans l’accumulation indéfinie s’opère une inversion pernicieuse des moyens et des fins : le vivre supplante le bien-vivre [60]. Ainsi se trouve dénoncée, par extension, l’optique hégémonique de ceux qui pensent que les biens extérieurs, et en particulier la richesse, font le bonheur d’une cité. Le but du législateur doit être de rendre les citoyens vertueux [61].
Or c’est précisément cette référence structurante à la vertu qui ne saurait plus en aucun cas valoir dans le paradigme mercantiliste. On perçoit là l’étrange effet de la transposition d’une référence aristotélicienne dans un champ de forces machiavélien qui détruit toutes les conditions théoriques de l’aristotélisme (refus des formes stables, refus de l’optique de justice qui était celle de la recherche du meilleur régime) et corrélativement, l’étrange effet de la transposition de l’aristotélisme dans le mercantilisme, en l’absence de morale régissant l’économie. Si ce n’est plus la vertu, mais l’intérêt qui gouverne le monde, la logique des représailles doit forcément aboutir à l’échec du mercantilisme, comme l’avait déjà souligné Heckscher : la contradiction est entière entre la volonté de subordonner les privilèges aux intérêts de l’État et la phraséologie du commerce fondement de l’amitié des peuples [62], mais aussi entre la volonté de maximiser le solde de la balance commerciale et les inévitables représailles qui doivent suivre la diminution des importations. C’est ce qu’avaient d’ores et déjà vu les critiques des politiques mercantilistes, comme Montesquieu et Hume : la « jalousie commerciale » manifeste une logique à courte vue; la sortie de la représentation agonistique des relations internationales exige d’abandonner la conception statique de l’économie fondée sur l’idée d’un jeu à somme nulle au profit d’une conception « libérale » de la croissance partagée susceptible de bénéficier à tous les partenaires des échanges – c’est la théorie du « doux commerce ».
Nombreuses sont donc les difficultés liées à l’usage du concept de mercantilisme. Du fait que les auteurs invoqués sous ce label n’ont jamais eu conscience d’appartenir à une école, contrairement aux Physiocrates ou aux marxistes, nul ne s’est jamais déclaré mercantiliste, et aucune profession de foi n’a jamais permis de départager les mercantilistes des libéraux. Ainsi le mercantilisme, dénomination rétrospective, peut-il donner lieu à des définitions variables, et subsumer des auteurs dont les désaccords et les polémiques, parfois cruciaux, sont sous-estimés. En estompant les disparités internes entre sources hétérogènes et les divergences entre auteurs ou entre nations, l’approche systématique risque bien de masquer le réel plutôt que d’en épouser les contours. La menace de réification associée à l’usage du « isme » doit sans doute être prise au sérieux : elle conduit à substantifier une idée pour en faire une véritable force à l’Å“uvre dans l’histoire, dont les hommes d’État ne sont plus que les vecteurs consentants. Mais quelles que soient les critiques adressées à l’élaboration du concept, la plupart des historiens contemporains s’accordent finalement sur la difficulté à faire l’économie de son usage. Avec toutes les précautions qui s’imposent, sa commodité autorise en dernière instance son emploi. Aujourd’hui encore, l’opposition entre mercantilisme et libéralisme demeure manifestement opératoire, au moment où la dérégulation des échanges s’accompagne de tentatives protectionnistes et dirigistes récurrentes, et où l’économie, constitutive de la puissance, alimente plus que jamais la rhétorique assimilant esprit de conquête et esprit de commerce. Peut-être faut-il donc admirer la lucidité de ceux qui, ayant perçu le machiavélisme des grands États modernes, voient dans l’économie une guerre plutôt qu’un vecteur de paix et de libération. En ce sens, le doux commerce, comme l’avait bien vu Marx, est sans doute plus illusoire encore...
 
NOTES
 
[1]QUESNAY, art. « Hommes », dans François Quesnay et la physiocratie, Paris, INED, 1958, p. 511-573.
[2]MIRABEAU, Philosophie rurale, Amsterdam, 1763, p. 329.
[3]Adam SMITH, Enquête sur la nature et les causes de la richesse des nations, trad. P. Taïeb, Paris, PUF, 1995, IV, 1.
[4]Comme l’a montré Lars Herlitz, Smith n’est cependant pas aussi critique du mercantilisme qu’on le dit communément : contrairement aux Physiocrates, il perçoit une rationalité dans l’irrationalité de l’intérêt des marchands. Le schème des conséquences involontaires fait que le mercantilisme a finalement joué un rôle positif dans l’accumulation du capital marchand qui a permis de rompre avec les structures féodales et de faire advenir la société bourgeoise (« The concept of Mercantilism », The Scandinavian Economic History Review, vol. XII, no 2,1964, réédité dans The Early Mercantilists, Mark Blaug éd., Aldershot, Edward Elgar Publishing Ltd., 1991, p. 127-146).
[5]G. SCHMOLLER, Studien über die wirtschaftliche Politik Friedrich des Grossens, dont un chapitre est traduit en anglais en 1895 sous le titre : The Mercantile System and its Significance.
[6]W. Cunningham est un historien anglais qui fit ses études universitaires en Allemagne, notamment à Tübingen où Schmoller avait enseigné. Il publia en 1888 The Growth of English Industry and Commerce (plusieurs rééditions), dénonçant la faillite du laisser-faire et faisant l’éloge de l’intervention de l’État dans l’économie. Sur Schmoller et Cunningham, voir A. V. JUDGES, « The Idea of a Mercantile State », Transactions of the Royal Historical Society, 4th series, vol. XXI, 1939, réédité dans Revisions in Mercantilism, Londres, Methuen & Co Ltd., 1969, p. 35-60.
[7]Selon Cunningham, la théorie smithienne est elle-même victime d’une illusion : comment croire que des générations de parlementaires aient pu se faire manipuler par une poignée de manufacturiers et de marchands ?
[8]Eli F. HECKSCHER, Mercantilism, 1931, trad. M. Shapiro, Londres, Allen & Unwin, rééd. 1955, introduction, vol. 1, p. 19.
[9]La France et l’Angleterre en fournissent les meilleurs exemples, mais les mêmes politiques furent peu ou prou poursuivies en Scandinavie, dans les États germaniques, en Italie et en Espagne ; la seule exception notable concerne les Pays-Bas, qui ne suivirent pas réellement de politique mercantiliste (ibid., p. 351-353).
[10]Ibid., I, p. 19-25.
[11]Ibid., I, p. 19.
[12]COLBERT, A M. de Terron, intendant de Rochefort, le 11 janvier 1666, Lettres, instructions et mémoires de Colbert, P. Clément éd., Paris, Imprimerie nationale, vol. III, 1re partie, 1864, p. 37.
[13]Primo, il semble délicat d’unifier les théories et les pratiques des différents pays européens, les théoriciens d’Angleterre, en particulier, ayant très tôt soutenu certaines formes de laisser-faire. Secundo, les thèses mercantilistes ont sans doute évolué, le dogme de la balance commerciale défini par Thomas Mun, directeur de la Compagnie des Indes orientales anglaise, ayant en particulier été réélaboré en l’absence d’une quantification crédible. La formulation de Mun précède 1664, date de la publication posthume de English Treasure by Forraign Trade; or dès 1668, Josiah Child, directeur lui aussi de la Compagnie des Indes anglaise, écrivit son New Discourse of Trade en proposant une évaluation de la balance par le nombre de bras employés. Loin d’être anodin, ce changement d’approche induit une modification décisive des priorités, de l’excédent monétaire vers l’emploi et le niveau des salaires (voir Ch. WILSON, « The other face of Mercantilism », dans Revisions in Mercantilism, op. cit., p. 121-124).
[14]Ces objections sont reformulées dans D. C. COLEMAN, « Eli Heckscher and the idea of Mercantilism », Scandinavian Economic History Review, vol. V, no 1,1957, p. 1-25, réédité dans Revisions in Mercantilism, op. cit., p. 92-117.
[15]J. VINER, « Power versus plenty as objectives of foreign policy in the seventeenth and eighteenth century », dans Revisions in Mercantilism, op. cit., p. 61-91.
[16]L’interprétation du livre V de la Richesse des nations fait l’objet de controverses non encore résolues (voir par exemple D. WINCH, Adam Smith’s politics, Cambridge, Cambridge University Press, 1978).
[17]Heckscher avait par exemple dit lui-même qu’Adam Smith ne renie nullement l’idée d’une intervention de l’État afin de garantir l’approvisionnement en matières premières ou afin de favoriser une branche industrielle au détriment d’une autre au moyen de l’arme fiscale. Plus encore, il avait souligné que Smith fait l’éloge appuyé des Actes de navigation anglais, actes de régulations sans doute les plus sages à ses yeux de la politique commerciale anglaise, sachant que la défense importe plus que l’opulence. La différence entre mercantilisme et libéralisme viendrait donc plutôt selon lui de leur conception du pouvoir d’État : pour les uns, il serait envisagé comme une fin en soi ; pour les autres, comme un moyen du bien-être collectif (op. cit., vol. I, p. 16).
[18]« Revisions in Economic History », Economic History Review, VII, nº 1, novembre 1936, p. 44-54, republié dans Revisions in Mercantilism, op. cit., p. 19-34.
[19]Hormis en France, où le tarif colbertiste de 1664 consolida les droits d’entrée et de sortie, abolit de nombreux péages et leur substitua des taux uniformes dans les cinq grandes fermes. Pour autant, l’idée n’a pas disparu depuis, puisque le lien entre mercantilisme et émergence de l’idée d’intérêt national, associé à la centralisation, est encore mis en exergue par Pierre DOCKÈS dans son étude sur L’Espace dans la pensée économique ( XVIe - XVIIIe siècle), Paris, Flammarion, 1969.
[20]« Revisions in Economic History », art. cit., p. 46.
[21]Comme le résume très justement C. Larrère, « La politique française se fait au centre, depuis l’État, qui établit les équilibres, d’où partent et où reviennent les flux monétaires. L’Angleterre tend à déployer ses activités commerciales sur le plus grand espace possible. Il y a d’abord à cela une raison géographique. La France, pays continental, est circonscrite de frontières, ligne étroite où se marque une coupure ; tout l’objectif est de bien délimiter l’intérieur de l’extérieur, pré carré et politique d’unification interne, pour que l’extérieur ne rentre pas à l’intérieur [...]. L’Angleterre est une île : la mer est sa frontière, elle en fait l’espace de son libre déploiement, c’est son “boulevard”. L’État, dans sa marine, s’avance sur la mer, où se réalise l’immédiate identité de la prospérité et de la puissance, sans qu’il soit nécessaire d’en faire, au centre, la synthèse » (L’Invention de l’économie au XVIIIe siècle, Paris, PUF, 1992, p. 128). Si les objectifs sont les mêmes, les moyens s’opposent donc. Le mercantilisme de la périphérie rejette tout ce qui fait obstacle à la plus grande dispersion, tout ce qui resserre au lieu de dilater : les monopoles et autres privilèges exclusifs, les corporations aux conditions d’accès restrictives, les grandes concentrations urbaines ou commerciales, ainsi que l’estimation au centre, dans la capitale, de la balance du commerce.
[22]HECKSCHER, art. cit., p. 48.
[23]Voir H. HEATON, « Heckscher on mercantilism », dans The Early Mercantilists, op. cit., p. 25.
[24]Ibid.
[25]Voir le résumé de Ph. STEINER, « Marchands et princes : les auteurs dits “mercantilistes” », dans Nouvelle histoire de la pensée économique, sous la direction de A. Béraud et de G. Faccarello, Paris, La Découverte, 1992, t. I, en particulier p. 101.
[26]A. W. COATS, « In defence of Heckscher and the idea of Mercantilism », réédité dans The Early Mercantilists, op. cit., p. 112-126.
[27]Voir également la position ambivalente de P. HARSIN, Les Doctrines monétaires et financières en France, Paris, Félix Alcan, 1928, p. 12 s.
[28]Or cela n’implique pas, contrairement à ce que disait Coleman, que Heckscher ait donné un poids égal aux principes ou aux phénomènes mis en évidence dans la pensée mercantiliste. Selon Coats, bien que Heckscher ne distingue pas toujours les différentes sortes d’écrits mercantilistes, il était attentif à distinguer entre les principes généraux et les applications particulières : il voulait surtout dégager les traits durables, l’orthodoxie qui survécut par-delà les changements dans les composantes de la doctrine, jusqu’à la critique de Smith. Heckscher s’intéressait donc surtout aux aspects théoriques du mercantilisme. En raison du choix des moyens des dirigeants par lequel ils se proposaient d’atteindre leurs objectifs, « Through this, Mercantilism became not only a specific type of economic policy, but, even more, a characteristic body of economic ideas ; for the views as to what constituted the best means were rooted in conscious or unconscious interpretations of the tendencies of economic life » (HECKSCHER, Revisions in Economic History, p. 45). Ainsi Heckscher était-il très conscient de la réalité (à long terme du moins), même s’il a incontestablement négligé le contexte empirique, refusant de s’attarder sur les circonstances particulières.
[29]L. ROTHKRUG, Opposition to Louis XIV : the political and social origins of the French Enlightenment, Princeton, Princeton University Press, 1965, p. 38 s.
[30]L. Rothkrug ajoute que l’utilitarisme sortira également renforcé du renouveau de l’épicurisme impulsé par Gassendi à partir des années 1640 (ibid., p. 370-371).
[31]A. DE MONTCHRÉTIEN, Traicté de l’Å“conomie politique, Th. Funck-Brentano éd., Paris, Plon, 1889, p. 38-39. Sur le rôle de ce texte dans la fondation de l’économie politique comme science, voir J.-C. PERROT, Une histoire intellectuelle de l’économie politique, Paris, EHESS, 1992, p. 65-66.
[32]« Nostre estre est simenté de qualitez maladives; l’ambition, la jalousie, l’envie, la vengeance, la superstition, le désespoir logent en nous d’une si naturelle possession que l’image s’en reconnoist aussi aux bestes [...]. Desquelles qualitez qui osteroit les semences en l’homme, destruiroit les fondamentales conditions de nostre vie. De mesme, en toute police, il y a des offices nécessaires, non seulement abjects, mais encore vitieux : les vices y trouvent leur rang et s’employent à la cousture de notre liaison, comme les venins à la conservation de nostre santé [...]. Le bien public requiert qu’on trahisse et qu’on mente et qu’on massacre... » (MONTAIGNE, Essais, III, 1, P. Villey éd., Paris, PUF, 1992, t. III, p. 790-791). Voir dans un contexte un peu différent, II, 1 : « l’étrangeté de notre condition porte que nous soyons souvent par le vice même portés à bien faire, si le bien faire ne se jugeait par la seule intention » (p. 20). Charron mentionnera pour sa part la « composition » et « compensation » de l’utile et de l’honnête (De la sagesse [1601], Paris, Fayard, 1986, p. 556). Il avait auparavant expliqué qu’en « police, justice, vérité, religion », il fallait, pour une bonne fin, recourir à de mauvais moyens, « comme si pour être bon il fallait être un peu méchant » (p. 238-239).
[33]« Ne craignions point [...] d’estimer [...] que l’intérêt commun ne doibt pas tout requerir de tous contre l’intérêt privé [...] et que toutes choses ne sont pas loisibles à un homme de bien pour le service de son Roy ny de la cause generalle et des loix » (ibid., p. 802).
[34]Ibid., I, XXII, p. 107.
[35]« Je ne veux pas ici nier que les esprits marchands ne soient ordinairement plus attachés de leur propre convoitise que de l’affection du public; que l’éclat jaunissant de l’or ne les éblouisse et fourvoie un peu de l’équité; mais, pour en parler politiquement, il ne les faut pas à cette occasion rejeter de la République et du nombre des citoyens, comme une espèce d’ilotes. On tire et compose un bon antidote de cette vipère » (MONTCHRÉTIEN, op. cit., p. 140-141; voir p. 137-139).
[36]Ibid., p. 120.
[37]M. SENELLART, Machiavélisme et raison d’État, Paris, PUF, 1989, p. 91-92.
[38]« La meilleure prise qu’on puisse avoir sur les hommes, c’est de connaître les inclinations, les mouvements, les passions et les habitudes ; en les prenant par ces anses, on les peut porter où l’on veut » (MONTCHRÉTIEN, op. cit., p. 192, voir p. 31).
[39]Voir C. LARRÈRE, op. cit., p. 116.
[40]Voir COLBERT, « Dissertation sur la question : quelle des deux alliances de France ou de Hollande peut être plus avantageuse à l’Angleterre », dans Lettres, instructions et mémoires de Colbert, op. cit., vol. VI, 1869, p. 266; Child affirmait également que tout commerce est une forme de guerre (cité dans W. LETWIN, The Origins of Scientific Economics, Londres, Methuen & Co, 1963, p. 44).
[41]COLBERT, Mémoire sur le commerce présenté au premier Conseil de commerce tenu par le Roy, le 3 août 1664, dans Lettres, instructions et mémoires de Colbert, op. cit., vol. II, 1re partie, 1863, p. CCLXIX-CCLXX.
[42]Augmenter le commerce consiste à « augmenter l’argent dans le commerce public en l’attirant des pays où il vient, en le conservant au-dedans du royaume et empêchant qu’il n’en sortît, et donnant des moyens aux hommes d’en tirer profit » : l’augmentation de la puissance d’un État ne peut venir que de la diminution de celle d’un État voisin « vu que n’y ayant qu’une même quantité d’argent qui roule dans toute l’Europe » (COLBERT, Mémoire au roi sur les finances (1670), dans Lettres, instructions et mémoires de Colbert, op. cit., vol. VII, 1873, p. 239).
[43]COLBERT, Mémoire sur le commerce, op. cit., p. CCLXXI-CCLXXII.
[44]M. SENELLART, op. cit., chap. 3 et 4.
[45]M. Senellart montre comment Botero tire des conséquences radicalement non machiavéliennes de sa théorie de l’universalité du mobile de l’intérêt : « Alors que l’intérêt, chez Machiavel, fonctionne comme source de conflit, suscitant une lutte sans fin – intérêt de princes, déterminé par l’appétit de puissance –, il apparaît chez Botero comme un facteur d’ordre et de cohésion sociale – intérêt de sujets, déterminé par le désir de s’enrichir » (ibid., p. 77). Cependant, s’il a frayé la voie à une doctrine non machiavélienne du gouvernement, Botero ne pouvait pas, de l’intérieur du mercantilisme, penser jusqu’au bout sa rupture avec Machiavel. « Le discours botérien, dès lors, ne représente pas tant un machiavélisme honteux ou hypocrite – ce qu’il est aussi parfois – qu’un antimachiavélisme conséquent qui, par peur d’une politique laissant le champ libre aux désirs de domination, désigne l’espace de l’économie comme unique solution de rechange face à l’effondrement des valeurs médiévales » (p. 87).
[46]« En d’autres termes, demande M. Senellart, suffit-il d’avoir dissocié l’art de gouverner du métier de la guerre et d’avoir déplacé sur le terrain économique les moyens de la puissance pour rompre avec la figure du machiavélisme ? » (op. cit., p. 83).
[47]Comme l’écrit Montchrétien, « Il est impossible de faire la guerre sans hommes, d’entretenir des hommes sans solde, de fournir à leur solde sans tributs, de lever des tributs sans commerce » (op. cit., p. 142).
[48]M. SENELLART, op. cit., p. 91.
[49]« Car la France seule se peut passer de tout ce qu’elle a de terres voisines, et toutes les terres voisines nullement d’elle. Elle a des richesses infinies, connues et à connaître. » « Ce royaume est si florissant, si abondant en tout ce que l’on peut désirer, qu’il n’a que faire d’emprunter rien de ses voisins [...]. Tout ce qui est étranger nous corrompt... » (A. DE MONTCHRÉTIEN, op. cit., p. 23-24; 240-241).
[50]Ibid., p. 161-162.
[51]C. LARRÈRE, op. cit., p. 101-113 (voir ARISTOTE, Les Politiques, trad. P. Pellegrin, Paris, GF-Flammarion, 1993, I, 8-11).
[52]Comme le rappelle C. Larrère, la monnaie est un moyen qui, parce qu’il est dans la sphère de maîtrise du pouvoir, permet d’agir sur les différentes formes de richesse pour les développer : « La politique mercantiliste peut être ainsi définie comme l’art, ou la technique, qui permet d’agir sur le naturel en maîtrisant l’artificiel et le superflu » (ibid., p. 121). On attend ainsi des manufactures, surtout si elles sont implantées à la campagne, qu’elles stimulent le développement rural en augmentant la population, en accroissant et en diversifiant la consommation des produits agricoles, et en multipliant les réseaux de circulation monétaire.
[53]Les Politiques, VII, 3.
[54]Cette mutation est bien décrite par M. Senellart à propos de la rupture induite par Bacon : « L’éloge de l’industrie implique une redéfinition des rapports entre l’art, en tant que technè, et la nature [...]. Abolition de toute frontière entre nature et artifice : l’art n’achève pas la nature; bien plutôt, il ouvre en elle le champ infini des possibles et, de cette façon, la transforme... » (op. cit., p. 78).
[55]Les Politiques, VII, 2,1324 b 32-37.
[56]Ibid., VII, 4.
[57]Ibid., VII, 5,1326 b 28-30.
[58]Ibid., VII, 6,1327 a 30-32.
[59]Le passage du troc à la monnaie joue à cet égard un rôle décisif : « Car quand on eut plus recours à l’étranger pour importer ce dont on manquait et exporter ce qu’on avait en surplus, nécessairement s’introduisit l’usage de la monnaie. » Or la monnaie fit naître une autre forme de chrématistique, la forme commerciale, « qui se manifesta d’abord de manière simple, puis, l’expérience aidant, avec plus d’art en cherchant d’où et comment viendrait, par l’échange, le plus grand profit possible [...]. Car on pense souvent que la richesse, c’est une masse de numéraire, parce que c’est au numéraire qu’on rapporte la chrématistique sous sa forme commerciale... » (ibid., I, 9).
[60]« Ils s’acharnent à penser qu’il faut préserver ou augmenter sans limite son patrimoine en numéraire. La raison de cette attitude, c’est qu’on fait effort pour vivre et non pour mener une vie heureuse, et comme le désir de vivre n’a pas de limite, les moyens eux aussi on les désire sans limite » (ibid., 1257 b 39-44).
[61]Ibid., VII, 13.
[62]Voir l’introduction de Colbert au règlement de la Compagnie du Nord : « Le commerce est le plus adéquat pour réconcilier les nations et maintenir une bonne compréhension mutuelle entre des esprits opposés » (cité dans HECKSCHER, op. cit., p. 279-280).
© Cairn 2007 Vie privée | Conditions d’utilisation | Conditions générales de vente
À propos | Éditeurs | Bibliothèques | Aide à la navigation | Plan du site | Raccourcis
[1]
QUESNAY, art. « Hommes », dans François Quesnay et la physi...
[suite] Suite de la note...
[2]
MIRABEAU, Philosophie rurale, Amsterdam, 1763, p. 329. Suite de la note...
[3]
Adam SMITH, Enquête sur la nature et les causes de la riche...
[suite] Suite de la note...
[4]
Comme l’a montré Lars Herlitz, Smith n’est cependant pas au...
[suite] Suite de la note...
[5]
G. SCHMOLLER, Studien über die wirtschaftliche Politik Frie...
[suite] Suite de la note...
[6]
W. Cunningham est un historien anglais qui fit ses études u...
[suite] Suite de la note...
[7]
Selon Cunningham, la théorie smithienne est elle-même victi...
[suite] Suite de la note...
[8]
Eli F. HECKSCHER, Mercantilism, 1931, trad. M. Shapiro, Lon...
[suite] Suite de la note...
[9]
La France et l’Angleterre en fournissent les meilleurs exem...
[suite] Suite de la note...
[10]
Ibid., I, p. 19-25. Suite de la note...
[11]
Ibid., I, p. 19. Suite de la note...
[12]
COLBERT, A M. de Terron, intendant de Rochefort, le 11 janv...
[suite] Suite de la note...
[13]
Primo, il semble délicat d’unifier les théories et les prat...
[suite] Suite de la note...
[14]
Ces objections sont reformulées dans D. C. COLEMAN, « Eli H...
[suite] Suite de la note...
[15]
J. VINER, « Power versus plenty as objectives of foreign po...
[suite] Suite de la note...
[16]
L’interprétation du livre V de la Richesse des nations fait...
[suite] Suite de la note...
[17]
Heckscher avait par exemple dit lui-même qu’Adam Smith ne r...
[suite] Suite de la note...
[18]
« Revisions in Economic History », Economic History Review,...
[suite] Suite de la note...
[19]
Hormis en France, où le tarif colbertiste de 1664 consolida...
[suite] Suite de la note...
[20]
« Revisions in Economic History », art. cit., p. 46. Suite de la note...
[21]
Comme le résume très justement C. Larrère, « La politique f...
[suite] Suite de la note...
[22]
HECKSCHER, art. cit., p. 48. Suite de la note...
[23]
Voir H. HEATON, « Heckscher on mercantilism », dans The Ear...
[suite] Suite de la note...
[24]
Ibid. Suite de la note...
[25]
Voir le résumé de Ph. STEINER, « Marchands et princes : les...
[suite] Suite de la note...
[26]
A. W. COATS, « In defence of Heckscher and the idea of Merc...
[suite] Suite de la note...
[27]
Voir également la position ambivalente de P. HARSIN, Les Do...
[suite] Suite de la note...
[28]
Or cela n’implique pas, contrairement à ce que disait Colem...
[suite] Suite de la note...
[29]
L. ROTHKRUG, Opposition to Louis XIV : the political and so...
[suite] Suite de la note...
[30]
L. Rothkrug ajoute que l’utilitarisme sortira également ren...
[suite] Suite de la note...