2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Raison d’État, puissance et économie.
Le mercantilisme de Giovanni Botero
Romain Descendre
CERPPI, École normale supérieure Lettres et sciences humaines, Lyon
Dans le contexte de la réaction romaine aux guerres de religion françaises, Giovanni Botero, premier théoricien de la raison d’État, effectue une opération
originale : il place la question économique au cÅ“ur même de la pensée politique et de
la théorie de l’État. L’enjeu est de définir une pensée de l’État entièrement fondée sur
une idée de puissance qu’il oppose explicitement au concept de souveraineté. Contre la
nouvelle théorisation juridico-politique d’origine française qui ne cesse de se répandre
en Europe, Botero propose ainsi un modèle politique qui allie l’analyse machiavélienne
des rapports de forces et l’étude des conditions du développement économique des États.
In the context of the Roman reaction to the religious wars in France,
Giovanni Botero, the first theorist of reasons of state, adopted an original approach :
he placed the economic issue at the very heart of political thought and the theory of the
state. At stake is the development of a conception of the state based entirely on a notion
of power that Botero explicitly opposes to the concept of sovereignty. Working against
the new juridico-political theorization that originated in France and kept spreading
throughout Europe, Botero thus proposed a political model linking a Machiavellian
analysis of power struggles with a study of the conditions governing the economic
development of states.
Parmi les nombreux chercheurs qui, depuis un peu plus de dix ans, ont
consacré des travaux à la littérature de la raison d’État et à Giovanni Botero,
Michel Senellart est le seul qui ait véritablement interrogé la fonction à la fois
théorique et stratégique du discours économique chez l’auteur de la
Ragion di
Stato (1589). Botero effectue une opération originale : il place la question
économique au c
Å“ur même de la pensée politique et de la théorie de l’État.
Michel Senellart a consacré plusieurs textes à cette question : d’abord le chapitre III de
Machiavélisme et raison d’État, puis l’article « La raison d’État
antimachiavélienne. Essai de problématisation
[1] » dans le volume collectif La Raison d’État : politique et rationalité.
C’est là qu’il y formule l’hypothèse de ce qu’il appellera plus tard « le
paradoxe du souverain dans la pensée religieuse
[2] » :
Mon hypothèse est la suivante : le problème qu’avait à résoudre l’ancien secrétaire
de saint Charles Borromée (fonction qu’exerça Botero, après avoir quitté l’ordre des
Jésuites, jusqu’en 1584) – et avec lui tous les théoriciens de la Contre-Réforme
catholique – était de concilier deux exigences contradictoires : – l’une politique : l’État
doit tendre vers le maximum de puissance pour exister ; – l’autre ecclésiastique : la
puissance de l’État ne doit pas être telle que l’on ne puisse concevoir une autorité qui
lui soit supérieure (en l’occurrence, celle de l’Église).
Toute la difficulté, en d’autres termes, consistait à trouver la force la plus grande
possible qui ne donne pas au prince, cependant, une puissance absolue. Cette force
ne pouvait être celle des armes : c’était la solution despotique, tournée vers la
conquête. Elle ne pouvait pas non plus être celle de la loi : c’était la solution juridique,
fondant la toute-puissance du souverain. Entre la violence despotique et la loi souveraine, il ne restait à Botero qu’une réponse possible : la force de l’industrie. [...]
On peut donc dire que Botero a inventé la raison d’État contre la ragion d’interesse
du prince machiavélien, mais en rompant également avec la théorie de la souveraineté.
La raison d’État ne se réduit ni au calcul habile, ni à la manifestation d’une volonté
supérieure. Elle est un savoir technique que met en Å“uvre le prince, ouvrier de son
propre État, pour augmenter sa puissance à travers la prospérité commune [3].
L’économie est donc la réponse que donne Botero au paradoxe du souverain
dans la pensée religieuse, c’est-à-dire à la double exigence contradictoire de
l’augmentation de la puissance de l’État et de la soumission de l’État à l’autorité
ecclésiastique.
Je me propose ici de reprendre cette hypothèse, de la vérifier notamment au
vu des acquis récents d’autres chercheurs, puis j’essaierai de montrer comment
on peut la préciser, sur un point en particulier : le rapport de Botero à Machiavel.
Il me faudra prendre en compte non seulement la Ragion di Stato (1589), le
texte qui généralement intéresse le plus la critique, mais aussi les Cause della
grandezza delle città (1588), l’opuscule que Botero placera en appendice de
son traité principal dans toutes les éditions à partir de 1590.
LA PUISSANCE : L’ÉCONOMIE CONTRE LA SOUVERAINETÉ
Pourquoi faut-il mettre en place une « raison d’État antisouveraine » ? Le
travail historiographique récent a permis de resituer l’Å“uvre de Botero dans son
contexte : elle prend naissance dans le cadre d’une opération politique et stratégique de neutralisation de la théorie de la souveraineté bodinienne de la part
des autorités catholiques romaines.
Michel Senellart se réfère à l’appartenance jésuite de Botero et à sa qualité
de secrétaire de saint Charles Borromée pour situer l’exigence religieuse et
ecclésiastique à laquelle il devait répondre. Grâce surtout aux travaux d’Enzo
Baldini
[4], on sait à présent que Botero a rédigé ses trois
œuvres principales alors
qu’il était devenu au sens plein un intellectuel ecclésiastique de la Curie : il
était « consulteur » de la Congrégation de l’Index, c’est-à-dire un fonctionnaire
de l’organe gouvernemental romain chargé de la censure des livres et de la
rédaction de l’Index des livres interdits. Or c’est précisément durant les années
où Botero intègre la Congrégation de l’Index que celle-ci se focalise sur les
problèmes de la pensée politique, autant voire plus encore que sur les problèmes
théologiques. Cela est dû à la recrudescence des guerres de religion en France,
où apparaît un groupe nouveau – « les Politiques » – qui, afin de trouver une
issue aux guerres civiles, soutient une pensée de l’État dévastatrice pour l’autorité de Rome. La nouvelle théorie de la souveraineté fonde en droit l’autonomie
de l’État par rapport au problème confessionnel, et rend légitime la liberté de
conscience et de culte. Avec
Les Six Livres de la République, c’est Bodin qui
a offert à ce groupe sa plus forte assise doctrinale, dès 1576. Mais pour Rome,
ce n’est qu’à partir des années 1585 et suivantes que le problème acquiert une
urgence catastrophique, puisque la mort du duc d’Alençon implique que l’héritier légitime au trône de France devient Henri de Navarre, un hérétique.
Il faut donc de toute urgence censurer Bodin, d’autant plus qu’il a maintenant
été traduit en latin (1583) et, ce qui est peut-être pire, en italien (1588). L’affaire
est en fait beaucoup plus complexe, car à l’intérieur de la Curie s’opposent deux
courants, l’un purement répressif et philo-espagnol qui veut brûler purement et
simplement l’Å“uvre de Bodin, l’autre plus modéré et philo-français qui veut en
neutraliser les effets anti-catholiques en se contentant de l’expurger. En tout état
de cause, les cardinaux et les consulteurs comprennent bien que cette neutralisation ne peut être effective que si la censure ne se contente pas d’être négative
et destructrice, mais aussi positive et productrice : il faut une théorie politique
alternative à la souveraineté, et les mieux à même de s’en charger sont en toute
logique les « consulteurs » de la congrégation, puisque ce sont eux qui ont accès
à tous les ouvrages politiques suspects. Botero fait partie de ces consulteurs, et
son livre est le tout premier exemple de cette offensive d’une raison d’État
catholique contre la théorie de la souveraineté.
Cela confirme donc en termes historiques la nature théorique « antisouveraine » de la pensée de Botero. Mais en quoi l’économie permet-elle de
construire une idée de la puissance de l’État qui échappe au modèle de la
souveraineté ? Botero ne justifie jamais son discours économique comme un
moyen de s’opposer au discours juridico-politique. Il ne s’agit pas d’une réfutation, mais de la proposition d’un modèle alternatif, un moyen de penser la
puissance en échappant entièrement au problème de la définition de la souveraineté temporelle, qui ne peut que faire vaciller l’autorité de l’Église.
Botero est l’un des tout premiers auteurs mercantilistes. Il lie étroitement le
développement économique et la puissance de l’État. En quoi l’économie est-elle un facteur d’augmentation de la puissance ? Comme tous les mercantilistes,
il considère que l’État doit être riche pour être puissant, selon l’adage extrêmement courant de « l’argent nerf de la guerre », ou « pecunia nervus rerum ». La
phrase revient très souvent dans ses Å“uvres, il la justifie à certains endroits,
mais en général il considère qu’il s’agit d’une évidence, et il n’y a en cela
aucune originalité. Ce qui est beaucoup plus présent chez lui, c’est l’idée que
la puissance de l’État réside dans sa population. Là encore, il ne s’agit pas
d’une idée originale : le populationnisme fait partie intégrante du mercantilisme,
et il a des origines anciennes (Louis XI déjà soutenait qu’un État fort est un
État fortement peuplé). Toutefois, ce qui est spécifique à Botero et qui fait toute
l’originalité de sa pensée, c’est qu’il ne se contente pas de préconiser le populationnisme, mais construit une bonne partie de sa pensée politique sur les
conditions d’augmentation de la population, sur les causes et les conséquences
de la croissance démographique.
Ainsi, les
Cause della grandezza delle città sont entièrement vouées à cette
fin : comment faire pour qu’une ville soit grande ? Mais d’abord, qu’est-ce
qu’une ville « grande » ? Ce n’est pas la grandeur spatiale et extensive, l’étendue, qui importe, mais une grandeur intensive, définie par le nombre des hommes et leur puissance : « Ce qu’on appelle la grandeur d’une ville n’est pas
l’étendue du site ou le tour des murs, mais le grand nombre de ses habitants et
leur puissance
[5]. » La puissance et le nombre sont donc dès l’abord liés. Mais
surtout, Botero établit déjà implicitement une équation à trois termes : la grande
ville est une ville peuplée et riche, c’est-à-dire une ville puissante. Puissance
traduit
possanza en italien : un terme qui vient lui-même de la
poissance de
l’ancien français, et qui est extrêmement révélateur pour notre propos puisque
Botero l’utilise aussi bien dans le sens de la
puissance politique que dans celui
de la
possession économique. Ainsi dans le titre du chapitre « Dell’aver in sua
possanza qualche mercatanzia di momento
[6] », « d’avoir en son pouvoir quelque
commerce important ». Il s’agit bien d’un commerce sur lequel on exerce son
pouvoir, c’est-à-dire que l’on contrôle, dans la mesure où l’on en possède la
source sur son territoire : la puissance est ici clairement rapportée à une richesse
possédée. Et de quoi s’agit-il lorsque Botero parle de la puissance, de la
possanza des habitants ? Ce n’est évidemment pas une référence au pouvoir politique dont les habitants pourraient disposer ou auquel ils pourraient participer
(même lorsque Botero s’intéresse aux cités, les habitants dont il parle sont
toujours des
sujets, jamais des
citoyens), mais à la puissance que confère la
richesse, une puissance « sociale » déterminée par l’aisance, la richesse, les
possessions.
Dans les Cause, l’un des principaux facteurs de l’augmentation de la population, c’est l’économie : l’activité économique produit de la richesse, ce qui
entraîne nécessairement un afflux de population. Le livre prend donc en compte
toutes les activités économiques – agriculture, industrie, commerce – et les
évalue selon leur capacité plus ou moins grande à attirer la population. Surtout,
l’auteur s’attache à déterminer, au moyen de ce que l’on appellerait aujourd’hui
une sociologie urbaine comparative, les conditions physiques, territoriales, géographiques d’une part, et les conditions politiques et humaines d’autre part qui
vont favoriser le développement des échanges et des activités économiques.
Pour cela, Botero spécifie un critère discriminant, celui de commodità, terme
qui revient tout au long du texte : la commodité, dans les Cause, se rapporte au
territoire – commodité de la configuration d’un site, de sa situation par rapport
aux autres villes, régions et pays, commodité des transports : c’est la traduction
du critère de l’utilité dans le domaine de la géographie, qui fonctionnalise et
instrumentalise entièrement le territoire. Ce point est important car c’est sans
doute l’une des premières fois qu’est développée de façon systématique la notion
de site à des fins civiles, c’est-à-dire politiques et économiques et non pas
simplement militaires et défensives. Cela participe d’un processus de territorialisation de la politique, qui fait toute l’originalité de Botero et crée dès les
Cause les conditions d’une pensée géopolitique qui s’exprimera pleinement
dans les Relazioni universali (1591-1594).
Mais revenons à la question économique. Dans les textes, population et
richesse deviennent finalement une seule et même chose, si bien que l’on trouve
au moins à quinze reprises l’association directe de deux termes signifiant
« richesse » et « population », que ce soit sous les formes nominales « popolo
e ricchezze » ou verbales « aggrandire e arricchire » : lorsque Botero cherche
les conditions de l’accroissement des villes, il cherche conjointement l’augmentation de la population et l’enrichissement général de la communauté. Mais la
définition de la puissance comme conjonction de la croissance de la population
et du développement économique n’est pas simplement liée à la perspective de
la croissance urbaine, et concerne tout autant la théorie de l’État. Dans la Ragion
di Stato puis dans les Relazioni universali, l’idée de puissance étatique est
traduite de façon quasiment systématique par le pluriel forze, les forces. Ainsi,
alors que les six premiers livres de la Ragion di Stato s’attachent avant tout au
problème de la sécurité de l’État, et notamment de sa sécurité intérieure, mais
aussi (livre VI) de sa sécurité défensive face aux ennemis extérieurs, les
livres VII à X se concentrent entièrement sur le problème des forze. Qu’est-ce
donc que ces forze ? Dans un premier temps, le livre VII voit les forces de l’État
sous leur aspect purement financier : l’État fort est celui qui est riche, et Botero
détermine toute une politique des finances, fondée sur des impôts modérés, une
pratique retenue de l’emprunt public, une gestion rationnelle du trésor, etc. Mais
à partir du chapitre VII, 11, intitulé « Della gente » (sous-entendu : les gens de
l’État, c’est-à-dire sa population), il se met à parler des « vraies forces », en
opposition aux forces précédentes, et dit ceci :
Veniamo ora alle vere forze, che consistono nella gente, perché a questa ogni altra
forza si riduce ; e chi abbonda d’uomini, di tutte quelle cose anco abbonda, alle quali
l’ingegno e l’industria dell’uomo s’estende, come apparirà nel progresso di questo
nostro discorso, onde, d’ora innanzi, noi useremo indistintamente del nome ora di
gente, ora di forze (Venons-en à présent aux vraies forces, qui consistent dans les
gens, puisque c’est à cette force-là que toutes les autres se réduisent : qui a des
hommes en abondance a aussi en abondance toutes les choses qui concernent le génie
et l’industrie de l’homme [...] et donc, dorénavant, nous userons indistinctement tantôt
du mot gens tantôt du mot forces) [7].
La puissance de l’État semble se réduire entièrement à la quantité de sa population, car c’est finalement toute l’activité humaine (« le génie et l’industrie de
l’homme ») qui rend un État puissant. Toutefois, par rapport aux Cause, l’emploi
des mots n’est plus le même ici : alors que le terme qui servait à désigner la
population était celui de popolo, Botero emploie maintenant systématiquement
le mot gente. Or dans l’italien du XVIe siècle, il s’agit d’un terme fortement
connoté : gente signifie tout autant « troupe » ou « armée » que « peuple » ou
« population ». Voilà aussi pourquoi il lui est si aisé d’affirmer la synonymie
de gente et forze. C’est déjà là le signe que le modèle de puissance que propose
la raison d’État botérienne contient encore une composante militaire importante : en cela la puissance de Botero reconduit aussi le modèle machiavélien.
Si l’insistance de Botero sur le thème de la puissance et l’importance qu’il
attribue dans ce cadre à l’économie ont clairement une fonction stratégique
« antisouveraine », ont-ils aussi pour autant une fonction « antidespotique » ou
« antimachiavélienne » ? Ne faut-il pas plutôt penser que l’opposition de Botero
au discours juridico-politique de la souveraineté l’incite à replacer le discours
politique sur le terrain proprement italien des rapports de forces – celui de
Machiavel et de Guicciardini ? Autrement dit, au-delà des déclarations d’intention antimachiavéliennes que l’on trouve dans la dédicace de la Ragion di Stato,
et d’un antimachiavélisme de façade qui est devenu le lot commun de tous les
penseurs catholiques, proches de la Ligue en France ou de la Curie en Italie,
la question des forze chez Botero n’est-elle pas une tentative d’appropriation,
dans un contexte contre-réformiste, de l’analyse politique des grands penseurs
florentins ?
Plusieurs éléments pourraient servir à conforter cette hypothèse. On peut par
exemple montrer que la façon dont Botero définit et conçoit le «
Stato » comme
«
dominio fermo sopra i popoli » est une reprise du
Stato machiavélien défini
comme «
dominio » qui a «
imperio sopra gli uomini », à l’opposé de la république de Bodin qui est une « réunion de plusieurs ménages sous puissance
souveraine ». Alors même que la notion a une origine clairement juridique
(
dominium), le
dominio de Botero ne caractérise plus que le fait de la relation
de pouvoir univoque du prince sur les sujets ; à l’inverse, la « puissance souveraine » de Bodin donne lieu à une vaste entreprise de légitimation juridique.
On pourrait aussi montrer que l’idée de prudence propre à la raison d’État, telle
que Botero la développe notamment dans ses «
capi di prudenza », afin de
fournir au prince des règles pour la conservation de l’État, est écrite dans la
même « langue politique » que le
Prince
[8] ou que les
Ricordi de Guicciardini.
Mais nous aimerions surtout nous arrêter ici sur un passage de la
Ragion
di Stato, rarement cité
[9], où la disqualification explicite du thème de la souveraineté s’effectue au profit d’une idée de la puissance directement issue de
Machiavel. Il s’agit du chapitre IX, 2, au titre on ne peut plus machiavélien
et bodinien : « Si le prince doit ou non aguerrir ses sujets ». Botero y oppose
les deux sens que peut avoir le mot « indépendance » lorsqu’il est attribué aux
États. La première forme d’indépendance, dit-il, est celle qui consiste à ne
pas avoir de supérieur, et qui fait du chef de l’État un « seigneur absolu et
souverain »; la seconde est celle de tous ceux « qui n’ont pas besoin de l’aide
et de l’appui des autres », car « ils ont des forces supérieures ou égales à
celles de leurs ennemis ». Le premier modèle, celui du prince « souverain »
(
soprano) est dit « accidentel et externe »; le second, celui du prince « puissant » (
poderoso) est dit « substantiel et intrinsèque ». Seul le second modèle,
l’indépendance que procure la puissance, permet d’assurer la conservation de
l’État – objectif suprême de la raison d’État boterienne
[10]. Lorsque Botero
caractérise cette première forme d’indépendance comme celle «
che esclude
maggioranza e superiorità », il a en ligne de mire la définition bodinienne de
la souveraineté : « celui est absolument souverain, qui ne reconnaît rien plus
grand que soi après Dieu
[11] ». La question du
poderoso et des «
forze sufficienti
alla conservazione dello Stato » agit donc bien dans la pensée de Botero à la
fois comme un substitut et comme un antidote au concept de souveraineté.
Tout ce passage est d’autant plus remarquable qu’il représente un cas presque
unique de qualification du prince au moyen du terme juridico-politique de
« souverain
[12] ». En règle générale, l’opposition à Bodin apparaît bien plus à
travers une stratégie de l’évitement et du silence plutôt qu’au moyen d’une
opposition frontale contre ses thèses. Ici, le message est clair : pour la politique
et les relations entre les États, toute l’
Å“uvre de Bodin consacrée à définir
l’extension et les limites de la souveraineté ne sert à rien, seule compte la
puissance relative des États les uns par rapport aux autres. Or ce thème de la
puissance relative vient tout droit du chapitre X du
Prince, au titre significatif
« Quomodo omnium principatum vires perpendi debeant ». Il s’agit précisément
de savoir «
se uno principe ha tanto stato che possa, bisognando, per sé medesimo reggersi, o vero se ha sempre necessità della defensione d’altri
[13] ».
Lorsqu’il parle du «
star da sè », des «
forze sufficienti alla conservazione dello
Stato », ou encore, ailleurs, de «
mantenersi senza bisogno dell’altrui soccorso », Botero se replace donc de toute évidence sur le terrain machiavélien.
Ce n’est pas tout : toute cette argumentation contre la souveraineté et en
faveur de la puissance sert à introduire la question, machiavélienne par excellence, des
armi proprie. Dans la suite du chapitre, Botero reproduit et synthétise
le discours de Machiavel contre les milices étrangères. Il montre qu’il connaît
bien non seulement le
Prince et les
Discours, mais tout autant
L’Art de la
guerre : comme Machiavel, il emploie notamment le latinisme rarissime
deletto
pour parler de la levée des troupes
[14]; suivant de très près les instructions du
livre III, il défend la supériorité des légions romaines sur les phalanges macédoniennes en mettant en valeur notamment leur tripartition
[15]; il explique dans
les mêmes termes que Machiavel les fonctionnements respectifs des deux types
d’armées, et il lui emprunte l’idée selon laquelle les Suisses ont imité le modèle
des phalanges plutôt que celui des légions
[16]. Botero souligne enfin la supériorité
des armées suisses par rapport aux Italiens dans le domaine de l’
ordinanza, se
souvenant sans doute à la fois des remarques de Machiavel
[17] et de celles de
Guicciardini dans la
Storia d’Italia
[18], concernant l’efficacité des carrés suisses.
Lorsque Botero fait appel à l’économie comme facteur d’augmentation de la
puissance étatique, il semble donc bien qu’il n’est pas dans une logique
anti-machiavélienne, mais qu’à l’inverse il s’attache à intégrer l’économie dans
une conception typiquement machiavélienne des rapports de forces, où la guerre
a pour la politique une valeur paradigmatique. Du reste, Michel Senellart ne dit
pas autre chose lorsqu’il rappelle que le mercantilisme ne réussit pas complètement à « sortir de l’espace du machiavélisme
[19] ». Mais il n’est pas sûr que
Botero ait véritablement tenté d’en sortir. Dans la
Ragion di Stato, les mesures
visant à favoriser la croissance économique, l’accent mis sur le développement
de l’industrie, la volonté de rendre le commerce le plus libre possible, ont pour
objectif premier l’augmentation de la
gente, de la population susceptible d’augmenter le nombre des troupes et la puissance militaire. Certes, ce qui différencie
radicalement les deux penseurs politiques italiens, c’est que la guerre et la
politique étaient pensées toujours chez Machiavel sur le mode de la conquête,
alors que les objectifs de Botero sont la conservation, le
statu quo, la stabilisation
des équilibres existant. Les contextes sont différents : alors qu’avec les guerres
d’Italie une menace constante provenait de l’extérieur, c’est d’abord depuis
l’intérieur que les guerres de religion minent les États à la fin du XVI
e siècle.
Pour Machiavel, face à la généralisation d’un nouveau type de guerres, beaucoup
plus rapides, bien plus violentes et dévastatrices qu’auparavant, et face à la
transformation de la Péninsule en un immense champ de bataille pour les
grandes puissances étrangères, la réponse consiste à intégrer les nouveaux paramètres de la conquête militaire dans la pensée politique. Si Machiavel représente
un tournant, c’est sans doute parce que, à partir de lui, la politique et la guerre
ne peuvent plus être pensées indépendamment l’une de l’autre : la guerre «
è
sola arte che si aspetta a chi comanda » (« le seul art qui convienne à celui qui
commande
[20] »). Pour survivre, l’État doit à tout prix se diriger vers la conquête.
L’Italie de Botero, en revanche, est très largement stabilisée du fait d’une
domination espagnole sans partage. Au niveau européen, l’instabilité et la guerre
entre les États apparaissent au Piémontais déterminées bien plus par la fracture
religieuse que par la volonté ou la nécessité de la conquête. Le premier des
dangers vient donc de l’intérieur : ce n’est plus la guerre qui fait et défait les
États, mais la division interne et les troubles religieux qui provoquent les guerres.
La
quiete (le repos) et la neutralisation des
novità (les
nouvelletez dont parlait
Montaigne) sont donc les premiers objectifs de la politique intérieure des États.
Cependant, il faut sans doute voir un effet durable des guerres d’Italie, et de
la pensée politique qu’elles ont largement contribué à engendrer, dans le fait
que Botero souligne qu’un État ne peut assurer sa survie qu’en développant sa
puissance. Comme Machiavel, Botero insiste sur le fait que la puissance ne peut
être justement évaluée que par la capacité d’un État à résister à tous les autres :
seule compte son indépendance politique et militaire, et c’est le développement
de ses forces qui lui permet d’atteindre cet objectif. Par là, Botero s’attache une
fois de plus à déplacer la pensée politique du terrain bodinien de la souveraineté
pour mieux la resituer dans le champ machiavélien des rapports de forces. Sans
doute, contrairement à Machiavel, Botero propose-t-il un schéma plus défensif
qu’offensif, marqué plus sensiblement par l’exigence de la conservation que par
celle de la conquête. Mais si la conservation de l’État est prioritaire, l’insistance
sur le développement des forces tient au fait qu’elles concernent tout autant la
nécessité de sa croissance : « Les forces d’un prince ont pour fin la conservation
ou l’agrandissement de l’État
[21]. » C’est donc aussi parce qu’avec Botero la
guerre reste toujours l’horizon de la pensée politique que le prince doit avoir
pour objectif de développer la puissance de l’État – et donc aussi sa force
économique.
[1]
Michel SENELLART,
Machiavélisme et raison d’État, PUF, Paris, 1989; « La raison d’État
antimachiavélienne. Essai de problématisation », dans
La Raison d’État : politique et rationalité,
dir. Christian Lazzeri et Dominique Reynié, PUF, Paris, 1992, p. 15-42.
[2]
Michel SENELLART,
Les Arts de gouverner, Éd. du Seuil, Paris, 1995, p. 201.
[3]
« La raison d’État antimachiavélienne »,
op. cit., p. 38-39.
[4]
Voir notamment : A. Enzo BALDINI, « Aristotelismo e platonismo nelle dispute romane sulla
ragion di Stato di fine Cinquecento », dans
Aristotelismo politico e ragion di Stato, a cura di Enzo
Baldini, Olschki, Florence, 1995, p. 201-226; « L’antimachiavélisme en Italie au début de la
littérature de la raison d’État », dans
L’Antimachiavélisme de la Renaissance aux Lumières, Problèmes d’histoire des religions, 1997, éd. Alain Dierkens, Éditions de l’Université de Bruxelles,
Bruxelles, 1997, p. 15-31 ; « Primi attacchi romani alla
République di Bodin sul finire del 1588. I
testi di Minuccio Minucci e di Filippo Sega »,
Il Pensiero Politico, 2001, anno XXXIV, n
o 1, p. 3-40;
« Jean Bodin e l’Indice dei libri proibiti », dans
Censura ecclesiastica e cultura politica in Italia
tra cinquecento e Seicento, a cura di Cristina Stango, Olschki, Florence, 2001, p. 79-100.
[5]
Giovanni BOTERO,
Delle cause della grandezza e magnificenza delle città, dans
Della ragion
di Stato con tre libri delle cause della grandezza delle città, a cura di Luigi Firpo, UTET, Turin,
1948 (édition pour laquelle nous utiliserons désormais l’abréviation
RS), p. 345.
[6]
Delle cause della grandezza e magnificenza delle città, dans
RS, p. 377.
[7]
RS, VII, 11, p. 238.
[8]
Sur cet aspect, je me permets de renvoyer à mon article « Giovanni Botero et la langue
machiavélienne de la politique et de la guerre », à paraître dans le volume
Machiavel : la république
et la guerre, éd. Alessandro Fontana, Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini, NAME editore,
Gênes, 2003.
[9]
Mais Michel Senellart le cite dans son article « La raison d’État antimachiavélienne »,
op.
cit., p. 39.
[10]
«
Per decider questa controversia, presupponiamo che il principale stabilimento di un dominio si è l’indipendenza e lo star da sè. Or l’indipendenza è di due sorti, perchè l’una esclude
maggioranza e superiorità, ed in questa maniera il Papa, l’Imperatore, il re di Francia, d’Inghilterra,
di Polonia, sono prencipi indipendenti ; l’altra indipendenza esclude bisogno d’aiuto e d’appoggio
altrui, nel qual modo sono indipendenti quelli, che han forze o superiori o uguali a’ nemici ed agli
emoli loro. Di queste due indipendenze la più importante è la seconda, perchè quella è quasi
accidentale ed esterna, questa sostanziale ed intrinseca ; quella fa ch’io sia signore assoluto e
soprano, questa ch’io sia poderoso e di forze sufficienti alla conservazione dello Stato mio e ch’io
sia veramente prencipe grande » (
RS, IX, 2, p. 270). (« Pour résoudre cette controverse, présupposons que le fondement principal d’une seigneurie est son indépendance, et le fait de pouvoir rester
seule. Or l’indépendance est de deux sortes. L’une exclut toute majorité et toute supériorité, et c’est
de cette manière que le Pape, l’Empereur, les rois de France, d’Angleterre et de Pologne sont
indépendants. L’autre indépendance exclut le besoin de l’aide et de l’appui d’autrui : de cette façon,
sont indépendants tous ceux qui ont des forces supérieures ou égales à leurs ennemis et à leurs
émules. De ces deux indépendances, la plus importante est la seconde : l’une est accidentelle et
externe, l’autre est substantielle et intrinsèque ; l’une fait de moi un seigneur absolu et souverain,
l’autre me rend puissant et me donne des forces suffisantes pour la conservation de mon État : elle
fait de moi un prince véritablement grand »).
[11]
Jean BODIN,
Les Six Livres de la République, 6 vol., Fayard, Paris, 1986 [dixième édition,
1593], I, 7, p. 114.
[12]
Le seul autre cas où le prince est qualifié de
soprano dans la
Ragion di Stato apparaît lorsque
Botero oppose le prince suzerain à ses feudataires, ou encore «
signori particolari ». Voir
RS, IV,
5, p. 164.
[13]
Chap. X, « De quelle façon on doit peser les forces de tous les principats » : « un prince a-t-il
un tel état qu’il puisse, si besoin est, tenir par lui-même, ou bien est-il toujours dans la nécessité
d’être défendu par autrui ? » (MACHIAVEL,
De Principatibus – Le Prince, éd. Jean-Louis Fournel et
Jean-Claude Zancarini, texte italien établi par Giorgio Inglese, PUF, Paris, 2000, X, 1, p. 106-107).
[14]
Le chapitre « Della scelta de’ soldati » (
RS, IX, 3, p. 275) commence ainsi : «
Or la prima
via di far i tuoi soldati arditi e valorosi sarà il deletto, o vogliamo dire scelta
, perché non tutti
sono atti d’animo, non disposti di corpo a durare i travagli e i disagi della milizia [...] ». Machiavel :
« Sendo pertanto necessario prima trovare gli uomini, conviene venire al deletto
di essi, ché così
lo chiamavano gli antichi; il che noi diremmo scelta
, ma, per chiamarlo per nome più onorato,
io voglio gli serviamo il nome del deletto » (Niccolò MACHIAVELLI,
Dell’arte della guerra, I, 13,
Opere, I, a cura di Corrado Vivanti, Einaudi-Gallimard, Turin, 1997, p. 545; c’est moi qui souligne).
[15]
On retrouve ainsi la division des légions en «
tre sorti di soldati : prencipi, astati, triari »;
voir MACHIAVELLI,
Dell’arte della guerra, III, 1, p. 591 : «
i romani avevano tripartita ciascuna
legione in astati, principi e triarii ».
[16]
Comparer tout le chapitre IX, 6 « Dell’ordinanza » à
Dell’arte della guerra, III, 1, p. 591-593.
[17]
Voir
Discorsi sulla prima deca di Tito Livio, II, 4 et 16-19, ainsi que
De Principatibus, XIII.
[18]
Voir Francesco GUICCIARDINI,
Storia d’Italia, livre I, chap. XI. Concernant l’art de la guerre
chez Guicciardini, voir Pierre BENEDITTINI, « La guerre et son lexique dans l’
Histoire d’Italie »,
dans Francesco GUICCIARDINI,
Histoire d’Italie, éd. Jean-Louis Fournel et Jean-Claude Zancarini,
Robert Laffont, Paris, 1996, II, p. 690-700.
[19]
Michel SENELLART,
Machiavélisme et raison d’État,
op. cit., p. 89-91.
[20]
De Principatibus, XIV, 1. « En fait, ce qui est premier, la véritable nouveauté épistémologique
de
tous les textes machiavéliens, c’est l’articulation obligée entre la guerre et la politique comme
condition
sine qua non de toute pensée de l’une et de l’autre » (Jean-Louis FOURNEL, « Stratégies
de citoyens (La question des
armi proprie chez Machiavel et Guicciardini) », dans
Les Guerres
d’Italie. Histoire, pratiques, représentations, Actes du colloque international (Paris, 9-10-11 décembre 1999), éd. D. Boillet et M. F. Piéjus, Centre international de recherche sur la Renaissance
italienne, 25, Université Paris III Sorbonne Nouvelle, 2002, p. 142).
[21]
«
Il fine delle forze di un prencipe si è la conservazione o ampliazione dello Stato », dans
RS, VII, 10, p. 233.