2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Grandeur civique et économie dans la pensée politique de Francis Bacon
[1]
Dominique Weber
CERPHI, École normale supérieure Lettres et sciences humaines, Lyon
On se rappelle l’un des problèmes soulevés, en 1975, par John Greville
Agard Pocock dans son ouvrage intitulé Le Moment machiavélien : dans l’Angleterre
du XVIIe siècle, les idées républicaines et machiavéliennes devaient trouver à se développer dans un environnement intellectuel dominé par des concepts monarchiques, juridiques et théologiques, peu à même de conduire à une définition de l’Angleterre comme
polis ou de l’Anglais comme citoyen. Dans ce même ouvrage, Pocock indiquait en outre,
sans toutefois développer cette indication, que Francis Bacon connaissait Machiavel à
un degré qui aurait mérité d’être discuté plus en détail. Il s’agit de prendre cette dernière
remarque au sérieux et, du coup, de tenter de mesurer, en confrontant notamment la
pensée politique de Bacon à celle de Juste Lipse et à celle de Giovanni Botero, comment
est déjà en germe, dans l’Å“uvre du Lord Chancelier, une reconceptualisation proprement
civique des institutions politiques. Cette enquête nous conduira dès lors, nécessairement,
à interroger le statut accordé par Bacon à l’économie et aux activités marchandes.
In his book The Machiavellian Moment (1975), John Greville Agard
Pocock intended to confront, among others, one important problem : in Seventeenth
Century England, the Republican and Machiavellian ideas had to develop in an intellectual environment dominated by monarchial, juridical and theological concepts, which
were not able to consider with a favourable reception the definition of England as a
polis and of the Englishman as a citizen. In the same book, Pocock underlined also,
though he did not develop the indication, that Francis Bacon knew Niccolò Machiavelli’s
writings to such an extent that this fact deserves certainly detailed examinations. This
working paper aims at taking seriously this indication and therefore at understanding
how, through a confrontation between Bacon’s, Lipsius’s and Botero’s political thoughts,
a civic conceptualization of political institutions is at work in Bacon’s doctrine. This
inquiry will necessarily lead us to question the way Bacon understood economy and
merchant activities.
L’ÉTAT BACONIEN : UN ÉTAT GESTIONNAIRE ?
L’État tel que le pense Francis Bacon s’inscrit-il dans le modèle politique de
l’État gestionnaire ? On se souvient que c’est là la thèse défendue par Michaël
Oakeshott. En effet, selon Oakeshott, Bacon penserait l’État comme « un territoire circonstanciellement distinct dont les habitants, engagés dans l’exploitation sans relâche de ses ressources, ont un intérêt commun au succès continuel
de l’entreprise », de sorte que « le gouvernement d’un État » serait « le gardien
de cet intérêt commun et le directeur et le gestionnaire [
manager] de l’entreprise
[2] ». Certes, les propriétés de l’État, chez Bacon, se disent à la fois dans le
vocabulaire de la Bible
[3] et dans celui de la raison d’État
[4]. Mais le point qui
importe pour Oakeshott est surtout que le projet de dominer la nature soit
tributaire de sa mise en
Å“uvre par l’État. De sorte que ce dernier se voit accorder
une fin distincte de la préservation de la paix, puisqu’il lui revient d’assurer le
progrès du savoir en vue du bien commun. Bref, Bacon serait ici fort proche,
dans son projet de prise en charge de la recherche scientifique par l’État, des
théoriciens de la raison d’État, qui développèrent une conception de l’État
administratif soucieuse de la diversité des richesses, de leur production et de
leur croissance.
En réalité, la conceptualisation baconienne de l’État est peut-être moins simple. C’est ce qu’indique le rôle joué au sein de la pensée politique de Bacon
par la notion, de provenance machiavélienne mais aussi boterienne, de « grandeur » (
greatness) de l’État
[5]. La question qui se pose est d’évaluer avec justesse
l’impact de cette provenance sur le concept baconien de grandeur de l’État. Or,
on se rappelle le problème soulevé par John Greville Agard Pocock : en ce qui
concerne l’Angleterre, « les idées républicaines et machiavéliennes devaient
trouver à se loger dans un environnement dominé par les concepts monarchiques,
juridiques et théologiques qui n’étaient apparemment en aucune façon disposés
à exiger la définition de l’Angleterre comme
polis, ou de l’Anglais comme
citoyen
[6] ». Bref, comment des notions de la pensée civique pouvaient-elles
s’intégrer dans le modèle de la pensée monarchique ? Contre ce que peuvent
avoir d’unilatéral les thèses de Donald W. Hanson
[7] – les Anglais ne pouvaient
avoir quelque chose comme une conscience civique avant l’effondrement de la
monarchie à cause de la prédominance de la « double majesté » – et celles de
Michael Walzer
[8] – en Angleterre, c’est une conscience de l’individualité intensément religieuse, celle des « Saints », qui se trouva sécularisée brutalement en
un rationalisme bourgeois –, Pocock entend montrer que la pensée politique
anglaise, en particulier avec la thématisation de la figure du conseiller du Prince,
a su développer une conceptualité du domaine public, dont les racines plongent
bien dans la tradition politique républicaine à connotation civique et humaniste
issue de l’Antiquité et de la Renaissance, et ce dès avant la guerre civile des
années 1640-1660. Significativement, Pocock ne se penche toutefois pas vraiment sur le « machiavélisme » de Bacon : il note simplement que Francis Bacon
connaissait Machiavel « à un degré qui aurait pu mériter d’être discuté ici plus
en détail
[9] ». Le silence de Pocock s’explique par le fait que c’est tout particulièrement au cours du règne de Jacques I
er (1603-1625) que la notion de « grandeur » étatique est devenue centrale dans l’
œuvre de Bacon. Or, pour Pocock,
ultimement, c’est bien « l’effondrement de la monarchie et la guerre civile »
qui permirent de franchir cette « étape » : celle conduisant, dans l’
Oceana de
James Harrington (1656) ainsi que dans les
Discourses Concerning Government
d’Algernon Sidney (1698), à une reconceptualisation des institutions de la
monarchie anglaise territoriale et juridictionnelle dans les termes de l’humanisme civique républicain
[10].
Bacon, royaliste, ne fut certes pas un républicain comme le seront plus tard
Harrington ou Sidney. Pour lui, c’est bien le roi qui est le législateur suprême
[11]
et c’est bien, ultimement, le relèvement de la Chute qui constitue l’objectif
essentiel de la vie et de la politique humaines. Mais Bacon ne fut pas non plus
un partisan orthodoxe de l’absolutisme
[12]. Il s’agit, en effet, dans les analyses
qui suivent, de suggérer comment la reconceptualisation civique des institutions
est en réalité déjà à l’
Å“uvre dans la pensée politique de Bacon. Ce dont témoigne, précisément, l’usage baconien de l’idée de grandeur de l’État. Cette idée
est discutée par Bacon, à l’occasion du projet d’union de l’Écosse et de l’Angleterre, dans un discours prononcé à la Chambre des Communes le 17 février
1607 (Sp., X, p. 307-325), discours mis en forme en 1608 dans un traité resté
inachevé et intitulé
Of the True Greatness of the Kingdom of Britain (Sp., VII,
p. 37-64)
[13]. Dans la seconde édition des
Essays, celle de 1612, Bacon publie
également un essai intitulé
Of the Greatness of Kingdoms
[14]. Cet essai forme,
avec le
Summary Treatise Touching the Extension of Empire de
The Advancement of Learning de 1605 (VIII, 3, Sp., V, p. 79-88), la trame conceptuelle du
traité
De proferendis finibus imperii dans le
De augmentis de 1623 (VIII, 3,
Sp., I, p. 793-803). Ce traité a, en retour, été traduit du latin en anglais et publié
sous le titre
Of the True Greatness of Kingdoms and Estates dans la troisième
et dernière édition des
Essays, celle de 1625. On voit ainsi qu’au début et à la
fin du règne de Jacques I
er, Bacon fait de la question de la grandeur de l’État
un problème majeur. Comme le montrent les
Essays, l’expression «
true greatness » signifie chez Bacon «
expansive power » : elle désigne donc la « puissance » (
power) et les « forces » (
forces) d’un État pour acquérir et pour conserver de nouveaux territoires
[15]. Quel est le sens exact de cette politique
d’agrandissement ? Il faut sans doute comprendre – c’est l’hypothèse qui sera
envisagée ici – que pour Bacon, comme pour Machiavel, la liberté ne se conçoit
en réalité que par la grandeur : cette dernière n’est pas seulement le moyen de
conserver la liberté, mais aussi, et avant tout, la finalité qui lui donne sens.
L’aspiration à la grandeur, en effet, est ce qui empêche la liberté de se dissoudre
en intérêts uniquement particuliers.
JUSTE LIPSE, GIOVANNI BOTERO
ET LA RECONFIGURATION CONCEPTUELLE
DE LA GRANDEUR CIVIQUE
Pour comprendre la portée des thèses de Bacon, il est tout d’abord nécessaire
de restituer, au moins très brièvement, le contexte théorique à travers lequel
l’idée de grandeur civique s’est développée. Vers la fin du XVI
e siècle, la conceptualisation de la
grandezza héritée de l’humanisme civique italien, notamment
florentin, a été très sévèrement remise en cause, et cela par des auteurs qui ont
aussi participé à la mise en cause de l’héritage latin (Cicéron, Salluste, Tite-Live)
célébrant la participation active à la vie de la cité et le dévouement au bien
public. Au premier rang de ces auteurs se trouvent en particulier le Piémontais
Giovanni Botero et le Flamand Juste Lipse, lequel, comme on sait, a été l’un
des auteurs qui a le plus contribué à la « montée en puissance » de l’influence
de Tacite à la fin du XVI
e siècle et au XVII
e siècle
[16]. Deux points méritent tout
particulièrement de retenir l’attention et d’être soulignés. 1) Lipse et Botero
accordent tous les deux une très grande importance à la question de la force
militaire. Leurs orientations divergent néanmoins considérablement de la perspective ouverte par Machiavel. Alors que Machiavel défend l’idée d’une milice
(
militia) civique formée de citoyens en armes, c’est-à-dire d’une armée non
« professionnelle » (c’est la théorie des armes comme nécessaires à la liberté),
Lipse et Botero défendent quant à eux l’idée d’une armée non seulement permanente mais aussi « professionnelle » : elle seule, pensent-ils, peut véritablement améliorer la discipline militaire et assurer par conséquent efficacement la
puissance de l’État. Outre les « gardes », Lipse demande ainsi que soit constituée
une armée de « gens d’armes ordinaires », qu’il définit ainsi :
J’entends aussi qu’il y ait des Ordinaires, c’est-à-dire un plus grand nombre de gens
de guerre (selon les forces et la grandeur de l’État) pour les soudaines occurrences
des affaires, ou de quelque levée d’armes, et qui, comme en parle Tacite au quatrième
livre des Annales, si quelque chose demande prompt secours, soient tous prêts sans
qu’il faille les appeler de loin. Car nous savons que rarement se trouvent des volontaires, ce dit le même auteur [17]. Et s’ils se rencontrent, ce ne sont pas gens résolus ni
disciplinés, comme il appartient, mais presque ordinairement vagabonds et souffreteux, surtout aujourd’hui, qui s’enrôlent sous le premier qui les appelle au son du
tambour (Politicorum, sive civilis doctrinae libri sex, Leyde, 1589, IV, VII, 2 / Les
Politiques, comprenant en six livres la doctrine qui concerne principalement le devoir
du prince et magistrat souverain en temps de paix et de guerre au gouvernement de
l’État, Genève, Pierre et Jacques Chouet, 1613, p. 298-299 ; orthographe et ponctuation modernisées).
L’armée permanente doit donc être composée de soldats qui font quotidiennement profession des armes, laquelle doit être leur plus propre fonction et vocation. Quant à Botero, il souligne la nécessité, pour le Prince, de constituer des
troupes d’élite, sélectionnées à partir d’un « choix » :
Le premier moyen de faire les soldats d’un Prince, hardis et valeureux, sera le choix,
ou élite [il deletto, o vogliamo dire scelta], car tous ne sont pas propres d’esprit, ni
de corps disposés à endurer les travaux et incommodités de la guerre, à résister et
demeurer fermes au froid et au chaud, au Soleil, à la Lune, à la faim et à la soif, ni
à passer les jours entiers sans reposer, et les nuits sans dormir, ni à traverser un roide
torrent à nage, à sauter un fossé, à écheller une muraille, à accepter, comme le jeune
David, un défi, à faire tête à un assaut venant à l’imprévu, à s’opposer à la furie du
feu, à la tempête des canonnades, à l’orage et grêle des arquebusades, aux nuages des
chaux vives, des huiles ardentes, des feux artificiels, ni à exposer la vie, ni à défier
la mort en mille manières (Della Ragion di Stato, Venise, 1589, IX, 3, Chiara Continisio (éd.), Rome, Donzelli Editore, 1997, p. 180-181 / trad. fr. Gabriel Chappuys,
Paris, G. Chaudière, 1599, p. 274; orthographe et ponctuation modernisées).
2) Mais ce qui sépare fondamentalement les doctrines de Lipse et de Botero de
la doctrine machiavélienne de la grandezza, c’est le rôle accordé aux facteurs
économiques dans la constitution et le soutien de la grandeur des États. On se
souvient, par contraste, de l’affirmation de Machiavel :
Toutes les montagnes, les lacs, les lieux s’aplanissent là où manquent de courageux
défenseurs. Non seulement l’argent ne vous défend pas, mais il fait que vous êtes plus
promptement pillé. Il ne peut y avoir d’idée plus fausse que l’opinion générale selon
laquelle l’argent est le nerf de la guerre. Ce jugement est prononcé par Quinte-Curce
à propos de la guerre qui eut lieu entre Antipater de Macédoine et le roi de Sparte [18]
(Discours sur la Première Décade de Tite-Live, 1514-1519, II, 10, dans Nicolas
Machiavel, Œuvres, trad. fr. C. Bec, Paris, Robert Laffont, 1996, p. 314).
Contre Machiavel, Lipse affirme au contraire très nettement que « les gens de
guerre et l’argent [sont] les deux moyens qui acqu[ièrent], gard[ent] et f[ont]
accroître l’État » (
Les Politiques, IV, VII, 2, p. 299), car, ajoute-t-il, « l’argent
est l’esprit vital de la guerre » (
Les Politiques, V, VI, 1, p. 457); il consacre
même tout le second livre de son ouvrage
Admiranda, sive de magnitudine
Romana à l’économie de la Rome impériale en général et à son système de
taxation en particulier
[19]. Quant à Botero, il soutient lui aussi que les forces
financières et les richesses constituent des éléments fondamentaux de la puissance des États. Un grand État, c’est à la fois un État riche et un État peuplé :
Il est nécessaire, et pour la réputation (parce que la puissance des États se juge ou
mesure aujourd’hui aussi bien par l’abondance de l’argent, que par la grandeur du
pays [perché la potenza degli Stati si giudica oggi non meno dalla copia del denaro,
che dalla grandezza del paese]) et pour l’usage de la paix et pour la nécessité de la
guerre, que le Prince ait toujours en ses coffres une bonne somme de deniers comptants
(Della Ragion di Stato, VII, 3, p. 142 / p. 212-213).
Il ne faut toutefois pas se méprendre. Botero ne se contente nullement de suivre
ici les principes politiques de Bodin
[20]. Il s’agit en réalité pour le jésuite, dans
le cadre d’une théorie de la souveraineté non juridique précisément destinée à
neutraliser les effets – désastreux pour l’Église de Rome – de la théorie bodinienne de la souveraineté indivisible et sans partage, de développer les conditions à la fois intensives et extensives de l’accroissement de l’État et de sa
puissance. C’est pourquoi, dans le même esprit, Botero peut soutenir que le
Prince ne peut accumuler les richesses et augmenter la population de son pays
sans un peuple industrieux :
Il n’y a chose de plus grande importance, pour accroître un État [accrescere una
città], et pour le rendre fort peuplé, et riche de tous biens, que l’industrie des hommes
[l’industria degli uomini] et la multitude des arts et métiers [la moltitudine dell’arti],
desquels les uns sont nécessaires, les autres commodes à la vie civile [vita civile]
(Della Ragion di Stato, VIII, 3, p. 156 / p. 239-240).
C’est pourquoi également le Prince, visant directement l’accroissement de son
État à travers l’essor corrélatif de la population et de ses forces financières, doit,
s’il le faut, se consacrer lui-même au commerce :
Nous disons donc qu’en trois cas le trafic n’est méséant à un Prince, bien qu’il soit
grand. Le premier, quand les moyens des particuliers ne sont propres à maintenir le
trafic, ou à cause de la dépense excessive, ou de l’opposition des ennemis, ou pour
autre semblable occasion [...]. Le second cas est quand le trafic est de si grande
importance qu’un particulier, au moyen de celui-ci, peut acquérir trop grandes richesses [...]. Le troisième cas est quand la marchandise se fait et s’exerce pour le bien et
salut public (Della Ragion di Stato, VIII, 15, p. 171 / p. 262-263).
Le principe directeur qui structure chacune des analyses de Botero est que,
fondamentalement, le bien-vivre est avant tout un bien-être. D’où, par conséquent, son plaidoyer en faveur d’une véritable police de la pauvreté :
Ceux-là aussi sont dangereux au repos public [quiete publica] qui n’y ont point
d’intérêt [interesse], c’est-à-dire qui se trouvent en grande misère et pauvreté, parce
que telles gens n’ayant que perdre, sont facilement induits en l’occasion de choses
nouvelles et embrassent volontiers tous les moyens qui se présentent à eux de croître
et faire leur profit par la ruine d’autrui (Della Ragion di Stato, IV, 7, p. 102-103 /
p. 147).
Les pauvres n’ont pas intérêt au repos public. De sorte qu’il faut les mettre au
travail et, de façon plus générale, développer l’industrie humaine sous toutes
ses formes. C’est à l’intérieur de cette visée d’« intéressement » qu’il faut situer
la pratique du gouvernement économique de la société proposée par Botero :
la conversion du bien-vivre en bien-être matériel introduit le gouvernement
économique dans la sphère politique elle-même. Comme dit Botero, dans le
cadre d’une analyse politique des spectacles, «
l’interesse acqueta tutti » (
Della
Ragion di Stato, III, 2, p. 87 / p. 125)
[21].
L’écho de ces ouvrages et de ces thèses, en Angleterre, fut très grand. Il faut
souligner ainsi que les
Politicorum, sive civilis doctrinae de Juste Lipse, publiées
en 1589, ont été traduites en anglais par William Jones dès 1594
[22]. Le
Delle
cause della grandezza delle città de Giovanni Botero, publié en 1588, a été
traduit en anglais par Robert Peterson dès 1606
[23]; quant à ses
Relazioni universali, publiées dans les années 1591-1596, elles ont été traduites en anglais
par Robert Johnson dès 1608
[24].
En apparence, certains de ces thèmes se retrouvent très directement dans les
écrits de Bacon. 1) Exposant sa théorie de la naturalisation et sa théorie de la
grandeur de l’État devant la Chambre des Communes en 1607, Bacon
demande ainsi que l’on prenne en considération « les principes d’État » (the
principles of estate) et « la vraie raison d’État » (true reason of estate) (Sp.,
X, p. 312 et p. 314). Notons que Bacon admet en outre la nécessité, lorsque
l’occasion le demande, de passer outre les conventions morales, soutenant
qu’« une juste crainte » (a just fear) est « une juste cause de guerre préventive » (Considerations touching a War with Spain, 1624, Sp., XIV, p. 477; voir
aussi The Essays, XIX, Sp., VI, p. 421 / p. 101). Dans la même perspective,
Bacon soutient également que, dans les négociations et dans les traités politiques, il n’existe qu’« une seule garantie de la parole donnée vraie et certaine » :
Non pas l’une des divinités célestes, mais la Nécessité (grande divinité des puissants),
le péril de l’État et la communauté d’intérêts (De Sapientia Veterum, 1609, V, Sp.,
VI, p. 634 / trad. fr. Jean-Pierre Cavaillé, Paris, Vrin, 1997, p. 76).
La « prudence politique » (
prudentia civilis), selon un mot que Lipse contribua
grandement à diffuser
[25], doit même se faire de la « défiance » une « règle » et
« conjecturer en pire [
in deterius] sur les affaires humaines » (
Novum Organum,
I, 92, Sp., I, p. 199 / p. 154). En 1614, au Parlement, l’auteur de la
Nouvelle
Atlantide affirme même que « nous ne vivons pas dans la république de Platon,
mais en des temps où les abus ont le dessus » (
Speech upon the Case of Sir
Thomas Parry, charged with Unlawful Interference in an Election, Sp., XII,
p. 52). Bref, Bacon ne recule aucunement, dans l’art de gouverner, devant la
nécessité de faire droit à une nécessaire « ambiguïté morale ». En 1605, Bacon
peut ainsi écrire :
Quant à la science du gouvernement, c’est une partie du savoir qui est secrète [secret]
et gardée à part [retired], pour les deux raisons qui font que certaines choses sont
vouées au secret. En effet, certaines sont celées parce qu’elles sont difficiles à connaître
et d’autres parce qu’il ne convient pas de les déclarer. Nous voyons que tous les
gouvernements sont mystérieux [obscure] et invisibles [invisible] (The Advancement
of Learning, II, Sp., III, p. 473-474 / p. 270) [26].
Notons toutefois que tout ce passage sera totalement transformé dans le De
augmentis de 1623 (VIII, 2, Sp., I, p. 791), Bacon ayant fait entre-temps l’expérience du pouvoir et de ses déboires.
2) Deuxième point de convergence, du moins en apparence, entre les thèses
de Bacon et celles de Lipse et de Botero : Bacon semble bien estimer lui aussi
que la caractéristique la plus importante d’un grand État réside dans la discipline
martiale. La grandeur civique, écrit-il dans une veine de pensée fort proche, en
première approximation, de celle de Lipse
[27], consiste ainsi dans « la valeur et
la disposition militaire du peuple » (Sp., VII, p. 48 : «
the valour and military
disposition of the people »). Il ajoute dans les
Essays, en 1625 :
Pour la grandeur et la domination, il importe avant tout qu’une nation fasse du métier
des armes l’essentiel de son honneur, de son étude et de son occupation [their principal
honour, study, and occupation] [...]. La force d’une armée de vétérans constamment sur
pied, ou du moins la réputation qu’elle possède chez les nations voisines, est ce qui
confère d’ordinaire la suprématie; comme on le voit bien par l’Espagne qui, depuis
maintenant soixante ans, a eu presque continûment une armée de vétérans dans une
région ou une autre (The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 449 et p. 451 / p. 161 et p. 165).
3) Troisième point de convergence possible : comme Lipse et Botero, Bacon
semble accorder une certaine importance à la grandeur de la population. On
notera toutefois que Bacon, sur ce point, se réfère à Machiavel et non à Botero.
Défendant en 1603 l’union anglo-écossaise, Bacon écrit ainsi :
The authority of Nicolas Machiavel seemeth not to be contemned ; who enquiring the
causes of the growth of the Roman empire, doth give judgement, there was not one
greater than this, that the state did do easily compound and incorporate with strangers
(A Brief Discourse touching the Happy Union of the Kingdoms of England and
Scotland, Sp., X, p. 96).
On notera aussi qu’à travers cette question de l’accroissement de la population,
c’est en réalité plus exactement le « droit de cité » (
jus civitatis) des Romains
que vise Bacon et qu’il entend prendre comme modèle pour le projet d’union
anglo-écossaise. À cette fin, Bacon, exactement comme Botero (
Della Ragion
di Stato, VIII, 7, p. 164-165 / p. 251-253), s’inspire de Tacite
[28]. Mais les raisons
qu’avance Bacon pour souligner l’importance de la question de la naturalisation
ne sont en réalité pas du tout les mêmes que celles avancées par Botero. Alors
qu’il s’agit avant tout pour Botero de penser les « moyens d’enrichir de l’autrui »
(
Della Ragion di Stato, VIII, 6, p. 163-164 / p. 251 : «
De’modi d’arricchire
dell’altrui »), il s’agit pour Bacon de montrer que le droit de cité implique
nécessairement le droit de vote et le droit aux fonctions publiques, c’est-à-dire
une participation active au bien public; bref, le droit de cité n’est tel qu’à l’être
dans toute sa plénitude :
Il faut pourvoir par tous les moyens à ce que l’arbre de Nabuchodonosor de la
monarchie ait le tronc assez robuste pour supporter les branches et les rameaux ;
j’entends que les sujets natifs du royaume ou de la république soient dans un rapport
convenable aux sujets étrangers qui en dépendent. Aussi tous les États qui accordent
libéralement la naturalisation aux étrangers sont-ils faits pour la domination. Croit-on
en effet qu’un peuple d’hommes, même avec le plus grand courage et la plus habile
politique, pourra embrasser un empire d’une trop vaste étendue ? Cela peut durer un
moment, mais s’évanouira brusquement [...]. Jamais aucune nation ne fut à cet égard
si portée à incorporer les étrangers que les Romains, et le résultat fut qu’ils devinrent
la plus considérable des monarchies. Leur procédé fut d’accorder la naturalisation
(qu’ils dénommaient jus civitatis), et de l’accorder dans toute sa plénitude [in the
highest degree], c’est-à-dire non seulement le jus commercii, le jus connubii, le jus
haereditatis, mais encore le jus suffragii et le jus honorum. Et ceci non seulement à
des individus, mais à des familles entières, voire à des cités, parfois à des nations
[...]. On peut dire que ce n’étaient pas les Romains qui envahissaient l’univers, mais
l’univers qui envahissait les Romains ; et c’était le chemin assuré de la grandeur (The
Essays, XXIX, Sp., VI, p. 447-448 / p. 157-159 ; cf. aussi A Speech in the Lower
House of Parliament concerning the Article of Naturalization, Sp., X, p. 309).
4) Enfin, un quatrième point de convergence semble, en apparence, se dégager : à l’ancien gouvernement des âmes et des corps semble en effet parfois se
substituer chez Bacon un véritable « gouvernement des choses » :
La grandeur d’un État pour l’étendue et le territoire est susceptible d’être mesurée
[fall under measure], et l’ampleur des ressources et des revenus d’être comptée [fall
under computation]. La population peut se connaître par des recensements ; le nombre
et l’importance des cités par des cartes et des plans (The Essays, XXIX, Sp., VI,
p. 445 / p. 153; voir aussi Of the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp. VII,
p. 47).
En d’autres termes, le gouvernement ne semble pas tant s’exercer sur des
volontés que sur des quantités et des forces collectives. Dans l’essai Of Seditions
and Troubles, Bacon peut ainsi recommander aux « pasteurs de peuples »
(shepherds of people) de « bien connaître les calendriers des tempêtes de l’État,
qui sont d’ordinaire plus fortes quand les choses sont à égalité, comme les
tempêtes de la nature sont plus fortes autour de l’équinoxe » (Sp., VI, p. 406-407 /
p. 69). Le problème politique semble donc se résumer ici à l’utilisation quantitative des forces disponibles.
« LE MOMENT MACHIAVÉLIEN »
Il est toutefois tout à fait remarquable qu’au sujet de la question de la naturalisation Bacon, alors qu’il s’appuie très visiblement sur les analyses de Botero,
décide de faire référence à Machiavel et non, précisément, à Botero lui-même.
Cette référence joue un rôle stratégique majeur et indique que la ligne directrice
des thèses de Bacon constitue en réalité une réaction critique vis-à-vis des thèses
issues de la reconceptualisation de la grandeur étatique et civique. Dès le traité
inachevé de 1608, Of the True Greatness of the Kingdom of Britain, Bacon
entend ainsi commencer :
By confuting the errors or rather correcting the excesses of certain immoderate
opinions, which ascribe too much to some points of greatness which are not so
essential, and by reducing those points to a true value and estimation (Sp., VII, p. 48).
Nul doute que, dans ces lignes, ce sont bien des auteurs comme Lipse et Botero
qui sont directement visés. Notons également qu’après avoir souligné dans les
Essais le rôle joué par la mesure et le calcul des quantités dans l’estimation de
la grandeur d’un État, Bacon ajoute aussitôt :
Mais il n’y a rien dans les affaires politiques qui soit plus sujet à l’erreur que l’évaluation vraie et le jugement exact [the right valuation and true judgment] de la
puissance ou de la force d’un État (The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 445 / p. 153).
1) Le premier point de rupture de Bacon avec la théorie de la grandeur civique
issue des livres de Lipse et de Botero concerne le rôle accordé aux forces
financières de l’État. Dans « le discours populaire » (popular discourse) concernant la grandeur de l’État, note Bacon, « beaucoup trop est attribué au trésor et
aux richesses » (Of the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII,
p. 48). Il estime même que :
No man can be ignorant of the idolatry that is generally committed in these degenerate
times to money, as if it could do all things public and private (Of the True Greatness
of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 55).
Pour Bacon, fidèle en cela à Machiavel, les richesses ne doivent pas du tout
être considérées comme le facteur décisif de la grandeur civique :
Je sais bien que la plupart des gens auraient mis [la richesse] au premier rang, car la
richesse est d’une utilité générale qui répond à toute la variété des circonstances. Je
me permets de récuser cette opinion au nom de la raison pour laquelle Machiavel a
récusé celle selon laquelle l’argent est le nerf de la guerre : il dit que le vrai nerf de
la guerre, c’est le bras nerveux des hommes, c’est-à-dire une nation vaillante, peuplée
et guerrière [...]. On peut en vérité assurer que le nerf de la réussite n’est pas l’argent
mais les nerfs et l’acier de l’esprit, c’est-à-dire l’intelligence, le courage, l’audace,
la fermeté, le caractère, la capacité d’être industrieux, etc. (The Advancement of
Learning, II, Sp., III, p. 469 / p. 264).
À nouveau, c’est de façon stratégique que la référence machiavélienne est mise
en avant par Bacon
[29]. Mais c’est même aux yeux de Bacon « les annales de
tous les temps » (
the records of all times) qui concourent toutes à « rendre
fausse cette prétention : que les guerres ne seraient pas tranchées par l’épée la
plus acérée mais par la bourse la plus grande » (
Of the True Greatness of the
Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 55-56). Bacon admet certes que, sous certaines
conditions, les richesses permettent d’accroître la grandeur de l’État; mais il
intègre ces conditions dans la partition humaniste entre la vertu et les richesses.
En effet, les forces financières ne contribuent à augmenter la puissance de l’État
que si :
First [...], that they be joined with martial prowess and valour.
Secondly, That treasure doth then advance greatness, when it is rather in mediocrity
than in great abundance. And again better when some part of the state is poor, than
when all parts of it are rich.
And lastly, That treasure in a state is more or less serviceable, as the hands are in
which the wealth chiefly resteth (Of the True Greatness of the Kingdom of Britain,
Sp., VII, p. 58).
Si ces conditions ne sont pas remplies, les États, dilapidant leur énergie en
« husbandlike considerations of profit », ne sont, dit Bacon, que des États « efféminés » (effeminate) et « marchands » (merchant-like) (The Argument in Lowe’s
Case of Tenures in the King Bench, Sp., VII, p. 548). Bacon écrit encore à
Jacques Ier, le 30 août 1617, que la « prospérité » rend de façon regrettable les
États « sans inquiétude » (secure) et « détachés des périls » (underweighers of
perils) (Sp., XIII, p. 246). En somme, le commerce et l’art d’accumuler les
richesses, loin d’appartenir à l’art de la guerre, sont bien plutôt pour Bacon ce
qui vient affaiblir et corrompre les vertus et la discipline militaires.
Dans les « discours populaires » concernant la grandeur de l’État, beaucoup
trop est également attribué, selon Bacon, à « la fertilité du sol » ou à « l’abondance des denrées » (Of the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII,
p. 48), alors que la vraie grandeur naît de la pauvreté et de sols arides (A Speech
in the Lower House of Parliament concerning the Article of Naturalization, Sp.,
X, p. 324; Of the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 55-57
et p. 59). De façon qui peut sembler quelque peu provocatrice, Bacon ajoute
même que tous les États grands n’ont eu « no other wealth but their adventures,
nor no other title but their swords, nor no other press but their poverty » (Of
the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 57). Provocation ?
Bacon retrouve en réalité certaines thèses proprement machiavéliennes au sujet
de l’instauration de nouvelles cités :
Il y a plus de vertu là où le choix est moins libre, il faut considérer que, pour
l’édification d’une cité, il vaut mieux choisir un lieu stérile, afin que les hommes,
contraints d’être industrieux et moins paresseux, soient plus unis (Discours sur la
Première Décade de Tite-Live, I, 1, éd. cit., p. 190).
La faim et la pauvreté rendent les hommes industrieux et les lois les rendent bons
(Discours sur la Première Décade de Tite-Live, I, 3, éd. cit., p. 196).
De la richesse, Bacon, s’inspirant cette fois de Guichardin, écrit enfin dans les
Essays :
Je ne saurais mieux dénommer les richesses que les bagages de la vertu. Le mot latin
est meilleur encore : impedimenta, entraves ; car la richesse est pour la vertu ce que
sont à une armée ses bagages [30]. On ne peut s’en passer, ni les abandonner, mais ils
empêtrent la marche ; et parfois même le soin qu’on y accorde fait perdre ou dérange
la victoire [...]. Comme le dit Salomon : « La richesse est une forteresse, dans l’imagination du riche » [Pr 18,11]. Mais cette phrase dit excellemment que c’est dans
l’imagination et pas toujours dans la réalité. Car, sans contredit, les grandes richesses
ont livré plus d’hommes qu’elles n’en ont délivré (The Essays, XXXIV, Sp., VI,
p. 460 / p. 183-185) [31].
Dans
La Nouvelle Atlantide, texte probablement rédigé en 1623, l’imaginaire
de la prolifération et de l’opulence matérielles doit être interprété, par conséquent, avec une certaine prudence. Dans l’île utopique, l’opulence matérielle a
bien rendu les habitants généreux et ils accueillent bien les étrangers avec
largesse. Et « comme il est arrivé à Bacon de lier la question de l’intolérance
religieuse à celle de la pénurie, il n’est pas impossible de comprendre que la
thèse de l’utopie, c’est que l’opulence fait la concorde, la
philia et une certaine
xénophilie, ou produit une sorte de philanthropie générale
[32] ». Le projet baconien de réforme des sciences a bien des incidences sur un projet de société.
Dans la Bensalem décrite par Bacon, le savoir des gouvernants s’identifie, en
effet, aux sciences de la nature, et le fondateur originaire de l’État, Solamona,
a institué un ordre de savants, la Société de Salomon, qui doit permettre de
connaître « les
Å“uvres de la Nature, les ouvrages de l’art et les impostures ou
les illusions de toutes sortes » (Sp., III, p. 146 / p. 94); ce sont les membres
de cet ordre qui ont droit aux voyages à l’étranger, dans le but d’y acquérir le
maximum de connaissances ; ce sont eux aussi qui font progresser la société
par l’expérimentation et la classification systématiques des secrets de la nature.
Le gouvernement semble n’être rien d’autre que le couple formé par le maintien
des lois fondatrices en ce qui concerne la société et la recherche perpétuelle de
l’innovation scientifique pour étendre l’empire de l’homme sur la nature. Mais
du projet proprement scientifique à l’idéal de société, il n’y a pas de conclusion
directe. Comme le montre le caractère contestable de l’idée selon laquelle
l’opulence matérielle supprimerait la pénurie : l’opulence ne dit rien, par elle-même, de la répartition. Or, plus encore que Botero, qui ne donne la nécessité
pour un Prince de ne pas « thésauriser et accumuler argent » que comme un
préambule (
Della Ragion di Stato, VII, 2, p. 140-142 / p. 210-212), Bacon
donne la question de la répartition comme fondamentale. Ainsi, dans la dernière
édition des
Essays, celle de 1625, Bacon écrit très explicitement :
Il faut user d’une bonne politique [good policy] pour que le trésor et la fortune de la
nation ne soient pas confinés entre quelques mains; sinon, l’État peut posséder un
fonds considérable, et cependant mourir de faim. Et l’argent est pareil au fumier, qui
ne sert de rien s’il n’est épandu. On y parvient notamment en supprimant, ou tout au
moins en tenant en main sévèrement, ces pratiques dévoratrices [devouring trades] :
l’usure, les monopoles, les grands herbages, etc. (The Essays, XV, Sp., VI, p. 410 /
p. 77).
Pour éviter une telle situation, il faut mettre en place une régulation du commerce. Surtout, il faut refuser tous les phénomènes qui, « privatisant » l’homme
et l’enfermant dans la sphère des jouissances privées, lui font oublier le destin
de la patrie et le bien public : une société n’est pas qu’un vaste marché où les
hommes sont livrés à l’empire de la Fortune; les hommes ne sont pas de simples
appendices passifs des processus matériels qu’ils ont mis en mouvement, les
coupant des fonctions politiques et militaires qui sont seules susceptibles de
satisfaire leurs besoins humains essentiels ; bref, pour Bacon, les hommes ne
sont pas seulement des animaux marchands et producteurs, n’attendant de la
politique que la protection de leurs intérêts privés.
2) Deuxième point de rupture : la question du populationnisme et du natalisme. Que Bacon considère que l’expansion des ressources est la condition
absolue de l’accroissement de la population, c’est certain, mais il convient de
préciser : pour lui, un accroissement de la population est un risque redoutable
pour les États, un danger grave que seule une expansion indéfinie des ressources
pourrait conjurer :
En règle générale, il faut veiller à ce que la population d’un royaume (surtout si elle
n’est pas fauchée par les guerres) n’excède pas la production du pays qui doit la
maintenir. Et la population ne doit pas être évaluée seulement par le nombre, car un
nombre moindre, dépensant plus et gagnant moins, use une nation plus vite qu’un
nombre supérieur vivant plus frugalement et produisant davantage (The Essays, XV,
Sp., VI, p. 410 / p. 77).
Bacon, contre Botero, défait ici la corrélation entre augmentation de la richesse
et augmentation de la population. Ni le niveau des richesses matérielles ni la
grandeur de la population ne peuvent constituer pour Bacon les vrais principes
de la grandeur de l’État.
3) Le troisième point de rupture de Bacon avec Lipse et Botero concerne la
théorie du peuple en armes. Là où Lipse met tout particulièrement l’accent sur
le rôle considérable joué par les équipements et les matériels militaires
[33], Bacon
souligne avant tout le rôle de la vertu militaire dans l’esprit civique :
There is too much ascribed to the strength and fortifications of towns or holds (Of
the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 48).
Walled towns, stored arsenals and armories, goodly races of horse, chariots of war,
elephants, ordnance, artillery, and the like; all this is but a sheep in a lion’s skin
[Mt 7,15], except the breed and disposition of the people be stout and warlike (The
Essays, XXIX, Sp., VI, p. 445 / p. 153).
Comme Machiavel
[34], mais aussi, sur ce point, comme Lipse
[35] et comme
Botero
[36], Bacon souligne les dangers des troupes formées uniquement de mercenaires ou d’auxiliaires :
Quant aux armées mercenaires [...], il est prouvé par tous les exemples que toute
république ou royaume qui se repose sur elles « peut faire parade quelque temps de
son plumage, mais ne tardera pas à muer » (The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 446 /
p. 155) [37].
Mais, à la différence de Lipse et de Botero, Bacon rejette entièrement l’idée de
troupes militaires « professionnelles ». Il est bien en faveur d’une armée permanente :
Un corps, physique ou politique, ne saurait être en bonne santé que par l’exercice;
et pour un royaume ou une république, une guerre honorable et juste [a just and
honourable war] est sans contredit l’exercice requis [the true exercise]. Une guerre
civile, en effet, est comme l’ardeur d’une fièvre; mais une guerre étrangère est comme
la chaleur de l’exercice, qui sert à maintenir le corps en bonne santé; vu que dans
une paix indolente les courages deviennent efféminés et les mÅ“urs corrompues. Mais,
laissant de côté le bonheur, il est incontestablement utile pour la grandeur d’un État
d’être presque toujours sous les armes (The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 450-451 /
p. 163-165).
Toutefois, comme Machiavel
[38], Bacon estime que «
every common subject by
the poll » doit être en mesure de prendre les armes pour la défense de l’État
(
Of the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 48-49). De façon
très classique dans la structure conceptuelle de l’humanisme civique, Bacon
soutient donc deux thèses : les armées professionnelles, pas plus que les armées
de mercenaires, ne sont compatibles avec un gouvernement libre; la participation active du peuple au bien commun se manifeste dans ses vertus guerrières,
les guerres étant l’occasion pour le peuple de manifester son attachement à la
liberté et à l’esprit public. En 1614, Sir Walter Raleigh, le célèbre explorateur
et courtisan, peut ainsi résumer les thèses de Bacon :
Certaine it is, (as Sir Francis Bacon hath judiciously observed) That a State whose
dimension or stemme is small, may aptly serve to be foundation of a great Monarchie :
which chiefly comes to passe, where all regard of domesticall prosperitie is laid aside ;
and every mans can addressed to the benefit of his countrie (The History of the World,
V, III, 13) [39].
Il faut encore souligner que Bacon associe très étroitement cette caractérisation
du peuple en armes avec une détermination très précise des conditions à la fois
sociales et politiques de la grandeur politique. Tout d’abord, pour former la
vertu du peuple en armes, certaines conditions matérielles doivent être assurées :
Il est certain que les arts d’intérieur et sédentaires [sedentary and within-door arts],
et les fabrications délicates, qui réclament les doigts plutôt que les bras, sont naturellement contraires au caractère belliqueux [military disposition] (The Essays, XXIX,
Sp., VI, p. 448 / p. 159).
Un tel argument n’est pas sans rappeler celui développé par Juste Lipse selon
lequel les soldats professionnels ne doivent pas être sélectionnés parmi les
hommes « qui ont exercé le métier de pêcheurs, oiseleurs, pâtissiers, lingiers,
et qui se sont entremis de choses concernant l’équipage des femmes » (
Les
Politiques, V, XII, 5, p. 492-493)
[40]. Mais, chez Bacon, cet argument a en réalité
une tout autre orientation et une tout autre portée. Pour Bacon, les peuples en
armes doivent s’abstenir de participer directement au commerce et à la vie
économique :
D’une façon générale, tous les peuples guerriers [warlike people] sont volontiers oisifs
[idle] et préfèrent le danger [danger] au travail [travail]; et si l’on veut qu’ils gardent
leur vigueur [vigour], il ne faut pas qu’ils soient trop rompus au labeur. C’est pourquoi,
dans les antiques nations de Sparte, d’Athènes, de Rome, etc., c’était un grand avantage d’avoir l’usage des esclaves qui les soulageaient de ces fabrications [manufactures] (The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 448-449 / p. 159-161).
Comme l’esclavage n’est plus une solution possible, Bacon préconise alors de
résoudre ce problème social en constituant, parallèlement à l’armée des sujets
politiques, une sorte d’armée de travailleurs étrangers :
Ce qui s’en rapproche le plus est de laisser tous les métiers aux étrangers [strangers]
(qui doivent être accueillis d’autant plus volontiers à cette fin) et de confiner le gros
de la classe inférieure des nationaux [the principal bulk of the vulgar natives] dans
ces trois catégories [kinds] : laboureurs du sol ; domestiques libres ; et ouvriers des
métiers virils et vigoureux, comme les forgerons, les maçons, les charpentiers, etc.
(The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 449 / p. 161).
En somme : les « fabrications délicates » doivent être laissées aux étrangers ;
les sujets politiques en armes, comme les fermiers romains, peuvent quant à
eux exercer des « métiers virils et vigoureux ».
Un deuxième point peut être souligné. Il est important pour Bacon que le
peuple ne soit pas accablé d’impôts, car « il est impossible qu’un peuple accablé
d’impôts devienne jamais vaillant et guerrier » (The Essays, XXIX, Sp., VI,
p. 446 / p. 155). Mais, pour Bacon, ce niveau de l’imposition n’est pas entièrement décisif :
Il est exact que les impôts consentis [by consent] par les citoyens [the Estate] refroidissent moins les courages, comme on l’a vu manifestement dans les redevances des
Pays-Bas et, jusqu’à un certain point, dans les subsides d’Angleterre. Il faut noter en
effet que nous parlons ici du courage et non de la bourse; de sorte que le même
impôt ou contribution, établi par le consentement ou par l’arbitraire, s’il revient au
même pour la bourse, affecte différemment les courages (The Essays, XXIX, Sp., VI,
p. 446 / p. 155).
Un troisième point est plus décisif. Pour Bacon, il est surtout essentiel que les
fermiers ne deviennent pas dépendants de façon disproportionnée de leurs seigneurs. En effet, si les fermiers perdaient la propriété de leurs terres, ils deviendraient des journaliers (
hirelings), de sorte qu’ils ne combattraient plus pour le
bien commun mais, au mieux, pour leurs propriétaires. Bacon ne se contente
pas ici de faire allusion à l’émancipation de la
yeomanry à l’égard de sa dépendance militaire envers les seigneurs, mais discute l’idée selon laquelle l’infanterie est le « nerf d’une armée » (
The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 447 / p. 157).
Il puise à la source de la tradition – formulée avec la plus haute autorité par
Sir John Fortescue
[41] – qui opposait la robustesse des
yeomen anglais à la
pauvreté des paysans français :
Ce que je dis ici ne s’est vu nulle part mieux confirmé que par la comparaison de
l’Angleterre et de la France ; car l’Angleterre, très inférieure en étendue et en population, lui a néanmoins damé le pion, vu que la classe moyenne [middle people] en
Angleterre fournit de bons soldats, et les paysans de France non. Et sur ce point ce
fut une politique admirablement profonde que celle du roi Henry VII (dont j’ai parlé
tout au long dans l’Histoire de sa vie) d’instituer des domaines et des fermes d’un
même modèle – c’est-à-dire possédant une proportion fixée de terres capables de
nourrir et de maintenir les sujets dans une aisance suffisante et dans une condition
libre, et de laisser la charrue aux mains des propriétaires au lieu de simples journaliers
(The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 447 / p. 157) [42].
Pour Bacon, l’Angleterre possède une solide infanterie parce que Henri VII a
réalisé l’étroite connexion entre la position économique du fermier et sa capacité
à agir en tant que soldat. Surtout, le citoyen-propriétaire-guerrier apparaît aux
yeux de Bacon comme le modèle même du sujet politique : d’une part, à cause
de l’indépendance que confère la libre propriété de la terre; d’autre part, à cause
de cette vertu civique qu’est la vertu martiale, conçue comme vertu de participation active à la direction des affaires publiques.
« THE TEMPER OF THE GOVERNMENT »
Constituer et maintenir un peuple guerrier et valeureux exigent également,
selon Bacon, un art de gouverner spécifique. En effet, la grandeur d’un État,
écrit-il, « consisteth in the temper of the government fit to keep subjects in heart
and courage, and not to keep them in the condition of servile vassals » (Of the
True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 49). Défendant la naturalisation des Écossais, Bacon soutient à la Chambre des Communes en 1607
que les Écossais et les Anglais forment des peuples semblables en ce sens qu’ils
ne sont pas des peuples « dociles » (tractable) dès lors qu’il s’agit de les gouverner. Cette dernière qualité appartient à tous les peuples guerriers, ainsi que
le montre selon Bacon l’exemple des Romains, lesquels étaient comme des
« chevaux furieux » : « de meilleur service que les autres, ils sont néanmoins
les plus difficiles à guider et à diriger » (A Speech in the Lower House of
Parliament concerning the Article of Naturalization, Sp., X, p. 315). La grandeur
civique exige donc un peuple libre, qui ne se laisse pas gouverner aisément sans
son consentement.
Dès le Brief Discourse touching the Happy Union of the Kingdoms of England
and Scotland de 1603, on trouve un élément essentiel de ce que doit être aux
yeux de Bacon un art de gouverner adapté aux exigences de la grandeur politique. Utilisant le modèle de la citoyenneté romaine, Bacon souligne le rôle
majeur joué par le jus suffragii et le jus petitionis (Sp., X, p. 97; voir aussi The
Essays, XXIX, Sp., VI, p. 448 / p. 159, et Case of the Post-Nati of Scotland,
Sp., VII, p. 661). Ce modèle permet à Bacon de critiquer tous ceux qui pourraient
s’effrayer de la possibilité de voir des Écossais occuper des fonctions importantes dans les institutions anglaises. En d’autres termes, les Écossais doivent,
pour Bacon, pouvoir participer activement aux institutions anglaises et avoir la
possibilité de s’exprimer au Parlement, et cela parce que l’union et la naturalisation impliquent nécessairement de telles libertés. Le corollaire essentiel de
cet argument est l’idée que la citoyenneté implique nécessairement la capacité
de participer activement à la décision politique et la capacité d’occuper effectivement des fonctions publiques. Bacon explique ainsi, en toute netteté, que
« toute aptitude (ability) et toute capacité (capacity) concernent soit l’intérêt
privé du meum et du tuum (private interest of meum and tuum), soit le service
public (public service) »; or, se tourner vers les exigences du bien commun
« consisteth chiefly either in Voice, or in Office » (A Speech in the Lower House
of Parliament concerning the Article of Naturalization, Sp., X, p. 309). Ainsi,
un État qui entend être grand doit être organisé de telle sorte que le peuple soit
en armes, mais aussi de telle sorte que les sujets soient en mesure de participer
à la vie politique, en possédant le jus suffragii au Parlement et en ayant la
possibilité d’exercer des fonctions publiques.
Quelles leçons retenir de ces quelques analyses ? Refus de la recherche des
forces financières comme pouvant constituer une fin politique en soi, critique
des armées mercenaires, éloge de la participation active des sujets politiques à
la défense et à l’exercice du pouvoir : tout cela signifie que la philosophie
politique de Bacon ne saurait être conçue comme un « humanisme commercial
[43]. » Pour Bacon, l’homme est un sujet politique avant d’être un marchand
et un producteur, et son existence sociale est subordonnée à son existence
politique. Si l’homme doit être propriétaire, c’est précisément pour être sujet
politique, parce que seule la possession de la terre lui assure l’indépendance
nécessaire pour exercer de manière autonome le métier de sujet politique. Le
but de la politique est l’indépendance, mais également la vertu, c’est-à-dire la
maîtrise collective que le groupe parvient à exercer sur son destin grâce à un
ordre institutionnel dans lequel les sujets peuvent participer et se reconnaître.
L’essentiel est la défense de l’autonomie, ce qui suppose un contrôle étroit sur
l’ensemble des rapports d’interdépendance que le commerce et les activités
sociales et privées tissent entre les hommes, ainsi qu’une méfiance vis-à-vis des
rapports marchands, qui menacent de saper les fondements de l’indépendance
des sujets politiques en transformant la terre en marchandise ; cela suppose
également une vigilance à l’égard de la multiplication des objets de consommation et de jouissance, qui risquerait d’inverser les rapports de subordination
entre le social et le politique. L’essentiel, pour Bacon, est d’éviter que chacun
ne se soucie plus que de ses propres affaires et de ses intérêts privés, confiant
le gouvernement et la défense à des spécialistes, car, alors, se développera une
désastreuse indifférence à l’égard de la vertu collective :
Tout rapporter à soi est plus excusable chez les princes souverains, parce qu’ils ne
sont pas seulement eux-mêmes, mais parce que la fortune publique [the public fortune]
est en jeu s’ils font bien ou mal; mais c’est un mal funeste chez le sujet d’un prince
ou le citoyen d’une république, car toutes les affaires qui lui passent par les mains se
trouvent déviées vers ses propres intérêts, qui souvent sont excentriques à ceux de
son maître ou de l’État (The Essays, XXIII, Sp., VI, p. 432 / p. 123).
Bref, pour Bacon, fidèle en cela aux leçons de Machiavel, la liberté signifie
essentiellement la maîtrise collective du destin par le contrôle de la Fortuna :
On ne saurait nier que les accidents extérieurs contribuent pour une grande part à
notre succès : la faveur, le moment, la mort d’autrui, l’occasion qui fait valoir la vertu.
Mais c’est à nos mains surtout de façonner notre fortune (The Essays, XL, Sp., VI,
p. 472 / p. 209-211).
[1]
Référence aux
œuvres de Bacon :
The Works of Francis Bacon, James Spedding, Robert Leslie
Ellis, Douglas Denon Heath (éd.), Londres, 1857-1874,14 vol. (7 vol. d’
œuvres et 7 vol. de
correspondance et pièces diverses), réimpression, Stuttgart et Bad Cannstatt, Frommann et Holzboog, 1989. Abr. : Sp.
[2]
Michaël OAKESHOTT,
De la conduite humaine (1975), trad. fr. O. Sedeyn, Paris, PUF, 1995,
p. 289.
[3]
Novum Organum (1620), II, 52, Sp., I, p. 365 / trad. fr. M. Malherbe et J.-M. Pousseur, Paris,
PUF, 1986, p. 334 : « L’homme, par la chute, a perdu et son état d’innocence et son règne sur la
création. Or l’une et l’autre perte peuvent, jusqu’à un certain point, être réparées en cette vie même ;
d’abord par la religion et la foi, ensuite par les arts et les sciences. »
[4]
Sauf erreur, Bacon semble utiliser pour la première fois l’expression «
reason of state » en
1584 (
Letter of Advice to Queen Elizabeth, Sp., VIII, p. 47). Voir aussi
The Advancement of
Learning, I, Sp., III, p. 271 / trad. fr. M. Le D
œuff, Paris, Gallimard, 1991, p. 15;
Of the True
Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 50-51. Référence également aux
Arcana Imperii :
voir, par exemple,
Memorial of Some Points which may be touched in his Majesty’s Speech to both
Houses (1614), Sp., XII, p. 26.
[5]
Sur l’impact des thèses de Machiavel sur celles de Bacon, on lira : Napoleone ORSINI,
Bacone
e Machiavelli, Gênes, 1936; Felix RAAB,
The English Face of Machiavelli : A Changing Interpretation 1500-1700, Londres, Routledge & Kegan Paul, 1964. Voir aussi Markku PELTONEN, « Bacon’s
political philosophy », dans Markku PELTONEN (éd.),
The Cambridge Companion to Bacon, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 283-310 (nous empruntons à ce texte important
certaines de ses lignes directrices). Du même auteur, voir également
Classical Humanism and
Republicanism in English Political Thought, 1570-1640, Cambridge, Cambridge University Press,
1995.
[6]
J. G. A. POCOCK,
Le Moment machiavélien. La pensée politique florentine et la tradition
républicaine (1975), trad. fr. L. Borot, Paris, PUF, 1997, p. 328.
[7]
Donald W. HANSON,
From Kingdom to Commonwealth. The Development of Civic Consciousness in English Political Thought, Cambridge, Mass., Harvard University Press, 1970.
[8]
Michael WALZER,
La Révolution des Saints (1965), trad. fr. V. Giroud, Paris, Belin, 1987.
[9]
Le Moment machiavélien,
op. cit., p. 354. Sur ce point, voir aussi, du même auteur, « L’
œuvre
politique de Harrington » (1977), introduction à James HARRINGTON,
Océana, C. Lefort et D. Chauvaux (éd.), Paris, Belin, 1995, p. 24. Quentin Skinner note lui aussi, mais sans le développer, que
« des humanistes “politiques” tels Richard Beacon et Francis Bacon » se sont, dans l’Angleterre
du début du XVII
e siècle, inspirés « des idées de Machiavel sur le
vivere libero » (
La Liberté avant
le libéralisme (1998), trad. fr. M. Zagha, Paris, Seuil, 2000, p. 19).
[10]
Le Moment machiavélien,
op. cit., p. 355.
[11]
Dans l’Épître dédicatoire « To Her Sacred Majesty » des
Maxims of the Law (1630, posthume), Bacon écrit ainsi : « Sans votre autorité [celle de Jacques I
er ] les lois ne sont que
litera
mortua [...]. Votre sacrée Majesté, qui est
anima legis, ne donne pas seulement à vos lois la force
et la vigueur, mais elle a aussi pris soin de les amender et de les réformer » (Sp., VII, p. 313).
[12]
On a pu parler à propos de Bacon d’un « royalisme pessimiste » (J. H. BURNS (éd.),
Histoire
de la pensée politique moderne (1991), trad. fr. J. Ménard et C. Sutto, Paris, PUF, 1997, p. 600).
[13]
Sur ce texte, voir les notes de Bacon intitulées « Poll. », c’est-à-dire vraisemblablement
« Policy », en date du 28 juillet 1608 (Sp., XI, p. 73-74).
[14]
The Essays, XXIX, Sp., VI, p. 586-588 / trad. fr. M. Castelain, Paris, Aubier, 1979, p. 151-167.
[15]
L’expression «
Kingdoms and Estates », qui apparaît à dix-neuf reprises dans les
Essays,
signifie quant à elle «
Monarchies and Republics ». Il y a là une allusion directe à Machiavel, qui
utilise souvent l’expression «
principati e repubbliche ».
[16]
Entre 1580 et 1700, plus de cent auteurs écrivirent des commentaires sur Tacite, et la majorité
de ces commentaires furent des commentaires politiques ; les
Annales et les
Histoires connurent
édition sur édition (au moins soixante-dix-sept éditions au cours du demi-siècle 1600-1649). Sur
le tacitisme, voir, par exemple, Peter BURKE, « L’influence de Tacite, le scepticisme et la raison
d’État », dans J. H. BURNS (éd.),
Histoire de la pensée politique moderne,
op. cit., p. 435-452.
[17]
TACITE,
Annales, IV, IV, 2.
[18]
QUINTE-CURCE,
Histoire d’Alexandre le Grand, IV, 6. Cet adage, qui est un lieu commun
dans l’Antiquité, se trouve également chez Diogène Laërce, Cicéron, Plutarque ou Tacite.
[19]
Juste LIPSE,
Admiranda, sive, de magnitudine Romana libri quattuor, Paris, R. Nivelle, 1598,
p. 56-162.
[20]
Jean BODIN,
Les Six Livres de la République (1576), VI, 2, réimpression en fac-similé de
l’édition de Paris de 1583, Darmstadt, Scientia Verlag Aalen, 1977, p. 855-913. Notons que l’ouvrage
de Bodin fut traduit en anglais par Richard Knolles :
The Six Bookes of a Commonweale, Londres,
1606.
[21]
Sur la question de la police boterienne de la pauvreté, une confrontation devrait être menée
avec la « censure » telle que la pense Bodin : « L’un des plus grands et principaux fruits qu’on
peut recueillir de la Censure et dénombrement des sujets, c’est qu’on peut connaître de quel état,
de quel métier chacun se mêle, de quoi il gagne sa vie, afin de chasser des Républiques les mouches
guêpes qui mangent le miel des abeilles, et bannir les vagabonds, les fainéants, les voleurs, les
pipeurs, les rufiens, qui sont au milieu des gens de bien, comme les loups entre les brebis : on les
verrait, on les marquerait, on les connaîtrait partout » (
Les Six Livres de la République, VI, 1, éd.
cit., p. 840-841).
[22]
Sixe Bookes of Politickes or Civil Doctrine, trad. angl. William Jones, Londres, 1594. Dès
sa parution en 1589 (la même année que la
Ragion di Stato de Botero), l’ouvrage de Lipse connut
d’ailleurs un immense succès dans toute l’Europe : il fut ainsi traduit, en vingt ans, dans toutes les
principales langues européennes.
[23]
A Treatise concerning the Causes of the Magnificencie and Greatnes of Cities, trad. angl.
Robert Peterson, Londres, 1606.
[24]
Relations of the Most Famous Kingdoms and Commonweales Thorough the World, trad. angl.
Robert Johnson, Londres, 1608.
[25]
Les Politiques, I, VII, p. 39-41.
[26]
Voir le commentaire de ce passage dans M. SENELLART,
Les Arts de gouverner. Du regimen
médiéval au concept de gouvernement, Paris, Éd. du Seuil, 1995, p. 251.
[27]
Les Politiques, V, XIII, 1, p. 495 : le « ferme lien de la discipline militaire », « du sein de
laquelle sont sorties toutes les victoires et tous les triomphes », constitue le « principal ornement
et appui de l’État ». Lipse déplore également avec force que cette « discipline » ne soit plus observée
(V, VII, 2, p. 467-469).
[28]
Plus exactement, d’un extrait des
Annales (XI, XXIII-XXIV ).
[29]
Voir aussi
Of the True Greatness of the Kingdom of Britain, Sp., VII, p. 55-56, et
A Speech
in the Lower House of Parliament concerning the Article of Naturalization, Sp., X, p. 323-324,
avec la même référence à l’«
authority of Machiavel ».
[30]
Francesco Guichardin,
Avertissements politiques (1512-1530), LXV, trad. fr. J.-L. Fournel et
J.-C. Zancarini, Paris, Éd. du Cerf, 1988, p. 69 : « Celui qui appela les équipages “
impedimenti”,
ne pouvait mieux dire; celui qui mit en proverbe “il y a plus de peine à lever le camp qu’à faire
ceci ou cela” parla fort bien, car c’est une chose presque sans fin que de réunir dans un cantonnement
tout ce qui est nécessaire à le faire s’ébranler. »
[31]
Commentant ce texte, James Harrington écrira : « La noblesse d’Océana est de cette dernière
espèce; elle est la meilleure de toutes, car, n’ayant point d’armoiries dont elle tire sa valeur, elle
ne peut avoir de prix que par son mérite intrinsèque » (
Océana, éd. cit., p. 357).
[32]
Comme l’écrit Michèle Le D
Å“uff, dans l’introduction à la traduction française (par Michèle
Le D
œuff et Margaret Llasera) de
La Nouvelle Atlantide (Paris, GF-Flammarion, 1995, p. 68).
[33]
Dans
Les Politiques, voir par exemple ce que Lipse dit des « forteresses » (IV, VII, 2, p. 300-301). Rappelons que Lipse est l’auteur d’un
Poliorceticon sive de machinis, tormentis, telis, libri
quinque (Anvers, 1596).
[34]
Le Prince (1513), XIII, trad. fr. J.-L. Fournel et J.-C. Zancarini, Paris, PUF, 2000, p. 125-131;
Discours sur la Première Décade de Tite-Live, I, 21, éd. cit., p. 232-233; I, 43, éd. cit., p. 263-264;
II, 20, éd. cit., p. 340.
[35]
Les Politiques, V, IX, p. 469-474.
[36]
Della Ragion di Stato, IX, 2, p. 176-178 / p. 268-271.
[37]
Sur ce point, voir aussi Sir Walter RALEIGH,
The History of the World, Londres, 1614, II, II,
1-3. Voir L. G. SCHWOERER,
No Standing Armies ! The Anti-Army Ideology in XVIIth Century
England, Baltimore, 1974. Pour les prolongements de cette question chez John Trenchard, le « Caton
anglais », voir P. CARRIVE,
La Pensée politique anglaise, Paris, PUF, 1994, p. 145-146.
[38]
Le Prince, XII, éd. cit., p. 117.
[39]
Texte cité dans Markku PELTONEN, « Bacon’s political philosophy », dans Markku PELTONEN
(éd.),
The Cambridge Companion to Bacon,
op. cit., p. 305.
[40]
Sur ce point, voir également Jean BODIN,
Les Six Livres de la République, V, 5, éd. cit.,
p. 781.
[41]
Sir John FORTESCUE,
The Governance of England, XVII, S. Lockwood (éd.), Cambridge,
Cambridge University Press, 1997, p. 119.
[42]
Voir aussi Francis BACON,
History of the Reign of King Henry VII, Sp., VI, p. 93-95. Comme
on sait, ce point retiendra tout particulièrement l’attention de Marx (
Le Capital (1867), I, VIII,
XXVII, trad. fr. J. Roy revue par M. Rubel,
Œuvres, Paris, Gallimard, « Bibliothèque de la Pléiade »,
1963, t. I, p. 1175).
[43]
J. G. A. POCOCK,
Vertu, commerce et histoire. Essais sur la pensée et l’histoire politique au
XVIIIe siècle (1985), trad. fr. H. Aji, Paris, PUF, 1998, p. 72.