Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130539902
136 pages

p. 365 à 377
doi: en cours

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n° 39 2003/3

2003 Revue de Métaphysique et de Morale

Les controverses à propos de la nature du commerce chez les premiers mercantilistes anglais

Éric Marquer CERPHI École normale supérieure Lettres et sciences humaines, Lyon
L’analyse des traités de marchands publiés en Angleterre pendant la première moitié du XVIIe siècle permet de faire apparaître les enjeux théoriques et pratiques du discours sur le commerce à un moment clé de l’histoire économique. Alors que l’essor du commerce international renforce leur pouvoir, les marchands élaborent un discours de légitimation visant à inscrire les pratiques commerciales dans un champ social et politique, en ayant principalement recours à des arguments philosophiques et moraux. Cependant, ces traités font apparaître les intérêts divergents de leurs auteurs, plutôt qu’ils ne reflètent les intérêts d’une classe homogène. The analysis of the treatises of commerce published during the first seventeenth century shows the theoretical and practical importance of the discourses about trade in a crucial moment of economic history. When the development of international trade increases their power, merchants, who want to legitimate their activity, consider commercial practices from a social and political point of view, with philosophical and moral arguments. Nevertheless, these treatises don’t show the interest of a homogeneous class, but the divergent interests of their authors.
L’un des intérêts d’une analyse des traités de marchands et des discours sur le commerce aux XVIe et XVIIe siècles tient peut-être en premier lieu à leur absence d’homogénéité. Cette absence d’homogénéité peut s’expliquer et s’interpréter de plusieurs points de vue.
En premier lieu, les traités de marchands mêlent des considérations morales, philosophiques, et juridiques. En effet, il est non seulement question, dans ces traités, d’évaluer le commerce et les marchands d’un point de vue moral (celui de l’honneur, de la réputation et de l’honnêteté) mais également d’appliquer au commerce les catégories de la logique ou de la métaphysique aristotélicienne et scolastique. En second lieu, les controverses, à propos de l’application de ces catégories au commerce, mais aussi à propos du sens même des termes philosophiques utilisés, peuvent susciter des polémiques ou des querelles de prestige, dans lesquelles les enjeux théoriques viennent masquer des divergences de points de vue à propos des mesures économiques concrètes, ainsi que les intérêts divergents de marchands appartenant à des compagnies différentes et concurrentes. Les traités de marchands ont pour fonction de justifier le point de vue d’un marchand qui décide d’écrire en son nom, dans un discours en quête de respectabilité mais également en quête de légitimité, c’est-à-dire, cherchant à assurer la légitimité de son métier et de sa fonction, ainsi que la légitimité de son discours, et le droit d’établir lui-même cette légitimité.
La violence de certaines polémiques, dont les marchands n’ont bien sûr pas le monopole, ne correspond pas seulement à ce que l’on pourrait appeler l’effet superficiel d’un simple conflit d’intérêts, au sens économique ou commercial du terme. En effet, ces controverses, et le contexte éristique dans lequel les discours marchands sont élaborés, doivent également nous inciter à prendre en compte la pluralité des discours au moment où le commerce fait l’objet de discussions théoriques, quant à son organisation et son statut, notamment par rapport aux discours juridiques ou philosophiques.
 
LA CONTROVERSE ENTRE MALYNES ET MISSELDEN
 
 
Pour illustrer le caractère non homogène des discours sur le commerce, partons de l’exemple d’une controverse à propos de l’interprétation de la crise dans la première moitié du XVIIe siècle en Angleterre, qui oppose deux marchands, Gérard de Malynes et Edouard Misselden. Cette controverse se poursuit à travers plusieurs ouvrages, principalement autour des années 1620. Le différend porte sur la nature des moyens de remédier à la crise et au déclin du commerce, mais les arguments utilisés par chacun des deux auteurs pour défendre leur thèse sont en grande partie fondés sur l’interprétation des catégories aristotéliciennes de matière, forme et privation, et sur la manière de les appliquer au commerce. Pour Misselden, les marchandises et la monnaie sont la matière (naturelle et artificielle) du commerce, et la manière d’acheter ou de vendre est la forme du commerce (trade), alors que pour Malynes, le commerce [1] a trois parties : les marchandises, la monnaie et le change de monnaie grâce aux lettres de change (« commodities, money, and exchange of money, by bills of exchange [2] »). Misselden fait ainsi un usage récurrent des concepts de matière et de forme pour tenter de décrire l’essence du commerce :
The Matter of Trade, is either Naturall or Artificiall. The Naturall matter of Commerce is Merchandize : which Merchants from the end of Trade have stiled Commodities.
The Artificiall matter of commerce is Mony, which hath obtained the title of Sinewes of Warre and of State [3].
All agree in this, that these two, to wit, the Matter and Forme of things, doe constitute their Essence. There is no place in the Essence of things, for any third thing. Commodities and mony, are the Matter of trade ; the manner of buying and selling, is the forme of trade : He that tradeth the Efficient : gaine the End of trade. So that the Matter and Forme of trade, are the Essentiall parts of trade [4].
Puisque tout objet peut être pensé selon la matière et la forme, ou comme un composé de matière et de forme, il était tout à fait normal de chercher à appliquer ces catégories au marché (ou au commerce) pour tenter d’en décrire le fonctionnement. Cependant, sans reprendre le détail de l’argumentation, on peut constater que l’accent est mis sur les qualités et les compétences philosophiques de chacun des deux auteurs. Misselden reproche à Malynes de n’avoir pas lu d’assez près Aristote ou de ne pas avoir consulté l’un de ses commentateurs. Plusieurs hypothèses peuvent permettre d’expliquer le recours à un tel langage et la volonté de placer la discussion sur le terrain de la philosophie et des compétences philosophiques.
Le premier élément d’explication serait lié au fait que le langage scolastique constitue un cadre théorique général, déterminant également la nature ou la manière de controverser, et des auteurs comme Malynes ou Misselden qui sont cultivés sans être de grands savants, utilisent les catégories communes à l’époque où ils écrivent [5].
Le second élément d’explication tient à la valeur même du savoir philosophique comme moyen de distinguer l’homme savant de l’homme du commun; il constitue à la fois la condition préalable de la légitimité du discours et un moyen de conférer un prestige à ce discours s’efforçant d’apparaître ou de se faire passer pour un discours savant. Le savoir philosophique joue de ce point de vue un rôle extérieur à l’objet même de la controverse, mais néanmoins non négligeable, ce qui explique que les attaques à propos des erreurs d’interprétation d’Aristote soient régulièrement accompagnées, selon une pratique assez commune, de jeux de mots, dont on ne peut dire s’ils sont des mots d’esprit ou des coups bas un peu faciles, notamment à propos du nom de l’adversaire : « Malynes must maligne », écrit Misselden ; Malynes est plus expert en « philomythie » qu’en philosophie.
Le troisième élément est lié au fait que les marchands ne constituaient pas jusque-là à proprement parler des auteurs, et que les manuels destinés à l’instruction des marchands étaient la plupart du temps écrits par des gens qui n’étaient pas eux-mêmes marchands. Les tentatives appuyées de la part de Misselden pour montrer sa respectabilité et surtout sa culture s’inscrivent dans le cadre de revendications du droit des marchands à défendre et représenter eux-mêmes leurs intérêts et les intérêts de leur compagnie (en l’occurrence celle des Merchant Adventurers), à un moment où l’économie est subordonnée à un discours moral et théologique, ou médico-moral, lorsqu’il s’agit d’envisager le remède à apporter à la crise.
Le désir de justification reflète une volonté de ne pas être marginalisé, et d’inscrire le commerce dans la vie sociale ou vie civile. Misselden insiste sur les services rendus par les marchands à la communauté, comme la découverte de nouveaux passages [6]. Les marchands développent des arguments politiques pour justifier leur activité. Le développement du commerce doit contribuer au bien commun, et l’on trouve la devise « salus populi suprema lex esto » sur le frontispice de la plupart des traités.
 
COMMERCE, VIE CIVILE ET SOCIABILITÉ NATURELLE
 
 
Les auteurs de traités de marchands (Thomas Mun, Thomas Smith, Gérard Malynes, Edouard Misselden) utilisent de manière récurrente la notion de corps politique (body politick), ainsi que les notions aristotéliciennes de nature et d’artifice, de richesse naturelle et de richesse artificielle. Le commerce est défini comme un corps artificiel, constitué par les richesses artificielles, dont il importe de préserver l’harmonie. Ainsi Misselden n’hésite-t-il pas à faire référence au cercle du peintre Giotto ou encore aux proportions géométriques pour évoquer cette nécessaire harmonie des échanges, harmonie à laquelle le commerce participe ou contribue, mais qu’il ne saurait en aucun cas fonder. À aucun moment, la notion d’intérêt n’apparaît comme fondement de l’harmonie, même si Misselden peut affirmer qu’il est légitime de poursuivre son intérêt et que ce développement des richesses est ensuite favorable à l’ensemble de la communauté (notamment lorsqu’il affirme que la hausse des prix n’est pas préjudiciable, bien au contraire, au bien-être des citoyens).
De façon générale, le commerce doit s’entendre au sens large, comme une forme d’échanges entre les hommes, passant par le contrat. Le commerce est associé au lien social et à la civilité. Cet aspect est particulièrement présent chez un auteur comme John Wheeler. Dans son ouvrage, A Treatise of Commerce Wherein are Shewed the Commodities Arising by a Wel Ordered and Ruled Trade (1601) [7], le commerce apparaît comme une activité favorisant la connaissance et la civilité, et qui tient sa justification d’une relation entre les hommes dont le contrat constitue la forme générale et originaire. Il faut ainsi prêter attention à l’abondance et à la variété des mots servant à nommer le commerce (contract, ruck, merchandise, trafficque, bargaine, chopping, changing, chaunge and rechaunge, buye and sell, Martes, Markettes, Marchandising), et au parallélisme fait avec l’échange par la parole (converse, « fall into talke », « their tongues are at libertie ») ou avec les termes associés à la morale et à la civilité (pietie, civile consersation, equity, charity).
On peut donc, de ce point de vue, considérer que le mélange ou la coexistence de propos économiques et de considérations morales et philosophiques peut s’expliquer par l’absence d’un vocabulaire et de concepts appropriés, mais également par le fait que les marchands cherchent à échapper aux critiques qui leur sont adressées (essentiellement l’idée qu’ils ne recherchent que leur intérêt) en établissant que le commerce est une partie essentielle de la société et même de la vie civile. Ainsi, les considérations sur le commerce peuvent-elles s’accompagner de considérations sur la civilité, et Misselden, dans The Circle of Commerce, fait référence au Compleat Gentleman de Henry Peacham (1622), manuel de civilité écrit dans l’esprit du Book Named the Gouvernour de Sir Thomas Elyot, mais probablement plus particulièrement destiné à une classe en quête de prestige et d’ascension sociale [8].
Le commerce apparaît comme une activité noble, socialement et moralement, comme elle l’a toujours été, malgré les critiques. Lorsque Wheeler met en avant les liens entre commerce et civilité, et affirme que le commerce constitue une forme d’échanges, aussi bien échange de paroles qu’échange de biens, il précise qu’il s’agit là également d’une activité naturelle, puisque même les enfants passent des contrats (contract).
On peut ici de nouveau mentionner un ouvrage de Gérard de Malynes, Lex Mercatoria or the Ancient Law-Merchant, qui est son ouvrage le plus important, non seulement parce qu’il dépasse le cadre de la controverse avec Misselden, mais également parce qu’il constitue l’exposé le plus volumineux de ses thèses sur le commerce, et sur les rapports entre droit et commerce ; l’ouvrage a fait l’objet de plusieurs publications. John Selden le cite dans son Mare Clausum [9] et s’y réfère comme à un ouvrage majeur.
Comme dans les traités précédemment cités, les justifications et les réflexions sur le statut du commerce tentent d’inscrire les pratiques commerciales dans le cadre d’une sociabilité naturelle, qui s’étend d’ailleurs au-delà de la communauté politique formée par les habitants d’une même cité. L’accent est mis, au contraire, comme chez Grotius par exemple, sur le grand commerce d’échanges entre les pays éloignés, en faisant précisément référence à la distinction aristotélicienne entre le grand commerce et le commerce de détail [10], et à la justification naturelle de l’échange entre les nations éloignées, fondée sur le caractère de dépendance réciproque nécessaire entre les nations [11].
Cependant, dans la Lex Mercatoria de Malynes, la justification du commerce s’appuie en grande partie sur une conception de la common law. Plus exactement, ce qui est dit de la common law peut s’appliquer au commerce et à la lex mercatoria, qui est également immémoriale et ne repose pas sur un texte écrit. Face à la lex mercatoria (Malynes préfère le terme de lex à celui de jus), le droit du souverain, le droit écrit ou le droit positif introduisent une discontinuité dans l’histoire, ce qui fait que le problème de la légitimité ou de la légitimation n’est pas pour Malynes celui du commerce, mais bien du droit du souverain, et de ce point de vue, celui du pouvoir politique plutôt que de l’économie. On trouve dans cet ouvrage une argumentation qui s’inspire à la foi de la loi naturelle – Malynes fait référence à Cicéron – et de la common law ou du droit des gens ; en d’autres termes, à tout ce qui peut faire apparaître le droit du souverain comme un pouvoir second, dérivé, et donc assez éloigné de ce que peuvent représenter des auteurs comme Bodin et Hobbes, ou même à certains égards Bacon.
Il est curieux que Malynes soit l’un des partisans du roi et d’un contrôle de l’activité du commerce par le roi face à Misselden et au pouvoir des marchands. Il peut s’agir d’une évolution de sa pensée, en fonction des circonstances, puisqu’il sera responsable d’une mission pour le roi. Le fait que la loi du commerce soit plus ancienne que la loi du souverain n’est d’ailleurs pas incompatible avec le fait que l’harmonie du corps politique dépende du souverain. Mais l’essentiel ici est de voir que les discours sur le commerce et les justifications du commerce s’enracinent dans des conceptions théoriques à propos du droit, de la politique et de la société en général ou des formes de sociabilité. C’est précisément parce que le commerce ne constitue pas une activité autonome qu’il est l’objet de nombreux discours et évaluations. Enfin, il faut être attentif à la pluralité des formes de commerce : il y a une différence d’évaluation entre le grand commerce, le commerce de détail (ou l’usure, même si le discours sur l’usure subit de profonds changements).
Il faut donc considérer les polémiques internes aux discours marchands, entre des auteurs comme Malynes et des auteurs comme Mun et Misselden. Malgré les divergences, on peut considérer que la polémique a lieu à l’intérieur d’un cadre correspondant de manière assez générale à ce que l’on peut appeler le mercantilisme. Mais il faut y ajouter des divergences à propos de la place du commerce et de la nature même du commonwealth et du corps politique.
 
DISCOURS MARCHANDS ET DISCOURS PHILOSOPHIQUE : BACON ET HOBBES
 
 
Cette différence de conceptions est celle qui sépare les auteurs de traités de marchands et des philosophes comme Bacon ou Hobbes. Pour Bacon, il y a opposition entre grandeur civique et commerce, et une volonté très claire de ne pas laisser l’économie aux mains des hommes d’expérience, en affirmant au contraire la nécessité de la confier à des hommes d’État (viros civiles) [12]. Bacon va plus loin dans la critique de l’intérêt que les auteurs de traités de marchands, car cette critique vise la recherche du profit et de l’activité commerciale pour elle-même, et ceci quelle que soit sa forme, c’est-à-dire, même une recherche du profit organisée par le souverain. La structure de la société est politique et juridique, et non simplement économique (ce qui ne signifie pas qu’il faille gommer l’importance de la recherche du progrès et de l’utilité, dimension essentielle à la philosophie de Bacon).
Et pour un auteur comme Hobbes, qui semblait partager le jugement critique de Jacques Ier à propos des marchands [13], on peut dire que l’opposition se traduit par une conception différente du commerce et de la civilité. Hobbes développe une critique du commerce tout d’abord et de la conception simplement économique du commonwealth (conformément à l’évolution du terme, qui désigne au XVIIe siècle la communauté politique et non la richesse commune) au profit d’une conception juridique du corps politique et de la personne. Cette critique du commerce va de pair avec une critique de la civilité telle qu’elle pouvait être définie dans les traités de marchands, puisque Hobbes oppose l’idée de discipline et d’institution à celle de sociabilité naturelle. Le contrat comme lien de nature juridique entre des êtres raisonnables d’où sont exclus les enfants s’oppose ainsi aux formes naturelles de contrat évoquées par un marchand comme Wheeler, étendant la notion de contrat à toutes les formes de relations au sein de la société, dont on peut penser qu’elles correspondent pour Hobbes à une forme d’état de nature.
Enfin, chez ces auteurs, Bacon ou Hobbes, c’est bien « l’intérêt spéculatif » qui passe au premier plan, même s’il doit avoir des effets pratiques et contribuer au bien-être matériel des hommes, et au développement des sciences et des techniques. On peut ainsi faire l’hypothèse que l’anthropologie de Hobbes, et le désir d’acquérir auquel Macpherson a accordé tant d’importance [14], relève bien d’une conception réaliste de la nature humaine, mais il ne constitue que le fondement négatif de l’institution du politique : c’est ce désir d’accumulation que l’institution de l’État doit permettre de limiter pour développer d’autres passions plus spécifiquement humaines comme la curiosité. L’anthropologie de Hobbes a peut-être été inspirée par la société de son temps, les luttes d’intérêt ou la montée de la recherche de l’intérêt, ou encore les guerres de religions, mais c’est dans une perspective critique qu’il reprend ces éléments, pour affirmer la nécessité d’une médiation par l’État.
Parler de Bacon ou de Hobbes comme des auteurs mercantilistes ne va donc pas sans poser quelques difficultés ou du moins avoir un effet réducteur, en particulier pour Hobbes, dans la mesure où le désir d’acquérir des richesses caractérise en premier lieu l’état de nature plutôt que l’homme civil. Il est vrai que l’état civil n’est pas censé produire de transformations essentielles ; c’est cependant à la lumière d’un conflit entre, d’une part, common lawyers et marchands et, d’autre part, un théoricien de l’État et du pouvoir absolu comme Hobbes que l’on peut interpréter l’anthropologie et la théorie politique exposées dans le Léviathan. D’autant que Hobbes connaissait sinon ces ouvrages, du moins ces débats, puisqu’il accompagnait le comte Cavendish aux assemblées de la Virginia Company, et qu’on sait que Cavendish y avait des adversaires. Coke ou d’autres common lawyers avaient d’ailleurs des intérêts importants dans la compagnie, et ils avaient ainsi intérêt à défendre la « liberté des sujets », pour reprendre l’expression des juristes de la common law, face aux prérogatives royales [15].
De manière plus générale, dire qu’il y a des divergences de points de vue ne suffit bien sûr pas à remettre en question l’unité des problèmes qui affectent les auteurs de cette période, ni le cadre dans lequel ils tentent d’y répondre. Cependant, on sait à quel point le concept de mercantilisme est un concept problématique (ne serait-ce que parce qu’il a été élaboré postérieurement) et il n’est pas du tout certain qu’il constitue la tendance dominante de cette première moitié du XVIIe siècle. Par ailleurs, si Hobbes peut être considéré comme un auteur mercantiliste, ce n’est pas au sens où il aurait pensé du point de vue anthropologique ce que les auteurs de traités de marchands auraient établi d’un point de vue économique, mais plutôt au sens où sa conception de l’État s’inscrit effectivement dans ce que l’on pourra appeler le cadre très général du mercantilisme : recherche du pouvoir, de l’honneur et de la richesse dans un cadre défini par l’État, politique d’expansion (notamment à propos des colonies), développement de la puissance de l’État.
 
À PROPOS DU CONCEPT DE MERCANTILISME. L’ANALYSE DE RICHARD TUCK
 
 
La comparaison entre traités de marchands et discours philosophiques nous conduit ainsi à examiner quelques-unes des limites du concept de mercantilisme et de l’usage qui peut en être fait pour décrire la réalité de la pensée économique, juridique et politique du début du XVIIe siècle en Angleterre. Tout d’abord, le concept de mercantilisme a pour effet de présenter une vision homogène, de réduire les différences et les conflits [16]. Malynes et Misselden sont ainsi toujours présentés, dans les raccourcis des histoires de la pensée économique, comme les défenseurs de thèses comparables, à côté du nom de Mun. En second lieu, comme le soulignait d’ailleurs Marc Bloch dans son article « Le mercantilisme : un état d’esprit [17] », le mercantilisme reste une histoire menée du point de vue de l’État. L’usage abusif du concept de mercantilisme a pu même donner lieu à certains contresens, dans la volonté de donner à l’histoire de la pensée économique un fil directeur qui serait l’histoire de la construction de l’État moderne.
On peut donner l’exemple du livre de Richard Tuck, Philosophy and Government, 1572-1651 [18], qui analyse certains textes à la lumière des thèses à partir desquelles il interprète le début du XVIIe siècle : l’idée d’une seconde Renaissance marquée par le scepticisme et le tacitisme, après une Renaissance cicéronienne. Ces thèses sont mises en Å“uvre de manière éclairante lorsque Tuck analyse un auteur comme Grotius. En revanche, elles reproduisent des erreurs à propos d’ouvrages qu’une certaine tradition universitaire a qualifiés de mercantilistes, et qui se révèlent en être bien éloignés à la lecture du texte. C’est notamment ce que montre une lecture critique du chapitre que Richard Tuck consacre à l’Espagne dans son ouvrage Philosophy and Government.
Tuck cherche précisément à présenter une Europe mercantiliste en faisant une histoire des pratiques de gouvernement qui est placée sous le signe du tacitisme, d’un certain machiavélisme; après avoir insisté sur l’importance des discours de la raison d’État en Espagne (et sur l’influence des auteurs italiens, comme Malvezzi, qui serait devenu un « ami » de Olivarès), Tuck s’efforce de présenter une Espagne mercantiliste, en prenant essentiellement pour référence un ouvrage de Tomas de Mercado, Tratos y contratos de mercaderes, publié à Salamanque en 1569. L’auteur y est présenté comme un mercantiliste, tout simplement à cause de son intérêt pour les questions liées au commerce, comme s’il s’agissait d’un intérêt nouveau. Tuck, dans sa volonté de systématiser sa présentation d’une Europe mercantiliste et tacitiste (en associant de manière plus ou moins explicite ces deux aspects), prend pour base un ouvrage déjà ancien sur le mercantilisme en Espagne [19].
Or l’ouvrage de Mercado développe des considérations morales à l’usage des marchands, qui sont bien éloignées de ce que Tuck veut y trouver. Il s’agit d’un traité destiné à l’instruction des marchands, dans une perspective qui est tout sauf mercantiliste, et qui fait dépendre les considérations sur le commerce de considérations d’ordre théologique. L’ouvrage de Tomas Mercado fait partie de ces innombrables traités sur les contrats qu’a analysés le juriste sévillan Bartolomé Clavero dans son ouvrage La Grâce du don [20], dans lequel il entreprend, en particulier à partir d’une analyse du phénomène de l’usure, de montrer précisément l’importance de la théologie, du don et du contre-don (antidora), de la charité et de l’amitié. Il ne s’agit pas de discuter les thèses de l’ouvrage (tout à fait remarquable et intéressant, et beaucoup plus convaincant que le livre de Tuck), mais simplement de montrer les limites du concept de mercantilisme qui, précisément parce qu’il est un concept commode, peut être utilisé de manière abusive, ou même donner lieu à des interprétations erronées.
Nous avons cherché dans cette courte étude à mettre en évidence l’intérêt et les difficultés liés à l’analyse des traités de marchands à une époque qui précède la fondation de la science économique. Ces textes peuvent probablement se révéler d’un grand intérêt pour la compréhension des auteurs ou des systèmes philosophiques majeurs qui leur sont contemporains. Des concepts y sont discutés et même peut-être élaborés, ainsi la notion de corps politique artificiel, qui est utilisée pour décrire le commerce. Rien n’autorise à affirmer que c’est dans ces traités qu’un auteur comme Hobbes a trouvé la matière de l’élaboration de son système; mais cela permet au moins de montrer que la question se posait de manière plus large que celle que nous montrent les textes philosophiques.
À propos du concept de mercantilisme, on peut faire l’observation suivante : en-dehors de l’usage abusif qui peut en être fait par certains commentateurs, il semble qu’un tel concept ait pour effet de réduire les divergences et la pluralité des discours à propos du commerce, et à restreindre l’interprétation de la pensée économique au point de vue de l’État. On pourrait d’ailleurs discuter sans fin à propos du fait de savoir si des auteurs comme Bacon et Hobbes peuvent être considérés comme des auteurs mercantilistes. L’une des difficultés est peut-être liée au statut de l’anthropologie : cela a-t-il un sens de voir chez Hobbes une anthropologie mercantiliste, alors que cette anthropologie du désir de puissance constitue en quelque sorte le fondement négatif de la théorie de l’État ?
L’étude des traités de marchands montre en outre que le commerce doit lui-même être appréhendé comme une réalité complexe. Les auteurs qui entreprennent de le décrire s’efforcent d’apparaître comme les héritiers de problématiques et de questions très anciennes à propos de l’inscription du commerce dans l’ensemble des activités humaines et au sein du corps politique. L’ancienneté du commerce est mise en avant dans la mesure où la référence aux auteurs classiques (Aristote, mais également Solon, Lycurgue) sont mis au service d’un discours de légitimation, à la fois du commerce et du marchand comme auteur fondé à défendre ses intérêts et la noblesse de son entreprise.
Enfin, l’analyse des traités de marchands (sans les interpréter à la lumière du concept du mercantilisme) peut nous conduire à faire l’hypothèse de la persistance et même de l’émergence de formes de discours qui réfléchissent sur le commerce sans nécessairement faire référence à l’État ou au Prince. La réflexion sur le commerce s’accompagne d’une réflexion sur la civilité et sur les formes de sociabilité ; elle déborde à la fois le cadre d’une réflexion sur le rôle de l’État et le point de vue strictement économique de l’examen des conditions de la prospérité et de l’accumulation des richesses.
·  Edouard MISSELDEN :
·  The Circle of Commerce, or the Ballance of trade, in defence of free trade, opposed to Malynes Little Fish\and his\Great Whale, and poized against them in the Scale. Wherein also, Exchanges in generall are considered : and therein the whole trade of his Kingdome with forraine Countries, is digested into a Ballance of Trade, for the benefits of the Publique, printed by Iohn Dawson, for Nicholas Bourne, Londres, 1623. Reprint Augustus M. Kelley, New York, 1971.
·  Free Trade, or the Means to make trade florish, wherein, the causes of the decay of trade in this Kingdome are discovered, and the remedies also to remoove the same, are represented, printed by Iohn Legatt, for Simon Waterson, Londres, 1622. Reprint Augustus M. Kelley, New York, 1971.
·  Gérard de MALYNES :
·  A Treatise of the Canker of Englands Commonwealth, divided into three parts : Wherein the author imitating the rule of good Phisitians, First declareth the disease, Secondarily, sheweth the efficient cause thereof, Lastly, a remedy for the same, Richard Field, William Johnes, Londres, 1601.
·  England’s view in the unmasking ot two paradoxes (by De Malestroict). With a replication unto the answer of Maister Jean Bodin, Londres, 1603.
·  The Maintenance of free trade, according to the three parts of Traffique ; namely, commodities, Moneys, and exchange of Moneys, by bills of exchanges for other countries or an answer to a treatise of free trade, of the means to make trade flourish, lately published, Londres, 1622.
·  The Center of the circle of commerce, or a Refutation of a treatise intituled : « the Circle of Commerce or the Ballance of trade », lately published by E. M., N. Bourne, Londres, 1623. Reprint 1973 by Augustus M. Kelley publishers, Clifton, 1973.
·  Consuetudo, vel lex mercatoria or the Ancient law-merchant, divided into three parts, according to the essentiall parts of trafficke, necessarie for all statesmen, judges, and all others negociating in all places of the World, by Gerard Malynes, Merchant. Salus populi, Suprema Lex esto, London, by Adam Islip, and are to be sold by Nicolas Bourne, at the South entrance of the Royall Exchange, 1636. Where unto is Annexed. The Merchant mirrour or directions for the perfect ordering and keeping of his accounts. Printed by R. Young, for N. Bourne, Londres, 1636. Reprint de l’édition de 1622, Theatrum Orbis Terrarum, Ltd., Amsterdam & Walter J. Johnson, Inc., Norwood, 1979.
 
NOTES
 
[1]Le terme commerce est réservé à la manière d’acheter ou de vendre, alors que le trafficque of merchants est constitué par l’ensemble matière (marchandise, monnaie) et forme (commerce).
[2]MALYNES, Maintenance of free trade, p. 1. Les références complètes des traités de Malynes et Misselden sont indiquées à la fin de l’article.
[3]MISSELDEN, Free Trade, or the Means to make trade florish, p. 4 : « La matière du négoce est soit naturelle soit artificielle. La matière naturelle du commerce est la marchandise : ce que les marchands ont nommé biens. La matière artificielle du commerce est la monnaie, qui a reçu le titre de nerf de la guerre et de l’État. »
[4]MISSELDEN, The Circle of Commerce, p. 7 : « Tous s’accordent en ceci que la matière et la forme des choses constituent leur essence. Il n’y a pas place, dans l’essence des choses, pour une troisième chose. Les biens et la monnaie sont la matière du négoce; la manière d’acheter et de vendre constitue la forme du négoce; celui qui s’adonne au négoce est la cause efficiente ; le gain est la fin du commerce. Ainsi la matière et la forme du commerce sont les parties essentielles du commerce. »
[5]Misselden fait également référence à Ramus.
[6]« The Muscovy Company (have discovered the passage by the North-Cape, as also of Greenland : and done many other services to the State : which as particular men, they could never have performed), The Levant Company, The French Company » (MISSELDEN, Free Trade, p. 76).
[7]A treatise of commerce wherein are shewed the commodies Arising by a wel ordered and rule trade, such as that of the Societie of Merchantes Adventurers is proved to bee, written principallie for the better information of those who doubt of the Necessarienes of the said societie in the state of the Realme of Englande, by John Wheeler, secretarie to the said societie, Middleburgh, by Richard Schilders, Printer to the States of Zeland, 1601.
[8]On peut évoquer un autre exemple en France : Antoine de Courtin, diplomate et moraliste, auteur du Traité de la civilité française (1671) est également le traducteur de Grotius (Mare liberum). Il ne s’agit là que d’un exemple ponctuel et un peu différent, mais qui permet d’avancer l’hypothèse que les réflexions sur le commerce, et en particulier sur le grand commerce international, intéressent une élite politique et culturelle et ne constituent pas un aspect isolé ou mineur des préoccupations sociales et politiques de l’époque.
[9]Joannis Seldeni Mare Clausum, seu de Dominio maris libri duo, Londres, 1636, p. 189.
[10]ARISTOTE, Politique, I, 9.
[11]On retrouve cette idée dans le Mare liberum, lorsque Grotius fait une étude des différents termes qui, chez Aristote ou chez Platon, désignent les deux formes de commerce. Voir GROTIUS, Mare liberum. De la liberté des mers. 1609, traduction d’Antoine de Courtin (1703), Centre de philosophie politique et juridique, Université de Caen, Caen, 1990, p. 664 : « Est-ce le droit d’un peuple quelconque d’empêcher les peuples qui le veulent de vendre, d’échanger, en un mot de communiquer entre eux ? »
[12]Voir l’article de Dominique Weber, dans ce volume : « Grandeur civique et économie dans la pensée politique de Francis Bacon ».
[13]L’idée que les marchands pourraient être la cause du dérèglement du royaume se retrouve dans les propos de Jacques Ier puisque celui-ci affirme que les marchands : « [...] regard the commonwealth as existing to serve their turn, and do not scruple to feather their nest to the public loss [...] The Merchants thinke the whole commonweale ordained for making them up [...] They buy for us the worst wares, and sell them at the dearest prices [...] they are also the speciall cause of the corruption of the coyne, transporting all our owne, and bringing in forraine, upon what prince they please to set on it » (JACQUES Ier, « Basilikon Doron », The Political Works of James I, Cambridge, Mass., 1918, p. 26).
[14]Voir C. B. MACPHERSON, The Political Theory of Possessive Individualism. Hobbes to Locke, Oxford, Clarendon Press, 1964.
[15]Voir N. MALCOLM, « Hobbes, Sandys and the Virginia Company », dans Historical Journal, 24 (1981), p. 297-321; L. FOISNEAU, « Intérêt et politique dans la pensée de Hobbes », dans Politiques de l’intérêt, édité par C. Lazzeri et D. Reynié, Presses universitaires franc-comtoises, 1998.
[16]Voir l’article de Céline Spector, dans ce volume, « Le concept de mercantilisme ».
[17]Annales d’histoire économique et sociale, 1934,1-11, p. 160-163.
[18]Cambridge, Cambridge University Press, 1993.
[19]José LARRAZ, La época del mercantilisme en Castilla, 1500-1700, Madrid, Atlas, 1943 (2e édition).
[20]B. CLAVERO, La Grâce du don. Anthropologie catholique de l’économie moderne, traduit de l’espagnol par J.-F. Schaub, préface de J. Le Goff, Paris, Albin Michel, 1996.
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Le terme commerce est réservé à la manière d’acheter ou de ...
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[2]
MALYNES, Maintenance of free trade, p. 1. Les références co...
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[3]
MISSELDEN, Free Trade, or the Means to make trade florish, ...
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[4]
MISSELDEN, The Circle of Commerce, p. 7 : « Tous s’accorden...
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Misselden fait également référence à Ramus. Suite de la note...
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« The Muscovy Company (have discovered the passage by the N...
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[7]
A treatise of commerce wherein are shewed the commodies Ari...
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[8]
On peut évoquer un autre exemple en France : Antoine de Cou...
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[9]
Joannis Seldeni Mare Clausum, seu de Dominio maris libri du...
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[10]
ARISTOTE, Politique, I, 9. Suite de la note...
[11]
On retrouve cette idée dans le Mare liberum, lorsque Grotiu...
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[12]
Voir l’article de Dominique Weber, dans ce volume : « Grand...
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L’idée que les marchands pourraient être la cause du dérègl...
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Voir C. B. MACPHERSON, The Political Theory of Possessive I...
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Annales d’histoire économique et sociale, 1934,1-11, p. 160...
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Cambridge, Cambridge University Press, 1993. Suite de la note...
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José LARRAZ, La época del mercantilisme en Castilla, 1500-1...
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B. CLAVERO, La Grâce du don. Anthropologie catholique de l’...
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