2003
Revue de Métaphysique et de Morale
L’obscurité de l’âme christique chez Malebranche
Le Christ et la rédemption de tous les hommes
[1]
Marie-Frédérique Pellegrin
Université Jean-Moulin-Lyon III
Malebranche interroge le mystère de l’Incarnation par un biais très
particulier, celui de « l’in-animation » de Dieu. En s’incarnant, Dieu se dote en effet
d’une âme et pas seulement d’un corps. Or, dès lors qu’il est pourvu d’une âme humaine,
le Christ en éprouve les limitations. Certes, celles-ci sont consenties et illustrent la
volonté d’endosser véritablement la condition humaine, mais elles ont des conséquences
surprenantes. Elles expliquent en dernier ressort le nombre important des hommes qui
n’entreront pas dans le temple céleste, puisque le Christ le construit au moyen de son
âme qui pense de manière finie. On arrive ainsi au paradoxe d’un Dieu qui s’incarne
pour sauver les hommes et que cette opération rend impuissant à le faire. L’obscurité
de l’âme christique joue donc un rôle central dans la théodicée malebranchiste.
The Incarnation of God gives Christ a body but also a soul. This is
this very point Malebranche is interested in. Having a soul makes God feel the limits of
human condition. Though he does choose to feel the effects of those limits, this choice
has very surprising consequences. These limits explain the important number of the
damned. Since Christ must define Heaven in the finite terms dictated by his human soul.
God’s Incarnation is paradoxical since, as a savior, he becomes unable to save all men.
The obscurity of Christ’s soul therefore plays a central part in Malebranche’s theodicy.
S’interroger sur l’âme de Jésus-Christ, c’est considérer une obscurité particulière, celle liée au mystère de l’Incarnation. En effet, Dieu n’a pas d’âme
dans la tradition chrétienne, contrairement aux Dieux décrits dans le Phèdre.
Cependant, se faire homme, pour le Dieu chrétien, c’est aussi bien se faire âme
que se faire corps. On devrait donc en toute rigueur autant parler « d’(in)animation » que d’incarnation pour comprendre l’humanisation de la deuxième
personne de la Trinité. Si le terme « incarnation » a été retenu par la tradition,
c’est bien sûr parce que le corps semble plus éloigné que l’âme de la nature
divine. Mais la première limitation de cette nature, c’est cette (in)animation.
Or ce qui intéresse Malebranche dans la personne du Christ, c’est justement
son âme, c’est-à-dire la manière dont elle opère et se conçoit elle-même.
Qu’est-ce donc qu’avoir une âme pour un Dieu devenu homme ? Celle-ci,
symptôme de l’humanisation de Dieu, est-elle une âme comme une autre ? La
question est déterminante puisqu’elle conditionne toute réflexion sur la distribution de la grâce et la damnation. Malebranche se saisit d’une telle question,
question ambitieuse puisqu’il faut mener cette étude au moyen d’une science
humaine alors que, comme le dit Socrate, toujours dans le Phèdre, une science
toute divine serait nécessaire.
Il faut en effet ici reconsidérer la problématique de l’âme obscure chère à
Malebranche : il ne s’agit pas de comprendre une âme obscure à elle-même,
comme dans le cas de l’homme pécheur qui n’a pas d’idée claire et distincte
de sa propre âme. D’une certaine façon, l’âme de Jésus-Christ est une âme
parfaitement transparente, puisqu’elle se connaît et connaît les autres âmes.
Mais cette clarté est un mystère pour le philosophe. D’abord parce que c’est la
science humaine qui l’étudie. Ensuite parce que l’auteur trace une analogie avec
l’âme humaine dont on sait justement qu’elle est inconnaissable rationnellement.
Dès lors, l’obscurité se redouble : d’une part, parce que l’âme de Jésus-Christ
est d’une nature telle qu’il n’est pas sûr que notre raison soit capable de la
comprendre ; d’autre part, parce que partir d’une comparaison avec l’âme
humaine pour l’étudier est une façon de repousser la difficulté et non de l’élucider, étant donné l’obscurité de l’âme humaine constamment affirmée par
l’auteur. Cette spécificité fonde bien une obscurité propre à cette âme seule,
celle de l’union du divin et de l’humain en elle. Cette âme recèle des obscurités,
des limites intrinsèques spécifiques. Constatation étonnante qui pousse à s’interroger sur le rôle que joue la volonté du Christ dans cette limitation. On glisse
alors de l’idée d’obscurité à celle d’obscurcissement.
L’ÂME COMME MARQUE D’HUMANISATION
La possession d’une âme est le signe de l’humanité du Christ. Cette âme est
finie, créée
[2] et ses dispositions sont assemblées selon son humanité, rappelle
Malebranche
[3]. Comment aborder l’étude de l’âme du Christ, c’est-à-dire d’un
homme quelque peu particulier ? Le
Traité de la nature et de la grâce
[4] présente
une comparaison physiologique pour décrire l’âme de Jésus-Christ. Malebranche
y compare le rapport âme-corps en l’homme à celui entre les désirs de l’âme de
Jésus-Christ et son ouvrage, ce qui a pour conséquence d’accentuer la dimension
humaine du Christ. De même qu’il existe dans le corps des actions répétées et
habituelles, comme la digestion, les mouvements du c
œur et des poumons, de
même il existe des mouvements permanents en l’âme de Jésus-Christ. La comparaison entre l’âme du Christ et le corps de l’homme semble bien là pour insister
sur la parenté entre ces deux types d’humanité, dont ces deux éléments traduisent
chacun la limitation. Sans s’intéresser ici aux autres conséquences philosophiques
de cette comparaison, on peut donc noter le caractère peu orthodoxe de ce rapprochement, qui tire l’action de Jésus vers un modèle humain dans ce qu’il a de
plus corporel, de moins spirituel et intelligent : le travail silencieux et constant
des organes du corps pour sa survie. Ce parallèle confère un caractère profane et
même trivial à l’action de Jésus-Christ, accentuant en cela son humanité. La
comparaison physiologique est justifiée car elle peut permettre de comprendre
l’action de Jésus-Christ, en la rapprochant de celle de l’homme. Ce rapprochement constant devient un principe cognitif pour l’étude de l’âme de Jésus :
Lorsque nous prétendons parler de Dieu, il ne faut point nous consulter nous-mêmes
et le faire agir comme nous [...]. Mais lorsque nous parlons de l’action de l’âme de
Jésus, nous pouvons nous consulter nous-mêmes, nous devons le faire agir comme
agissent les causes particulières [5].
La science humaine semble donc capable de comprendre cette âme singulière.
Elle partage en effet ses traits principaux avec l’âme des autres créatures.
Comme toutes les âmes, celle de Jésus-Christ est mue par des désirs, mais par
elle-même, elle est impuissante à les exaucer, cette capacité relevant de Dieu le
Père. Il faut que Jésus ait été institué cause occasionnelle de la grâce pour
expliquer que ses désirs soient toujours réalisés
[6].
Ce parallélisme strict entre l’âme de Jésus-Christ cause occasionnelle de la
grâce et n’importe quelle autre cause occasionnelle opérant dans le domaine de
la nature est d’ailleurs l’objet d’une critique constante de la part d’Arnauld. Il
reproche à Malebranche cette vision anthropomorphique de l’action du Christ,
qui réduit fortement la spécificité de la mission christique dans sa fin comme
dans ses moyens
[7]. Ce que fait Malebranche serait bien pire qu’un « simple »
anthropomorphisme, puisque cette description rapproche l’action causale christique de celle de n’importe quelle autre cause naturelle, y compris non libre et
non intelligente. On a dit, et Malebranche ne cesse de le répéter, que cette âme
se connaît elle-même, se comprend et connaît les autres âmes immédiatement
[8],
toutes choses impossibles pour l’homme. Pourquoi donc insister sur l’humain
dans l’âme du Christ s’il échappe à la règle commune des âmes ?
Car l’âme de Jésus-Christ a bien une spécificité, elle est sainte. L’humanité
du Christ est une humanité sainte : vérité théologique mais difficulté philosophique. Elle est sainte justement parce qu’elle connaît et se connaît. Cette
connaissance immédiate s’oppose à la thèse arnaldienne qui retire toute initiative
ou intelligence propre au Fils
[9]. C’est là, pour reprendre le mot de Malebranche,
« dégrader l’âme sainte de Jésus-Christ
[10] ». Si Arnauld désacralise trop le Sauveur, c’est parce qu’il n’en montre pas l’intelligence et donc la liberté selon
Malebranche. On assiste donc ici à un retournement de situation
[11] où Malebranche accuse son célèbre contradicteur de trop humaniser le Christ en évinçant
le caractère saint de cette humanité et en en faisant par là une cause non
intelligente et non libre, puisque nécessitée par les commandements du Père
[12].
Ce n’est donc pas tant le caractère saint que le caractère libre de Jésus
qu’Arnauld oblitère
[13]. Est-ce là la même chose ? La question mérite d’être
posée, car la liberté est par ailleurs une capacité propre à l’homme, une faculté
qu’a son âme de suspendre son consentement. Malebranche considère que retirer
sa liberté au Christ, c’est nier la sainteté de son humanité. Mais n’est-ce pas
tout simplement nier son humanité pour la réduire à l’état de cause non intelligente ? Ce n’est peut-être pas tant sa sainteté que son humanité qui est alors
en jeu. L’intérêt de l’Incarnation, si l’on peut s’exprimer ainsi, dans le système
malebranchiste, est d’empêcher Dieu d’agir comme un homme, c’est-à-dire par
des volontés particulières. Le but est bien d’« ôte[r] à Dieu une providence et
une conduite humaine qui ruine tous les attributs divins
[14] ». Jésus a pour rôle
d’endosser cette humanité et d’éviter à Dieu toute action limitée et finie. Pour
ce faire, Dieu choisit une cause libre et intelligente, son Fils incarné. D’une
certaine façon, Dieu est impuissant à répandre la grâce en distinguant entre les
bénéficiaires car il ne peut agir (sauf exceptions infiniment rares) par des volontés particulières. Jésus est libre parce qu’il est homme. Suspendre son consentement est un acte spécifique à l’âme humaine dont le Christ se sert. Il remédie
bien par là dans l’Ordre malebranchiste aux limites de l’action divine, intéressée
par ses voies autant que par son ouvrage.
La sainteté du Christ semble pourtant lui permettre une liberté beaucoup plus
étendue que celle des hommes, et il en use non plus de façon intermittente mais
constante. Il est clair que le Christ, moins dépendant de son corps que les autres
hommes, est éclairé à tout instant par le Verbe
[15]. Il peut suspendre plus aisément
que l’homme son consentement avant d’agir, ce qui est bien la définition malebranchiste de la liberté. Mais surtout, le Christ est plus libre que les hommes
car ces derniers ont péché. En cela, il ne s’éloigne pas de la condition humaine,
il en est au contraire l’accomplissement le plus parfait. Car pour comprendre
l’âme de Jésus-Christ, son intelligence et sa liberté, il faut peut-être considérer
l’homme dans sa perfection, c’est-à-dire avant le péché originel, et se poser la
question de savoir en quoi l’âme christique diffère de l’âme adamique. Malebranche considère d’ailleurs explicitement que si l’homme n’avait pas péché,
Dieu aurait dû établir en l’homme la cause occasionnelle de sa perfection et de
son bonheur
[16]. Il aurait été cette cause intelligente dont les désirs de l’âme sont
exaucés lorsqu’elle prie son Dieu. Adam aurait remplacé Jésus
[17].
Ce qui distingue donc le premier du second Adam du point de vue des fins
que leur assigne le système, c’est l’usage qu’ils font de leur liberté. Mais
l’essence de leur âme est comparable : après sa création, Adam est « parfaitement libre » et « connaît clairement qu’il n’y a que Dieu qui soit son bien » car
« nul plaisir n’est plus fort que sa lumière
[18] ». L’âme d’Adam maîtrise parfaitement ses désirs, « les plaisirs étant soumis à ses volontés »
(ibid.). Adam avait
des désirs, ressentait du plaisir, mais ses sentiments n’étaient pas « prévenants »,
c’est-à-dire n’inclinaient pas son âme en portant atteinte à sa liberté. Il est à la
fois heureux et parfait. Avec le péché et la concupiscence, l’homme perd une part
importante de sa liberté car « la cause occasionnelle de nos sentiments n’est point
en nous
[19] ». Mais Adam connaissait tout ce qu’il souhaitait connaître et désirait
le bien tout comme Jésus qui lui aussi est maître de ses désirs humains. Si ce
dernier peut être dit le second Adam, c’est donc qu’il réalise une humanité parfaite. Il est dès lors logique qu’il soit le vrai modèle des hommes. L’Écriture ne
dit pas autre chose, mais Malebranche insiste sur la parenté entre sa psychologie
et la nôtre : « Tous les esprits doivent avoir les mêmes pensées et les mêmes
inclinations que l’âme de Jésus
[20]. » Cette affirmation, conforme à l’enseignement
chrétien, a des conséquences importantes concernant la répartition de la grâce.
Les pensées de Jésus déterminent l’octroi de grâces particulières à des hommes
qui relèvent du type de pécheurs auxquels Jésus-Christ pense à ce moment. L’âme
du Christ pense aux âmes de certaines créatures. Le rachat naît de cette correspondance entre âme pensée et âme pensante. La grâce est répandue sur les âmes
« dont les dispositions sont semblables à celles à laquelle l’âme de Jésus pense
actuellement
[21] ». Le rapprochement entre l’homme et son sauveur n’est plus un
simple appel à la vie sainte. Les pensées du Sauveur ont pour objet les dispositions
de l’âme du pécheur. Selon qu’elles concordent ou non avec ce que l’on pourrait
appeler les états d’âme du Christ, on peut être sauvé ou non
[22]. Ce parallèle entre
les pensées de Jésus et les dispositions des âmes montre bien que la concordance
entre l’âme du vrai Salomon et l’âme des créatures a une valeur cognitive. Elle
permet de comprendre la psychologie christique, mais possède aussi un sens
théologique dans l’économie de la grâce. Elle établit en tout cas d’un nouveau
point de vue l’analogie qu’il faut opérer entre ces deux types d’âme. L’adjectif
« saint » ne semble donc pas creuser un fossé entre l’humain et le divin, il ne serait
que le modèle d’une humanité parfaite, à l’image de Dieu.
Mais y a-t-il de l’ignorance dans l’âme de Jésus-Christ ? Cette question traverse
l’histoire du catholicisme. Malebranche prétend nier, avec Augustin
[23], toute ignorance dans l’âme sainte, car l’ignorance est la marque du péché. Comme toujours,
l’ambition malebranchiste est d’accorder une vision théologique orthodoxe avec
ses thèses philosophiques novatrices propres. Il doit ici se frayer une voie sûre,
entre les deux hérésies opposées sur ce sujet, l’arianisme et l’apollinarisme
[24].
Mais si l’on suit son raisonnement propre, on se rend compte qu’il est loin d’éradiquer toute ignorance en Jésus. Il considère qu’il a restauré la science dans toute
son étendue en l’âme du Christ. Cependant l’âme de ce dernier est bornée, il faut
donc se demander si des limitations aux informations que son âme peut recevoir
existent puisque « l’âme de Jésus n’a point une capacité infinie
[25] », question
importante puisque c’est le savoir de Jésus-Christ qui permet de construire le
Temple et de choisir les élus. Malebranche distingue entre deux types de connaissance : la connaissance de l’Ordre, d’une part, suivant laquelle Jésus règle toutes
ses actions. La connaissance de tout ce qui se fait dans le monde, d’autre part et
c’est ici Dieu le Père qui révèle à Jésus comme homme l’état des créatures, mais
selon des modalités différentes en fonction des connaissances requises.
Deux limites existent en fait à la capacité de connaître propre à l’âme de Jésus-Christ. Une notion théologique permet d’expliquer la première : Jésus n’est pas
scrutateur des c
Å“urs, on y reviendra. Une distinction théologico-philosophique
éclaire la seconde, celle entre connaître « habituellement » et « actuellement
[26] »,
Malebranche distinguant entre la science actuelle et la science habituelle de
Jésus-Christ
[27]. L’âme de Jésus-Christ « possède habituellement toutes les sciences
[28] », mais étant finie, elle ne peut embrasser en une pensée tous les savoirs
[29].
Ainsi, chaque fois que cette âme veut savoir quelque chose, Dieu le lui fait
connaître, comme pour les hommes d’ailleurs, puisque nous voyons toute chose
en Dieu
[30]. Jésus connaît plus de vérités que nous car Dieu exauce immédiatement sa curiosité intellectuelle
[31], mais il ne peut tout connaître actuellement.
Malebranche oppose ici « tout savoir » et « penser à tout
[32] ». L’âme de Jésus-Christ n’est pas ignorante, elle possède l’ensemble des savoirs, mais elle ne
peut les mobiliser d’un coup
[33]. Et l’auteur choisit ici à nouveau une comparaison
avec la façon dont pensent les hommes.
Si on prétend conclure de là, que j’admets en Jésus-Christ de l’ignorance, il faut par
la même raison qu’on puisse dire, que presque tous les hommes ignorent que deux
fois deux font quatre, ou qu’ils ont cinq doigts à la main : car il est certain qu’il y
en a peu qui y pensent actuellement. [Ibid.].
Cette distinction entre l’actuel et l’habituel montre que par rapport au savoir
absolu de Dieu, qui concerne les vérités contingentes aussi bien que nécessaires,
passées, futures et présentes, l’âme de Jésus recèle des ignorances de fait à
défaut d’être de droit. S’il possède bien tout le savoir en puissance, il ne peut
entièrement l’actualiser, dans un acte unique de pensée. Cette différence essentielle entre le Père et le Fils correspond donc à la différence entre penser dans
l’éternité et penser dans le temps. L’âme de Jésus-Christ déploie un rapport
spécifique à la temporalité : « Ne pensant point en même temps à tous les
hommes, elle n’a point en même temps tous les désirs dont elle est capable
[34]. »
Le problème de la connaissance en Jésus est donc un problème de « gestion du
temps » si l’on peut dire, de déploiement dans le temps de ses pensées particulières. D’où la nécessité d’une efficacité de la pensée dans le choix de ses
objets, qui prend ici une importance primordiale puisque l’enjeu en est le rachat
des hommes. Malebranche développe le thème de l’importunité pour comprendre comment l’âme de Jésus-Christ aménage cette limitation temporelle : « Cette
science actuelle qu’on veut donner à Jésus-Christ est donc importune, car il est
fort désagréable de penser actuellement à des choses auxquelles on ne veut
point penser
[35]. » La clarté de la connaissance est en quelque sorte le contraire
de ces pensées inopportunes qui occupent inutilement l’âme. Penser actuellement à tout paralyserait l’activité de l’âme de Jésus-Christ. Le Christ cherche
dès lors à compenser cette limitation par une activité incessante de son âme qui
vise à approcher l’intuition infinie par une pensée dans le temps. La locution
adverbiale « sans cesse » (Jésus forme sans cesse son corps mystique
[36] ) et
l’adjectif « successif » (les pensées successives de Jésus
[37] ) reviennent constamment dans l’argumentation malebranchiste et montrent ce paramètre temporel
propre à l’activité des esprits finis. Jésus pense dans le temps, successivement,
et construit donc peu à peu son Temple
[38].
Pour remédier au caractère fini de sa capacité de connaître, pour compenser
ce trait humain de son esprit, Jésus ne cesse ainsi jamais de penser à son
œuvre.
Il tente de compenser sa finitude psychique par une succession ininterrompue
de pensées. En pensant incessamment dans le temps, c’est-à-dire de manière à
la fois discursive et permanente, il pallie l’absence d’intuition totale du monde.
C’est en ce sens que Malebranche affirme que Jésus n’a pas d’impression
invincible
[39] que Dieu lui adresserait et qui lui permettrait de découvrir dans un
instant tout ce qu’il souhaite. Pour connaître, l’âme de Jésus-Christ doit donc
tenter de reformer, dans le temps, par son attention et sa vigilance, des vérités
immédiatement conçues par l’entendement divin. Du fait des limites de son
âme, Jésus doit privilégier le présent et donc les vérités présentes lorsqu’il agit.
Il proportionne les grâces aux besoins des justes dans leur état actuel et nullement en fonction de leur négligence prévue. De même, il considère uniquement
ce que son ouvrage requiert à ce moment
[40]. La prévoyance, au sens divin que
confère le XVII
e siècle à ce terme, semble lui être impossible. Mais le flux des
informations est tel qu’il lui faut bien souvent, tout comme les hommes
[41],
suspendre son consentement pour réfléchir, comme si Jésus était submergé par
la disproportion entre le fini et l’infini
[42].
Si l’âme de Jésus-Christ est à la fois intelligente et libre, elle a un pouvoir
propre dans la construction du Temple, ce qui suppose qu’elle a des désirs, ceux
de construire le plus bel ouvrage pour son Père. Ce sont donc les désirs de
Jésus-Christ et non ses pensées qui sont causes occasionnelles de la grâce, car
seul le désir permet l’action
[43] et il faut toujours que Jésus prie et désire pour
obtenir satisfaction
[44]. C’est par l’analyse des désirs du Sauveur que Malebranche peut fonder l’indépendance du Christ, en même temps que la prédominance
de son humanité, dans la façon dont son âme opère. Ses connaissances déterminent ses désirs, mais l’auteur souligne significativement que la connaissance
n’a pas besoin d’être absolue. Il distingue en effet entre les désirs actuels
particuliers et passagers de Jésus et ses désirs permanents et stables. Dans le
second cas, il s’agit le plus souvent d’une prière de Jésus-Christ pour une
catégorie de personnes et il ne lui est pas nécessaire de connaître distinctement
et personnellement chacun des individus qui la composent pour désirer les mettre
dans son Temple. À la critique d’Arnauld qui lui reproche de déclarer tour à
tour que les pensées résultent des désirs et inversement, Malebranche répond
en déplaçant le problème vers celui de la liberté de Jésus dans ses pensées et
ses désirs pour former son ouvrage
[45]. L’important est de savoir si Jésus-Christ
est libre de penser et de désirer
[46]. Ses désirs et ses pensées opèrent de la même
manière, c’est-à-dire par impulsions successives et constantes dans le temps. Mais
c’est bien lui qui forme l’ouvrage, en choisit les pierres et en oriente la construction
par ses désirs. L’intrication est totale entre l’intelligence de la cause (le fait qu’elle
pense) et sa capacité de désirer par elle-même. Dans les
Entretiens sur la métaphysique et la religion, Malebranche affirme (par la bouche de Théodore) qu’une
cause non libre, stupide, commandée constamment par Dieu, aurait pu construire
le même Temple. Mais le choix par Dieu d’une cause libre signifie qu’il veut
conférer à Jésus-Christ « une souveraine puissance ». Or cette dernière est définie
par le fait que tous les désirs de Jésus-Christ sont exaucés. Mais Théodore ajoute :
[...] si Jésus-Christ ne peut rien désirer que par un ordre exprès de son Père : si ses
désirs ne sont point en son pouvoir, comment sera-t-il capable de recevoir quelque
véritable pouvoir [...]. Prenez donc garde, je vous prie, de ne point offenser la sagesse
du Sauveur, et de ne le point priver de sa puissance. Ne lui ôtez pas la gloire qu’il
doit retirer de la part qu’il a dans la construction du Temple éternel. S’il n’y a point
d’autre part que de former des désirs impuissants commandés par des ordres particuliers, son ouvrage ne doit pas, ce me semble, lui faire beaucoup d’honneur [47].
Le pouvoir du Christ est un pouvoir de désirer, mais aussi de former lui-même
les prières qu’il adresse à son Père et de les concevoir. Il n’y a pas de gloire à
être le simple exécutant d’un ouvrage. La gloire revient à l’architecte qui dessine
les plans et qui a donc une capacité de penser librement
[48] : « L’âme sainte de
Jésus, quoique sous la direction du Verbe, a le pouvoir de penser à ce qu’il lui
plaît pour exécuter l’ouvrage
[49]. » Ainsi, Jésus, même informé par le Verbe,
garde comme homme la capacité d’user de sa liberté et de suspendre son action,
alors même qu’il a toute science pour être sûr de la rectitude de ce qu’il fait.
Mais n’est-il pas contradictoire d’affirmer la liberté de Jésus à former des
désirs efficaces et de dire, comme Malebranche ne cesse de le répéter, que les
causes occasionnelles, même intelligentes, n’ont aucun pouvoir, aucune efficace
propre ? Cela n’est en fait pas contradictoire, car c’est la capacité libre de désirer
qui fonde le pouvoir qu’elle reçoit de Dieu. Dieu délègue sa puissance au Fils,
non pas au sens où celui-ci a un pouvoir autonome, mais au sens où le Père
exauce toujours les désirs du Christ. Malebranche insiste bien sur ce point
[50].
Le premier de tous les pouvoirs, c’est la capacité de désirer. Cette faculté,
qui fonde la psychologie du Christ, rend possible la mission que lui confie le
Père et justifie l’efficace qu’il donne à cette cause. Jésus reçoit tout pouvoir de
Dieu, mais celui-ci ne le lui accorde que parce qu’il est libre. Désirs et pensées
sont ici indissociables, non pas qu’il s’agisse de la même activité, mais parce
qu’ils sont les deux propriétés d’une cause intelligente, c’est-à-dire libre. La
liberté de Jésus semble donc bien correspondre à une maîtrise de soi de l’âme
qui peut suspendre son acquiescement pour penser mieux. Une cause libre est
par essence moins contrôlable, même si elle est inspirée à tout instant par le
Verbe, qu’une cause aveugle. De plus, les ignorances partielles, les désirs passagers de Jésus peuvent expliquer d’apparentes imperfections dans cette élaboration, qui sont dues à l’humanité et donc aussi à la liberté du Christ.
Arnauld reproche beaucoup à Malebranche d’affirmer que les désirs de Jésus-Christ sont en la puissance de son humanité, ce qui est contraire à ce que l’on
peut savoir de l’union hypostatique, selon lui
[51]. En lisant le
Traité de la nature
et de la grâce, il a l’impression que Dieu devient l’exécuteur fidèle des désirs
de Jésus-Christ (en vertu de la loi qu’il s’est fixée d’exaucer tous les désirs de
son Fils) au lieu que ce soit l’inverse
[52]. Mais Malebranche répond par une
distinction conceptuelle entre des désirs tout humains et des désirs qu’il a en
sa puissance. Si ses désirs sont efficaces, puissants, c’est justement parce qu’il
est uni au Verbe. En fait, le libre et le nécessaire ne sont pas des opposés mais
des synonymes dans le cas de l’âme de Jésus-Christ. Parce qu’il est libre, Jésus
est nécessité à faire le meilleur, étant éclairé par le Verbe. Il n’est plus contradictoire de dire que les désirs de Jésus sont inefficaces et parfaitement libres et
de dire qu’ils sont rendus efficaces et qu’ils sont régis par le Verbe
[53].
ÂME OBSCURE OU OBSCURCIE ?
Reste alors à comprendre l’usage concret que Jésus-Christ fait de sa liberté,
dont Malebranche parle de manière quelque peu sibylline. L’auteur distingue
entre ce à quoi il ne peut déroger et ce qu’il peut accomplir en toute liberté.
Il est vrai que l’âme de Jésus n’est point indifférente dans tout ce qui regarde la gloire
de son Père, ou dans ce que l’ordre demande nécessairement, mais elle est entièrement
libre dans tout le reste : il n’y a rien en Dieu qui détermine invinciblement son amour [54].
La liberté de Jésus est ce qui est entièrement en son pouvoir, c’est-à-dire ce qui
ne relève pas d’une impression invincible. La pensée et le désir sont à nouveau
présentés comme presque indissociables dans la capacité qu’a le Christ de suspendre son consentement. Enfin et surtout, c’est donc pour les détails concrets
de la construction du Temple que le Fils est autonome.
Arnauld discute abondamment cette thèse qui semble opposer la gloire du
Père, à laquelle Jésus adhère immédiatement sans qu’une quelconque suspension
du consentement soit envisageable, et « le reste », où il est libre de ses désirs
[55].
Pour le janséniste, il n’y a pas d’autres désirs et pensées dans l’âme christique
que celles qui visent la gloire du Père. Ce « reste » n’existe pas, car il s’agirait
d’actions ne regardant pas cette gloire, ce qui est impie et contradictoire avec
la mission du Christ. Mais ce que veut dire Malebranche, semble-t-il, c’est que
la liberté de Jésus consiste justement dans la façon concrète dont il agence les
éléments de l’ouvrage, dans le choix, qui lui est propre, des pierres qu’il utilise
pour le Temple. Le Père
[56] s’en désintéresse. C’est le Fils qui choisit Pierre ou
Paul. Il est bien l’architecte du Temple, et l’on comprend que l’étude de l’âme
de Jésus-Christ soit essentielle, car elle permet d’aborder (si ce n’est comprendre
entièrement) la question de la répartition de la grâce.
Il faut alors rapprocher ce point de la distinction, précédemment évoquée, que
fait par ailleurs l’auteur entre les désirs actuels et passagers du Christ et ses désirs
permanents et stables. Les seconds sont des volontés particulières, mais qui
s’apparentent presque à des lois générales. Ces désirs ne concernent pas tel ou
tel, ils relèvent de la logique générale de la grâce
[57]. Dans ce cas, la grâce est
distribuée de façon quasi automatique, sans mérite particulier des personnes et
donc aussi sans que le Sauveur ait besoin de mobiliser sa science et de s’interroger plus avant sur la disposition de ces personnes au moment de recevoir sa pluie
salvatrice. C’est l’économie générale de la grâce et les commandements de
l’Ordre qui dictent ici de répandre la grâce sur les fidèles munis des sacrements.
Dans ce cas, l’âme de Jésus n’a pas de raison de suspendre son consentement,
d’utiliser son savoir pour orienter ses désirs et choisir ses élus. À l’inverse, elle
utilise vraiment cette liberté lorsqu’elle choisit telle âme parmi celles qui ne sont
pas préparées à recevoir sa grâce. Le choix semble alors être totalement libre,
sans influence d’aucune sorte. La diversité des pierres nécessaires pour construire
le plus beau Temple est une prescription de l’Ordre, mais l’élection d’un tel plutôt
que tel autre appartient au Christ. C’est en ce sens que ces désirs passagers sont
« particuliers », c’est-à-dire qu’ils correspondent vraiment à un choix libre et
spécifique de Jésus-Christ, un choix que, par essence, le Père ne peut réaliser, car
il n’agit pas par des volontés particulières. La comparaison physiologique rappelée au début prend ici une nouvelle signification :
Si notre âme par ses divers mouvements communiquait à notre corps tout ce qui lui
est nécessaire pour le former et le faire croître, on pourrait y distinguer ces deux
espèces de désir. Car ce serait par des désirs actuels et passagers qu’elle répandrait
dans les muscles du corps les esprits qui lui donnent une certaine disposition, par
rapport aux objets présents ou aux pensées actuelles de l’esprit. Mais ce serait par
des désirs stables et permanents, qu’elle donnerait au cÅ“ur et aux poumons les
mouvements naturels qui servent à la respiration et à la circulation du sang. Ce serait
encore par de semblables désirs, qu’elle digérerait la nourriture, et qu’elle la distribuerait à toutes les parties qui en ont besoin : parce que cette sorte d’action est en
tout temps nécessaire à la conservation du corps [58].
Aux mouvements constants et impensés s’opposent les actions répondant à une
situation spécifique et nouvelle où il faut réfléchir et choisir. Cette comparaison
est intéressante parce qu’elle oppose clairement les cas où il y a réflexion (« les
pensées actuelles de l’esprit ») et les automatismes du corps. Il y a, d’une part,
ce dont nous sommes maîtres et qui fait de nous des causes intelligentes et,
d’autre part, ce qui relève de déterminations extérieures, ni pensées, ni désirées
consciemment ou pour lesquelles en tout cas, il n’est pas besoin, à chaque fois,
d’une nouvelle réflexion, d’une délibération, avant de désirer vraiment. C’est
sans doute là « le reste » dont parle Malebranche, celui du libre choix de certains
des moyens pour la gloire du Père et la beauté du Temple.
L’âme de Jésus-Christ n’est dès lors pas obscure parce qu’elle serait ignorante, elle l’est parce qu’elle est libre. L’obscurité reste donc liée essentiellement
à son humanité, c’est-à-dire aux particularités de ses déterminations, au fait
qu’elle est une volonté particulière et non générale : « C’est de cette manière
que la Sagesse éternelle rend, pour ainsi dire, à son Père ce qu’elle lui avait
ôté : car ne lui permettant pas d’agir par des volontés particulières, il semblait
qu’elle le rendît impuissant
[59]. » Jésus, par sa liberté et ses décisions particulières, rend toute sa puissance à Dieu, paralysé par la généralité de son action.
Jésus est donc une cause particulière, ce qui se marque dans la diversité des
grâces qu’il répand selon ses désirs
[60]. Il se charge de l’application concrète des
lois générales de la grâce selon ses déterminations changeantes propres. Il faut
donc une volonté particulière de Jésus pour que tel impie notoire soit sauvé,
pour que Pierre soit préféré à Paul dans la construction du Temple. Mais une
telle décision demeure la marque d’une intelligence bornée et rend obscure
toute analyse rationnelle du choix que fait Jésus-Christ de tel ou tel.
Ainsi, Jésus a des volontés particulières, ce qui n’est pas le cas de Dieu. Cette
« complémentarité » du Père et du Fils dans leurs actions envers les hommes
fait qu’ils sont tous deux des volontés à part entière, ou plutôt que s’opère ici
une dialectique entre volonté humaine et divine
[61]. Dieu « contrôle » les désirs
du Christ, puisqu’il a prévu leur justesse par rapport à son dessein, mais le Fils
en garde pourtant la maîtrise
[62]. Ceci s’explique par le fait que Jésus est incité
à agir par une lumière et non par un plaisir
[63]. Or la lumière, contrairement au
plaisir, laisse la volonté entièrement libre. La volonté christique a donc cette
particularité de se déterminer suivant des motifs purement rationnels et surtout
d’être vraiment libre, c’est-à-dire de pouvoir suspendre son consentement à tout
moment. Ainsi, les déterminations invincibles (c’est-à-dire sans que la liberté
puisse les suspendre) ne peuvent pas être celles que Jésus reçoit du Verbe, car
c’est à son intelligence qu’il s’adresse
[64]. L’âme de Jésus-Christ n’est pas obscurcie par la concupiscence et les inclinations asservissantes du plaisir, elle est
parfaitement savante car éclairée constamment par la lumière du Verbe. Cependant, son obscurité vient justement de cette liberté dans ses choix, de sa façon
particulière et donc bornée de les former, c’est-à-dire du fait que Jésus-Christ
est bien une volonté particulière.
Reste la question la plus fondamentale : pourquoi Jésus ne sauve-t-il pas tous
les hommes ni même tous les justes ? Deux éléments de réponse à cette difficulté
sont possibles, si l’on se penche sur la manière dont opère l’âme de Jésus-Christ.
Le premier élément de réponse confirme l’existence de certaines ignorances
partielles du Christ. Jésus n’est pas scrutateur des c
Å“urs, comme on l’a déjà
noté, c’est-à-dire qu’il ne connaît pas les déterminations futures des pécheurs
auxquels il pense et ne peut donc totalement savoir si la grâce qu’il leur prodigue
sera vraiment efficace
[65]. C’est là une différence essentielle entre le Fils et le
Père. Seul ce dernier connaît les futurs contingents
[66]. La nécessité de cette
ignorance partielle a un sens essentiel dans l’économie de la providence malebranchiste. Elle est en quelque sorte une hypothèse intellectuelle nécessaire pour
expliquer le fait que tous les hommes ne sont pas sauvés. Car si Jésus sait tout
actuellement, il est incompréhensible et terrifiant d’envisager qu’il ne distribue
pas, sciemment, la grâce nécessaire à chaque pécheur particulier. Il s’agit donc
de justifier, par l’humanité du Christ et donc par les limitations de son âme, les
approximations dans ses opérations surnaturelles. D’où ce passage important :
Je n’ai pas osé assurer que l’âme sainte de Jésus demande toujours à Dieu qu’il lui
révèle des choses sur lesquelles elle ne doit pas toujours régler la distribution de la
grâce. Mais cela ne fait rien au fonds. Et je consens, si on le souhaite, que l’âme
sainte de Jésus ait à l’égard des justes autant de connaissance actuelle que Dieu même
de toutes les déterminations futures de leurs volontés. Et c’est ce qui fait la difficulté.
Car Jésus-Christ aime les justes; il chérit tendrement ceux qui lui sont unis par la
charité [...] pourquoi donc ne proportionne-t-il pas les moyens à la fin, s’il connaît
actuellement le rapport des moyens avec la fin ? Voilà sans doute la plus forte
objection qu’on puisse former sur la chute du juste contre la charité de notre Chef
[...]. Pour moi, J’AIMERAIS MIEUX croire que Jésus-Christ comme homme, ou comme
cause occasionnelle de la Grâce, ne sait point actuellement la détermination future
de la volonté de ce juste [67].
Ce sont les ignorances partielles de l’âme sainte qui expliquent la chute du
juste. Affirmer le contraire, c’est dire que Jésus ne veut pas sauver tous les
hommes. L’hypothèse d’une omniscience de l’âme christique aurait donc pour
conséquence rien de moins que la remise en cause de sa bonté. Si elle était
omnisciente, cela signifierait que le Fils choisit volontairement de ne pas sauver
des hommes qui pourraient aisément l’être. Il y a bien des imperfections dans
la distribution de la grâce par le Christ qui ne s’expliquent que par le caractère
borné de son âme. Ces manquements sont en quelque sorte justifiés par les
obscurités partielles de cette âme. Il faut donc reposer sous un nouvel angle la
question de l’ignorance de Jésus-Christ. Est-ce que vraiment Jésus ne peut pas
tout connaître ? S’agit-il véritablement d’un manque de puissance de son âme,
inhérent à l’Incarnation ?
Le problème doit être soulevé car il n’est jamais envisagé, dans les textes
malebranchistes, que Dieu refuse à Jésus telle ou telle connaissance. L’auteur
insiste au contraire constamment sur le fait que chaque fois que le Fils lui
demande une information, il la lui fournit immédiatement. Cette distinction
entre la connaissance du Père et celle du Fils est fondamentale, car elle explique
toute la distribution de la grâce par les limites de l’âme sainte finie. Malebranche
paraît pourtant hésiter à creuser un abîme entre la capacité cognitive du Père et
celle du Fils, alors que cette distinction est tout à fait logique puisque l’âme du
Christ est bornée. Mais cette hésitation a une autre fonction théorique. Il faut
que Jésus ait, théoriquement, la capacité de tout connaître, même les futurs
contingents, pour montrer qu’il renonce volontairement et consciemment à cette
omniscience. Cette ignorance du futur est en effet une ignorance volontaire, et
a pour but de se conformer à sa condition humaine. Le Fils décide d’agir le
plus possible avec les seuls moyens d’une âme bornée. Cette décision n’est pas
seulement personnelle, elle correspond à l’Ordre, car elle pousse jusqu’au bout
les conséquences de l’Incarnation
[68]. C’est donc volontairement que Jésus obscurcit son âme, refusant des connaissances qui auraient pourtant une utilité pour
sa charité. L’âme christique n’est donc pas tant obscure qu’obscurcie. Elle se
limite elle-même, elle refuse la transparence que lui donnerait la pleine lumière
du Verbe. C’est là une décision volontaire. Tout d’abord, cette ignorance n’est
pas absolument inhérente à la nature de son âme, car Jésus peut recevoir la
qualité de scrutateur en la demandant au Père; ensuite, cette obscurité est
nécessaire car elle est réclamée par l’Ordre. Le Christ semble donc être la seule
des créatures à choisir librement et sciemment d’obscurcir son âme, en amoindrissant sa capacité cognitive. Car s’il renouvelle ainsi d’une certaine façon le
geste adamique, cet obscurcissement est ici la marque paradoxale de l’amour
absolu de Dieu.
L’âme obscure du Christ est donc le fruit d’un obscurcissement volontaire
qui concerne sa puissance de connaître. L’enjeu est celui de l’économie générale
de la providence malebranchiste. L’ignorance de Jésus est requise de trois points
de vue : celui du sens de l’Incarnation, celui de l’Ordre divin et enfin celui de
la charité du Christ. Il faut bien, comme le dit Malebranche, « rejeter sur
Jésus-Christ comme homme, toutes les difficultés qui se trouvent dans la distribution de la grâce
[69] ».
[1]
Je tiens à remercier M. Denis Moreau pour ses précieux conseils et sa relecture attentive de
ce texte.
[2]
Par exemple, dans
Œuvres complètes, Paris, Vrin, 1958-1970, tome VIII-IX,
Deux lettres, I,
§ XVIII, p. 838. Toutes les références sont citées dans cette édition d’André Robinet des
œuvres
de Malebranche.
[3]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XII, add, p. 72.
[4]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XVIII, p. 90-91. Voir également les
Méditations
chrétiennes et métaphysiques, XVI
e méditation, § V, p. 177.
[5]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XVII, p. 75.
[6]
« Il faut qu’il prie et qu’il désire pour obtenir. Parce que les causes occasionnelles, physiques,
naturelles [...] n’ont point par elles-mêmes la puissance de rien faire » (
Traité de la nature et de la
grâce, II, I, § XII, p. 72).
[7]
Il met en évidence ce mystère, « qui est que Jésus-Christ, comme homme, n’est que faiblesse
et impuissance » (
Réfutations philosophiques et théologiques, III, II, p. 664). Il remarque également :
« C’est avoir une pensée très indigne de la liberté de Jésus-Christ, de ne le croire libre, que lorsqu’il
aurait agi comme un homme, qui, faute de lumière, ou par caprice... » (III, VIII, p. 719).
[8]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XVII, add, p. 81 : « J’ai seulement supposé, que
l’âme de Jésus-Christ avait une idée claire de l’âme, et des modifications dont elle est capable. »
[9]
La polémique entre Malebranche et Arnauld concernant le rôle exact du Christ dans l’économie
de la grâce s’inscrit dans des débats théologiques séculaires sur ce qui, en Jésus, relève de l’humain
et ce qui, en lui, relève du divin, sachant que cette dualité se résorbe dans une unité substantielle.
[10]
Deux lettres, I, § XX, p. 841.
[11]
Arnauld affirme en effet dans ses
Réflexions philosophiques et théologiques que Malebranche
a une basse idée de l’humanité sainte de Jésus-Christ puisque, comme homme, il « n’est que faiblesse
et qu’impuissance » (III, II, p. 664-665).
[12]
Voir par exemple : « On ne peut nier sans impiété que le Verbe divin n’ait toujours conduit,
par des volontés particulières, l’humanité sainte qu’il s’est unie personnellement » (
Réflexions
philosophiques et théologiques, I, XXV, p. 403). Comme le rappelle Marcel Brun, « pour Arnauld,
l’humanité sainte du Christ est la cause
efficiente instrumentale, mais elle est
mue invinciblement
par Dieu qui en est la cause efficiente principale » (« Un aspect de la théologie malebranchiste : le
Christ cause occasionnelle de la grâce »,
Doctor Communis, n
o I-II, 1952, p. 108).
[13]
Arnauld affirme d’ailleurs que Jésus est invinciblement déterminé dans ce qu’il fait
(
Réflexions philosophiques et théologiques, III, VIII, p. 719).
[14]
Réponse à la dissertation, § VIII, p. 551.
[15]
Malebranche utilise fréquemment cette expression, même si, en toute rigueur, le Christ,
comme personne, c’est le Verbe. On voit là la trace d’un raisonnement qui cherche à circonscrire
ce qui, dans l’action de l’homme-Dieu, est la marque de son humanité, et ce qui l’est de sa divinité.
[16]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § IX, p. 70.
[17]
Comme cause occasionnelle de la grâce tout du moins, puisque l’on sait que pour Malebranche, l’Incarnation est nécessaire, indépendamment du péché originel. « Adam avant la chute
n’avait pas autant que nous besoin de médiateur. Il devait trouver en lui-même la cause
occasionnelle
des grâces actuelles dont il avait besoin pour persévérer dans la justice » (
Quatre lettres, I, § XXIV,
p. 358).
[18]
Traité de la nature et de la grâce, III, I, § IX, p. 123.
[19]
Quatre lettres, I, § XXV, p. 359.
[20]
Traité de la nature et de la grâce, I, II, § XXIX, p. 41.
[21]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XIII, p. 73.
[22]
D’où d’ailleurs les accusations de semi-pélagianisme qui sont adressées à Malebranche. Car
il semble que ce soit ici les dispositions propres de l’homme qui déterminent la distribution de la
grâce. Fénelon s’interroge ainsi : « Mais Jésus-Christ, qui choisit et qui détermine véritablement la
grâce à se répandre sur l’un, plutôt que sur l’autre, sur quoi fonde-t-il cette élection ? Si c’est sur
les dispositions naturelles, peut-on dire que cette élection soit purement gratuite comme nous
l’enseigne saint Paul ? » (
Réfutation du système du P. Malebranche, Paris, Gallimard, « Bibliothèque
de la Pléiade », chap. XXIX, p. 461). De même, Arnauld écrit : « L’on ne peut dire, sans tomber
dans l’erreur des Semi-Pélagiens, que ce qui fait que les premières grâces sont données aux uns
plutôt qu’aux autres, c’est que Jésus-Christ les donne aux premiers venus et aux vigilants »
(
Réflexions philosophiques et théologiques, III, XI, p. 750).
[23]
L’ignorance est l’abîme dans lequel Adam s’est précipité. Jésus, au contraire, nous en sauve.
Il est donc « notre science et notre sagesse » (
De Trinitate, I, XIII, c. XIX, n. 24). Voir également
De div. Quaest. LXXXIII., q. LXV, où Augustin oppose l’ignorance à la science du Christ « qui
n’a pas commis de péché et qui n’a rien ignoré ».
[24]
Les ariens attribuent l’ignorance au Verbe de Dieu. Le Christ n’est plus, alors, une personne
divine mais une créature finie. Les apollinaristes insistent, au contraire, sur le fait que l’âme de
Jésus n’est pas, par elle-même, raisonnable puisque la divinité y supplée. L’humanité du Christ est
alors oblitérée, le Verbe ne faisant qu’habiter un corps inanimé, privé de sentiment et de raison
propres.
[25]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XI, p. 71.
[26]
La tradition, depuis les analyses scolastiques et leur intérêt pour le problème de l’ignorance
de Jésus, distingue trois sortes de science chez le Christ : la science béatifique, la science infuse et
la science acquise. La première est une vision bienheureuse, issue de l’union immédiate de l’humanité dans l’être personnel du Verbe. Elle exige la plénitude de la grâce. La deuxième permet à
l’intelligence du Christ de connaître indépendamment de la vision béatifique et d’une manière
connaturelle les objets de connaissance qui lui sont proportionnés. La dernière relève du Christ
comme homme. Il s’agit de connaissances acquises au cours de la vie humaine du Christ. Il ne les
ignorait pas avant, mais les connaît d’une nouvelle manière, selon son humanité. La question de la
science actuelle ou habituelle se pose au niveau de la science infuse. Malebranche isole le problème
et le repense.
[27]
Bayle note d’ailleurs dans ses
Nouvelles de la République des lettres, datées de mai 1684,
que parmi « les plus considérables des additions », par rapport à la première édition du
Traité, on
trouve « celle où l’on parle de la science actuelle et habituelle de l’Âme de Jésus Christ ».
[28]
Deux lettres, I, § XLVI, p. 872.
[29]
« L’âme sainte de Jésus ne voit pas aussi parfaitement que Dieu même l’enchaînement infini
des causes avec leurs effets, et tous les rapports des parties qui composent le monde présent avec
celles qui doivent composer le monde futur » (
Deux lettres, I, § XXI, p. 842).
[30]
« J’ai toujours prétendu dans tous mes ouvrages, que ni elle [l’âme de Jésus-Christ] ni aucune
intelligence ne peut rien savoir que Dieu ne leur révèle [...]. Or l’âme sainte de Jésus est unie à
Dieu de la manière la plus étroite qui se puisse » (
Deux lettres, I, § XLVI, p. 872).
[31]
C’est sans doute là en fait la distinction principale entre Jésus et les hommes. « Une des lois
de Dieu est de ne rien refuser à l’humanité sainte de Jésus-Christ [...]. Elle n’agit point par une
intercession morale, semblable à celle des hommes à l’égard de leurs amis mais par une intercession
immanquable » (
Deux lettres, I, § IV, p. 824).
[32]
Deux lettres, I, XXIX, p. 854.
[33]
« Une nature finie ne peut avoir actuellement des pensées infinies »
(ibid.).
[34]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XVIII, p. 88.
[35]
Ibid., § XVII, add, p. 81.
[36]
Ibid., II, I, § XV, p. 74.
[37]
« Il n’y a que Dieu, qui sans succession de pensée puisse découvrir à chaque instant tous
les rapports infiniment infinis qui sont entre les rapports toujours changeants des créatures » (
Deux
lettres, I, § XXIII, p. 844).
[38]
« Il est clair qu’il y a dans chaque instant une infinité de circonstances et de rapports, que
l’âme de Jésus-Christ peut et doit considérer, afin de se déterminer avec connaissance touchant le
progrès du plus grand ouvrage qu’on puisse concevoir » (
Deux lettres, I, § X, p. 830).
[39]
L’impression invincible est soit une impression de sentiment qui remplit toute la capacité
de l’âme, soit une impression de lumière, qui est telle qu’on découvre dans un instant tout ce qu’on
souhaite. Voir
Deux lettres, I, § XXIII, p. 844.
[40]
« Je ne vois pas clairement qu’il soit à propos que l’âme sainte de Jésus veuille penser
actuellement à l’effet qui suivra de la grâce dans ce moment. Il me semble qu’il suffit qu’elle en
soit avertie lorsque l’effet arrivera » (
Deux lettres, I, § XLIII, p. 868).
[41]
Mais la nécessité de cette suspension n’a pas la même cause. Dans le cas de Jésus, c’est
l’abondance infinie des connaissances qui la justifie; dans le cas de l’homme, c’est la prudence
face aux inclinations non rationnelles qui la rend indispensable.
[42]
Deux lettres, I, § X, p. 830.
[43]
« L’âme de Jésus n’a point d’autre action que les divers mouvements de son c
Å“ur » (
Traité
de la nature et de la grâce, II, I, § XV, p. 74).
[44]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XII, p. 72.
[45]
On peut signaler la reprise de ce thème par Aubert du Versé dans sa critique de la philosophie
malebranchiste rapprochée de celle de Spinoza dans
L’Impie convaincu ou Dissertation contre
Spinoza, Amsterdam, chez Jean Crelle, 1684. Il utilise en effet des arguments d’Arnauld qu’il
félicite d’avoir entamé la polémique avec Malebranche (en partie, d’ailleurs, car il se régale de ce
que les cartésiens se disputent entre eux, avoue-t-il) : « Tous les désirs de Jésus-Christ, ses volontés,
ses pensées, sont autant d’actions, de mouvements et de modifications de son âme. Or, ou ces
mouvements et ces modifications sont au pouvoir de l’âme de Jésus-Christ en sorte qu’elle a la
faculté et la puissance de les former, en elle-même, par elle-même ; ou bien elles ne dépendent que
de Dieu seul, en sorte qu’il n’y a que lui seul qui puisse les former et les produire immédiatement
en elle, et qui les forme et les produise effectivement ainsi. Ainsi, si ces modifications sont au
pouvoir de l’âme de Jésus-Christ, adieu toute la Philosophie Malbranchiste [sic], et tous ses systèmes
de la nature et de la grâce. Si elles n’y sont pas, et si cette âme aussi bien que la mienne n’est pas
moins à l’égard de Dieu une puissance purement passive, c’est donc une extravagance et une impiété
même de dire que les volontés et les désirs de Jésus-Christ sont les causes véritables, c’est-à-dire
occasionnelles, de la grâce... » (p. 217-218).
[46]
« Ainsi la cause occasionnelle ou naturelle de la succession et de la variété des connaissances
actuelles de l’âme de Jésus est et doit être fondée sur ses propres désirs. Car il est certain qu’elle
pense actuellement à ce qu’elle veut, ou que ses pensées sont en son pouvoir, ce qui ne pourrait
être, si ses désirs n’étaient causes de la présence des idées à son intelligence » (
Deux lettres, I, § X,
p. 830).
[47]
Entretiens sur la métaphysique et la religion, XII
e méditation, § XVII, p. 300.
[48]
On retrouve d’ailleurs ici la définition malebranchiste fondamentale de la liberté comme
capacité de suspendre son consentement : « Je prétends de même que le Verbe éclaire l’âme sainte
de Jésus en conséquence de son attention, excitée par le grand désir qu’elle a pour la gloire de son
Père et la sanctification de son Église; mais qu’il l’éclaire de manière, qu’il ne la prive point par
quelque impression invincible du pouvoir de suspendre ses désirs » (
Deux lettres, I, § VI, p. 825-826).
[49]
Ibid., § XIX, p. 303.
[50]
« Une cause occasionnelle intelligente est celle qui n’agit point par son efficace propre, mais
par ses prières ou par ses désirs, et dont les désirs sont toujours exaucés. Donc Jésus-Christ comme
homme est la cause occasionnelle de la grâce, puisqu’il
prie pour l’obtenir, et que ses prières sont
exaucées » (
Réponse à la dissertation, XI, § III, p. 548).
[51]
« Du troisième mystère enfermé dans cette proposition, Jésus-Christ, comme homme, est la
cause occasionnelle de la grâce, qui est, qu’il faudrait que les prières de Jésus-Christ ne lui fussent
point inspirées de Dieu. Mais que cela ne se peut dire sans avoir une fausse idée de l’union
hypostatique du Verbe avec la nature de l’homme » (
Réflexions philosophiques et théologiques, III,
VI, p. 692 s.). Pour Arnauld, c’est là s’approcher dangereusement de l’hérésie nestorienne. On
découvre ici, sans doute, le fond théologique le plus juste du débat entre les deux anciens amis.
Cette hérésie affirme en effet les deux natures, divine et humaine, dans le Christ (contrairement à
l’arianisme et à l’apollinarisme), mais pousse trop loin la distinction, effaçant par là l’unité foncière
du Christ. Or, dans un débat philosophique autant que théologique, les distinctions de raison
nécessaires pour percer le projet divin lui-même peuvent faire perdre de vue cette unité.
[52]
« Du mystère enfermé dans cette proposition; Jésus-Christ est la cause occasionnelle de la
grâce, qui est, que dans la distribution des grâces, c’est Dieu qui obéit à l’âme de Jésus-Christ, et
non pas l’âme de Jésus-Christ qui obéit à Dieu; Jésus-Christ comme homme en étant le premier
ordonnateur, et Dieu n’en étant que l’exécuteur » (
Réflexions philosophiques et théologiques, III,
III, p. 672 s.).
[53]
Deux lettres, I, § VI, p. 825-826.
[54]
Traité de la nature et de la grâce, Premier éclaircissement, p. 163.
[55]
Réflexions philosophiques et théologiques, III, VIII. Arnauld discute le fait que l’âme de
Jésus-Christ soit quelquefois entièrement libre dans le choix de Pierre ou Paul.
[56]
Il a bien sûr choisi ce Temple en choisissant cette cause pour le construire entre mille autres
combinaisons possibles, mais l’agencement particulier que choisit le Christ n’est en quelque sorte
pas de son ressort en tant qu’il est un principe agissant par des voies générales.
[57]
« C’est par des désirs permanents qu’elle [la grâce] est donnée régulièrement à ceux qui
reçoivent les sacrements, avec les dispositions nécessaires. Car la grâce que nous recevons par les
sacrements ne nous est point donnée précisément à cause du mérite de notre action, quoique nous
les recevions en grâce [...] il suffit même afin que nous en recevions quelqu’influence, que nous
n’y mettions point d’empêchement » (
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XXII, p. 91).
[58]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XXI, p. 90-91.
[59]
Ibid., Premier éclaircissement, § XIV, p. 164.
[60]
Ibid., Premier éclaircissement, § XIII, p. 158.
[61]
Malebranche se saisit ici de la question fondamentale et difficile de la dualité du vouloir,
humain et divin, en l’homme-Dieu. Il refuse la solution du monothélisme, qui professe une seule
volonté en Jésus. Il est bien éloigné de cette hérésie, en tant qu’il reconnaît justement à part entière
en Jésus-Christ, comme homme, une spontanéité et une volonté libre, mais toujours éclairée par le
Verbe. Cette humanité dans l’action christique se marque par le fait qu’il agit par des volontés
particulières, ce que ne fait pas – ou rarement – Dieu le Père. C’est bien sur ce point qu’Arnauld
le critique. Il intitule ainsi l’un de ses chapitres des
Réflexions philosophiques et théologiques :
« Que l’Église ayant décidé qu’il y a deux volontés en Jésus-Christ, a reconnu en même temps que
c’est la volonté divine qui meut et qui fait vouloir la volonté humaine » (III, VII, p. 703).
[62]
« L’âme de Jésus a tous ses désirs du Verbe, car c’est la lumière du Verbe qui la
détermine
à les avoir. Mais c’est sa volonté qui consent au désir que Dieu
forme en elle » (
Deux lettres, I,
§ XXIII, p. 844).
[63]
L’âme de Jésus-Christ ne se connaît donc pas par sentiment intérieur, mais par l’information
directe du Verbe.
[64]
Deux lettres, I, § VII, p. 826.
[65]
Arnauld s’oppose à Malebranche sur ce point théologique qui est essentiel à son raisonnement. Pour le janséniste, Jésus est scrutateur des c
Å“urs, en tant qu’il est uni au Verbe. Voir
Réflexions
philosophiques et théologiques, III, XVI-XVII, p. 798 à 806 et III, XX, p. 845.
[66]
Il faut distinguer entre les vérités contingentes et nécessaires, car Dieu ne les dévoile pas en
conséquence des mêmes lois. Les premières nous sont révélées par la loi d’union de l’âme et du
corps, dont la cause occasionnelle est constituée par les traces du cerveau; les secondes nous sont
révélées par la loi qui unit notre esprit à la raison universelle et dont l’attention est la cause
occasionnelle. Chez Jésus-Christ, les premières peuvent lui être communiquées par Dieu par « une
espèce de révélation » (
Deux lettres, I, § XLVI, p. 871; ou encore,
Traité de la nature et de la
grâce, II, I, § XVII, add, p. 83).
[67]
Deux lettres, I, § XXXI, p. 857. C’est Malebranche qui souligne.
[68]
« Ma conduite dans la construction de mon Ouvrage doit porter le caractère d’une cause
occasionnelle et d’un esprit fini, qui par le droit de sa nature ne pénètre point les c
œurs [...] afin
que Dieu seul ait toute la gloire de mon Ouvrage » (
Méditations chrétiennes et métaphysiques, XII,
§ XXIX, p. 137).
[69]
Traité de la nature et de la grâce, II, I, § XVII, add, p. 78.