2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Le dialogisme de Berkeley
Lecture comparée du Traité des principes (1710) et des Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713)
Laurent Gerbier
Université de Provence (Aix-Marseille I)
L’analyse comparative du Traité des principes de la connaissance humaine
(1710) et des Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713), qui se présentent comme
les deux phases successives de la première mise en forme doctrinale de l’immatérialisme,
permet de formuler l’hypothèse suivante : le dialogisme que ne cesse de susciter le Traité
semble spontanément conduire aux Dialogues, comme si Berkeley adoptait enfin la
rhétorique adéquate à son projet philosophique. Or l’étude quantitative de la distribution
de la parole dans les Dialogues montre au contraire qu’ils n’assument le dialogisme
latent qui transparaissait dans le Traité que pour l’annuler : en réalité, le personnage
de Philonous détient une écrasante maîtrise de la parole, qui lui permet de disposer de
véritables pièces doctrinales, tandis qu’Hylas s’épuise en de multiples objections contradictoires. Le dialogisme n’est donc qu’un outil ponctuel de la réforme rhétorique du
propos de Berkeley, destiné à susciter l’interlocuteur pour mieux le dissoudre.
The comparative analysis of Berkeley’s Treatise Concerning the Principles of Human Knowledge (1710) and Three Dialogues Between Hylas and Philonous
(1713), as they show the two successive stages of immaterialism first doctrinal drawing,
allows us to build the following hypothesis : the dialogism that the Treatise ceaselessly
calls for seems to lead to the Dialogues, as if Berkeley could at last use a rhetoric
adequate to his philosophical project. But, to the contrary, the quantitative study of the
speech distribution in the Dialogues reveals that they take on the Treatise latent dialogism
with the sole aim of nullifying it. In fact, Philonous’overwhelming speech mastery allows
him to deliver real doctrinal accounts, whereas Hylas dissipates his efforts along contradictory objections. Dialogism, then, is but a limited tool for Berkeley’s rhetorical reform,
embodying an interlocutor to dissolve it easier.
LE « TRAITÉ DES PRINCIPES »
Le
Traité des principes de la connaissance humaine, publié en 1710 (
Œuvres,
I, 291-407)
[1], constitue le premier essai de formulation systématique de la pensée
de Berkeley. Réordonnant les réflexions éparpillées des fragments des
Carnets
(1706-1709,
Œuvres, I, 127-141), et les arguments élaborés dans la
Nouvelle
théorie de la vision en 1709 (
Œuvres, I, 191-289), le
Traité se présente comme
une « première partie » dont on sait cependant qu’elle ne connaîtra pas de suite :
après l’échec de sa réception, Berkeley abandonnera son premier projet et
tentera, dans les
Trois dialogues entre Hylas et Philonous (1713,
Œuvres, II,
25-149), de défendre sa doctrine en la réexposant sous la forme d’un dialogue.
Dans ses
Å“uvres ultérieures, Berkeley n’utilisera pratiquement plus la forme du
traité classique
[2]. Formellement, le
Traité des principes est donc presque un
hapax dans l’
Å“uvre de Berkeley : il constitue la première et pour ainsi dire
unique tentative pour présenter l’immatérialisme de façon systématique. Nous
voudrions interroger la séquence qui fait se succéder les
Trois dialogues au
Traité des principes, pour tenter de comprendre pour quelles raisons la forme
classique du traité a été abandonnée trois ans plus tard au profit d’une apologie
dialoguée.
Le point de départ de cette interrogation réside dans une caractéristique
formelle du
Traité des principes : en effet, s’il expose le « système » de l’immatérialisme, sa thèse centrale est extrêmement ramassée dans son énonciation (on
peut considérer que l’essentiel de l’immatérialisme est donné au terme du § 7
du
Traité des principes). Il nous semble que ce « noyau thétique » n’est si dense
que parce que Berkeley n’adopte qu’à contrec
Å“ur la forme du « traité » : il n’est
en réalité pas plus soucieux d’écrire un traité (au plan du texte) que de bâtir un
système (au plan des concepts). Le futur évêque de Cloyne est fondamentalement apologète, et n’est philosophe que « par destination ». Descendant dans
le champ de la philosophie moderne pour en combattre les effets qu’il juge les
plus dévastateurs (et qui se peuvent tous ranger, en 1710 et en 1713, sous
l’imputation générale de dualisme, qu’il soit métaphysique ou sémantique), il
compose son livre selon les nécessités de ce combat. Il lutte ainsi principalement
contre les effets néfastes de la philosophie moderne, entendant par là la
doxa
dualiste héritée du cartésianisme, qui pose l’hétérogénéité fondatrice de la substance pensante et de la substance matérielle, conduisant par là à creuser un
abîme gnoséologique entre les choses et les impressions qu’elles causent sur
notre esprit. Très rapidement, Berkeley comprend que cette entreprise passe
nécessairement par une lutte contre la langue philosophique en tant qu’elle est
elle-même mise en forme par le dualisme. La difficulté intrinsèque de l’entreprise immatérialiste consiste à dénoncer la fausse naturalité du dualisme, dont
l’opinion commune est imprégnée : mais cette dénonciation conçoit par ailleurs
le sens commun comme originellement plus proche de la vérité. Berkeley entend
donc lutter contre la pensée dualiste au nom d’un sens commun qui nous
révélerait spontanément qu’il n’y a pas de distance ni d’hétérogénéité
a priori
entre la réalité extérieure et notre esprit. Sous la langue philosophique pervertie
repose donc une langue expressive d’un sens commun naturellement juste, qui
doit se dégager des effets dualistes de la syntaxe elle-même, laquelle jette tout
discours dans les bras de l’impiété matérialiste. Cela revient à considérer que
Berkeley est philosophiquement polémique et apologétiquement irénique. Ainsi
l’adage « penser avec les savants, parler avec le peuple », que l’on trouve dans
le
Traité des principes (51, I, 345)
[3], énonce une conviction constante de Berkeley : la langue philosophique doit rejoindre un bon sens qui naturellement ne
se trompe pas, en enjambant pour ainsi dire le discours factice des petits-maîtres
de la pensée moderne. Berkeley est donc condamné à combattre les philosophes
dualistes tout en échappant aux pièges de la langue qu’ils lui imposent, pour
s’efforcer de se rendre intelligible au sens commun de son lecteur.
C’est à partir de cette théorie de la langue que l’on comprend que les formulations de Berkeley se « testent » sans cesse dans leurs reformulations : le
problème de Berkeley n’est pas l’exposition d’un système en lui-même complexe mais l’invention d’une langue qui permette de le rendre acceptable et
intelligible à tous. Ainsi, subvertissant l’exposé doctrinal linéaire, il ne cesse
de reprendre les principes de son introduction et de ses premiers paragraphes
pour en tirer un harcèlement argumentatif constant déployé contre les philosophies dualistes et les certitudes qu’elles pensent atteindre. Le « noyau thétique »
de l’immatérialisme se déploie ainsi dans le cours même du traité comme une
reconfiguration positionnelle constante engendrée par l’application des principes
de ce noyau (et des arguments déjà mis en forme) à des angles d’attaques
différents : la réponse aux objections qu’il suscite lui-même est une technique
abondamment utilisée par Berkeley dans le Traité. C’est ce qui explique en
dernière analyse qu’il soit impossible de parler de système de l’immatérialisme :
les thèses exposées par Berkeley ne se déploient pas dans la co-présence de
tous les énoncés qu’elles impliquent. Au contraire, les argumentaires successifs
que ne cesse de reformuler le traité sont des variations, qui ne veulent pas être
toutes vraies ensemble, mais demeurer vraies, chacune, quelle que soit l’objection considérée.
Ainsi la « texture » fondamentale du Traité des principes sera dramaturgique
et non pas systématique : Berkeley orchestre dans son texte une série de rebondissements. Tout au long du Traité, l’exposé révèle en filigrane la présence d’un
interlocuteur fictif et mobile dont l’invocation rhétorique et les objections imaginées fournissent à l’auteur des occasions régulières de reformuler ses énoncés :
la seule incise « But, say you », destinée à relancer la tension dialogique de
l’exposé, est utilisée telle quelle une dizaine de fois ; de nombreux autres
procédés permettent de faire surgir à volonté l’adversaire potentiel, en un masque qui commande et régule la tension dramatique du discours berkeleyien.
Parmi ces autres procédés, les deux « moments forts » les plus voyants de la
dramaturgie sont le « défi » immatérialiste des articles 22 à 24 et la série de
treize objections avec leurs réponses, qui occupent les articles 34 à 84.1) Dans
les articles 22 à 24, pour démontrer définitivement que la matière ne peut avoir
d’existence indépendante de son être pensé, Berkeley apostrophe son interlocuteur virtuel en lui proposant un défi : il fait dépendre toute sa doctrine d’une
expérience introspective qu’il propose à son adversaire rhétorique (« Vous
n’avez qu’à sonder vos propres pensées », TP, 22, I, 330). Les deux paragraphes
suivants permettent alors à Berkeley de décrire, au vocatif, l’échec de l’expérience qu’il fait littéralement réaliser par l’interlocuteur qu’il s’est suscité. 2) Un
autre exemple de ce dialogisme occupe le tiers central du Traité : en effet, après
le premier développement du noyau thétique (§ 8-33), dans lequel les marques
dialogiques sont fréquentes, Berkeley consacre les articles 34 à 84 à la réfutation
de treize objections. Ces objections ne se suivent pas : leur caractère apparemment désordonné permet à Berkeley de reformuler sans cesse ses propres thèses
et ses propres arguments, de façon à en proposer le plus grand nombre d’approches possibles. L’intervention de chaque objection constitue ainsi un moment
dialogique en soi, qui relance la vigueur polémique de la pensée de Berkeley.
Tout se passe donc comme si le Traité réclamait sans cesse un dialogisme
« manquant » à son mode naturel d’exposition. Ce dialogisme sans cesse approché semble indiquer que Berkeley cherche à casser la forme classique du traité,
qui ne lui convient pas – et peut-être même l’échec du Traité constitue-t-il à
ses yeux la confirmation qu’il s’est pour ainsi dire « trompé de forme ».
Cette première impression est renforcée par l’attitude de Berkeley : après
l’échec retentissant du Traité des principes, dont l’accueil à Londres est exécrable, Berkeley choisit de réexposer l’immatérialisme, à partir de son noyau
différemment distendu, mais sous une forme cette fois ouvertement dialogique :
les Trois dialogues entre Hylas et Philonous sont publiés en 1713. Il faut
analyser la nécessité et les conséquences de cette réexposition. À première vue,
c’est une confirmation de l’hypothèse de lecture du Traité des principes : Berkeley a compris que la forme du traité ne convenait ni à sa plume ni à sa pensée.
Il a donc choisi une forme plus cohérente, en objectivant l’interlocuteur « hors
champ » du Traité. Ce passage au dialogue remplit une fonction quasi pédagogique : il faut pouvoir inscrire les objections dans le texte pour mieux montrer
leur erreur (en bénéficiant, bien sûr, de la capacité de leur donner la forme la
plus propice à la réfutation).
D’autre part, l’existence même du « personnage » narratif et philosophique
qu’est Hylas témoigne de l’accueil reçu par les Principes : cet accueil est en
effet si critique que cette critique elle-même doit prendre corps dans l’Å“uvre.
Ou, pour prendre un autre point de vue : la seule solution que Berkeley a trouvée
pour circonvenir la violente incompréhension qui l’accueille, c’est d’en faire
une position discursive interne à son texte. Dans cette seconde perspective, il
faut alors remarquer qu’Hylas n’est pas seulement l’anti-immatérialiste incarné
dans le texte même qui va le contredire, mais il est aussi, en tant que l’auteur
le façonne et le fait vivre, l’image de l’adversaire parfait : en objectivant l’adversaire, Berkeley répond, au moins autant qu’aux objections du Traité des principes (que l’on retrouve dans les Trois dialogues, ainsi que le fameux « défi »
des § 22-24), aux erreurs de lecture auxquelles le Traité a donné lieu en 1710.
Ces erreurs consistent principalement à prendre l’immatérialisme pour un scepticisme radical.
Cette non-compréhension a donc un fondement dans la méthode philosophique de Berkeley, qui utilise effectivement le scepticisme pour subvertir le matérialisme (par exemple pour dissoudre les qualités premières dans les qualités
secondes), mais elle inverse radicalement l’essence apologétique du projet berkeleyien : pour Berkeley, invalider le concept d’une substance matérielle indépendante de l’esprit n’est en aucun cas un déni de la réalité. Au contraire, ce
rejet du dualisme ne peut être que l’indispensable propédeutique à la reconnaissance de la véritable nature de la réalité, que l’immatérialisme n’altère en rien.
C’est parce que ses premiers lecteurs ont lu dans le Traité une négation hallucinante de la réalité qu’ils n’ont pu que rejeter l’immatérialisme : s’ils avaient
saisi la profondeur du projet apologétique, ils auraient vu la réalité sauvegardée
par la tutelle ontologique de l’esprit divin. Il est nécessaire de redresser cette
torsion que subit l’immatérialisme, qui n’est en aucun cas un irréalisme.
Il faut donc réfuter les objections « virtuelles » du Traité des principes en
même temps que les malentendus bien réels qui ont entravé sa réception : nous
partons donc de l’hypothèse selon laquelle c’est cette double nécessité qui
suscite dans les Trois dialogues le personnage philosophique de Hylas.
FONCTION DES « TROIS DIALOGUES »
DANS LA PRÉFACE DE 1713
Les Trois dialogues entre Hylas et Philonous, d’abord publiés en 1713, constituent une apologie, et presque une palinodie, du Traité des principes. Comme
l’indique expressément la dédicace, ils ont été conçus, « entre » les deux premières parties du Traité des principes (intercalage fictif, puisque le Traité des principes ne connaîtra jamais de deuxième livre et que les Dialogues seront pourtant
republiés en 1725 puis, corrigés et un peu augmentés, en 1734), pour reprendre
les thèses immatérialistes fondamentales exposées dans le Traité des principes
mais mal reçues par la critique. Berkeley procède à une réforme radicale afin de
contourner in extremis le risque du rejet pur et simple que son premier écrit public
fait courir à sa doctrine. Mais, s’il s’agit de reprendre l’ouvrage, ce n’est pas
seulement pour en revoir « quelques principes ». Les Dialogues font en effet
moins et mieux. Moins, parce qu’ils ne procèdent pas réellement à une reprise
localisée et précise de certains problèmes clés des Principes : au contraire, non
seulement le noyau théorique à partir duquel travaille Berkeley est le même, mais
encore un grand nombre d’exemples et d’arguments essentiels sont repris aux
mêmes places théoriques. Mieux, parce que les Dialogues se donnent la possibilité de reparcourir la totalité de la doctrine, mais en la réordonnant. Le dialogue
n’est en fait que l’expression la plus adéquate d’une refonte théorique qui veut
exposer la doctrine non plus selon l’ordre distribué du système mais selon l’ordre
méthodique de son engendrement.
Ce n’est donc jamais une « pièce » de la doctrine qui est débitée et quadrillée
avant que l’enquête puisse passer à la suivante : c’est toujours une série d’arguments qui vient dénoncer les erreurs de l’adversaire pour le ramener vers la
vérité. Les Dialogues permettent ainsi de penser l’exposé de l’immatérialisme
comme une contre-proposition plutôt que comme une proposition : ce que tentaient déjà les Principes, mais sur un mode qui était trop hétérogène au propos.
Dans les Dialogues, en revanche, toute la doctrine peut être décrite comme un
remède à l’erreur, et non plus comme un système achevé à exposer. En cela, le
dialogue n’est pas seulement une tentation constante du style berkeleyien : il
semble aussi constituer la forme discursive la plus conforme au propos polémique et apologétique qui est celui de Berkeley lorsqu’il philosophe. En ce
sens, les Dialogues ne préciseraient pas vraiment les Principes : ils les ramèneraient plutôt à ce qu’ils sont essentiellement, c’est-à-dire un essai de remède
contre les erreurs philosophiques du siècle. Ce remède ne se conçoit que pris
dans les arguments et les controverses qui le font naître : il lui faut donc un
contradicteur qui permette au lecteur de saisir l’immatérialisme dans sa mise
en Å“uvre pratique et non dans sa mise en forme théorique. C’est cette exigence
qui se trouverait enfin remplie par l’adoption de la forme dialogique.
LES LIMITES DU DIALOGISME : APPROCHE QUANTITATIVE
Notre lecture des Trois dialogues doit donc chercher à vérifier cette hypothèse : c’est une approche quantitative qui va nous permettre de montrer le
changement de rôle du dialogisme inhérent à la dramaturgie berkeleyienne. En
enquêtant sur les modalités de la distribution de la parole dans les trois textes,
on va voir comment le noyau thétique se redéploie dans le dialogue qu’il
semblait réclamer dès le Traité comme son expression la plus spontanée (pour
des raisons qui, on l’a vu, tiennent aussi à la conception berkeleyienne de la
langue philosophique). On va également constater que cette approche fait voler
en éclats cette hypothèse, et permet au contraire de montrer que les Trois
dialogues sont une machine à réduire le dialogisme au même titre que le Traité
des principes était une machine à le susciter.
Pour évaluer la distribution de la parole dans les
Trois dialogues, nous nous
sommes simplement attachés à décrire le plus précisément possible les dimensions de l’
œuvre, en comptant le nombre de mots de chaque dialogue, ainsi que
les enrichissements apportés au texte lors de la réédition de 1734, puis en
distinguant le nombre de mots « prononcés » par chacun des deux interlocuteurs,
et enfin en calculant la variation de la longueur des répliques de ces deux
interlocuteurs tout au long des
Trois dialogues
[4].
Le tableau ci-après, qui récapitule ces mesures, fait d’abord apparaître des
données très simples : les 35 723 mots des Trois dialogues se répartissent de
façon inégale. Si le premier et le dernier dialogue sont comparables par la taille,
le second, nettement plus bref, dépasse à peine la moitié de la taille des deux
autres. D’autre part, au-delà de cette disproportion relative, deux autres phénomènes sont immédiatement constatables : tout d’abord, malgré la variation de
leurs dimensions, les trois dialogues manifestent une tendance forte à l’augmentation continue de la longueur des répliques tout au long de l’Å“uvre (le
nombre de répliques passe de 494 à 181 entre le premier et le troisième dialogue,
pour un nombre total de mots pourtant comparable : symétriquement, bien sûr,
la longueur moyenne des répliques fait un peu plus que tripler, passant de
± 27 mots à ± 83 mots ; la constance de cette progression par-delà la variation
de taille des dialogues suggère un processus d’écriture délibéré); ensuite, la
répartition du nombre de mots favorise très évidemment Philonous, qui « prononce » au total près des trois quarts des mots de l’Å“uvre (on constate de plus
que cette suprématie se creuse au fil des dialogues, puisque la part du discours
de Philonous passe de ± 67 % des mots du premier dialogue à ± 73 % du second,
puis à ± 75 % du troisième).
Nombre de Nombre de Longueur Enrichissemots répliques moyenne ments de
des répliques 1734
Philonous 8 829 (66,84 %) 247 35,74 132
Dialogue I Hylas 4 382 (33,16 %) 247 17,73 0
Ensemble 13 211 494 26,74 132
Philonous 5 501 (73,24 %) 72 76,4 143
Dialogue II Hylas 2 020 (26,76 %) 72 23,76 0
Ensemble 7 521 144 52,23 143
Philonous 11 103 (74,5 %) 91 122 599
Dialogue III Hylas 3 888 (25,5 %) 90 43,2 199
Ensemble 14 991 181 82,83 798
Philonous 25 433 (71 %) 410 62 874 (81,5 %)
Total Hylas 10 290 (29 %) 409 25,15 199 (18,5 %)
Ensemble 35 723 819 43,67 1 073
Ainsi l’analyse simplement quantitative de la distribution de la parole montre
que Berkeley adopte la forme du dialogue tout en instaurant, et en accentuant
progressivement, un fort déséquilibre en faveur de Philonous, qui apparaît donc
légitimement comme la « voix de l’auteur ». Le personnage d’Hylas, qui est à la
fois l’adversaire, le bon ennemi, et le lecteur, ne dispose en revanche que d’un
peu moins du tiers des mots du livre. Cette écrasante minorité vient renforcer
l’éparpillement théorique de son discours, puisqu’il adopte dans chaque dialogue
une posture différente, au point de se contredire parfois franchement, ou de
revenir sur des points déjà débattus (ce que Philonous ne cesse de lui reprocher).
Non content de parler et peu, et sans vraie cohérence doctrinale, Hylas connaît
une variation importante dans sa façon de prendre la parole : le premier dialogue
le confine dans le rôle de l’interlocuteur passif (150 de ses répliques font moins
de dix mots, tandis que Philonous dispose de 19 répliques de plus de 100 mots)
[5],
le second dialogue lui accorde une prise de parole plus restreinte (alors que du
premier au second dialogue la longueur moyenne des répliques de Philonous fait
plus que doubler, pour atteindre plus de 76 mots, dans le même temps celle
d’Hylas passe péniblement de ± 18 à ± 24 mots ; d’autre part, un chiffre est
significatif : la réplique la plus longue de Philonous dans le second dialogue
compte 549 mots, celle d’Hylas 114), le troisième dialogue enfin lui accorde plus
de longues répliques mais, paradoxalement, moins de mots en tout que dans le
premier dialogue qui était pourtant globalement plus bref. Autrement dit, Hylas
perd continûment de l’importance (quant à la place qu’il tient dans chaque dialogue en nombre de mots prononcés) tout en gagnant continûment de la longueur
pour ses répliques (en nombre moyen de mots par réplique, mais ce n’est là que
sa faible participation à l’accroissement « collectif » de la longueur des répliques
observé dans le troisième dialogue).
Ainsi au-delà de son évolution strictement quantitative (qui permet de le
distinguer clairement de Philonous) la prise de parole d’Hylas montre une
importante variation de l’usage que fait Berkeley de cet interlocuteur idéal :
contradicteur passif en constant recul, « petit philosophe » attaché à ses opinions
anciennes et variant les points de vue pour les conserver, ou même machine à
objecter soutenant tour à tour les opinions les plus contradictoires, Hylas ne
cesse d’adopter au fil des besoins de son auteur les attitudes les plus diverses.
Son immense intérêt dramaturgique tient à ce qu’incarné en un personnage à
qui le dialogue confère une épaisseur humaine minimale, il peut focaliser en
une personne les défauts que Berkeley cherche à stigmatiser. Il devient alors
possible de les faire surgir dans le texte, non plus à la façon simplement cumulative du catalogue erratique des treize objections du Traité des principes, mais
comme des inflexions dynamiques du « scénario » des Dialogues.
L’illustration la plus frappante de cette fonction dramatique d’Hylas intervient
au début du troisième dialogue : Hylas commence en effet par affirmer qu’il a été
convaincu par Philonous, et qu’il se range à ses vues. Or, lorsqu’il tente de les
résumer, on s’aperçoit qu’il n’a pas compris l’immatérialisme : il se contente de
défendre un scepticisme exacerbé que Philonous n’a jamais enseigné. Autrement
dit, Hylas semble considérer que tout le débat n’avait pour but que de l’amener
graduellement au scepticisme, commettant ainsi précisément l’erreur des lecteurs
du
Traité des principes. Ce « retournement », qui voit Hylas se rallier brutalement (après avoir défendu bec et ongles son dualisme originel), tout en se ralliant
à une erreur (alors même que Philonous l’avait déjà mis en garde au début du
second dialogue), n’a qu’une vertu stratégique : il permet à Philonous d’exposer
de façon claire la différence entre immatérialisme et scepticisme, répondant ainsi,
par la vertu de la fiction dramatique, à la non-compréhension principale qui avait
marqué la réception des
Principes deux ans plus tôt. Dès que cet exposé sera
achevé, Hylas abandonnera la position sceptique (et la conviction qu’il disait
l’accompagner) pour repartir à l’assaut de l’immatérialisme avec une pugnacité
renouvelée mais en toute mauvaise foi. Ainsi l’épisode du ralliement erroné (et
instantané) de Hylas amène le personnage au bord de l’explosion dramaturgique :
il n’est plus qu’une machine à objecter, délaissant toute cohérence doctrinale
personnelle pour se faire l’avocat systématique de tous les préjugés antiimmatérialistes, même lorsque ces préjugés sont contradictoires entre eux ou qu’ils
débouchent sur des objections redondantes
[6].
Ainsi les articulations du discours berkeleyien ne tentent plus de se calquer
sur les étapes d’une démonstration, mais s’incarnent comme événements dans
la dramaturgie de la polémique. À partir d’un personnage théorique hâtivement
tracé (son nom indique qu’il défend l’existence réelle de la matière, son entrée
dans le dialogue le caractérise d’emblée comme un « moderne » : ce sont là les
seuls traits fixes dont a besoin Berkeley), Hylas peut incarner plusieurs positions
contradictoires entre elles, pourvu qu’elles soient adversaires de l’immatérialisme. Dans ce cadre vague, il peut parfaitement laisser se dissoudre toute
identité narrative tenable (à l’imitation du Ménon de la première moitié du
dialogue éponyme : à chaque affirmation réfutée, en proposer une autre, totalement différente). La construction du personnage philosophique d’Hylas permet
donc à Berkeley de fusionner toutes les objections doctrinales auxquelles il
souhaite répondre : Hylas représente toutes les doctrines pêle-mêle, sans que
leur incarnation dans son personnage dramatique ne leur confère la moindre
cohérence.
Face au véritable cocktail d’erreurs qu’endosse ad hoc un Hylas gyrovague,
Philonous présente tous les caractères de la cohérence doctrinale : il tient du
premier au dernier dialogue le même discours, et ne cesse d’ailleurs de faire
remarquer à Hylas (et au lecteur) la cohérence interne de ses positions, imposant
ainsi peu à peu l’image d’un immatérialisme « stable », presque serein, autour
duquel gravitent les réticences et les hésitations caractérisant les multiples phases doctrinales que traverse Hylas. Philonous dispose, pour imposer cette image,
d’une écrasante majorité dans la prise de parole, répartie en de longues répliques
très construites. Cette suprématie est sensible dès le premier dialogue : Philonous dispose de 19 répliques qui atteignent ou dépassent 100 mots (contre cinq
seulement pour Hylas), et seules 30 de ses répliques comptent moins de dix
mots (contre 150 pour Hylas). Ce déséquilibre se retrouve dans le second
dialogue, et devient véritablement frappant dans le dernier : Philonous y prononce 37 répliques de plus de 100 mots (soit ± 41 % de ses répliques), parmi
lesquelles sept dépassent les 400 mots (la plus longue atteint 736 mots). Dans
le même temps, Hylas ne dispose que de neuf répliques de plus de 100 mots,
la plus longue n’atteignant pas 350 mots. Ainsi, dans le troisième dialogue, les
trois plus longues tirades de Philonous (respectivement 506,516 et 736 mots)
totalisent 1 758 mots, soit ± 45 % du texte d’Hylas dans ce dialogue (et elles
représentent ± 15 % de celui de Philonous lui-même).
C’est à la lumière de ces alignements de chiffres un peu abscons qu’il nous
semble nécessaire de critiquer l’hypothèse de départ selon laquelle les Trois
dialogues entre Hylas et Philonous représentaient l’adoption indispensable, par
Berkeley, de la forme dialogique qu’exigeait apparemment le Traité des principes.
Le fait que la longueur moyenne des répliques augmente continûment (augmentation à laquelle participent les deux interlocuteurs, quoique Philonous en « profite » nettement plus qu’Hylas) montre que le dialogisme s’estompe progressivement : les répliques longues constituent en effet par elles-mêmes des ruptures du
dialogisme, particulièrement lorsqu’elles sont prononcées par Philonous.
Ces ruptures du dialogisme, en particulier dans le troisième dialogue, concernent les répliques longues (c’est-à-dire ≥ 250 mots) : ces répliques imposent
un autre genre d’écriture, dans la mesure où elles superposent à la construction
véritablement dialogique de l’
Å“uvre une économie interne qui fait de chacune
d’entre elles une petite pièce doctrinale tendant à l’autonomie. Pour saisir l’importance de ces ruptures du dialogisme, il faut rappeler que la moyenne du
nombre de mots par article dans le
Traité des principes est de ± 185
[7] : or
Philonous possède dans le seul troisième dialogue vingt-trois répliques qui
atteignent ou dépassent ce chiffre
[8].
Ainsi la répartition de la prise de parole permet de conclure à la « doctrinarisation » du dialogue, avec un phénomène global (l’augmentation de la longueur
moyenne des répliques) accentué chez Philonous (qui finit avec une longueur
moyenne qu’Hylas n’atteint lui-même qu’une petite dizaine de fois dans tout
le texte); et un phénomène local (la surcroissance de la longueur des tirades
de Philonous, qui finit par disposer d’exposés théoriques complets, correspondant parfois à plusieurs dizaines de répliques de son adversaire, et à un ou deux
articles du Traité des principes). C’est ce phénomène qui nous conduit à voir,
dans le dialogisme « triomphant » des Dialogues, succédant au dialogisme
« contrarié » des Principes, une illusion d’optique masquant la véritable logique
narrative et doctrinale de cette séquence 1710-1713 de la pensée de Berkeley.
Berkeley a pu envisager la rédaction des Trois dialogues comme une sorte
de « parade » à l’échec des Principes, mettant pour ainsi dire en mouvement
une doctrine qui s’étouffait dans la forme figée du traité : l’adoption de la forme
dialogique lui permet d’objectiver, en l’incarnant dans un personnage déterminé,
la variété des objections que rencontre sa pensée. De cette façon, la mobilité
croissante des positions d’Hylas permet a contrario de faire de l’immatérialisme
de Philonous un centre doctrinal fixe, autour duquel l’adversaire tourne sans
parvenir à identifier la moindre brèche théorique. Cependant, tout indique in
fine que cette parade dialogique aboutit à l’abolition même du mouvement,
c’est-à-dire du dialogue : tandis qu’Hylas-matérialiste achève la longue reculade
du premier dialogue; tandis qu’il se rallie sans fondement à un immatérialisme
qu’il comprend mal comme l’avaient mal compris les lecteurs anglais du Traité
des principes; tandis que cette ultime erreur le conduit à ouvrir dans le dernier
dialogue la guérilla disparate qui dissout son identité doctrinale (déjà faible),
Philonous acquiert peu à peu l’écrasante maîtrise de la parole, et prononce des
répliques que leur longueur moyenne assimile à de véritables « articles ».
Le dialogue n’était donc qu’un moment rhétorique nécessaire de l’exposition,
qu’il fallait traverser comme il fallait théoriquement traverser le champ philosophique, armes à la main. La nécessité d’apporter un remède aux maux du
monde et une solution aux égarements des doctrines modernes fait ainsi du
dialogue un moment indispensable mais limité dans la construction argumentative de Berkeley : il ne fallait l’assumer réellement que pour mieux mettre en
évidence la centralité du noyau immatérialiste. Le dialogisme des Trois dialogues ne sert donc au fond qu’à inverser assez subtilement le « personnage
discursif » de l’immatérialiste lui-même, au sens où la variation polémique
constante qui l’affectait dans le Traité des principes est imputée dans les Trois
dialogues à son adversaire. Objectivant les objections, Berkeley se débarrasse
du caractère répétitif et inachevable qui marquait leur réfutation dans les Principes. Le dialogue lui permet de faire passer l’irrésolution du côté de ses adversaires, et lui laisse le champ libre pour prononcer un ultime éloge de l’achèvement de la philosophie, qui répond à la fin du troisième dialogue à l’éloge de
la nature qui ouvrait le premier : dans le dialogue, le mal du dualisme verbal a
été purgé, et Berkeley se restitue une langue sans coupures, la langue de l’irénisme apologétique qui n’a traversé le dialogue que pour le clore.
[1]
Nous citons les écrits de Berkeley dans l’édition des
Œuvres dirigée par G. Brykman aux
Presses universitaires de France. Pour chaque texte, nous donnons le numéro du volume (en chiffres
romains) et la pagination (en chiffres arabes).
[2]
À deux exceptions près : le
De motu de 1721 (II, 153-181), qui ne cherche pas à exposer le
« système » de l’immatérialisme mais à soumettre à une analyse critique la langue de la science
naturelle moderne; et la
Siris de 1744 (IV, 141-285), qui offre un regard totalement différent sur
les formes et les enjeux de la pensée de Berkeley.
[3]
L’adage est annoncé par certains fragments des
Carnets, en particulier le fragment 300 (I,
62), et les fragments 392-398 (I, 73-74), qui opposent aux subtilités du dualisme moderne la
simplicité rustique de « nous autres, Irlandais ».
[4]
Il va de soi que, pour que les résultats aient la moindre signification, ce décompte et ces
calculs ont été effectués sur le texte anglais des
Three Dialogues. Nous avons utilisé l’édition de
M. R. Ayers (G. BERKELEY,
Philosophical Works, Londres, Everyman, 1975,6
e édition revue, 1996,
p. 155-252). Les mesures que nous avons effectuées sur le texte des
Dialogues ne constituent qu’un
simple dénombrement, qui ne requiert pas d’outil plus précis qu’un honnête logiciel de traitement
de texte. Ils ne prennent donc pas en compte des variables plus fines (la longueur des phrases à
l’intérieur des répliques, mais aussi la nature, la fréquence et la richesse comparée du vocabulaire).
[5]
Cette passivité consonne avec son rôle dramatique : le long duel du premier dialogue se nourrit
en effet des reculades successives d’Hylas, contraint d’abandonner pied à pied le « terrain » philosophique sur lequel asseoir l’existence d’une substance matérielle sans jamais verser dans le scepticisme. Or, tout au long de ce duel, Hylas ne cesse de répéter qu’il cède pour ainsi dire « sous
bénéfice d’inventaire », soupçonnant l’argumentaire de son adversaire de comporter des sophismes
que le feu du dialogue l’aurait empêché de détecter, mais reportant
sine die l’examen de ces
sophismes.
[6]
Il faut noter que cette série d’objections reprend et transpose dans une large mesure les
objections du second tiers des
Principes (§ 34-84) : ce troisième dialogue est dans son contenu très
proche des
Principes.
[7]
Sur un écart de 78 à 426 mots.
[8]
Les trois plus longues répliques de Philonous représentent donc chacune trois à quatre articles
moyens du
Traité des principes.