2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Note critique
Guillaume Lamy : Discours anatomiques (1675) et Explication méchanique et physiques des fonctions de l’âme sensitive (1677) édités par Anna Minerbi Belgrado, Oxford,
Voltaire Foundation, Universitas, 1996.
Les titres de Guillaume Lamy indiquent qu’il a obtenu le grade de docteur en médecine
à la faculté de Paris. Ses différents travaux et publications ont un caractère scientifique
et philosophique marqué, mais sa pensée scientifique est pour ainsi dire restée lettre
morte. Les biographies médicales n’en font pas plus cas aujourd’hui qu’aux siècles
passés. Seul le Dictionnaire historique de la médecine (1778) de N. F.-J. Eloy, semble-t-il,
le mentionnerait. Cependant, sa pensée philosophique et scientifique a eu une audience
certaine dans les milieux intellectuels et philosophiques, notamment des XVIIe et XVIIIe siècles. Cet impact s’explique par le fait que ses Å“uvres ont pour dénominateur commun
de se rattacher à ce courant de la « libre pensée » qui a caractérisé certains aspects de
la vie intellectuelle française, dans la première moitié du XVIIe siècle; les Å“uvres de
Lamy en sont des figurations tardives. Les Discours anatomiques ont été publiés en 1675
et l’Explication méchanique et physiques des fonctions de l’âme sensitive en 1677. Mais,
par cette position, ce penseur qui exerçait la profession de médecin a bénéficié à la fois
des nouvelles conceptions de l’homme issues de la Renaissance, du développement des
sciences de la nature et des philosophies majeures du XVIIe siècle. C’est dans les deux
ouvrages cités plus haut, et plus particulièrement dans le premier, que cet héritage est
le plus manifeste. Sur ce point, ces deux ouvrages présentent certaines différences avec
cet autre ouvrage de Lamy qui s’intitule De Principiis (1699). Si dans le Principiis il
revendique nettement la tradition de l’épicurisme contre l’aristotélisme et le cartésianisme
– la philosophie épicurienne aurait décelé les véritables principes des choses –, il n’en
va pas de même dans ses publications ultérieures qui sont plus ambiguës quant à son
rattachement à telle ou telle philosophie. Sa pensée, sans être pour autant l’expression
d’une dualité, y fait figure de pensée à double entrée.
- 1. Sur le plan philosophique, elle s’articule sur des éléments appartenant à des philosophies aussi hétérogènes que l’épicurisme ou le cartésianisme sans jamais se résorber
pleinement en elles.
- Sur le plan scientifique, elle mêle des thèses anciennes et nouvelles, ce qui exclut
que l’on fasse de Lamy un penseur résolument moderne.
- Sur le plan religieux, elle a pour pierre angulaire la doctrine de la double vérité.
Si elle rend possible un dépassement de la vision matérialiste de l’homme, l’ouverture
à l’infini qui l’accompagne ne se traduit pas par la possibilité d’unifier le fini et l’infini.
Difficile d’identifier simplement cette pensée qui se développe sur ces trois plans à
la fois. « Quelle est-elle au juste ? » peut se demander le lecteur qui découvre les textes
de Lamy pour la première fois. Est-elle une pensée masquée ou déguisée comme cela a
été avancé par toute une tradition qui remonte à Pierre Bayle ? Elle cacherait alors un
athéisme que l’anti-finalisme et l’anti-théodicée de Lamy pointeraient sans pouvoir librement le revendiquer. Toutes les considérations extra-matérielles et religieuses seraient
des concessions faites à une époque qui ne plaisantait pas avec les dogmes de la foi
catholique. Cette thèse a d’ailleurs souvent été avancée au sujet des tenants du libertinage
érudit, à propos de La Mothe Le Vayer notamment. L’athéisme serait alors une clé au
moyen de laquelle on pourrait mettre à jour un des traits les plus typiques de la « librepensée ». On peut douter toutefois que ce courant de pensée se prête toujours à ce genre
d’interprétation; les deux ouvrages cités plus haut en attestent.
Certes, le premier rend raison d’une anatomie non descriptive, dégagée du diktat du
finalisme, ancrant ainsi l’homme dans un univers au sein duquel il n’a pas de place de
choix et, sans que la perspective matérialiste de Lamy lui ouvre des possibilités d’un
autre type, sa définition de la foi excluant tout lien synthétique entre le fini et l’infini.
Le second, quant à lui, tire les conséquences du premier en développant une anthropologie qui enracine l’homme dans la matérialité du monde.
Rien, en somme, qui puisse jeter le discrédit sur la thèse de l’athéisme. Ce choix de
lecture, toutefois, ne va pas de soi. Il présente l’inconvénient d’effacer des points importants des discours et des réflexions qui reviennent de manière récurrente sous la plume
de l’auteur.
Si le projet de Lamy est bel et bien de constituer une anatomie non descriptive, visant
à expliquer les fonctions et les usages du corps, il faut, comme en fait état une des lettres
(p. 39) qui sert de préface aux discours, « pénétrer le sein de la nature et découvrir ses
secrets les plus cachez ». L’anatomie dépend d’une connaissance de la nature. Mais cette
connaissance n’est pas de type métaphysique. La conception matérialiste de Lamy exclut
qu’il puisse y en avoir une. Elle ne fait intervenir aucun principe suprême d’explication.
On ne connaît l’homme qu’en le déterminant à partir de la nature au sein de laquelle il
n’occupe aucune place privilégiée. Il est donc destitué de cette place de roi qu’il s’accorde
communément. En rétablissant la nature dans sa majesté originelle, Lamy s’inscrit dans
cette tradition qui ôte à l’homme toute primauté et toute supériorité en raison d’un
monopole qu’il serait supposé exercer sur les choses de l’esprit. En bref, il n’est pas un
résumé de la belle totalité du monde. La nature, d’ailleurs, n’est jamais appréhendée de
manière esthétique. À bien des égards, la situation de l’homme est moins enviable que
celle des autres êtres vivants. Les passions et l’activité intellectuelle qu’il déploie sont
plutôt le signe de sa condition malheureuse. L’impossible métaphysique a pour corrélat
l’idée d’un bonheur impossible.
Son anatomie et sa conception des passions en portent l’empreinte. S’inscrivant à
l’encontre de cette tradition finaliste qui remonte à Galien, il élabore – selon ces principes
qui l’apparentent à Démocrite, Hippocrate, Lucrèce et Épicure – une anatomie dépourvue
de toute perspective finaliste. L’étude de l’homme, qu’elle soit physiologique ou anthropologique, se conçoit à partir de mouvements mécaniques. Aussi peut-on comprendre
pourquoi son traitement des passions est plus pauvre en effets que celui de Spinoza ou
Descartes : il ne peut les concevoir qu’à partir du modèle physique ou, tout au moins,
médical du corps humain hérité des anciens et c’est ce qui l’a conduit à reprendre le
modèle galénique. Il caractérise, d’abord, les sensations (le ventre) puis les sentiments
(le thorax) et pour finir les mouvements volontaires (la tête). Si par certains côtés (le
mécanisme) on peut rattacher sa pensée à celle de Descartes, il s’en détache par son
rejet du dualisme ; mais là n’est pas le seul point où il affiche un certain cartésianisme.
Son refus d’un quelconque recours aux causes finales a pour corrélat l’impossibilité de
connaître les fins du créateur. Ce point de ralliement au cartésianisme est un point de
rupture avec l’épicurisme, auquel il reproche de penser les dieux à partir de l’homme.
Il en résulte qu’il n’y a pas de point d’articulation entre la connaissance et un au-delà
de la pensée qui n’est pas à la portée de l’homme ; entre le visible et l’invisible et entre
le fini et l’infini. Il y a entre la première cause et les causes secondes, un hiatus
infranchissable autrement que par le recours à la doctrine de la double vérité.
Or, la critique de l’anthropomorphisme est symptomatique de la manière de Lamy :
elle signale chez lui un art consommé du renversement. En effet, il n’en montre pas
uniquement le caractère fallacieux : il retourne l’argumentation contre ses adversaires
en leur montrant qu’avec des principes qui les rattachent à l’anthropomorphisme et aussi
au finalisme, ils desservent Dieu plus qu’ils ne le servent, par ces inversions qui ont
pour effet de minimiser sa puissance. En se prenant pour point de référence, l’homme
finit par penser Dieu à partir de son image. Or, l’homme n’est pas plus à l’image de
Dieu que Dieu n’est à l’image de l’homme. Il agit selon son plaisir et sans subordonner
ses actions à des fins qui soumettraient son vouloir à des impératifs. Il est, somme toute,
très proche, par certains côtés, du Dieu cartésien qui a librement créé les vérités éternelles.
Créer dans cette perspective, c’est instituer. Tel est un des aspects essentiels de la notion
de création au XVIIe siècle.
Rien ne permet d’insérer dans une conception unitaire le fini et l’infini. Sans pour
autant considérer qu’il s’agit pour cet auteur de réhabiliter le fini contre l’infini, on peut
se demander s’il ne s’agit pas, pour lui, par ces inversions de rendre au fini sa véritable
dimension de façon à le libérer de la contrainte illégitime de dogmes religieux qui
empêchent de dégager les véritables aspects de la condition humaine ; sans qu’il faille
pour autant rejeter la foi – celle-ci relevant alors d’autres modalités. Ne peut-on pas, sur
la base de ces principes de lecture, définir la libre-pensée comme cette attitude d’esprit
visant à refuser que la raison dans son exercice soit tenue par des dogmes ou plus
simplement par des obligations de croyance ? Plus que cet homme qui s’avancerait
masqué, faute de pouvoir afficher son athéisme, le libre-penseur serait celui qui démasque
les travers de ces conceptions qui emmaillotent l’homme dans les langes de dogmes qui
ne rendent pas compte de sa situation véritable. Un des mots d’ordre de ce courant de
pensée serait de rendre à l’homme la clarté de sa situation obscure; et il faut alors
prendre acte de cette impossible comparaison entre lui et Dieu.
L’anatomie et l’anthropologie de Lamy visent à montrer que l’homme est soumis à
une nécessité vis-à-vis de laquelle il a une liberté de manÅ“uvre plutôt restreinte. Il n’est,
par certains côtés, qu’un être englué dans la matière. Son âme est matérielle. À nouveau,
il faut se tourner vers la religion pour poser le principe d’une âme d’une autre nature et
qui serait alors le principe de notre activité rationnelle.
En somme, la libre-pensée, par ce refus qui la caractérise d’une allégeance à des
obligations de croyance ou d’adhésion à des dogmes qui faussent les données véritables
de la condition humaine, n’est pas l’autre nom de la liberté de penser. Si l’une et l’autre
ont en commun le refus de tout bâillonnement de la raison, elles ne tendent pas moins
vers des problématiques différentes. Pour la liberté de penser, ces problématiques sont
de type éducatif et politique. Il s’agit, en effet, de mettre à jour les obstacles internes
(le préjugé, par exemple) et externes (un pouvoir coercitif et abusif) à un développement
de la pensée. D’où leur prolongement par des réflexions sur l’éducation et le politique
ou des projets de réforme de l’entendement ou du pouvoir. Les préoccupations des
libres-penseurs ne sont pas de cet ordre. Ils ont plutôt pour objectif de rendre à la raison
sa liberté – d’où des développements de Lamy sur cette déraison propre à son époque
qui veut soumettre la raison à sa loi – de façon à pouvoir rétablir l’homme dans sa
condition véritable. Ce qui revient à avoir un point de vue fini sur l’homme en l’absence
d’un point du vue possible sur l’infini de sa situation. Si la foi demeure une possibilité,
elle n’est toutefois pas de nature à bouleverser les conditions réelles de la vie de l’homme.
Celles-ci le rivent à des perspectives finies. Précisons ici que ces conceptions sur le fini
et l’infini permettent de rendre compte des différentes déclinaisons de la liberté de penser.
Elle s’étend, en effet, des formes les plus débridées du libertinage (licence des mÅ“urs)
à celles du libertinage érudit. Aussi peut-on comprendre les tendances licencieuses de
ce courant d’idées comme un écho de la finitude de l’homme, sans qu’il soit enrichi
d’autres résonances que celles du fini : on peut voir en elles l’expression du fini dans
ses formes les plus immédiatement humaines – liberté sans retenue donnée aux mouvements du corps en vue de la recherche de plaisirs multiples.
Par ces prises de position, Lamy et le courant auquel il est affilié est de plain-pied
avec son époque. Sa pensée en intègre bien des acquis, mais il en reprend aussi des
problématiques clés (la question scolastique des rapports entre la foi et la raison que le
XVIIe siècle a séparées l’une de l’autre selon différentes formes; les effets du développement des sciences de la nature sur le développement d’une science de l’homme ; les
rapports entre le fini et l’infini mais aussi la question des limites de la connaissance
humaine). Cette confluence de vues le place dans une situation d’avant-garde par rapport
à des problématiques qui seront élaborées au siècle suivant et qui trouveront une expression achevée dans la philosophie critique de Kant. Lamy, il se le pourrait bien, fait le
lien entre le questionnement de Montaigne – « Que sais-je ? » – et le questionnement
de Kant – « Que puis-je savoir ? ».
Myriam MORVAN