2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Les remarques de Bolzano sur les couleurs
[*]
Anita Von duhn
Université de Genève
Les remarques de Bolzano sur les couleurs n’ont pas fait l’objet de
recherches jusqu’à présent. Le but de cet article est de montrer que ses investigations
sur les couleurs constituent une contribution intéressante à la théorie de la connaissance
du XIXe siècle. Selon Bolzano, les couleurs sont des qualités secondes ainsi que des
propriétés physiques et, par conséquent, elles sont des quantités mesurables. Il soutient
que la perception des couleurs est réglée par des lois empiriques et il argumente que
les couleurs que nous voyons sont déterminables par des concepts de grandeur.
Bolzano’s remarks on colours have not been studied to date. In this
paper I wish to show that his investigations on colours are an interesting contribution
to 19th century epistemology. For Bolzano, colours are secondary qualities as well as
physical properties and consequently they are measurable quantities. He claims that
colour perception is governed by empirical laws and argues that the colours we see can
be determined by concepts of magnitude.
Bolzano est connu surtout en tant que logicien et mathématicien. Cependant,
une partie importante de son
Å“uvre traite des problèmes concernant la connaissance (
Erkenntnislehre)
[1]. Bolzano aborde le problème des couleurs dans le cadre
de son épistémologie, plus particulièrement dans son explicitation des processus
cognitifs dans sa théorie de la perception. Il veut expliquer comment se règle
le rapport entre les concepts et les données sensibles et comment nous venons
à connaître les objets. Que sont les couleurs pour Bolzano ? Il distingue entre
1) les couleurs en tant que propriétés réelles ou adhérences des objets, ainsi que
deux espèces d’idées de couleur; 2) les couleurs subjectives ou les couleurs en
tant qu’intuitions ou sensations ; 3) les concepts généraux de couleur qui sont
des concepts de propriétés qui s’appliquent à nos sensations ou intuitions de
couleur. Comme nous le verrons par la suite, Bolzano considère ces concepts
comme des lois qui règlent notre perception des couleurs. Il explique les processus cognitifs en stipulant des lois empiriques, établies sur la base d’observations.
Comment Bolzano analyse-t-il les intuitions subjectives ou sensations de
couleur ? Il explique le fait que nous ayons des sensations de couleur en présupposant qu’elles sont causées par les propriétés réelles des objets et, dans la
Wissenschaftslehre et l’Athanasia, il propose une thèse sur les couleurs en tant
que propriétés ou qualités secondes.
Comment Bolzano analyse-t-il les concepts de couleur ? Dans le passage
principal sur les couleurs dans la
Théorie de la science, il établit une distinction
entre les concepts sensoriels et non sensoriels et il exemplifie cette distinction
en se référant aux couleurs. Les idées perceptuelles, comme les idées de couleur,
sont-elles sensorielles ou non sensorielles ? Bolzano souligne que les idées
perceptuelles de couleur ne sont pas conceptuelles, à savoir que nos perceptions
de couleur n’ont pas de contenu conceptuel. Par contre, nos idées générales de
couleur, de son, d’odeur, etc. sont des concepts de propriétés, sans contenu
sensoriel. Il soutient que ces concepts de couleur, de son, etc. agissent en tant
que lois qui règlent notre perception lorsque nous les appliquons à nos sensations
de couleur, de son, etc.
[2].
Le but de Bolzano est d’expliquer comment nous déterminons ce que nous
voyons, en considérant le cas des couleurs. Pour cette raison les concepts généraux et leur relation avec les sensations jouent un rôle important dans ses
remarques sur les couleurs. Son problème est : Comment prouver que la surface
colorée que nous voyons est I ) verte ou rouge et II ) non pas une illusion ou une
hallucination ? Faut-il recourir à une preuve directe, par la perception ou l’intuition, ou par construction par l’intuition, ou peut-on construire une preuve par
moyen de concepts ? Afin de résoudre ce problème, il considère deux autres
questions : (1) Comment se forment nos perceptions de couleur ? (2) Comment
nommer les couleurs que nous voyons ?
Je pense que les analyses de Bolzano sont basées sur le présupposé qu’il y
a une structure formelle sous-jacente à nos perceptions et c’est pour cette raison
qu’il s’occupe surtout des concepts de couleur et cherche à déterminer leur rôle
dans la perception. Dans ce qui suit, je reconstruirai la théorie bolzanienne des
couleurs autour de ce présupposé, en centrant mon analyse sur les concepts de
couleur en tant que concepts de propriétés et de la relation de ces concepts avec
les sensations de couleur. Ma reconstruction sera basée sur les textes suivants :
les passages pertinents dans son ouvrage principal, la Wissenschaftslehre (1837),
son article de 1810 sur La Doctrine kantienne de la construction des concepts
par les intuitions, ainsi que des passages de l’Ætiologie ( 1810), du volume 4
de la Miscellanea Mathematica (1813-1814), l’Athanasia (1827), Zur Physik I
(1827-1840) et de la Correspondance entre Bolzano et Exner (1833-1844).
LES CONCEPTS DE COULEUR SONT-ILS CONSTRUITS
PAR LES INTUITIONS ?
LA RÉPONSE DU JEUNE BOLZANO (1810)
QUE LES CONCEPTS DE COULEUR
SONT DES FORMES « A PRIORI »
[3]
En 1810, Bolzano écrit un appendice à ses
Beyträge zu einer begründeteren
Darstellung der Mathematik
[4] contre la doctrine kantienne de la construction
des concepts par les intuitions. Que veut dire « construire un concept par les
intuitions » ? Selon Kant, un défenseur de cette notion, un concept est construit
si l’on exhibe dans l’intuition empirique qui lui correspond, au moyen de la
règle générale, ou du schème, qui fournit au concept son image
[5]. Cette construction se fait par le temps et l’espace qui, selon Kant, sont des intuitions
a priori.
Par exemple, dans une démonstration géométrique, un concept est construit, ou
représenté de manière rigoureuse, lorsque l’on dessine la figure géométrique
qui exemplifie le théorème que l’on veut démontrer à partir des axiomes. En
ce qui concerne les concepts géométriques, en les construisant, au moyen des
règles, on les définit
[6].
Est-ce que tous les concepts peuvent être construits par les intuitions ? Kant
répondrait qu’il y a des règles, ou schèmes pour les concepts des objets ayant
une forme, ou une structure, comme un triangle, un chien, ou même un concept
abstrait comme celui de quantité. Y a-t-il un schéma pour les concepts de
sensations, comme les concepts de couleur ou de son ? Kant dirait que les
sensations sont un divers sensible, une matière sans forme ou structure qui doit
être coordonnée dans l’intuition, selon les rapports du temps et de l’espace qui
sont les formes pures de l’intuition
[7].
La construction du concept de couleur peut se faire si et seulement si nous
avons une intuition de couleur donnée dans le temps et l’espace, qui sont des
formes pures de l’intuition sensible
[8]. Le concept de couleur ne s’applique pas
à la sensation de couleur qui n’est pas un objet d’expérience, car elle n’est pas
donnée dans l’intuition sans l’étendue et la figure
[9]. Le temps et l’espace sont
donc primaires par rapport aux sensations. L’étendue et la figure sont les propriétés objectives des objets de l’expérience ou phénomènes, alors que les
couleurs, sons, odeurs, etc. ne sont que des propriétés subjectives ou des changements dans l’esprit qui ne peuvent pas être représentés sans l’étendue
[10]. Par
exemple, le concept de jaune citron est construit ou exhibé dans un phénomène
dont la surface est jaune citron. La preuve que ce que nous voyons est jaune
citron, est-elle construite dans l’intuition ? Kant dirait que oui, parce que l’objet
de l’expérience dont la propriété subjective est jaune citron, est donné dans la
perception à travers les formes pures d’intuitions que sont le temps et l’espace.
Comme nous le verrons par la suite, Bolzano dira que non, parce que pour lui
les couleurs sont des propriétés ou attributs des objets réels qui sont causalement
efficaces (
wirklich) et ne sont pas des phénomènes coordonnés dans nos intuitions pures d’espace et de temps
[11].
Dans le texte de 1810, Bolzano récuse la distinction kantienne entre intuitions
a priori, ou l’espace et le temps, et intuitions empiriques, ou les propriétés
subjectives des phénomènes qui apparaissent dans l’espace, en affirmant que
les objets qui ont une figure, ont aussi des qualités sensibles qui la remplissent.
Sa thèse est qu’il n’y a pas d’extension sans qualités sensibles. S’il y a un objet,
tel que x, qui est étendu, x a une qualité sensible. Ce qui est donné dans la
perception n’est pas une forme pure de l’intuition ou un espace vide comme
l’affirme Kant
[12], mais un espace rempli de qualités sensorielles
[13]. Bien que
nous puissions séparer l’étendue de ses qualités sensibles par un acte d’abstraction, elle n’est pas séparée dans la perception
[14]. Nous pouvons imaginer la
couleur séparément de la figure, si, par exemple, nous formons l’idée de rougeur
d’une rose, nous faisons ainsi abstraction de l’étendue; mais nous ne pouvons
percevoir ni la rougeur sans la rose, ni une étendue sans qualités sensibles
[15].
Une deuxième thèse soutenue par Bolzano contre Kant est que l’intuition
pure d’espace ne précède pas les qualités sensibles ; c’est-à-dire que l’idée
d’espace n’a pas de primauté sur les idées de couleur, son, toucher, etc.
[16]. Ce
qui l’intéresse n’est pas seulement l’espace perceptuel, rempli de qualités sensorielles, à savoir les couleurs en tant que sensations ou propriétés, mais les
concepts d’espace et de couleur. Malheureusement la distinction entre la perception ou la propriété de couleur et le concept de couleur n’est pas très claire
dans ce texte de 1810.
Bolzano appelle « formes
a priori » ici les concepts, en s’opposant à la
conception kantienne de l’espace et du temps, en tant que formes
a priori de
l’intuition. D’une part, la couleur, en tant que forme
a priori, est le genre de
toutes les couleurs individuelles ; en ce sens, il s’agit d’une forme platonicienne
qui se rapporte à une classe d’objets reliés par des relations de ressemblance.
D’autre part, les couleurs sont des formes
a priori, au même titre que le temps
et l’espace
[17]. S’il y a des formes de couleur qui sont conceptuelles et
a priori,
ces formes précèdent la perception des couleurs. En plus, ce ne sont pas des
formes de l’intuition, mais des propriétés. Donc les concepts de couleur ne sont
pas construits par les intuitions, mais ce sont des formes sous-jacentes à nos
intuitions. Je pense que Bolzano présuppose, de manière implicite, qu’il y a une
structure formelle sous-jacente à nos perceptions et nous verrons par la suite
comment il développe ce présupposé dans la
Wissenschaftslehre.
Selon Bolzano, les concepts des qualités sensibles ont une extension moins
grande que les concepts de temps et d’espace, tout comme le concept d’espace a
une extension moins grande que le concept de temps, mais ils sont tous
a priori.
Bolzano récuse la distinction kantienne entre intuitions pures et intuitions empiriques en disant qu’en tant que concepts, les couleurs, sons, etc. sont des formes
a priori au même titre que le temps et l’espace car, dit-il, parmi les concepts cette
distinction entre
a priori et empirique n’est pas justifiable
[18]. Cette affirmation
est, du moins, discutable
[19], et probablement Bolzano lui-même n’était pas très
satisfait de son analyse, car dans la
Wissenschaftslehre il revient au problème de
la distinction des concepts sensibles et non sensibles et il donnera une solution
différente au problème des concepts ou idées générales de couleurs et au rôle
qu’ils jouent dans la perception. Pour arriver à cette solution différente des
concepts des couleurs, il n’est pas suffisant de les re-considérer, il fallait aussi
élaborer une conception des couleurs elles-mêmes. C’est ce que Bolzano a fait et
nous examinerons sa position dans la deuxième section.
LES SENSATIONS DE COULEURS ET LES COULEURS
COMME PROPRIÉTÉS OU QUALITÉS SECONDES
Déjà en 1810, il avance une thèse causaliste sur les couleurs, dans l
’Ætiologie,
un texte court où il esquisse sa doctrine de raison et conséquence qu’il formalisera dans la
Wissenschaftslehre comme la relation d’
Abfolge entre les propositions. Sa thèse causaliste est que les couleurs sont des propriétés ou attributs
des choses, et nous présupposons que ces propriétés sont la cause de nos
sensations de couleur et la raison de mon jugement que je suis en train de voir
une chose colorée
[20]. Maintenant nous pouvons établir que Bolzano répondrait
négativement à la question de savoir si les concepts de couleur sont construits
par les intuitions, parce que pour lui il s’agit de concepts de propriétés et non
pas de concepts de sensation. Les propriétés peuvent être nommées, alors que
les sensations ou les intuitions ne peuvent qu’être indiquées par des expressions
indexicales
[21] et, selon Bolzano, nous expliquons les sensations à partir des
propriétés. En examinant cette thèse, nous nous posons deux questions : la
première, par quelle preuve Bolzano démontre que les surfaces colorées sont
plus que des phénomènes subjectifs ou même des illusions perceptuelles. Dans
la section qui suit (a), nous verrons que ce n’est pas une preuve directe, par la
perception, puisqu’il a recours à un modèle de connaissance inférentielle. La
deuxième question est la suivante : comment Bolzano prouve-t-il que la surface
colorée que nous voyons est verte ou rouge; à ce sujet, nous examinerons sa
thèse que les couleurs sont des propriétés réelles, ainsi que la base expérimentale
de cette thèse, dans la section b.
a. La thèse bolzanienne que nous expliquons nos sensations de couleurs
en jugeant qu’elles ont une cause externe (WL, « Athanasia »,
« Correspondance » avec Exner).
Les sensations de couleur sont des idées simples et singulières
[22]. Selon Bolzano, les sensations de couleur sont soit externes, soit internes, mais nous ne
pouvons pas toujours distinguer les causes que nous présupposons à l’origine
de ces sensations. Il soutient que les sensations de rouge peuvent nous parvenir
soit d’un objet externe, soit d’une affection de l’
Å“il, soit de la mémoire ou de
l’imagination, même lorsque nos yeux sont fermés
[23]. Mais comme ces sensations de rouge se ressemblent, nous ne sommes pas toujours en mesure de les
distinguer les unes des autres.
Les sensations bolzaniennes sont très proches de la conception de Locke et
de Hume des couleurs en tant qu’idées simples
[24]. Toutefois, Bolzano ne cite
pas les empiristes britanniques à ce sujet. Les intuitions ou sensations sont,
d’après Bolzano, des impressions immédiates d’un objet qui affectent notre âme,
avant que celle-ci ne puisse agir sur elles en les combinant avec d’autres idées,
et c’est pour cette raison que les sensations sont des idées simples. Je vois le
rouge de la table, mais il s’agit d’une impression immédiate que je ne peux pas
nommer sans faire recours à un concept. Je peux indiquer la couleur de l’objet
par un démonstratif, lorsque je dis : « ceci, que je vois maintenant, est rouge
[25] ».
Le parallèle entre Bolzano, Locke et Hume va plus loin : les trois auteurs
acceptent la thèse qu’à partir de nos sensations nous inférons que nos événements mentaux ont des causes externes
[26]. Leur conception inférentielle de la
connaissance est semblable et l’on peut se demander pourquoi, contrairement
à son habitude, Bolzano a omis de citer ses sources : selon Locke et Hume,
nous croyons que nos impressions sont causées par des objets externes et, selon
Bolzano, nous présupposons (
annehmen, voraussetzen) que nos sensations ont
une cause externe
[27]. Il utilise même le terme
vermuthen, qui est très proche
d’une croyance, alors que
annehmen et
voraussetzen sont des termes plus forts,
parce que nous admettons que cette croyance est vraie. Sa thèse est que nous
expliquons nos sensations de couleur en présupposant qu’elles ont une cause
externe et c’est de cette manière que nous pouvons justifier notre connaissance
sensorielle ou non conceptuelle
[28]. Notre appareil conceptuel est construit de
telle manière que nous sommes contraints de présupposer que les sensations de
couleur ont une cause externe à partir de laquelle nous les inférons
[29].
Cependant, les théories de Bolzano, de Locke et de Hume sur les intuitions
ou impressions diffèrent. Selon Bolzano, il y a une double relation entre l’intuition et son objet. La relation externe que nous venons de décrire et une relation
interne, ou réflexive, entre l’intuition et son objet immédiat qui est un état
mental. Bolzano soutient que les intuitions sont des idées simples et singulières
qui se forment lorsque nous sommes attentifs à un changement mental, lequel
est induit par un corps externe. Une intuition est l’idée ou la représentation de
ce changement mental et elle provient d’un acte réflexif. L’intuition est l’effet
ou l’idée de l’attention qui se dirige sur l’état mental ou le changement qui est
à l’origine de l’intuition. L’objet de cette idée intuitive est l’événement mental
que Bolzano considère en tant que simple et singulier
[30]. Les intuitions sont
donc des idées réflexives, à la différence de Locke et de Hume, pour qui les
idées sont les objets immédiats de la pensée, alors que les impressions ou les
sensations sont la cause des idées
[31].
À la différence de Hume, Bolzano explique la cause des idées provenant des
sens, en basant la relation de causalité, qui dépend de l’expérience, sur la relation
conceptuelle entre raison et conséquence (
Abfolge
[32] ). Si nous affirmons que
nous avons une sensation de rouge et qu’elle est causée par la rose rouge que
nous percevons, nous exprimons la relation de raison à conséquence comme
suit : la sensation de rouge est un effet de la rose rouge si et seulement si la
proposition : la sensation rouge existe (
hat Dasein), est une conséquence que
l’on peut dériver à partir de la proposition : la rose rouge existe
[33]. C’est donc
par un procédé d’inférence déductive que Bolzano démontre que la surface
colorée que nous voyons est la raison (
Grund) pour laquelle nous avons une
sensation de couleur. Mais comment démontre-t-il que la surface a la propriété
d’être colorée ? Nous présupposons que nous avons des sensations de couleur
qui sont causées par des propriétés réelles ; mais comment détermine-t-il ces
propriétés ?
b. La thèse bolzanienne dans l’« Athanasia » (1827)
et la « Wissenschaftslehre » (1837) que les couleurs
sont des propriétés dispositionnelles et la base expérimentale
pour cette thèse qu’il élabore dans « Zur Physik I » (1827-1840).
Dans l’
Athanasia et
Zur Physik I, Bolzano discute les couleurs comme propriétés dispositionnelles. Nous examinerons son point de vue sur les propriétés,
pour ensuite, dans la section 3, analyser les concepts de couleur qui sont les
concepts généraux de ces propriétés qui s’appliquent à nos sensations ou intuitions de couleur. Dans l’
Athanasia, Bolzano considère les couleurs en tant que
propriétés (
Beschaffenheiten) ou adhérences (
Adhärenzen) des corps ou des
substances. Celles-ci ont une réalité indépendante, alors que la réalité des adhérences dépend de la substance à laquelle elles appartiennent
[34]. Ainsi il se rapproche de la théorie de Locke, d’après laquelle les couleurs sont des qualités
secondes qui ont la puissance de produire en nous des sensations de couleur
[35].
Par la suite, Bolzano explique que les couleurs sont des adhérences ou qualités
secondes qui peuvent changer, selon la manière dont nous les percevons
[36].
Contrairement aux qualités premières, comme l’étendue ou la figure qui sont
des phénomènes simples, perceptibles sans l’intermédiaire de la lumière, la
couleur est un phénomène nécessairement composé de la lumière et de la surface
de l’objet. La couleur que je vois dépend de l’objet et de la lumière que l’on
dirige sur lui. Si les conditions de lumière sont modifiées, ma perception de
l’objet coloré peut changer
[37]
[38]. Si les conditions de lumière changent lorsque
je suis en train de regarder un objet rouge, par exemple une rose, je vois d’abord
une rose rouge dans la lumière blanche et ensuite je vois que sa couleur est
violette, dans la lumière rouge. Bolzano explique ce changement en tant que
changement de ma perception qui survient parce que la relation entre ma perception et la chose colorée a changé. Ceci est une thèse dispositionnaliste : une
couleur est une propriété d’un objet si et seulement si ma perception d’elle est
modifiée sous des conditions de lumière changeantes. L’on peut reconstruire
son argument sur les couleurs comme des propriétés dispositionnelles comme
suit :
1. rouge est une propriété x d’un objet y si et seulement si x est modifié sous certaines
conditions C.
2. x est une propriété de y qui est modifiée (ou activée) par C.
3. x est une propriété relative à ma perception
Par conséquent :
4. x est réel si et seulement si je perçois un x tel que (rouge) x dans une relation R
sous certaines conditions C.
Peut-être aurait-il été d’accord avec la position que l’on appelle subjectiviste
dans la littérature contemporaine
[39]. D’après cette position, les couleurs sont des
propriétés dispositionnelles des surfaces de réfléchir les rayons lumineux, et ces
propriétés produisent des changements sensoriels en nous. La couleur est une
propriété primaire de la lumière, c’est-à-dire d’une radiation composée de fréquences, que nous percevons quand elle est réfléchie par la surface d’un objet,
auquel nous attribuons la couleur
[40].
La couleur est une modalité ou propriété seconde de l’objet : elle résulte d’un
filtrage discriminatif de la surface qui absorbe certaines ondes lumineuses et en
réfléchit d’autres. Nous expliquons la couleur en nous référant à l’objet qui
renvoie certaines ondes lumineuses à la rétine. L’objet retient la disposition de
réfléchir des ondes lumineuses indépendamment de la lumière, mais nous ne
verrons pas la couleur sans la lumière. L’idée que la lumière active la capacité
de l’objet se trouve déjà chez Aristote
[41], mais Bolzano ne le mentionne pas.
Dans
Zur Physik I, Bolzano examine les couleurs en tant que propriétés
dispositionnelles de l’objet à la lumière des expériences physiques
[42]. La plupart
des théories des couleurs du XIX
e siècle présupposaient la théorie de Newton,
d’après laquelle les couleurs correspondent à des propriétés des rayons lumineux
reflétés par la surface des objets. Selon Newton, la lumière produit des sensations de couleur
[43]. Toutefois, Bolzano n’établit pas une corrélation entre les
couleurs perçues et les rayons lumineux reflétés par une surface colorée. Il
commente les expériences de Herschel sur l’absorption des rayons lumineux
par les surfaces colorées et soutient avec ce dernier qu’à chaque onde lumineuse
correspond une certaine couleur, mais qu’une surface colorée ne réfléchit pas
toutes les ondes lumineuses
[44]. Par exemple, une surface rouge, sous la lumière
blanche, réfléchira des ondes lumineuses de rouge alors qu’elle absorbera des
ondes lumineuses de vert et de bleu. Bolzano était pourtant influencé par les
expériences de Newton sur la réfraction de la lumière blanche par le prisme et
il accepte la thèse newtonienne qu’il y a une correspondance entre l’angle de
réfraction de la lumière et la nuance de couleur perçue
[45].
Ces remarques de Bolzano dans sa
Physique I semblent indiquer qu’il conçoit
les couleurs plutôt comme une propriété dispositionnelle qui dépend de la
surface de l’objet et des rayons lumineux, mais aussi de notre perception. Une
autre remarque confirme cette thèse. En discutant la théorie de Goethe
[46], d’après
laquelle les apparences de couleur sont un processus d’assombrissement, Bolzano note que lorsque les conditions de lumière sont modifiées, il y a des
changements de contraste entre les couleurs et par conséquent leur apparence
change pour nous. Les surfaces colorées s’assombrissent lorsque la lumière
diminue et elles s’éclaircissent lorsque la lumière augmente, de sorte que nos
sensations de couleur subissent des modifications ; donc notre perception des
couleurs change
[47].
Malheureusement, la thèse bolzanienne semble être basée sur une erreur, à
savoir l’hypothèse de la constance entre les stimuli produits par les rayons
lumineux et les sensations de couleurs, d’après laquelle il existe une correspondance d’un à un entre les stimuli provenant des rayons lumineux et des sensations. La thèse newtonienne, acceptée par Bolzano, est que nos sensations de
couleur sont produites par les rayons lumineux et qu’elles ont une contrepartie
dans le monde externe. Mais l’hypothèse de la constance est fausse : ce n’est
pas le cas que les sensations correspondent aux stimuli externes, car les photorécepteurs de l’
Å“il peuvent transmettre une expérience variable de couleurs,
formes, etc., alors que les conditions psychologiques restent invariables, et vice
versa. Par exemple, nous pouvons percevoir une aire verte d’une surface multicolore, donc la surface réfléchit une lumière composée de différentes longueurs
d’ondes, alors que les photorécepteurs de l’
Å“il ne captent que la lumière provenant d’ondes moyennes qui correspondent au vert. Par conséquent, la couleur
que nous voyons n’est pas identique à la lumière réfléchie par la surface colorée
[48]. Il semblerait donc que la conception bolzanienne des couleurs, en tant
que propriétés dispositionnelles qui produisent en nous des sensations, soit, du
moins, boiteuse.
Cependant, certaines expériences qui l’intéressent démontrent justement que
l’hypothèse de la constance est fausse. Même si Bolzano n’a pas tiré cette
conclusion lui-même, il en a tiré une autre, à savoir que puisqu’il y avait des
difficultés à déterminer les couleurs que nous voyons à partir des expériences
avec des conditions de lumière et des surfaces des objets, il fallait trouver une
détermination formelle qui confirmerait les résultats de ces expériences. Les
expériences en question sont celles de Plateau pour établir les lois de mélanges
des couleurs par la rotation de roues ou de disques colorés à une certaine vitesse
et mesurer les intensités des sensations de couleur
[49]. En fait, Plateau mesure
les différences entre les couleurs, puisqu’il mesure la fréquence des ondes
lumineuses et Bolzano s’intéresse aux couleurs comme des grandeurs mesurables
[50]. Dans la
Wissenschaftslehre, il considère justement les concepts de
couleur comme des concepts généraux qui contiennent des concepts de grandeur.
Nous y reviendrons.
Bolzano commente surtout une expérience concernant un disque ayant seulement deux couleurs. Le mélange obtenu lors de la rotation d’un disque bicolore
est différent des deux couleurs du disque. Par exemple, prenons un disque rouge
et jaune, les deux couleurs étant presque saturées. Lorsqu’on tourne ce disque,
nous percevons un vert saturé. Si le disque est jaune et bleu, lorsque l’on tourne,
nous percevons du blanc et de l’orange. Selon Bolzano, la raison pour laquelle
nous percevons ces couleurs plutôt que les couleurs du disque, est que les
fréquences des longueurs d’ondes lumineuses qui atteignent l’
œil, sont plus
rapides que le temps de réaction des photorécepteurs, ou cônes sensibles, de
l’
œil humain
[51]. Le vert perçu est un effet perceptif, à cause de la fréquence
différente, puisque le disque tourne à une très grande vitesse, alors nous avons
des sensations de couleur d’un mélange des couleurs du disque et qui n’obéit
pas à la continuité entre les couleurs établie selon le degré de luminosité de nos
sensations
[52]. En fait, ce que nous voyons est une image rémanante mais Bolzano
ne le dit pas explicitement
[53].
Bolzano note cette insuffisance psychologique face à une fréquence élevée,
lorsqu’il décrit la relation entre la vivacité de nos sensations de couleur et la
fréquence avec laquelle les ondes lumineuses passent devant nos yeux, et soutient que nous ne pouvons pas saisir toutes les nuances de couleur
[54]
[55]. Alors
comment faire pour classifier les couleurs et nommer ce que nous voyons ?
Voici la base, ou du moins le complément expérimental, pour les questions que
Bolzano tentera de résoudre dans la
Théorie de la science, lorsqu’il discute sa
thèse que notre perception est gouvernée par des lois purement conceptuelles.
COMMENT DÉTERMINER CE QUE NOUS VOYONS
PAR LES CONCEPTS ?
LES RÉPONSES DE BOLZANO
DANS LA « WISSENSCHAFTSLEHRE »
Quel rôle les concepts de couleur jouent-ils dans la perception des couleurs ?
Bolzano s’est confronté au problème d’expliquer quel est, précisément, ce rôle,
une première fois en 1810, et ensuite en 1837. Son point de vue a subi quelques
modifications entre son article sur La doctrine kantienne de la construction des
concepts par les intuitions et la Théorie de la science. Comme nous l’avons vu
dans la section 1, en 1810 il s’est confronté à Kant, afin d’établir que les concepts
de couleur sont des concepts de propriétés et ne sont pas construits par les
intuitions. En 1810, alors qu’il discute le statut des idées générales de couleur
et les classifie comme concepts et non pas comme intuitions, il ne se pose pas
la question : comment nommer ou classifier la couleur que nous voyons ? Il n’a
pas encore étudié les expériences en physique concernant les mélanges de
couleur et notre perception de ces mélanges lors de la rotation rapide de disques
colorés. Toutefois, sa thèse qu’il y a des formes a priori de couleurs qui sont
conceptuelles, annonce sa conception de 1837, selon laquelle il y a des idées
générales de couleur qui sont purement conceptuelles et agissent en tant que
lois lorsque nous les appliquons. Il s’agit de lois empiriques : Bolzano essaie
d’expliquer comment marche notre appareil cognitif et les lois en question sont
des constants observés. Chaque fois que nous percevons une surface colorée,
un certain processus a lieu et Bolzano le généralise par induction.
En 1837, dans la
Théorie de la science, Bolzano établit une distinction entre
les idées sensorielles et non sensorielles. Ses critères de distinction concernent
le souvenir et un processus d’association, ainsi qu’une référence temporelle.
Les idées sensorielles sont accompagnées de perceptions antérieures éveillées
par le souvenir, alors que les idées non sensorielles, comme la nécessité ou la
possibilité, sont purement conceptuelles. Il note que les idées sensorielles ou
sensations de couleur n’ont pas de contenu conceptuel. La raison qu’il donne
est que les sensations de couleur sont temporelles, individuelles et associées à
des sensations antérieures de couleur, alors que les idées générales de couleur
sont a-temporelles et n’ont pas d’associations sensorielles
[56]. Les sensations ou
intuitions de couleur sont donc non conceptuelles, alors que les idées générales
de couleur sont des concepts purs. Ce sont des concepts de propriétés communes
à plusieurs objets et ils ne renferment aucune référence temporelle. Dans une
perception, par contre, nous pouvons détecter une référence à un moment présent
ou passé; l’objet immédiat d’une perception étant un changement mental qui
a lieu au moment où nous le percevons, changement que nous exprimons par
une expression indexicale, comme « ceci que je vois maintenant
[57] ».
Dans ce qui suit, je reconstruirai le § 286 de la Théorie de la science, en
particulier § 286.8, et un passage de l’Athanasia. Ces textes contiennent deux
thèses sur les concepts de couleur, ainsi qu’un présupposé. Le présupposé est
celui déjà implicite en 1810, qu’il y a une structure formelle sous-jacente à nos
perceptions. La première thèse est que lorsque nous appliquons les concepts de
couleur, ils agissent comme des lois qui règlent notre perception. La deuxième
thèse est que les concepts de couleur sont complexes et contiennent des concepts
de grandeur. Je pense qu’il entame une preuve formelle sur les couleurs contiguës, à savoir que des segments contigus sur une surface ne peuvent pas avoir la
même couleur. Une telle preuve permettrait d’établir par moyens de concepts que
la surface colorée que nous voyons est verte et rouge, sans recourir à l’intuition.
a. La thèse bolzanienne que notre perception est gouvernée par des lois.
Pourquoi Bolzano insiste-t-il sur l’importance des idées générales de couleur,
tout en admettant que son affirmation peut sembler discutable
[58] ? Je pense qu’il
a besoin des concepts de couleur pour deux tâches différentes, l’une est d’expliquer comment se forment nos perceptions et l’autre est d’expliquer comment
nous pouvons nommer ce que nous voyons. Commençons par la première
question :
1. Comment se forment nos perceptions de couleur ?
Dans la section 2, on a vu qu’il explique les sensations en jugeant qu’elles
ont une cause externe, mais il s’intéresse aussi au processus perceptif lui-même,
peut-être à cause des expériences discutées dans la section 2 qui montrent qu’il
y a une divergence entre ce qui se passe du côté physique et ce que nous
percevons. Lorsqu’un disque bicolore est tourné à grande vitesse, nous percevons une troisième couleur qui ne correspond pas à celles du disque, à cause
de l’insuffisance des cônes sensibles de l’
Å“il, dont le temps de réaction est plus
lent que la fréquence des rayons lumineux dominants qui vont vers l’
œil. Cela
le mène à constater qu’il y a des nuances de couleur qui échappent à notre
perception
[59]. Son argument est que nous ne sommes pas conscients de toutes
les différentes nuances de couleur qui passent devant nos yeux, donc ce que
nous voyons est une sorte d’invariant.
Bolzano essaye d’expliquer le phénomène de la constance des couleurs, par
exemple, lorsque nous regardons une rose rouge, nous percevons une couleur
uniforme ou invariante et nous ne sommes pas conscients des différentes nuances
de rouge qui composent la couleur que nous voyons. La raison qu’il donne est
que les sensations passent devant nos yeux avec une fréquence trop grande pour
que nous puissions les saisir individuellement. À la question, comment nous
saisissons ce qui passe devant nos yeux, il répond que lorsque nous percevons
un rouge particulier, nous nous rappelons une idée de rouge passée et lorsque
nous observons sa trace dans notre esprit, nous inférons que nous avons déjà
eu cette perception
[60]. Notre observation d’une idée de rouge passée nous amène
donc à la connaissance de l’idée de rouge présente devant nos yeux
[61]. Quand
nous voyons quelque chose, surtout lorsqu’il s’agit d’une chose qui nous est
familière, nous reproduisons des expériences passées qui lui corrrespondent et
grâce à cette association entre perceptions présentes et passées, nous voyons
les objets comme ayant des couleurs uniformes, indépendamment des conditions
de lumière
[62].
Nous pouvons cependant formuler une objection à l’explication bolzanienne
du phénomène de constance. Est-ce que nous voyons réellement un invariant ?
Bien que nous ne puissions pas capter toutes les nuances individuelles de
couleurs, cela n’implique pas non plus que nous voyons une couleur uniforme.
Si nous regardons un mur blanc, nous ne voyons pas un blanc uniforme, mais
un blanc plus ou moins saturé, composé de différentes nuances, avec différents
degrés de luminosité. La thèse du phénomène de constance semble discutable,
d’autant plus que la notion de couleurs-souvenirs est problématique. Selon la
thèse de Bolzano, lorsqu’une nouvelle perception de rouge apparaît dans notre
esprit, elle suscite le souvenir de perceptions de rouge passées et nous renouvelons leurs traces en les associant avec une nouvelle perception semblable. Si
je perçois du rouge par son association avec des perceptions de rouge passées,
comment s’explique-t-on le rouge que je vois pour la première fois ? Je ne
pourrais pas l’associer avec d’autres perceptions et cela impliquerait-il que je
ne le verrais pas ? Sûrement pas, mais si je ne le reconnaissais pas en tant que
rouge, je ne pourrais pas le distinguer d’autres couleurs ou d’autres nuances de
rouge, et je ne pourrais pas non plus le nommer.
La thèse bolzanienne sur l’association est qu’elle est réglée par des lois qui
gouvernent les changements perceptifs. Quelles sont ces lois
[63] ? Selon Bolzano,
les concepts de couleurs agissent en tant que lois sur nos perceptions de couleurs
[64]. Nous avons vu que les concepts de couleur ne sont pas construits par
les intuitions et n’ont pas de composantes intuitives, mais que ce sont des
concepts de propriétés ou qualités secondes. En quel sens ces concepts peu-vent-ils être des lois ? Peut-être Bolzano veut-il dire que lorsque l’on saisit un
concept de couleur, on applique une loi, la loi d’association entre les sensations
de couleur. Par exemple, les sensations de bleu marine, que nous ne saisissons
pas toutes individuellement quand nous regardons un objet bleu marine, sont
rassemblées et associées au concept de bleu marine. La loi d’association est
mise en acte quand nous appliquons le concept [bleu marine] à la surface colorée
que nous voyons.
Bolzano donne deux arguments pour démontrer que nos perceptions sont
réglées par des lois qui sont mises en acte quand nous appliquons les concepts
de couleur. Le premier argument concerne la perception des couleurs chez les
animaux. Selon lui, les animaux ont une capacité conceptuelle parce qu’ils
peuvent distinguer entre les couleurs
[65]. La loi d’association est mise en acte
aussi dans la formation des perceptions chez les animaux, même si ces derniers
ne peuvent pas juger qu’ils ont déjà eu une certaine perception
[66]. Cependant,
selon lui les animaux peuvent distinguer les couleurs et, puisqu’ils peuvent les
distinguer, ils doivent aussi avoir une capacité conceptuelle, bien qu’ils ne
puissent pas formuler des jugements
[67]. Si les concepts de couleur sont conceptuels et si les animaux peuvent distinguer les couleurs, ces derniers appliquent
des concepts de couleur. Ils ne jugent pas que tel objet a telle couleur, mais ils
mettent en acte la loi d’association en renouvelant les idées antérieures en les
associant aux nouvelles idées qu’ils perçoivent.
Bolzano donne un meilleur argument pour démontrer comment la perception
de couleurs est réglée par des lois qui sont mises en acte quand nous appliquons
un concept de couleur. Si nos perceptions avaient un contenu conceptuel, nous
pourrions apprendre les couleurs à partir de concepts, ce qui n’est pas le cas.
Un aveugle ne peut pas apprendre les couleurs uniquement sur la base des
concepts, ou des mots, puisque les sensations ne contiennent pas d’élément
conceptuel, mais il associera les concepts de couleur à d’autres sensations,
tactiles, sonores ou auditives
[68]. Il associera, par exemple, le concept de rouge
écarlate à un son de trompette ; pour lui, l’écarlate ressemble à un son de
trompette. Donc le processus associatif fonctionne même dans ces conditions,
mais l’aveugle ne peut pas en faire un usage correct par rapport à l’expérience.
Il n’a pas une idée correcte de cette loi par rapport aux sensations de couleur,
puisqu’il ne peut pas l’appliquer correctement. Si les concepts de couleur agissent en tant que lois qui règlent la perception des couleurs, ce n’est pas le cas
chez l’aveugle. En plus, Bolzano dit que nous ne pouvons pas assimiler les
perceptions seulement au moyen de mots, puisqu’il faut toujours un « input »
sensoriel. Par conséquent, l’aveugle a des concepts de couleur, mais il n’en a
pas l’usage. Il ne peut pas mettre en acte la loi d’association entre ses sensations
et les concepts de couleur, donc il ne peut pas appliquer les concepts de couleur.
Si l’application correcte des concepts de couleur dépend de notre perception,
nous pouvons nommer les couleurs seulement si nous les voyons. Mais comment
faisons-nous pour nommer ou déterminer correctement les couleurs que nous
voyons ?
b. Les débuts d’une preuve conceptuelle que la surface colorée
que nous voyons est rouge ou verte.
La première fonction des idées générales de couleur est d’expliquer la manière
dont se forment les perceptions et ce que nous voyons lorsque nous disons que
nous voyons une couleur. Leur deuxième fonction est d’expliquer comment
nous nommons ce que nous voyons.
2. Comment nommer les couleurs que nous voyons ?
Selon Bolzano, les perceptions ne sont pas communicables et il faut recourir
aux concepts ; si je dis « ceci que je vois maintenant est rouge », je communique
mon expérience de rouge à travers le concept [rouge]
[69]. Mais les concepts sont
insuffisants pour déterminer les sensations, car nous ne pouvons pas être certains
qu’ils ont été correctement attribués. Admettons que deux personnes ont la
même compréhension du concept [rouge], il ne s’en suit pas qu’elles vont lui
associer la même sensation de rouge, puisque le contenu perceptuel n’est pas
conceptualisé chez Bolzano. Comme nous l’avons vu, même un aveugle peut
utiliser les concepts de couleur, mais il les appliquera à des sensations venant
des autres sens. Le problème de l’insuffisance des concepts se pose aussi du
côté de ce qui est perçu : quelqu’un peut nommer « orange » une perception de
couleur que quelqu’un d’autre nommera « jaune ».
Bolzano ne résout pas le problème de la communication des concepts de
couleurs, mais il essaie de répondre à la question de savoir comment trouver
une meilleure détermination des couleurs perçues. Il veut établir que les couleurs
contiguës sur une surface sont différentes et entame une preuve formelle
[70]. Il
examine les relations entre les couleurs contiguës, comme le rouge et le jaune,
et leurs mélanges, ainsi que les limites entre deux concepts. Si l’on a une surface
avec des segments de rouge, jaune, vert et bleu, des segments contigus ne
peuvent pas avoir la même couleur. Il remarque que les concepts de couleur
sont des concepts contraires. Ils s’excluent; mais ce n’est pas le cas qu’un objet
qui ne tombe pas sous l’un, tombe nécessairement sous l’autre. Le même objet
ne peut pas tomber simultanément sous les concepts [bleu] et [jaune], car les
deux concepts s’excluent, mais tout objet non bleu n’est pas nécessairement
jaune
[71].
Bolzano ne connaissait pas la description des couleurs en usage aujourd’hui,
selon les trois dimensions de saturation, nuance et luminosité ; toujours est-il
qu’il essaie de déterminer les nuances par des concepts de grandeur. Il soutient
que les idées générales de couleur sont des idées conceptuelles complexes
[72] qui
contiennent des concepts de grandeur (
Grössenbegriffe)
[73]. Les couleurs sont
des grandeurs mesurables ou déterminables dans la mesure où elles sont visibles
à l’
Å“il humain, dans des conditions de lumière normales. Comme nous l’avons
vu dans la section 2, les couleurs, en tant que propriétés physiques, à savoir des
fréquences d’ondes lumineuses, sont des grandeurs mesurables. Ces grandeurs
contiennent des gradations. Par exemple, la grandeur de jaune est une collection
de toutes les nuances de jaune, entre le jaune-rouge et le jaune vert, et l’on peut
supposer qu’il y ait une infinitude de nuances de jaune, dont des nuances que
l’
Å“il humain ne peut pas détecter.
Même si nous ne pouvons pas saisir toutes les nuances des couleurs par la
perception ou le langage, nous pouvons les déterminer en supposant que les
concepts de couleur contiennent des concepts de grandeur avec une extension
infinie
[74]. Les grandeurs infinies peuvent être représentées seulement par un
concept de propriété général
[75]. En ce sens, les nuances individuelles de couleurs
sont déterminées par un concept de grandeur subordonné à une idée générale
de couleur agissant en tant que loi lorsqu’elle est appliquée à des sensations de
couleur. Par exemple, je peux penser l’idée générale [jaune] sans former un
concept séparé de chaque nuance de jaune, car toutes les nuances entre le
jaune-rouge et le jaune-vert tombent sous le concept de grandeur [jaune] indépendamment de ma capacité de les percevoir ou penser. Le concept de grandeur
[jaune] est contenu dans l’idée générale de jaune qui gouverne les changements
perceptuels en agissant en tant que loi qui règle l’association entre nos perceptions de jaune présentes et passées. Ainsi nous voyons un jaune plus ou moins
uniforme, du moins quand nous ne sommes pas attentifs, nous percevons les
nuances en bloc; cependant elles peuvent être saisies conceptuellement, dans
le sens qu’elles tombent sous un concept de grandeur.
Comment explique-t-il les mélanges de couleurs avec sa théorie de concepts
complexes ? Je pense qu’il les considérerait en tant que limites ou intervalles
entre deux couleurs primaires, mais les mélanges sont au même niveau que les
couleurs primaires. Par exemple, le concept [vert] est la limite entre [jaune] et
[bleu] et il y aura des nuances qui chevaucheront entre les deux limites qui
seront déterminées conceptuellement. Cela implique que Bolzano a recours à
une preuve conceptuelle pour déterminer si ce que nous voyons est rouge ou
jaune, car il ne fait aucun appel à l’intuition ou à une preuve où les concepts
seraient construits ou exhibés par l’intuition. La classification des couleurs serait
donc faite, d’après Bolzano, par rapport au langage et au concept plutôt que
par rapport à des données physiques ou psychologiques. La question « qu’est-ce
que nous voyons quand nous disons que nous voyons une couleur ? » est pour
lui un problème plutôt d’ordre conceptuel.
[*]
Je souhaiterais exprimer ma gratitude à Kevin Mulligan qui m’a suggéré de travailler sur le
sujet des couleurs chez Bolzano. J’aimerais remercier Jonathan Barnes pour ses critiques constructives qui m’ont aidée à approfondir mon interprétation de Bolzano. Je tiens à remercier Laura
Berchielli, Maddalena Bonelli, Kremena Hadjiolova, Jan Lacki et Stefan Vianu pour nos discussions
et leurs commentaires éclairants sur la problématique des couleurs en philosophie, ainsi qu’en
histoire des sciences.
[1]
Les questions d’ordre épistémologique occupent Bolzano dès 1810. Plus tard, en 1827, il
s’intéresse aux découvertes scientifiques. En 1837, il consacre la troisième partie de la
Wissenschaftslehre, intitulée «
Erkenntnislehre », aux questions concernant la connaissance, le savoir, la
croyance, le jugement et sa justification, ainsi que la formation des concepts et la détermination
des perceptions.
[2]
WL III, § 286.8, note.
[3]
Voir à ce sujet Jacques LAZ (1993), qui discute la théorie bolzanienne selon laquelle les
couleurs sont des formes
a priori, dans son commentaire à la traduction française du texte de
Bolzano sur la doctrine kantienne de la construction des concepts par les intuitions, dans la section :
« Couleurs et odeurs sont des formes
a priori » (p. 154-160). Cependant, le commentaire de Laz,
même s’il s’intitule
Bolzano critique de Kant, a tendance à mélanger les perspectives des deux
auteurs et à assimiler la théorie bolzanienne à Kant, en lui appliquant une terminologie kantienne.
En outre, Laz ne développe pas les points que j’examine ici.
[4]
Anhang über die kantische Lehre von der Construction der Begriffe durch Anschauungen, in
Bolzano’s early mathematical works, Czechoslovak Studies in the History of Science, Prague, 1981.
[5]
Il s’agit de la problématique du schématisme et de la question de savoir comment les concepts
purs de l’entendement peuvent s’appliquer aux objets de l’expérience. Selon Kant, un objet sensible
est subsumé sous le concept de l’entendement par le moyen d’un schème, ou d’une règle générale
qui fournit au concept son image. En ce qui concerne les concepts mathématiques, le schème permet
leur construction, ou présentation rigoureuse, et les rend applicables
in concreto en leur fournissant
une image. Par exemple, le concept de triangle est construit au moyen de la règle que la somme
de trois angles est égale à la somme de deux angles droits, et l’image particulière d’un triangle est
l’objet de ce concept. Voir Kr V, A 714-B 742, B 180, B 187.
[6]
Pour Kant, cependant, les concepts mathématiques sont donnés dans la définition et construits
dans l’intuition (voir Kr V, A 731-B 795). La définition est analytique. C’est une analyse de concepts
donnés, alors que la construction est synthétique : elle ajoute quelque chose à la définition. Mais
pour Bolzano, la définition du concept mathématique
est sa construction ou son exhibition dans
une figure en suivant une règle. Bolzano l’appelle la définition génétique du concept. Par exemple,
le concept de cercle est construit, lorsque l’on applique la règle pour exhiber un cercle et lui fournir
son image : le concept d’une ligne décrite par un point qui se déplace sur un plan, de sorte qu’il
maintient toujours la même distance par rapport à un point donné (voir WL, III, § 305.5).
[7]
Voir Kr V, A 20-B 34.
[8]
Voir Kr V, A 20-21 – B 34-35.
[9]
Voir Kr V, A21-B35, B 43, B 55, B 160,
Prolegomena, § 38.
[10]
Voir Kr V, B 45; A 167-B 209.
[11]
Voir
Ætiologie, § 15;
Athanasia, p. 21.
[12]
Kr V, A 21-B 35.
[13]
À la différence de Kant, Bolzano ne distingue pas entre sensation (
Empfindung) et perception
ou intuition (
Anschauung); voir MM 4, p. 139-140; WL I, § 72, WL III, § 286.8.
[14]
« So wäre denn also durchaus kein Unterschied zwischen denjenigen Anschauungen, welche
Kant apriorische genannt hat, und den empirischen zuzulassen ? Eine Gestalt müssen doch alle
Gegenstände haben; Farbe, Geruch, dgl. müssen sie nicht besitzen. Ich antworte : nicht alle
Gegenstände, die uns erscheinen sollen, müssen eine Gestalt besitzen, sondern nur diejenigen,
welche uns eben als ausser uns, d.h. im Raume erscheinen sollen. Aber eben diese müssen sodann
auch etwas haben, was diese Gestalt erfüllt, und dieses kann, nach der eigenthümlichen Beschaffenheit unseres Wahrnehmungsvermögens nur Eines von folgenden fünf Dingen seyn, entweder eine
Farbe, oder ein Geruch, usw » (
Anhang über die kantische Lehre über die Construction der Begriffe
durch Anschauungen, § 11).
[15]
Bolzano affirme la thèse que tout ce qui est étendu a une qualité sensible, mais il n’affirme
pas la thèse inverse, que toute qualité sensible est étendue. Selon lui, seulement les qualités sensibles
externes sont étendues, car il y a des qualités sensibles sans extension, comme les sensations internes
de couleur, par exemple, lorsque nous avons une affection pathologique aux yeux (voir WL III,
§ 286.1).
[16]
Cette thèse fut reprise par deux élèves de Franz Brentano : Carl Stumpf (1891) et Anton
Marty (1916).
[17]
Kant, en revanche, soutient que « la qualité de la sensation est tout simplement empirique
et ne peut pas du tout être représentée
a priori (par exemple : les couleurs, le goût, etc.) » (Kr V,
B 217). Cependant, il attribue à cette qualité la propriété d’avoir des degrés. Et cette propriété peut
être connue
a priori. Kant distingue entre la qualité de la sensation et la qualité réelle du phénomène
qui correspond à la sensation. Toujours est-il qu’il s’agit ici de la qualité du phénomène, donc d’une
qualité réelle, mais subjective; toutefois, il admet que nous pouvons connaître
a priori la grandeur
intensive des qualités réelles ; c’est-à-dire qu’ils ont un degré. « Il est remarquable que nous ne
pouvons connaître
a priori [...] dans toutes les qualités (dans le réel des phénomènes) rien d’autre
chose
a priori que leur
grandeur intensive, savoir qu’elles ont un degré [...] » (Kr V, B 218). Dans
la dernière partie de cet article, je montre que Bolzano soutient que les degrés des qualités secondes
sont déterminables par les concepts, donc connaissables
a priori; mais pour Bolzano ces qualités,
à savoir les couleurs, sont des propriétés réelles qui ont des degrés d’intensité et qui sont des
grandeurs déterminables dans la mesure où elles contiennent des degrés ou des nuances. Bolzano
a une solution élégante, à savoir comment déterminer les couleurs par les concepts que je reconstruis
dans la section b.
[18]
« Also sind Farbe, Geruch, u.s.w. auch apriorische Formen in eben dem Sinne des Worts,
wie Raum und Zeit es sind, nur dass die Sphäre worauf sich jene erstrecken, enger als die der
letzteren ist;
gerade wie auch die Form des Raumes schon eine engere Sphäre hat als die der Zeit.
Unter den Begriffen gibt es nämlich (so lautet unser Endurtheil) keinen zu rechtfertigenden Unterschied, nach welchem sie, wie in empirisch und apriorische, abgetheilt werden könnten ; sondern
sie alle sind apriorisch » (
Anhang, § 11; c’est moi qui souligne, en caractères romains).
[19]
Toujours est-il que dans le même article, au § 4, il distingue entre jugements
a priori et
jugements empiriques, les premiers étant composés uniquement de concepts purs, telles la nécessité
ou la possibilité, alors que les seconds sont des jugements perceptuels ou des jugements sur la
réalité (
Wirklichkeitsurtheile). Mais il n’observe pas cette distinction par rapport aux concepts
sensibles ou perceptuels et non sensibles ou purement conceptuels. Dans
Théorie de la science, en
revanche, il distinguera entre les idées purement conceptuelles, mixtes, complexes, simples, intuitives, sans objet et avec objet (WL I, § 72,73,78.1,79.6,67).
[20]
Ætiologie, § 14-15.
[21]
Ibid., § 15, WL I, § 72.
[22]
WL I, § 72,74; MM 4, p. 139-140.
[23]
WL III, § 286.1.
[24]
LOCKE soutient que les couleurs sont des idées simples (voir
Essay, Bk. II, chap. II, § 1) :
«
Though the qualities that affect our senses, are, in the things themselves, so united and blended,
that there is no separation [...] between them ; yet ’tis plain, the ideas they produce in the Mind,
enter by the Senses simple and unmixed. » Voir aussi II, XVIII, 1-6. HUME le soutient également :
«
Blue and green are different simple ideas, but are more resembling than blue and scarlet ; tho’
their perfect simplicity excludes all possibility of separation or distinction » (
Appendix to a Treatise
of Human Nature, note au livre I, p. 637). Chez Hume, toutefois, la simplicité est mise en question
puisqu’il établit des relations de ressemblance entre les idées. En outre, il soutient qu’une nuance
de bleu qui manquerait dans la gamme de couleurs bleues, peut être construite à partir de l’imagination. Si elle est construite, elle est composée de parties et non pas simple.
[25]
«
Mit diesem Namen [Anschauung] bezeichnen wir jede einfache, nicht weiter zerlegbare
Vorstellung, welche ein Wesen von seinem Zustande hat ; also eben das, was man sonst auch, und
vielleicht deutlicher Empfindung genannt hat,
und wohl noch jetzt so nennen könnte, wenn es in
unseren Tagen nicht gar Sitte geworden wäre, dass wir letzteres Wort nur von den Vorstellungen
besonders angenehmer oder unangenehmer Zustände gebrauchen. Eben weil jede Anschauung die
Vorstellung von irgend einem einzelnen Zustande ist; so kann sie nie durch Worte ausgedrückt
werden. Wir können sie nur durch die Beziehungsfürwörter diese und jene, nie aber durch irgend
ein Haupt oder Beywort anzeigen.
Wenn ich z. B. sage “diese Röthe, die ich jetzt vor mir sehe” so
rede ich von einer Anschauung; aber das Hauptwort Röthe, ist schon ein Begriff, unter den ich
die Anschauung subsumire » (MM 4, p. 139-140). Voir aussi WL I, § 72; Lettre de Bolzano à
Exner, du 9 juin 1833 (
Bolzano-Exner. Correspondance, p. 13).
[26]
Selon Locke, nous ne pouvons pas être certains de l’existence des objets externes; nous ne
sommes certains que de l’idée de l’objet externe qui se trouve dans notre esprit ; c’est ce qu’il
appelle la connaissance intuitive (voir
Essay, Bk. IV, chap. II, § 14). Quant à Hume, sa position est
ambiguë : même s’il dit au début du
Traité que ces causes sont inconnues (voir THN, I, II; au livre
II, I, il dit que les impressions dépendent de causes naturelles et physiques).
[27]
WL I, § 74. Il est vrai qu’au § 72, Bolzano soutient qu’un changement mental est causé
dans notre esprit par un corps externe, mais il affaiblit cette thèse causale au § 74, lorsqu’il affirme
que la seule manière dont nous pouvons expliquer l’occurrence de ce changement mental est de
présupposer qu’il est relié à son objet comme un effet est relié à sa cause. Ensuite, au § 77, Bolzano
soutient une version encore plus faible de la thèse causaliste, en disant qu’à partir d’une intuition
subjective, nous pouvons inférer l’existence d’un objet correspondant. Et dans sa lettre à Exner du
23 août 1833, il écrit que la présence simultanée de plusieurs intuitions justifie notre présomption
(
Vermuthung) que ces intuitions sont causées par un seul et même objet (
Bolzano-Exner. Correspondance, p. 34). Voir aussi son article de 1810 sur la construction kantienne des concepts par les
intuitions, où il note au § 4 : «
Denn dass der Vorstellung ein äusserer Gegenstand als Grund
entspreche, muss erst geschlossen werde. »
[28]
«
[J]ene einfachen Vorstellungen, die wir Anschauungen nennen, unterscheiden sich von den
übrigen (den reinen einfachen Begriffen) gerade dadurch so wesentlich, dass sie als nächste und
unmittelbare (also keiner weiteren Erklärung fähige) Wirkung gewisser in uns so eben vorgehender
Veränderungen erscheinen; die darum auch der durch sie vorgestellte Gegenstand sind. Wir können
aber, je nachdem diese Veränderung selbst schon eine Vorstellung (wohl gar ein Urtheil) ist oder
nicht, zwei Arten von Anschauungen unterscheiden. Anschauungen, die eine so eben in unserer
Seele vorhandene, andere
Vorstellung zu ihrem Gegenstande haben, könnten wir innere ; solche
dagegen, die eine Veränderung betreffen, welche selbst noch keine Vorstellung ist, in sofern äussere
nennen, als uns die Frage nach ihrer Entstehung sogleich auf die Voraussetzung eines äusseren
Gegenstandes leitet, der durch sein Einwirken jene Veränderung in unsrer Seele hervorgebracht
haben muss » (WL III, § 286.1; c’est moi qui souligne).
[29]
« Von jeder Anschauung, die ich habe, nehme ich durch ein nothwendiges Gesetz gedrungen,
einen äusseren Gegenstand als veranlassende Ursache derselben an. Daher kann man auch sagen,
dass sich jede Anschauung auf einem äusserem Gegenstand als ihren Grund beziehe » (MM 4,
p. 139-140).
[30]
Au § 72, intitulé « Was der Verfasser unter Anschauungen verstehe ? », Bolzano qualifie les
intuitions d’idées (
Vorstellungen) simples et singulières et donne l’explication suivante de leur
genèse :
« So oft wir die Aufmerksamkeit unsers Geistes auf die Veränderung richten, die irgend
ein äusserer vor unsere Sinne gebrachter Körper, z. B. eine Rose, in unserer Seele hervorbringt : so
ist die nächste und unmittelbarste Wirkung dieses Aufmerkens, dass eine Vorstellung jener Veränderung in uns entstehet. Diese Vorstellung nun ist eine gegenständliche ; ihr Gegenstand ist nämlich
die Veränderung, welche in unserer Seele so eben vorgehet ; und sonst nichts Anderes, also ein
einzelner Gegenstand ; daher wir sagen können, dass diese Vorstellung eine Einzelvorstellung sey »
(WL I, § 72).
[31]
THN, I, I;
An enquiry concerning human understanding, § 2.
[32]
« [...] die Lehre von den objektiven Zusammenhängen zwischen den Wahrheiten [...] einem
Verhältnisse, kraft dessen einige Wahrheiten der Grund von anderen, diese aber die Folge jener
sind; woraus dann auch das wichtige Verhältnis zwischen Ursache und Wirkung hervorgehe und
auf eine neue Art erklärt wird » (
Bolzanos Wissenschaftslehre in einer Selbstanzeige, p. 82).
[34]
«
Alles, was ist, d.h. in Wirklichkeit bestehe, in dieser Wirklichkeit entweder für immer oder
auch nur für eine gewisse Zeit besteht, gehöret zu einer von folgenden zwei Arten : es ist und
besteht entweder an etwas Anderem, als Beschaffenheit desselben, oder es ist nicht eine blosse
Beschaffenheit an etwas Anderem, sondern bestehet, wie man zu sagen pflegt, für sich. Beispiele
des ersten geben Farbe, Geruch, Gewicht eines Körpers; denn alle diese Dinge sind etwas Wirkliches, das gleichwohl nicht für sich, sondern nur an etwas Anderem, hier namentlich an dem Körper,
und zwar als eine Beschaffenheit desselben bestehet.
Ein Beispiel des zweiten ist die Materie, aus
welcher der Körper zusammengesetzt ist; denn diese Materie ist etwas Wirkliches, welches [...] für
sich selbst bestehe. Die Wirklichkeit der ersten Art pflegen die Weltweisen mit einem lateinischen
Wort auch Adhärenzen, jene der letzten aber Substanzen zu nennen. Farbe, Geruch, Gewicht sind
also Adhärenzen, die Materie aber, aus der ein Körper besteht, ist eine Substanz » (
Athanasia, 1.
Abschnitt, p. 21; c’est moi qui souligne).
[35]
«
For the Second sort, viz. The Powers to produce several Ideas in us by our senses, are
looked upon as real Qualities, in the things thus affecting us : [...] Hence it is that we are so
forward to imagine, that those Ideas are the resemblances of something really existing in the objects
themselves : since Sensation discovers nothing of Bulk, Figure, or Motion of parts in their production; nor can Reason shew, how Bodies by their Bulk, Figure and Motion, should produce in the
Mind the Ideas of Blue, or Yellow, etc. » (
An essay concerning human understanding, II, VIII, 24-25).
Même si nous ne pouvons pas traiter les qualités secondes de la même manière que les qualités
premières, en nous basant sur l’information reçue de nos sens, nous leur attribuons un statut similaire.
Voir MACKIE,
Problems from Locke (1976), p. 16. L’idée que les qualités secondes produisent des
changements en nous se trouve déjà chez Hobbes, sauf que celui-ci soutient que les qualités sensibles
« are in the object that causeth them », et que pour lui,
« their appearance to us is Fancy », alors
que Locke et Bolzano distinguent entre les sensations et l’imagination. Toutefois, Hobbes est
peut-être à l’origine de cette thèse selon laquelle les qualités sensibles ont la puissance de produire
en nous des idées, et il critique les scolastiques qui enseignent, dit-il, que percevoir veut dire que
l’
Å“il reçoit une espèce visible de l’objet, envoyé par ce dernier. «
Yet still the object is one thing,
the image or fancy is another. So that Sense in all cases, is nothing els but originall fancy caused
(as I have said) by the pressure, that is, by motion of externall things upon our Eyes, Eares, and
other organs thereunto ordained. [...] But the Philosophy-Schooles, [...] teach another doctrine and
say, for the cause of Vision, that the thing seen, sendeth forth on every side a visible species (in
English) a visible shew, apparition, or aspect, or a being seen; the receiving whereof into the Eye,
is Seeing » (
Leviathan, I, I ).
[36]
«
[...] über solche Beschaffenheiten der Dinge, welche wir nur durch unsere Sinne wahrnehmen, mag unser Urtheil sich ändern, wenn unsere Sinneswerkzeuge sich ändern ; wir können einen
Körper, welcher uns jetzt von dieser Farbe zu sein scheint, ein andermal in einer andern Farbe
erblicken. Denn in der That widersprechen wir da durch unser späteres Urtheil nicht dem früheren,
weil beide doch nur Verhältnisse aussagen, die in der Folge wirklich anders geworden sein können,
als sie vorher waren » (
Athanasia, p. 149).
[37]
« Hiernächst glaube ich mir auch erklären zu können, warum wir gewisse Beschaffenheiten
der Dinge, wie ihre Farbe, ihren Geruch u.s.w., welche dem reiferen Nachdenken als blosse Verhältnisse derselben zu unseren Sinneswerkzeugen erscheinen, gewöhnlich doch nur zu ihren inneren
Beschaffenheiten zählen. Dies kommt nämlich, weil wir die Natur unserer Sinneswerkzeuge als
etwas Unveränderliches betrachten. [...] Denn insgemein heisst es, dass ein Verhältnis diejenige
Beschaffenheit eines Gegenstandes sey, welche an ihm nur durch Vergleichung mit einem andern
erkannt, oder nur in Rücksicht auf einen andern beigelegt werden könne » (WL I, § 80, note 1;
c’est moi qui souligne).
[38]
Ma perception des qualités premières est également sujette aux changements lorsqu’il s’agit
d’objets tridimensionnels, mais Bolzano ne le dit pas.
[39]
L’on distingue aujourd’hui, grosso modo, entre deux positions philosophiques par rapport
aux couleurs, l’objectivisme et le subjectivisme. Des amis de la position objectiviste sont David
Armstrong (1961,1968,1969) et Frank Jackson (1998). Ils soutiennent que les couleurs sont des
propriétés physiques des objets, et la perception des couleurs consiste à détecter ces propriétés. Des
amis de la position subjectiviste sont Jonathan Bennett (1971) et Barry Stroud (1998). En se fondant
sur Locke, ils soutiennent que les couleurs sont, d’une certaine manière, des propriétés des objets,
mais seulement pour autant qu’elles constituent la base de dispositions qui produisent des états
sensoriels en nous. On présuppose une relation causale entre ces propriétés et nos états sensoriels.
Il n’y a pas besoin de supposer une ressemblance entre les propriétés et nos sensations, mais la
relation perceptuelle est nécessaire pour la constitution des couleurs. Voir HARDIN (1988),
Color
for Philosophers, chap. 2, p. 59-71.
[40]
En physique, d’après la théorie newtonienne, de la réfraction de la lumière par le prisme,
les couleurs sont considérées comme une qualité de la lumière. Le contenu d’énergie de la lumière
(ou de la radiation électromagnétique) est mesuré en longueurs d’ondes. Il y a une correspondance
entre les couleurs et les longueurs d’ondes : les couleurs sont des fréquences de longueur d’ondes
lumineuses. La relation entre la longueur d’onde et sa fréquence est une relation inverse : si l’onde
est longue, sa fréquence sera courte, et vice versa. La couleur est mesurée par rapport au nombre
des fréquences à la seconde. Si la fréquence est plus élevée, la couleur sera plus proche du rouge,
car il y aura un plus grand nombre d’ondes longues, et si la fréquence est moins élevée, la couleur
sera plus proche du bleu, car il y aura un plus grand nombre d’ondes courtes. Voir R. KUEHNI,
Color : An Introduction to Practice and Principle (1997), p. 3-12.
[41]
De Anima, II, 7,418a-b.
[42]
La
Physik I est un recueil de notes que les éditeurs ont daté entre 1827 et 1840, sur des
thèmes de la
Naturphilosophie, ainsi que des expériences scientifiques en physique, chimie, biologie
et physiologie, et qui se réfèrent entre autres à la théorie de la lumière et des couleurs. Bolzano y
considère les couleurs en tant que propriétés réelles que nous percevons, mais malheureusement,
il ne dit pas grand-chose sur la nature de ces propriétés et il y a peu de support textuel pour montrer
quel était précisément son point de vue.
[43]
NEWTON dit que les rayons lumineux ont un pouvoir ou une disposition d’éveiller une
sensation de telle ou telle couleur qui correspond à tel ou tel rayon lumineux, mais les rayons
eux-mêmes ne sont pas colorés. «
[...] if at any time I speak of Light and Rays as coloured or
endued with Colours, I would be understood to speak not philosophically and properly, but grossly,
and accordingly to such Conceptions as vulgar People in seeing these Experiments would be apt
to frame. For the Rays to speak properly are not coloured. In them there is nothing else than a
certain Power and Disposition to stir up a Sensation of this or that Colour » (
Opticks, Bk. 1, pt. 2,
Definition). – Robert ZIMMERMANN (1852), élève de Bolzano, suit Newton en établissant une
corrélation entre les sensations de couleur et les rayons lumineux (
Philosophische Propaedeutik für
Obergymnasiasten, 1. Abtheilung :
Empirische Psychologie, § 46).
[44]
Zur Physik I, p. 147-148.
[45]
Zur Physik I, p. 46. Bolzano tente d’établir un parallèle entre la réfraction de la lumière et
la valeur de ses qualités chromatiques. La différence de réfraction entre le bleu, le jaune et le rouge
est, selon lui, une différence de degrés ; l’intensité et la nuance de la couleur perçue changent selon
l’angle duquel la surface est perçue.
[46]
Voir
Farbenlehre (1808), « Die Farbe selbst ist ein Schattiges », I, VI, § 69. Voir aussi IV,
§ 691.
[47]
Zur Physik I, p. 70-71. Jan Purkinje, professeur de physiologie à Prague et contemporain de
Bolzano, examina la diminution de l’acuité de la vision qui accompagne les changements de
luminosité, due aux fonctions différentes des deux types de photorécepteurs, les cônes et les
bâtonnets. Le jour, le point de luminosité maximale est entre le jaune et l’orange, alors que la nuit,
il est déplacé entre le bleu et le vert. Ce déplacement s’appelle le « phénomène de Purkinje ». Voir
HALBERTSMA (1949),
A History of the Theory of Colour, p. 138-141.
[48]
Les expériences d’Edwin Land (1977,1983) ont montré qu’il n’y a pas de correspondance
d’un à un entre la couleur perçue sur une aire d’une scène et la lumière réfléchie par cette aire vers
l’
Å“il. On suppose que la couleur que nous percevons d’une surface est en corrélation avec la lumière
réfléchie par cette surface. Par exemple, nous percevons une surface verte. Les surfaces, qui nous
apparaissent vertes, reflètent un grand pourcentage de lumière venant d’ondes moyennes et un petit
pourcentage de lumière venant d’ondes longues et d’ondes courtes. Donc, on suppose que la surface
apparaît verte parce qu’elle reflète une grande partie d’ondes lumineuses moyennes vers l’
œil
humain. Cela est vrai si la surface est perçue de manière isolée, mais si elle est perçue comme une
partie d’une scène complexe, la surface continuera à apparaître verte, tout en reflétant un plus grand
pourcentage de lumière d’ondes courtes et d’ondes longues que de lumière d’ondes moyennes.
Donc, la lumière locale réfléchie par une surface est insuffisante pour déterminer la couleur perçue,
parce que la couleur locale que nous percevons n’est pas identique à la lumière réfléchie par toute
la surface. Voir Evan THOMPSON (1995),
Colour Vision, p. 81-83.
[49]
Une expérience de Plateau concerne un cercle de couleurs, composé, selon lui et Bolzano,
de bleu, de rouge, de jaune et de blanc. Peut-être s’agit-il d’une version primitive du cercle des
couleurs, dans lequel les couleurs sont organisées dans un certain ordre, afin de les classifier et de
déterminer la continuité entre elles, d’après le degré de luminosité de nos sensations de couleur.
Lorsque la roue est tournée à une très grande vitesse, l’ordre de luminosité de nos sensations
apparaît comme suit : blanc, jaune, rouge et bleu (
Zur Physik I, p. 40-41).
[50]
Zur Physik I, p. 69. Ewald HERING [1878] remarque que Plateau mesure les différences entre
les couleurs, alors qu’il pensait mesurer les intensités des sensations de couleur (
Grundzüge der
Lehre vom Lichtsinn, § 11).
[51]
Notre perception est limitée à certaines fréquences de longueurs d’ondes, parce que l’
œil
humain n’a que trois cônes sensibles aux rayons lumineux qui captent le rouge, le bleu et le vert
lorsque l’
Å“il est adapté à la lumière du jour, ainsi que des bâtonnets qui captent des stimuli de
lumière lorsque l’
Å“il est adapté à la nuit. Voir KUEHNI (1997),
op. cit., p. 28-29.
[52]
Voir à ce sujet James Clerk Maxwell (1871) qui décrit une expérience semblable et affirme
qu’il s’agit bien d’un effet perceptif. Les mélanges de couleurs que nous obtenons en projetant des
rayons lumineux, en les filtrant à travers un système de fentes qui nous permet de rétrécir ou
d’élargir la gamme de couleurs (composée de différents rayons lumineux) que nous voulons projeter,
ce que nous voyons ne correspond pas aux mélanges obtenus par les pigments. Ainsi mélangés, le
rouge et le vert produisent le jaune. Maxwell commente cet effet perceptif en disant que nos
sensations de couleur sont simples et indivisibles et que nous ne pouvons donc pas reconnaître
toutes les nuances de couleur. Cette explication est très proche de celle de Bolzano, d’autant plus
que, dans cet article, Maxwell se réfère aussi aux lois des sensations de couleur. Selon lui, «
if the
sensation which we call color has any laws, it must be something in our own nature which determines
the form of these laws ». Il soutient, en outre, que la couleur est une quantité mesurable qui a des
qualités variables, à savoir des degrés d’intensité. Il va plus loin que Bolzano en déterminant ces
qualités en tant que nuance, teinte et ombre, les trois dimensions selon lesquelles les couleurs sont
déterminées encore aujourd’hui. Voir
On Colour Vision (1871), dans
Sources of Color Science,
David MacAdam (éd.), MIT (1970), p. 75-83.
[53]
Voir à ce sujet C. L. HARDIN (1988),
Colour for Philosophers, p. 93, qui discute la formation
d’images rémanentes dans une expérience semblable à celle de Plateau et de Bolzano. Il s’agit du
disque de Bidwell (1901), où les images rémanentes sont produites comme suit : une lampe rouge
est brièvement exposée à chaque révolution d’un disque mi-blanc, mi-noir qui tourne rapidement.
Ce que nous voyons est un disque en rotation rapide, illuminé par une lumière vert vif, alors que
la surface du disque semble être bleu-vert, l’image rémanente de la lampe rouge que l’on ne voit
jamais.
[54]
«
Wenn man eine Scheibe, die in Sectoren von 2 verschiedenen Farben getheilt ist, in eine
Drehung versetzt, welche noch nicht so schnell ist, dass ein gleichförmiger Farbton entstünde, so
gewahrt man bald, vermittelst des von der Folge der Eindrücke entstehenden Flimmers, sehr lebhafte
Farben, die ganz verschieden sind von den auf der Scheibe befindlichen und von deren Mischung,
z. B. wenn Gelb und Blau die in Bewegung gesetzten Farben sind, so zeigt sich ebenfalls Weiss und
Orange ; bei Gelb und Roth ein sehr schönes Grün. Die Farben müssen aber beinahe gesättigt
sein; das Auge muss sich vor dem Mittelpunkt der Scheibe befinden. Usw » (
Zur Physik I, p. 69).
[55]
Un effet perceptuel similaire à l’effet de Plateau avec le disque bicolore en rotation rapide
est produit par le pointillisme en peinture : en appliquant des points de peinture sur un canevas, on
obtient une plus grande luminosité et intensité des couleurs perçues, mais l’
œil humain ne discerne
pas tous les points individuels qui composent ces couleurs.
[56]
«
Und nun begreifet sich auch der grosse Unterschied, den freilich Jedermann zwischen
dergleichen sinnlichen und gewissen anderen, ganz unsinnlichen Begriffen, wie jenen der Möglichkeit, Nothwendigkeit u.s.w. findet. Die ersteren sind Begriffe, die bei jeder Erscheinung in unserm
Bewusstseyn von einer Menge aus ihrem Schlummer erwachten Anschauungen begleitet werden;
den letzteren steht keine Begleitung dieser Art zu Gebote » (WL III, § 286.8, note).
[57]
«
In den Vorstellungen : Roth, Süss, Wohlriechend u. dgl. gewahre ich aber durchaus nicht
die versteckte Beziehung auf einen bestimmten Zeitpunkt weder der Gegenwart noch der Vergangenheit » (WL III, § 286.8).
[58]
«
Die Behauptung [...], dass die Gemeinvorstellungen von Farben, Tönen, Gerüchen u.s.w.
reine zusammengesetzte Begriffe wären, dürfte den meisten Widerspruch erfahren » (WL III, § 286.8,
note).
[59]
«
So wahr es auch ist, dass jede unserer zusammengesetzten Vorstellungen nur durch die
selbsteigene Thätigkeit zusammengesetzt worden ist : so ist es doch keineswegs der Fall, dass wir
uns dieser Theile derselben immer bewusst seyn müssten, und dieses selbst nicht in dem Falle,
wenn wir uns doch der ganzen Vorstellung bewusst sind. (281). Vielmehr ist es bei Vorstellungen,
die wir in unserer frühesten Kindheit schon gebildet, und sehr oft wiederholt haben, der gewöhnliche
Fall, dass wir die Theile, aus denen wir sie einst zusammensetzten, selbst nicht mehr anzugeben
wissen; und dies zwar, weil sie bei jeder Erneuerung, die wir mit diesen Vorstellungen vornehmen,
mit einer Schnelligkeit in unserer Seele vorüberfliegen, dass unsere Anschauungskraft die zur
Auffassung einer jeden im Einzelnen benötigten Zeit nicht findet. Dieses ist, wie ich glaube,
vornehmlich der Fall bei jenen niederen Gattungsvorstellungen, denen wir unsere äusseren Anschauungen unterstellen, bei den Gemeinvorstellungen von Farben, Tönen, Gerüchen, u.s.w.
; also
namentlich bei den Vorstellungen ; Roth, Blau, Gelb, Süss, Bitter, u.s.w. Alle diese sinnlichen
Gemeinvorstellungen halte ich für zusammengesetzt, obgleich ich gestehe, bis jetzt noch ausser
Stande zu sein, die einfachen Theile, aus welchen auch nur eine einzige derselben zusammengesetzt
ist, anzugeben » (WL III, § 286.8; c’est moi qui souligne). La thèse de Bolzano que nous ne
pouvons pas capter toutes les nuances individuelles de couleur confirme la théorie des pigments,
selon laquelle les couleurs physiques sont composées d’une grande variété de pigments et l’
œil
humain ne peut pas les discerner tous.
[60]
«
Was bleibt sonach Anderes übrig, als zu sagen, bei einer Erinnerung zögen wir den Schluss,
dass wir eine gewisse Vorstellung A einmal gehabt haben, aus der Betrachtung eines in unserer
Seele selbst befindlichen Etwas ? wie denn auch hierauf auch selbst das Wort Erinnerung schon
deutet; denn dieses bedeutet ja doch ein Erkennen, das aus Betrachtung unsers Innern hervorgeht.
Was muss nun dieses in unserer Seele befindliche Etwas, aus dessen Betrachtung sie bei dem
Geschäfte der Erinnerung schliesst, dass sie die Vorstellung A einmal gehabt habe, seyn ? [...] Dass
wir nun dieses Etwas eine von der vergangenen Vorstellung zurückgelassenene Spur nennen [...] »
(WL III, § 283.4).
[61]
Jusqu’ici, la position bolzanienne sur l’association semble proche de Hume. Car Hume
soutient que l’inférence causale repose sur l’expérience et l’habitude : si dans le passé nous avons
observé une conjonction constante et répétée entre une impression et une idée, alors l’association
entre les deux se fait par l’habitude que nous avons de les observer ensemble. Mais pour Hume,
l’association entre une idée et une impression se fait par l’imagination et non pas par la mémoire,
car il n’y a pas de transfert de vivacité lorsque l’on se souvient d’une impression. L’association
éveille une idée dans l’imagination et non pas dans la mémoire, comme chez Bolzano. En outre,
selon Bolzano, le processus d’association est réglé par des lois, ce