2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Bergson et l’Index
Bruno Neveu
de l’Institut
Depuis 1998 la congrégation pour la Doctrine de la Foi, héritière des
archives de la congrégation du Saint-Office et avec elles de celles de la congrégation
de l’Index, a ouvert à la consultation les fonds historiques qu’elle détient. Jusqu’à cette
date toute récente, ces documents demeuraient rigoureusement inaccessibles : l’historien
se trouve désormais dans une situation tout à fait nouvelle et accède à des informations
susceptibles d’éclairer des épisodes encore imparfaitement connus. Ainsi devrait prochainement voir le jour une édition de l’ensemble des matériaux concernant la condamnation d’Alfred Loisy, prononcée par le décret du Saint-Office du 16 décembre 1903, et
son excommunication en 1908. À côté de ce dossier volumineux, le mince fascicule de
l’Index relatif aux trois premiers livres d’Henri Bergson n’occupe qu’une place modeste :
sa divulgation devrait néanmoins apporter quelques précisions jusqu’ici inconnues aux
biographes du philosophe.
Since 1998 the congregation for the Doctrine of Faith which is the
heiress of the archives of the Holy Office’s congregation and together with them of those
of the Index congregation, has opened up to consulting the historic collections which is
in its possession. Until this very recent date these documents were strictly out of reach.
From now on the historian finds himself in quite a new situation and is acceding to
information that may throw a light on some still imperfectly known episodes. Thus an
edition of the whole materials regarding the Alfred Loisy’s condamnation, that has been
pronounced by the Holy Office’s decree on the 16th of December 1903, should soon be
brought to light. Compared to this voluminous dossier the thin Index fascicle relative to
the first three Henri Bergson’s books just holds a very modest place : yet its disclosure
should bring out some points so far unknown by the philosopher’s biographers.
Depuis 1998 la congrégation pour la Doctrine de la Foi, héritière des archives
de la congrégation du Saint-Office et avec elles de celles de la congrégation de
l’Index, a ouvert à la consultation les fonds historiques qu’elle détient. Jusqu’à
cette date toute récente, ces documents demeuraient rigoureusement inaccessibles : l’historien se trouve désormais dans une situation tout à fait nouvelle et
accède à des informations susceptibles d’éclairer des épisodes encore imparfaitement connus. Ainsi devrait prochainement voir le jour une édition de l’ensemble des matériaux concernant la condamnation d’Alfred Loisy, prononcée par
le décret du Saint-Office du 16 décembre 1903, et son excommunication en
1908. À côté de ce dossier volumineux, le mince fascicule de l’Index relatif
aux trois premiers livres d’Henri Bergson n’occupe qu’une place modeste : sa
divulgation devrait néanmoins apporter quelques précisions jusqu’ici inconnues
aux biographes du philosophe.
Celui-ci avait éveillé parmi les théologiens et métaphysiciens fidèles à l’orthodoxie catholique, plus particulièrement à son expression thomiste, non seulement des inquiétudes et des suspicions mais une hostilité ouverte, en net
contraste avec certaines sympathies au sein du clergé français. On voit le
P. Édouard Hugon (1867-1929), dominicain attaché aux positions scolastiques
traditionnelles et jouissant à Rome d’un grand crédit, dénoncer les trois ouvrages
de Bergson qui seront plus tard prohibés, dans une lettre du 8 mars 1913 adressée
au secrétaire de la congrégation de l’Index, lui-même par tradition dominicain :
« Ces livres attaquent trois dogmes fondamentaux de notre foi : 1. la personnalité
de Dieu, 2. l’union substantielle de l’âme avec le corps, 3. la liberté humaine.
Bergson prétend admettre Dieu, l’âme, la liberté, mais dans sa philosophie du
devenir, Dieu se fait, l’âme n’est qu’un phénomène, l’union de l’âme avec le
corps se fait seulement par la conscience, la mémoire, la perception ; la liberté
n’est qu’une spontanéité... » (ACDF, Index, IIa 142,1913, no 7).
C’est en 1914 que les trois livres furent incriminés par la congrégation de
l’Index : Essai sur les données immédiates de la conscience, 12e édition, 1913
(paru en 1889); Matière et mémoire, édition de 1913 (1896); L’Évolution
créatrice, édition de 1913 (1907). En cette année 1904, d’après l’Annuario
pontificio, la S. Congregazione dell’Indice comprenait un collège de vingt cardinaux juges, deux « officiers » dominicains, le P. Alberto Lepidi, « assistente
perpetuo » et le P. Thomas Esser, « segretario », une bonne vingtaine de
« consulteurs », experts chargés de l’évaluation doctrinale, parmi lesquels les
deux religieux qui furent désignés comme examinateurs des écrits de Bergson,
le P. Arcangelo Lolli, visiteur général des chanoines réguliers du Latran, et le
P. Laurent Janssens, abbé bénédictin. Le cardinal rapporteur désigné était l’Éminentissime Benedetto Lorenzelli, que Léon XIII avait naguère choisi pour enseigner le thomisme au collège de la Propagande. Dom Janssens (1855-1925) a
laissé un nom dans l’histoire : docteur en théologie de l’Université grégorienne
en 1879, entré chez les bénédictins à l’abbaye de Maredsous en Belgique (il
était lui-même né en Flandre orientale), appelé à Rome comme recteur du
collège international bénédictin Saint-Anselme et professeur de théologie, il
devint consulteur ou membre de plusieurs congrégations ou commissions, puis
en 1908 secrétaire de la congrégation des religieux. Il rédigea un monumental
ouvrage en neuf volumes (dix étaient prévus) : Summa theologica ad modum
commentarii in Aquinatis Summam praesentis aevi studiis aptatam, commentaire fidèle du docteur angélique s’efforçant de faire leur part à la critique, à la
patristique, aux problèmes métaphysiques. Le sixième volume, Tractatus de
Deo creatore et de angelis, avait été publié en 1905, le septième le sera en 1918.
Le votum (rapport) du P. Janssens consacré à l’Essai sur les données immédiates de la conscience est daté de Rome, le 18 avril 1914; rédigé en italien,
il occupe 16 pages imprimées (ACDF, Index, IIa 143, no 91). Comme le veut le
genre particulier de la censure au Saint-Office et à l’Index, il comprend des
paragraphes entiers, voire des pages, de citations de l’Å“uvre : reproduire ces
substantiels extraits, si l’on était ici en mesure de le faire, n’ajouterait guère au
commentaire très incisif qu’en donne l’examinateur et dont voici quelques passages plus particulièrement révélateurs :
[...] Per il Bergson non vi esiste altro che un continuo svolgersi delle cose con una
tale efficacia di spontaneità che merita di essere chiamata una creazione continua,
che rende inutile e superflo ogni intervento di un Ente supremo autore di tutte le cose
con le loro leggi et governatore dell’universo, specie degli esseri da lui dotati di
intelligenza e libertà. A priori si puo prevedere che cosa possa e debba essere la
libertà dell’uomo difesa da un tal filosofo. Non potrà essere altra cosa se non l’indipendenza da ogni determinismo esterno, un’ intrinseca spontaneità. Ma non sarà la
libertà vera, cioè la facoltà di agire o di non agire, di fare una cosa od un’altra ogni
volta che si tratta di scegliere tra oggetti contingenti.
Le rapporteur s’attache, comme on le voit, à mettre en évidence le vice radical
qu’il prête au concept bergsonien de liberté. Il s’appuie à cet effet sur deux
textes qu’il vaut de citer : « Il faut remarquer qu’on s’élève par degrés insensibles des mouvements automatiques aux mouvements libres et que ces derniers
diffèrent surtout des précédents en ce qu’ils nous présentent, entre l’action
extérieure qui en est l’occasion et la réaction voulue qui s’ensuit, une sensation
affective intercalée » (p. 25-26). « Qu’est-ce qu’un plus grand plaisir, sinon un
plaisir préféré ? Et que peut être notre préférence sinon une certaine disposition
de nos organes, qui fait que les deux plaisirs se présentant simultanément à
notre esprit, notre corps s’incline vers l’un d’eux ?... En présence de plusieurs
plaisirs conçus par l’intelligence, notre corps s’oriente vers l’un d’eux spontanément, comme par une action réflexe » (p. 28-29).
Le second chapitre du livre, sur les deux aspects du moi, le double aspect de
la vie consciente, complète la définition erronée de la liberté : « Il passo in cui
l’autore fa il paragone tra l’uomo e gli animali dimostra una volta di più che
egli non misura bene la differenza essenziale che passa tra noi e loro. Per il
Bergson questa differenza no è che di gradi nel genere della vita spontanea. Quindi come potrà egli giungere ad un concetto giusto della vera libertà ? »
Le troisième chapitre oppose les conceptions mécanistes et dynamistes, ce
qui nuance par quelques louanges les critiques persistantes du censeur :
In questo capitolo si trovano delle considerazioni talvolta ottime. Se è un merito per
l’autore di sostenere il vitalismo contro il pretto mecanismo, è lodevole pure la sua
dottrina antideterministica. Se pertanto il suo modo di confutare il determinismo fa
da un lato delle concessioni eccessive, e dell’altra non trova a sciogliere le obiezioni
da lui mosse se non con delle evazioni inefficaci e false, è da temere che il suo libro
produca un effetto opposto all’intento. Imperocché pochi lettori, convinti dalla falsità
del determinismo e vedendo insufficiente la bergsoniana difesa della libertà, andranno
alle fonti della filosofia cristina e, come il valente scrittore J. Maritain [La Philosophie
bergsonienne] passerano delle schiere dei discepoli di Bergson alla difesa della verità.
Ainsi l’Å“uvre de Bergson aurait-elle une valeur propédeutique.
Malheureusement, Bergson commet bien des erreurs. Ainsi dans son analyse
de l’acte libre, n’est-il jamais complet mais en revanche tout à fait insuffisant
(« assai deficiente »). Pour lui en effet « l’essenza della libertà consiste nella
spontaneità che fa si che l’anima nel suo agire affermi la pienezza dell’Io ».
« C’est de l’âme entière que la décision libre émane, et l’acte sera d’autant plus
libre que la série dynamique à laquelle il se rattache tendra davantage à s’identifier avec le moi fondamental » (p. 128). Et plus loin : « Ainsi entendus, les
actes libres sont rares, même de la part de ceux qui ont le plus coutume de
s’observer eux-mêmes et de raisonner sur ce qu’ils font. »
Le grief majeur est nettement articulé : « L’autore non pone mai il problema
della libertà come lo pone la filosofia spiritualistica e la dottrina della Chiesa. »
Le censeur reprend l’analyse de Maritain : « La liberté bergsonienne n’est pas
autre chose que la spontanéité, libertas a coactione. » Il évoque à ce propos la
troisième proposition condamnée de Jansénius (1653) : « Ad merendum et demerendum in statu naturae lapsae non requiritur in homine libertas a necessitate
sed sufficit libertas a coactione » [« Pour mériter et démériter dans l’état de
nature déchue, la liberté qui exclut la nécessité n’est pas requise en l’homme;
la liberté qui exclut la coaction suffit »].
À la pertinence théologique de la prohibition s’ajoute son opportunité :
Se poi si riflette che questo libro fa parte di una serie di volumi nei quali Bergson
svolge il suo sistema nuovissimo, il quale sta agli antipodi della filosofia cristiana,
la conclusione sembra non dubbia. Sebbene possa dirsi meno cattivo dell’altro da
me testo esaminato, L’Évolution créatrice, pur tuttavia contiene delle dottrine assai
funeste et tanto più pericolose, perché in questo libro, per un lettore pocco avvertito,
l’autore fa le parti dei defensori della libertà.
Bergson exerce sur la jeunesse parisienne une influence déplorable. Même si
sa mise à l’Index lui procure un surcroît de popularité, les catholiques seront
formellement mis en garde « contro l’invadente pericolo bergsoniano ».
Tout naturellement on retrouve les mêmes dispositions hostiles dans le second
rapport du P. Janssens, consacré à L’Évolution créatrice, daté de Rome, le
17 janvier 1914, et qui ne couvre pas moins de onze pages, toujours en italien
(ACDF, Index, IIa, 143, no 93). Le ton est plus vif encore et les critiques acérées :
le titre suffirait à faire condamner l’ouvrage, qui représente un effort de pensée
athée pour expliquer la genèse du monde, le mystère de l’univers, l’homme en
particulier, sans recourir à un Dieu puissant et sage, créateur, organisateur et
gouverneur des choses. Le nom de Dieu n’apparaît pas au long des deux cents
premières pages. Le silence est complet sur l’Écriture, saint Augustin et saint
Thomas. Certes l’auteur écrit brillamment, quoique souvent de manière obscure; il rejette matérialisme et mécanisme, et même l’évolutionnisme spencérien. Mais l’examinateur entend montrer par une série d’extraits l’incompatibilité du système esquissé avec la doctrine chrétienne. Le finalisme chrétien est
trop légèrement écarté. D’où vient l’élan vital originel ? Comment s’explique
sa forme expansive ? Le livre contient des aphorismes extravagants sur la gradation des formes allant de l’inorganique à l’homme. « Instinct et intelligence,
écrit Bergson, représentent deux solutions divergentes, également élégantes,
d’un seul et même problème » (p. 155), et le censeur de commenter : « Questo
“également élégantes” è di una eleganza rara ! » La pénétration du courant de
conscience dans la matière est exposée avec une phraséologie dont le déchiffrement constitue une « véritable torture morale » (par exemple les p. 197-198).
Quand l’auteur s’aventure à écrire que « tous les vivants se tiennent, et tous
cèdent à la même formidable poussée » (p. 294), comment ne pas s’indigner
devant cet exemple d’une suite de « meschinissime affermazioni gratuite et una
incurabile legerezza, stimolata da una non meno incurabile impietà ». S’il faut
reconnaître cette fois encore des mérites pour ainsi dire involontaires à l’ouvrage
– « l’autore ha, almeno indirettamente, aperto la via ad una ricerca sincera
dell’unico sistema che mirava ad oscurare, o tacendone o presentandolo sotto
un aspetto pregiudicato. Un lettore intelligente ma non ancora cristiano potrà
del libro di Bergson cavare qualche frutto » – ils ne suffisent pas à « dover
impedire una severa condanna » de ce livre d’un chef d’école trop apprécié, y
compris dans des milieux catholiques.
Le second des examinateurs, le P. abbé Lolli, ne se montre pas plus tendre
que Dom Janssens dans le rapport de onze pages qu’il rédige en italien sur
Matière et mémoire, daté de Rome, à Saint-Pierre aux Liens, le 29 janvier 1914
(ACDF, Index, IIa, 143, no 92). Il commence par un paragraphe « Divagazioni
dell’autore » : le thème central est noyé dans les discussions secondaires ; une
étrange définition des corps les présente comme des images, la matière n’étant
autre que l’ensemble de ces images – paradoxe que l’auteur abandonne en
reconnaissant la réalité objective de ces images ; l’exposé sur la mémoire
motrice et la mémoire proprement dite est interminable. Toutefois, des aspects
positifs sont détectables : « L’antiintelletualismo del Bergson rende oscura ed
involuta in molte parti questa sua discussione su la memoria, ma errori propriamente non ve ne sono, anzi in molti punti ho notato con piacere un ritorno
alla scolastica. » Le paragraphe « Il preteso nuovo punto do vita » est plus
sévère : Bergson embrouille au lieu de clarifier. Quand il avance qu’il faut
considérer le problème de l’union de l’âme et du corps « non en fonction de
l’espace mais du temps », il laisse subsister la difficulté :
Comme mai lo spirito puo prender contatto con la materia nel tempo, senza prendervi
contatto nello spazio ? O come il contatto nel tempo potrebbe servire d’intermezzo
al contatto nello spazio ? O il primo sarebbe anteriore al secondo ? Nè meglio giovano
le immaginate intensità possibili della memoria. Lo spirito, sia pure inferiore quanto
si vuole, restarà sempre spirito, percio inesteso, di fronto al corpo esteso, nè il tempo
potrà cambiare la natura di questi due termini opposti.
Le troisième paragraphe du P. Lolli, « Le tre antitesi e loro solutione secondo
Bergson », reprend la triple opposition de l’inétendu à l’étendu, de la qualité à
la quantité, de la liberté à la nécessité (p. 273), l’auteur proposant un état
intermédiaire entre la quantité homogène et la quantité hétérogène, la « tension ». Le rapporteur se sépare de lui : « Io credo che il Bergson s’illude col
suo estensivo [l’extensif], che dovrebbe stare in mezzo fra l’estensione divisa e
l’inesteso puro. L’estensivo è essenzialmente esteso et l’antinomia dell’esteso
all’inesteso resta. » Le philosophe a cru concilier les antinomies esteso, inesteso; quantità, qualità; necessità, libertà, de manière à résoudre le problème
de l’union de l’âme et du corps. Mais en réalité, il l’a supprimé, « identificando
i contrari, la materia e lo spirito, il corpo e l’anima ». Le dernier paragraphe
décrit « Il monismo bergsoniano », en s’appuyant sur certaines citations, comme
« La matière étendue envisagée dans son ensemble, s’équilibre, se compense et
se neutralise » (p. 245), qui autorisent le censeur à conclure :
Materia e spirito sono in fondo la medesima cosa, differiscono per diversità di gradi,
non già di natura. E’ il monismo psicofisico che prepara la via al monismo cosmico
ed universale perchè conseguenze logiche d’un identico falso principio, cioè l’identità
dei contrari, l’indifferenza dei differenti. Dunque la dottrina del Bergson nel suo
volume Matière et mémoire è erronea, contraria alla sana filosofia non meno che
alla fede cattolica, e perciò condannabile, anzi già condannata.
En dépit du caractère ésotérique de ses écrits, Bergson est un philosophe à la
mode. Sa vogue est due aux conséquences pratiques de ses théories, négation
de la vérité absolue des premiers principes de la raison et donc de Dieu, de
l’âme humaine, de l’immortalité, de la morale et de la religion. « E tale è l’arte
del Bergson che distrugge tutte quante verità pur facendo credere di volerle
riedificare e consolidare. » C’est un sophiste, qui abhorre tout concept clair et
distinct. Aussi ne convient-il pas de le ménager : « Io credo che autori come
Bergson sieno pericolosi e novici assai più che non gli atei, gli scettici ed i
materialisti confessi. Dunque se sia conveniente ed opportuna la pubblicazione
della condanna delle opere del Bergson giudichino le EE.VV. »
On ne sera guère surpris de l’avis qui fut pris lors de la réunion de la
« congrégation préparatoire », le vendredi 22 mai 1914, dont on conserve le
procès-verbal imprimé (ACDF, Index 1914-1917, fasc. 88) :
In congregatione preparatoria habita in aedibus P.Secretarii, cui interfuerunt Rev.mus
P.Mag. Lepidi Sacri Palatii Apostolici assistens perpetuus, Rev.mi consultores Mannaioli, Prior, Zanotto, Janssens, Lolli, Buonpensiere, Alessandroni, Lemius, Mannucci, Höpfl, Josephus a Monte Rotondo ac P.Secretarius, ad normam constitutionis
Benedicti XIV « Sollicita ac provida » examinata fuerunt suprascripta opera. Et
quantum ad III : Omnes consultores convenerunt doctrinam huius philosophi [Bergson] esse e diametro oppositam perenni philosophiae christianae, immo esse omnis
philosophiae et praecipue metaphysicae destructionem. Hinc etiam plurimorum dogmatum revelatorum esse subversionem. Quamvis enim quandoque immortalitatem
animae, libertatem voluntatis, personalitatem Dei, creationem universi et alia
hujusmodi verbis asserere videatur, reapse tamen haec omnia dogmata funditus
evertit. Quare omnes in voto erant libros hos esse proscribendos, quamvis Rev.mo
P.Lepidi placuisset insana haec et absurda philosophemata spernere suoque fato
relinquere.
[Quant au point III : tous les consulteurs ont convenu que la doctrine de ce philosophe
est diamétralement opposée à la philosophie pérenne du christianisme, que bien au
contraire elle est la destruction de toute philosophie et surtout de la métaphysique.
Bien qu’il paraisse parfois affirmer par ses expressions l’immortalité de l’âme, la
liberté de la volonté, la personnalité de Dieu, la création de l’univers et d’autres
notions de ce genre, en réalité il renverse de fond en comble tous ces dogmes. C’est
pourquoi tous ont été d’avis que ces livres devaient être proscrits, bien qu’il parût au
Rév.me P. Lepidi qu’il fallait dédaigner ces propositions philosophiques déraisonnables et absurdes et les abandonner à leur sort.]
Avis des consulteurs prononcé « nisi aliter Emminentissimis Patribus et Sanctissimo Domino Nostro Pio Papae videatur » [« à moins qu’il n’en semble
autrement aux Em.mes Pères et au Saint Père »]. On notera au passage que le
P. Lepidi, maître du Sacré Palais de 1897 à sa mort en 1925, connu pour sa
modération et sa droiture, reconnues par Loisy dans ses Mémoires, était ici
partisan de garder un silence qui pour être méprisant n’en eût pas moins évité
l’éclat d’une condamnation publique des trois premiers livres d’un philosophe
que l’évolution de sa pensée allait au fil des années beaucoup rapprocher des
positions catholiques.
Le lundi 1
er juin 1914, le
decretum fut prononcé par les cardinaux membres
de l’Index, sous la présidence du cardinal Della Volpe, préfet : ils retinrent l’avis
des consulteurs, le pontife romain l’approuva le 3 juin et le texte en parut dans
les
Acta Apostolicae Sedis du 12 juin, sentence que l’on peut aisément retrouver
dans les
Mélanges publiés et annotés par André Robinet
[1]. Dans une lettre du
21 juin 1914 adressée à la comtesse Murat, tout récemment publiée dans les
Correspondances
[2], Bergson se montre assez serein :
Ce que vous me dites de ma mise à l’Index est la vérité même. Il résulte d’ailleurs
des renseignements qu’on m’a donnés ces jours-ci que cette condamnation est un
simple effet de mon élection à l’Académie française. L’élection aura déplu à certaines
personnes, qui m’auront dénoncé à Rome. On ne comprendrait pas, sans cela, que la
Congrégation de l’Index ait attendu vingt-cinq ans pour trouver mes livres dangereux.
[...] Mais blâmes et condamnations me laissent indifférent, comme d’ailleurs les éloges
immérités. [...] Ce qu’il y a de plus étrange dans toute cette affaire, c’est que beaucoup
dénoncent ma philosophie comme « réactionnaire », catholique, et même (ils ont
prononcé ce mot) cléricale ! De ce côté-là sont même venues les attaques les plus
violentes.
L’hypothèse de représailles pour l’élection à l’Académie française ne semble
pas pouvoir être retenue : elle avait eu lieu le 12 février 1914 (Bergson étant
membre depuis le 14 décembre 1901 de l’Académie des sciences morales et
politiques, qu’il présida justement en 1914) et on a vu que deux mémoires des
examinateurs étaient datés respectivement du 17 janvier 1914 et du 29 janvier
1914, donc antérieurement à cette élection. Par ailleurs, Bergson semble interpréter de manière bénigne la prohibition par l’Index, pourtant formulée en
termes catégoriques («
nemo cujuscumque gradus et conditionis praedicta opera
damnata atque proscripta, quocumque loco et quocumque idiomate, aut in
posterum edere, aut edita legere vel retinere audeat... » [« que personne de
quelque rang et condition qu’il soit n’ose à l’avenir publier ou lire ou détenir
les susdites
Å“uvres condamnées et proscrites, en quelque lieu et en quelque
langue que ce soit... »]. Il le fait encore dans un entretien avec Jacques Chevalier
d’octobre 1931 : « Je sais au demeurant que la mise à l’Index implique seulement que l’ouvrage doit être lu avec prudence. S’il s’agit, comme on le demande
à Le Roy, de rétracter les erreurs contenues dans ce qu’on a écrit, qui ne le
ferait
[3] ? » En réalité c’est lorsque la prohibition est assortie d’un
donec corrigatur – qui invite l’auteur à amender son écrit, considéré comme susceptible
d’être corrigé – qu’elle peut être considérée comme moins sévère et comme
réformable dans l’avenir : ce n’est pas le cas de la mise à l’Index de 1914. Sans
doute les amis catholiques du philosophe tinrent-ils à le rassurer, pour adoucir
le coup. En mars 1915, Pierre Imbart de La Tour tient ce propos à Jacques
Chevalier :
Bergson, me dit-il, n’est pas seulement un grand Français, il a le sens catholique, il
est dans la ligne des grands docteurs catholiques. [...] Le seul point faible de son
système est de n’avoir pas mis l’intelligence à sa véritable place, comme l’a fait saint
Thomas. C’est pourquoi, sans doute, son Å“uvre a été mise à l’index. Bergson en fut
très ému, croyant qu’il s’agissait là d’une condamnation dogmatique, alors qu’il ne
s’agit que d’une mise en garde [4].
« Très ému », retenons l’impression du philosophe, convaincu de s’être engagé
dans la bonne voie : « Par
L’Évolution créatrice, j’estime avoir atteint une Cause
qu’on ne peut nommer autrement que Dieu, mais non pas encore le Dieu
complet, celui vers lequel nous nous tournons, celui auquel les hommes pensent
lorsqu’ils prient
[5]. » Bergson eût sans doute été contristé de voir que ses trois
ouvrages figuraient toujours dans la dernière édition de l’
Index librorum prohibitorum, parue en 1948, et heureux de savoir que cet
Index avait perdu, le
6 décembre 1966, sa force de loi ecclésiastique et ne demeurait plus qu’une
norme morale, sujette à interprétation.
[1]
Henri BERGSON,
Mélanges..., Paris, PUF, 1972, p. 1089.
[2]
Henri BERGSON,
Correspondances, textes publiés et annotés par André Robinet, Paris, PUF,
2002, p. 585-586.
[3]
Jacques CHEVALIER,
Entretiens avec Bergson, Paris, Plon, 1959, p. 144.
[4]
Ibid., p. 24-25.
[5]
Ibid., p. 63, propos du 9 avril 1926.