2003
Revue de Métaphysique et de Morale
Notes critiques
Sur l’intersubjectivité, par Edmund HUSSERL, traduction, introduction, postface et index
par Natalie Depraz, 2 volumes, Paris, PUF, 2001.
Ces deux volumes rassemblent la traduction française de la majeure partie des textes
composant les trois volumes de Husserliana (XIII-XIV) consacrés à l’intersubjectivité.
Ils permettent ainsi aux lecteurs francophones un accès plus immédiat à des textes
difficiles et finalement peu connus, quoique souvent évoqués et parfois commentés.
Le travail effectué par N. Depraz est considérable, d’une part du fait du volume et de
la qualité de la traduction, d’autre part du fait du travail de présentation et remise en
forme de ce groupe de textes. Au lieu en effet de conserver l’ordre chronologique suivi
dans l’édition originale, N. Depraz a classé les textes en cinq grandes sections thématiques (primordialité, analogisation, réduction intersubjective, anthropologie, individuation), chacune étant précédée par une introduction qui, plus précisément encore, en
indique de façon très synthétique et très claire les principales problématiques. Cela aide
beaucoup à s’orienter dans ce corpus, sans d’ailleurs que la dimension chronologique
soit perdue de vue, puisqu’elle réapparaît à l’intérieur de chaque section, et que chaque
texte se trouve clairement situé dans l’une des trois périodes distinguées dans l’édition
allemande (années 1905-20,1921-28,1929-35). À cela s’ajoute, dans le premier volume,
une postface consacrée à la « crux phaenomenologica » que constitue la traduction de
Leib.
L’intersubjectivité constitue un thème majeur de recherche pour Husserl dès les
années 1900, même s’il est vrai qu’il occupe ensuite une place croissante. Les problématiques concernées sont multiples. L’une des principales est, bien entendu, l’empathie.
À partir de 1905, Husserl engage une discussion critique avec Erdmann et Lipps, et
réfute la théorie du raisonnement par analogie. Il faudra alors expliciter la nature réelle
de l’empathie, notamment dans son rapport à d’autres formes de démultiplication du
moi : l’imagination, le souvenir. Il faudra aussi dégager le fondement de l’empathie dans
la constitution d’un espace extérieur et d’une corporéité étrangère à partir de l’expérience
de ma corporéité propre. Il faudra enfin distinguer de l’empathie normale une empathie
anormale (avec le fou, l’animal, l’enfant) et préciser son rôle constitutif.
Un autre axe de recherche concerne le rapport entre l’individu et la communauté.
L’analyse porte notamment sur l’idée d’esprit commun, qui ne doit pas être comprise
comme une simple analogie mais comme un objet propre d’élucidation phénoménologique. Cette mise au jour de l’intersubjectivité comme trans-subjectivité prendra finalement la forme d’une monadologie. Chaque moi est une monade, mais les monades ont
des « fenêtres » (ce sont les empathies) (II, p. 522), entretiennent des relations causales,
et forment une unité téléologique avec ses lois de développement propres.
Citons enfin, sans être exhaustif, la question plus méthodologique ou épistémologique
du rapport entre sciences de l’esprit, sciences de la nature et phénoménologie. Le thème
de la réduction intersubjective fait ici l’objet d’analyses particulières dans les années qui
suivent le cours de 1910-1 où Husserl avait introduit cette notion (Problèmes fondamentaux de la phénoménologie, trad. J. English, PUF, 1991).
Laurent JOUMIER
Husserl. La controverse idéalisme-réalisme, par Roman INGARDEN, introduit, traduit
et annoté par Patricia Limido-Heulot, Paris, Vrin, 2001.
Grâce à cet ouvrage, les lecteurs français peuvent prendre une connaissance directe
de la polémique engagée par Ingarden contre son professeur Husserl à propos de l’engagement idéaliste de ce dernier. Conformément au principe de la collection, le livre se
compose de deux parties : un long commentaire introductif de 150 pages environ, puis
la traduction sur une centaine de pages de quatre des principaux textes d’Ingarden
relevant de cette controverse : une lettre à Husserl de 1918 sur la VIe Recherche logique
et trois articles : « Remarques sur le problème “idéalisme-réalisme” », « Des motifs qui
ont conduit Husserl à l’idéalisme transcendantal » et « Qu’y a-t-il de nouveau dans la
Krisis de Husserl ? ».
Le travail de P. Limido-Heulot ne consiste pas seulement à fournir une présentation
claire et précise de l’argumentation d’Ingarden, de ses origines et implications dans la
pensée de cet auteur; elle met aussi le doigt sur l’ambiguïté d’une critique qui traduit
une large part d’incompréhension. Ingarden propose une phénoménologie réaliste. Contre
Husserl, il doit montrer que l’exigence phénoménologique d’un retour aux choses mêmes
ne conduit pas à l’idéalisme transcendantal. Repérer les points de rupture entre deux
démarches philosophiques est instructif et fécond. En revanche, lorsque la démonstration
d’Ingarden passe par une tentative de réfutation de Husserl, elle n’est pas toujours
convaincante, ce que fait bien apparaître le commentaire.
L’opposition à Husserl tient en grande partie à la substitution d’un primat de l’ontologie au primat husserlien du transcendantal. Husserl subordonne toute ontologie à son
conditionnement dans la corrélation intentionnelle. Ingarden place l’ontologie avant la
corrélation : l’être est ce qu’il est, préalablement, et indépendamment d’elle. La corrélation elle-même ne peut exister que si elle relie deux êtres ontologiquement appropriés. Conformément à ce primat, Ingarden développe une ontologie distinguant le
mode d’être de l’idéal, celui de l’objet réel, celui de l’objet purement intentionnel. La
distinction entre l’objet intentionnel et l’objet purement intentionnel (par exemple le
héros d’une fiction) est importante, puisque c’est celle que Husserl n’aurait pas su bien
voir.
Le réalisme d’Ingarden suppose la possibilité d’un contact avec l’être qui soit direct,
qui ne passe pas par la médiation des objets intentionnels portant la marque de l’activité
de conscience. L’exigence de retour aux choses mêmes devient alors celle de revenir à
un donné originaire non encore constitué afin d’atteindre les choses en soi, telles
qu’elles sont et telles qu’elles se donnent indépendamment de toute intervention de la
conscience.
Critiquant l’idéalisme husserlien, Ingarden y voit une négation de l’existence du
monde réel, et refuse les mises au point que fait Husserl lui-même à ce sujet. Mais sur
bien des points, P. Limido-Heulot fait apparaître que les deux auteurs ne parlent pas de
la même chose en utilisant les mêmes mots. Par exemple, l’objet intentionnel n’est pas
chez Husserl un double s’interposant entre le sujet et l’objet réel, c’est plutôt l’objet
lui-même reconsidéré du point de vue transcendantal. Ingarden envisage l’objet intentionnel d’un point de vue réaliste, donc hors réduction, ce qui lui donne un tout autre
sens.
Laurent JOUMIER
La Dramatique des phénomènes, par Didier FRANCK, Paris, PUF, coll. « Épiméthée »,
2001.
Didier Franck ne parle jamais de la phénoménologie abstraitement et se refuse à
simplement discuter des connaissances doxographiques. Autrement dit, le travail concret
sur les choses mêmes est pour lui la seule voie d’accès possible à la phénoménologie,
la seule façon d’apprendre à voir phénoménologiquement. Avec la Dramatique des
phénomènes, il confirme à nouveau que son projet est fondamentalement étranger à tout
souci d’orthodoxie, à toute volonté de fixer à l’avance ce que la phénoménologie devrait
être, mais vise au contraire à montrer ce que la phénoménologie peut être à partir d’une
interrogation des phénomènes eux-mêmes. C’est à cette condition qu’il peut donner à
voir qu’antérieurement au pouvoir objectivant de la conscience, antérieurement aussi au
projet et au souci du Dasein, le corps est le lieu de notre rapport originel aux choses et
que de ce point de vue on ne peut pas dissocier l’être d’une chose de son mode de
donnée charnelle : en lui les choses se donnent à voir. Didier Franck se garde bien
d’utiliser l’expression « phénoménologie du corps » pour mieux marquer qu’il s’agit
bien d’aller au-delà de la phénoménologie constituante comme oubli de l’existence
charnelle et pour souligner que le corps n’est justement pas ici un objet de spectacle,
mais l’origine de tout sens, le lieu de la manifestation. Cependant, il s’agit justement de
montrer que c’est la phénoménologie elle-même qui, dans ses diverses formes, requiert
cet au-delà d’elle-même comme sa possibilité, qui indique la nécessité de sortir de la
compréhension habituelle de l’analyse intentionnelle : la « dramatique des phénomènes »
se veut un véritable retour à la phénoménalité par la déconstruction de cette évidence
d’un sujet désincarné.
Didier Franck est l’homme d’une question commencée avec Chair et corps (Minuit,
1981), poursuivie avec Heidegger et le problème de l’espace (Minuit, 1986) et, plus
récemment, avec Nietzsche et l’ombre de Dieu (PUF, 1998). Les cinq premiers chapitres
de la Dramatique des phénomènes ont d’abord été des articles publiés entre 1984 et
1998 et qui ont chacun fait époque dans le développement de la réflexion phénoménologique en exerçant une influence plus décisive que spectaculaire sur toute une génération, parce qu’ils ont concrètement montré que la seule vraie fidélité à Husserl est de
vouloir être aussi attentif que lui aux phénomènes. Le dernier chapitre intitulé « La
dramatique des phénomènes » est inédit.
Dans « La chair et le problème de la constitution temporelle », Didier Franck établit
que si la constitution est l’appréhension ou l’interprétation selon un sens des contenus
de sensation, alors c’est la constitution du temps qui permet d’éprouver le sens propre
de la phénoménologie de Husserl. Cependant, l’étude de l’objet temporel montre que
seule l’élucidation de la hylé temporelle peut permettre d’éclairer le concept husserlien
de phénomène : l’opposition de la hylé et de la morphé constituées se résoudrait à partir
d’une hylé originaire et non pas à partir du je transcendantal. Or, si le temps est un
sentir et que le sentir implique la chair, seule l’analyse de cette dernière peut déterminer
le sens de la sensation, du temps et du phénomène. Didier Franck reprend alors les
analyses de Chair et corps en montrant que si la chair est le support des sensations
localisées, alors elle reçoit ses limites d’une autre chair comme le confirme l’analyse
de la pulsion sexuelle. Le caractère incomplet de l’autoconstitution de la chair peut
alors être compris comme une facticité originaire irréductible et, la chair elle-même
devenant un lieu de vérité, on se trouve reconduit, à partir de Husserl, vers une
conception « non grecque » du phénomène, puisque c’est maintenant le corps lui-même
qui rend visible.
Après avoir montré que le problème du corps remet en cause l’égologie transcendantale, Didier Franck, dans « L’être et le vivant », explique en quoi ce problème remet
également en cause l’analytique du Dasein. Si l’être se trouve compris à partir du temps,
alors l’analyse ontologique de l’animalité devient décisive car si l’animal s’excepte du
temps alors notre propre existence incarnée devient incompréhensible. Il s’agit donc rien
moins que de concevoir l’essence même de la vie. L’élucidation du lien de l’organe à
l’organisme permet de montrer, avec les Concepts fondamentaux de la métaphysique,
que l’ipséité, que l’on tient d’habitude pour originaire, est en fait un mode spécifique
de la propriété et que la propriété est préalable à l’ipséité qui n’en est qu’une spécification.
Dès lors, la temporalité du Dasein présuppose la propriété du vivant et donc l’herméneutique de la facticité doit, elle aussi, reconduire à une pensée de la chair. L’être même
de l’ustensile comme être-à-portée-de-la-main suppose alors nécessairement l’être de la
main que rien dans l’analytique du Dasein ne permet de comprendre, comme Didier
Franck le met en évidence dans Heidegger et le problème de l’espace. Ainsi la chair
expose la pensée de l’être, au moins sous sa forme première, à ses limites. Cela dit, si
l’oubli de notre être incarné est un oubli de la vie déjà présent dans la pensée grecque,
confirmé dans la pensée chrétienne et qui trouve ses ultimes conséquences dans l’analytique du Dasein, le fil conducteur du corps peut-il à lui seul permettre d’accéder à
l’essence de la vie ou plutôt ne conduit-il pas à penser une vie qui ne peut pas se perdre,
à une vie qui est résurrection éternelle à elle-même, et qui ne pouvant pas se perdre ne
peut pas non plus se donner ?
L’objet est pour Husserl le fil conducteur nécessaire à l’exploration des synthèses de
la vie intentionnelle et de ce fait le choix de l’objet exemplaire est décisif. Didier Franck,
dans « L’objet de la phénoménologie », montre que cet objet ne saurait être ni l’objet
réel ni l’objet idéal, mais l’objet investi d’esprit comme autrui ou le livre. Ces objets se
caractérisent par la fusion du sensible et de l’intelligible, du réel et de l’idéal et ils
possèdent une chair sensible qui n’est ni réelle ni imaginaire. La sensibilité elle-même
devient ici idéale et cela conduit, avec le fait d’offrir l’idéalité catégoriale à l’intuition,
à une réinterprétation de la Critique de la raison pure. Or la chair est la condition de
possibilité de tels objets et elle est donc comme chair vivante le fil conducteur de l’analyse
intentionnelle. En remplaçant le jugement par l’objet visé comme fil conducteur, Husserl
remonte à la conscience constituante et en faisant de la chair l’objet premier en soi, il
remplace la déduction transcendantale des catégories par une déduction transcendantale
de la chair. Cependant si ce projet définit la phénoménologie husserlienne, Husserl n’a
jamais vraiment pris la chair comme point de départ et l’interprétation de la chair suppose
une autre perspective, celle de Nietzsche qui lui prend le corps comme point de départ
et fil conducteur.
La différence ontologique, c’est-à-dire la compréhension de l’être dans sa différence
avec l’étant, n’est pas vraiment fondée dans l’analytique préparatoire du Dasein et elle
ne le sera pas ultérieurement par Heidegger. Didier Franck, dans « Le corps de la
différence », explique en quoi cette difficulté à remonter à l’origine de la différence
ontologique est la question dont hérite Levinas qui interprète la différence entre l’exister
et l’existant en termes grammaticaux comme la différence du verbe et du substantif, ce
qui le conduit à subordonner la question pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que
rien ? à la question ai-je droit à être ?, comme le montre l’analyse de la fatigue et de
la paresse. Pour l’existant, être signifie assumer l’être, participer à l’être anonymement,
être accaparé par l’être, c’est-à-dire perdre toute identité dans le on qui n’est plus ici
la déchéance décrite par Heidegger. L’insomnie est précisément cette impossibilité de
se soustraire à l’existence sans que cette vigilance puisse être dite mienne. Un tel
passage au-delà de l’être vers le bien signifie chez Levinas que l’être c’est le mal et
dès lors la liberté consiste à se faire pardonner, par autrui, du mal qu’il y a seulement
à être. Le rappel de ces thèses très lourdes métaphysiquement permet à Didier Franck
de souligner les difficultés du projet de Levinas et notamment le fait que la déduction
du temps comme relation à autrui, comme pardon, présuppose de faire du Christ
rédempteur l’événement fondamental du temps. C’est finalement encore une fois avec
Nietzsche qu’il est possible de penser une résurrection des corps par-delà bien et mal
et d’être délivré d’une morale fondée sur le mal et l’horreur d’être. Il reste cependant
à déterminer le coût de cette nouvelle perspective qui soutient que la compassion envers
le faible nie la vie.
La réduction phénoménologique husserlienne est le point de départ d’une clarification
du sens de l’être en tant que conscience et réalité, mais dans « Au-delà de la phénoménologie », Didier Franck explique une nouvelle fois en quoi il est nécessaire de reconduire
l’intentionnalité à la pulsion, comme l’avait déjà amorcé Husserl. Cela dit, si Husserl
s’est trouvé contraint de présupposer une pulsionnalité pré-intentionnelle et prétemporelle, il n’a jamais pu expliquer comment la pulsion pouvait être l’origine de l’intentionnalité. Si on peut reconduire l’intention qui est au principe de l’intentionnalité à la
pulsion, il est nécessaire de montrer également que la sensation et le sens appartiennent
aussi à la pulsion. La seule possibilité est alors de comprendre, comme Nietzsche, la
pulsion comme ce qui tend vers quelque chose de bon et non pas de façon indéterminée.
En reconduisant la sensation à la pulsion et la pulsion à une valeur, il faut reconnaître
avec Nietzsche que les manières de sentir dépendent des manières de signifier et que le
corps est plus constituant que la subjectivité absolue puisque ce corps pulsionnel est un
système de jugements de plaisir et de douleur (voir Nietzsche et l’ombre de Dieu,
chap. III ). On peut cependant se demander comment il est possible d’articuler la constitution du corps pulsionnel et celle de la subjectivité absolue. Répondre à cette difficulté
est essentiel si on ne veut pas en demeurer à une séparation du corps et de la subjectivité
absolue au détriment de la personne comme être concret dans lequel, d’une façon inséparable, le corps pense et la pensée agit corporellement dans le monde. De plus, il reste
à savoir si cette réhabilitation du corps pulsionnel comme lieu de la constitution du sens
ne maintient pas dans une conception traditionnelle de la vérité comme ce qui est produit.
Dans cette perspective, le corps devient-il vraiment le lieu d’un accueil de la vérité, est-il
vraiment notre être ouvert au monde sans projet ni souci, telle la main nue qui se reçoit
de ce qui la touche ?
Husserl a toujours fait de la compréhension de l’objectivité la question centrale de
l’analyse intentionnelle et cela à partir d’une égologie, y compris et surtout dans l’analyse
de l’alter ego. Sans reprendre toutes les difficultés propres à la cinquième des Méditations
cartésiennes, déjà étudiée dans Chair et corps, Didier Franck, dans « La dramatique des
phénomènes », insiste sur le fait que ce n’est finalement qu’après avoir eu accès à autrui,
et jamais avant, que la ressemblance de son corps-chair avec le mien m’est perceptible.
Or, en suivant la précision des analyses husserliennes, on est forcé de comprendre qu’une
telle rupture avec le solipsisme, qui remet en cause le projet même de Husserl, ne vient
pas d’un égarement ou d’une insuffisance de l’analyse, mais de la contrainte des phénomènes eux-mêmes. Reprenant alors la comparaison faite par Husserl entre l’apprésentation et le ressouvenir, Didier Franck établit, à partir de la rétention, que toute
conscience d’objet repose sur une inconscience et que l’objectivité devient incompréhensible. En effet, le phénoménologue n’accédant pas directement à l’impression originaire et à l’alter ego, le fait que l’impression originaire soit déjà consciente avant la
rétention et le fait que le corps là-bas sera plus tard celui de l’autre ne sont pas des
données intuitives. Avec Levinas, ne peut-on alors comprendre cette relation entre le
temps et l’autre ? Certes, la solitude doit être comprise ontologiquement comme solitude
de l’exister et le présent, de par sa fonction initiale, se définit par la nouveauté, mais si
le présent est départ de soi, il est aussi retour à soi et de ce fait l’exister a un corps. Or
ce fait de penser le retard sur soi de la conscience comme le mode même de la présence
à soi est ce qui conduit Levinas au-delà de Husserl, en soutenant que le sujet n’est pas
l’origine des objets : « L’intentionnalité de la conscience est donc incapable de me donner
autrui, la constitution transcendantale n’excède pas la sphère propre, l’intersubjectivité
est un leurre et pour finir l’objectivité est incompréhensible puisqu’elle présuppose la
société des monades » (p. 150). La méthode de Levinas se trouve alors caractérisée
comme une dialectique qui toujours reconduit des substantifs à des verbes et qui peut
ainsi décrire les situations dramatiques par lesquelles le Je fait face au Nous. Husserl
conduit à penser la conscience comme un substantif et il faut donc aller au-delà de la
phénoménologie constituante vers une dialectique seule apte à saisir ce retard irréductible
de la conscience sur elle-même. Ainsi, parce que les relations ontologiques ne sont pas
des liens désincarnés, l’ipséité ne peut être comprise qu’à partir des situations concrètes
où le sujet assume l’événement de l’altérité et l’altérité comme événement sans que cet
acte relève d’une possibilité sienne, c’est-à-dire d’un système a priori des possibles.
Levinas déploie donc une authentique dramatique des phénomènes en refusant de dissocier l’épreuve de l’altérité en tant qu’elle n’appartient pas à mon horizon a priori des
possibles et les situations concrètes où cette épreuve a lieu comme le féminin et la
paternité. Même si on peut s’interroger sur le sens de cette terrible phrase de Levinas
« Je suis en quelque manière mon enfant », il n’en demeure pas moins que c’est à partir
de cette situation qu’est l’être-père qu’il devient possible de comprendre l’introduction
de la pluralité dans l’être qui seule permet de ne pas faire de l’être quelque chose d’inerte.
Ainsi, pour Didier Franck, Levinas a engagé d’une autre façon que Hegel une nécessaire
déformalisation de la pensée et du sens sans laquelle la pensée du corps ne peut pas être
à la hauteur de ce dernier. Cela dit, s’agit-il, pour être à la hauteur de ce qu’est le corps,
de substituer le corps à la vieille âme ou de comprendre l’âme autrement, c’est-à-dire
comme ce qui se rend visible à même le corps et non par le corps ? Si le corps fait naître
et est toujours renaissant dans cet acte, n’est-il pas l’âme elle-même, exposée au monde,
sans abri face à l’événement de l’altérité ? Autrement dit, rompre avec l’idée d’une
subjectivité absolue close sur elle-même, dont la vie ne peut être vraiment charnelle,
n’est-ce pas, en reconnaissant la vérité du corps, libérer aussi l’âme qui ne peut plus
être comprise comme un élément du composé psychophysique, c’est-à-dire comme une
réalité constituée, mais comme ce qui ne peut être qu’incarnée de même que le corps
n’est que constituant ?
Résumer les analyses de Didier Franck est une tentative impossible tant son propos
se caractérise toujours par son extrême densité, par sa radicale économie, mais on peut
bien constater à quel point, en s’attachant uniquement à donner raison aux phénomènes
eux-mêmes, il libère Husserl, Heidegger, Nietzsche, Levinas et finalement Hegel, en les
dégageant de ces thèses figées où la simple érudition les enferme, pour les reconduire
et nous reconduire avec eux à ce qui se cherche effectivement en eux, c’est-à-dire à ce
qu’il y a de nécessairement inachevé dans une pensée qui a le courage d’affronter la
contrainte des phénomènes. La déconstruction de l’analyse intentionnelle, de l’analytique
du Dasein et de l’exister selon Levinas montre la nécessité d’une nouvelle méthode de
la phénoménologie qui ne cherche pas à fixer les conditions a priori de l’apparaître,
mais qui se laisse effectivement guider par les choses mêmes et donc qui est attentive
aux situations concrètes, c’est-à-dire charnelles, qui les mettent en scène, et qui ne sont
pas de simples exemples, puisque le présent, autrui, la chair, le Dasein, et la différence
ontologique présupposent ce corps qui doit être pris comme fil conducteur puisqu’il est
le lieu où les phénomènes se donnent dans leur vérité. Le corps non seulement rend
compréhensible l’épreuve de l’altérité comme événement, mais il rend aussi intelligible
le devenir autre du soi. Ainsi le corps est en lui-même épreuve de l’altérité et possibilité
de l’altérité qui remettent en cause tout formalisme dans l’intelligence des phénomènes.
Cet ouvrage fait donc signe vers un autre qui mettrait en Å“uvre, en elle-même et pour
elle-même, cette dramatique des phénomènes en décrivant les situations concrètes où le
sens des choses et la propriété d’une subjectivité non autarcique se constituent dans un
corps à corps.
Emmanuel HOUSSET
L’Idée de la phénoménologie, par Jocelyn BENOIST, Paris, Beauchesne, coll. « Le
grenier à sel », 2001.
Ce volume rassemble cinq articles qui ont en commun d’interroger la place et le rôle
de la phénoménologie dans la philosophie.
Cette réflexion s’appuie sur un bilan. Le premier article porte « Sur l’état présent de
la phénoménologie » et tente d’expliquer la place prédominante qui lui revient aujourd’hui, en particulier dans la philosophie française. Il s’agit d’abord d’une large synthèse
de ce qui constitue la courte mais complexe histoire de la phénoménologie, s’efforçant
d’en expliquer les évolutions les plus récentes. Le point de vue de J. Benoist est à la
fois celui d’un connaisseur capable de recul, et en cela éclairant, et celui d’un acteur
qui prend position dans le débat phénoménologique contemporain (interne et externe).
En complément à ce premier article consacré à la période actuelle, le tout dernier
commence par marquer la place de la phénoménologie, et plus largement de la question
phénoménologique, dans la philosophie en général, tout au long de son histoire. J. Benoist
soutient l’idée que toute philosophie possède un moment phénoménologique, parce
qu’elle naît d’une interrogation sur le monde qui nous apparaît. Les courants de pensée
affichant la plus grande hostilité vis-à-vis de la phénoménologie doivent malgré tout se
positionner par rapport à elle, répondre à ses questions.
Ce livre plaide donc, non pas tant en faveur de la phénoménologie comme école
philosophique particulière, qu’en faveur d’une prise en compte du phénoménologique,
de l’exigence philosophique dont ce terme est porteur. Le rôle que doit jouer la phénoménologie serait moins de constituer à elle seule une philosophie qu’il faudrait opposer
aux autres, que de renvoyer la philosophie à la question fondamentale de l’apparaître
(du phénomène) et de la nécessité de le dire (de le relier à un logos). Il reste que, pour
jouer ce rôle, il lui faut engager une réflexion critique sur sa propre définition, ses propres
concepts. J. Benoist consacre une large part de son livre à l’examen critique des notions
phénoménologiques les plus fondamentales, mais aussi les plus surchargées de sens et
donc les plus suspectes : donation, apparaître, subjectivité, description... La phénoménologie prétend être la description adéquate d’un pur donné, avant toute interprétation
théorique. Mais cette prétention est intenable. Le donné n’est jamais pur, la description
est toujours interprétation. Le rattachement de ce donné pur à la sphère subjective est
particulièrement sujet à caution.
Pour autant, peut-on abandonner l’exigence d’une référence au donné ? Cette notion de
donné fait l’objet de développements particuliers, puisqu’elle constitue le thème du
second article, mais aussi l’un des enjeux principaux de la discussion avec Jean-Luc
Marion (troisième article) et de l’article final qui a donné son nom au recueil. J. Benoist
prend de façon générale le parti d’une critique constructive. L’interprétation traditionnelle
du « donné » (tout comme celle du « sujet », quatrième article) est intenable; pour autant,
il n’est pas davantage possible de faire l’économie de cette notion, car nous n’en avons
pas encore de meilleure à lui substituer. Il faut donc en faire la révision critique. Résumant
de façon schématique les interprétations traditionnelles du donné (comme matériau élémentaire dont le monde serait construit, comme pure présence, pure extériorité), J. Benoist
tente de dégager ce concept de toute surcharge interprétative pour en retenir l’élément
philosophiquement essentiel : ce qui fait le caractère du donné, c’est son événementialité
fondamentale, le surgissement d’un « il y a » chaque fois immédiat, chaque fois contingent. Il ne s’agit pas de vouloir opposer ce qui nous est donné à ce qui ne nous le serait
pas réellement, mais de tenir compte de ce caractère de donné, philosophiquement essentiel, qui revient aux choses et au monde que la philosophie a à dire.
J. Benoist rejette l’idée qu’une sphère de donation puisse être isolée, comme source
originaire (comprise par exemple comme subjectivité) à laquelle il faudrait revenir en la
préservant dans sa pureté au moyen d’une description adéquate. Le voir est toujours un
« voir comme » – et cependant il est bel et bien un voir qu’il n’est pas possible d’assimiler
à une simple interprétation arbitraire, auquel il n’est pas possible d’ôter la dimension de
donné. Le problème philosophique essentiel est alors celui de savoir comment dire ce
donné, comment le « décrire ». Car l’impossibilité d’une « pure » description n’empêche
la subsistance d’une exigence de description. Il s’agit là, non d’un problème interne à
la phénoménologie, mais aussi bien d’une question qui traverse les recherches de Wittgenstein, et plus largement d’un problème philosophique fondamental.
« L’idée de phénoménologie » que défend Jocelyn Benoist est donc celle d’une philosophie moins prétentieuse et plus ouverte qu’elle ne l’a souvent été, se montrant par
exemple capable d’engager une discussion avec la philosophie analytique, dont elle a
généralement voulu ignorer les critiques, afin de mesurer toute la difficulté qu’il y a à
simplement vouloir dire ce qui se montre.
Laurent JOUMIER
Phénoménologie et sociologie, par Jocelyn BENOIST et Bruno KARSENTI (éd.), Paris,
PUF, 2001.
L’étude des rapports entre phénoménologie et sociologie ne peut que viser, sans doute,
à surmonter leur incompréhension (voire leur rejet) mutuel. Mais elle conduit aussi, et
surtout, à s’interroger sur leurs apparentes possibilités de conciliation, sous la forme
d’une phénoménologie de l’intersubjectivité ou bien d’une sociologie phénoménologique. Est-ce lorsqu’elles s’ignorent, s’accusant respectivement de subjectivisme et de
chosisme, ou bien est-ce lorsqu’elles cherchent à se rejoindre que phénoménologie et
sociologie risquent le plus de se manquer l’une l’autre ? En tout cas, la collaboration
entre les deux disciplines constitue, avant d’être un but, un problème dont les différentes
contributions de ce collectif permettent d’apercevoir la complexité.
On peut distinguer deux sortes d’approches : les unes exposent une rencontre possible
ou actuelle entre la phénoménologie (ou bien des thèmes, des méthodes phénoménologiques) et la sociologie (ou bien la question sociale); les autres développent une réflexion
plus générale sur le problème qui vient d’être évoqué.
Parmi les premières, un article (de Bruce Bégout) se place du point de vue de la
phénoménologie, en étudiant le concept husserlien de « monde de la vie » et les interrogations qu’il soulève : est-il le monde social de la quotidienneté ou le monde naturel ?
Comment revendiquer pour ce niveau pré-scientifique et « subjectif-relatif » la valeur
d’un fondement de la science et la dignité d’une évidence supérieure ? Les autres se
situent sur un plan sociologique, afin d’envisager une application théorique, voire un
usage pratique, des méthodes et des concepts phénoménologiques en sociologie. Il s’agit,
pour Daniel Cefaï, d’éclairer la démarche de l’« enquête de terrain »; pour Danny Trom,
d’ébaucher la mise en Å“uvre d’une sociologie phénoménologique à la troisième personne
appliquée concrètement au cas des conflits liés à l’aménagement du territoire. Philippe
Corcuff propose un « usage sociologique de ressources phénoménologiques » dans le
cadre d’une sociologie des régimes d’action, c’est-à-dire d’une sociologie de second
degré appréhendant un phénomène social à partir du sens à travers lequel il est perçu
par ses acteurs. Étienne Bimbenet, en interrogeant la place qu’occupe la subjectivité
dans l’instauration des structures d’échanges constitutives de la société, tente de rendre
possible une rencontre entre le point de vue phénoménologique, centré sur le sujet, et
celui, antagoniste, de l’anthropologie structurale de Lévi-Strauss.
La réflexion plus générale sur le rapport entre phénoménologie et sociologie que l’on
trouve dans les autres contributions s’articule principalement autour de la question, posée
par Yves Thierry, de la place qu’il faut accorder à la subjectivité dans le fait social,
c’est-à-dire à sa constitution subjective et intersubjective. En ramenant toute socialité à
une intersubjectivité de la forme du rapport duel moi-autrui, ou bien à une subjectivité
d’ordre supérieur (la société comme super-sujet), la phénoménologie se montre-t-elle
incapable de penser la réalité sociologique ? C’est ce que soutient Vincent Descombes,
en critiquant la façon dont la phénoménologie (Husserl, Merleau-Ponty) recherche dans
les sujets « à la première personne » un fondement de la socialité. La résolution par le
sujet individuel du problème d’autrui, c’est-à-dire sa capacité à reconnaître autrui comme
tel, permettrait au mieux d’instituer des relations intersubjectives, mais ne suffit pas à
rendre compte des relations sociales qui supposent des actes sociaux irrémédiablement
et irréductiblement collectifs (par exemple les actes de langages).
Mais peut-être la phénoménologie husserlienne pourrait-elle, paradoxalement, fournir
des ressources pour penser justement la dimension asubjective du social. C’est ce que
suggère Jocelyn Benoist en mettant en avant l’idée de structure, tierce réalité constituant,
au-delà des rapports intersubjectifs, la dimension sociale proprement dite, comme un a
priori matériel.
La question de la place du sujet dans la société et du point de vue subjectif dans la
sociologie possède également une dimension politique : le sujet est aussi un agent. De
ce point de vue, une « sociologie critique » souvent hostile à la phénoménologie et une
approche philosophique comme celle d’Habermas rencontrent, pour Stéphane Haber, une
difficulté similaire à articuler réalité sociale objective et action subjective. Comment à
la fois dénoncer l’ampleur et la nécessité d’une aliénation sociale, et fonder la possibilité
de la combattre et d’y échapper, du moins dans une certaine mesure ? Cette tension,
présente chez Bourdieu, recoupe celle que l’on trouve chez le Husserl de la Krisis, ou
bien chez le premier Habermas, entre la prise en compte d’une inscription du sujet
individuel dans une Lebenswelt dominée par la techno-science, et la possibilité d’un
mouvement historique d’auto-élucidation et de libération. Bruno Karsenti examine la
question du « décalage du sens » entre la réalité sociale, « objective » d’une action, et
la conscience qu’a l’agent, individuellement ou collectivement, du sens de cette action.
C’est une problématique que les phénoménologues (notamment Merleau-Ponty) ont
largement explorée, mais dont il faut retracer la genèse depuis Durkheim, en passant par
Halbwachs et Lukács.
Laurent JOUMIER
Le Buisson ardent et les lumières de la raison. L’invention de la philosophie de la
religion, tome I, par Jean GREISCH, Paris, Éd. du Cerf, 2002.
Loin de se contenter d’une analyse de l’émergence à la fin du XVIIIe siècle de la
philosophie de la religion comme le suggère immédiatement son sous-titre, cet ouvrage
invite à redécouvrir les différentes voies empruntées par cette philosophie jusque de nos
jours. Il s’agit donc d’une monumentale histoire de la philosophie de la religion aux XIXe
et XXe siècles. Cette histoire est également « l’invention » de l’auteur dans la mesure où
elle ne prétend pas faire l’inventaire exhaustif des formes qu’elle a prises au cours de
ces deux siècles, mais l’ordonne à partir d’un point de vue idéal-typique du même ordre
que celui qui avait inspiré les recherches de Dilthey, Max Weber ou Jaspers.
L’introduction générale a le mérite de commencer par clarifier le concept de philosophie de la religion par rapport à ce que l’auteur appelle la théologie religieuse, qui,
depuis Socrate, s’interroge sur Dieu ou le divin, et par rapport à ce qu’Henri Duméry
appelait la philosophie religieuse qui, de l’intérieur même de la religion, vise à donner
des raisons à la foi comme le faisaient par exemple Pascal ou Kierkegaard. La philosophie
de la religion a en revanche pour objet l’analyse du phénomène religieux dans l’ensemble
de ses manifestations aussi bien individuelles que collectives. Ainsi définie, cette philosophie est un produit de la sécularisation, c’est-à-dire de la rationalité des Lumières.
Et comme le déploiement de cette rationalité est indissociable de celui de la conscience
historique, c’est immédiatement sous des formes très différentes que le phénomène
religieux se manifeste à celle-ci. Née à la même époque que la philosophie de l’histoire,
la philosophie de la religion a ainsi également pour tâche de penser l’historicité de cette
dernière.
L’analyse idéale-typique est commandée par les différents paradigmes de la rationalité
qui se sont révélés féconds pour l’analyse du phénomène religieux. Les diverses philosophies de la religion depuis le XVIIIe siècle représentent dès lors autant de variations
possibles à l’intérieur de tel ou tel paradigme. Par ailleurs, le choix d’exposer le contenu
de telle ou telle de ces variantes tient au fait qu’elle continue à déterminer les discussions
actuelles sur le sujet. Chacune des parties de cet ouvrage est ainsi consacrée à l’exposition
de philosophies de la religion représentatives de chacun des cinq paradigmes dégagés
par l’auteur. Ce premier tome s’en tient aux paradigmes qui ont été déterminants dès le
XIXe siècle : les paradigmes spéculatif et critique. En ce qui concerne le premier, les
figures jugées les plus représentatives sont Schleiermacher, Hegel, Schelling, Rosenzweig
et Rahner. En ce qui concerne le paradigme critique, l’auteur suggère d’en distinguer
deux modalités, la première s’inscrivant dans le sillage de Kant (Cohen, Troeltsch, Tillich
et Duméry) et la seconde relevant d’une crique anthropologique (Feuerbach, Nietzsche
et Bloch). Le second tome est destiné à exposer les figures représentatives des trois
autres paradigmes : phénoménologique, analytique et herméneutique. C’est dans le cadre
des troisième et quatrième paradigmes qu’il devrait respectivement examiner les phénoménologies de la religion qui ont conduit Janicaud à diagnostiquer un « tournant théologique » de la phénoménologie française, et la fécondité pour l’étude du phénomène
religieux de la philosophie du langage ordinaire inspirée de Wittgenstein. Mais l’intention
finale de cet ouvrage est de défendre la nécessité d’une élaboration plus explicite d’une
philosophie herméneutique de la religion.
Indépendamment des chantiers que l’invention de la philosophie de la religion laisse
ouverts (p. 36-43) et conformément à l’objet de la méthode idéale-typique, il est indubitable que les rapprochements ainsi opérés (par exemple entre Feuerbach et Nietzsche)
éclairent sous un nouveau jour les différentes philosophies de la religion examinées dans
cet ouvrage et dans le détail desquelles il ne nous est pas possible d’entrer ici. Mais le
lecteur est implicitement invité à étendre l’analyse : qu’en est-il par exemple de la
philosophie de la religion de Bergson ? D’un autre côté, si l’auteur rappelle le caractère
initialement ethnocentrique du concept de religion (p. 16), au regard du problème effectif
« du sens de la pluralité et de la succession historique des religions positives » (p. 32),
on se demande comment entendre la référence du titre de l’ouvrage au « Buisson ardent ».
Renvoyant directement au monothéisme judéo-chrétien, cette métaphore ne rend pas
immédiatement justice à la diversité des religions positives (si la philosophie de la religion
de Cohen est particulièrement intéressante dans la mesure où elle défend l’originalité du
judaïsme, qu’en est-il de l’islam ? Faut-il par exemple considérer les travaux d’Henry
Corbin comme une contribution à la philosophie religieuse ?). Cette référence s’explique
probablement en partie du fait que le projet d’une telle histoire en recoupe un autre
sous-jacent et plus particulier : penser « l’héritage religieux de l’Europe » (p. 570). Il
est également vrai que les philosophies de la religion ont, de fait, à des titres divers et
plus ou moins légitimes, généralement cherché à penser l’essence de ce monothéisme.
Mais même en considérant uniquement les philosophies de la religion invoquées, il n’est
pas évident de référer au Buisson ardent le phénomène religieux au nom duquel s’exercent des critiques comme celles de Schleiermacher ou de Nietzsche. Cela étant, on ne
peut que se réjouir de la parution à venir du second tome, le premier constituant déjà à
lui seul un ouvrage de référence dont il n’existait pas d’équivalent en français.
Jean-Claude GENS