Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130543466
144 pages

p. 101 à 128
doi: 10.3917/rmm.041.0101

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n° 41 2004/1

2004 Revue de Métaphysique et de Morale

Henry Sidgwick Le cosmos de la moralité réduit au chaos

Michel Terestchenko Université de Reims
Sur la base d’une réflexion sur la moralité du sens commun, Henry Sidgwick dégage les différentes méthodes éthiques auxquelles celle-ci adhère inconsciemment. Trois méthodes principales construisent des systèmes d’évaluation et de décision de l’action humaine : l’hédonisme égoïste, l’intuitionnisme et l’utilitarisme. S’il est largement possible de montrer les fondements intuitifs de l’utilitarisme, il est par contre impossible d’apporter la preuve rationnelle à quiconque fait de son bonheur privé le souverain bien qu’il doit travailler à promouvoir le plus grand bonheur du plus grand nombre, pour la raison essentielle que le calcul utilitariste peut exiger, en certaines circonstances, le sacrifice de l’intérêt propre, de sorte qu’ultimement ce qui se révèle, au théoricien de l’éthique, c’est le dualisme de la raison pratique et le chaos de la moralité. Based on a reflection about the morality of common sense, Henry Sidgwick’s thought brings out the different ethical methods to which morality unconsciously subscribes. Three main methods build systems of assessment and decisions about human actions, i.e. egoistic hedonism, intuitionism and utilitarianism. On the one hand, if it is – generally speaking – possible to show the intuitive foundations of utilitarianism, on the other hand it is impossible to prove rationnaly to anyone who makes private happiness the « sovereign good » that he must act to promote the greatest happiness of the greatest number, essentially because utilitarian calculation, in certain circumstances, may demand the sacrifice of selfish interests. Hence what is ultimately manifested is the dualism of pratical reason and the chaos of morality.
« Il est bien plus facile pour un homme d’arriver à une espèce de diagonale entre l’hédonisme égoïste et l’hédonisme universaliste que d’être un partisan réellement cohérent de l’un ou l’autre. »
Henry Sidgwick, Les Méthodes de l’éthique.
De tous les grands penseurs utilitaristes du XIXe siècle, Henry Sidgwick est le seul dont l’Å“uvre a souffert d’être tombée presque dans l’oubli. Et ce dédain est la marque d’une véritable injustice, car The Methods of Ethics, dont le titre est plus familier que le contenu, est un grand livre. Mais un grand livre d’un genre un peu singulier, et qui parut déconcertant à ses contemporains autant qu’il doit le paraître aujourd’hui encore aux lecteurs continentaux, surtout s’ils sont français.
Sidgwick ne construit pas un système moral, grandiose et impressionnant à la manière de Kant, et son style n’a pas le brillant et la virtuosité, parfois un peu cavalière, d’un John Stuart Mill. Il s’attache plus à l’examen des problèmes posés par les différentes doctrines éthiques qu’il examine qu’à apporter des solutions satisfaisantes pour l’esprit en quête de vérités définitives. Sa méthode prend appui sur « la moralité du sens commun » et semble s’en tenir à une orientation « métaphysiquement à la surface » pour reprendre la formule dans laquelle John Rawls voit le trait caractéristique de sa propre démarche et qui s’applique parfaitement au philosophe anglais (lequel exerça une grande influence sur l’élaboration de la problématique centrale de La Théorie de la justice). C’est ainsi que Sidgwick refuse de se prononcer, par exemple, sur la controverse philosophique portant sur la liberté ou le déterminisme de la volonté [1]. Néanmoins, cette superficialité n’est qu’une apparence, s’il est vrai que jamais le sens commun ne porte de regard analytique et critique sur ses propres opinions, et ne cherche à en dégager la rationalité en élaborant une méthode de l’éthique.
Henry Sidgwick, qui naquit le 31 mai 1838 et mourut le 28 août 1900, passa l’essentiel de sa vie dans l’enceinte de l’université de Cambridge. Sa carrière ne connut qu’une seule interruption, lorsqu’il donna sa démission en 1869 de sa chaire à Trinity College parce qu’il ne pouvait plus, en toute conscience, souscrire aux trente-neuf articles de l’Église d’Angleterre comme cela lui était imposé [2]. On reconnaît à cette décision courageuse la grande probité morale qui est un des aspects les plus remarquables de sa personnalité, et que l’on retrouvera dans ses écrits philosophiques. Mais son prestige était déjà si grand parmi ses collègues que fut créé pour lui un poste qui n’était pas soumis à cette obligation confessionnelle. Et sa carrière reprit son cours normal.
Il publia, de son vivant, The Methods of Ethics (1874) [3], qui est son chefd’Å“uvre, les Outlines of the History of Ethics for English Readers (1886), The Elements of Politics (1891) et une collection d’essais intitulée Practical Ethics (1898), ainsi qu’un nombre considérable d’articles consacrés aux sujets les plus divers. Après sa mort, furent édités plusieurs ouvrages qui sont aujourd’hui largement tombés dans l’oubli.
Sans doute est-ce à sa manière de pratiquer la philosophie qu’il faut imputer l’injuste destin que connut son Å“uvre. Son beau-frère, Arthur Balfour, écrivit à son sujet : « De tous les hommes que j’ai connus, il était le plus disposé à considérer chaque controverse et chaque controversiste selon ses mérites. Il ne prétendait jamais à l’autorité, il ne cherchait jamais à imposer ses vues, il ne plaidait pas pour la victoire, il ne fuyait jamais une difficulté [4]. » Il se peut que ces remarquables qualités morales et intellectuelles ne soient pas les plus propices à laisser graver son nom sur la stelle des auteurs de génie, mais elles témoignent d’une honnêteté intellectuelle qui font de chaque page des Methods of Ethics un exercice de réflexion et d’analyse particulièrement scrupuleux.
Le plus grand mérite de Sidgwick est, tout d’abord, de donner une définition claire de l’utilitarisme qui soit débarrassée des contradictions et incohérences que ses prédécesseurs n’avaient pas su éviter; ensuite, de montrer, avec une égale clarté et honnêteté, l’impossibilité d’apporter la preuve que l’éthique du bonheur général est la seule qui soit proprement rationnelle, difficultés qui tiennent au conflit des principes qui l’oppose à l’autre option éthique fondamentale, qu’est la quête égoïste du bonheur privé.
 
LA QUESTION ÉTHIQUE
 
 
Une « méthode de l’éthique » est d’emblée définie par Sidgwick comme « toute procédure rationnelle par laquelle nous déterminons ce que les êtres humains individuels “doivent” – ou ce qu’il est “juste” – pour eux de faire, ou de chercher à réaliser par des actions volontaires [5] ».
Cette détermination fait l’objet d’une « étude » plutôt que d’une science, pour la raison que la question propre de l’éthique n’est pas la connaissance de ce qui est, mais de ce qui doit être, même si, dans les faits, la connaissance de la réalité et de ses lois influe sur les fins que les hommes se fixent à leurs actions, et sur les moyens qu’ils utilisent en vue de leur réalisation.
L’éthique, considérée généralement, se déploie dans le double sens d’une investigation qui cherche à définir « les vraies lois morales ou préceptes rationnels de conduite », et d’« une enquête sur la Fin ultime de l’action humaine raisonnable – le Bien ou le “Vrai Bien” de l’homme – et de la méthode pour l’atteindre [6] ».
La question éthique se pose dès lors qu’un homme se demande « pourquoi dois-je faire » ce qui me paraît juste ou bien ? étant établi que cette fin rationnelle ou raisonnable exige que soient maîtrisées nos impulsions irrationnelles. Quels sont les motifs qui nous poussent à suivre la voix de la raison plutôt que celle de nos passions puisqu’il est contraire à notre sens commun moral d’appeler « bien » et « juste » le simple fait de suivre aveuglément nos désirs irrationnels ?
Dans la pratique, néanmoins, lorsqu’on se demande quels sont ces principes, ce qui apparaît c’est la diversité des réponses, et la multiplicité des systèmes philosophiques qui ont été élaborés. Chacun de ces systèmes s’exclut mutuellement, parce que chacun érige un seul principe au fondement de son système, là où, dans la réalité, les comportements moraux humains témoignent de l’adhésion à plusieurs principes divergents. Le résultat, c’est que le système philosophique, dans son désir de satisfaire à tout prix à l’exigence d’unité et de cohérence méthodique, est conduit à ignorer toutes les objections et difficultés qui peuvent être soulevées à son encontre par le sens commun moral, alors que, pour sa part, le non-philosophe ne peut échapper à la confusion. En effet, le sens commun adhère obscurément à divers principes éthiques (égoïstes, intuitifs, utilitaristes) sans se rendre compte que ces principes, s’ils sont pris au sérieux, constituent des systèmes éthiques autonomes – des méthodes précisément – qui sont en réalité différents, voire opposés.
Lorsqu’on me demande : « Est-ce que vous ne considérez pas comme étant ultimement raisonnable de rechercher le plaisir et d’éviter la peine pour soi-même ? », « N’avez-vous pas un sens moral ? », « Est-ce que vous ne jugez pas certaines actions comme bonnes et d’autres comme mauvaises ? », « Ne reconnaissez-vous pas dans le bonheur général la fin souveraine ? », je réponds « Oui » à toutes ces questions. Ma difficulté commence lorsque je dois choisir entre ces différents principes et inférences qui peuvent en être déduites [7].
Le point de départ de la réflexion de Sidgwick consiste donc à reconnaître qu’« il y a une diversité de méthodes appliquées dans la pensée pratique ordinaire [8] ». Partir de la moralité du sens commun pour mettre en évidence quelles sont les différentes méthodes que l’on peut rationnellement dégager des convictions morales communément partagées, la question décisive étant alors de savoir s’il est rationnellement possible d’aboutir à leur harmonisation ou unification dans un système plus englobant – puisque aussi bien c’est un « postulat fondamental de l’éthique, que, dans la mesure où deux méthodes sont en conflit, l’une ou l’autre d’entres elles doit être modifiée ou rejetée [9] » – ou bien si l’on touche là à autant d’« alternatives entre lesquelles – dans la mesure où elles ne peuvent être réconciliées – l’esprit humain a à choisir [10] ».
 
UNE MÉTHODE, DEUX MÉTHODES
 
 
Deux systèmes éthiques dominent dans la pensée morale moderne, celle qui définit le Bien ultime comme Devoir, celle qui le définit comme Bonheur, là où pour les Anciens seul l’emportait le principe eudémoniste de la réalisation de soi.
Dans une de ses considérations les plus intéressantes sur l’histoire de la philosophie morale, Sidgwick écrit :
L’affirmation de Butler sur la dualité des principes régulateurs au sein de la nature humaine constitue un pas important dans la spéculation éthique, car elle met en pleine lumière la différence fondamentale la plus importante entre la pensée éthique de l’Angleterre moderne et celle de l’ancien monde gréco-romain... Dans le platonisme et le stoïcisme, et dans la philosophie morale grecque en particulier, c’est une seule faculté régulatrice et directrice qui est reconnue sous le nom de Raison – quelle que soit la façon dont cette régulation de la Raison est comprise ; dans la perspective éthique moderne, lorsqu’elle est devenue consciente d’elle-même, on en trouve deux : la Raison universelle, et la Raison égoïste, ou la conscience et l’amour de soi (selflove) [11].
Mais la façon dont s’articule cette dualité, au sein d’une raison en quelque sorte divisée avec elle-même, est assez complexe. Car la division entre la raison universelle et la raison égoïste ne recoupe pas tout à fait celle qui sépare l’intérêt et le devoir. À l’éthique du devoir répond une conception désintéressée, intuitionniste, de l’obligation morale. Mais la morale de l’intérêt, ou plutôt les morales de l’intérêt, en revanche, sont profondément équivoques. Car elles se divisent fondamentalement entre une conception particulariste, égoïste, de l’intérêt, et une conception désintéressée qui a pour fin le bonheur du plus grand nombre, de telle sorte que la conception morale qui place l’intérêt au principe de la morale se divise en deux méthodes, selon que le bonheur en question concerne les hommes pris isolément ou, au contraire, universellement. À ces deux méthodes, à ces deux « procédures rationnelles » qui désignent ce que les hommes « doivent faire », correspondent respectivement « l’hédonisme égoïste » et « l’hédonisme universaliste », ce dernier seul définissant l’utilitarisme.
Il y a donc au sein de la perspective eudémoniste une profonde fracture entre deux méthodes, selon que c’est le bonheur de l’individu ou bien celui de la totalité des individus concernés qui est la fin visée. Car la seconde méthode, la seconde procédure, exige parfois un sacrifice de l’intérêt propre qui est en parfaite contradiction avec les principes de base de la première.
Dès l’Introduction, Sidgwick souligne, avec une admirable franchise, la difficulté, qui traverse ces deux écoles :
Car s’il est vrai sans doute qu’un homme peut promouvoir au mieux son propre bonheur en travaillant ou en s’abstenant par égard pour les autres, notre notion commune de sacrifice de soi implique, semble-t-il, que les actions les plus favorables au bonheur général ne tendent pas toujours simultanément – du moins en ce monde – au plus grand bonheur de l’agent. Et, parmi ceux qui soutiennent que « le bonheur est la fin et le but de notre être », nous voyons une différence fondamentale d’opinions quant à savoir au bonheur de qui il est raisonnable de viser [12].
Pareille distinction ne traverse pas la morale intuitionniste de la perfection ou de l’excellence : « Car aucun moraliste qui fait de l’excellence la fin ultime n’a jamais approuvé un tel sacrifice, du moins pour autant qu’il porte sur l’excellence morale [13]. »
Autrement dit, seul l’utilitarisme assume les conséquences sacrificielles du principe qui prend pour fin le bonheur du plus grand nombre, se mettant en contradiction avec les axiomes de base de l’égoïsme moral. C’est pourquoi l’éthique qui prend pour fin dernière de l’action humaine le bonheur des hommes, se déploie en deux méthodes, en deux « procédures rationnelles », opposées et, peut-être, irréconciliables. Cette contradiction constitue le dualisme fondamental de la raison pratique.
Il convient, pour une meilleure compréhension des débats que Sidgwick mène avec les penseurs de son temps, de préciser tout d’abord quelle est cette doctrine intuitionniste à laquelle il songe. Il conviendra dans un deuxième temps d’examiner les contradictions qui minent de l’intérieur la philosophie utilitariste de ses prédécesseurs et que, pour sa part, Sidgwick entend lever.
La doctrine qui place l’obéissance au devoir au principe de la moralité est incarnée, pour nous, par la philosophie pratique de Kant. Sidgwick, qui lisait couramment l’allemand – chose fort rare à son époque –, fait à plusieurs reprises référence à l’auteur des Fondements de la métaphysique des mÅ“urs; toutefois, ce n’est pas principalement au maître de Königsberg qu’il pense lorsqu’il traite de l’éthique du devoir, mais bien plutôt à ses contemporains, les moralistes de Cambridge, et plus particulièrement à William Whewell.
 
LA DOCTRINE MORALE DE WILLIAM WHEWELL
 
 
Dans l’ouvrage collectif dirigé par Bart Schultz, un des meilleurs connaisseurs de Sidgwick, Jerome B. Schneewind, dans un article intitulé « Sidgwick and the Cambridge moralists [14] », expose très clairement les principes de la morale intuitionniste de ces penseurs qu’avait fortement influencés la doctrine chrétienne du grand poète anglais, Samuel Taylor Coleridge.
Selon Whewell, l’éthique repose sur des principes qui ne peuvent être démontrés car ce sont des évidences connues par le simple exercice de la raison, dont se déduisent clairement les règles de la moralité. Il réfute totalement le postulat utilitariste selon lequel la théorie de la moralité est de nature essentiellement conséquentialiste. La moralité ne traite pas primordialement des actions externes et de leurs effets, mais des motivations de la conscience : « Le caractère [character] des actions bonnes ou mauvaises, considérées en rapport avec les sources internes de l’action dont elle procède, est leur caractère moral [15]. » Enfin, si Whewell, tout comme Coleridge ou Maurice, reconnaît que nous désirons tous notre bonheur comme notre propre fin ultime, et qu’« il est vrai que nous devons [ought to] agir afin d’accroître autant que possible notre propre bonheur et le bonheur des autres », on ne saurait tirer de cette constatation des règles de moralité. Whewell insiste fortement sur le fait qu’« il ne peut y avoir d’harmonie dans notre être, à moins que le bonheur coïncide avec notre devoir » et que suivre ce dernier nous conduira, en fait, au premier. Mais de cela, seule la religion peut nous convaincre [16].
Toutefois, souligne Schneewind, ces « banalités coleridgiennes » ne tiennent pas une place prépondérante dans la pensée de Whewell qui insiste surtout sur l’idée de progrès des connaissances, en particulier morales, voyant dans ce progrès un moyen de se rapprocher de la connaissance de l’entendement divin. « La connaissance morale, résume Schneewind, que l’humanité a acquise jusqu’à présent peut être systématisée et mise en forme dans une théorie scientifique. À la base de cette entreprise se tient la théorie qu’il y a un progrès de la connaissance. Nous acquérons plus de détails concernant les faits et les devoirs, plus significativement encore, nous accroissons le degré et l’étendue de notre compréhension a priori des vérités nécessaires, saisies par intuition, qui sont au fondement de notre connaissance [17]. »
Et Schneewind de citer, à ce propos, un texte de Whewell :
[Les conceptions morales] dans le progrès des nations deviennent progressivement de plus en plus claires parmi les hommes. Nous pouvons supposer que, au début, les facultés sociales et morales de l’homme sont très imparfaitement développées [...] ses conceptions morales sont faibles et vagues [...] À mesure que la culture intellectuelle de la nation se développe [...] les conceptions [...] deviennent de plus en plus claires dans l’esprit des hommes [...] et nous ne pouvons dire jusqu’où ce progrès intellectuel et moral peut aller.
Le progrès intellectuel des individus suit à peu près le même chemin, en ces affaires, que celui des nations [...] les deux carrières sont de même nature; une avancée constante du matériel vers l’abstrait, du particulier au général, mais dans ce qui est abstrait et général, une avancée du faible et du vague vers le distinct et le précis [18].
Or ce progrès de la connaissance scientifique et morale est en même temps, selon Whewell, un progrès dans notre connaissance de Dieu, puisque aussi bien nos intuitions sont dirigées vers les Idées qui sont dans l’entendement divin et que l’esprit humain est de « nature divine ».
Le but que se fixe Whewell est donc de montrer la « scientificité », la modernité si l’on peut dire, des principes de la moralité chrétienne, face à la montée des doctrines hédonistes et des courants rationalistes d’inspiration hobbésienne qui menacent le christianisme, défendant les droits de la raison et de la science contre l’autorité de la révélation et de la Bible. « Il est donc important pour les générations à venir, pense Whewell, de montrer que la moralité chrétienne peut être défendue par des méthodes rationnelles d’un même genre que celles utilisées par les sciences ; tel est le but de la systématisation de la moralité du sens commun », écrit Schneewind [19].
Cette systématisation – nous verrons qu’elle est également au cÅ“ur de la méthode de Sidgwick – consiste à saisir dans la moralité du sens commun, « le résultat de l’application progressive de la perception intuitive des Idées divines de justice, de bienveillance et de personnalité, etc., aux circonstances changeantes de la vie humaine [20] ». Mais c’est précisément ce que contestera Sidgwick.
Whewell montre en retour que la moralité du sens commun, bien qu’elle se soit développée indépendamment de toute révélation chrétienne, est en parfait accord avec les principes moraux et théologiques du christianisme. « Whewell présente alors, écrit Schneewind, d’une façon systématiquement et attentivement structurée, la version libérale anglicane de l’idée selon laquelle les évidences présentes dans la moralité que nous connaissons maintenant font fortement signe vers un univers gouverné par une déité en accord avec la description chrétienne [21]. »
De nombreux aspects « rationalistes » de la démarche de Whewell se retrouveront chez Sidgwick, mais ce dernier – et c’est évidemment essentiel – n’aboutira pas à la conclusion théologique rassurante que la moralité du sens commun nous appelle, ainsi que le soutient Whewell, à admettre la croyance chrétienne dans un univers mis en ordre par Dieu. C’est, au contraire, à la conclusion inverse qu’il aboutira : « Le cosmos du devoir est ainsi réellement réduit à un chaos », écrira-t-il en conclusion de la première édition des Methods of Ethics, conclusion qui disparaîtra des éditions ultérieures.
Le dialogue critique que Sidgwick noue avec Whewell est donc beaucoup plus profond que l’antipathie personnelle qu’il nourrissait pour l’auteur des Elements of Morality, ou que ne le laisse entendre le récit qu’il donne de l’aversion qu’il avait développée, dans ses jeunes années d’étudiant à Oxford, à l’endroit du caractère oppressif de sa doctrine. « Sidgwick, écrit Schneewind, avait beaucoup de sympathie pour les vues religieuses des cambridgiens, et son épistémologie est très proche de la leur [22]. » Pourtant le résultat sur lequel s’achèvent Les Méthodes de l’éthique est négatif. Car, aux yeux de Sidgwick, « les conclusions que tirent les moralistes de Cambridge [de leurs principes] ne sont tout simplement pas probantes, et, en quelque façon, il trouve que ce seraient plutôt les conclusions inverses qui doivent être suggérées », écrit encore Schneewind [23].
Reste que la méthode qui est au cÅ“ur des Méthodes de l’éthique, à savoir l’exposition des aspects inconsciemment utilitaristes de la moralité du sens commun, est largement inspirée par celle mise en Å“uvre par Whewell, car, ainsi que le remarque Schneewind : « L’examen de la moralité du sens commun n’était certainement pas au cÅ“ur de la tradition utilitariste [...]. Les utilitaristes considèrent la moralité du sens commun principalement comme devant être réformée [24]. » C’est pourquoi Schneewind est en droit de conclure, au sujet de la méthode de Sidgwick, qu’« elle est, assez ironiquement, extrêmement whewellienne [25] ». À ceci près, que la conclusion à laquelle aboutit cette méthode est profondément divergente chez les deux penseurs. Car, là où Whewell soutient que la moralité du sens commun conduit rationnellement au christianisme, Sidgwick arrive à une conclusion plus complexe et qui consiste à dire, un, que le sens commun moral est inconsciemment utilitariste, comme nous le verrons bientôt; deux, que le conflit des rationalités entre l’égoïsme et l’utilitarisme qui traverse la moralité du sens commun est largement insoluble. Conclusion doublement inacceptable pour les moralistes de Cambridge.
 
LA CRISE SPIRITUELLE DES ANNÉES 1860
 
 
De nombreux indices biographiques portent à croire que l’incapacité qu’éprouvait Sidgwick à souscrire aux thèses de Whewell est liée à la profonde crise religieuse et spirituelle qui se développa en lui dès l’année 1862, et qui finit par remettre en cause sa confiance dans l’existence d’un univers créé à la fois en harmonie et en ordre.
En août 1861, Sidgwick révèle à son proche ami, Henry Graham Dakyns, que le problème qui l’occupe « est celui de réconcilier [son] instinct religieux avec [sa] conviction grandissante que la moralité individuelle et sociale doit être placée sur une base inductive [26] ». En mars de l’année suivante, il annonce qu’il est en train de « ruminer une théorie de l’éthique [...]. Je crois que je vois une réconciliation entre le sens moral et les théories utilitaristes ». Mais, dans le même temps, il explique à un de ses amis qu’il est stupéfait de voir à quel point se trouvent « paralysées » ses croyances religieuses. Néanmoins, ajoute-t-il, « je m’accroche à l’espoir d’une réconciliation finale des besoins spirituels avec les principes intellectuels [27] ». En avril 1862, Sidgwick est pourtant contraint d’avouer qu’il « n’a pas avancé dans [sa] réconciliation des systèmes éthiques ». Et l’on voit que, dès cette époque, il est pleinement conscient du problème qui sera au cÅ“ur de l’ouvrage publié près de douze années plus tard :
Brain est le seul philosophe utilitariste totalement honnête que je connaisse, et il admet que le sacrifice de soi [...] constitue un « glorieux paradoxe », alors que Comte et tous les utilitaristes pratiques exaltent les mêmes sentiments jusqu’à en faire la suprême règle de vie. Telles sont les vues que j’essaye de réconcilier [28].
Parmi ses amis de l’époque, alors que les controverses autour de la critique biblique faisaient rage, ce qui faisait l’objet d’un commun accord, c’« était la nécessité et le devoir d’examiner l’évidence du christianisme historique avec une parfaite impartialité [29] ». Dans ce but, lui-même se mit, à partir de 1862, à l’étude de l’hébreu et de l’arabe. Mais, au bout de trois ans, il en arriva à la conclusion suivante : « L’étude historique comparative que j’avais planifiée ne m’apportait pas grand secours pour répondre aux grandes questions soulevées par le christianisme orthodoxe dont étaient tirées mes vues sur l’univers [30]. » Dès lors, il se tourna de plus en plus vers la philosophie. Fin 1862, dans une lettre à un de ses amis, il reconnaît éprouver encore le désir profond (longing) d’accepter les « croyances mystiques », un désir si puissant que « je suis en train de développer progressivement mes théories intuitives », écrit-il. Et Sidgwick ajoute dans cette même lettre :
Tu sais que je veux des intuitions pour la morale; au moins une (celle de l’amour) est nécessaire pour compléter [supplement] la morale utilitariste, et je ne vois pas pourquoi si nous devons en avoir une, nous ne pourrions pas avoir les autres. J’ai travaillé [worked away] sur la morale égoïste, mais je ne peux pas me persuader, sauf en plaçant ma confiance dans l’intuition, que le sacrifice chrétien de soi est vraiment une vie plus heureuse que l’insouciance des Classiques [classical insouciance]... Tu vois, j’ai toujours soif et faim d’orthodoxie, mais je suis résolu, je crois, à ne pas vendre mon droit d’aînesse intellectuel pour un plat de soupe mystique [31].
Dans une lettre de 1864, on trouve encore l’expression de ce même conflit intérieur :
Je me suis mis au travail d’un livre qui devait s’appeler Eudaemonism restated [L’eudémonisme exposé de nouveau] et alors que j’avais démontré sur le papier l’absolue préférabilité d’un complet dévouement de soi, je me retrouve n’y croyant plus... Je mets mon espoir dans quelque progrès religieux et moral, mais je ne lèverai pas le petit doigt pour comprimer le monde dans un système, et il ne semble pas à présent qu’il soit en mesure de s’harmoniser lui-même sans compression [32].
Ces lignes sont essentielles pour comprendre l’évolution intellectuelle de Sidgwick. C’est à l’évidence très tôt dans sa vie qu’il prit conscience de la difficulté qu’il allait placer au centre de son chef-d’Å“uvre. Aussi les thèses qu’il y soutient et le grand conflit des rationalités qu’il présente comme une aporie insoluble doivent-ils être compris à la lumière de la crise spirituelle qui se développa en lui dès l’année 1862, et qui devait ultimement le conduire à donner sa démission de son poste à l’université de Cambridge en 1869.
Cette décision, dont l’importance pratique pour lui-même était bien sûr cruciale, il la prit, non pas en considérant ses intérêts personnels, mais en s’appuyant sur des « principes généraux », et « c’est en me débattant avec la difficulté qui se posait alors que je passais par beaucoup de réflexions [a great deal of thought] qui furent, à la fin, systématisées dans Les Méthodes de l’éthique [33] ». Ces « grands principes » sont de nature intuitive, mais ils se rapportent davantage aux exigences morales de la pensée intellectuelle, son droit à penser librement en toute indépendance, qu’aux principes du christianisme. C’est pourquoi la démission de 1869 révèle, d’abord et avant tout, chez Sidgwick un sens admirable de la probité intellectuelle, un courage qui ne recule pas devant l’obligation de tirer, jusque dans ses effets matériels concrets, toutes les conséquences des doutes religieux qui, avec le temps, avaient pris le pas sur ses premières convictions, et qui devaient le conduire à adopter les principes de la morale utilitariste plutôt que ceux de la morale chrétienne. Car, sur un point décisif, celles-ci divergent. L’enseignement de Jésus, selon Sidgwick, réclame principalement la pureté du cÅ“ur devant Dieu. Le christianisme est une morale de l’intention, là où l’utilitarisme est d’abord une morale des conséquences. En théorie du moins, le sacrifice au bonheur général que réclame l’utilitarisme est fondé sur un calcul scientifique des plaisirs et des peines, et non sur le sentiment de l’amour du prochain (sentiment qui, comme tel, ne peut jamais être rationnellement exigé, ainsi que le remarque Sidgwick).
L’adhésion finale de Sidgwick aux principes rationnels et objectifs de la morale utilitariste mit ainsi un terme à la profonde crise spirituelle qui l’avait progressivement, et presque malgré lui, détaché du christianisme.
L’utilitarisme est défini de façon précise par Sidgwick comme la théorie éthique selon laquelle « la conduite qui, en toute circonstance, est objectivement juste, est celle qui produit la plus grande somme de bonheur en général, c’est-à-dire qui prend en compte tous ceux dont le bonheur est affecté par la conduite [34] ». Le principe, et la méthode qui s’en déduit, sont rassemblés sous le nom générique d’« hédonisme universaliste ».
Sidgwick distingue, avec une insistance particulière, cette doctrine de l’« égoïsme hédoniste » :
La différence toutefois entre les propositions (1) que chacun doit [ought to] suivre son propre bonheur, et (2) que chacun doit [ought to] suivre le bonheur de tous, est si évidente et manifeste, qu’au lieu d’y insister nous sommes plutôt appelés à expliquer comment les deux en sont arrivés à pouvoir être confondues, ou incluses en quelque manière sous une seule notion [35].
Que la première proposition puisse conduire à la seconde, ou être confondue avec, telle est l’erreur commise par John Stuart Mill dans L’Utilitarisme, et que Sidgwick critique dans une note qu’il ajoute immédiatement aux lignes précédentes : « Il vaut la peine de remarquer que dans le traité célèbre de Mill sur l’utilitarisme, cette confusion, quoique expressément dépréciée, est encouragée dans une certaine mesure par le traitement que l’auteur réserve à ce sujet [36]. »
 
LES CONTRADICTIONS DE JOHN STUART MILL
 
 
La difficulté soulevée par l’ouvrage de J. S. Mill consiste à dire, un, que : « Selon le principe du plus grand bonheur, tel qu’il a été expliqué précédemment, la fin ultime, celle en fonction et en vertu de laquelle sont désirables toutes les autres choses désirables (que nous considérions notre propre bien ou celui des autres) consiste à pouvoir mener une existence aussi dépourvue de souffrance que possible et aussi riche que possible de satisfactions tant en quantité qu’en qualité [37] »; et, deux : « [...] le bonheur qui constitue la norme utilitariste de la conduite bonne [right] n’est pas le bonheur propre de l’agent, mais le bonheur de tous ceux concernés. Entre son propre bonheur et celui des autres, l’utilitarisme exige qu’il soit aussi impartial qu’un spectateur désintéressé et bienveillant le serait [38] ». La contradiction majeure entre ces deux propositions tient au fait que la deuxième introduit un comportement sacrificiel qui est contraire au premier axiome. Or Mill place cette disposition sacrificielle au cÅ“ur de sa définition de l’utilitarisme. Si Sidgwick est en parfait accord avec la définition que Mill donne de l’utilitarisme dont le critère « n’est pas le bonheur de l’agent lui-même, mais la plus grande somme de bonheur au total [39] », son propos vise à montrer l’incohérence du système de Mill.
La dernière citation de Mill vient à la suite d’un long développement consacré à la valeur morale du sacrifice qu’il concluait en ces termes : « Que les utilitaristes ne se lassent point de se réclamer de la moralité du sacrifice de soi comme d’une possession qui leur appartient tout autant qu’au stoïcien ou au transcendantaliste [40]. » Que le sacrifice de son propre bonheur soit la plus haute vertu morale, c’est, en effet, ce qu’il écrivait quelques lignes plus haut : « Bien que ce soit seulement dans un état très imparfait du monde que le meilleur moyen que l’on ait de servir le bonheur des autres soit le sacrifice absolu de son propre bonheur, je n’hésite pas, aussi longtemps que le monde sera dans cet état imparfait, à reconnaître qu’être disposé à accomplir un tel sacrifice est la plus haute vertu qui puisse se trouver chez un homme [41]. »
Le sacrifice absolu de son propre bonheur est la forme la plus haute de perfection morale dont un homme soit capable au sein d’un monde soumis à l’imperfection. Ce qui atteste l’imperfection du monde, c’est que ce soit de cette manière que puisse être manifestée la perfection morale. Selon Sidgwick, l’imperfection porte, au contraire, sur l’impossibilité d’accorder rationnellement un tel sacrifice avec l’axiome premier de l’hédonisme égoïste. Je cite ici à nouveau l’aveu qu’il faisait en 1864 : « [...] alors que j’avais démontré sur le papier l’absolue préférabilité d’un complet dévouement de soi, je me retrouve n’y croyant plus [...]. Je mets mon espoir dans quelque progrès religieux et moral, mais je ne lèverai pas le petit doigt pour comprimer le monde dans un système, et il ne semble pas à présent qu’il soit en mesure de s’harmoniser lui-même sans compression. »
Outre cette inquiétude plus métaphysique et théologique que morale – qui est, à mes yeux, essentielle pour comprendre le fond caché de la pensée de Sidgwick [42] – la difficulté principale réside dans la définition sacrificielle de l’utilitarisme de Mill. Comment est-il possible « d’établir dans l’esprit de chaque individu une association indissoluble entre son propre bonheur et le bien de tous [43] », si ce dernier recommande le sacrifice du premier ? Là est le cÅ“ur de la contradiction. Ou pour le dire autrement, si l’égoïste rationnel est « un homme qui a appris de Hobbes que la préservation de soi est la première loi de la nature et l’intérêt propre [self interest] la seule base rationnelle de la moralité sociale [44] », comment pourrait-on jamais convaincre un tel homme qu’il doit se sacrifier au profit de l’intérêt du plus grand nombre ?
Sans doute Mill – et Sidgwick a-t-il raison de le rappeler – refuse-t-il de réduire l’utilitarisme à une forme vulgaire d’égoïsme. Contrairement au strict principe benthamien d’équivalence quantitative des plaisirs, il consacre de longues analyses à expliquer qu’il y a une hiérarchie des plaisirs, et que les plaisirs nobles de l’esprit sont bien supérieurs à ceux des sens, qu’il vaut mieux être « un Socrate insatisfait qu’un imbécile satisfait [45] » (insatisfaction volontaire, semble-t-il, et qui résulte d’un choix en stricte contradiction avec l’axiome utilitariste qui fait de la recherche du plaisir une loi psychologique universelle). Quoi qu’il en soit, l’introduction d’un élément proprement qualitatif rend plus improbable le calcul quantitatif des unités de plaisir qui est le cÅ“ur de la doctrine utilitariste benthamienne. Il est vrai que c’est la grossièreté de la psychologie du fondateur de l’utilitarisme que Mill lui reproche, particulièrement dans son Essai sur Bentham. Et on lui saura gré d’avoir montré que la doctrine utilitariste n’est pas, loin s’en faut, celle qu’adopterait « un égoïste centré sur lui-même, dépourvu de tout sentiment, de toute sollicitude autre que ceux qui ont pour objet sa propre misérable individualité [46] ». Mais, une chose est d’introduire une hiérarchie entre les plaisirs nobles et les plaisirs vulgaires, d’affirmer que les premiers sont préférables aux seconds et que cette préférence fait toujours l’objet du choix d’un homme cultivé, que tel est, en somme, le « verdict des hommes compétents »; autre chose, et bien plus difficile à admettre, est de prétendre que le principe hédoniste de base est compatible avec la recommandation du « sacrifice absolu » du bonheur privé.
Ce n’est donc pas sans raisons pertinentes, et qui touchent à l’essentiel, que Sidgwick met le doigt sur l’impossibilité d’identifier sous une commune notion (l’intérêt), l’hédonisme égoïste et l’hédonisme universaliste, et de découvrir l’Å“uvre d’une rationalité unique (de nature divine ?), là où, au contraire, l’emporte un conflit entre, d’une part, la rationalité égoïste qui a pour fin le bonheur privé, et, d’autre part, la rationalité désintéressée et sacrificielle de l’utilitariste impartial, qui se donne pour but le bonheur général. Car le désir du bonheur général, comme le remarque Sidgwick, est tout autre chose qu’une addition de bonheurs privés : « Car un agrégat de désirs actuels, dont chacun est dirigé vers une partie différente du bonheur général, ne constitue pas un désir actuel du bonheur général, existant en quelque individu. Et Mill ne soutiendrait certainement pas qu’un désir qui n’existe dans aucun individu peut exister dans un agrégat d’individus [47]. »
 
PSYCHOLOGIE ET ÉTHIQUE
 
 
L’erreur est en partie due à la confusion entre ce qui relève de l’éthique et de la psychologie, plus précisément de la théorie psychologique qui soutient que « dans toute action volontaire, l’agent recherche, universellement ou normalement, son propre bonheur ou plaisir [48] ». Car, dans le fait, ce sont deux choses distinctes de dire que les hommes recherchent naturellement leur propre bien, qu’ils sont mus par des appétits proprement égoïstes, et de postuler que cette orientation psychologique fondamentale, instinctive et spontanée de la nature humaine, que cette détermination qui est de l’ordre de l’être doit être placée au principe du devoir-être. En réalité, il n’y a aucune nécessité dans ce passage du point de vue psychologique au point de vue éthique (qui pourrait fort bien, comme chez Kant par exemple, justifier la conclusion strictement inverse). Ainsi que l’écrit Sidgwick :
Il n’y a aucune connexion nécessaire entre cette dernière proposition [psychologique] et quelque théorie éthique que ce soit [...]. Car il est clair que, du fait que chacun cherche actuellement son propre bonheur, on ne peut conclure, par une inférence immédiate et évidente, qu’il doit chercher le bonheur d’autres personnes [49].
Ce serait même la conclusion inverse qui s’impose logiquement, comme il le reconnaîtra plus loin.
La théorie utilitariste ne peut non plus, ainsi que le montre Sidgwick dans la suite de son argumentation, être prouvée par la théorie des sentiments moraux, telle qu’elle avait été formulée par Hutcheson, Hume ou Adam Smith au siècle précédent. Car la théorie des sentiments moraux est parfaitement acceptable pour un partisan de la morale égoïste, si l’on admet que le principe altruiste de la bienveillance universelle peut tout à fait être soumis à la règle de l’amour rationnel de soi (rational self-love) « dans la mesure où nous pouvons trouver notre bonheur privé dans une pareille gratification [50] ». Ce n’est pas le lieu de développer ici cette assertion. Il suffit de rappeler que le sentiment moral qui nous pousse au souci d’autrui, à la bienveillance, non seulement n’exclut pas la gratitude selon Hutcheson, mais est au contraire nourri par elle. La gratitude est gratifiante, et il n’y a rien dans ce retour qui ôte à la bienfaisance sa nature proprement morale. La théorie morale qui insiste sur les relations de bienveillance entre les individus n’a, en réalité, rien de désintéressé (du moins au sens radical du désintéressement sacrificiel que l’on trouve chez Fénelon par exemple). C’est pourquoi, selon Sidgwick, elle est parfaitement compatible avec la doctrine égoïste qui s’appuie sur le principe restreint de l’amour de soi rationnel, et ne saurait, par conséquent, servir de preuve à la doctrine éthique utilitariste.
De surcroît, et l’argument est plus décisif, les doctrines de la bienveillance rationnelle font appel à un sentiment originaire, par quoi nous sommes affectés par ce qui arrive à autrui. Sans entrer ici dans la spécificité de la pensée des principaux théoriciens du sentiment moral au XVIIIe siècle, la difficulté centrale que soulève Sidgwick, c’est qu’en tout état de cause aucun sentiment n’est, comme tel, rationnellement exigible, de sorte qu’on ne saurait fonder sur cette base affective et subjective les principes d’une morale à la fois rationnelle, objective et universelle.
Le principe du « plus grand bonheur » désigne « le plus grand surplus de plaisir sur la peine [51] ». Une série d’axiomes postulent que « tous les plaisirs inclus dans notre calcul peuvent être comparés quantitativement les uns avec les autres, et avec toutes les peines ; que chaque sensation [feeling] possède une certaine quantité intensive, positive ou négative (ou, peut-être, égale à zéro), en fonction de son caractère plus ou moins désirable, et que cette quantité peut jusqu’à un certain point être connue, en sorte que chacune peut être au moins grossièrement pesée dans des échelles idéales contre une autre [52] ». Sidgwick reprend ici à son compte le principe benthamien central d’une commensurabilité des plaisirs et des peines dont résulte la possibilité d’un calcul mathématique des coûts et des avantages, afin d’obtenir ce que Sidgwick appelle « le bonheur maximum ».
Il convient de souligner que Sidgwick est le premier – et c’est par là qu’il exercera une influence décisive sur John Rawls – à poser la question de la répartition de ce « quantum de bonheur » entre les hommes : « [...] nous avons, écrit-il, à ajouter au principe de la recherche du plus grand bonheur en général quelque principe de la juste ou bonne distribution de ce bonheur [53] », ce principe se rapportant à celui d’égalité généralement admis par les utilitaristes, et qui fut formulé par Bentham en ces termes : « chacun compte pour un, et personne pour plus d’un ».
Mais peut-on apporter la preuve que l’utilitarisme est la seule morale proprement rationnelle ?
 
LA PREUVE INTROUVABLE
 
 
Henry Sidgwick examine cette question dans le chapitre II du livre IV, intitulé « La preuve de l’utilitarisme ».
En premier lieu, Sidgwick remarque que, alors que la doctrine de l’hédonisme égoïste n’a nullement besoin de faire l’objet d’une preuve, il n’en est pas de même s’agissant de l’hédonisme universaliste. Ce n’est pas que, du point de vue strictement théorique, une pareille preuve ne s’impose pas comme nécessaire, tout autant que pour l’utilitarisme, mais il se trouve que, dans les faits, la morale de l’égoïsme se présente au sens commun comme une évidence, n’étant douteux pour personne que l’individu est naturellement porté à devoir rechercher son propre bonheur. De même, le sens commun ne conteste pas le fait que s’imposent à chacun des règles du devoir. La difficulté apparaît dès lors que l’utilitarisme entend fonder celles-ci sur un principe supérieur. « Car les prescriptions utilitaristes du devoir sont prima facie en conflit, à certains points de vue et dans certaines circonstances, à la fois avec les règles que les intuitionnistes considèrent comme évidentes, et celles que dicte l’égoïsme rationnel, en sorte que l’utilitarisme, s’il est accepté, doit être accepté comme gouvernant et l’intuitionnisme et l’égoïsme [54]. » Il s’agit donc de montrer que les principes qui commandent ces deux dernières doctrines sont en quelque manière défaillants et appellent un principe supérieur plus englobant. Tel est donc l’impératif qui s’impose à l’utilitarisme et qui exige que soit exposée une argumentation qui en prouve la supériorité rationnelle ; davantage même, que l’utilitarisme est la seule morale à être pleinement rationnelle.
Sur la base de quels arguments l’égoïste peut-il être conduit à souscrire aux principes de l’hédonisme universaliste ?
Si l’égoïste, écrit Sidgwick, s’en tient à sa conviction qu’il doit [ought to] prendre pour fin ultime son propre bonheur ou plaisir, aucune argumentation [line of reasoning] ne paraît s’ouvrir qui le conduirait à adopter l’hédonisme universaliste pour principe premier. On ne peut prouver que la différence entre son propre bonheur et celui d’un autre soit pour lui de première importance. Dans ces conditions, tout ce qu’un utilitariste peut faire est d’effectuer autant que possible une réconciliation entre ces deux principes, en exposant à l’égoïste les sanctions de règles déduites du principe universaliste – i.e. en montrant les plaisirs et les peines qui peuvent être attendus, pour l’égoïste lui-même, de l’observation ou de la violation de ces règles. Il est évident qu’une telle exposition ne produit aucune tendance à faire du plus grand bonheur du plus grand nombre sa fin ultime, mais n’est rien d’autre qu’un moyen en vue de son propre bonheur. Elle est donc totalement différente d’un preuve (ainsi que je l’ai expliqué ci-dessus) en faveur de l’hédonisme universaliste. Toutefois, lorsque l’égoïste met en avant, implicitement ou explicitement, la proposition que son bonheur ou plaisir est un bien, non seulement pour lui, mais du point de vue de l’univers – en disant que « la nature l’a désigné pour suivre son propre bonheur » – il convient de lui montrer que son bonheur ne constitue pas une part plus importante de bien, pris universellement, que le bonheur égal de toute autre personne. Et ainsi, en partant de son propre principe, il peut être conduit à accepter le bonheur ou le plaisir universel comme étant absolument et sans qualification bien ou désirable; comme une fin, par conséquent, vers laquelle doit être dirigée l’action d’un agent raisonnable [55].
Autrement dit, la seule façon de prouver la validité théorique de l’utilitarisme est de montrer à l’égoïste qu’il appartient à la nature, comme partie du Tout, et qu’à ce titre son droit au bonheur est égal à celui de tout autre, le calcul du bien universel – le plus grand bonheur du plus grand nombre – constituant une norme supérieure à son propre bonheur privé. Mais, évidemment, toute la difficulté est d’amener l’égoïste à adopter ce point de vue « holiste », alors que l’amour de soi conduit chacun à se considérer lui-même comme un tout (on songe, sur ce point, à la définition que les moralistes du XVIIe siècle en général donnent à l’amour de soi : une tendance « à n’aimer que soi et à tout rapporter à soi », selon les termes de La Rochefoucauld, à se considérer comme « centre du Tout » pour reprendre la formule de Pascal dans le fragment 455 de l’édition Brunschvicg des Pensées, intitulé « Amour-propre »). Du reste, si l’on s’en tient au texte, Sidgwick évoque l’hypothèse où c’est l’égoïste qui adopte de lui-même la perspective holiste, comme s’il était implicitement entendu qu’aucune argumentation logique, extérieure au sujet rationnel, ne peut le contraindre à changer de point de vue, et adopter celui d’un spectateur impartial et désintéressé. De sorte que ce à quoi on assiste, c’est à un conflit des rationalités, entre la rationalité anti-utilitariste du « point de vue » égoïste et la rationalité désintéressée et sacrificielle du « point de vue » holiste.
Aussi, s’agissant des prescriptions morales, la raison est divisée contre elle-même, car l’hédonisme égoïste n’est pas moins rationnel que l’utilitarisme.
Quant à l’autre solution, elle ne constitue nullement une preuve à proprement parler de l’utilitarisme, puisqu’elle est immanente à la logique égoïste elle-même, et repose simplement sur la crainte des sanctions [56], en particulier de sanctions divines.
Sur le sujet de cette recherche de la preuve, on comparera l’honnêteté de la démarche de Sidgwick avec le traitement somme toute superficiel que John Stuart Mill lui réserve dans le chapitre IV de L’Utilitarisme, intitulé « De quelle sorte de preuve le principe d’utilité est susceptible [57] ».
En direction des intuitionnistes, l’utilitariste soutient que « les principes de vérité, de justice, etc. n’ont qu’une validité dépendante et subordonnée [58] ». Soit parce que le principe général admet des exceptions, ou doit être qualifié de façon plus précise, comme dans le cas de l’exigence de véracité; soit parce que la notion fondamentale, celle de justice par exemple, est trop vague et a besoin d’être mieux définie; soit, enfin, parce que ces différentes règles sont susceptibles d’entrer en conflit les unes avec les autres, ou encore qu’elles sont formulées de façon différente par diverses personnes, sans que ces différences admettent, en dernier ressort, de solution intuitive. À ces conceptions défaillantes, il n’y a que l’utilitarisme pour apporter une alternative satisfaisante en s’appuyant sur le sens moral commun. Il convient, dès lors, de mettre en évidence que le sens commun moral est, sans le savoir, largement utilitariste, et que seuls les principes de l’hédonisme universaliste, et non les principes chrétiens de la moralité, sont de nature à systématiser, à rationaliser, ses principes intuitifs dans un « système harmonieux et complet [59] ». On retrouve ici tout le fond du débat que Sidgwick mène avec les intuitionnistes de Cambridge.
 
LE CONFLIT DES RATIONALITÉS
 
 
Le chapitre III du livre IV, dès lors, est fort logiquement consacré à l’analyse de la « Relation de l’utilitarisme avec la moralité du sens commun ».
La thèse que soutient Sidgwick est que la moralité du sens commun est « inconsciemment utilitariste [60] », est « inchoativement et imparfaitement utilitariste [61] ». Existe, à ses yeux, « une transition naturelle de la moralité du sens commun à l’utilitarisme [62] », de sorte que « l’utilitarisme peut être présenté comme la forme scientifiquement complète et systématiquement réfléchie de cette régulation de la conduite qui, à travers tout le cours de l’histoire humaine, a toujours tendu essentiellement dans la même direction [63] ». Ou encore : « [...] la méthode utilitariste résout ces difficultés et perplexités en accord général avec les vagues instincts du sens commun, et c’est à elle qu’on fait naturellement appel dans les discussions morales ordinaires [64] ».
Mais que le sens commun s’en remette plus ou moins vaguement au critère de l’utilité collective pour évaluer la valeur morale des actions, ou déterminer des critères rationnels de décision, ne suffit pas pour ériger l’utilitarisme en une morale universelle à laquelle la moralité du sens commun doit être logiquement contrainte de souscrire. Car devraient également être acceptées les conséquences sacrificielles du principe de base de la recherche du bonheur du plus grand nombre. Il y a là une espèce de passage à la limite que l’égoïste invétéré n’est évidemment prêt à admettre, mais auquel n’adhérerait pas davantage, les choses étant ce qu’elles sont, le sens commun moral. Celui-ci mêle des aspects à la fois égoïstes – la recherche du bonheur privé est une fin légitime de l’action – et intuitifs – il existe bel et bien des principes absolus de vérité et de justice (selon lesquels la recherche du plus grand bonheur du plus grand nombre est en soi une fin éminemment désirable). On peut bien, comme le fait Sidgwick, exposer rationnellement les procédures rationnelles propres à chacune de ces options éthiques, on peut même conclure que la moralité du sens commun est largement utilitariste, quoique ce soit le plus souvent de façon inconsciente, reste que la grande difficulté est de surmonter le conflit des rationalités qui est à l’Å“uvre dans chacune des méthodes que ces options construisent.
Si ce conflit ne traverse pas les relations entre l’utilitarisme et l’intuitionnisme que Sidgwick se garde bien d’opposer de façon systématique – il affirme, tout au contraire, que « l’antithèse commune entre les intuitionnistes et les utilitaristes doit être entièrement écartée [65] » et déclare même, dans le récit de son parcours intellectuel : « J’étais à nouveau un utilitariste, mais sur une base intuitive [66] » – ce conflit des rationalités, par contre, est manifeste dans les rapports entre l’hédonisme égoïste et l’hédonisme universaliste. Ce conflit ne peut être transcendé par une simple théorie des sanctions, internes ou externes, pour la raison évidente que ces sanctions font encore appel à des considérations purement égoïstes. Or, ce que l’utilitarisme prescrit, c’est un véritable sacrifice – un sacrifice absolu du bonheur, disait J. S. Mill –, un sacrifice de nature totalement désintéressée, et qui exige que soit abandonné tout calcul égoïste chez le sujet moral qui se considère comme partie du tout, dont aucun intérêt particulier n’est préférable à celui de tout autre. Mais il n’est pas moins rationnel de considérer cette morale comme étrangère aux fins ultimes de l’existence individuelle. « Car la supposition dont procède ce livre est qu’il y a plusieurs fins ultimes de l’action, qui toutes prétendent être des fins rationnelles, et qui sont telles que tout homme doit [ought to] les adopter [67] », écrivait Sidgwick au livre III.
Les doctrines de la bienveillance rationnelle ne sont pas davantage à même de produire ce sacrifice radical, car celui-ci doit pouvoir porter aussi bien sur notre propre bonheur personnel que sur le bonheur de ceux auxquels nous sommes attachés par de fortes relations d’affections sympathiques. Or,
Il y a très peu de personnes, aussi largement et puissamment puissent-elles être enclines à la sympathie, qui sont constituées de telle sorte qu’elles ressentent pour les plaisirs et les peines de l’humanité, considérée en général, un degré de sympathie tout à fait commensurable avec le souci [concern] qu’elles ont pour leur femme ou enfants, ou amoureux, ou ami intime [...]. Et ainsi lorsque le devoir utilitariste nous appelle au sacrifice, non seulement de nos propres plaisirs, mais au bonheur de ceux que nous aimons en faveur du bien général, la sanction elle-même sur laquelle l’utilitarisme s’appuie le plus [il s’agit des sanctions de la conscience] doit agir puissamment contre son précepte [68].
Ainsi, sur la base de ces conflits, il est impossible de ramener la moralité du sens commun à un utilitarisme généralisé, pour deux raisons : un, que le sens commun mêle confusément, sans trop d’embarras, des principes égoïstes, intuitionnistes et utilitaristes ; deux, ultimement, parce qu’il y a une contradiction fondamentale entre les principes mêmes de l’égoïsme moral et ceux qui sont au fondement de l’utilitarisme.
Et il doit être admis, reconnaît Sidgwick, que, les choses étant ce qu’elles sont, quelque différence qui existe entre la moralité utilitariste et celle du sens commun, [elle] est d’une telle nature qu’elle rend la coïncidence de la première avec l’égoïsme encore plus improbable. Car nous avons vu que l’utilitarisme est plus rigide que le sens commun en exigeant le sacrifice des intérêts privés de l’agent lorsque ceux-ci sont incompatibles avec le plus grand bonheur du plus grand nombre [69].
Il y a dans l’utilitarisme une « rigidité » principielle – l’obligation morale du sacrifice – qui introduit un écart ou un excès avec ce que la moralité du sens commun est prête à accepter, et une contradiction théorique avec les principes liminaires de la morale égoïste. Le devoir du sacrifice, en certaines circonstances s’entend, va bien au-delà de l’axiome de la bienveillance rationnelle dont Sidgwick fait la « base rationnelle » du système utilitariste [70] : « Que chacun est moralement tenu de considérer le bien de tout autre individu autant que le sien [71]. » Toutefois, à cette définition « abstraite » et a priori, le sens commun donne une interprétation plus restreinte, reconnaissant que, dans les faits, l’application de la règle de bienveillance se limite, le plus souvent, à ceux auxquels nous sommes liés par des relations affectives proches. Aller au-delà de cette « générosité restreinte », pour reprendre la formule de Hume dans le Traité de la nature humaine, requiert un sens du devoir qui en fait un principe éthique absolu et que seules les éthiques intuitives prescrivent, mais que la moralité du sens commun ne saurait prendre pour argent comptant.
Or Sidgwick donne, semble-t-il, un sens impératif, kantien, à la notion de devoir dans la mesure où celui-ci est inconditionné et se distingue radicalement de toute considération prudentielle ou égoïste. Le devoir est un « précepte » ou un « commandement » de la raison qui s’impose universellement à tous les êtres rationnels capables de former des jugements proprement moraux [72]. L’obligation morale est, comme telle, indépendante de toute estimation en termes de bonheur ou d’intérêt privé. Raison pour laquelle la morale utilitariste s’inscrit dans le sillage des éthiques intuitionnistes, et en constitue l’expression la plus élaborée et la plus rationnelle. Elle seule, en effet, est capable, sur la base scientifique du calcul des utilités, de formuler des règles claires de décision et d’évaluation des actions humaines, marquant ainsi un progrès décisif par rapport à la morale de Kant.
 
L’EXPÉRIENCE MONDAINE ET LE CHAOS DE LA PHILOSOPHIE MORALE
 
 
Clarifier les principes éthiques qui se mêlent obscurément dans la moralité du sens commun, travailler à leur systématisation rationnelle, conduit à mettre au jour le conflit des rationalités qui oppose l’hédonisme égoïste à l’utilitarisme, interdisant, au bout du compte, leur harmonisation dans un système moral unique. Si la recherche d’un tel système éthique constitue bien le but que s’était fixé Sidgwick, force est de constater que l’entreprise aboutit à un échec. C’est pourquoi la première édition des Méthodes de l’éthique concluait, assez sombrement, sur les mots que nous avons déjà cités : « Le cosmos du devoir est ainsi réduit à un chaos [73]. » La formule fut retirée des éditions ultérieures. Mais la suppression de ce passage ne signifie pas que Sidgwick ait renoncé au pessimisme qui l’inspirait.
En 1887, dans un journal conservé pour son ami John Addington Symons, il écrivait : « Sur un point, J. A. S. n’a pas compris ma position. Il dit qu’il n’avait jamais espéré grand-chose de la méthode de prouver sur laquelle je me suis appuyé. Mais le fait est que j’ai essayé tour à tour toutes les méthodes – toutes celles que j’ai trouvé être indiquées par tous ceux qui m’ont précédé, et toutes ont échoué – révélation, méthodes rationnelles, empiriques : il n’y a aucune preuve en aucune d’entre elles [74]. »
Enfin, ce passage extrait des Memoirs de Henry Sidgwick :
[...] c’est sans aucun doute l’affaire de la philosophie éthique de trouver et de rendre explicite le fondement rationnel d’une telle action [qui subordonne l’intérêt personnel aux impulsions altruistes].
Je me mis donc à examiner méthodiquement la relation entre l’intérêt et le devoir
[...]. Le résultat fut de conclure qu’aucune solution complète dans le conflit entre mon bonheur et le bonheur général n’était possible sur la base de l’expérience mondaine [75].
Il convient de donner toute son importance à cette assise résolument mondaine de la pensée de Sidgwick dont résultent à la fois son rejet d’une fondation théologique, fût-elle prétendument rationnelle, de l’éthique, et la place accordée à la moralité du sens commun. Or, il est tout à fait essentiel d’insister sur le fait que le monde, selon Sidgwick, est marqué par une dysharmonie profonde puisque les rationalités morales ne peuvent être harmonisées dans un système qui les transcende et règle leur conflit. L’équivocité des voies de la rationalité morale fait du monde de l’éthique un « chaos », et non un cosmos. L’échec de l’entreprise réconciliatrice, jusqu’au bout envisagée par Sidgwick, ouvre la porte à une inquiétude métaphysique et existentielle plus radicale encore que celle suscitée par les controverses morales, mettant en branle et en péril jusqu’aux fondements de la foi en Dieu.
La contradiction fondamentale soulevée par Sidgwick n’est pas interne à l’utilitarisme, comme chez Bentham [76] qui voulait concilier, au sein même de son système, le principe hédoniste de la recherche du plaisir individuel et la fin du plus grand bonheur pour le grand nombre – contradiction si radicale que Bentham ne pouvait la résoudre que par l’intervention de l’État comme seul organe impartial et désintéressé capable de procéder au calcul utilitariste des plaisirs et des peines. Sidgwick distingue avec un soin minutieux ce que Bentham et Mill n’hésitaient pas à confondre, à savoir ce qui relève respectivement de la psychologie et de l’éthique.
Au reste, Sidgwick sépare très clairement la morale de la politique et ne verse pas dans les dérives constructivistes et potentiellement totalitaires de l’État benthamien qu’il condamne mezzo voce. La finalité de la politique est de réguler la conduite extérieure des individus au sein des relations sociales ; mais l’éthique a pour objet de déterminer ce que les individus doivent faire, selon des principes du devoir-être qui ne se réduisent pas à la simple obéissance au droit positif. Sur le plan économique et politique, Sidgwick est un libéral convaincu [77], plus réformiste que révolutionnaire.
Dans la mesure où l’utilitarisme est défini, de façon spécifique, comme un hédonisme universaliste, s’il entre en conflit avec l’hédonisme égoïste, ce n’est donc pas en raison d’un conflit intérieur au système, mais parce que sont en contradiction deux méthodes rationnelles opposées. Est d’avance condamné à l’échec quiconque voudrait convaincre un homme, mû par l’amour de soi, qu’il est plus rationnel pour lui de sacrifier son bonheur personnel et celui de ses proches au profit de la somme totale de bonheur d’individus qui lui sont indifférents, mais dont les intérêts sont aussi légitimes que les siens parce que, dans l’absolu, ou du point de vue du Tout, le droit au bonheur de chacun est égal à celui de tout autre. Sans doute y a-t-il une rationalité utilitariste du sacrifice, mais c’est précisément le devoir du sacrifice qui rend l’utilitarisme si peu acceptable à la moralité du sens commun.
Si je peux en tant que « spectateur impartial souhaiter que tout homme sacrifie son bonheur à celui du bien général, je ne m’attends pas à ce qu’il le fasse, pas plus que je ne le ferais moi-même si j’étais à sa place. Je n’avais pas le sentiment que ce raisonnement pouvait, en réalité, être réfuté [78] ». Bien que cette conclusion se rapporte à une période de la vie de Sidgwick antérieure à sa découverte de Butler et de Kant, elle exprime assez bien le sentiment général du sens commun à l’endroit de l’exigence utilitariste du sacrifice. « Il est bien plus facile à un homme, remarquait Sidgwick dans le premier livre des Methods of Ethics, d’arriver à une espèce de diagonale entre l’hédonisme égoïste et l’hédonisme universaliste que d’être un partisan réellement cohérent de l’un ou l’autre [79]. » C’est pourquoi, si l’on s’en tient à l’expérience mondaine des hommes ordinaires, en dernier ressort, « le cosmos du devoir se réduit au chaos ».
Reste, me semble-t-il, une ambiguïté à résoudre et qui tient au rapport entre rationalité et moralité.
 
RATIONALITÉ ET MORALITÉ
 
 
Sidgwick parle de « la moralité du sens commun », et il emploie l’expression « hédonisme éthique ». Pourtant nombre de textes, et en particulier le chapitre III du premier livre, « Les jugements éthiques », laissent entendre, en un sens très kantien, que sont proprement morales ces seules actions qui procèdent de l’obligation impérative et inconditionnelle du devoir, du devoir, en particulier, d’agir pour le bien commun ou le bonheur général. En conséquence de quoi, on est en droit de conclure qu’il n’y pas véritablement de conflit selon Sidgwick entre la moralité et diverses formes de rationalités morales contradictoires (égoïstes et utilitaristes). Seul l’utilitarisme est à proprement parler une doctrine morale, la seule doctrine morale qui soit véritablement conséquente. L’hédonisme éthique n’a rien de « moral », au sens strict du terme, même s’il est, incontestablement, rationnel. La difficulté ne tient pas tant dans un conflit des rationalités morales, qui peut-être n’existe pas, que dans l’impossibilité de convaincre l’égoïste rationnel de suivre la voie du devoir, autrement dit dans l’impossibilité d’apporter une réponse satisfaisante à la question « Pourquoi devons-nous agir de façon morale ? ». Que là réside le vrai problème, peut-être faut-il y voir un indice dans ce constat que fait Sidgwick lui-même : « Je ne sais pas, pour ma part, comment communiquer [impart] la notion de devoir moral à quiconque en est totalement dénué [80]. » La solution est, peut-être, que la plus grande partie des hommes n’en a justement pas, en réalité. Toutefois, la difficulté demeure. Une chose est de souscrire en théorie aux obligations qu’implique la notion de devoir, autre chose est de les mettre en pratique dans toutes leurs conséquences. Dans le fait – telle est la conclusion désabusée de Sidgwick – il est impossible d’apporter la preuve que nous devons agir de façon morale, c’est-à-dire de façon conforme aux impératifs sacrificiels et désintéressés de l’utilitarisme.
« Sidgwick, écrit Jerome Schneewind, hésite beaucoup à suggérer que l’égoïsme systématise les pleines convictions morales de l’homme, et il aurait, sans doute, accepté [de dire] que ce que nous appelons “moralité” doit, par définition, inclure un souci égal pour le bien de chacun, alors que ce que nous appelons “égoïsme” ou “prudence” concerne l’agent seulement. Mais il ne voit pas dans un tel point de nomenclature une solution à son problème de base [81]. »
Et Schneewind de rappeler, fort à propos, que la difficulté avait déjà été exposée par John Grote, dans une critique que le moraliste de Cambridge adressait à Butler. Ce dernier
ne donne aucune raison pour laquelle le principe moral, ou la conscience, doit être supérieur au principe intellectuel, ou prudence. L’exposé qu’il fait de la suprématie de la conscience peut s’appliquer à tout ce que j’ai appelé principe [à toutes les manières réflexives rationnelles de déterminer ce que chacun doit faire] et nous voulons savoir pourquoi la réflexion morale a autorité sur tous les autres genres de réflexion [82].
Or, ainsi que l’écrit Schneewind, « Sidgwick ne peut pas répondre à cette question, car pour lui l’autorité de la morale découle uniquement de sa rationalité [83] ».
L’évolution interne de la pensée morale de Sidgwick le conduit, et il est le premier à s’en désoler, à l’aveu d’un double échec. En premier lieu, mais dans une certaine mesure seulement, contre les intuitionnistes de Cambridge, en particulier William Whewell, F. D. Maurice et John Grote, il est obligé d’admettre que le christianisme ne fournit aucune évidence absolue qui pourrait servir de principe universel à l’idéal moral. En deuxième lieu, et cela malgré la thèse soutenue par John Stuart Mill, il est contraint de reconnaître qu’aucune preuve ne peut démontrer la supériorité rationnelle de l’utilitarisme sur la morale de l’hédonisme égoïste, laquelle n’est pas moins rationnellement valide.
Aussi, confronté à l’ordre imparfait de l’univers, sur lequel il n’est pas certain que veille un Dieu bon, tout-puissant et rationnel, Sidgwick nous laisse devant l’exigence d’un choix personnel entre la « morale » de l’égoïsme et celle du bonheur général, choix dont la raison pratique présente à nos yeux les alternatives fondamentales, sans qu’elle puisse réduire ou dissiper définitivement le conflit des rationalités qui y conduit, et l’ontologie du chaos qu’elle révèle.
 
NOTES
 
[1]Liv. I, chap. V.
[2]Il s’en expliqua dans The Ethics of Conformity and Subscription, Londres, Williams and Norgate, 1870.
[3]Hackett Publishing Company, Indianapolis, 1981,7e éd.
[4]Cité dans Bart SCHULTZ, dans Essays on Henry Sidgwick, « Introduction, Henry Sidgwick today », éd. Bart Schultz, Cambridge University Press, 1992, p. 2.
[5]The Methods of Ethics, liv. I, Introduction, § 1, p. 1.
[6]Ibid., p. 3.
[7]Ibid., Introduction, chap. I, p. 14.
[8]Ibid., p. 6.
[9]Ibid.
[10]Introduction, § 6, p. 12.
[11]Outlines of the History of Ethics, p. 197, cité dans William K. FRANKENA, « Sidgwick and the history of ethical dualism », dans Essays on Henry Sidgwick, p. 175 (souligné par l’auteur de l’article). Sidgwick fait référence aux deux principes de la nature humaine que sont la bienveillance et l’amour de soi (self-love). Voir Sermon I (« Sur la nature humaine »).
[12]Ibid., § 4, p. 10 (souligné par moi).
[13]Ibid., § 4, p. 11.
[14]J. Schneewind est l’auteur d’un des plus importants ouvrages consacrés à l’examen de la philosophie de Sidgwick, Sidgwick’s Ethics and Victorian Moral Philosophy, Oxford University Press, 1977.
[15]William WHEWELL, Elements of Morality, including Polity, 4e éd., Cambridge, 1864; cité dans J. B. SCHNEEWIND, « Sidgwick and the Cambridge moralists », dans Essays on Henry Sidgwick, p. 103.
[16]Art. cité, p. 103.
[17]Ibid.
[18]W. WHEWELL, Elements of Morality, p. 202-203; cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 103-104.
[19]Ibid., p. 104.
[20]Ibid.
[21]Ibid., p. 104-105.
[22]Ibid., p. 107.
[23]Ibid., p. 108.
[24]Art. cité, p. 113.
[25]Ibid.
[26]Memoirs, p. 68, cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 109. Les intuitionnistes de Cambridge pratiquaient, au contraire, une démarche déductive, les premiers principes de la connaissance étant des évidences de la raison.
[27]Memoirs, p. 75, cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 109.
[28]Memoirs, p. 77-78, cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 109.
[29]Memoirs, p. 40, cité dans J. B. SCHNEEWIND, ibid.
[30]Memoirs, p. 37, cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 109-110 (souligné par moi). Où l’on voit que la question cosmologique est fondamentale chez Sidgwick.
[31]Memoirs, p. 90, cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 110.
[32]Cité dans J. B. SCHNEEWIND, « Sidgwick and the Cambridge moralists », dans Essays on Henry Sidgwick, p. 93.
[33]Memoirs, p. 38, cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 110-111.
[34]Liv. IV, chap. I, § 1, p. 411.
[35]Ibid., p. 411-412.
[36]Ibid., note 1, p. 412.
[37]John Stuart MILL, L’Utilitarisme, Paris, PUF, coll. « Quadrige », 1998, p. 40.
[38]Ibid., p. 50.
[39]Ibid., p. 39.
[40]Ibid., p. 49.
[41]Ibid.
[42]C’est peut-être l’occasion de rappeler ici que Sidgwick était un adepte fervent du spiritisme, et qu’il fut le fondateur et le premier président de la Société pour la recherche psychique.
[43]Ibid., p. 51 (souligné par moi).
[44]« Préface », ibid., p. XIX.
[45]L’Utilitarisme, p. 37.
[46]Ibid., p. 45.
[47]The Methods..., liv. III, chap. XIII, § 5, p. 388.
[48]Ibid., liv. IV, chap. I, § 1, p. 412.
[49]Ibid. (souligné par l’auteur).
[50]Ibid.
[51]Ibid., § 2, p. 412.
[52]Ibid.
[53]Ibid., p. 416-417.
[54]Ibid., liv. IV, chap. II, p. 420.
[55]Ibid., p. 420-421 (souligné par l’auteur).
[56]Voir également sur le recours aux sanctions internes et externes, John Stuart MILL, L’Utilitarisme, chap. III : « De la sanction ultime du principe d’utilité ».
[57]« De la même manière, pour moi, écrit Mill, le seul indice qu’il soit possible de produire qu’une chose est désirable, c’est que les hommes la désirent effectivement » (ibid., p. 86). Mais l’argument ne prouve rien, puisqu’il repose sur la confusion entre l’être (ce que les hommes désirent) et le devoir-être (ce qui est moralement prescrit). La faiblesse de l’argumentation de Mill est plus manifeste encore dans la suite du texte : « Aucune raison ne peut être donnée prouvant que le bonheur général est désirable si ce n’est que chacun, dans la mesure où il pense qu’il peut l’atteindre, désire son propre bonheur. Mais puisque c’est bien là un fait, non seulement nous avons toute la preuve possible dont notre cas est susceptible, mais encore tout ce qu’il est possible d’exiger : que le bonheur de chacun qui est un bien pour lui et que, par conséquent, le bonheur général est un bien pour la somme de toutes les personnes » (ibid., p. 86-87). Ici, la confusion entre l’égoïsme et l’utilitarisme est totale.
[58]Ibid., p. 421.
[59]Ibid., p. 421-422.
[60]Ibid., liv. IV, chap. II, § 1, p. 424.
[61]Ibid., § 2, p. 427.
[62]Ibid., p. 425.
[63]Ibid.
[64]Ibid.
[65]Ibid., liv. IV, « Chapitre conclusif », § 1, p. 496.
[66]Ibid., Préface, p. XXII. On notera également que les raisons que Sidgwick donna de sa démission de sa chaire au Trinity College d’Oxford ne sont nullement utilitaristes, mais se fondent sur le devoir de fidélité à sa propre conscience, sur le devoir de suivre la vérité plutôt que l’intérêt, lesquelles sont en plein accord avec les principes soutenus par Whewell. Voir sur ce point, l’article d’Alain DONAGAN, « Sidgwick and Whewellian intuitionism. Some enigmas », dans Essays on Henry Sidgwick, p. 140 : « Dans The Ethics of Conformity and Subscription, Sidgwick suivit de très près l’application de Whewell du principe whewellien non utilitariste de la vérité. »
[67]Liv. III, chap. III, § 1, p. 232.
[68]Ibid., § 3, p. 502.
[69]Ibid., § 2, p. 499.
[70]Ibid., liv. III, chap. XIII, p. 387.
[71]Ibid.
[72]The Methods..., liv. I, chap. III, § 3, p. 33 et 34.
[73]Le splendide passage d’où cette formule particulièrement frappante est extraite – la conclusion de la première édition (1874) des Méthodes de l’éthique – mérite d’être cité en entier : « Mais l’opposition fondamentale entre le principe de l’égoïsme rationnel et celui sur lequel un système du devoir est construit n’apparaît que plus aiguë et claire après la réconciliation entre les autres méthodes. Le vieux paradoxe immoral “que l’accomplissement de mon devoir social est bon, non pas pour moi, mais pour les autres” ne peut être complètement réfuté par des arguments empiriques; de fait, plus nous étudions ces arguments, plus nous sommes contraints d’admettre que, si ce sont là les seuls sur lesquels nous trouvions à nous appuyer, il doit sans doute y avoir des cas où ce paradoxe est vrai. Et, néanmoins, nous ne pouvons pas ne pas admettre avec Butler qu’il est ultimement raisonnable de chercher son propre bonheur. D’où il s’ensuit que le système entier de nos croyances sur le caractère intrinsèquement raisonnable de la conduite doit s’effondrer sans une hypothèse invérifiable par l’expérience qui réconcilie l’individu avec la Raison universelle, sans la croyance, quelle qu’elle soit, que l’ordre moral que nous voyons imparfaitement réalisé dans le monde présent est, néanmoins, en réalité, parfait. Si nous rejetons cette croyance, nous trouverons peut-être encore dans l’univers non moral un objet propre à la raison spéculative, susceptible d’être en quelque manière ultimement compris. Mais le cosmos du devoir est ainsi réellement réduit à un chaos, et l’effort prolongé de l’intellect humain pour former un idéal parfait de la conduite rationnelle est perçu comme ayant été d’avance condamné à un échec inévitable. »
[74]Memoirs, p. 472, cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 118. Voir encore Methods of Ethics, liv. III, chap. III, § 1, p. 233 : « Mais si nous trouvons cette harmonie inaccessible, si, par exemple, l’égoïsme rationnel semble conduire à une conduite opposée aux véritables intérêts de l’humanité en général, et nous nous demandons si nous devons appeler Juste l’homme qui recherche ou celui qui, au contraire, sacrifie ses intérêts privés, le sens commun ne donne pas de réponse claire. »
[75]« Préface », p. XVIII.
[76]« De plus, selon la doctrine psychologique de Bentham que tout être humain vise toujours à son plus grand bonheur apparent, il paraît s’ensuivre qu’il est inutile de montrer à un homme la conduite qui conduirait au bonheur général, à moins que vous le convainquiez dans le même temps qu’elle le conduirait au sien propre » (liv. I, chap. VI, § 3, p. 84-85).
[77]Voir en particulier, The Methods of Ethics, liv. IV, chap. III, § 3, p. 435.
[78]Préface, p. XX.
[79]Liv. I, chap. VI, § 3, p. 84.
[80]Ibid., p. 35.
[81]J. B. SCHNEEWIND, p. 116.
[82]John GROTE, Treatise on Moral Ideals, p. 142. Cité dans J. B. SCHNEEWIND, p. 117. J. Grote fait référence au Sermon II de Butler, consacré à la souveraineté de la faculté morale (la conscience).
[83]Ibid.
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