Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130543466
144 pages

p. 129 à 131
doi: 10.3917/rmm.041.0129

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n° 41 2004/1

 
Berkeley au siècle des Lumières. Immatérialisme et scepticisme au XVIIIe siècle, par Sébastien CHARLES, préface de G. Brykman, Paris, Vrin, 2003.
 
 
Après H. Bracken, S. Charles rouvre le chantier de la réception de Berkeley au XVIIIe siècle. Ou plutôt celui de la réception de l’immatérialisme : il ne s’agit pas de considérer comment ont été lues toutes les Å“uvres de Berkeley, mais seulement cette partie de la philosophie berkeleyenne que constitue la négation de la matière – ce qui explique qu’on ne trouve pas trace dans cet ouvrage des polémiques liées au calcul infinitésimal, ou encore à l’eau de goudron. Toutefois, en reprenant ce chantier – non qu’il eût été abandonné après Bracken, mais il n’a donné lieu qu’à des études ponctuelles et « lacunaires » (p. 18) – S. Charles modifie considérablement le projet de travail. En premier lieu par son ambition : loin de se limiter à la première réception, il entend couvrir le XVIIIe dans son ensemble, de la première recension des Principes de la connaissance humaine dans le Journal des Sçavans en 1711, jusqu’à Destutt de Tracy dans les premières années du XIXe siècle, principalement en ce qui concerne la philosophie en langue française (y compris donc l’Académie de Berlin après sa rénovation), tout en incluant les textes anglais qui permettent de comprendre ce qui s’est passé sur le continent. Et le premier acquis appréciable de ce travail est l’apport et le commentaire de nombreux documents, qui permettent de préciser comment s’est diffusée sinon la connaissance, du moins la référence à l’immatérialisme de Berkeley tout au long de cette période. Sous cet aspect, le travail de S. Charles est toujours critique : les lectures faites de Berkeley sont évaluées à l’aune des textes de Berkeley. De ce fait, ce travail permet de montrer combien la réception de Berkeley est « tronquée » (p. 49), et même franchement paradoxale : pour ainsi dire, on étudie une réception qui n’a jamais vraiment eu lieu, puisque Berkeley finit par être lu comme un idéaliste, un sceptique, un égoïste, niant avec l’existence de la matière celle des corps mêmes voire de toute autre chose que lui-même.
Dès lors, l’étude prend un sens différent : le problème devient de savoir ce que signifie une telle distorsion. Il ne s’agit plus alors d’étudier Berkeley, mais les Lumières elles-mêmes, ce pour quoi la figure de Berkeley sert de fil conducteur. À cause de sa persistance à travers tout le siècle, cette image doit être prise comme le reflet des interrogations propres aux Lumières liées à l’existence des corps; mais aussi peut-être comme une tentation possible. L’« incorporalisme » attribué à Berkeley gêne autant qu’il fascine. Et si finalement cette figure demeure, c’est qu’elle est le reflet à peine caricaturé de la position des Lumières elles-mêmes. Le cas des philosophes est ici probant : « malgré les dénégations des sensualistes, l’indépendance du monde est, en fin de compte, purement fictive; le problème se pose dans des termes identiques pour les penseurs matérialistes » (p. 161). L’immatérialisme joue alors le rôle d’un « garde-fou » (p. 180), d’une limite à ne pas franchir, mais à laquelle il est rare qu’on puisse opposer autre chose que la raillerie. De la même façon, on fait de Berkeley le représentant de la secte des égoïstes (ou solipsistes) – secte dont l’auteur affirme avoir « vainement cherché la trace » (p. 53). À nouveau, Berkeley incarne une tentation, et permet de la prévenir. Dans cette mesure, l’étude proposée par S. Charles dépasse la seule présentation successive, qui serait impraticable (une annexe très utile reprenant la chronologie des textes étudiés permet de se repérer facilement), et sait rester problématique; ou plutôt, il s’agit d’étudier la persistance d’un problème hérité du cartésianisme tout au long du XVIIIe siècle.
La figure de Berkeley sert alors de révélateur des tensions qui traversent le siècle. En particulier, tout en affirmant les droits de la raison, on professe alors volontiers un certain scepticisme – dont l’égoïsme n’est qu’une version extrême. Le fond de l’opposition des Lumières à Berkeley se trouve là : le solipsisme est la position qu’il faut réduire, et c’est souvent par un scepticisme modéré qu’on cherche à le circonscrire. Mais en même temps, l’étude de la manière dont les divers auteurs s’attaquent à ce problème manifeste que cet accord n’est que de façade : la réfutation de l’égoïsme peut prendre un tour moral ou politique – être égoïste, c’est nier l’existence d’autrui, donc tout lien social, et donc invalider les conceptions morales et politiques novatrices – ou théologique – pour les déistes, « le monde reste encore la meilleure preuve de l’existence de Dieu » (p. 295) – etc. Si donc la figure de Berkeley signale la persistance d’un même problème, elle permet de manifester en même temps ce qui divise les auteurs des Lumières. C’est à notre sens ici que se montre l’intérêt profond de cette étude. L’immatérialisme, ou son fantasme, a forcé les divers auteurs à choisir leur concept de vérité, et témoigne ainsi de la modification philosophique majeure apportée par les Lumières : on passe d’un concept traditionnel de « vérité-correspondance » à un concept de « vérité-fluence, à savoir d’une vérité qui ne prétend pas à une stabilité dans l’être qui puisse être appréhendée par l’entendement » (p. 235). De ce choix découle le scepticisme concernant la nature des corps, et l’acceptation du probabilisme, qui tendront à s’imposer à la fin du siècle. La confrontation à l’immatérialisme aura nécessité l’explicitation de cet enjeu.
Pour manifester cet enjeu, l’auteur ne s’en tient pas à un ordre strictement chronologique. Si la première partie étudie la constitution de l’image de l’immatérialisme, tout le reste de l’ouvrage est conçu de manière à pouvoir permettre des comparaisons entre les auteurs étudiés – et propose en sa troisième partie une classification entre des « alliés » (entendons par là des auteurs qui ont pris Berkeley au sérieux) et des adversaires chez les penseurs chrétiens. Si la chronologie est brouillée par ce choix méthodique, l’exposé y gagne cependant en systématicité, et permet de mieux manifester la présence d’un même problème, que l’on résout diversement. En ce sens, il ne faut d’ailleurs pas attendre un tableau exhaustif des Lumières, ni un exposé complet des pensées et philosophies qui les composent : chaque auteur est lu et exposé en fonction de la manière dont il lit Berkeley, c’est-à-dire en définitive dont il se rapporte à la question de l’existence des corps. La comparaison permet alors de ne pas se laisser tromper par une fausse impression d’unité. Dans cette mesure, plus qu’une contribution aux études berkeleyennes au sens strict, il faut voir dans cet ouvrage une histoire du XVIIIe siècle remarquable de clarté, permettant d’en prendre une vue d’ensemble qui n’est pas, et de loin, réductrice ni simplificatrice.
Luc PETERSCHMITT
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