2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Notes critiques
Berkeley au siècle des Lumières. Immatérialisme et scepticisme au XVIIIe siècle, par
Sébastien CHARLES, préface de G. Brykman, Paris, Vrin, 2003.
Après H. Bracken, S. Charles rouvre le chantier de la réception de Berkeley au
XVIIIe siècle. Ou plutôt celui de la réception de l’immatérialisme : il ne s’agit pas de
considérer comment ont été lues toutes les Å“uvres de Berkeley, mais seulement cette
partie de la philosophie berkeleyenne que constitue la négation de la matière – ce qui
explique qu’on ne trouve pas trace dans cet ouvrage des polémiques liées au calcul
infinitésimal, ou encore à l’eau de goudron. Toutefois, en reprenant ce chantier – non
qu’il eût été abandonné après Bracken, mais il n’a donné lieu qu’à des études ponctuelles
et « lacunaires » (p. 18) – S. Charles modifie considérablement le projet de travail. En
premier lieu par son ambition : loin de se limiter à la première réception, il entend
couvrir le XVIIIe dans son ensemble, de la première recension des Principes de la connaissance humaine dans le Journal des Sçavans en 1711, jusqu’à Destutt de Tracy dans les
premières années du XIXe siècle, principalement en ce qui concerne la philosophie en
langue française (y compris donc l’Académie de Berlin après sa rénovation), tout en
incluant les textes anglais qui permettent de comprendre ce qui s’est passé sur le continent. Et le premier acquis appréciable de ce travail est l’apport et le commentaire de
nombreux documents, qui permettent de préciser comment s’est diffusée sinon la
connaissance, du moins la référence à l’immatérialisme de Berkeley tout au long de cette
période. Sous cet aspect, le travail de S. Charles est toujours critique : les lectures faites
de Berkeley sont évaluées à l’aune des textes de Berkeley. De ce fait, ce travail permet
de montrer combien la réception de Berkeley est « tronquée » (p. 49), et même franchement paradoxale : pour ainsi dire, on étudie une réception qui n’a jamais vraiment eu
lieu, puisque Berkeley finit par être lu comme un idéaliste, un sceptique, un égoïste,
niant avec l’existence de la matière celle des corps mêmes voire de toute autre chose
que lui-même.
Dès lors, l’étude prend un sens différent : le problème devient de savoir ce que signifie
une telle distorsion. Il ne s’agit plus alors d’étudier Berkeley, mais les Lumières elles-mêmes, ce pour quoi la figure de Berkeley sert de fil conducteur. À cause de sa persistance
à travers tout le siècle, cette image doit être prise comme le reflet des interrogations
propres aux Lumières liées à l’existence des corps; mais aussi peut-être comme une
tentation possible. L’« incorporalisme » attribué à Berkeley gêne autant qu’il fascine. Et
si finalement cette figure demeure, c’est qu’elle est le reflet à peine caricaturé de la
position des Lumières elles-mêmes. Le cas des philosophes est ici probant : « malgré
les dénégations des sensualistes, l’indépendance du monde est, en fin de compte, purement fictive; le problème se pose dans des termes identiques pour les penseurs matérialistes » (p. 161). L’immatérialisme joue alors le rôle d’un « garde-fou » (p. 180), d’une
limite à ne pas franchir, mais à laquelle il est rare qu’on puisse opposer autre chose que
la raillerie. De la même façon, on fait de Berkeley le représentant de la secte des égoïstes
(ou solipsistes) – secte dont l’auteur affirme avoir « vainement cherché la trace » (p. 53).
À nouveau, Berkeley incarne une tentation, et permet de la prévenir. Dans cette mesure,
l’étude proposée par S. Charles dépasse la seule présentation successive, qui serait
impraticable (une annexe très utile reprenant la chronologie des textes étudiés permet
de se repérer facilement), et sait rester problématique; ou plutôt, il s’agit d’étudier la
persistance d’un problème hérité du cartésianisme tout au long du XVIIIe siècle.
La figure de Berkeley sert alors de révélateur des tensions qui traversent le siècle. En
particulier, tout en affirmant les droits de la raison, on professe alors volontiers un certain
scepticisme – dont l’égoïsme n’est qu’une version extrême. Le fond de l’opposition des
Lumières à Berkeley se trouve là : le solipsisme est la position qu’il faut réduire, et c’est
souvent par un scepticisme modéré qu’on cherche à le circonscrire. Mais en même temps,
l’étude de la manière dont les divers auteurs s’attaquent à ce problème manifeste que
cet accord n’est que de façade : la réfutation de l’égoïsme peut prendre un tour moral
ou politique – être égoïste, c’est nier l’existence d’autrui, donc tout lien social, et donc
invalider les conceptions morales et politiques novatrices – ou théologique – pour les
déistes, « le monde reste encore la meilleure preuve de l’existence de Dieu » (p. 295) –
etc. Si donc la figure de Berkeley signale la persistance d’un même problème, elle permet
de manifester en même temps ce qui divise les auteurs des Lumières. C’est à notre sens
ici que se montre l’intérêt profond de cette étude. L’immatérialisme, ou son fantasme,
a forcé les divers auteurs à choisir leur concept de vérité, et témoigne ainsi de la
modification philosophique majeure apportée par les Lumières : on passe d’un concept
traditionnel de « vérité-correspondance » à un concept de « vérité-fluence, à savoir d’une
vérité qui ne prétend pas à une stabilité dans l’être qui puisse être appréhendée par
l’entendement » (p. 235). De ce choix découle le scepticisme concernant la nature des
corps, et l’acceptation du probabilisme, qui tendront à s’imposer à la fin du siècle. La
confrontation à l’immatérialisme aura nécessité l’explicitation de cet enjeu.
Pour manifester cet enjeu, l’auteur ne s’en tient pas à un ordre strictement chronologique. Si la première partie étudie la constitution de l’image de l’immatérialisme, tout
le reste de l’ouvrage est conçu de manière à pouvoir permettre des comparaisons entre
les auteurs étudiés – et propose en sa troisième partie une classification entre des « alliés »
(entendons par là des auteurs qui ont pris Berkeley au sérieux) et des adversaires chez
les penseurs chrétiens. Si la chronologie est brouillée par ce choix méthodique, l’exposé
y gagne cependant en systématicité, et permet de mieux manifester la présence d’un
même problème, que l’on résout diversement. En ce sens, il ne faut d’ailleurs pas attendre
un tableau exhaustif des Lumières, ni un exposé complet des pensées et philosophies
qui les composent : chaque auteur est lu et exposé en fonction de la manière dont il lit
Berkeley, c’est-à-dire en définitive dont il se rapporte à la question de l’existence des
corps. La comparaison permet alors de ne pas se laisser tromper par une fausse impression
d’unité. Dans cette mesure, plus qu’une contribution aux études berkeleyennes au sens
strict, il faut voir dans cet ouvrage une histoire du XVIIIe siècle remarquable de clarté,
permettant d’en prendre une vue d’ensemble qui n’est pas, et de loin, réductrice ni
simplificatrice.
Luc PETERSCHMITT