Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130543466
144 pages

p. 3 à 8
doi: 10.3917/rmm.041.0003

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n° 41 2004/1

2004 Revue de Métaphysique et de Morale

Spinoza : lire la correspondance

Pierre-François Moreau École normale supérieure des lettres et sciences humaines (Lyon)
Pour comprendre la correspondance de Spinoza, il faut s’appuyer sur les règles généralement en usage au XVIIe siècle, ainsi que sur les caractères spécifiques de l’écriture spinozienne : ses lettres sont toujours des réponses, elles s’adaptent à des questions extérieures et, loin d’être autonomes, elles renvoient à l’ensemble du système. In order to measure the specificity of Spinoza’s correspondence, one must take into account 17th century rules of letter-writing as well as the idiosyncratic features of Spinoza’s writing. Indeed, his letters are always conceived of as replies to somebody else’s; they take up the original letters’ plan and questions, and, far from being autonomous pieces, they always refer to Spinoza’s philosophical system.
Dans les Å“uvres posthumes publiées dès 1677 par les proches de Spinoza, on trouve soixante-quatorze lettres. Le titre sous lequel elles sont présentées n’est pas indifférent : « Epistolae doctorum quorundam virorum ad B. d. S. et auctoris responsiones, ad aliorum ejus operum elucidationem non parum facientes ». Certaines, à vrai dire, avaient déjà circulé (la lettre 12 à Meyer est connue de son vivant par ses amis sous le nom de « Lettre sur l’infini »; Leibniz a pu lire et annoter les lettres à Oldenburg). On en a découvert d’autres depuis – la dernière en date est celle qui fut publiée en 1975 et qui est actuellement répertoriée comme 12 A. Les traductions françaises de Spinoza ne leur ont guère fait honneur : dans la traduction de Saisset manquent les lettres des correspondants ; Appuhn a donné, quant à lui, toutes celles qui étaient connues de son temps ; la traduction parue dans un volume de la Pléiade marque une régression – elle reproduit pour l’essentiel la traduction Appuhn, mais semble ignorer que de nouvelles lettres ont été découvertes depuis (ainsi elle laisse ignorer à son lecteur la moitié de la lettre 30 à Oldenburg, elle passe sous silence l’échange avec Jarig Jelles au sujet de la confession de foi de ce dernier). Il semble que la lettre de Sténon à Spinoza n’ait jamais été traduite en français ; Gebhardt l’avait même exclue de son édition.
Comment lire ces lettres ? Si l’on ne veut pas tomber dans les pièges de l’anachronisme et de l’ignorance du genre littéraire à travers lequel on accède à la pensée de Spinoza, il importe d’avoir plusieurs problèmes présents à l’esprit en les lisant : quel est le statut de ceux à qui les lettres sont adressées ? qu’est-ce qu’une lettre au XVIIe siècle ? quels sont les caractères particuliers de l’écriture épistolaire de Spinoza ? Enfin, que nous dit-il lui-même, dans d’autres Å“uvres, sur ce qui distingue une lettre d’autres types d’écritures ?
Qui dit lettre dit correspondant. On a vu que le titre donné par les Opera posthuma place d’ailleurs ces correspondants au premier plan, et confère aux lettres de Spinoza lui-même le statut de réponse (ce qui est presque toujours vrai). Il est possible de les classer en plusieurs catégories : tout d’abord les proches, le cercle ou les cercles spinozistes – Jelles, De Vries, Meyer, Balling, Bouwmeester, Schuller, Tschirnhaus ; puis les adversaires : Blyenbergh, Boxel, Burgh, Sténon; un cas particulier est constitué par Lambert de Velthuysen, qui se présente d’abord comme un adversaire, mais dont nous savons qu’il a discuté avec Spinoza durant le fameux séjour au camp des Français, et à qui enfin Spinoza écrit sur un ton amical en 1676 pour lui demander de publier sa lettre précédente dans une nouvelle édition du Traité théologico-politique. Enfin, les correspondants plus éloignés : Van der Meer, Oldenburg, Leibniz.
Cette correspondance n’est pas complète : nous pouvons désigner certaines des lettres qui manquent, dans la mesure où nous possédons celles qui leur répondent (ainsi les lettres de Meyer qui ont suscité la Lettre sur l’infini et les mises au point sur l’édition des Principia; de même, les questions de Bouwmeester auxquelles répondent les indications sur la méthode de la lettre 37). Mais il est possible à l’imagination ou à la nostalgie d’aller plus loin : on peut toujours rêver sur une correspondance avec Prado, qui nous donnerait une information de première main sur le moment de la rupture avec la communauté juive (on a parfois pris une lettre à Oldenburg pour une lettre à Orobio de Castro); nous n’en possédons pas ; on peut aussi se demander s’il y eut des lettres échangées avec Koerbagh – mais la prudence en aurait évidemment exigé la destruction ; y en eut-il avec le millénariste Serrarius ou celui-ci ne fut-il qu’une simple « boîte à lettres » ? et avec Jan de Witt ? Il faut bien constater que ces lettres supposées renvoient surtout à des fantasmes biographiques et à l’agacement du commentateur devant le peu de documents dont nous disposons concernant la vie de Spinoza et l’élaboration concrète de ses idées...
Cette correspondance présente les caractères communs à toutes les lettres de l’âge classique :
  1. La lettre n’est pas toujours un message entre deux correspondants seulement. Elle est souvent destinée à un public plus large. Une lettre est lue (et destinée à être lue) par d’autres que son destinataire officiel. Celui-ci constitue, souvent, plutôt un relais pour atteindre un groupe ou en recevoir avis ou questions. L’existence de ces cercles et de la socialité construite par et pour ces formes de correspondance peut être étudiée dans sa cohésion matérielle, comme dans les formes de conscience dont elle s’accompagne.
  2. On peut dire dans les lettres – dans certaines lettres, plus exactement – ce que l’on ne dit pas dans un ouvrage imprimé. Par exemple, Descartes parle plus explicitement de la création des vérités éternelles dans sa correspondance que dans les ouvrages publiés. Dans le cas de Spinoza, l’interprétation allégorique de la Résurrection du Christ dans la dernière lettre à Oldenburg va plus loin que ce qui est dit dans le Traité théologico-politique (lettre 78,7 février 1776). C’est un statut qui est lié, sous la plume des uns et des autres, à la problématique de l’amitié.
  3. Les lettres sont faites pour être un jour publiées, mais elles sont alors triées, réécrites, parfois anonymées. Les lettres des érudits font partie de leurs Å“uvres complètes. La constance avec laquelle les humanistes et leurs successeurs du XVIIe siècle publient leurs propres lettres (et s’ils n’ont pas eu le temps de le faire eux-mêmes, leurs exécuteurs testamentaires s’en chargent) montre bien qu’il ne s’agit pas à leurs yeux d’un échange éphémère mais que la correspondance est un genre littéraire et philosophique à part entière. Chacun peut alors lire les lettres de ses prédécesseurs, comme autant de modèles et de moyens d’accès à ces parties nécessaires de leur Å“uvre que le temps passé a rendues publiques. Ainsi Spinoza possède dans sa bibliothèque les lettres de Descartes dans la traduction de Glazemaker.
  4. On notera que cette possibilité de rendre public au bout d’un certain temps ce qui était d’ordre privé au début empêche d’interpréter cette différence de la lettre et du livre comme recouvrant la distinction entre l’ésotérique et l’exotérique. Ce qui pour l’instant s’adresse à un destinataire ou à un groupe seulement pourra, quand la vérité aura fait son chemin (elle est fille du temps, ne l’oublions pas), s’adresser désormais à tous ceux qui ouvriront le livre. Il suffit pour cela de quelques aménagements, mais on ne saurait les négliger : coupures qui suppriment les allusions trop personnelles ou trop datées, ajouts au contraire, car parfois on a supprimé de la lettre effective, par sociabilité, des remarques qui peuvent demeurer dans la version définitive.
  5. Spinoza lui-même conserve les doubles de certaines lettres qu’il a envoyées. Et surtout : la version qu’il envoie est quelquefois différente de la copie qu’il conserve, et il lui arrive même de noter qu’il le fait; par exemple, dans une lettre à Oldenburg au sujet de Boyle, il remarque entre parenthèses : « s’il m’est permis d’user ici de la liberté qui convient aux philosophes. Je dis cela craignant que ceux qui n’ont pas pour l’illustre auteur autant d’amitié qu’il en mérite ne jugent mal de lui » (lettre 6); et il ajoute en note : « J’ai à dessein omis les mots entre parenthèses dans la lettre que j’ai envoyée. » Autrement dit, Spinoza semble lui-même préparer pour une édition ultérieure un texte de lettre différent de celui qu’a reçu le destinataire ; et peut-être aussi cette note sert-elle, en attendant l’édition imprimée, à des lecteurs auprès de qui la lettre circule dès maintenant : ce qui implique l’existence de deux cercles différents – celui qui est groupé autour d’Oldenburg, et celui, plus proche, qui est groupé autour de Spinoza.
  6. Que contiennent ces lettres ?
    • des informations, des demandes d’information, des souhaits et des remerciements, des recommandations et des demandes de recommandation (y compris des recommandations négatives : méfiez-vous de tel ou tel ; voir la lettre où Spinoza interdit qu’on donne son livre à lire à Leibniz).
    • des thèses théoriques ou des discussions de thèses. La lettre est souvent un petit traité ou l’esquisse d’un traité. On y voit parfois l’auteur élaborer des arguments qu’il reprendra ailleurs au prix de retouches plus ou moins légères.
    • parfois aussi des appels (à la conversion) ou des invectives (ce fut la mode chez les humanistes. Ce ne l’est plus trop chez les hommes du XVIIe siècle. La réponse de Spinoza à Albert Burgh s’inscrit cependant peut-être dans ce registre).
Outre ces caractères généraux, on peut noter un certain nombre de traits propres à l’écriture spinoziste :
  1. Une situation profondément dissymétrique : Spinoza ne prend jamais l’initiative. Ce sont les lettres d’un destinataire. Ses lettres sont des réponses et cela n’est pas sans implications :
    • il ne traite que les thèmes introduits par l’interlocuteur ;
    • il les traite dans l’ordre où l’interlocuteur les a introduits (une exception annoncée et justifiée se trouve dans les lettres 80-81);
    • même quand il semble introduire une information venant de lui, elle fait néanmoins référence à une initiative antérieure du correspondant : ainsi, durant l’année 1676, Spinoza pense à faire une nouvelle édition du Traité théologicopolitique; il souhaite, comme on l’a vu plus haut, y introduire la lettre que Velthuysen lui avait adressée par l’intermédiaire de Jacob Osten. Il lui écrit pour lui demander l’autorisation.
  2. Les énoncés des lettres ne sont donc, ni dans leur contenu ni dans leur ordre, des thèses spinozistes ; ce sont des réponses spinoziennes. On pourrait dire que Spinoza excelle dans un genre tout à fait particulier : celui de la lettre-miroir. Il faut donc se garder de reconstituer l’« ordre des raisons » du spinozisme à partir du plan d’une lettre, par exemple – car c’est celui du correspondant ; il faut se garder aussi de croire que la façon typiquement spinoziste de traiter une question peut être fournie par l’approche qui se trouve dans une lettre – mieux vaut d’abord se demander à quelle question Spinoza répond : c’est la question posée qui détermine l’approche. Il est donc rare que Spinoza énonce pour elle-même dans sa correspondance l’essence d’un problème : il cite plutôt les conditions qui permettent de répondre à la question spécifique posée par son correspondant.
  3. Les énoncés ont une structure de renvoi. Pour Spinoza, la lettre se prête mal à l’énonciation du vrai en tant que vrai; il se contente souvent de noter : « C’est assez évident. » Autant dire que ce que l’on peut faire de mieux, c’est de renvoyer au texte où la solution se trouve et de l’expliciter. Si ce texte n’existe pas encore, ce n’est pas la lettre qui le fournira. Ainsi la lettre 60 à Tschirnhaus : « pour ce qui est du mouvement et de la méthode, j’en parlerai à une autre occasion, n’ayant pas encore mis par écrit dans l’ordre convenable ce qui s’y rapporte. »
  4. Dès lors, le refus de renvoi équivaut à une fermeture de la discussion, et même de la correspondance. Un bon exemple est fourni par la dernière lettre à Blyenbergh, du 27 juin 1665 : « Votre demande d’éclaircissement porte sur une grande partie de l’Éthique, laquelle a, comme on le sait, son fondement dans la métaphysique et la physique. Pour cette raison, je n’ai pu me résoudre à vous donner satisfaction. » Et il lui annonce qu’il arrête leur correspondance.
  5. En fait, le contenu des lettres les plus instructives provient d’une négociation entre la structure-réponse et la structure-renvoi : Spinoza ne parle sur un sujet que s’il a un texte de référence. Non pour le répéter mais pour l’éclaircir, ou pour donner un exemple. La lettre a donc un caractère de commentaire et non de texte premier. C’est pourquoi d’ailleurs les discussions de certaines lettres passent ensuite dans les scolies de la version définitive de l’Éthique.
Spinoza lui-même s’exprime quelquefois sur ce qu’est une correspondance. Au chapitre XII du Traité théologico-politique, il fait allusion à ceux qui considèrent la Bible comme une lettre envoyée par Dieu aux hommes. Si la Bible n’est pas une lettre, on peut se demander par quels caractères elle en diffère – cela nous renseignera sur ce qu’est cette dernière. L’Écriture sainte peut être tronquée, déformée, incohérente – son message essentiel peut quand même être compris, car il est inscrit dans le cÅ“ur des hommes ; en revanche, la lettre apporte au correspondant un message qu’il ne connaît pas déjà; sa déformation ou son inexactitude, si ces phénomènes se produisent, sont significatives : autrement dit, son sens dépend étroitement de ses conditions matérielles de transmission.
Un peu auparavant dans le Traité théologico-politique (au chapitre XI ), on l’a vu analyser des lettres – celles de Paul. Qu’en dit-il ? Il en repère la rhétorique, pour la distinguer de la rhétorique prophétique. L’auteur d’une lettre s’adresse à ses correspondants d’égal à égal, il n’use pas de l’autorité coutumière au prophète; il se plie donc au jeu de la transmission, qui n’est pas un simple protocole de conservation externe. S’agit-il seulement de Paul ? Au-delà de son exemple, il s’agit peut-être d’un trait général du genre épistolaire – le lien très particulier entre auteur et lecteur, qui n’est pas celui d’un livre. La preuve, c’est que les apôtres sont aussi prophètes quand ils prêchent – donc quand ils usent d’un autre genre. Spinoza semble donc penser que le simple fait d’avoir recours à la lettre pour exprimer ses idées entraîne nécessairement un certain type d’attitude, une relation déterminée à autrui et, pour tout dire, une forme particulière de la pensée et de son expression. Il faut en tenir compte lorsqu’on lit et que l’on commente sa correspondance.
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