2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Spinoza : lire la correspondance
Pierre-François Moreau
École normale supérieure des lettres et sciences humaines (Lyon)
Pour comprendre la correspondance de Spinoza, il faut s’appuyer sur les
règles généralement en usage au XVIIe siècle, ainsi que sur les caractères spécifiques de
l’écriture spinozienne : ses lettres sont toujours des réponses, elles s’adaptent à des
questions extérieures et, loin d’être autonomes, elles renvoient à l’ensemble du système.
In order to measure the specificity of Spinoza’s correspondence, one
must take into account 17th century rules of letter-writing as well as the idiosyncratic
features of Spinoza’s writing. Indeed, his letters are always conceived of as replies to
somebody else’s; they take up the original letters’ plan and questions, and, far from
being autonomous pieces, they always refer to Spinoza’s philosophical system.
Dans les Å“uvres posthumes publiées dès 1677 par les proches de Spinoza,
on trouve soixante-quatorze lettres. Le titre sous lequel elles sont présentées
n’est pas indifférent : « Epistolae doctorum quorundam virorum ad B. d. S. et
auctoris responsiones, ad aliorum ejus operum elucidationem non parum facientes ». Certaines, à vrai dire, avaient déjà circulé (la lettre 12 à Meyer est connue
de son vivant par ses amis sous le nom de « Lettre sur l’infini »; Leibniz a pu
lire et annoter les lettres à Oldenburg). On en a découvert d’autres depuis – la
dernière en date est celle qui fut publiée en 1975 et qui est actuellement répertoriée comme 12 A. Les traductions françaises de Spinoza ne leur ont guère
fait honneur : dans la traduction de Saisset manquent les lettres des correspondants ; Appuhn a donné, quant à lui, toutes celles qui étaient connues de son
temps ; la traduction parue dans un volume de la Pléiade marque une régression
– elle reproduit pour l’essentiel la traduction Appuhn, mais semble ignorer que
de nouvelles lettres ont été découvertes depuis (ainsi elle laisse ignorer à son
lecteur la moitié de la lettre 30 à Oldenburg, elle passe sous silence l’échange
avec Jarig Jelles au sujet de la confession de foi de ce dernier). Il semble que
la lettre de Sténon à Spinoza n’ait jamais été traduite en français ; Gebhardt
l’avait même exclue de son édition.
Comment lire ces lettres ? Si l’on ne veut pas tomber dans les pièges de
l’anachronisme et de l’ignorance du genre littéraire à travers lequel on accède
à la pensée de Spinoza, il importe d’avoir plusieurs problèmes présents à l’esprit
en les lisant : quel est le statut de ceux à qui les lettres sont adressées ? qu’est-ce
qu’une lettre au XVIIe siècle ? quels sont les caractères particuliers de l’écriture
épistolaire de Spinoza ? Enfin, que nous dit-il lui-même, dans d’autres Å“uvres,
sur ce qui distingue une lettre d’autres types d’écritures ?
Qui dit lettre dit correspondant. On a vu que le titre donné par les Opera
posthuma place d’ailleurs ces correspondants au premier plan, et confère aux
lettres de Spinoza lui-même le statut de réponse (ce qui est presque toujours
vrai). Il est possible de les classer en plusieurs catégories : tout d’abord les
proches, le cercle ou les cercles spinozistes – Jelles, De Vries, Meyer, Balling,
Bouwmeester, Schuller, Tschirnhaus ; puis les adversaires : Blyenbergh, Boxel,
Burgh, Sténon; un cas particulier est constitué par Lambert de Velthuysen, qui
se présente d’abord comme un adversaire, mais dont nous savons qu’il a discuté
avec Spinoza durant le fameux séjour au camp des Français, et à qui enfin
Spinoza écrit sur un ton amical en 1676 pour lui demander de publier sa lettre
précédente dans une nouvelle édition du Traité théologico-politique. Enfin, les
correspondants plus éloignés : Van der Meer, Oldenburg, Leibniz.
Cette correspondance n’est pas complète : nous pouvons désigner certaines
des lettres qui manquent, dans la mesure où nous possédons celles qui leur
répondent (ainsi les lettres de Meyer qui ont suscité la Lettre sur l’infini et les
mises au point sur l’édition des Principia; de même, les questions de Bouwmeester auxquelles répondent les indications sur la méthode de la lettre 37).
Mais il est possible à l’imagination ou à la nostalgie d’aller plus loin : on peut
toujours rêver sur une correspondance avec Prado, qui nous donnerait une
information de première main sur le moment de la rupture avec la communauté
juive (on a parfois pris une lettre à Oldenburg pour une lettre à Orobio de
Castro); nous n’en possédons pas ; on peut aussi se demander s’il y eut des
lettres échangées avec Koerbagh – mais la prudence en aurait évidemment exigé
la destruction ; y en eut-il avec le millénariste Serrarius ou celui-ci ne fut-il
qu’une simple « boîte à lettres » ? et avec Jan de Witt ? Il faut bien constater
que ces lettres supposées renvoient surtout à des fantasmes biographiques et à
l’agacement du commentateur devant le peu de documents dont nous disposons
concernant la vie de Spinoza et l’élaboration concrète de ses idées...
Cette correspondance présente les caractères communs à toutes les lettres de
l’âge classique :
- La lettre n’est pas toujours un message entre deux correspondants seulement. Elle est souvent destinée à un public plus large. Une lettre est lue (et
destinée à être lue) par d’autres que son destinataire officiel. Celui-ci constitue,
souvent, plutôt un relais pour atteindre un groupe ou en recevoir avis ou questions. L’existence de ces cercles et de la socialité construite par et pour ces
formes de correspondance peut être étudiée dans sa cohésion matérielle, comme
dans les formes de conscience dont elle s’accompagne.
- On peut dire dans les lettres – dans certaines lettres, plus exactement – ce
que l’on ne dit pas dans un ouvrage imprimé. Par exemple, Descartes parle plus
explicitement de la création des vérités éternelles dans sa correspondance que
dans les ouvrages publiés. Dans le cas de Spinoza, l’interprétation allégorique
de la Résurrection du Christ dans la dernière lettre à Oldenburg va plus loin
que ce qui est dit dans le Traité théologico-politique (lettre 78,7 février 1776).
C’est un statut qui est lié, sous la plume des uns et des autres, à la problématique
de l’amitié.
- Les lettres sont faites pour être un jour publiées, mais elles sont alors triées,
réécrites, parfois anonymées. Les lettres des érudits font partie de leurs Å“uvres
complètes. La constance avec laquelle les humanistes et leurs successeurs du
XVIIe siècle publient leurs propres lettres (et s’ils n’ont pas eu le temps de le
faire eux-mêmes, leurs exécuteurs testamentaires s’en chargent) montre bien
qu’il ne s’agit pas à leurs yeux d’un échange éphémère mais que la correspondance est un genre littéraire et philosophique à part entière. Chacun peut alors
lire les lettres de ses prédécesseurs, comme autant de modèles et de moyens
d’accès à ces parties nécessaires de leur Å“uvre que le temps passé a rendues
publiques. Ainsi Spinoza possède dans sa bibliothèque les lettres de Descartes
dans la traduction de Glazemaker.
- On notera que cette possibilité de rendre public au bout d’un certain temps
ce qui était d’ordre privé au début empêche d’interpréter cette différence de la
lettre et du livre comme recouvrant la distinction entre l’ésotérique et l’exotérique. Ce qui pour l’instant s’adresse à un destinataire ou à un groupe seulement
pourra, quand la vérité aura fait son chemin (elle est fille du temps, ne l’oublions
pas), s’adresser désormais à tous ceux qui ouvriront le livre. Il suffit pour cela
de quelques aménagements, mais on ne saurait les négliger : coupures qui
suppriment les allusions trop personnelles ou trop datées, ajouts au contraire,
car parfois on a supprimé de la lettre effective, par sociabilité, des remarques
qui peuvent demeurer dans la version définitive.
- Spinoza lui-même conserve les doubles de certaines lettres qu’il a envoyées.
Et surtout : la version qu’il envoie est quelquefois différente de la copie qu’il
conserve, et il lui arrive même de noter qu’il le fait; par exemple, dans une
lettre à Oldenburg au sujet de Boyle, il remarque entre parenthèses : « s’il m’est
permis d’user ici de la liberté qui convient aux philosophes. Je dis cela craignant
que ceux qui n’ont pas pour l’illustre auteur autant d’amitié qu’il en mérite ne
jugent mal de lui » (lettre 6); et il ajoute en note : « J’ai à dessein omis les
mots entre parenthèses dans la lettre que j’ai envoyée. » Autrement dit, Spinoza
semble lui-même préparer pour une édition ultérieure un texte de lettre différent
de celui qu’a reçu le destinataire ; et peut-être aussi cette note sert-elle, en
attendant l’édition imprimée, à des lecteurs auprès de qui la lettre circule dès
maintenant : ce qui implique l’existence de deux cercles différents – celui qui
est groupé autour d’Oldenburg, et celui, plus proche, qui est groupé autour de
Spinoza.
- Que contiennent ces lettres ?
- des informations, des demandes d’information, des souhaits et des remerciements, des recommandations et des demandes de recommandation (y compris
des recommandations négatives : méfiez-vous de tel ou tel ; voir la lettre où
Spinoza interdit qu’on donne son livre à lire à Leibniz).
- des thèses théoriques ou des discussions de thèses. La lettre est souvent un
petit traité ou l’esquisse d’un traité. On y voit parfois l’auteur élaborer des
arguments qu’il reprendra ailleurs au prix de retouches plus ou moins légères.
- parfois aussi des appels (à la conversion) ou des invectives (ce fut la mode
chez les humanistes. Ce ne l’est plus trop chez les hommes du XVIIe siècle. La
réponse de Spinoza à Albert Burgh s’inscrit cependant peut-être dans ce registre).
Outre ces caractères généraux, on peut noter un certain nombre de traits
propres à l’écriture spinoziste :
- Une situation profondément dissymétrique : Spinoza ne prend jamais l’initiative. Ce sont les lettres d’un destinataire. Ses lettres sont des réponses et cela
n’est pas sans implications :
- il ne traite que les thèmes introduits par l’interlocuteur ;
- il les traite dans l’ordre où l’interlocuteur les a introduits (une exception
annoncée et justifiée se trouve dans les lettres 80-81);
- même quand il semble introduire une information venant de lui, elle fait
néanmoins référence à une initiative antérieure du correspondant : ainsi, durant
l’année 1676, Spinoza pense à faire une nouvelle édition du Traité théologicopolitique; il souhaite, comme on l’a vu plus haut, y introduire la lettre que
Velthuysen lui avait adressée par l’intermédiaire de Jacob Osten. Il lui écrit pour
lui demander l’autorisation.
- Les énoncés des lettres ne sont donc, ni dans leur contenu ni dans leur ordre,
des thèses spinozistes ; ce sont des réponses spinoziennes. On pourrait dire que
Spinoza excelle dans un genre tout à fait particulier : celui de la lettre-miroir.
Il faut donc se garder de reconstituer l’« ordre des raisons » du spinozisme à
partir du plan d’une lettre, par exemple – car c’est celui du correspondant ; il
faut se garder aussi de croire que la façon typiquement spinoziste de traiter une
question peut être fournie par l’approche qui se trouve dans une lettre – mieux
vaut d’abord se demander à quelle question Spinoza répond : c’est la question
posée qui détermine l’approche. Il est donc rare que Spinoza énonce pour
elle-même dans sa correspondance l’essence d’un problème : il cite plutôt les
conditions qui permettent de répondre à la question spécifique posée par son
correspondant.
- Les énoncés ont une structure de renvoi. Pour Spinoza, la lettre se prête
mal à l’énonciation du vrai en tant que vrai; il se contente souvent de noter :
« C’est assez évident. » Autant dire que ce que l’on peut faire de mieux, c’est
de renvoyer au texte où la solution se trouve et de l’expliciter. Si ce texte n’existe
pas encore, ce n’est pas la lettre qui le fournira. Ainsi la lettre 60 à Tschirnhaus :
« pour ce qui est du mouvement et de la méthode, j’en parlerai à une autre
occasion, n’ayant pas encore mis par écrit dans l’ordre convenable ce qui s’y
rapporte. »
- Dès lors, le refus de renvoi équivaut à une fermeture de la discussion, et
même de la correspondance. Un bon exemple est fourni par la dernière lettre à
Blyenbergh, du 27 juin 1665 : « Votre demande d’éclaircissement porte sur une
grande partie de l’Éthique, laquelle a, comme on le sait, son fondement dans
la métaphysique et la physique. Pour cette raison, je n’ai pu me résoudre à vous
donner satisfaction. » Et il lui annonce qu’il arrête leur correspondance.
- En fait, le contenu des lettres les plus instructives provient d’une négociation entre la structure-réponse et la structure-renvoi : Spinoza ne parle sur un
sujet que s’il a un texte de référence. Non pour le répéter mais pour l’éclaircir,
ou pour donner un exemple. La lettre a donc un caractère de commentaire et
non de texte premier. C’est pourquoi d’ailleurs les discussions de certaines
lettres passent ensuite dans les scolies de la version définitive de l’Éthique.
Spinoza lui-même s’exprime quelquefois sur ce qu’est une correspondance.
Au chapitre XII du Traité théologico-politique, il fait allusion à ceux qui considèrent la Bible comme une lettre envoyée par Dieu aux hommes. Si la Bible
n’est pas une lettre, on peut se demander par quels caractères elle en diffère
– cela nous renseignera sur ce qu’est cette dernière. L’Écriture sainte peut être
tronquée, déformée, incohérente – son message essentiel peut quand même être
compris, car il est inscrit dans le cœur des hommes ; en revanche, la lettre
apporte au correspondant un message qu’il ne connaît pas déjà; sa déformation
ou son inexactitude, si ces phénomènes se produisent, sont significatives : autrement dit, son sens dépend étroitement de ses conditions matérielles de transmission.
Un peu auparavant dans le Traité théologico-politique (au chapitre XI ), on l’a
vu analyser des lettres – celles de Paul. Qu’en dit-il ? Il en repère la rhétorique,
pour la distinguer de la rhétorique prophétique. L’auteur d’une lettre s’adresse
à ses correspondants d’égal à égal, il n’use pas de l’autorité coutumière au
prophète; il se plie donc au jeu de la transmission, qui n’est pas un simple
protocole de conservation externe. S’agit-il seulement de Paul ? Au-delà de son
exemple, il s’agit peut-être d’un trait général du genre épistolaire – le lien très
particulier entre auteur et lecteur, qui n’est pas celui d’un livre. La preuve, c’est
que les apôtres sont aussi prophètes quand ils prêchent – donc quand ils usent
d’un autre genre. Spinoza semble donc penser que le simple fait d’avoir recours
à la lettre pour exprimer ses idées entraîne nécessairement un certain type
d’attitude, une relation déterminée à autrui et, pour tout dire, une forme particulière de la pensée et de son expression. Il faut en tenir compte lorsqu’on lit
et que l’on commente sa correspondance.