2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Le Traité théologico-politique dans la correspondance de Spinoza
Henri Laux
Faculté de philosophie du Centre Sèvres (Paris)
La seule Å“uvre majeure publiée par Spinoza de son vivant est le Traité
théologico-politique. Il y a donc un intérêt tout spécial à étudier la correspondance du
philosophe pour rechercher ce qui peut être dit de ce texte. On découvre ainsi successivement : la formulation de thèmes et d’enjeux autour desquels s’élabore le Traité; des
informations historiques relatives à son contexte et à sa réception; enfin et surtout des
réactions qui sont de trois types : apologétique, dialogal, interprétatif; c’est ce dernier
type de réaction, constitué à partir d’une lettre de Lambert Van Velthuysen, qui permet de
donner l’accès le plus précis à la philosophie du traité en posant les principes de son
interprétation.
The only principal work published by Spinoza in his lifetime is the
Theological-political Treatise. There is therefore a very special interest studying the correspondence of the philosopher in order to enquire on what could be said about this text.
In so doing, one discovers successively : the formulation of themes and the major question
around which the treatise is elaborated ; historical informations relative to his context and
his reception; lastly and more importantly, reactions that are threefold : apologetical,
dialogical, interpretative; it is this latter reaction, composed from a letter by Lambert Van
Velthuysen, that permits to lend the most precise access into the philosophy of the Treatise,
by posing the principles of its interpretation.
Le
Traité théologico-politique a dû représenter un événement tout à fait spécifique et exceptionnel dans la vie de Spinoza : non seulement par ses thèses et ce
qui s’y engage (on pourrait en dire au moins autant de l’
Éthique, ou de ses autres
écrits), mais par le fait même de sa
publication (1670), puisqu’il s’agit de l’
œuvre
majeure publiée de son vivant. Il y a donc un intérêt spécial à étudier la correspondance de Spinoza, pour y rechercher à la fois des traces de l’élaboration de
ce texte et des réactions à sa publication, susceptibles d’en éclairer la compréhension. L’intérêt se redouble car le
Traité est la seule
Å“uvre qui puisse se prêter à
cet examen (les
Principes ont un autre statut, et d’ailleurs leur publication coïncide approximativement avec le début de la correspondance) : un tel examen ne
renvoie alors pas seulement à des questions philosophiques ou théologiques
particulières, mais à une
Å“uvre en tant que telle, à un système d’argumentation
connu et discuté
[1].
AVANT 1670, DES THÈMES ET DES ENJEUX
Les lettres d’avant la publication nous apprennent assez peu de choses sur la
nature du Traité, tout en montrant que se constitue peu à peu un univers de
pensée. Elles expriment à la fois des thèmes et des enjeux.
Des thèmes
De décembre 1664 à juin 1665, la correspondance avec Blyenbergh est suscitée par la publication des
Principes de la philosophie de Descartes et des
Pensées
métaphysiques. Dans le cadre d’une discussion sur le problème du mal, sont
développées des considérations sur la nature de Dieu, l’identité de la volonté et
de l’entendement en Dieu
[2], mais aussi des questions d’ordre plus théologique,
spécialement proches du
Traité : l’Écriture adopte un langage anthropomorphique à usage du vulgaire de sorte que les prophètes présentent leurs enseignements
comme des lois, au moyen de paraboles, à la différence des philosophes qui
« pratiquent la vertu par amour » de la vertu
[3]; son objet n’est pas la spéculation,
il est d’« aimer Dieu par-dessus toutes choses et son prochain comme soimême
[4] »; elle tire son autorité d’être Parole de Dieu et non d’enseigner la vérité,
ce qui conduit à séparer la philosophie de la théologie car seul l’entendement
naturel a rapport à la vérité
[5]. On reconnaît des thèses du
Traité : statut de la
philosophie et de la théologie, nature de l’Écriture, question du salut, référée à la
philosophie ou à l’Écriture; ainsi, par exemple, la thèse du salut de tous, formulée à la fin du chapitre XV, est avancée ici de manière indirecte : « Mon entendement est incapable en raison de son exiguïté de déterminer tous les moyens par
lesquels Dieu peut conduire les hommes à l’amour de lui, c’est-à-dire au salut
[6]. »
Le
Traité est donc présent mais de manière indirecte par ce qui est dit de l’Écriture ou de son rapport à la philosophie ; il n’est pas mentionné explicitement, à
la différence des
Principes de la philosophie ou même déjà de l’
Éthique
[7]. Cela
se comprend puisqu’il s’agit d’une correspondance qui se situe au début de sa
rédaction, dont les thèmes sont imbriqués avec ceux de l’
Éthique, mais il s’agit
précisément de « thèmes », ou de considérations requises par l’argumentation
d’un correspondant. Il faut y voir un indice de la gestation du
Traité, sans
qu’aucune indication puisse être tirée quant à son projet.
C’est aussi à cette époque (septembre 1665) qu’une lettre d’Oldenburg, dont
la correspondance avec Spinoza est d’ailleurs engagée depuis 1661, fait indirectement mais clairement allusion au
Traité (ce que confirmera Spinoza dans sa
réponse
[8] ) : « Pour vous, je vois que vous vous occupez moins de philosophie, si
l’on peut dire, que de théologie, puisque vous rédigez vos pensées sur les Anges,
la prophétie, les miracles. Mais probablement vous le faites dans un esprit philosophique. Quoi qu’il en soit, je suis certain que l’ouvrage sera digne de vous et
j’ai le plus vif désir de le connaître
[9]. » Si la référence est allusive, on y reconnaît
cependant des thèmes qui correspondent à la toute première partie du
Traité (les
anges sont mentionnés dans les deux chapitres sur la prophétie et les prophètes).
Il s’agit en tout cas de la première mention d’un traité auquel travaille Spinoza.
Des enjeux
Mais à côté de thèmes plus ou moins clairement exprimés, on décèle aussi
l’évocation d’enjeux liés au contexte de l’époque et dont on voit qu’ils sont à
l’origine du
Traité. Ainsi, dès 1662, Oldenburg invite-t-il Spinoza à publier
librement ce qu’il a pu composer « tant sur la philosophie que sur la théologie »,
à ne pas craindre ce qu’il appelle les « grognements [des] théologastres », à
bannir « toute crainte d’irriter les homuncules [les avortons] de notre temps »;
en effet, « il est temps d’aller à toutes voiles vers la vraie science et de scruter les
« secrets de la nature plus avant qu’on ne l’a fait jusqu’ici
[10] », à quoi s’ajoute une
allusion au danger d’imprimer, moindre aux Pays-Bas qu’à Londres. L’année
suivante, il lui demande s’il a « achevé cet ouvrage d’un si haut intérêt où [il
traite] de l’origine des choses, de leur dépendance de la cause première, comme
aussi de la purification de notre entendement », et l’invite à nouveau à ne pas se
préoccuper « des théologiens de notre siècle abâtardi, moins soucieux de la vérité
que de leur intérêt propre
[11] »; le propos concerne alors la
Réforme de l’entendement, voire le
Court Traité
[12], mais l’enjeu perçu est bien le même, dans cette
manière d’évoquer la force des objecteurs, la contrainte, voire le danger qu’elle
fait peser sur la nouvelle philosophie. Enfin, entre-temps Simon De Vries avait
demandé l’aide amicale de Spinoza pour « défendre, contre la superstition religieuse, les vérités chrétiennes et soutenir l’assaut du monde entier
[13] ». Si l’accent
est différent, mention est toujours faite d’un contexte religieux difficile.
Ces quelques lettres permettent donc de distinguer un ensemble où se montrent
à la fois des thèmes et des enjeux : les thèmes annoncent quelques-uns de ceux
que le
Traité développera; les enjeux sont déjà de crise et de combat : des
adversaires sont identifiés, la liberté est menacée par des forces passionnelles, la
vérité est en cause. Mais cela ne constitue encore qu’un ensemble assez indéterminé, dans lequel seule une lecture rétrospective peut repérer en quoi le
Traité est
concerné. Thèmes et enjeux sont encore allusifs, juxtaposés en fonction de
l’intervention des correspondants. C’est là que prend tout son relief la lettre bien
connue à Oldenburg, où Spinoza reconnaît pour la première fois qu’il compose
un traité pour expliquer comment il envisage l’Écriture et énumère ses motifs
pour l’entreprendre
[14]. Dans un espace de thèmes et d’enjeux encore indéterminé,
ou non encore construit, il fait maintenant le lien entre les premiers et les
seconds ; par là, il indique son projet : dans la réfutation des préjugés des théologiens et du vulgaire, établir « par tous les moyens [...] la liberté de philosopher
et de dire notre sentiment ». Une ferme détermination est posée; elle oriente la
démarche à venir. Oldenburg en prend aussitôt acte, sans mesurer peut-être entièrement la force du projet car s’il approuve les motifs indiqués par Spinoza, il ne
les prolonge pas pour autant par ses réactions
[15]. Cinq années avant sa publication,
le projet radical du
Traité est donc clairement affirmé; la correspondance n’y fera
plus référence dans les années qui suivent.
APRÈS 1670, DES INFORMATIONS
C’est en fait la correspondance postérieure à la publication du Traité qui est la
plus riche d’enseignements, car elle éclaire la réception de l’Å“uvre.
On y trouve d’abord des informations historiques. Dès le 17 février 1671,
Spinoza indique à Jarig Jelles qu’il a entendu parler par l’un de ses visiteurs d’une
traduction hollandaise sur le point d’être imprimée
[16]. Il y a là plusieurs informations : d’une part, le
Traité a été traduit très rapidement et il s’est trouvé quelqu’un
pour en assurer l’édition, cela en dehors de tout contrôle de Spinoza, ce qui ne
laisse pas d’étonner ; d’autre part, Spinoza s’oppose à cette impression, soutenu
en ce point par beaucoup de ses amis et connaissances, car il est certain, ils sont
certains que le livre serait interdit s’il était publié en hollandais. Il y a donc très
tôt comme une dramatisation de ce texte, qui passe par la prise de conscience de
ce qu’il ébranle dans l’espace public. Spinoza était d’ailleurs encore trop optimiste, puisque même l’édition latine allait être rapidement interdite, en 1674.
En novembre de cette même année 1671, dans un appendice à la réponse qu’il
lui adresse au sujet de questions d’optique, Spinoza propose à Leibniz de lui
envoyer un exemplaire du
Traité
[17]. En février 1673, l’électeur palatin, Karl Ludwig, frère de la reine Christine de Suède, propose à Spinoza une chaire à Heidelberg par l’entremise de son conseiller Fabritius : signe que, au moins au-delà des
frontières de son pays, la réputation de Spinoza pouvait être positive
[18]. Du
Traité
il n’est pas question dans l’invitation, mais on peut douter qu’il ait été absent des
motivations puisqu’il y est fait implicitement référence, et cela de manière assez
contradictoire : la liberté de philosopher reconnue à Spinoza sera la plus grande,
mais devra se pratiquer sans abus quant à la religion établie. Il y a manifestement
du non-dit dans cette remarque : ce ne peut guère être que la notoriété de Spinoza,
à la suite de l’
Å“uvre publiée, qui suscite l’invitation, d’autant que si un point est
mentionné, c’est celui qui est au c
œur du
Traité, la liberté de philosopher, mais
avec cette restriction qui perçoit bien ce que le débat implique pour la religion.
Et d’ailleurs, Spinoza ne s’y trompera pas puisqu’il déclinera une invitation dont
les termes sont en pure contradiction avec son projet. Cette correspondance parle
donc bien du
Traité mais en creux, comme d’un texte présent dans les motifs de
l’invitation, et qui pourtant doit être absent, refoulé du discours public de l’enseignement : traité paradoxal, fascinant et dangereux, dont il y a à se rapprocher et
à s’écarter tout à la fois, signe de la
fluctuatio animi de ceux qui avouent ainsi ne
pas être entrés dans la démarche proposée au lecteur
[19].
Enfin, en juillet 1675, Schuller écrit à Spinoza que Boyle et Oldenburg ont
de lui l’opinion la plus favorable et tiennent le
Traité en la plus haute estime
[20].
En revanche, en mai 1676, Tschirnhaus a « appris de M. Leibniz que le précepteur du Dauphin de France, appelé Huet, un homme d’un savoir étendu, doit
écrire sur la vérité de la religion et réfuter » le
Traité
[21]. Cette dernière indication,
plus inquiétante, montre en même temps la diffusion de l’ouvrage en très haut
lieu en France
[22], d’autant que Huet était précepteur du Dauphin avec Bossuet,
dont on connaît aussi la position anti-spinoziste
[23]. D’ailleurs, dans l’avantdernière lettre connue de lui
[24], Spinoza demandera à son correspondant si la
réfutation a vu le jour, et de la lui faire parvenir, mais celle-ci ne paraîtra pas
de son vivant
[25]. De manière toute symbolique, la correspondance de Spinoza
s’achève donc sur la perspective d’une nouvelle réfutation, indice supplémentaire et comme définitif de la crise ouverte par le
Traité.
APRÈS 1670, DES RÉACTIONS DÉCISIVES
Mais à côté de ces informations isolées, de type historique, la correspondance
d’après 1670 contient des réactions développées, particulièrement significatives.
Elles sont de trois types : apologétique, dialogal, interprétatif, ce dernier étant
celui qui importe le plus à la compréhension et à la réception du Traité.
De type apologétique
Parmi les lettres de type apologétique, se trouve la correspondance « florentine » : les lettres adressées de Florence à Spinoza par Albert Burgh et Niels
Stensen.
Après avoir étudié avec zèle sous la direction de Spinoza, Burgh
[26] s’était
converti au catholicisme deux ans auparavant. Le jeune homme adresse à son
ancien maître une sévère remontrance : sa philosophie est chimère et illusion,
elle prétend à la vérité mais n’est qu’un fondement misérable sur lequel il est
vain de faire reposer paix de l’âme et salut éternel; et il conclut sur un vigoureux
appel à la conversion, appelant Spinoza à reconnaître sa « sage déraison ». Dans
le corps de la lettre, le
Traité est d’abord évoqué comme un « livre [au] titre
impie », qui procède par « ruse diabolique » pour semer la confusion entre sa
philosophie et sa théologie : le reproche de perversion est déjà définitif. Quelques thèses sont ensuite rappelées : l’Écriture ne peut s’expliquer par elle seule,
elle nécessite de recourir à l’Église et aux traditions apostoliques ; Spinoza
blasphème car il n’a pas foi dans le Christ, il nie ce qui le concerne dans les
récits de sa vie et de sa passion, il recouvre signes et miracles sous un « bavardage vain et futile ». Une longue digression, dont la rupture de perspective
indique bien aussi quelque faille dans le raisonnement, lui reproche de ne
pouvoir expliquer par ses positions philosophiques de nombreux phénomènes
de la nature, non seulement « l’essence des choses », mais, plus curieusement,
« ce qui se produit dans les sortilèges et les incantations », l’existence de la
« baguette divinatoire servant à découvrir les métaux enfouis et les sources
souterraines », voire « la pierre cherchée par les alchimistes ». Enfin est exposée
une apologie de l’Église. Dans tout cela, il n’y a nulle place pour une discussion :
la réaction est passionnelle au premier degré, mêlant reproche d’athéisme, injures
[27], appels répétés à la conversion, confession de foi
[28], arguments en faveur
de l’Église romaine.
Spinoza aurait pu ne pas répondre, gardant le silence du mépris ou de
l’impuissance à convaincre; il reconnaît d’ailleurs y avoir pensé, mais a été
persuadé de répondre au nom d’une fidélité ancienne : on voit là un ressort de
la correspondance, le désir d’établir, de maintenir, voire de restaurer des liens
d’amitié, même dans des cas limites. Le ton de la réponse n’est certes pas
paisible, il est même très polémique sur le fond, mais n’en vient jamais au style
du correspondant ; il s’en tient à des arguments qui ont rapport au
Traité. D’une
part, Spinoza renverse l’apologie de l’Église en montrant que c’est de l’esprit
du Christ qu’il s’agit, que le signe de la vraie foi est « la possession véritable
du Saint-Esprit
[29] »; on retrouve ici, notamment par la référence à la première
épître de Jean, la tonalité du chapitre XIII du
Traité; ce n’est pas la force de
l’Église mais celle de « tous ceux qui confessent le nom du Christ
[30] » qu’il faut
louer. D’autre part, il renvoie aux démonstrations des chapitres VII et XV pour
maintenir que « l’Écriture doit s’expliquer par l’Écriture seule
[31] ».
L’attitude de Burgh est donc de type réactif ou exhortatif; elle prend position
moins sur les enjeux intellectuels du Traité que sur l’attitude religieuse qu’elle
lui associe; elle appelle à s’en écarter au nom de convictions personnelles ; ni
par ses objections ni par son style elle ne permet le débat ou des éclaircissements.
Elle illustre un type de réaction qui ne peut que rester sans suite.
La lettre de Niels Stensen (Steno), scientifique danois établi alors à Florence,
est antérieure à la précédente : rédigée en 1671, elle ne fut toutefois publiée
qu’en 1675, et omise dans les
Opera posthuma
[32]. Se présentant comme une
réaction au « livre » dont bien des raisons permettent de penser que Spinoza est
l’auteur, elle s’inscrit aussi dans le genre apologétique. Sans concession, elle
fait remarquer à Spinoza que son « âme est morte », qu’à s’en tenir à des
démonstrations étroites il lui manque « la connaissance et l’amour de notre
auteur » (Dieu), qu’il suffit de s’en tenir aux principes des Anciens dont la
sainteté démontre la vérité doctrinale
[33]; elle se conclut avec fermeté par un
appel à reconnaître ses erreurs, à se « rétracter », devenant un « nouveau saint
Augustin
[34] », après avoir d’ailleurs évoqué et cité l’apologète Justin dans son
Dialogue avec le Juif Tryphon. Cependant, elle diffère de la lettre précédente
par la forme et le fond. Par la forme : elle se veut cordiale, évoquant l’ancienne
amitié, la souhaitant toujours actuelle; elle s’offre à partager des arguments
[35]
plus qu’à les asséner. Et par le fond, étroitement lié à la forme, elle argumente
en entrant dans le langage de Spinoza pour voir comment en réaliser au mieux
le projet, n’hésitant pas à prévenir ses objections lorsque le terrain est manifestement plus difficile.
Ainsi, puisque le
Traité se réfère entièrement à la « sécurité publique
[36] » (ce
point est nouveau par rapport aux correspondants précédents), c’est de là qu’il
faut partir en examinant ensemble ce qui permet de trouver et de conserver la
« sécurité authentique ». Par un glissement de sens, Stensen montre que c’est
l’Église qui promet à tous la vraie sécurité puisqu’elle assure « une sécurité
éternelle », une « paix stable » au moyen du pardon des péchés, par une co-opération de l’homme au salut, dont la réalisation dépend de l’« esprit du
Christ », notion chère à Spinoza. Autrement dit, Stensen part du projet spinoziste
de paix et de sécurité, le déplace dans une direction théologique, et en outre va
argumenter en décrivant « la forme et le but du régime chrétien » pour que
« cela ne [lui] paraisse pas totalement étranger à la raison
[37] ». La démarche se
veut rationnelle, pour conclure que le christianisme « vise à ce que l’âme passe
de l’état de mort à l’état de vie », que c’est seulement là « que l’on trouve la
vraie philosophie qui enseigne sur Dieu des choses dignes de Dieu et sur
l’homme des choses adéquates à l’homme, et qui le guide pour réaliser la
véritable perfection de toutes les actions
[38] ». La dimension éthique du projet,
la volonté d’exprimer au plus juste la nature de Dieu et de l’homme à partir
d’arguments qui conduisent à la vraie philosophie, cela ne pouvait heurter de
front Spinoza, même si par ailleurs il ne pouvait être dupe de l’orientation de
son correspondant ; en s’inscrivant dans une argumentation fondée en raison,
attentive à des orientations majeures du philosophe, la lettre acceptait de se
tenir sur le terrain d’un débat. Le deuxième argument utilisé pour confirmer la
« sécurité authentique », fondé sur les exemples de vertu et de conversion dans
l’histoire de l’Église, se heurte à une difficulté lorsqu’il évoque des «
œuvres
souvent miraculeuses » rencontrées dans cette histoire. « Je sais bien ce que
vous pouvez objecter aux miracles
[39] », reconnaît prudemment Stensen, mais
lorsqu’il voit le plus grand des miracles dans le fait que des hommes se sont
convertis à la vertu après des dizaines d’années passées dans la malice, on
comprend que Spinoza, qui objecte aux miracles, ne peut objecter à ce sens
précis du miracle, un sens éthique dû à un glissement de sens. L’argumentation
est habile, habile encore lorsque dans son intention de découvrir dans l’histoire
de l’Église « une évidence de crédibilité », Stensen invite à considérer « la
nécessité des bonnes
Å“uvres » et à examiner « nos écrits » en se délivrant des
« préjugés
[40] » : après tout, il ne fait que demander à Spinoza d’appliquer à la
lettre son
Traité : examiner un texte à la manière de l’enquête historique et
repérer les pratiques conformes au bien. Stensen a été un bon lecteur; à Spinoza
d’en prendre acte en lisant bien Stensen qui l’a bien lu. Le dernier point concerne
l’autorité du pontife romain : l’unité de la foi et le lien de la charité supposent
une seule tête qui assure permanence aux matières de droit divin, les dogmes
donnés par Dieu et transmis par les apôtres
[41]. La raison invoquée est de nature
à la fois théologique et politique puisqu’elle a trait à l’existence d’une société,
l’Église; justement fondée ou non, elle évite la polémique et l’intolérance.
Tout en se voulant cordiale et argumentée, cette lettre n’en est pas moins
ferme quant à sa finalité apologétique puisque, partant du Traité, elle veut
convaincre Spinoza de la vraie philosophie, de son erreur à lui, et l’amener à
se rétracter. Le propos est sans ambiguïté. Il aurait été intéressant d’avoir la
réponse de Spinoza pour la comparer à la réponse faite à Burgh; cela nous
aurait beaucoup appris sur la manière dont Spinoza réagissait aux propos de
ses lecteurs en fonction du contenu et du style de leur argumentation, puisque
ces deux lettres relevaient du même genre apologétique. En l’état actuel, la
réponse de Spinoza n’existe pas. Mais après tout, peut-être n’a-t-elle même
jamais existé. Si les arguments avancés étaient de nature à susciter une réponse,
on peut aussi penser, paradoxalement, que la lettre rendait la réponse difficile,
voire inutile, précisément parce qu’elle était modérée quant au ton mais sans
ambiguïté quant au but. Pourquoi et comment réagir à des arguments non
polémiques mais trop ostensiblement liés à une dogmatique confessionnelle
pour entrer dans la logique du Traité ? Pourquoi et comment discuter avec une
invitation à se rétracter et à se convertir, qui de toute façon ne pouvait être dans
les intentions de Spinoza ?
Les lettres de Burgh et de Stensen, différentes et proches à la fois, montrent
donc une certaine modalité de réception, une modalité qui n’entre pas encore
dans la logique du Traité.
De type dialogal
Le modèle dialogal suppose une relation d’amitié. Avec Oldenburg, celle-ci
est ancienne puisque c’est déjà sur ce mode que s’ouvrait la première lettre de
la correspondance de Spinoza dès août 1661 à l’initiative du savant anglais
[42],
mode aussitôt partagé par Spinoza
[43]. Le ton ne se dément pas tout au long de
la première partie de leur correspondance, à dominante scientifique
[44]. Et
lorsqu’elle reprend en 1675 au sujet du
Traité, après dix années d’interruption,
le ton se maintient sur ce même registre
[45], d’autant plus fort que dans un
contexte de crise
[46] le danger rend cette relation compromettante. Le dialogue
suppose cependant un deuxième registre, celui de la vérité, sans laquelle il serait
pure relation spéculaire, faussement dialogale. Or, de ce point de vue, la correspondance avec Oldenburg n’est jamais de complaisance, elle montre même
une certaine vivacité
[47]. Mais précisément, c’est l’amitié portée par la vérité,
l’amitié vraie, qui permet ici le dialogue, c’est-à-dire cette forme de correspondance où des questions appellent et permettent une réponse, alors qu’il y a des
questions, qui sont des mises en question, et qui empêchent les réponses, comme
on le voyait dans le genre précédent : il n’y a pas de réponse à Stensen, tandis
que la réponse à Burgh est une non-réponse en tant que fin de non-recevoir.
Concernant la réception du
Traité, une indication précise est donnée, puisque,
ayant avancé que celui-ci pouvait être critiqué par « la masse des théologiens
et les formulaires confessionnels en usage
[48] », Oldenburg est invité par Spinoza
à dire clairement quels sont les passages qui peuvent arrêter les savants
[49] ou
qui ont choqué les lecteurs
[50]. Il mentionne : la confusion de Dieu et de la nature,
la critique des miracles, ce qui concerne le Christ. Les deux premiers points
seront traités conformément aux thèses bien connues de l’ontologie du
Traité
(et de l’
Éthique), mais c’est sur le troisième que Spinoza apportera le plus de
précisions et de nouveauté : il n’est pas nécessaire au salut de connaître le Christ
selon la chair, mais il en est autrement du fils éternel de Dieu; Dieu n’a pas
pris une nature humaine
[51]; la résurrection est « toute spirituelle, elle n’a été
révélée qu’aux seuls fidèles par un moyen à leur portée
[52] »; elle doit s’entendre
dans un sens allégorique
[53]. À travers cela s’exprime aussi une certaine tonalité
dans la manière de parler du Christ, de sa sainteté, de son éternité enfin
[54], qui
n’est pas sans évoquer la dernière partie de l’
Éthique. Au terme, cependant,
Oldenburg ne sera convaincu sur aucun des trois points
[55].
Ce genre dialogal, même partiel (si on songe qu’Oldenburg reste plus que
réticent quant aux vues de Spinoza) fait donc entrer réellement dans le Traité.
Spinoza doit rendre compte de points essentiels qui portent à la fois sur des
contenus de pensée et sur leurs conséquences quant à la manière de se situer
par rapport à la religion. Mais ces points, choisis par son correspondant, restent
partiels. La première partie du Traité n’est évoquée que de façon très limitée
(les miracles, le Christ), la deuxième est ignorée, et quant au projet d’ensemble
(la liberté), il n’est pas mentionné. Cette correspondance est instructive par son
style et ses prises de position; elle est significative mais en son ordre seulement,
car elle ne donne qu’un accès partiel au Traité. Si elle est révélatrice d’une
amitié exigeante, elle relève encore d’un cercle privé.
De type interprétatif
Le troisième type de réaction, le plus décisif, peut être dit interprétatif : il
considère le Traité dans son ensemble et avance une prise de position globale.
En réponse à une sollicitation de son correspondant Jacob Osten, Lambert
Van Velthuysen
[56] fait part de son « opinion et de son jugement » sur le livre
intitulé « Discours théologico-politique », dont il dit ignorer l’auteur; il entend
non seulement résumer l’opinion de cet auteur mais indiquer aussi « ses dispositions à l’égard de la religion ». D’ailleurs, et sans qu’il y ait à majorer ce
point, il parle de manière approximative d’un « discours », non d’un traité, et
confirmera une fois encore cette expression à la fin de la lettre. Or cette imprécision de vocabulaire est peut-être significative. On se souvient que Descartes
avait choisi d’appeler son texte de 1637 sur la méthode « discours » et non
« traité », pour éviter précisément le caractère systématique de l’exposé
[57]. Ici
donc, parler d’un discours, n’est-ce pas déjà en réduire délibérément la scientificité, et donc la portée par rapport au projet de son auteur ?
À vrai dire, Velthuysen va présenter un résumé plutôt correct de l’ensemble
du Traité, tout en exprimant à la marge, en introduction et en conclusion, son
propre sentiment. On reconnaît en effet les grandes thèses du Traité. Sur Dieu :
nécessité, identité avec l’univers, unité de la volonté et de l’entendement, refus
d’une fonction de juge suprême, critique du miracle. Sur la vertu : elle est à
elle-même sa propre récompense, elle est enseignée par les prophètes. Sur
l’Écriture : elle n’enseigne pas la vérité mais les moyens de la vertu, elle doit
s’interpréter selon son sens littéral. Sur le culte : il est réglé par les magistrats
pour son expression publique; ceux-ci ont à faire régner justice et honnêteté
dans l’État, à accepter des religions différentes pourvu qu’elles ne menacent
pas la paix publique, tandis qu’un particulier a droit à son opinion propre; il
n’y a pas d’élection du peuple juif; les docteurs du Nouveau Testament (ainsi
Paul et Jacques) ont exprimé des arguments divers par « prudence apostolique »
en fonction de leurs auditeurs mais dans l’unique visée du salut; l’exemple du
Christ confirme que seul l’amour des vertus conduit à la félicité. Les résumés
plus contestables concernent : Dieu « architecte et fondateur de l’univers »,
compris comme fatum; ou encore l’Écriture lorsqu’il est reproché à Spinoza
d’introduire deux langages chez les prophètes (le dogme et le récit), et, dans
une formulation un peu étrange, de refuser le rôle de la raison et de la philosophie
dans son interprétation. À cela près, le résumé est plutôt fidèle et complet,
d’autant qu’il évoque aussi la partie politique du Traité, à la différence des
autres correspondants.
Mais si le résumé est fidèle, il n’en est que plus redoutable. En effet, la
conclusion de la lettre est abrupte et inattendue : une telle doctrine renverse et
détruit de fond en comble tout culte et toute religion, elle introduit un athéisme
dissimulé, elle forge un Dieu qui ne suscite aucun respect puisqu’il est soumis
au fatum, qu’il n’est ni provident ni rétributeur; l’autorité de l’Écriture est
ruinée, elle n’est mentionnée que pour la forme; d’autres écritures, le Coran
en particulier, ont même valeur que la Parole de Dieu puisque Dieu fait d’autres
révélations aux nations. La dernière phrase est des plus définitives : « Je pense
donc ne pas m’être éloigné beaucoup de la vérité ni avoir fait tort à l’auteur si
je le dénonce comme enseignant un pur athéisme au moyen d’arguments cachés
et dissimulés. » Le résumé est en effet redoutable car s’il est inattaquable dans
sa lettre, cela signifie très exactement ceci : la lecture correcte des thèses spinozistes fait nécessairement conclure à leur athéisme. Un résumé contestable
n’aurait pas été aussi dangereux pour Spinoza : l’inexactitude de l’analyse aurait
empêché de prendre au sérieux ses conclusions. Certes, le début de la lettre
laissait clairement entendre un soupçon dans la lecture qui allait suivre, puisque
après avoir dit les qualités de l’auteur du « Discours » (esprit non obtus, non
superficiel, sérieux, libéré des préjugés et de la superstition), Velthuysen attaquait à la fois sa cause (détestable), son esprit (mauvais), son habileté et son
astuce, son absence de religion au profit du déisme; et d’ailleurs Spinoza était
dit aussi procéder par insinuations. Cependant, le corps de la lettre ne laissait
pas attendre une telle finale. Il faut donc retenir pour l’instant, à un premier
degré, qu’il s’agit bien d’une interprétation du Traité, non d’une simple réaction
passionnelle : l’examen est global, méthodique, il aboutit à une compréhension.
Il est donc recevable par un public large. Et c’est en cela qu’il est redoutable.
Cette lettre est alors capitale car elle est l’une des toutes premières réactions
à la publication du
Traité, un des tout premiers documents à en donner une
interprétation. Peut-être même faudrait-il dire la première interprétation produite
aux Pays-Bas. Certes, plusieurs synodes calvinistes avaient condamné le
Traité
dès 1670, mais il s’agissait d’actes de nature différente, juridique et religieuse,
dont la fonction était d’alerter et d’interdire, non pas d’exposer et de débattre;
certes, il y avait eu cette année-là des dissertations et écrits divers (notamment
ceux de Jakob Thomasius ou Friederich Rappolt en Allemagne), mais le statut
de ces textes est plus difficile à définir
[58]. Selon Popkin
[59], la première réaction
qui ait été publiée est l’ouvrage de Jean-Baptiste Stouppe,
La Religion des
Hollandais, en 1673; or la lettre de Velthuysen, si elle est bien écrite et reçue
en 1671, n’est publiée, au sens strict, qu’en 1677 dans les
Opera posthuma
(qu’elle soit publiée dans les OP renforce d’ailleurs son statut et montre qu’elle
fut largement diffusée très tôt). Cependant, au XVII
e siècle, une correspondance
philosophique ou scientifique est déjà un écrit public, et cela se renforce encore
dans le cas présent puisque cette lettre n’est pas adressée à Spinoza mais à un
tiers (Osten) qui l’a sollicitée et va la transmettre à Spinoza. Cette intervention
d’un tiers déprivatise la lettre, s’il en était besoin, et en signifie réellement le
caractère public. Qu’est-ce qu’une
publication sinon un écrit qui circule dans
un réseau d’agents intellectuels intéressés à un débat, un écrit qui sort de la
relation individuelle pour poser et diffuser des questions tout à la fois
[60] ?
En outre, l’ancienneté du document se renforce de l’autorité de son auteur.
Velthuysen n’est ni un correspondant obscur, ni un ancien élève devenu impertinent après sa conversion, ni un scientifique étranger au débat philosophique.
Paul Dibon dit de ce médecin d’Utrecht qu’il fut « l’un des philosophes (et
théologiens) les plus sagaces des générations néerlandaises qui vécurent la
diffusion des idées de Descartes et Spinoza
[61] », un « libéral », « l’un des cartésiens les plus avertis
[62] ». Meinsma souligne que cet esprit fort « entra plus
d’une fois en conflit avec les pasteurs », qu’il « a donné droit de cité au système
de Copernic à l’intérieur de nos frontières
[63] », qu’il a pu traduire le
Léviathan
de Hobbes
[64], et on sait qu’il a assurément joué un rôle dans la diffusion de la
pensée de Hobbes aux Pays-Bas. Rien ne transparaît en tout cela d’un esprit
obtus.
Ainsi, cette lettre qui a une réelle autorité et une réelle diffusion doit contribuer à fixer très tôt l’interprétation du Traité. En même temps qu’elle exprime
certainement l’esprit d’un temps, elle détermine aussi un type d’interprétation.
On pourrait dire qu’avec elle tout est dit. Bayle ne poussera pas plus loin la
critique dans son dictionnaire de 1697, comme si après tout il avait pu se
contenter de la lecture de Velthuysen, au moins pour décider de l’interprétation
du Traité. Tout cela confirme le statut très fort de cette lettre.
La réponse de Spinoza est tout aussi décisive
[65]. D’une part, elle conteste et
a dessein de détruire ce qui lui apparaît bien comme une « interprétation »,
c’est-à-dire une lecture globale de son
Traité et non une simple réaction; d’autre
part, elle fixe elle-même une interprétation, cela dans le fond et dans la méthode.
Spinoza voit en effet dans l’analyse de cette lettre, très littéralement, une
fausse interprétation
[66]. La vivacité du propos s’ajoute aux arguments non seulement pour la contester mais pour la détruire. Si son « traité » est devenu
« discours » dans le langage de Velthuysen, l’opinion et le jugement de ce
dernier deviennent ici un « libelle », petit écrit diffamatoire, voire des « inepties », comme l’avait d’abord écrit l’autographe ; son analyse s’écarte de la
vérité; portée par la malice ou l’ignorance, elle mérite à peine une réponse,
laquelle devra être brève et se faire attendre. Spinoza maintient d’autant plus la
distance qu’il voit dans son accusateur le type même de lecteur passionnel
auquel la préface du
Traité voulait ne pas s’adresser : or renvoyer à cette préface
est toujours chez Spinoza une manière très précise de situer une cause et un
interlocuteur dans le complexe passionnel (voire superstitieux) que le
Traité
veut précisément détruire. Velthuysen n’a pas compris ou pas voulu comprendre
le
Traité; il n’a pas fait le chemin que Spinoza espère faire faire à son lecteur;
et d’ailleurs, il est directement accusé de ne se rapporter à Dieu que pour des
motifs passionnels. Spinoza reprend alors certains des arguments avancés pour
récuser les accusations de propager l’athéisme, de ruser, de renverser la religion.
À travers cela, Spinoza fixe un cadre pour une juste interprétation de sa
pensée, en mettant l’accent sur l’amour de Dieu et sur la Nécessité. L’amour
de Dieu d’abord : il s’agit en effet de reconnaître Dieu comme souverain bien,
de l’aimer d’une âme libre – en cela consiste la félicité et la plus grande liberté –,
de l’aimer non par crainte mais pour lui-même. La Nécessité ensuite : Dieu
n’est pas soumis au fatum, sa liberté n’est pas niée; « toutes choses suivent
avec une nécessité inéluctable de la nature de Dieu », et il suit de sa nature que
Dieu se connaît lui-même non par contrainte mais par pleine liberté, par une
libre nécessité; « cette nécessité inéluctable des choses ne supprime d’ailleurs
ni les lois divines ni les humaines », ce qui va contre le reproche de détourner
l’homme de la loi morale; enfin, tout découle de la nature de Dieu, Dieu identifié
à l’univers. Or en mettant l’accent sur ces deux notions (Nécessité et amour de
Dieu), Spinoza affirme son ontologie et ce qu’elle devient dans une éthique de
la liberté (son devenir est son être même), ce qui est finalement le mouvement
conceptuel des cinq parties de l’Éthique, mouvement qui se retrouve au cÅ“ur
du Traité.
Si d’autres points sont abordés dans cette lettre, notamment au sujet de
l’interprétation de l’Écriture ou de Mahomet, c’est par l’accent mis sur l’amour
de Dieu et la Nécessité que Spinoza structure sa réponse et qu’il fixe le cadre
dans lequel interpréter son
Traité. De même que Velthuysen avait fixé la réception du Traité, ainsi Spinoza en fixe l’interprétation
[67]. Non seulement l’athéisme
ne peut pas lui être reproché, notamment pour des raisons d’éthique personnelle,
mais encore il n’est pas conceptuellement pensable dans sa philosophie, et
pareillement sont impensables les déviations éthiques qui lui sont imputées. Et
cette interprétation est certaine, adéquate à son exposé. Car, à côté d’une réaction
sur le fond, Spinoza réagit sur un plan méthodologique pour contester qu’il ait
pu manier un double langage au moyen d’arguments détournés : il nie avoir fait
preuve « de ruse et d’astuce », il nie avoir donné des arguments solides pour
défendre une thèse qu’il croirait fausse. La leçon est ferme. Le
Traité n’enseigne
pas l’athéisme ; lui prêter cette doctrine va contre son propos ; sur ce point
aussi, la position de Spinoza doit éclairer nos propres interprétations.
La correspondance entre Spinoza et Velthuysen a l’intérêt de définir la double
interprétation possible du
Traité : la « fausse », très tôt fixée, qui reviendra au
long de l’histoire; la « vraie », très tôt exposée, qui est la pensée explicite de
Spinoza sur son
Traité, celle qui en définit le cadre d’intelligibilité ; et si celle-ci
n’aborde pas la thèse du
Traité sur la liberté de pensée, elle y fait au moins
droit en revendiquant de penser librement et sans détours. À cette correspondance décisive Spinoza a attaché de l’importance si l’on considère que le débat
allait se poursuivre avec Velthuysen, et que dans une lettre ultérieure
[68], qui lui
était désormais directement adressée en 1675, il allait lui demander l’autorisation, restée sans suite, de faire figurer à côté de son
Traité ce qu’il n’appelait
plus un « libelle » ou « des inepties » mais désormais son « manuscrit », voire
ses arguments, de manière à expliquer ce qui paraissait obscur.
Outre les informations apportées par la correspondance, on vient de voir trois
types de réactions suscitées par le Traité. Il y a bien sûr des liens entre les trois.
Dans l’apologétique, un minimum d’interprétation est requis pour fonder une
prise de position; et, selon la personnalité du correspondant, il y a du dialogal
dans la manière de s’adresser à Spinoza, comme on le voit chez Stensen. Dans
le dialogal, une interprétation est nécessaire pour susciter la discussion, mais
elle reste en suspens : elle n’est qu’à son début, elle demande à être éclairée
dans la mesure où elle appelle des informations complémentaires ; et il y a bien
de l’apologétique, mais voilé, car on perçoit comme un secret désir de faire
revenir Spinoza à d’autres positions. Dans l’interprétatif, enfin, il y a de l’apologétique au sens précis où l’analyse des torts va de pair avec la volonté de
corriger ces torts, mais sur mode mineur et non explicite ; quant au dialogal, il
est présent dans la mesure où le sérieux de l’interprétation ne peut que susciter
le débat, et d’ailleurs on a vu que la correspondance avec Velthuysen avait eu
des suites. Cependant, dans les trois types de réaction, le centre de gravité est
différent et donne chaque fois un autre accès au Traité. Or c’est bien la réaction
de type interprétatif qui donne l’accès le plus précis à la philosophie du Traité;
c’est elle qui permet le plus de constituer un débat public, celui qui est signifié
ici par la présence du tiers et qui en fait tout autre chose qu’une lettre privée.
Cette dernière correspondance apporte au Traité un principe de lecture qui n’est
pas annexe : il doit appartenir à sa lettre même. De ce point de vue, la correspondance en ce qu’elle a de plus décisif est constitutive pour sa part de la lecture
du Traité, c’est-à-dire du Traité lui-même.
[1]
La question de la religion dans la correspondance de Spinoza est un autre sujet. On en trouve
une présentation dans Victor SANZ SANTACRUZ, « La religión en la correspondencia de Spinoza (I) :
La relación Blyenbergh-Spinoza »,
Pensamiento, n
o 207 (1997), p. 453-472; « La religión en la
correspondencia de Spinoza (II) : Velthuysen-Spinoza »,
Pensamiento, n
o 214 (2000), p. 27-51.
[7]
« [...] dans mon
Éthique (non encore publiée) » (
Ep. 23, G [Gebhardt, vol. 4, page...] 151;
A [Appuhn, page...] 221).
[12]
D’après F. Mignini, il ne s’agirait pas du
TIE, mais de la
KV, ce que Steven Nadler trouve
peu convaincant; voir Steven NADLER,
Spinoza, a life, Cambridge University Press, 1999, p. 372,
n. 61 (trad. :
Spinoza, une vie, Paris, Bayard, 2003, p. 211, n. 62).
[17]
Ep. 46. Dans sa lettre du 14 novembre 1675 (
Ep. 70), Schuller écrit à Spinoza que « Leibniz
fait grand cas du
Traité théologico-politique et [lui] a écrit une lettre à son sujet ».
[18]
D’après K. O. Meinsma, c’est grâce à Urbain Chevreau qui lui aurait lu des extraits des
Principes de la philosophie de Descartes que le prince, qui avait déjà créé une chaire de droit
naturel pour Pufendorf, aurait fait inviter Spinoza (voir K. O. MEINSMA,
Spinoza et son cercle.
Étude critique historique sur les hétérodoxes hollandais, Paris, Vrin, 1983, p. 407). Voir aussi Pierre
CLAIR, « Spinoza à travers les journaux en langue française à la fin du XVII
e siècle »,
Cahiers Spinoza,
n
o 2, Éditions Réplique, 1978, p. 209-210.
[19]
Cette conclusion est à maintenir alors qu’il est possible que la lettre exprime les sentiments
du conseiller plus que ceux du prince, voire qu’elle ait été rédigée de façon à produire le refus de
Spinoza.
[21]
Ep. 80. Il s’agit de Pierre-Daniel Huet (1630-1721), ami de Leibniz, évêque d’Avranches en
1685.
[22]
De façon générale cependant, le
Traité « n’a pas été l’objet en France d’une diffusion
considérable, même après la traduction posthume de 1678 », écrit Paul Vernière (
Spinoza et la
pensée française avant la Révolution, t. I, Paris, PUF, 1954, p. 159).
[23]
Voir André TOSEL, « Le
Discours sur l’histoire universelle de Bossuet : une stratégie de
dénégation du
Traité théologico-politique », dans
L’Hérésie spinoziste, la discussion sur le « Tractatus theologico-politicus », 1670-1677, et la réception immédiate du spinozisme, Actes du colloque
international de Cortona, 10-14 avril 1991, Apa-Holland University Press, Amsterdam et Maarssen,
1995, p. 97-105.
[25]
En effet, la
Demonstratio evangelica, dont il s’agit ici, paraît à Paris en 1679, tandis qu’un
autre écrit contre le
Traité théologico-politique,
Quaestiones Alnetanae de concordia rationis et
fidei, paraîtra à Caen en 1690.
[27]
« Misérable homuncule, vil ver de terre, que dis-je, cendre, pâture des vers... » (G 283;
A 319-320).
[28]
On trouve quasiment les termes du credo de l’Église (le « symbole des apôtres ») : tant
d’hommes « affirment que le Christ, fils du Dieu vivant, s’est fait chair, a souffert et a été mis en
croix, est mort pour les péchés du genre humain, est ressuscité, a été transfiguré et, en sa qualité
de Dieu, règne dans les cieux avec le Père éternel uni au Saint-Esprit... » (G 285; A 322).
[29]
Ep. 76 (G 318; A 342).
[30]
Ibid. (G 322; A 344).
[31]
Ibid. (G 323-324 ; A 345).
[32]
Cette lettre se trouve dans l’édition de Gebhardt sous le numéro 67
bis; elle n’est traduite
ni par Appuhn ni dans l’édition de la Pléiade qui estime qu’elle appartient à la correspondance
complète de Stensen plutôt qu’à celle de Spinoza (voir p. 1274). Elle figure désormais dans toutes
les éditions modernes.
[34]
G 298; Burgh avait déjà donné saint Augustin en exemple (G 290; A 326).
[35]
« [...]
me tibi offero promptissimum ad examinanda tecum omnia illa argumenta, quae circa
veram securitatis verae viam inveniendam, et tenendam examinare placuerit » (G 293).
[37]
Sur ces points, voir G 293.
[42]
« N’hésitons donc pas, Monsieur, à établir entre nous un commerce d’amitié bien sincère et
à entretenir cette amitié par tout genre de bons offices » (
Ep. 1 [G 5; A 121]).
[43]
« Pour juger à quel point votre amitié m’agrée... » (
Ep. 2 [G 7; A 122]).
[44]
Ep. 1,2,3,4,5,6,7,11,13,14,16,25,26,29,30,31,32,33,34.
[45]
Ep. 71 et 72. Oldenburg eut, semble-t-il, une réaction très négative au
Traité, en 1670, dans
une lettre aujourd’hui disparue. Voir Steven NADLER,
Spinoza, a life, p. 329; trad. p. 386.
[46]
Spinoza doit ajourner la publication de l’
Éthique : « la situation paraît s’aggraver chaque
jour... » (
Ep. 68 [G 299; A 328]).
[47]
Ainsi, Oldenburg : « Vous me reprochez ma brièveté excessive... » (
Ep. 74 [G 309; A 336]).
Ou encore : « Les explications contenues à ce sujet dans votre dernière lettre ne me paraissent pas
encore concluantes et ne donnent pas apaisement à l’esprit » (
Ep. 77 [G 325; A 345]). Et enfin :
« Dans votre dernière lettre [...] il y a encore quelques passages qui me semblent mériter un examen
sévère » (
Ep. 79 [G 329; A 348]).
[48]
Ep. 61 : «
Theologorum vulgus, et receptae Confessionum Formulae ».
[57]
Lettre à Mersenne, mars 1637 (ou février, selon les éditeurs).
[58]
Georges Friedmann parle de « pamphlets acerbes, exaltés » (G. FRIEDMANN,
Leibniz et Spinoza, Paris, Gallimard, 1946, p. 176). Voir aussi K. O. MEINSMA,
Spinoza et son cercle, p. 387.
[59]
R. H. Popkin, « The first published reaction to Spinoza’s
Tractatus : Col. J. B. Stouppe, the
Condé circle, and the Rev. Jean Le Brun », dans
L’Hérésie spinoziste, p. 6-12.
[60]
Autre indice de la circulation de cette lettre, le pasteur remontrant Philips Van Limborch
écrit à Velthuysen dès le 13 septembre 1671 : « J’ai confié ton jugement sur le livre de Spinoza à
M. Nieuwpoort qui, j’en suis sûr, te l’a déjà retourné. Tout à fait d’accord avec toi : dans son traité
l’auteur enseigne adroitement et à mots couverts l’athéisme. » Cette lettre est publiée dans K. O.
MEINSMA,
Spinoza et son cercle, p. 518-519.
[61]
Regards sur la Hollande du siècle d’or, Vivarium, Naples, 1990, p. 338.
[63]
K. O. MEINSMA,
Spinoza et son cercle, p. 216.
[64]
Ibid., p. 328. Voir aussi Catherine SECRÉTAN, « Partisans et détracteurs de Hobbes dans les
Provinces-Unies du temps de Spinoza »,
Bulletin de l’Association des Amis de Spinoza, n
o 2 (1979),
p. 1-13.
[66]
« [...]
breviter ostendam, quam ille sinistre meam mentem interpretatus sit » (G 219; A 272).
[67]
Selon son habitude, Spinoza ne prend pas l’initiative d’une discussion, il « répond » : il
s’explique par rapport à des questions ou des affirmations qui lui sont adressées. Voir Pierre-François
MOREAU, « Quelques questions sur la correspondance de Spinoza »,
Rivista di filosofia neo-scolas-tica, n
o 4 (2001), p. 571-579. Ici, il dépasse la simple réponse d’éclaircissement pour apporter une
position globale (requise par une critique elle-même globale) qui fixe le cadre dans lequel interpréter
le
Traité théologico-politique par rapport à une orientation philosophique ou religieuse.