2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Indifférence et liberté humaine chez Descartes
Dorottya Kaposi
Université de Paris-Sorbonne
Cette étude a pour objet d’examiner la place et le rôle de l’indifférence
au sein de la conception cartésienne de la liberté humaine. Notre analyse est principalement gouvernée par la distinction, au sein des affirmations cartésiennes au sujet de la
liberté humaine entre 1641 et 1645, de deux dimensions conceptuelles qui déploient
respectivement, d’une part, les notions relatives au libre arbitre, d’autre part, celles qui
ont trait au rapport de la volonté à l’entendement et qui concernent donc les différents
degrés de la liberté. Cette distinction permet d’éclairer les rapports des termes « liberté »
et « indifférence » au sein de la pensée de Descartes et de comparer sa position avec
celles des courants théologiques majeurs de son époque. En outre, l’examen des diverses
corrélations possibles entre les éléments de ces deux axes nous sert à analyser en quoi
consistent les différents sens du « bien » que Descartes associe à la liberté, ainsi que
les diverses formes du « bon usage » du libre arbitre.
The main purpose of our study is to examine the place and role of
indifference in the Cartesian conception of human freedom. Our analysis is primarily
governed by a distinction between two dimensions of the concept of human freedom in
Descartes’ statements between 1641 and 1645, namely the distinction that respectively
highlights notions concerning will (« voluntas sive arbitrii libertas »), and the different
levels of freedom as they relate to the relationship that the will has to the intellect. This
distinction allows us to clarify the connections between « indifference » and « freedom »
in Descartes’ thought, and to compare his position to the major theological trends of
his time. Moreover, gaining an insight into the complex possible interrelations between
the elements of these two aspects helps us to analyse the meanings of « good » which
Descartes associates with freedom, and the different forms of « the good use » of free
will.
Dans la lettre à Mesland du 9 février 1645, Descartes traite du concept de
l’indifférence, « prise dans le second sens », comme de « la faculté positive de
se déterminer pour l’un ou l’autre de deux contraires, c’est-à-dire de poursuivre
ou de fuir, d’affirmer ou de nier
[1] ». Cette description ressemble dans une grande
mesure à la définition primordiale de la liberté de la volonté qui se trouve dans
la
Meditatio IV
[2] et diffère de la caractérisation de l’indifférence comme plus
bas degré de la liberté dans le même ouvrage. Quel est donc le rapport, selon
Descartes, entre liberté et indifférence ? S’est-il modifié entre les
Meditationes
de 1641 et les lettres des années 1644 et 1645 ? C’est cette question qui sera
au centre de notre analyse.
Pour y répondre, il est éclairant d’examiner l’usage du terme « indifférence »
à l’époque de Descartes, notamment dans les controverses théologiques des
XVIe et XVIIe siècles, portant sur la concordance des libertés divine et humaine.
Cet examen nous permettra de comparer les conceptions respectives de Descartes et de Gibieuf, dont plusieurs formulations semblent très proches.
L’ensemble de notre analyse sera gouverné par la distinction, au sein des considérations de Descartes relatives à la liberté humaine, de deux dimensions conceptuelles qui déploient respectivement, d’une part, les notions relatives au libre
arbitre, d’autre part, celles qui ont trait au rapport de la volonté à l’entendement
et qui concernent donc les différents degrés de la liberté. Selon cette distinction,
l’indifférence telle qu’elle apparaît dans les Meditationes ressortit à la seconde
dimension, alors que l’indifférence « prise dans le second sens » s’identifie au
libre arbitre et ressortit donc à la première. Cette distinction permet d’éclairer les
rapports des termes « liberté » et « indifférence » au sein de la pensée de Descartes
et de comparer sa position avec celles de Gibieuf et de Molina. En outre, l’examen
des diverses corrélations possibles entre les éléments de ces deux axes nous servira
à analyser en quoi consistent les différents « biens » que Descartes associe à la
liberté, ainsi que les diverses formes du « bon usage » du libre arbitre.
LE LIBRE ARBITRE DANS LES DÉBATS THÉOLOGIQUES
LA LIBERTÉ D’INDIFFÉRENCE CHEZ LUIS DE MOLINA
À l’époque de Descartes, le défi le plus important pour la théologie chrétienne
était de concilier la liberté humaine avec la prescience et la toute-puissance
divines. Cette question fort ancienne était devenue d’autant plus actuelle que la
Réforme avait fini par affirmer le serf arbitre en abolissant totalement le libre
arbitre. Dès lors, la Contre-Réforme se devait d’éviter deux sortes d’hérésies :
l’exagération pélagienne en faveur du libre arbitre au détriment de la grâce
divine, d’une part, et l’exaltation protestante de la puissance divine au sacrifice
du libre arbitre, d’autre part. Après la Réforme, il fallait donc libérer de ce
dilemme la concordance des volontés du créateur et de la créature. La nouvelle
doctrine théologique, destinée à résoudre ce problème, fut celle de la « science
moyenne », due au jésuite portugais Pedro da Fonseca, ensuite adoptée et développée par Luis de Molina qui lui donna sa forme définitive
[3].
Dans la
Concordia
[4], Molina expose le concept d’une science qui se situe
entre la science des pures possibilités et celle des événements actuels. Cette
science dite « moyenne » contient des événements conditionnels ou contrefactuels qui se réaliseraient si certaines conditions étaient satisfaites. Les actes
volontaires, futurs ou « futuribles », sont conçus comme intermédiaires entre
les simples possibles et les existants. La volonté libre des créatures est ainsi
sauvegardée dans l’entendement de Dieu qui, connaissant le libre choix des
hommes, leur donne ou leur refuse la grâce. La science moyenne reste ainsi
une prescience divine tout en autorisant la liberté des créatures ; en effet, les
agents libres ne pourraient effectuer un autre choix dans les mêmes circonstances
que si la connaissance divine de ces actes était différente.
La liberté des créatures se caractérise ainsi par une certaine indépendance
par rapport à Dieu. Selon la définition que donne Molina aux premières pages
de son ouvrage, « est libre l’agent qui, toutes les conditions posées pour agir,
peut agir ou ne pas agir, ou encore faire une chose alors qu’il pourrait faire le
contraire. [...] En ce sens, on distingue l’agent libre de l’agent naturel, dans
lequel il n’y a pas la possibilité d’agir ou de ne pas agir, mais quand toutes les
conditions requises pour agir sont posées, il agit nécessairement et fait une
chose de telle manière qu’il ne peut pas en effectuer le contraire
[5] ». La définition
de l’acte libre contient donc la liberté de contradiction, c’est-à-dire le pouvoir
de choisir les contraires, ce que Molina formule en termes d’indifférence
[6]. Par
ce pouvoir, l’homme est capable de coopérer avec Dieu, sa volonté restant
exempte de toute détermination.
LA CRITIQUE DE L’INDIFFÉRENCE :
GUILLAUME GIBIEUF. SON RAPPORT AVEC DESCARTES
Le libre arbitre ainsi caractérisé est vivement critiqué par les oratoriens de
France, notamment par Guillaume Gibieuf, dans son ouvrage
De libertate Dei
et creaturae
[7]. Dans le premier livre de cet ouvrage qui porte sur la liberté
humaine, Gibieuf entre dans la polémique et donne plusieurs arguments contre
la liberté d’indifférence. L’indifférence dont parlent les auteurs « modernes »
(il mentionne Suárez et Vasquez
[8] ) comporte un équilibre dans le choix, équilibre
qui par conséquent supprime la fin; cette indifférence est donc contradictoire
avec la notion de liberté car tout acte libre implique selon lui la considération
d’une fin : « se conduire indifféremment à agir ou ne pas agir, en plaçant en
second lieu l’ordre de la fin, qui est la règle de nos désirs, n’est pas la vraie
liberté, mais une liberté impure et un véritable défaut de la liberté
[9] ».
Si nous comparons ce texte avec un passage très connu de la
Meditatio IV
de Descartes, nous pouvons trouver beaucoup de ressemblance : « Cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis point emporté vers un côté plutôt que
vers un autre par le poids d’aucune raison, est le plus bas degré de la liberté,
et fait plutôt paraître un défaut,
<c’est-à-dire une certaine négation>, dans la
connaissance, qu’une perfection dans la volonté
[10]. »
Quel est donc le rapport entre les deux théories de la liberté humaine ?
S’agit-il d’une influence de l’oratorien sur le philosophe, comme l’a soutenu
É. Gilson, dans son analyse classique sur la liberté chez Descartes
[11] ? Ou bien
y a-t-il au moins un véritable accord entre les deux auteurs, comme le suggère
F. Ferrier, dans sa thèse sur Gibieuf
[12] ?
Dans la correspondance de Descartes avec Mersenne
[13], nous pouvons trouver
mention de sa prise de connaissance, en 1630, de la publication du
De libertate
de Gibieuf, ouvrage dont il a lu une partie avec laquelle il affirme alors être
pleinement en accord. Il s’agit probablement de la partie traitant de la liberté
divine qui intéressait au plus haut point le philosophe, à une époque où il
développait la doctrine de la création des vérités éternelles. Quant à la liberté
humaine, Descartes avoue en 1641, au moins dans une des lettres à Mersenne,
que sa théorie est conforme à celle de Gibieuf
[14].
En ce qui concerne l’accord de Descartes avec Gibieuf, nous pouvons remarquer
que, dans ces deux lettres de 1641, Descartes met l’accent sur la défense de ses
thèses, ce qui signifie qu’il pense tout simplement qu’il n’est pas en contradiction
avec les pensées de Gibieuf. D’autre part, comme J. Laporte le remarque en comparant les confessions de Descartes à propos de Gibieuf avec sa lettre à Mesland
du 9 février 1645, Descartes a exprimé aussi qu’il était « absolument d’accord »
avec le père jésuite Petau sur les questions de l’indifférence. Or, le livre de Petau
avait pour objet de défendre la théorie moliniste de la liberté d’indifférence.
Laporte cite Gilson sur ce sujet : « De ces deux
plane assentior, il y en a nécessairement un qui est de trop
[15]. » À la vérité, aucune de ces remarques n’implique que
Descartes soutienne la même théorie de la liberté que ses interlocuteurs.
Il convient donc d’examiner précisément les points sur lesquels Gibieuf et
Descartes semblent dire la même chose.
Premièrement, Descartes, tout comme Gibieuf, donne une critique de l’indifférence qui est un défaut de nos actes et ne définit pas la liberté humaine.
Deuxièmement, la volonté est caractérisée chez Descartes par le même terme
« ample » qu’utilise aussi Gibieuf. Dans la théorie de Gibieuf, l’amplitude est
le terme principal par lequel la liberté est définie : « Par le terme libre [nous
concevons] ce qui s’étend le plus amplement [
amplissime] et n’est circonscrit
par aucune limite
[16]. » Dans la
Meditatio IV, d’autre part, Descartes écrit : « La
puissance de vouloir, laquelle j’ai reçue de Dieu [...] est très ample [
amplissima]
et très parfaite en son espèce
[17]. »
Troisièmement, les deux auteurs pensent la similitude de Dieu à partir de la
volonté. Gibieuf écrit que notre liberté est un « don excellent et singulier, selon
lequel nous sommes créés à l’image de Dieu
[18] ». Il en est de même pour
Descartes : « c’est elle [la volonté ou libre arbitre] principalement qui me fait
connaître que je porte l’image et la ressemblance de Dieu
[19]. »
Examinons d’abord la théorie de Gibieuf. Selon celle-ci, dans nos actes libres
il y a toujours une fin ou une raison pour laquelle nous agissons de telle ou
telle manière. Gibieuf souligne en effet que dans la liberté nous concevons une
force élective; or, l’élection vise toujours une fin, et cette fin sera la règle du
choix des moyens pour nos actes. Les fins et les motifs de nos actes peuvent
être variés ; Gibieuf les considère selon la place qu’ils occupent au sein d’une
hiérarchie dont la fin ultime constitue le sommet. Cette fin ultime est Dieu qui,
dit Gibieuf, « sera seul pour nous le motif du choix » lorsque l’acte est parfaitement libre. D’où il conclut : « La liberté de ce genre consiste dans le fait de
se ranger et de se soumettre sans intermédiaire à la fin ultime, laquelle, bien
que soumission, est cependant liberté parce que l’homme mortel passe par elle
dans la divine amplitude, donc la liberté est dans cette indépendance et cette
amplitude-là
[20]. »
Gibieuf répond à l’objection qui consiste à demander comment cette soumission peut être considérée comme une liberté. Prenant l’élection comme point
de départ, il construit un argument par l’absurde contre les auteurs qui diraient
que ce qui est déterminé est privé de la liberté : ( I ) l’élection est déterminée par
la fin, ( II ) l’élection est l’exercice du libre arbitre, donc : l’exercice du libre
arbitre est déterminé par la fin. Ainsi, si ce qui est déterminé était privé de
liberté, le libre arbitre serait privé de liberté, ce qui est absurde
[21].
Comme nous l’avons vu, dans la doctrine de Gibieuf, l’agent libre agit toujours en raison d’un but ou d’une fin. Or, cette fin peut être particulière et
limitée si elle est attachée aux choses créées, ou bien universelle et illimitée
(ample), si elle ne dépend que de Dieu qui est notre fin ultime. Par conséquent,
l’indifférence absolue qui n’envisage aucune fin est sans raison et ne définit
aucunement la liberté
[22].
La vraie liberté, en revanche, consiste pour Gibieuf dans l’amplitude : « En
vérité, nous appelons libre ce qui, contraint par aucune limite, se trouve habituellement dans une souveraine amplitude ; par contre, nous appelons agir librement ce qui agit en accord avec cette souveraine amplitude : de telle manière
qu’il n’adhère point aux choses caduques et créées telles qu’elles sont en elles-mêmes, mais tendant au souverain bien par un effort continuel, il n’embrasse
rien des réalités inférieures sinon par ordre de la fin dernière et pour ellemême
[23]. »
En quoi consiste l’amplitude dans la théorie de Gibieuf ? La citation donnée
ci-dessus en donne la clef : il faut d’abord la comprendre comme absence de
limitation ; or, puisque toute limitation vient des créatures comme des choses
inférieures au Créateur, l’amplitude devient synonyme de l’infini divin et se
trouve en opposition à la finitude créée. Il s’ensuit que la libération par rapport
aux choses créées coïncide avec la soumission à Dieu. L’infini de la volonté
ainsi compris dans le terme amplitude n’est donc rien d’autre que la volonté de
l’infini, à savoir, le désir d’atteindre Dieu, qui coïncide avec la plus parfaite
liberté.
Nous pouvons répondre maintenant à la question des ressemblances apparentes entre les conceptions de Descartes et de Gibieuf.
Premièrement, en ce qui concerne l’amplitude, nous avons vu chez Gibieuf
que cette volonté très ample, qui n’est pas déterminée par les choses créées, ne
se manifeste pas dans une indépendance par rapport de Dieu; elle consiste, au
contraire, en l’adhésion à la fin dernière
[24], ou, ce qui est le même, en la
soumission à Dieu. En se référant à l’autorité de saint Augustin, Gibieuf souligne
que « la volonté est d’autant plus libre qu’elle est soumise à la grâce divine
[25] ».
Il en résulte que l’infini de la volonté ne peut être inscrit dans une capacité
absolue de pouvoir faire les contraires ; ce serait en effet le pouvoir d’agir ou
de ne pas agir, en un mot, l’indifférence. Ainsi, on observe chez Gibieuf une
coordination par excellence de la volonté humaine à la volonté divine, puisque
la volonté de la créature ne serait pas libre si elle s’opposait au Créateur. En
revanche, l’amplitude de la volonté chez Descartes signifie le caractère absolu
du choix : nous sentons notre volonté très ample parce que nous pouvons affirmer ou nier, poursuivre ou fuir dans toutes les circonstances, sans restriction,
sans limite. Ainsi la volonté, faculté par laquelle nous reconnaissons notre
similitude à Dieu, ne prétend pas à s’unir avec Dieu, comme chez Gibieuf, mais
à être aussi indépendante et aussi libre que celle de son créateur
[26].
Deuxièmement, comme le montre la citation ci-dessus, malgré toutes les
similitudes entre les formules de Gibieuf et celles de Descartes, les deux auteurs
n’utilisent pas de la même façon le passage biblique selon lequel nous sommes
créés à l’image de Dieu. Certes, comme J.-L. Marion l’a montré
[27], Descartes
n’est pas le premier à référer à l’image de Dieu à partir de la volonté.
J.-L. Marion remarque cependant qu’il y a une différence importante : les
auteurs antérieurs à Descartes et ses contemporains (entre autres, saint Bernard,
Guillaume de Saint-Thierry, Mersenne, Bérulle) pensent cette similitude sur le
mode de l’amour de Dieu. En effet, aimer est un acte de la volonté, et cette
volonté, selon leur confession, nous a été accordée par Dieu pour accomplir
l’amour envers lui. Le père Gibieuf appartient à cette tradition et l’exprime par
l’intermédiaire des termes d’adhésion et de soumission. Aimer Dieu consiste
dans la coordination ou plutôt dans la subordination de notre volonté à la
sienne
[28]. C’est selon cette structure et dans ce contexte que Gibieuf identifie le
libre arbitre à la volonté
[29]. En revanche, chez Descartes, la volonté humaine ne
se définit pas comme un amour envers Dieu, même si l’homme peut aimer
Dieu
[30]. La volonté cartésienne, comme le premier point l’a montré, se caractérise par une autonomie et indépendance, et c’est cette indépendance, qui est
une conséquence du caractère illimité de la volonté, qui constitue la similitude.
Troisièmement, pour ce qui est de l’indifférence, nous allons voir que les
ressemblances entre Gibieuf et Descartes ne sont qu’apparentes pour deux raisons. D’une part, le sens du terme indifferentia, dans les Meditationes, est
différent du sens moliniste qui est au centre des débats théologiques entre les
jésuites et les oratoriens ; le terme moliniste signifie le pouvoir d’agir ou de ne
pas agir, autrement dit, la liberté de contradiction, alors que, selon la Meditatio IV, il faut le comprendre comme une certaine hésitation de la volonté dans
l’état d’ignorance. Par conséquent, la critique cartésienne de l’indifférence ne
peut être la même que celle qui figure dans le De libertate de Gibieuf. D’autre
part, nous avons vu que, selon Gibieuf, l’indifférence au sens moliniste exclut
la finalité de nos actes et donc exclut la liberté. En revanche, ce sens moliniste
du terme, c’est-à-dire le pouvoir de contradiction contre lequel Gibieuf entre
en polémique, fait partie de la définition du libre arbitre chez Descartes, sans
pour autant coïncider avec le terme indifferentia dans le vocabulaire de la
Meditatio IV. Il convient donc d’étudier de plus près la définition cartésienne
du libre arbitre et son rapport avec l’indifférence telle qu’elle se déploie au sein
des Meditationes.
LIBERTÉ ET INDIFFÉRENCE
DANS LA « MÉDITATION QUATRIÈME »
Selon la définition primordiale de la
Meditatio IV, la volonté « consiste seulement en ce que nous pouvons faire une chose, ou ne la faire pas (c’est-à-dire
affirmer ou nier, poursuivre ou fuir), ou plutôt seulement en ce que, pour affirmer
ou nier, poursuivre ou fuir les choses que l’entendement nous propose, nous
agissons en telle sorte que nous ne sentons point qu’aucune force extérieure
nous y contraigne
[31] ». Ce passage a fait l’objet de nombreux commentaires qui
se sont en particulier attachés à comprendre le statut du « ou plutôt
[32] ». Sans
entrer dans ce débat, nous ferons valoir que les deux parties de cette définition
mettent en évidence une double dimension de la liberté chez Descartes, double
dimension dont nous allons, dans ce paragraphe, développer la nature et les
implications. Nous essaierons notamment de montrer que, à l’époque des
Meditationes, la position de Descartes ne suit ni les molinistes ni les oratoriens et
les thomistes, bien qu’il ait connu la polémique sur le libre arbitre qui a opposé
les théologiens de son époque.
La première partie définit la liberté comme pouvoir de contradiction qui
correspond à ce qu’on appelle souvent l’indifférence positive de la liberté
[33]; ce
pouvoir est au c
Å“ur du concept de liberté chez Molina, et c’est ce concept que
critique Gibieuf. La seconde partie de la définition apporte une précision qui
met l’accent, non seulement sur le sentiment de l’absence de contrainte extérieure, mais aussi sur une sorte d’influence de la volonté par la suggestion de
l’entendement : l’entendement propose, la volonté choisit. L’entendement ne
détermine pas la volonté, mais lui montre des raisons que la volonté peut
accepter ou refuser. Remarquons que non seulement la deuxième définition
n’abolit pas la première, mais qu’elle la contient indirectement : la formule
«
affirmandum vel negandum » renvoie à la première partie de la définition et
montre que la seconde définition conserve l’idée du choix. Comme nous l’avons
annoncé, cette seconde définition ajoute des éléments que la première ne précise
pas, à savoir, la proposition des raisons ou des évidences par l’entendement,
d’une part, et l’accent sur l’absence de contrainte extérieure, d’autre part. Ces
éléments suggèrent que l’absence de détermination intérieure n’est pas nécessaire pour définir la liberté : s’il suffit que la volonté ne sente aucune contrainte
extérieure, elle est également libre lorsqu’elle est sujet d’une détermination
intérieure, à savoir, lorsqu’elle est influencée et inclinée par la proposition d’une
évidence par l’entendement. Cette caractéristique permet d’établir des degrés
de la liberté.
Ces deux parties de la définition mettent ainsi en évidence un double aspect
de la liberté humaine chez Descartes, qui permettra de la représenter selon deux
dimensions. Le premier aspect concerne ce qui est établi par la première définition, à savoir le pouvoir d’affirmer ou de nier, de poursuivre ou de fuir. Selon
cet aspect qui ne traite que de la volonté en elle-même, celle-ci est une faculté
absolue de choix, sans condition et sans restriction, qui est identique à elle-même
dans toutes les circonstances. Selon la deuxième définition, la volonté est mise
en rapport avec l’entendement qui lui propose des raisons de choisir. Selon cet
aspect, la liberté comporte des degrés : plus j’ai de raisons de choisir, plus je
suis libre
[34].
Nous proposons de représenter ces deux dimensions de la liberté humaine
chez Descartes à l’aide d’un tableau qui nous permettra, d’une part, de mettre
en rapport les différentes caractéristiques du concept de liberté à l’intérieur de
la pensée de Descartes, et de l’autre, de la comparer avec les théories rivales
de son époque
[35].
juger s’abstenir de juger
(VII. 5929 )
affirmer nier
poursuivre fuir
(VII. 5722-23 )
évidence « non potui quidem
(lumière naturelle non judicare... »
ou surnaturelle) (VII. 5829 )
« ex magna luce...
magna... propensio »
(VII. 591-2 )
â–²
ignorance mauvais usage bon usage
indifférence « non recte utor » (VII. 5931 ) « recte agere » (VII. 5930 )
« infimus gradus « non bene utar » (VII. 618 ) « maxima et præcipua hominis
libertatis » perfectio » (VII. 628-9 )
(VII. 587-8 )
L’axe horizontal représente la volonté en elle-même selon la première définition, indépendamment des raisons pour lesquelles elle peut choisir, comme
la faculté d’affirmer ou de nier et de poursuivre ou de fuir lorsqu’elle juge,
ainsi que de s’abstenir de juger. Selon la théorie cartésienne des jugements
développée dans les Meditationes, c’est toujours la volonté qui affirme ou nie
ce que l’entendement propose, ce qui implique qu’elle possède une certaine
indépendance par rapport aux raisons fournies par l’entendement. Nous pouvons constater cette indépendance dans ce que Descartes appelle l’amplitude
de la volonté qui, comparée à l’entendement borné, a le pouvoir de dire « oui »
ou « non » dans toutes les circonstances, dépassant ainsi les limites de la
connaissance ; ce sera la thèse principale de la Meditatio IV sur la cause de
l’erreur.
L’axe vertical prend en compte la clarté de l’évidence qui contribue à la
progression de la liberté. Les degrés de la liberté sont directement en rapport
avec les degrés de l’évidence qui éclaire notre entendement : plus nous avons
des raisons de choisir, plus nous sommes libres. En revanche, lorsque l’entendement n’éclaire pas la volonté, celle-ci se trouve dans l’état d’indifférence,
selon le vocabulaire des Meditationes. Nous allons à présent examiner ce sens
de l’indifférence et le mettre en rapport avec les degrés de la liberté.
D’après la
Meditatio IV, le terme « indifférence » signifie une certaine hésitation de la volonté devant une décision, quand celle-ci n’est pas suffisamment
éclairée par l’entendement : « Cette indifférence que je sens, lorsque je ne suis
point emporté vers un côté plutôt que vers un autre par le poids d’aucune raison,
est le plus bas degré de la liberté
[36]. » L’indifférence est donc une forme de
liberté, mais elle ne définit pas la liberté puisqu’elle n’en est que le plus bas
degré, à savoir l’état dans lequel nous n’avons pas de perception claire et
distincte qui nous aiderait dans la décision. L’indifférence n’appartient pas non
plus à l’essence de la liberté car la volonté peut être libre sans être indifférente :
« Et enfin l’indifférence n’est point de l’essence de la liberté humaine, vu que
nous ne sommes pas seulement libres quand l’ignorance du bien et du vrai nous
rend indifférents, mais principalement aussi lorsque la claire connaissance nous
pousse et nous engage à la recherche d’une chose
[37]. »
La liberté de celui qui est « poussé » par la perception claire et distincte de
l’entendement se trouve opposée à l’indifférence : « Et je me suis porté à croire
avec d’autant plus de liberté, que je me suis trouvé avec moins d’indifférence
[38]. » À l’opposé de l’état d’ignorance, nous trouvons donc une volonté
d’autant plus libre qu’elle est engagée dans son choix par la lumière qui est
dans l’entendement : l’homme « embrasse d’autant plus volontiers et par conséquent d’autant plus librement le bon et le vrai qu’il les connaît plus évidemment
[39] ». Ainsi, la perception d’une évidence qui vient de la lumière naturelle
ou surnaturelle (donc de la grâce divine) rend la volonté plus libre
[40]. La liberté
est en effet d’autant plus grande que la volonté est inclinée par une « grande
clarté »,
magna lux dans l’entendement. Par conséquent, la « grande inclination » de la volonté, la
magna propensio, signifie une plus grande liberté, et
elle s’oppose ainsi à l’indifférence : « Je ne pouvais pas m’empêcher de juger
[
non potui quidem non judicare] qu’une chose que je concevais si clairement
était vraie, non que je m’y trouvasse forcé par aucune cause extérieure, mais
seulement, parce que d’une grande clarté qui était en mon entendement, a suivi
une grande inclination en ma volonté
[41]. » Remarquons que l’on retrouve ici la
distinction entre la contrainte extérieure et la détermination intérieure qui était
déjà présente dans la deuxième partie de la définition du libre arbitre. Nous y
reviendrons plus bas à l’occasion de la comparaison de la conception de Descartes et de celles de Gibieuf et de Molina.
La distinction de ces deux dimensions de la conception cartésienne de la liberté
repose sur l’idée centrale, développée dans la Meditatio IV, selon laquelle l’acte
du jugement (qui est un acte de la volonté et qui correspond à l’axe horizontal du
tableau) est toujours indépendant de l’inclination relative à la connaissance fournie par l’entendement (axe vertical du tableau), au sens où, si les raisons proposées
par l’entendement inclinent plus ou moins la volonté, celle-ci, lorsqu’elle affirme
ou poursuit, pourrait toujours nier ou fuir, ou même s’abstenir de juger. C’est ce
qui permet d’éviter l’erreur et de douter. Cette indépendance des deux dimensions,
affirmée par Descartes lorsqu’il écrit que nous ne sentons pas de bornes à notre
volonté, autorise ainsi cette représentation selon deux axes orthogonaux et invite
à examiner les corrélations entre les différents éléments respectivement déployés
sur ces deux axes. Nous allons voir que cet examen, qui vise à remplir les cases
du tableau, permet d’éclairer les différentes considérations de Descartes sur les
bons et mauvais usages du libre arbitre.
La volonté portant un jugement sur quelque chose qui se présente à l’esprit,
peut affirmer ou nier, c’est-à-dire prendre parti dans le jugement, mais elle peut
également s’abstenir quand elle n’est pas inclinée par la clarté d’une évidence.
Selon Descartes, dans la plupart des cas où nous n’avons pas assez d’évidence
pour répondre avec certitude à une question, nous utilisons, malgré cette incertitude, notre libre arbitre pour affirmer ou nier, et c’est ce mauvais usage du
libre arbitre qui est la cause de l’erreur. Le bon usage consisterait, dans ce cas,
à s’abstenir du jugement
[42].
La faculté du libre arbitre, que nous avons représentée sur l’axe horizontal,
apparaît ainsi à deux niveaux différents dans son usage : il consiste, d’une part,
en ce que nous pouvons affirmer ou nier, poursuivre ou fuir, et d’autre part, en
ce que nous pouvons donner ou ne pas donner notre jugement sur une chose
que nous concevons clairement ou confusément. Ainsi, ce n’est pas la volonté
illimitée, mais le mauvais usage du libre arbitre, à savoir, son usage excessif
qui est responsable de l’erreur : « ce n’est point une imperfection en Dieu, de
ce qu’il m’a donné la liberté de donner mon jugement, ou de ne le pas donner,
sur certaines choses dont il n’a pas mis une claire et distincte connaissance en
mon entendement ; mais sans doute c’est en moi une imperfection, de ce que
je n’en use pas bien, et que je donne témérairement mon jugement, sur des
choses que je ne conçois qu’avec obscurité et confusion
[43]. »
Dans les
Meditationes, le libre arbitre apparaît donc dans un double rôle. Il
se présente en effet, dans une première forme, comme la faculté d’affirmer ou
de nier, de poursuivre ou de fuir. Dans une deuxième forme, il s’agit de la
liberté de donner un jugement ou de s’en abstenir. Dans ce dernier cas, le
non-usage selon la première forme apparaît en un certain sens comme un bon
usage selon la deuxième, lorsque la volonté n’est pas éclairée par l’entendement.
Tandis que la première forme de liberté est la cause de nos erreurs, quand nous
l’étendons aux choses que nous ne connaissons pas avec évidence, la deuxième
montre la possibilité de nous délivrer de l’erreur. Au sujet du pouvoir que nous
avons de « retenir fermement la résolution » de ne jamais donner notre jugement
sur les choses confuses et ainsi de refuser l’erreur, Descartes ajoute que « c’est
en cela que consiste la plus grande et principale perfection de l’homme
[44] ».
Une question se pose : si la liberté est d’autant plus grande que la volonté
est plus inclinée par l’entendement éclairé, la volonté la plus « ample » coïn-cide-t-elle avec cette inclination ? Ou, plus généralement, quel sens pouvons-nous donner à l’infini de la volonté ? Comment pourrait-il être représenté sur
le tableau ci-dessus ?
Avant de répondre à cette question concernant la théorie cartésienne, com-parons-la à celle de Gibieuf. Pour l’oratorien, l’amplitude de la volonté consiste
en sa détermination par la fin ultime qui est Dieu; par conséquent, l’amplitude
de la volonté se situe au plus haut degré de la liberté, ce qui signifie que la volonté
humaine s’unit avec la volonté divine dans son amplitude infinie. En outre, puisque la liberté humaine dans la théorie de Gibieuf vise toujours une fin, on ne peut
pas parler du choix en lui-même sans raison : l’axe horizontal du tableau ne
représente aucune liberté pour Gibieuf. La liberté s’étend selon une seule dimension qui est celle de sa détermination par la volonté du créateur. L’indifférence,
que Gibieuf comprend comme indifférence positive, ne figure même pas au plus
bas degré de la liberté puisque la possibilité d’affirmer ou de nier n’est pas un
pouvoir mais plutôt une faiblesse, tributaire d’un manque de motif, du hasard, du
sort
[45]. Ce n’est donc pas l’indifférence qui est opposée à la plus grande liberté
comme amplitude, mais la limitation et la servitude
[46], c’est-à-dire la dépendance
par rapport aux choses créées. Ce que l’on a pu décrire comme des critiques de
la liberté d’indifférence chez Descartes et Gibieuf ont donc des sens complètement différents, puisque ce n’est pas la même notion qui est visée par Descartes
lorsqu’il parle de l’indifférence comme du plus bas degré de la liberté et par
Gibieuf lorsqu’il refuse à l’indifférence la qualification de liberté.
Les différences entre les deux conceptions apparaissent si l’on présente celle
de Gibieuf selon un tableau de même forme que celui que nous avons utilisé
pour Descartes. En vertu de la critique du libre arbitre que développe Gibieuf
et de l’idée que l’on trouve chez lui d’une gradation de la liberté, il est naturel
d’associer la liberté gibieuvienne à l’axe vertical :
Selon la théorie de Gibieuf l’amplitude de la volonté coïncide avec le plus
haut degré de la liberté, or la plus grande liberté est celle qui est la plus
parfaitement déterminée par Dieu. Chez Descartes, cela correspond analogiquement à l’inclination de la volonté par la grande clarté de la lumière, naturelle
ou surnaturelle. C’est cette lumière qui augmente la liberté de notre choix.
Cependant, ce que l’on peut décrire chez Descartes comme l’infini de la
volonté
[47] est tout autre chose : il ne contient aucune progression. En effet,
l’amplitude de la volonté cartésienne ne peut ni croître ni diminuer car elle
signifie que nous considérons notre volonté absolue, sans bornes : si la faculté
de connaître est finie puisqu’elle rencontre un nombre infini de choses qu’elle
ne comprend pas, la faculté de vouloir n’a aucune limite dans le sens où il n’y
a rien qu’elle ne puisse affirmer ou nier, poursuivre ou fuir. Ainsi, l’amplitude
de la volonté doit se comprendre chez Descartes relativement à l’axe horizontal
et non pas à l’axe vertical, comme c’est le cas chez Gibieuf.
agir ou ne pas agir
manque de motif
hasard, tirage au sort
indifférence
}
≠ liberté
fin ultime
Dieu
amplitude
â–²
fins inférieures
choses créées
limitation et servitude
Nous pouvons comparer structurellement, à l’aide de notre tableau, le concept
cartésien de la liberté humaine non seulement à celui de Gibieuf, mais aussi à
celui de Molina. Notons que le sens moliniste de la liberté ne présente pas non
plus le double aspect qui caractérise le sens cartésien, mais correspond au seul
axe horizontal. En effet, selon le concept moliniste, les raisons ne sont pas prises
en compte dans le concept du libre arbitre car les raisons qui influencent le
choix exercent une détermination intérieure sur la volonté qui est absolument
absente dans la liberté chez Molina.
agir ou ne pas agir
pouvoir de faire les contraires
absence de contrainte
extérieure et de détermination
intérieure
indifférence (positive)
Détermination par
des raisons ou par la
prémotion divine
}
≠ liberté
À partir de là, nous pouvons mieux évaluer le rapport de Descartes à la
tradition. Selon Molina, la liberté de la volonté exige à la fois l’absence de
contrainte (extérieure) et l’absence de détermination (intérieure). Dieu ne doit
en effet pas déterminer le libre arbitre humain, tous les actes volontaires étant
situés dans sa science moyenne. Pour les thomistes, c’est uniquement l’absence
de contrainte de la part des créatures qui est essentielle à la liberté
[48]. Ils en
concluent que le pouvoir de choisir entre les contraires n’appartient pas proprement à la liberté. Selon Gibieuf, une volonté ne serait pas libre si elle ne se
soumettait pas à la volonté suprême de Dieu. Il estime donc absolument nécessaire cette détermination sans laquelle la liberté comme amplitude perdrait son
sens. Il refuse que l’indifférence moliniste puisse porter le nom de liberté.
Quant à Descartes, il accepte l’affirmation des thomistes selon laquelle
l’absence de détermination n’est pas essentielle à la liberté, et refuse cependant
d’en conclure l’abolition du pouvoir de contradiction. Sur ce point, sa conception
est plus proche de la position moliniste.
Dans la définition de la vraie liberté, l’indétermination est indispensable pour
Molina, et intolérable pour Gibieuf. Selon Descartes, elle n’est ni indispensable
ni intolérable ; la volonté est libre, qu’elle soit indéterminée et donc indifférente,
ou inclinée et déterminée par une évidence. Autrement dit, peu importe que la
détermination intérieure soit présente ou absente, ce qui compte pour définir la
liberté est l’absence de contrainte extérieure.
Tout compte fait, la conception de la liberté humaine qui se déploie dans la
Meditatio IV ne contredit pas l’indifférence moliniste, pas davantage qu’elle ne
s’identifie à la doctrine de Gibieuf. Même s’il a été, comme il nous semble,
influencé par les deux positions, Descartes a développé une théorie distincte,
indépendante du molinisme et du thomisme, ainsi que du jansénisme. Nous avons
vu que les deux dimensions du concept cartésien de la liberté comportent des
structures pouvant aussi bien être rapprochées du molinisme que du thomisme.
Ceci permet de comprendre pourquoi, de fait, durant cette période, Descartes a
pu faire l’objet d’attaques divergentes de la part des théologiens hollandais et
français : à l’occasion de la querelle de Leyde, le philosophe fut accusé de
pélagianisme et de défendre une idée excessive de la liberté, en raison du passage
de la
Meditatio IV sur l’amplitude de la volonté
[49]; au même moment, pour
d’autres passages de cette même
Meditatio, notamment sa critique de l’indifférence, Descartes fut au contraire accusé de thomisme et de jansénisme par les
jésuites en France, pour qui l’indifférence était essentielle à la liberté humaine
[50].
En conclusion, à l’époque des Meditationes, on ne peut pas, à proprement
parler, dire que Descartes est influencé par le débat théologique sur le libre
arbitre et la grâce divine, le concept cartésien de la liberté humaine gardant son
double aspect et se distinguant ainsi des positions thomistes et molinistes. Nous
ne suivrons donc pas Gilson lorsqu’il parle de l’opportunisme de Descartes : ce
n’est pas en raison de ses contacts avec l’Oratoire que dans sa pensée philosophique apparaissent, sous certains aspects, des ressemblances avec la conception
de la liberté de Gibieuf. Nous avons en effet essayé de montrer que derrière la
proximité des formulations, les différences conceptuelles sont d’importance.
La thèse de l’opportunisme de Descartes comporte cependant un deuxième
aspect. En s’appuyant sur deux lettres adressées par Descartes au Père Mesland,
Gilson émet en effet l’hypothèse supplémentaire selon laquelle Descartes aurait
changé de position au cours des années 1644-1645 : il se serait alors rapproché
de la conception moliniste de la liberté d’indifférence qu’avaient acceptée les
jésuites. Nous allons traiter de ce point dans le paragraphe suivant.
LIBERTÉ ET INDIFFÉRENCE DANS LES LETTRES À MESLAND
Dans la lettre de 1644 à Mesland, Descartes reprend presque littéralement la
formulation de la
Meditatio IV : «
ex magna luce in intellectu sequitur magna
propensio in voluntate
[51] ». Il vise donc à revenir à la question concernant la
détermination de la volonté. En vertu de cette reprise, la thèse de la
propensio
est sans aucun doute maintenue. Quel est l’enjeu de la lettre ? À quelle objection
veut-elle répondre ?
Les lettres écrites par l’interlocuteur de Descartes n’ont pas été sauvegardées,
mais nous pouvons essayer de rétablir la position moliniste du père jésuite en
nous appuyant sur les réponses de Descartes. Mesland ne comprend probablement pas pourquoi, d’après Descartes, la grâce divine diminue l’indifférence.
Si tel est le cas, il s’agit pour lui d’une diminution réelle de la liberté humaine,
ce qu’un moliniste ne pouvait en aucun cas accepter. Mais ce n’est là qu’une
différence dans l’usage des termes.
Le problème abordé dans les deux lettres est identique : comment l’esprit
est-il capable de suspendre son jugement lorsque l’entendement présente une
évidence à la volonté ?
La première lettre expose une telle possibilité, en se référant à la faiblesse
de l’attention qui peut se détourner des raisons reconnues par l’entendement,
et même présenter « à notre esprit quelque autre raison qui nous fasse en douter,
et même aussi peut-être en former un contraire
[52] ». Or, comme le remarque
J.-L. Marion, « la faiblesse de l’attention (dans le domaine théorique) devient
une force pour la volonté (dans le domaine éthique) »; en effet, « ce qui affaiblit
la détermination renforce, inversement, le déterminé
[53] ». Cela signifie que le
principe reste pleinement en vigueur et que seule l’une des conditions de son
application (l’esprit attentif) n’est pas toujours satisfaite. Descartes ne change
donc pas sa position de 1641; aussi, la critique de l’indifférence est maintenue :
« en tout ce où il y a occasion de pécher, il y a de l’indifférence »; dans la
vraie liberté de Jésus-Christ il n’y a aucune indifférence; la grâce divine diminue
l’indifférence, « bien qu’elle ne diminue pas la liberté »; et, par conséquent,
« cette liberté ne consiste point en l’indifférence
[54] ».
La deuxième lettre précise encore le différend terminologique entre l’interlocuteur jésuite et Descartes, ce qui rend nécessaire la clarification de l’usage
du terme « indifférence ». Descartes en distingue deux acceptions, en opposant
l’état d’incertitude et d’ignorance (indifférence au premier sens) à la faculté
positive de se déterminer pour l’un ou l’autre des deux contraires (indifférence
au second sens). Dans le cas de l’indifférence-ignorance, si l’esprit hésite dans
cet état, c’est à cause de l’absence de l’évidence. En revanche, l’indifférence
positive (qui désigne la vraie liberté dans le vocabulaire de Descartes) peut se
manifester comme un refus inconditionné de l’évidence. Ainsi, le bon comme
le mauvais usage du libre arbitre se traduisent par une liberté plus grande que
l’état d’indifférence-ignorance, pourvu que l’aveu ou le refus de l’évidence soit
un acte conscient : « Une plus grande liberté consiste en effet ou bien dans une
plus grande facilité à se déterminer, ou bien dans un
plus grand usage de cette
puissance positive que nous avons de suivre le pire, tout en voyant le meilleur
[55]. » La liberté, en effet, se détermine plus facilement quand l’entendement
éclairé lui propose une évidence, et comme nous avons vu, elle croît proportionnellement à la clarté de l’évidence. En revanche, elle manifeste une plus
grande puissance quand elle se décide à refuser cette même évidence. Cette
possibilité, qui n’est envisagée ni dans les
Meditationes, ni dans la première
lettre à Mesland, contredit-elle la conception développée en 1641 ? En particulier, implique-t-elle l’abandon du principe de la
propensio ?
La première lettre a montré que l’attention peut, par faiblesse, se détourner
involontairement des raisons proposées par l’entendement. Dans ce cas, l’entendement n’influence pas la décision de la volonté, et « ainsi, nous pouvons
suspendre notre jugement ». La deuxième lettre va dans la direction d’une
suspension volontaire, en opérant une distinction entre deux sens du bien : « Car
il nous est toujours loisible de nous retenir de poursuivre un
bien clairement
connu ou d’admettre une vérité manifeste, pourvu seulement que nous pensions
que c’est un
bien d’attester par là notre libre arbitre
[56]. »
Dans ce passage, les deux occurrences de « bien » impliquent deux significations toutes différentes. Le « bien clairement connu » ne peut être autre chose
qu’un bien au sens moral, établi par Dieu dans la création des vérités éternelles.
L’autre « bien », qui consiste à « attester notre libre arbitre », s’oppose à ce
bien moral en le refusant. Ainsi, notre liberté devient en elle-même un bien
dépourvu de tout contenu moral, autrement dit un bien abstrait. Cette distinction
permet de conclure que la possibilité du « major usus », si elle est absente des
Meditationes, ne les contredit néanmoins pas : il s’agirait plutôt d’une attention
nouvelle portée par Descartes à une corrélation (la décision de nier l’évidence)
qu’il n’avait pas envisagée précédemment, mais qui existait déjà en puissance,
comme cela apparaît dans le tableau présenté dans le paragraphe précédent : en
1645, Descartes remplirait une case laissée vide en 1641.
indifférence au second sens (IV. 173)
juger s’abstenir de juger
affirmer nier
poursuivre fuir
évidence major facilitas major usus
(
lumière naturelleou surnaturelle) (IV. 174)« bonne action » (IV. 174)
« ex magna luce... (IV. 117)
magna propensio »
(IV. 116)
â–²
ignorance (mauvais usage) (bon usage)
indifférence au
premier sens
(IV. 174)
« le plus bas degré
de la liberté »
(IV. 173)
Il ne s’agit donc pas d’une rupture avec la thèse de 1641, mais plutôt d’une
radicalisation du rôle de la liberté dans la philosophie de Descartes. Le principe
de la
propensio reste intact, non parce que la volonté est toujours déterminée
par une évidence, mais parce qu’il existe une volonté supérieure à la volonté
qui décide de se laisser ou non déterminer par la clarté de l’entendement. Cette
volonté devient consciente de son propre usage comme un bien. Telle est la
vraie nouveauté dans la thèse cartésienne
[57].
On pourrait ici objecter que, dans les
Meditationes, Descartes semble interdire
la possibilité du
major usus lorsqu’il déclare : « Je ne pouvais pas m’empêcher
de juger qu’une chose que je concevais si clairement était vraie
[58]. » Cette apparente
interdiction, qui semble impliquer une incompatibilité entre la
magna propensio
des
Meditationes et le
major usus de la seconde lettre à Mesland, est d’ailleurs
reprise dans la première de ces lettres
[59]. Cependant, une précision apportée par
Descartes dans la seconde lettre permet de répondre à cette objection. Descartes
y distingue en effet l’impossibilité
morale et la possibilité
absolue : « Lorsqu’une
raison fort évidente nous meut vers un côté, bien que, moralement parlant, nous
ne puissions guère nous porter à l’opposé, absolument parlant, néanmoins, nous
le pouvons
[60]. » Si cette distinction est une nouveauté importante par rapport aux
Meditationes, elle ne montre néanmoins d’incompatibilité théorique ni entre les
affirmations de 1641 et de 1645, ni par conséquent entre les deux lettres à Mesland.
Notons, sur ce point, que cette nouveauté marque une plus grande différence entre
les deux lettres qu’entre la première lettre et les
Meditationes.
BIEN PRIMORDIAL ET SOUVERAIN BIEN
Il reste encore à examiner quel est le sens de ce bien qui est distinct du sens
moral et même susceptible de s’y opposer. Pourquoi le libre arbitre peut-il être
qualifié de bien ?
Premièrement, c’est un bien dans le sens où notre volonté est une perfection,
par laquelle nous reconnaissons notre similitude à Dieu. C’est précisément dans
ce sens que Descartes propose, dans sa lettre à Christine du 20 novembre 1647,
d’analyser « la bonté de chaque chose » : si nous la rapportons à nous, dit
Descartes, il ne voit « rien que nous devions estimer bien, sinon ce qui nous
appartient en quelque façon, et qui est tel, que c’est perfection pour nous de
l’avoir
[61] ». Les
Principia philosophiae, publiés en 1644, déclarent dans le titre
de l’article 37 de la I
re partie : « Que la principale perfection de l’homme est
d’avoir un libre arbitre, et que c’est ce qui le rend digne de louange ou de
blâme
[62]. »
Deuxièmement, la volonté libre est non seulement une perfection, mais aussi,
conformément aux exigences de la lettre à Christine citée ci-dessus, une chose
« qui nous appartient en quelque façon »; en outre, c’est elle seule qui nous
appartient absolument, qui est entièrement en notre pouvoir. Cela implique que
notre volonté établit une certaine autonomie qui se caractérise par un principe
interne, indépendant d’autrui. Comme le dit Descartes dans la même lettre, si
nous cherchons le bien à l’intérieur de notre âme, nous trouvons qu’il dépend
de deux facultés, celle de connaître et celle de vouloir. « Mais la connaissance
est souvent au-delà de nos forces ; c’est pourquoi il ne reste que notre volonté
dont nous puissions absolument disposer
[63]. »
Troisièmement, si la volonté est entièrement en notre pouvoir, c’est elle qui
rend nos actes dignes de louange ou de blâme
[64], autrement dit, elle est la
condition de la responsabilité individuelle. Sans ce pouvoir d’agir ou de ne pas
agir, nos actes n’auraient aucun enjeu moral, la moralité consistant en partie en
cette responsabilité. Par conséquent, le libre arbitre est un bien primordial qui
est la condition de possibilité
[65] de l’autre bien que nous pouvons poursuivre ou
fuir, à savoir, du bien au sens moral. Il précède même le bien moral; en effet,
c’est le libre arbitre en lui-même qui rend possible son bon usage.
Cependant, ce n’est pas ce bien primordial qui est le plus grand de nos biens
et donc il ne coïncide pas avec le souverain bien. Sans aborder dans toute sa
complexité la doctrine du souverain bien chez Descartes, nous faisons référence
à quelques textes décisifs, notamment à sa correspondance avec Élisabeth et
Christine de Suède ainsi qu’à la doctrine de la générosité développée dans Les
Passions de l’âme. Il convient de mettre en rapport les concepts de souverain
bien, de vertu et de béatitude.
Le souverain bien en lui-même, sans le rapporter à nous, est Dieu parce qu’il
est souverainement parfait, infiniment plus parfait que nous
[66]. Mais si nous le
rapportons à nous, il consiste en la ferme et constante résolution de bien faire,
à savoir, faire ce que nous jugeons être le meilleur
[67]. Il coïncide donc, d’une
part, avec le bon usage du libre arbitre
[68] puisqu’il n’est rien d’autre que la
volonté de bien faire, et d’autre part, avec la vertu, qui est caractérisée dans
tous les textes par la fermeté et la constance de notre résolution
[69]. La béatitude,
qui n’est pas strictement liée à notre problématique, consiste en le contentement
de l’esprit qui résulte de l’exercice de la vertu
[70].
C’est pourquoi, nous semble-t-il, le bon usage du libre arbitre ne coïncide
pas avec le
major usus manifesté dans le refus de l’évidence. Le pouvoir du
refus est, certes, un critère indispensable de la perfection de notre liberté, qui
correspond à la première partie de la définition de la générosité : « qu’il n’y a
rien qui véritablement lui appartienne que cette libre disposition de ses volontés,
ni pourquoi il doive être loué ou blâmé sinon pour ce qu’il en use bien ou
mal
[71] ». Ce passage décrit véritablement la capacité du choix libre, donc l’indifférence positive de la liberté, le bien abstrait qui consiste à se déterminer soit
pour le bien soit pour le mal. Cette capacité en l’homme a toujours été attribuée,
par les partisans de la liberté de contradiction, à l’imputabilité et à la responsabilité de l’homme.
Mais la deuxième partie de la définition implique une distinction : elle exige
non seulement que l’homme possède ce bien abstrait du libre arbitre, mais aussi
qu’il sente « en lui-même une ferme et constante résolution d’en bien user,
c’est-à-dire de ne manquer jamais de volonté pour entreprendre et exécuter
toutes les choses qu’il jugera être les meilleures. Ce qui est suivre parfaitement
la vertu ». Il s’agit là de comprendre que la libre disposition de nos volontés,
qui se manifeste négativement dans le major usus, conditionne le bon usage de
cette capacité, mais ne s’identifie pas avec lui. Ce dernier, qui constitue la plus
haute morale et donc le dernier fruit de l’arbre cartésien de la philosophie, n’est
pas possible sans le bien abstrait, mais ne lui est pas identique. En effet, le libre
arbitre comme bien abstrait se distingue de son bon usage comme une condition
de possibilité se distingue de ce qu’elle rend possible. Cette distinction confirme
en outre que le double aspect de la liberté humaine apparaît comme absolument
nécessaire au sein des considérations morales.
Nous avons cherché, dans cette étude, à mettre en évidence certains aspects
de la place et du rôle de l’indifférence au sein de la conception cartésienne de
la liberté humaine. Nous avons notamment posé la question de savoir si la
doctrine cartésienne subit une évolution entre les affirmations des Meditationes,
parues en 1641, et celles des lettres de Descartes à Mesland de 1644 et 1645,
évolution marquée par le changement d’usage du terme « indifférence » entre
ces deux dates. Cette question implique l’examen de deux problèmes.
1. Quelle est la nature du changement entre ces deux périodes dans le vocabulaire et la pensée de Descartes, principalement en ce qui concerne le rapport
entre les termes « liberté » et « indifférence » ? S’agit-il d’une rupture ou d’une
modification de la thèse originelle ?
2. Comment pouvons-nous expliquer ce changement ? Résulte-t-il d’un
opportunisme de Descartes relatif aux débats théologiques qui avaient lieu
durant cette période, comme l’a soutenu Gilson ? Ou bien faut-il y voir un
aspect d’une évolution interne à la philosophie de Descartes ?
Nous avons tâché de montrer, d’une part, que si l’on peut parler d’une
évolution de la philosophie cartésienne de la liberté humaine, les conceptions
développées par Descartes en 1641 et 1645 ne sont nullement incompatibles ;
d’autre part, que cette évolution ne saurait être due au fait que Descartes serait
passé d’une conception thomiste à une conception moliniste entre ces deux
dates. Pour ce faire, nous avons comparé, premièrement, les différentes positions
théologiques avec celle de Descartes, et deuxièmement, la thèse cartésienne des
Meditationes avec celle des lettres au père jésuite Mesland écrites en 1644 et
1645. Ces comparaisons s’appuient sur la thèse – qui donne son sens au tableau
présenté plus haut – selon laquelle le concept de liberté qui se déploie dans les
Meditationes se caractérise par un double aspect qui le distingue à la fois des
positions thomistes et molinistes. Nous avons ensuite montré que la liberté
humaine conserve ce double aspect dans les lettres à Mesland et que, par
conséquent, il n’y a pas de rupture entre les thèses de cette période et celles
des Meditationes; les changements perceptibles dans les affirmations de Descartes manifestent bien plutôt l’enrichissement et la radicalisation de la conception originelle.
Le double aspect de la liberté humaine peut être mis en rapport avec les deux
sens de l’indifférence : l’indifférence positive définit l’un des aspects de la
liberté humaine, à savoir, la faculté positive de choisir entre les contraires, tandis
que l’indifférence négative, c’est-à-dire l’état d’hésitation lié à l’ignorance, se
rapporte à l’autre aspect de la liberté, à savoir à sa progression relativement au
degré d’évidence dans l’entendement, et désigne le plus bas degré de la liberté
selon cette progression. Par conséquent, la défense ou la critique des sens positif
ou négatif de l’indifférence sont indépendantes, et on peut donc défendre la
thèse de l’indifférence positive tout en critiquant l’indifférence négative.
Ainsi, l’indifférence positive, qui apparaît dans la lettre de 1645 comme un
nouveau sens du terme « indifférence », ne signale pas une rupture dans la
conception cartésienne de la liberté humaine. Cependant, nous pouvons observer
une radicalisation importante concernant la thèse de la magna propensio : la
« grande inclination » de la volonté qui, dans la Meditatio IV, ne permet pas
que la volonté se détermine contre l’évidence qui apparaît dans l’entendement,
n’établit pas une impossibilité absolue dans les lettres ultérieures ; ainsi, dans
la première lettre à Mesland, le manque d’attention contourne la difficulté, et
dans la deuxième, l’impossibilité « morale » est nuancée par la reconnaissance
d’une possibilité « absolument parlant ».
S’il faut assigner une cause à cette « évolution » de la pensée cartésienne de
la liberté, il nous semble qu’elle soit plutôt de nature interne : sans pouvoir ici
développer ce point, nous suggérons qu’il pourrait s’agir d’une attention accrue
portée par Descartes au rôle constitutif de la volonté dans la conception de
l’ego
[72]. Ce rôle constitutif établit, en outre, non seulement la première connaissance sur l’existence de l’ego, mais aussi la reconnaissance de sa responsabilité
individuelle. Cette dimension morale de la liberté humaine se déploie de façon
remarquable dans la pensée de Descartes à partir de 1644, comme en témoignent,
outre les deux lettres à Mesland, les
Principia philosophiae, où la liberté
humaine est exposée comme principe interne de nos décisions
[73],
Les Passions
de l’âme, où est développée la doctrine de la générosité, et les correspondances
avec Élisabeth et Christine de Suède, dans lesquelles Descartes traite abondamment de la question du souverain bien et de son rapport avec le bon usage du
libre arbitre.
Après avoir reconnu les conséquences morales de la liberté humaine, nous
pouvons mieux évaluer le double aspect de la doctrine cartésienne : la liberté
humaine consiste à la fois dans le pouvoir de contradiction qui est la condition
de possibilité de la responsabilité individuelle, et dans la décision autonome de
ne suivre que sa propre loi pour connaître le vrai et suivre le bien, ce qui est le
fondement de la connaissance et de la morale.
[1]
« [...]
positiva facultas se determinandi ad utrumlibet e duobus contrarijs, hoc est ad prosequendum vel fugiendum, affirmandum vel negandum » (IV. 173,
Œuvres de Descartes, éd. Ch. Adam
et P. Tannery, Paris, 1
re éd. Éd. du Cerf, 1897-1909,2
e éd. Vrin, 1964-1974,3
e éd. Vrin, 1996. Nous
citerons les
œuvres de Descartes selon la 3
e édition, sans mentionner AT
.
[2]
Meditatio IV, VII. 57 : La
voluntas, sive arbitrii libertas «
tantum in eo consistit, quod idem
vel facere vel non facere (hoc est affirmare vel negare, prosequi vel fugere) possimus, vel potius in
eo tantum, quod ad id quod nobis ab intellectu proponitur affirmandum vel negandum, sive prosequendum vel fugiendum, ita feramur, ut a nulla vi externa nos ad id determinari sentiamus ».
[3]
Molina connut Fonseca à Coimbra où, comme E. Vansteenberghe le suggère, il pouvait même
suivre les leçons de l’« Aristote portugais ». Voir l’article de E. Vansteenberghe sur Molina dans
A. VACANT et E. MANGENOT (dir.),
Dictionnaire de théologie catholique, Paris, Librairie Letouzey
et Ané, 1929, t. X-2, col. 2090.
[4]
L. MOLINA,
Concordia liberi arbitrii cum gratiæ donis, divina præscientia, providentia, prædestinatione et reprobatione, Lisbonne, 1588;
Appendix ad Concordiam Liberi..., 1589. Nous
utilisons l’édition de Paris, Sumptibus et Typis P. Lethielleux, 1876. Molina commente douze articles
de la
Somme de théologie : Quest. 14, art. 8 et 13 (la science de Dieu) ; Quest. 19, art. 6 (la volonté
de Dieu) ; Quest. 22, art. 1-4 (la providence) ; Quest. 23, art. 1-5. (la prédestination). À la vérité,
il ne veut pas apparaître trop novateur, c’est pourquoi il choisit la forme du commentaire et se
réfère aux autorités théologiques et philosophiques. Sa doctrine provoque pourtant l’une des plus
vives polémiques de l’Église, nécessitant les congrégations « De auxiliis » entre 1602 et 1605.
[5]
«
Illud agens liberum dicitur, quod, positis omnibus requisitis ad agendum, potest agere et
non agere, aut ita agere unum, ut contrarium etiam agere possit... Agens liberum in hac significatione distinguitur contra agens naturale, in cujus potestate non est agere et non agere, sed positis
omnibus requisitis ad agendum necessario agit, et ita agit unum, ut non possit contrarium efficere »
(
Concordia, Q. 14, art. 13, disp. 2, p. 10-11).
[6]
«
Potentiam quippe liberam esse non est aliud quam posse indifferenter elicere hinc et hunc,
et non elicere actum... » (
ibid., Q. 23, art. 4, disp. 1, memb. 7, p. 471; cité dans É. Gilson,
op. cit.,
p. 293). Cette notion d’indifférence, que l’on appelle classiquement indifférence positive, est
l’essence de la liberté dans la tradition jésuite.
[7]
G. GIBIEUF,
De libertate Dei et creature libri duo, Paris, J. Cotterau, 1630.
[8]
Sur le lien nécessaire entre l’indifférence positive et la liberté humaine chez les auteurs jésuites
comme Suárez et Vasquez, voir O. BOULNOIS, « Le refoulement de la liberté d’indifférence et les
polémiques anti-scotistes de la métaphysique moderne »,
Les Études philosophiques, 2002/2, p. 202.
[9]
«
Adeo ut indifferenter se habere ad agendum et non agendum posthabito ordine finis, qui
regula est appetitionum nostrarum ; non sit vera libertas sed spuria, et verus libertatis defectus »
(
De libertate, I. 1, p. 7). Nous reprenons, en les modifiant parfois, les traductions de F. Ferrier (voir
n. 12).
[10]
Meditatio IV, IXa. 46; le passage entre < > manque dans la traduction de 1647; «
Indifferentia autem illa, quam experior, cum nulla me ratio in unam partem magis quam in alteram
impellit, est infimus gradus libertatis, et nullam in ea perfectionem, sed tantummodo in cognitione
defectum, sive negationem quandam, testatur » (VII. 58).
[11]
É. GILSON,
La Liberté chez Descartes et la théologie, Paris, Alcan, 1
re éd. 1913,2
e éd. Vrin
1982, p. 309.
[12]
F. FERRIER,
La Pensée philosophique du Père Guillaume Gibieuf, Atelier reproduction des
thèses, Université Lille III, 1976.
[13]
Lettres à Mersenne, 27 mai 1630, I. 153,4 novembre 1630, I. 174, et octobre 1631, I.
219-220.
[14]
Lettre à Mersenne, 21 avril 1641 : « Pour ce que j’ai écrit, que l’Indifférence est plutôt un
défaut qu’une perfection de la Liberté en nous, il ne s’ensuit pas de là que ce soit le même en
Dieu; et toutefois je ne sache point qu’il soit
de Fide de croire qu’il est indifférent, et je me promets
que le Père Gib[ieuf] défendra bien ma cause en ce point-là ; car je n’ai rien écrit qui ne s’accorde
avec ce qu’il a mis dans son livre
de Libertate » (III. 360). À Mersenne, le 23 juin 1641 : « Pour
ce que j’ai écrit de la liberté, il est conforme à ce qu’en a aussi écrit avant moi le R. Père Gibieuf,
et je ne crains pas qu’on m’y puisse rien objecter » (III. 385-386). Dans cette deuxième lettre, il
s’agit sans doute aussi de la liberté humaine et non pas de la liberté divine.
[15]
É. GILSON,
Bulletin de la Société française de philosophie, 1914, p. 219; cité dans J. Laporte,
« La liberté selon Descartes »,
Revue de métaphysique et de morale, janvier 1937, p. 59.
[16]
«
Liberi nomine quid concipimus ? Illud certe quod amplissime patet et nullis terminis
circumscribitur » (
De libertate, I. 1, p. 6).
[17]
IXa. 46; «
vi[s] volendi, quam a Deo habeo... est enim amplissima, atque in suo genere
perfecta » (VII. 58). Voir «
amplam et perfectam voluntatem », VII. 56.
[18]
«
Liberta[s] nostra, eximium et singulare donum secundum quod ad imaginem Dei creati
sumus... » (
De libertate, I. 1, p. 12).
[19]
IXa. 45; «
adeo ut illa præcipue sit, ratione cujus imaginem quandam et similitudinem Dei
me referre intelligo » (VII. 57).
[20]
«
At libertas illiusmodi constat ordine et subiectione immediata ad finem ultimum : quae
quanquam subiectio, ideo tamen libertas est, quia per illam mortalis homo in divinam transit
amplitudinem, igitur in independentia illa et amplitudine, libertas » (
De libertate, I. 1, p. 9).
[21]
«
Si enim res ita habeant levissimam aut omittamus quae a fine libertatem perimat; in primis
electio quae est immediatum ac proprium exercitium liberi arbitrii; electio inquam qua electio,
libertatis expers erit : quia, ut superius ostendimus, nulla electio nisi prout a fine determinatur.
Quis autem non aut obstupescat aut rideat, ipsum proprium libertatis exercitium, libertate privatum
est ? » (
ibid., I. 1, p. 9-10).
[22]
Gibieuf exclut donc l’indifférence absolue, tout en admettant qu’une certaine sorte d’indifférence puisse se trouver dans la liberté humaine, sans pour autant s’identifier avec celle-ci ; cette
indifférence ne concerne que le choix des moyens utilisés pour réaliser une fin : «
conditionat[a]
et temperat[a] respectu ad finem », «
subordinat[a] fini », «
servato ordine finis » (chap. I, p. 12,
chap. XII, p. 67). Les exemples que donne l’auteur du
De libertate ont trait aux seules circonstances
de l’acte (faire une bonne
œuvre le matin ou le soir, de la main gauche ou droite, chap. I, p. 10)
qui peuvent s’accorder avec la liberté mais n’ont aucune importance puisqu’elles ne touchent pas
la fin ultime de l’acte humain. Le chapitre XIII annonce dans son titre que «
nulli dentur actus
humani, in individuo indifferentes » (p. 73). Il n’est possible de comprendre cette affirmation et
l’ensemble du chapitre que si l’on considère le rapport nécessaire entre l’acte humain et son but
final; c’est en effet le but qui définit l’acte. Il n’y a ainsi pas de contradiction entre les affirmations
des chapitres XII et XIII puisque l’indifférence admise par rapport aux moyens, qui s’accorde avec
un acte libre selon le chapitre XII, ne concerne que les circonstances et jamais l’acte humain
lui-même.
[23]
«
Liberum quidem vocamus quod nullis finibus coactatum in summa versatur amplitudine;
libere autem operans quod accommodate ad summam illam amplitudinem operatur : adeo ut rebus
caducis et creatis prout in se sunt minime inhaereat, sed ad summum bonum perenni conatu
contendens, nihil penitus ex inferioribus nisi de illius prescripto et propter ipsum amplectatur »
(
ibid., I, 1, p. 6).
[25]
«
voluntas, inquit, tanto liberior est, quanto subiector divinae gratiae » (
ibid., I. 9.7, p. 60).
[26]
Comme Descartes l’écrira dans une lettre à Christine de Suède du 20 novembre 1647, le
libre arbitre « nous rend en quelque façon pareils à Dieu et semble nous exempter de lui être sujets »
(V. 85).
[27]
J.-L. MARION,
Sur la théologie blanche de Descartes, Paris, PUF, 1981, p. 407-408.
[28]
«
Non enim voluntas quae est appetitus universalis, nobis caelitus indulta fuit ut vel nobis
ipsis vel caeteris creaturis inhaereamus [...]
sed duntaxat ut amemus Deum et quaeramus eum ex
toto corde et ex omnibus viribus nostris. » (« La volonté en effet qui est un appétit universel ne
nous a pas été accordée du ciel pour que nous adhérions soit à nous-mêmes soit au reste des
créatures [...] mais uniquement pour que nous aimions Dieu et le cherchions de tout notre c
œur et
de toutes nos forces ») [
De libertate, I. 1, p. 11].
[29]
«
Liberi ergo arbitrii facultas, quae ad rationem spectat et est proprie ac formaliter voluntas
ipsa, tendere tenetur in finem : neque in suo gradu permanet nisi dum ad Deum qui finis est, decurrit
et nititur » (« La faculté du libre arbitre donc, qui a rapport à la raison et qui est proprement et
formellement la volonté elle-même, est tenue de tendre vers la fin et elle ne demeure dans son ordre
si ce n’est lorsqu’elle court vers Dieu et s’efforce de l’atteindre ») [
ibid., I. 1, p. 11-12].
[30]
Voir la lettre à Chanut du 1
er février 1647, IV. 600-617 ; l’examen de cette lettre excéderait
l’objet de la présente étude.
[31]
Meditatio IV, IXa. 46; «
tantum in eo consistit, quod idem vel facere vel non facere (hoc
est affirmare vel negare, prosequi vel fugere) possimus, vel potius in eo tantum, quod ad id quod
nobis ab intellectu proponitur affirmandum vel negandum, sive prosequendum vel fugiendum, ita
feramur, ut a nulla vi externa nos ad id determinari sentiamus » (VII. 57).
[32]
Selon J. Laporte (
Le Rationalisme de Descartes, Paris, 3
e éd. 1988, p. 271), la formule n’est
pas une conjonction simple, mais un signe de précision et d’approfondissement de la première
définition par la deuxième. J.-M. Beyssade (
La Philosophie première de Descartes, Paris, Flammarion, 1979, p. 183) considère que la deuxième partie prime sur la première. F. Alquié (
La
Découverte métaphysique de l’homme, Paris, PUF, 1950), en citant séparément les deux parties de
la définition (p. 285, n. 1 et p. 286, n. 1) et par conséquent sans expliquer le sens du « ou plutôt »,
reconnaît le sens profond du double aspect de la liberté cartésienne, en le désignant comme
« ambiguïté où se mêlent cet attrait de la valeur et cette indépendance du choix sans lesquelles on
ne saurait définir la liberté [...] pour qu’il y ait liberté, ces deux éléments incompatibles doivent
être réunis » (p. 285).
[33]
Dans les
Meditationes, comme nous allons le voir, ce que Descartes appelle « indifférence »
ne correspond pas à cette notion d’indifférence positive.
[34]
« [...] d’autant plus que je penche vers l’un [des deux partis], soit que je connaisse évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma pensée,
d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse » (IXa. 46) ; « [...]
quo magis in unam
propendeo, sive quia rationem veri et boni in ea evidenter intelligo, sive quia Deus intima cogitationis meæ ita disponit, tanto liberius illam eligo » (VII. 58).
[35]
Le fait que les différentes formes de la liberté cartésienne s’articulent selon ces deux dimensions peut être mis en rapport avec la théorie cartésienne du jugement. Cette théorie distingue les
rôles de l’entendement et de la volonté dans la formation des jugements, contrairement aux analyses
traditionnelles selon lesquelles les jugements ne dépendent que de la connaissance qui est une
affaire de l’entendement. La théorie cartésienne du jugement s’inscrit en outre dans une perspective
plus large et peut être mise en rapport avec la théorie de l’action; nous ne développerons pas ces
points ici.
[36]
IXa. 46; «
Indifferentia autem illa, quam experior, cum nulla me ratio in unam partem magis
quam in alteram impellit, est infimus gradus libertatis » (VII. 58).
[37]
Sixièmes Réponses, IXa. 233-4; «
ac denique indifferentia non pertinet ad essentiam humanae libertatis, cum non modo simus liberi, quando ignorantia recti nos reddit indifferentes, sed
maxime etiam quando clara perceptio ad aliquid prosequendum impellit » (VII. 433).
[38]
IXa. 47; «
atque ita tanto magis sponte et libere illud credidi, quanto minus fui ad istud
ipsum indifferens » (VII. 59).
[39]
Sixièmes Réponses, IXa. 233; «
evidens est opsum eo libentius, ac proinde etiam liberius,
bonum et verum amplecti, quo illud clarius videt » (VII. 432
27-29 ).
[40]
«
Necque enim opus est me in utramque partem ferri posse, ut sim liber, sed contra, quo
magis in unam propendeo, sive quia rationem veri et boni in ea evidenter intelligo, sive quia Deus
intima cogitationis meæ ita disponit, tanto liberius illam eligo » (VII. 57-58). La traduction de 1647
dit : « Car, afin que je sois libre, il n’est pas nécessaire que je sois
indifférent à choisir l’un ou
l’autre des deux contraires ; mais plutôt, d’autant plus que je penche vers l’un, soit que je connaisse
évidemment que le bien et le vrai s’y rencontrent, soit que Dieu dispose ainsi l’intérieur de ma
pensée, d’autant plus librement j’en fais choix et je l’embrasse » (IXa. 46). Sur ce remaniement du
texte de 1641, voir les remarques de M. Beyssade dans la Présentation de sa traduction (DESCARTES,
Méditations de la philosophie première, Le Livre de poche, 1990, p. 14-15).
[41]
IXa. 47; «
non potui quidem non judicare illud quod tam clare intelligebam verum esse ;
non quod ab aliqua vi externa fuerim ad id coactus, sed quia ex magna luce in intellectu magna
consequuta est proprensio in voluntate » (VII. 58-59). La fin du passage est reprise presque littéralement dans la lettre à Mesland de 1644; voir ici n. 51.
[42]
« [...]
si quidem a judicio ferendo abstineam, clarum est me recte agere
, et non falli. Sed si
vel affirmem vel negem, tunc libertate arbitrii non recte utor
; atque si in eam partem quæ falsa
est me convertam, plane fallar ; si vero alteram amplectar, casu quidem incidam in veritatem, sed
non ideo culpa carebo » (VII. 59-60 [n. s.]) [« si je m’abstiens de donner mon jugement sur une
chose, lorsque je ne la conçois pas avec assez de clarté et de distinction, il est évident que
j’en use
fort bien, et que je ne suis point trompé; mais si je me détermine à la nier, ou assurer, alors
je ne
me sers plus comme je dois de mon libre arbitre; et si j’assure ce qui n’est pas vrai, il est évident
que je me trompe; même aussi, encore que je juge selon la vérité, cela n’arrive que par hasard, et
je ne laisse pas de
faillir, et d’user mal de mon libre arbitre »] (IXa. 47 [n. s.]). La traduction de
1647, bien qu’elle soit éloignée du texte latin, contient aussi des expressions claires sur ce point.
[43]
IXa. 48; «
Nam sane nulla imperfectio in Deo est, quod mihi libertatem dederit assentiendi
vel non assentiendi quibusdam, quorum claram et distinctam perceptionem in intellectu meo non
posuit; sed proculdubio in me imperfectio est, quod ista libertate non bene utar
, et de iis, quæ non
recte intelligo, judicium feram » (VII. 61 [n. s.]).
[44]
IXa. 49; VII. 62.
[45]
«
Ad alteram rationem, quæ est de duobus mediis plane æqualibus ad eundem finem conferentibus. Respondeo nullam in eo casu esse electionem, sed tantummodo sortitionem » (
De libertate
I. 12, p. 73).
[46]
«
Libertas ergo in amplitudine limitationi et servituti opposita, ab illo constitutur » (
ibid.,
I. 8, p. 52).
[47]
Selon l’occurrence de l’expression « volonté infinie » dans la lettre à Mersenne du 25 décembre 1639 (II. 628).
[48]
Voir É. GILSON,
La Liberté chez Descartes et la théologie, p. 292.
[49]
Voir Théo VERBEEK,
Descartes and the Dutch, Southern Illinois University Press, 1992,
p. 42-45.
[50]
Voir É. GILSON,
La Liberté chez Descartes et la théologie, p. 286-316 et Z. JANOWSKI,
Teodycea kartezjaska, Cracovie, 1998, p. 52-66.
[51]
Lettre à Mesland, 2 mai 1644, IV. 116; voir ici n. 41.
[53]
J.-L. MARION,
Sur la théologie blanche de Descartes, p. 419.
[55]
«
Major enim libertas consistit vel in maiori facilitate
se determinandi, vel in maiori usu
positivae illius potestatis quam habemus, sequendi deteriora, quamvis meliora videamus » (Lettre
à Mesland, 9 février 1645, IV. 174 [n. s.]); trad. J.-M. Beyssade dans DESCARTES,
Correspondance
avec Élisabeth et autres lettres, Paris, Flammarion, 1989, p. 53.
[56]
«
Semper enim nobis licet nos revocare a bono
clare cognito prosequendo, vel a perspicua
veritate admittenda, modo tantum cogitemus bonum
libertatem arbitrii nostri per hoc testari »
(
ibid., 173 [n. s.]); trad. J.-M. Beyssade, p. 52.
[57]
J.-M. Beyssade (
La Philosophie première de Descartes, p. 199-201) comprend ce bien abstrait
comme un cas particulier de la position de 1641, constituant « un contrepoids suffisant pour équilibrer le mouvement qui me porte spontanément vers le Vrai et le Bien », et en conclut que la
détermination de la volonté par l’inclination de l’entendement est conservée. J.-L. Marion (
Sur la
théologie blanche de Descartes, p. 421) attribue à l’apparition de ce bien un sens radicalement
nouveau, sans pour autant parler d’une rupture; en effet, « le coup de force ne consiste pas à rompre
le principe de la
propensio, mais bien à y faire jouer, comme bien fondamental, la pure abstraction
d’une condition de possibilité ».
[58]
IXa. 47; «
non potui quidem non judicare illud quod tam clare intelligebam verum esse »
(VII. 58).
[59]
«... voyant très clairement qu’une chose nous est propre, il est très mal aisé, et même, comme
je crois, impossible, pendant qu’on demeure en cette pensée, d’arrêter le cours de notre désir » (IV.
116).
[60]
«
... cum valde evidens ratio nos in unam partem movet, etsi, moraliter loquendo, vix possimus
in contrariam ferri, absolute tamen possimus » (IV. 173).
[61]
Lettre à Christine du 20 novembre 1647 (V. 82).
[62]
Principia philosophiae, I. 37, VIII. 18, IXb. 40. L’analyse du concept de liberté humaine
dans les
Principia ne peut être abordée dans la présente étude dans toute sa complexité; il faut
cependant remarquer certaines particularités de cet ouvrage. Premièrement, l’aspect progressif de
la liberté (axe vertical de notre tableau) y est absent, et donc ni l’indifférence négative ni la thèse
de la
magna propensio n’apparaissent dans l’ordre des principes exposés. Deuxièmement, la seule
occurrence du terme « indifférence » dans les
Principia suggère qu’il s’agit plutôt de l’indifférence
positive (voir I. 41) qui apparaît en effet, quoique de façon ambiguë, comme synonyme de la liberté
humaine. Il ne faut cependant pas en conclure que Descartes aurait à cette époque rejeté l’idée de
la progression dans la liberté humaine, puisque ce thème est repris dans la lettre à Mesland de
1645, donc
après la rédaction des
Principia.
[63]
Lettre à Christine du 20 novembre 1647 (V. 83).
[64]
Principia philosophiae, I. 37, lettres à Élisabeth du 3 novembre 1645 (IV. 333), à Christine
du 20 novembre 1647 (V. 83-84),
Les Passions de l’âme (art. 152).
[65]
Voir J.-L. MARION,
Sur la théologie blanche de Descartes, p. 421; voir
supra, n. 57, p. 94.
[66]
Lettre à Christine du 20 novembre 1647 (V. 82).
[67]
Lettres à Élisabeth du 4 août 1645 (IV. 266), et à Christine du 20 novembre 1647 (V. 83).
[68]
Lettre à Christine du 20 novembre 1647 (V. 84),
Les Passions de l’âme (art. 153).
[69]
Lettres à Élisabeth du 4 août (IV. 265), du 18 août (IV.277), à Christine du 20 novembre
1647 (V. 82 et 83),
Les Passions de l’âme (art. 148).
[70]
Lettres à Élisabeth du 4 août (IV. 264), du 18 août (IV. 276), et du 6 octobre 1645 (IV. 309).
[71]
Les Passions de l’âme (art. 153).
[72]
C’est principalement cette idée que nous voudrions défendre et développer dans notre thèse
de doctorat.
[73]
Nous avons signalé les difficultés qui apparaissent dans la doctrine de la liberté humaine des
Principia (voir ici n. 62), et qui demandent une analyse ultérieure consacrée à cet ouvrage. Ce qui
nous intéresse ici particulièrement est la responsabilité morale attribuée à la décision libre (I. 37),
et son rapport à la fois au doute et à la preuve de l’existence de l’ego.