2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Liminaire
Sandra Laugier
Isabelle Thomas-fogiel
Dès 1963, soit trois ans après la mort d’Austin, G. J. Warnock, dans son livre
English philosophy since 1900, notait : « Parmi les philosophes dont les principaux travaux ont été effectués dans les dernières décennies, nul n’a exercé
une plus grande influence ni plus originale que le professeur J. L. Austin. »
Aujourd’hui encore, M. Soubbotnik reprend ce constat et, dans La Philosophie
des actes de langage, évoque la « profusion d’ouvrages et d’articles de synthèse » sur la manière de pensée initiée par le philosophe d’Oxford. En un mot,
on ne saurait dire qu’Austin soit méconnu. Pourtant, même si son nom est
fréquemment mentionné, son Å“uvre n’est guère explorée, et la philosophie du
langage ordinaire (le mouvement né à Oxford autour de lui) est désormais
présentée en philosophie comme un moment historique dépassé, et surmonté
d’une part par la pragmatique linguistique, d’autre part par la philosophie de
l’esprit.
Un des premiers buts de ce dossier est de comprendre un tel contraste, entre
le statut d’une philosophie vue comme dépassée, et sa présence et créativité
réelle : de mettre en évidence l’actualité d’Austin. Il s’agit moins d’y présenter
une fois de plus sa pensée que d’interroger les différents « usages » qui en
sont faits aujourd’hui, et plus particulièrement les usages de sa théorie des
actes de langage. Il existe différentes manières de présenter un auteur. On peut
l’expliciter, éclairer sa pensée, voire vulgariser ses concepts, bref rendre sa
philosophie plus connue et accessible. Cette première manière de se rapporter
à un auteur (ou première figure du commentaire), pour nécessaire et digne
d’intérêt qu’elle soit, n’est pas la tâche que s’est assignée ce dossier. On pourra
se reporter pour cela aux ouvrages classiques de F. Récanati (La Transparence
et l’énonciation, 1978) et J. Searle (Les Actes de langage, 1969). La deuxième
manière de se rapporter à un auteur consiste à prolonger son Å“uvre, soit en
appliquant ses concepts à des champs qu’il n’a pu explorer (pour différentes
raisons, parfois contingentes – telle, pour Austin, la mort prématurée), soit en
modifiant certains aspects de sa théorie pour mieux en conserver ce qu’on y
voit comme central, soit encore en la transformant tout en continuant à y faire
référence. C’est cette deuxième figure du commentaire comme continuation
sous ses différentes formes – extension, modification, voire transformation de
la pensée d’un auteur – qu’explore notre dossier. L’usage d’Austin par application de ses concepts à d’autres champs est opéré, tout d’abord, par O. Abel
qui repense les notions éthiques de crédibilité et de communicabilité à partir
des instruments offerts par Austin, puis par C. Gautier qui interroge son
« extension » politique proposée par Q. Skinner, ou encore par C. Alsaleh qui
étudie, à partir de la démarche de C. Travis, quelques recours à Austin en
théorie de la connaissance. S. Laugier montre comment, à travers la théorie
des actes de langage, c’est l’idée d’acte, et d’action, qui sort transformée.
Suivant, lui aussi, « l’usage d’Austin » par Cavell, S. Mulhall pose la question
de la transformation radicale ou non de la philosophie d’Austin dans l’entreprise
cavellienne de l’analyse des « énoncés de passion ». Cavell modifie-t-il en
conservant, ou transforme-t-il en abandonnant, l’idée fondamentale d’Austin
(comme le fit Searle par exemple dans un autre style) ? Telle est la question,
et tels sont les deux usages d’Austin envisagés dans ces deux articles. À cette
deuxième figure du commentaire, nous en avons ajouté une troisième qui, tout
autant, participe des usages possibles et contemporains d’Austin. Il s’agit cette
fois de montrer comment ses instruments conceptuels nous permettent de relire
autrement, et peut-être plus précisément, les textes de la tradition. Comme tous
les grands penseurs, Austin éveille des successeurs en même temps qu’il
instaure un nouveau dialogue avec le passé. C’est cet usage d’Austin qu’étudient
aussi bien K. Ong-Van-Cung dans sa relecture, à la lumière des positions
austiniennes, de la querelle des « illusions des sens » chez Descartes, que
I. Thomas-Fogiel, dans sa réinterprétation, à partir de la notion de Speech Acts,
de la tradition apparemment la plus diamétralement opposée à notre auteur,
à savoir l’idéalisme allemand, ou encore M. Guillot, qui montre la fécondité
de la notion de perlocutoire pour comprendre mieux et autrement la pensée
de Freud.
Continuation, extension à des champs nouveaux, réinterprétation des grands
textes de la tradition, tels sont donc quelques-uns des multiples « usages d’Austin » que ce numéro a voulu déployer. Il ne prétend, évidemment, ni à l’exhaustivité (il est essentiellement consacré à la théorie des actes de langage et
n’envisage que ponctuellement les questions de perception, ou les fondements
méthodologiques de la « philosophie du langage ordinaire »), ni à la mise en
place d’une quelconque typologie fixée une fois pour toutes (qui serait bien
contraire aux conceptions d’Austin). Il ne vise pas à rendre compte de
l’immense héritage d’Austin dans le champ de la pragmatique (voir à ce sujet
S. Davis [éd.], Pragmatics, A Reader, 1991). Ce numéro n’a eu d’autre prétention que de montrer concrètement le rayonnement d’une pensée, dans la
diversité de ses héritages. Par sa volonté de redonner une place à la « voix »
humaine en philosophie, de prêter attention à ses tonalités spécifiques, à ses
usages et aux différences qu’elle décèle dans le monde, Austin a eu un effet
de clarification, mais aussi de libération : son Å“uvre, au-delà de son intérêt
intrinsèque, ouvre la voie à une autre façon de faire de la philosophie – ce
qu’il appelle, dans son « Plaidoyer pour les excuses », « le plaisir de la découverte, les joies de la coopération et la satisfaction d’arriver à un accord »,
toutes choses « dont on s’imagine si souvent ne pas pouvoir les trouver en
philosophie, et dont si souvent on la prive »... et dont nous avons voulu ici
présenter un échantillon.