Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130544616
184 pages

p. 147 à 149
doi: en cours

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n° 42 2004/2

2004 Revue de Métaphysique et de Morale

Liminaire

Sandra Laugier Isabelle Thomas-fogiel
Dès 1963, soit trois ans après la mort d’Austin, G. J. Warnock, dans son livre English philosophy since 1900, notait : « Parmi les philosophes dont les principaux travaux ont été effectués dans les dernières décennies, nul n’a exercé une plus grande influence ni plus originale que le professeur J. L. Austin. » Aujourd’hui encore, M. Soubbotnik reprend ce constat et, dans La Philosophie des actes de langage, évoque la « profusion d’ouvrages et d’articles de synthèse » sur la manière de pensée initiée par le philosophe d’Oxford. En un mot, on ne saurait dire qu’Austin soit méconnu. Pourtant, même si son nom est fréquemment mentionné, son Å“uvre n’est guère explorée, et la philosophie du langage ordinaire (le mouvement né à Oxford autour de lui) est désormais présentée en philosophie comme un moment historique dépassé, et surmonté d’une part par la pragmatique linguistique, d’autre part par la philosophie de l’esprit.
Un des premiers buts de ce dossier est de comprendre un tel contraste, entre le statut d’une philosophie vue comme dépassée, et sa présence et créativité réelle : de mettre en évidence l’actualité d’Austin. Il s’agit moins d’y présenter une fois de plus sa pensée que d’interroger les différents « usages » qui en sont faits aujourd’hui, et plus particulièrement les usages de sa théorie des actes de langage. Il existe différentes manières de présenter un auteur. On peut l’expliciter, éclairer sa pensée, voire vulgariser ses concepts, bref rendre sa philosophie plus connue et accessible. Cette première manière de se rapporter à un auteur (ou première figure du commentaire), pour nécessaire et digne d’intérêt qu’elle soit, n’est pas la tâche que s’est assignée ce dossier. On pourra se reporter pour cela aux ouvrages classiques de F. Récanati (La Transparence et l’énonciation, 1978) et J. Searle (Les Actes de langage, 1969). La deuxième manière de se rapporter à un auteur consiste à prolonger son Å“uvre, soit en appliquant ses concepts à des champs qu’il n’a pu explorer (pour différentes raisons, parfois contingentes – telle, pour Austin, la mort prématurée), soit en modifiant certains aspects de sa théorie pour mieux en conserver ce qu’on y voit comme central, soit encore en la transformant tout en continuant à y faire référence. C’est cette deuxième figure du commentaire comme continuation sous ses différentes formes – extension, modification, voire transformation de la pensée d’un auteur – qu’explore notre dossier. L’usage d’Austin par application de ses concepts à d’autres champs est opéré, tout d’abord, par O. Abel qui repense les notions éthiques de crédibilité et de communicabilité à partir des instruments offerts par Austin, puis par C. Gautier qui interroge son « extension » politique proposée par Q. Skinner, ou encore par C. Alsaleh qui étudie, à partir de la démarche de C. Travis, quelques recours à Austin en théorie de la connaissance. S. Laugier montre comment, à travers la théorie des actes de langage, c’est l’idée d’acte, et d’action, qui sort transformée. Suivant, lui aussi, « l’usage d’Austin » par Cavell, S. Mulhall pose la question de la transformation radicale ou non de la philosophie d’Austin dans l’entreprise cavellienne de l’analyse des « énoncés de passion ». Cavell modifie-t-il en conservant, ou transforme-t-il en abandonnant, l’idée fondamentale d’Austin (comme le fit Searle par exemple dans un autre style) ? Telle est la question, et tels sont les deux usages d’Austin envisagés dans ces deux articles. À cette deuxième figure du commentaire, nous en avons ajouté une troisième qui, tout autant, participe des usages possibles et contemporains d’Austin. Il s’agit cette fois de montrer comment ses instruments conceptuels nous permettent de relire autrement, et peut-être plus précisément, les textes de la tradition. Comme tous les grands penseurs, Austin éveille des successeurs en même temps qu’il instaure un nouveau dialogue avec le passé. C’est cet usage d’Austin qu’étudient aussi bien K. Ong-Van-Cung dans sa relecture, à la lumière des positions austiniennes, de la querelle des « illusions des sens » chez Descartes, que I. Thomas-Fogiel, dans sa réinterprétation, à partir de la notion de Speech Acts, de la tradition apparemment la plus diamétralement opposée à notre auteur, à savoir l’idéalisme allemand, ou encore M. Guillot, qui montre la fécondité de la notion de perlocutoire pour comprendre mieux et autrement la pensée de Freud.
Continuation, extension à des champs nouveaux, réinterprétation des grands textes de la tradition, tels sont donc quelques-uns des multiples « usages d’Austin » que ce numéro a voulu déployer. Il ne prétend, évidemment, ni à l’exhaustivité (il est essentiellement consacré à la théorie des actes de langage et n’envisage que ponctuellement les questions de perception, ou les fondements méthodologiques de la « philosophie du langage ordinaire »), ni à la mise en place d’une quelconque typologie fixée une fois pour toutes (qui serait bien contraire aux conceptions d’Austin). Il ne vise pas à rendre compte de l’immense héritage d’Austin dans le champ de la pragmatique (voir à ce sujet S. Davis [éd.], Pragmatics, A Reader, 1991). Ce numéro n’a eu d’autre prétention que de montrer concrètement le rayonnement d’une pensée, dans la diversité de ses héritages. Par sa volonté de redonner une place à la « voix » humaine en philosophie, de prêter attention à ses tonalités spécifiques, à ses usages et aux différences qu’elle décèle dans le monde, Austin a eu un effet de clarification, mais aussi de libération : son Å“uvre, au-delà de son intérêt intrinsèque, ouvre la voie à une autre façon de faire de la philosophie – ce qu’il appelle, dans son « Plaidoyer pour les excuses », « le plaisir de la découverte, les joies de la coopération et la satisfaction d’arriver à un accord », toutes choses « dont on s’imagine si souvent ne pas pouvoir les trouver en philosophie, et dont si souvent on la prive »... et dont nous avons voulu ici présenter un échantillon.
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