2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Austin et la question éthique de la crédibilité
Olivier Abel
Faculté de théologie protestante, Paris
L’article analyse l’idée de crédibilité et la façon dont elle est parfois
suffoquée par l’incroyable assurance avec laquelle certaines paroles écrasent les autres.
C’est que la crédibilité est indissociable de la manière de faire place aux autres, de
prendre en compte leur réceptivité. On s’attache ici à l’exemple incertain d’un pardon
qui ne suffoquerait pas la voix ordinaire, au sens de Cavell.
The author analyzes the idea of credibility, and shows how our credibility may get literaly suffocated by the arrogance of some words, which deaden and
crush other words. One must, then, understand the insepararablity of credibility from a
way to make room for others, to take into account others’ own receptivity. The author
takes up the uncertain example of a way of forgiving that would avoid the suffocation
of what Cavell defines as our ordinary voice.
Nous ne vivons apparemment plus dans les sociétés traditionnelles et orales
où la réputation de quelqu’un faisait l’essentiel de sa force, de sa richesse, et
de sa valeur. Et nous ne prêtons qu’une faible attention aux procédures par
lesquelles les personnes confirment ou perdent de leur crédibilité. C’est dommage pour la compréhension de ce qui nous arrive, car d’une certaine manière,
dans nos sociétés encore, et plus peut-être que jamais, tout est question de
crédibilité ; tout est question de confiance, et parfois de ce qu’on appelle le
« culot
[1] ». Nous prenons les personnes pour ce qu’elles disent être
[2], et c’est
pourquoi leur opinion d’elles-mêmes est si importante. Il existe en effet une
incroyable assurance, et qui marche (en tout cas qui marche sur les autres)
même si personne n’est dupe, et comment faire avec cette « mauvaise foi » ?
Il est possible que cette effrayante apparence de confiance en soi soit le
symptôme d’une démoralisation, d’une perte de toute confiance. En tout cas,
cette possibilité d’une confiance feinte ou forcée me semble philosophiquement
très intéressante.
Pierre Bayle, au tournant de l’âge classique et des Lumières, se posait une
question voisine en cherchant, sans faire appel à des positions d’autorité ni au
nombre des suffrages, « à quoi » l’on pouvait reconnaître un bon témoin historique
[3]. Si l’on suit ses recommandations, un bon « critère » de reconnaissance
de la crédibilité serait sans doute la cohérence : cohérence narrative du témoignage, mais aussi cohérence usuelle ou existentielle du témoin (entre son dire
et son faire, par exemple). Mais je suis très sensible à ce que dit Emerson de
l’insouci de cohérence dans
La Confiance en soi, insouci qui est peut-être la
plus belle preuve du sentiment intime de cohérence
[4]. Un autre bon critère, et
qui équilibrerait probablement bien le premier, serait le pluralisme du témoin,
sa volonté de faire place à d’autres témoins, d’encaisser avec sympathie et
curiosité l’existence de témoignages différents. Il y a chez Bayle le sceptique
simultanément une confiance dans le doute et dans une forme proprement
historique de la certitude, qui touche de près à ce qui sera notre question :
comment partager (une croyance, par exemple) sans y obliger autrui ou sans y
être obligé (de croire, par exemple
[5] ).
Mais cette question de la crédibilité touche d’abord la conversation ordinaire.
Comme le remarque Stanley Cavell dans son commentaire des investigations
de Wittgenstein sur les raisons que je peux avoir de croire en des choses
longuement exercées ou répétées, des choses de la vie ordinaire, ces « raisons »
ne sont pas destinées à résoudre définitivement un doute précis, mais à éloigner
le doute en quelque sorte seulement au fur et à mesure, à « faire entendre des
protestations de connaissance, des supplications qu’on me tienne pour crédible
[6] ». Cette protestation est aussi discrète et permanente que la demande de
reconnaissance que nous nous adressons sans cesse les uns aux autres. Et la
confiance mutuelle tient à cette approbation et ce témoignage réciproque par
lequel on atteste les uns aux autres que l’on est bien dans le même monde
humain. « Être humain c’est attester être humain
[7]. »
La question à laquelle je m’en tiendrai pour ma part maintenant est celle du
champ éthique. Je voudrais montrer que la crédibilité d’un locuteur ou d’un
acteur est indissociable de la capacité pathique (de la sensibilité) de celui, ou
celle, ou ceux, qui reçoivent, subissent, et doivent à leur tour interpréter l’action
ou la parole qui leur est offerte. Et que la crédibilité tient aussi à la faculté de
prendre en compte la (non-)réceptivité d’autrui. Les exigences proprement morales d’ailleurs se distinguent des règles juridiques en ce qu’elles ne peuvent être
imposées et sont indissociables de leur réception pragmatique
[8], comme Cavell
le montre à propos d’un enfant et de sa leçon de piano : faut-il le placer
illocutoirement en face d’une exigence altière, parfois décourageante, ou le
placer perlocutoirement dans une situation encourageante ? C’est une question
délicate car la première posture est subtilement immorale en ce qu’elle peut
être perçue comme indifférente à l’autre, et la seconde peut l’être en tenant
compte de lui au point qu’il ne sait plus où je suis, ce que je pense ou désire
simplement.
L’éthique telle que je la comprends touche à l’ensemble de cet intervalle, et
il y aurait donc aussi une éthique des sensations et de la sensibilité, une
éthique de la capacité à recevoir, à interpréter, à partager ou à refuser ce que
d’autres essayent de nous communiquer. Goethe observait justement que « se
confier, c’est nature; accueillir tel quel ce qu’on nous confie, c’est culture
[9] ».
Et dans ce champ éthique, je m’attacherai tout particulièrement au problème
des excuses et du pardon, pour y montrer l’apport des travaux d’Austin, et les
replacer sous le questionnement probablement plus vaste qu’y a ouvert Stanley
Cavell. J’ajouterai que c’est pour moi très neuf, et que j’ai envie de ne pas
aller trop vite, de savourer ce moment de découverte, de confusion et de
clarification.
S’il y a quelque chose dont je ne suis pas plus fanatique qu’Austin, c’est de
proposer d’avance un programme de questions. Je n’irai malheureusement pas
beaucoup plus loin que cet énoncé des questions, mais je vais essayer de m’y
tenir. Il s’agira d’abord d’indiquer en quoi les questions éthiques liées à la
crédibilité se rapportent à un problème de communicabilité ; c’est par le Kant
de la troisième critique que je pénètre dans l’univers de Cavell sinon d’Austin,
et je chercherai à expliquer ce rapprochement. Pour mettre la crédibilité à
l’épreuve, je prendrai ensuite l’exemple d’un pardon pas toujours très exemplaire : comment faire confiance aux excuses ? Mais la question sous laquelle
cette réflexion se tient demeure celle de la fausse assurance avec laquelle un
jugement, et notamment une position morale peuvent être affichés ou vous être
communiqués sans que vous ayez rien à y redire. La première réponse à ce
phénomène de la confiance feinte ou forcée, je l’emprunterai justement aux
remarques de Stanley Cavell sur le trouble introduit par la dimension perlocutoire du langage.
CRÉDIBILITÉ ET COMMUNICABILITÉ
Un problème kantien
Ce problème de la communicabilité a été mon angle d’attaque initial pour
rencontrer la question de la crédibilité, et il s’agissait au départ de la communicabilité du sentiment esthétique et des jugements de goût dans la « troisième
critique », dont l’auteur est certainement influencé par celui des deux premières,
mais se place visiblement dans une optique inédite. Le Kant de l’impératif
catégorique ne se pose justement pas le problème pragmatique de la communicabilité et de la réceptivité qu’il rencontre avec autant de finesse dans la
Critique de la faculté de juger
[10]. Hannah Arendt (un auteur que j’ai découvert
récemment pour son intérêt à cette même question) s’intéresse à ce Kant-là
parce qu’elle « désire apaiser le sens commun, si gravement offensé par le
besoin qu’a la raison de poursuivre, sans savoir où elle va, sa quête de signification
[11] », et que c’est là pour elle un problème de philosophie politique que
Kant a rencontré au même endroit. Kant observe, dit-elle, que la folie réside
dans la perte du sens commun qui nous permet de juger en tant que spectateurs,
et il a en vue une éthique des spectateurs capables de se communiquer les uns
aux autres ce qu’ils éprouvent, tentant de le partager et éprouvant ainsi qu’ils
sont bien dans le même monde
[12]. Or, remarque-t-elle, cette communicabilité
procure le plaisir supplémentaire, une sorte de plaisir de surcroît, celui de
l’approbation, que notre jugement soit approuvé, soit partagé.
C’est en effet tout le problème du plaisir esthétique chez Kant dans la
Critique
de la faculté de juger : comment communiquer un goût, un amour, une joie,
qui ne sont pleinement eux-mêmes qu’à être communiqués, qui n’existent qu’à
être partagés. Il est tellement malheureux d’être heureux tout seul ! C’est que
le plaisir esthétique est la réconciliation des facultés, et ce sentiment de ne faire
qu’un avec sa vie ne peut être obtenu seul : il tient à la possibilité d’un accord
entre les humains, à la possibilité d’un bonheur partagé. C’est pourquoi Kant
n’hésite pas à dire que la communicabilité universelle de ce sentiment est ce
qui rend possible le plaisir esthétique (§ 9), et qu’un homme abandonné sur une
île déserte ne chercherait pas la beauté, puisqu’il ne pourrait pas en partager le
plaisir, que le goût « n’accorde de valeur aux sensations que dans la mesure où
elles peuvent être universellement communiquées » (§ 41). On retrouve d’ailleurs la même idée chez Hannah Arendt : « il ne peut y avoir de bonheur pour
un homme si un ami ne le partage pas » et nos vrais amis sont plutôt « ceux à
qui nous n’hésitons pas à montrer notre bonheur
[13] ».
Le problème est qu’on ne peut pas forcer les autres à éprouver un plaisir
[14].
Le plaisir est libre, c’est une sensation ou un sentiment libres. En voulant forcer
autrui à éprouver un plaisir, à partager un plaisir, on peut leur faire mal, et
d’autant plus que l’on est alors déçu : on ne voulait que leur faire plaisir !
Souvent, le plus grand malheur résulte ainsi du plus grand désir de bonheur. Ce
qui est alors demandé, c’est de se résigner à cet échec de la communicabilité
tout en continuant à désirer partager la joie, c’est de consentir à une communication déceptible, de cultiver justement une communicativité indissociable
d’une déceptivité. Nous avons donc chez Kant, dans le jugement esthétique (qui
est expérience, ou dans l’expérience esthétique qui est jugement), un modèle
d’universalité tout différent de l’universalité théorique ou pratique de la raison :
c’est une universalité incertaine, une universalité de communicativité non imposable, et qui ne peut se déployer qu’au fur et à mesure, de proche en proche,
et sans que rien ne soit jamais acquis
[15].
C’est pourquoi on retrouve ce que je disais de l’éthique, qu’elle ne saurait
se réduire à des règles d’action, ni même au courage d’agir, mais qu’elle doit
aussi aller jusqu’au courage de sentir, de ne pas s’anesthésier, s’amputer, se
rétrécir, de ses propres sentiments et sensations, de ses propres joies ou plaisirs
comme de ses propres souffrances, douleurs ou chagrins. Si notre horizon
éthique consiste à sentir ce que nous faisons (à comprendre ce que nous faisons
et ce que nous disons, à le vouloir vraiment), on peut dire qu’il y a une
corrélation entre notre agir et notre sentir : nous ne pouvons agir vraiment que
si nous pouvons sentir, et nous ne pouvons sentir vraiment que si nous pouvons
agir. À cette première corrélation s’ajoute celle-ci, que nous ne pouvons nous
anesthésier de nos peines qu’en nous anesthésiant de nos joies. Et cette troisième
corrélation aussi essentielle, me semble-t-il, à l’éthique : que nous ne puissions
nous anesthésier de nos joies ou de nos peines qu’en nous anesthésiant aux joies
et aux peines des autres (et réciproquement).
Or je crois rejoindre ici ce qu’écrivait Sandra Laugier à propos de « Wittgenstein, la subjectivité et la voix intérieure » : « l’inconnaissabilité prétendue
d’autrui déguise le refus ou l’angoisse de se connaître, ou plutôt de se sentir
[16] ».
Aujourd’hui, le scepticisme ambiant consiste à ne jamais surtout faire plaisir à
autrui, de peur de lui faire du mal, ou de ne jamais accepter qu’il nous fasse
plaisir, puisqu’il ne cherche qu’à se faire plaisir à lui-même ! Il consiste à ne
jamais faire crédit à la possibilité de partager une joie, par une sorte d’individualisme thérapeutique et préventif. Mais c’est aussi que ce scepticisme est
comme toujours une nostalgie de l’« un », le rêve d’une harmonie, d’une unanimité ou d’une communication parfaite, qui rend toute communication impossible et qui écrase la pluralité des êtres. Ce scepticisme voudrait la fraternisation,
la compassion ou l’amour absolus, et retombe dans la solitude cynique. C’est
ainsi que dans les temps obscurs, on idéalise ceux qui sont assez courageux ou
assez cléments pour être « bons » tout seuls, retirés du monde
[17], et déchargés
du souci du monde et de ses conflits
[18].
Mais Hannah Arendt reproche justement aux hommes de notre temps de faire
trop facilement usage de la faculté de se retirer du monde, car « avec chaque
retrait de ce genre, se produit une perte en monde presque démontrable ; ce qui
est perdu, c’est l’intervalle spécifique et habituellement irremplaçable qui aurait
dû se former entre cet homme et ses semblables
[19] ». Cet intervalle, c’est notre
monde, et c’est que ce monde-ci, ce monde commun, ce monde ordinaire, soit
bien notre seul théâtre d’apparition, élargi par notre capacité à différer ensemble,
ou par notre capacité à nous retirer un par un
[20]. C’est ce monde, cet intervalle
partagé, qui est rétréci sinon écrasé par notre tentation d’être chacun différent
tout seul, insensibilisé aux autres et sceptique quant à la possibilité de leur
communiquer nos joies et nos douleurs
[21]. Ou écrasé par notre tentation de nous
retirer tous ensemble du monde commun, au nom d’une fraternité prétendument
supra-politique, ou par la préparation fébrile d’un exode extra-terrestre.
À rebours de cette nostalgie de l’« un », il faudrait donc repartir au contraire
du constat émerveillé que dans les mêmes situations nous ne dirions pas tous
les mêmes choses, ou pas exactement, que nous parlerions « un peu différemment », comme Austin le montre dans son « plaidoyer pour les excuses ». Et
qu’il faut « se jeter » sur le désaccord : « Car l’expliquer est presque toujours
éclairant. Si nous tombons sur un électron qui tourne dans le mauvais sens,
c’est une découverte, un prodige qu’il faut exploiter, non une raison pour abandonner la physique
[22]. » On peut même pousser cette idée jusqu’à dire, comme
le fait souvent Ric
Å“ur, que c’est la rigueur de la règle que de faire voir (sinon
de permettre) ces irrégularités significatives.
Cette remarque sur le fait que nous répondons toujours un peu différemment
aux mêmes questions, ou que nous réagissons diversement aux mêmes événements
n’est pas à limiter au monde du langage : cette observation métalinguistique est
aussi une observation métaphysique, que l’on peut reporter sur toute la gamme
des êtres. Je le dirai avec le vocabulaire de Ravaisson dans son magnifique texte
De l’habitude, en signalant que l’on peut tenter un rapprochement entre Ravaisson
et Emerson. Tout être, et d’autant plus s’il est vivant et intelligent (on sent pointer
Bergson), se manifeste par sa capacité à différer, à ne pas « être soumis sans réserve
et immédiatement aux influences du dehors
[23] », mais au contraire par un écart
entre la réceptivité et l’activité, entre ce que l’on subit et ce que l’on agit, entre ce
que l’on reçoit et ce que l’on donne. Or l’habitude joue un rôle essentiel dans ce
phénomène, puisqu’elle atténue la réceptivité et facilite, augmente l’activité.
Mon problème de crédibilité et de communicabilité peut donc se formuler à
peu près comme suit : m’intéresse tout ce à quoi on ne peut pas obliger autrui,
ni d’ailleurs soi-même (la crédibilité bute sur les limites de l’autosuggestion),
mais qui n’est pourtant pas inexprimable, qu’il n’est pas impossible de lui rendre
sensible, de lui communiquer, de lui recommander. D’où ma grande proximité
avec les thèses de « Passionate and performative utterances », et mon intérêt
particulier pour la septième règle, la règle additionnelle du perlocutoire par
rapport à l’illocutoire. Vous pouvez me refuser de partager mon sentiment, cela
fait partie du jeu, et je dois montrer, en cherchant à vous le faire partager, que
je sais que vous pouvez me le refuser. C’est à cette condition qu’un désir de
communiquer (un plaisir, un désir) devient lui-même éventuellement désirable,
par une sorte de zigzag sur lequel Cavell insiste avec bonheur.
Et cela rejoint un point souvent relevé par Austin, que l’on retrouve dans de
nombreuses situations de la parole et de l’action et que, pour ma part, j’avais
observé dans un premier travail sur le pardon
[24] : c’est que l’on croit trop que
les choses sont soit conditionnées au point d’en être automatiques, soit inconditionnées et quasi magiques. Mais quand « toutes » les conditions sont réunies,
cela ne marche pas encore automatiquement, cependant que lorsqu’elles ne sont
pas du tout réunies, cela a peu de chance de marcher. On comprendra sans peine
l’importance éthique de ce genre de remarque.
Un problème austinien
Nous avons donc peu à peu vu notre problème kantien se métamorphoser en
problème austinien, et cela c’est Stanley Cavell qui nous l’a montré. J’ai été un
lecteur enthousiaste de
À la recherche du bonheur, et dans
Les Voix de la raison,
j’ai suivi avec un grand intérêt la distinction qu’il propose entre une économie
de la parole, rapportée à son importance, et une esthétique de la parole, rapportée
à sa capacité à comprendre l’autre, son intention, à répondre à son désir. Dans
les exemples qu’il donne ici de l’énonciation passionnée, on retrouve cette
invitation à l’improvisation dans le désordonné du sentiment, et cette invitation
à laisser place aux « zigzags de l’embarras ». Mais cela suppose également,
comme Sandra Laugier le souligne souvent, de se sentir autorisé à être compris,
à reconnaître ses expressions, à ne pas avoir peur de l’expressivité, et donc cette
confiance en sa propre crédibilité, et qu’en parlant de moi je parle aussi peut-être
des autres
[25].
Ce que j’apprécie particulièrement, comme moraliste
[26], c’est le ton d’Austin
et de Cavell. L’importance qu’ils accordent à des « petites » choses, à des
nuances de langage. La manière dont ils montrent qu’il ne faut pas sous-estimer
la gravité des engagements ordinaires implicites (en deçà de la promesse explicite)
[27], et que « même la vie ordinaire est remplie de cas difficiles
[28] ». Mais en
même temps, leur humour, la manière dont ils montrent qu’il ne faut pas surestimer cette gravité. Sandra Laugier, dans un récent article
[29], résume en se
moquant des alternatives tragiques et grotesques que construisent trop souvent
les argumentations morales, parce qu’il n’est pas la peine d’inventer de telles
tragédies : le tragique est inhérent à l’ordinaire. Ce subtil mélange de sérieux
et d’humour me semble justement constituer une condition de crédibilité éthique
de la parole, par le « zigzag » qu’il glisse entre l’emphase et l’indifférence. Pour
les excuses, par exemple, c’est indispensable. Si chaque mot est trop important,
trop grave, ou si les mots ne sont jamais pris en compte, jamais entendus, alors
la morale est, si je puis dire, mal engagée.
Ce ton tragi-comique, ce mélange de voix, me semble justement shakespearien, comme si, plutôt que de juger ou de réglementer, il fallait d’abord décrire,
laisser en quelque sorte une situation se déplier, s’exprimer dans toute sa composition, jusque dans ses assonances, sans trier les accords des désaccords, les
succès des échecs ou des malentendus. Et ce timbre donne la manière dont les
voix sont placées éthiquement. Une telle parole d’abord n’a pas l’efficacité d’un
faire, au sens du fabriquer et de la solidité : c’est une des remarques que l’on
peut faire sur le fameux « notre parole est notre engagement
[30] ». Si la parole
est comme l’action, c’est que l’action est comme la parole, fragile, fugace,
déceptible, résistible, discutable. Elle dépend presque entièrement de ce qu’on
va en faire.
On ne place pas ici la voix morale sur le registre du vrai et du faux que l’on
pourrait démontrer : chercher la vérité serait se tromper de problème. On ne la
place pas non plus sur le registre de l’obligation juridique éventuellement
contraignante : il n’y a pas de tiers qui juge de nos usages, et il s’agit plutôt de
conversation avec un ami, avec des amis. Et pour engager la conversation, cette
question de la description, du laisser se déplier la narration et le mélange des
formes d’expression, est essentielle à l’expérimentation morale que l’on y fait
à deux ou à quelques-uns.
D’où, avant de passer à la seconde partie sur le pardon, la question des
exemples. Dans
Les Voix de la raison, Stanley Cavell étudie les exemples chez
Austin, et montre que ce dernier choisit des objets spécifiques (et non pas des
choses en général comme le morceau de cire de Descartes, mais tel ou tel oiseau
dans le jardin). Et que le problème n’est pas celui de l’existence en général
mais celui de la recognition, de l’identification, de la désignation (un butor, une
bergeronnette). Aussi, lorsque, comme il se doit, le doute survient (comment le
savez-vous ?), on peut répondre par des éléments de présentation de soi, d’expérience acquise, ou des faits précis, tels qu’on en vient toujours à un point où
l’on a suffisamment répondu; il est impossible et inutile d’exagérer le doute
(p. 93-97 et 210). La crédibilité tient à cette demande de reconnaissance
[31].
Pour ce qui est de comprendre une expression d’autrui, de colère par exemple,
ou de douleur, là encore évidemment il peut y avoir doute, puisque justement
il peut y avoir feinte, ou incertitude sur ce que nous comprenons de l’expérience
d’autrui : « est-il vraiment en colère ? », « souffre-t-il vraiment ? ». Et le doute
peut donc en ce sens aller plus loin. Mais il appelle aussi d’autant plus, à un
certain point, le retour au sens commun, l’acceptation d’une certaine crédibilité
des expressions, qui ne sont alors ni de pures descriptions des sentiments, ni
de simples performatifs qui font ce qu’ils disent et se suffisent en quelque sorte
à eux-mêmes, mais des mixtes
[32]. Ce que Austin ne développe peut-être pas
assez, c’est que l’expression dans ce cas fait fortement place à sa réception par
autrui, comme Cavell le montre.
En matière d’exemplification ou d’expérimentation morale, le doute apparaîtrait plutôt sous la forme « savez-vous ce que vous faites ? – savez-vous ce que
vous dites ? » ; « sentez-vous ce que vous faites ? », « réalisez-vous ce que vous
faites ? », « appréciez-vous bien ce que vous faites ? ». Cette question est moralement très intéressante, car il y a tant de choses que nous savons mais que
nous ne réalisons pas ! Le doute éthique nous fait soudain toucher à cela, ou
sentir que nous ne le sentions pas. Il nous place frontalement dans l’incertitude
et le besoin de vérifier que l’on est bien dans le même monde, moralement. Et
c’est ainsi qu’il ne s’agit pas seulement de décrire ce que je fais, mais d’affirmer
ce que je fais ; c’est ainsi qu’il ne s’agit pas seulement de le faire en le disant,
mais de l’approuver en le faisant.
Ce qui m’intéresse aussi, dans cette question des exemples, c’est de voir
comment Austin, dans cette analyse des secrets du « micro-langage
[33] » ou dans
cette « micro-phénoménologie
[34] » du langage ordinaire, fait varier imaginativement les situations. Car il n’est pas très éloigné de la distinction opérée par
Kant dans le rôle de l’imagination, et relevée par Hannah Arendt
[35], entre schème
et exemple. Dans le premier cas, le schème relie le concept, la catégorie générale
préexistante et enseignable, et l’expérience, pour constituer une connaissance.
Dans le second cas, il ne s’agit que d’exemples, car on part de jugements
particuliers (jugements de goût et peut-être jugements « politiques »), pour exercer le jugement. Les catégories de ce dernier ne préexistent pas et sont inenseignables, mais elles peuvent être figurées par des exemples, qui sont de l’ordre
du « comme si ». Il s’agit moins de se figurer un absent que d’élargir notre
point de vue par la possibilité d’autres points de vue
[36], et de se mettre à la
place d’autrui, tout en sachant que l’on n’y est jamais. C’est ainsi que les enfants
savent si bien feindre, dans leurs jeux (« on dirait que... ») et sans jamais s’y
croire. C’est donc un élément important de l’expérimentation morale que de
faire varier imaginativement les conditions : « que dirions-nous si... », « que
ferions-nous si ... », et par là d’exercer notre jugement. Mais de l’exercer sans
s’y croire, en sachant que l’on peut être déçu. Y compris surpris ou déçu de
soi-même. Dans la vie morale, il faut s’attendre à des déceptions, parfois magnifiques. C’est toute la différence entre les valeurs morales et les pratiques : on
peut admirer le courage et être lâche, se moquer du courage et montrer dans
telle ou telle occasion une grande intrépidité. On peut avoir une très haute idée
du pardon, et ne jamais pardonner la première petite offense, ou avoir une piètre
idée du pardon, et en avoir pourtant un jour la vie bouleversée sans le vouloir
ni savoir ce que c’est – ni vouloir le savoir.
UN PARDON PAS TOUJOURS TRÈS EXEMPLAIRE
Venons-en donc directement aux prises avec l’exemple du pardon et celui
des excuses. Il est très remarquable, et très précieux, qu’avec le mot « pardon »
nous ayons un terme qui couvre une gamme d’usages très large, puisque le
même mot exprime le pardon demandé et le pardon accordé, le pardon donné
et le pardon reçu que pourtant il faut bien distinguer. Car il n’est pas d’usage
que le pardon demandé soit automatiquement accordé, ni que le pardon donné
soit automatiquement reçu. Il y a donc un embarras dans l’usage qui fait partie
de la recherche d’un langage autorisé, à la fois crédible et sensible, qui puisse
en même temps exprimer le tort subi et être entendu et repris par celui qui l’a
commis. Mais aussi d’un langage qui puisse énoncer le tort tel qu’il a été « agi »
et être entendu et reçu par celui qui l’a subi. Ou encore un langage, une manière
de formuler le pardon qui soit audible par celui qui le reçoit, mais aussi une
manière de recevoir le pardon, de l’accepter, qui permette à l’autre d’entendre
que l’on a accepté le pardon.
Et le comble est que toutes ces distinctions doivent, au fur et à mesure, à
la fois se marquer dans les mots, les gestes et les délais, et s’estomper car
le pardon n’arrive à se frayer un chemin dans cet embarras que si l’on accepte
de ne pas chercher à trop fixer les rôles tenus par les uns et les autres dans la
scène. Nous faisons quotidiennement usage du mot « pardon », comme nous
le faisons du mot « merci » ou « bonjour », mais qu’est-ce qui nous y autorise ?
Est-ce qu’il reste quelque chose de cet embarras ? Y a-t-il des conditions d’énonciation ? Et celles-ci sont-elles nécessaires ? Suffisantes ? Ce sera la première
ligne de recherche que nous proposons.
Conditions d’énonciation et « inconditions »
Il faut tout de suite noter que les conditions d’énonciation varient selon la
gravité du tort. Les conditions « morales » ordinaires pour la crédibilité ou la
recevabilité de telles paroles sont évidemment beaucoup trop lourdes pour les
petits torts quotidiens, toutes les petites bêtises réparables qu’il s’agit justement
de ne pas rendre irréparables (et là peut-être que le mot suffit !). Mais elles sont
caduques face à l’impardonnable, ou suspendues et bouleversées là où le pardon
n’apparaît que comme quelque chose d’extra-ordinaire et de sublime.
Ce fut justement une partie de mon travail
[37] que de distinguer tout d’abord
un pardon en quelque sorte nécessaire et vital, tant d’un point de vue psychique
pour l’individu qui doit survivre à un grand malheur, que d’un point de vue
d’anthropologie sociale où le pardon est un phénomène comme la vengeance,
que l’on trouve sous des formes différentes dans toutes les sociétés. Ensuite un
pardon ordinaire, moral en quelque sorte, conditionnel et difficile, un pardon à
condition de justice. Et enfin un pardon sublime, de l’ordre du don de soi, de
l’impossible ou de l’inconditionnel, presque immoral tant il est indifférent aux
conditions du pardonnable.
Or il est essentiel que l’on puisse passer de l’un de ces registres à l’autre,
dans une variation où les « limites » renvoient à des usages plus ordinaires.
C’est pourquoi jusque dans les situations hors de l’ordinaire, dans l’horreur ou
le sublime, ce qui m’intéresse dans le pardon c’est la possibilité de revenir au
monde ordinaire, de rétablir la possibilité d’une communication ordinaire – où
justement l’on puisse dire merci et pardon, où ces mots aient encore un sens.
Qu’est-ce qu’établir un monde où l’on puisse présenter ses excuses ? Et d’un
autre côté, ce qui m’intéresse dans le pardon, c’est ce qui rompt l’inflation de
paroles creuses, que l’on ne prend plus au sérieux, d’accusations qui ne portent
plus, de menaces que l’on ne tient jamais.
Ces variations une fois disposées, il est possible de nous concentrer sur cette
région médiane où l’on peut discerner des conditions d’énonciation telles que le
pardon ne soit ni quelque chose de conditionné au point d’en être automatique,
ni quelque chose d’inconditionné, d’impossible ou de magique. Je reprends ici
les traits que j’avais relevés dans ma postface à Le Pardon, briser la dette et l’oubli
(Autrement, 1991), et que je référais explicitement à la démarche austinienne.
J’observais d’abord que le pardon rompt le silence et que, loin d’être une
sorte d’oubliette, le pardon apparaît comme un procédé pour rompre avec l’oubli
forcé, avec l’obligation de silence sur le passé. Le pardon est une parole, c’est
l’énoncé de certains mots qui, dans certaines circonstances prononcées par
certaines personnes, ne sont pas toujours sans effet. Mais pour cela, il faut qu’il
soit demandé ou accordé par des personnes appropriées et dans des circonstances
appropriées. Par exemple, on ne peut pardonner que ce qu’on pourrait punir, ce
qui suppose l’installation d’un contexte très différent de celui où le tort a été
commis, et notamment d’un contexte où l’on a pu imputer les torts, autoriser
la plainte des victimes, désigner des coupables, etc. Par exemple encore, on ne
peut pas se pardonner à soi-même, dans la mesure où l’on peut difficilement se
voir soi-même vraiment autrement
[38]. Ou bien on ne saurait pardonner à celui
qui n’a pas reconnu son tort
[39], de même que celui qui pardonne doit être celui
qui a subi le tort. Pardonner à la place d’un autre ou demander pardon à la
place d’un autre, éventuellement disparu, suppose des procédures de représentance qui sont par exemple des procédures « politiques », avec des déplacements
et des prises en charge de la responsabilité commune – et celles-ci ne se font
pas n’importe comment. Tout cela correspond en gros aux conditions illocutoires
A.1 et A.2 des énoncés performatifs rassemblées par Austin dans sa deuxième
conférence
[40].
Toutefois, les conditions du pardon ne sont pas seulement illocutoires, et
certains indices dans le paragraphe précédent le suggèrent déjà. Il y a évidemment une forte dimension perlocutoire, que je rapprocherais volontiers des
conditions perlocutoires formulées dans l’étude de Stanley Cavell sur les « Passionate and performative utterance ». Il n’y a en effet aucune procédure conventionnelle admise d’avance en matière de pardon, et il ne suffit pas d’être la
personne appropriée dans une situation appropriée, énonçant les mots appropriés : encore faut-il prendre personnellement sur soi de le faire admettre par
l’interlocuteur sans pouvoir l’y obliger (dans un procès juridique, par exemple,
un juge n’a pas ce problème). Plus généralement, le pardon demandé n’est pas
forcément un pardon obtenu, et le pardon donné n’est pas forcément un pardon
reçu. Cet écart même est essentiel au pardon, si celui-ci n’est pas une réaction
conditionnée
[41]. Quand toutes les conditions illocutoires sont admises, l’énoncé
de la demande de pardon ou du pardon n’est pas toujours suivi d’effet. Et l’on
ne peut jamais dire que tous les participants ont exécuté la procédure correctement ni intégralement (conditions illocutoires B.1 et B.2).
Cependant, il y a bien des attentes, des prédispositions déjà installées, et le
pardon n’improvise pas sans s’appuyer sur ces conditions illocutoires, à mon
sens remarquablement décrites par Austin en C.1. Notamment il s’agit d’une
parole qui, pour avoir un sens, doit correspondre à un sentiment sincère, que
l’ensemble de l’attitude doit attester
[42]. Le sentiment de l’irréparable qui a été
commis peut ainsi s’exprimer par le fait que l’on a tout tenté pour réparer, par
la promesse de ne pas recommencer assortie des indices que l’on réalise ce
qu’on a fait, etc. Et dans l’action, plus généralement, cette attestation réside
dans l’engagement d’agir en sorte que ce que l’on fait reste pardonnable, si l’on
peut dire, et que la vie ensemble (la cohabitation, ou la pure coexistence) restera
quoi qu’on fasse possible ensuite. Cette condition illocutoire me semble finalement assez proche de la condition perlocutoire 5a formulée par Cavell. Appliquée au pardon, celle-ci suggère que ses conditions de possibilité ne soient pas
tant fixées par des règles institutionnelles ou morales que liées à une certaine
qualité de trouble affectif. Et ce trouble n’est pas seulement l’expression d’un
sentiment, mais l’offre faite à l’autre d’en faire quelque chose qui ne dépend
pas entièrement de nous – c’est un déplacement qui appelle l’autre aussi à se
déplacer. La septième condition perlocutoire proposée par Cavell, essentielle à
notre sujet, nous place tout à fait en dehors des règles illocutoires dans cette
situation proprement dissymétrique où l’autre peut refuser non seulement le
pardon que je lui demande ou lui offre, mais discuter chacune des conditions
que j’ai pu considérer comme réunies – à mon tour, j’aurai néanmoins mon mot
à dire
[43]. Non seulement l’autre peut me refuser ce que je lui demande, mais je
dois manifester dans ma manière de lui demander que je sais qu’il peut me le
refuser. Et ce n’est pas seulement la demande de pardon qui dépend perlocutoirement de sa réception, mais également le pardon offert.
L’exemple du pardon est ainsi tout à fait passionnant parce qu’il nous oblige
à battre les cartes des conditions illocutoires et perlocutoires, à retenir des unes
quelques contraintes pragmatiques qui montrent bien qu’il n’y a rien de magique
dans le pardon, et des autres une incertitude qui fait sentir combien il n’y a rien
là non plus d’automatique. Les règles pragmatiques donnent une certaine rigueur
morale à des paroles qui pourraient passer pour immorales ou simplement
idiotes
[44]. Les conditions perlocutoires donnent à ces règles une indécision, une
souplesse, telles que l’on comprend que des personnes qui ne sont pas « moralement » les « bonnes » personnes peuvent se déplacer, peut-être mues par une
émotion communicative ou par une passion proprement politique, pour prendre
sur elles de formuler quelque chose qu’elles n’ont normalement pas le droit
d’énoncer. Encore faut-il qu’elles indiquent le trouble qui est le leur de transgresser les conditions morales. C’est tout ce qu’il y a de plus délicat et de plus
embarrassant.
On comprend ainsi mieux, me semble-t-il, le paradoxe selon lequel il faut,
d’une part, avoir reconnu et imputé les torts, clarifié les responsabilités, mais
d’autre part n’avoir jamais barré la possibilité (forcément troublée et troublante)
de redistribuer les rôles. Au point que l’on puisse parfois sincèrement avoir
oublié quel était notre rôle ou notre non-rôle initial dans l’histoire – « mais non,
c’est moi au contraire qui... ». Comme si personne ne pouvait prendre définitivement, de manière immobile en quelque sorte, la place du sujet pardonnant,
comme si personne ne pouvait être assuré de ce droit, pourtant illocutoirement
décisif, sans que le pardon soit perlocutoirement bloqué.
On comprend également mieux pourquoi « étudier les excuses, c’est étudier
les cas où s’est produit quelque anomalie ou échec; et comme c’est si souvent le
cas, l’anormal met au jour ce qui est normal
[45] ». Ici c’est en quelque sorte d’un
échec au carré qu’il s’agit, de l’insuccès ou de l’abus du pardon ou de l’excuse
[46].
Car il y a un abus du pardon, mais cet abus ne saurait être valablement critiqué
tant que l’on n’a pas valablement relevé son usage ordinaire et légitime
[47].
Et de même que les échecs de la communication font mieux voir quand ça
marche, et donnent à réfléchir aux conditions de possibilité pour que ça marche,
les conditions illocutoires du pardon désignent du même mouvement les conditions de l’impardonnable et les dilemmes du pardon. Mais de l’autre côté, si
l’on peut ainsi schématiser les choses, sa condition perlocutionnaire fait que ces
dilemmes sont plus ou moins solubles dans la conversation, et interdit aux
conditions du pardon de se présenter comme catégoriques. D’une part, il y a
des cas où il vaut mieux pour tout le monde ne pas demander pardon ni offrir
son pardon, même si l’on croit que toutes les conditions sont réunies
[48]. D’autre
part, il peut y avoir des pardons sans que les conditions aient toutes été réunies :
ce n’est pas très moral, mais il suffit parfois de quelques-unes des conditions
pour que la scène soit « réussie ». C’est cet aspect perlocutoire qui relève le
mieux le fait que le pardon oblige les uns et les autres à un
bougé, à un
mouvement par lequel on va se soumettre à des règles auquel nul ne peut être
forcé, ou par lequel on adapte des règles à une situation particulière presque en
réinventant la règle.
Car le principal dilemme devant lequel se trouve le pardon tient au fait que
les partenaires (plus ou moins adversaires ou ennemis, en l’occurrence) ne
s’entendent pas sur le tort en question. Si le malheur est tel parce qu’il est
irréparable et parce qu’il n’est jamais complètement communicable et commun,
n’y a-t-il pas là une disproportion irrémédiable ? N’est-on pas condamné au
« différend », c’est-à-dire à l’impossibilité de définir ensemble le langage dans
lequel le tort sera formulé ? Ce différend est augmenté par le caractère irréversible du malheur, qui engendre une sorte de terrible décalage temporel entre
celui qui a subi le tort et qui reste en quelque sorte par là fixé au passé, et celui
qui l’a commis et qui est maintenant ailleurs
[49]. Comment rompre avec le ressentiment sans tomber dans l’amnésie, et comment rompre avec l’amnésie sans
tomber dans le ressentiment ? Et le comble du différend intervient avec la
génération, parce qu’il est possible que les enfants des victimes soient encore
victimes, dans le cas de torts très graves, mais que même dans ces cas-là il
n’est moralement pas possible de dire que les enfants des coupables soient
coupables. On ne peut le dire que politiquement, au sens où une génération, en
se déplaçant, reprend sur elle les torts commis par la génération précédente.
Dans tous ces cas-là, les « règles » normales du pardon sont inapplicables et
doivent être transgressées, réinventées ensemble. On pourrait aller jusqu’à dire
que le pardon est une parole qui dit ou qui fait arrêter l’attente que toutes les
conditions soient remplies pour que le pardon soit possible.
Comment faire confiance aux excuses ?
Une seconde ligne de recherche, également intéressante pour l’étude du perlocutoire, et que je parcourrai plus rapidement, porterait plutôt sur la nécessaire
distinction entre le pardon et les excuses, qui repartage tout autrement ce que
les conditions illocutoires du pardon pouvaient avoir de rigide et les conditions
perlocutoires de flexible. Car aussi loin que l’on puisse m’accompagner dans
la conception relativement dédramatisée que je propose du pardon (comme
retour à un monde ordinaire, où l’on puisse remercier ou présenter des excuses),
il est toujours un point où la notion de pardon garde son ancrage dans un langage
hanté par la dissymétrie entre la profondeur de la faute et la hauteur du pardon
[50].
C’est dans ces parages que l’on oublie l’usage ordinaire du mot pardon pour y
voir quelque chose de si grave que le pardon ne prend tout son sens que face
(non seulement à l’inexcusable mais) à l’impardonnable.
Il n’est alors pas inutile de rouvrir autrement la gamme, à partir d’autres
ressources, comme celles déployées dans les passages de l’
Éthique à Nicomaque
où Aristote traite des excuses, de l’indulgence ou même de l’impardonnable.
Ce sont toujours des manières d’invoquer la manière dont la liberté d’une action
peut être plus ou moins entravée. Et tous ces passages font place aux excuses
comme à des figures de l’atténuation de la responsabilité. Dans cette problématique, on parlera de pardon si le tort est irrémédiable et si le sujet s’en trouve
responsable, alors qu’on parlera d’excuses lorsqu’on reconnaît le mal mais qu’on
atténue la responsabilité du sujet – et qu’on parlera de justification si on reconnaît la responsabilité mais qu’on (se) réclame (d’)une évaluation positive de
l’acte commis. Déresponsabiliser ou atténuer la responsabilité, c’est, me sem-ble-t-il, le rôle de beaucoup de proverbes et de dictons de la sagesse populaire,
comme « on ne fait pas d’omelette sans casser des
Å“ufs », « on ne peut pas
contenter tout le monde », « il faut bien que jeunesse se passe », etc.
[51].
Et c’est ce qu’on retrouve chez Austin dès les premières pages de son « plaidoyer pour les excuses » comme de son texte sur « trois manières de renverser
de l’encre
[52] » : ici, il parle de l’intérêt des excuses comme formes de l’atténuation, et là il pointe la possibilité d’une aggravation de la situation. Dans les
deux cas, il trouve dans le langage des excuses un moyen privilégié pour
l’analyse de l’action, de ses conditions, ses types, ses étapes, ses codes implicites, etc. L’action est aussi polysémique qu’un énoncé, et il y a plusieurs
manières d’écraser un escargot ou de manger sa (ma) soupe. L’excuse peut
ainsi porter sur une mauvaise perception ou appréciation de la situation ou sur
une information déficiente (inattention, mégarde, inadvertance), sur la présence
de sentiments qui ont faussé la perception (colère, déception), ou sur un mauvais
jugement (erreur, négligence). On peut revenir sur un plan d’action pour proposer une redescription de l’action, telle que l’on va distinguer entre ce que
l’on a pu faire délibérément (on voulait faire ceci) et ce que l’on a fait intentionnellement (on ne pensait pas faire cela), ce qui donnera un récit plus « complet » et différent de celui de l’accusation imputant l’acte à une responsabilité
immédiate – on peut toujours différer un peu dans nos manières de décrire ce
qui s’est passé. On peut encore s’excuser par une mauvaise exécution de l’action
prévue (maladresse, étourderie), etc.
On peut aussi faire appel à un changement de perspective, comme « ils disent
que..., peut-être que..., on dit que... je vous (humilie, alarme, offense, intimide,
harcèle, etc., comme dans l’exemple g des «
passionate utterance » de Cavell).
Il s’agit alors de faire voir que ce n’était pas du tout notre intention, mais qu’on
accepte que cela ait pu faire cet effet. L’intérêt de cette attitude est d’introduire
un regard tiers qui déplace le point de vue subjectif des locuteurs, un peu comme
dans cette réponse de ma petite fille, un jour que mon doigt accusait une tache
de chocolat sur le mur : « Ceux qui l’ont fait te demandent pardon. » Lorsqu’on
demande aux enfants de faire exprès de ne pas le faire, ils peuvent encore
répondre qu’« on ne pouvait pas savoir », au sens où l’éclairage est toujours
limité (Austin toujours, p. 243). Ou bien qu’« on n’avait pas vu », au sens où
l’on a mal apprécié, où l’on a mal tenu compte de tel ou tel élément de la
situation, c’est-à-dire qu’on savait mais qu’on ne réalisait pas
[53] – c’est à mon
sens une des grandes limites d’une approche purement cognitive des questions
morales : qu’est-ce que réaliser ce qu’on fait, que sentir ce qu’on fait ?
Ainsi, alors que le pardon nous rapproche d’une problématique de la vengeance (on prend sur soi, à la première personne, et on récuse l’intervention
d’un tiers), les excuses nous rapprochent de la problématique juridique.
Puisqu’on entre dans la considération des conséquences, il faut aussi entrer dans
la considération des causes et donc des excuses possibles : l’agir s’inscrit alors
dans un contexte où ses antécédents et ses effets sont virtuellement illimités.
Le geste est par exemple porté par un ensemble d’habitudes telles que l’on n’est
pas maître de tout, où l’on ne peut pas contrôler tous les détails. Mais il faut
savoir arrêter la considération des causes, comme l’imputation des responsabilités arrête également la considération des conséquences. Et à l’autre bout de
la variation, il y a des choses qu’il ne vaut mieux pas atténuer si l’on ne veut
pas au contraire aggraver son cas
[54], et manifester par une excuse déplacée que
l’on n’a pas du tout réalisé ce qu’il y avait d’irrémédiable, ou que l’on est
indifférent à l’incommunicable dans lequel on enferme sa victime
[55].
En guise de conclusion, je voudrais revenir encore une fois sur cette condition
que les personnes participantes éprouvent les sentiments qui conviennent, et
que je dois souffrir actuellement la passion dont je parle
[56]. Car c’est ici que
s’ouvre la possibilité de cet abus des excuses ou du pardon qu’en serait l’insincérité, ce qui ferait d’une parole par ailleurs fugace, éphémère et fragile un acte
purement verbal et creux. Ce problème de la feinte est essentiel pour toutes les
questions de crédibilité, en particulier pour celle des excuses. Était-il vraiment
en colère ? Éprouvait-il vraiment de la douleur
[57] ? Peut-on par exemple « aller
trop loin » en demandant pardon, en faire trop pour que ce soit vrai ? La
différence entre le sentiment de celui qui cherche à s’excuser et la feinte est-elle
une différence de comportement ? Une demande feinte de pardon peut-elle
engager un pardon non feint ? Qu’est-ce que faire semblant en la matière ? Sauf
si on demande pardon de manière tout à fait instrumentale, parce qu’on vise
tout à fait autre chose (on fait semblant d’être en train de demander pardon),
peut-on faire semblant de demander pardon jusqu’au bout sans avoir finalement
et réellement demandé pardon ? Austin ne remarque-t-il pas qu’il est impossible
de feindre sans le faire activement et « en personne » ?
Certes, la feinte est une des façons possibles de ne pas faire les choses, de
ne pas les faire réellement ou complètement, ou exactement, c’est-à-dire en
étant vraiment à ce qu’on fait. Mais il est difficile de penser la vie morale en
éliminant toute feinte en tant que mensonge. Il est essentiel de pouvoir faire
semblant, et parfois il vaut mieux faire semblant – une vie morale qui serait
immédiatement alignée sur une totale et immédiate authenticité serait vite invivable et violente. Mieux : l’exercice du faire semblant (« on dirait que... ») chez
les enfants me semble essentiel à la formation de la sensibilité éthique, la faculté
de se mettre à la place d’un autre, d’intégrer à nos points de vue la possibilité
d’autres points de vue. Pire, si je puis poursuivre ainsi cette série, il est possible
que dans sa note 7 Austin ne prenne pas assez en compte la possibilité que
celui qui fait semblant devienne finalement tel que ce qu’il feignait d’être :
l’expression de la colère peut donner un sentiment de colère, de même que
l’expression du plaisir donne du plaisir, ou que les gestes du courage donnent
du courage
[58]. Il y a une sorte d’incorporation par laquelle les paroles et les
actes engendrent les dispositions qui leur correspondent. Il y a un effet chorégraphique de l’expression sur le sentiment ou de l’acte sur l’intention, et c’est
un gros problème pour Bayle, réfléchissant sur les conversions forcées qui
obligent les gens à mentir. Il n’est donc pas inutile de se demander s’il n’y a
pas un effet pragmatique des excuses ou du pardon, de même qu’il y en aurait
un de la promesse et de l’engagement.
Austin cite Euripide – « ma langue prêta serment mais non mon c
Å“ur » –
pour refuser que l’intérêt de cette parole d’Hippolyte soit sa profondeur éthique,
car « notre parole c’est notre engagement ». Cela veut bien dire que la promesse
ne décrit pas une réalité intérieure et antérieure. Mais la sincérité que nous
cherchons ici réside dans le fait justement que la personne soit engagée par ce
qu’elle dit, dans ce qu’elle dit. Qu’elle en porte le trouble et l’émotion, sans
quoi ses actes et ses paroles n’emportent aucune confiance, aucune crédibilité.
On trouve ce genre de « preuves » au procès de Nuremberg, lorsque, pour
« établir des faits incroyables au moyen de preuves crédibles
[59] », les juges firent
usage de films. Comment assurer l’authenticité, la crédibilité de ces preuves ?
Un des moyens fut d’assumer la subjectivité du preneur de vues ému par ce
qu’il prend, et, lors du procès, de ne pas attribuer seulement une valeur documentaire à ces films mais de mettre en scène les dignitaires nazis face à l’image,
pour les obliger à réagir, à sentir ce qu’ils avaient fait.
Pour revenir à des expériences plus ordinaires de crédibilité, le sens commun
indique que la confiance entre les personnes ne se réduit pas à une affaire de
calcul et de choix rationnel, mais comporte un aspect émotionnel
[60], lié à une
perspective sur le monde
[61], ou au bouleversement dû à un changement de
perspective. Pour prendre l’exemple de l’un des films si bien étudiés par Cavell,
les larmes feintes qui marquent le retournement final dans
Adam’s rib sont une
feinte émue, et qui fait voir la réalité autrement. Et Cavell toujours, dans son
étude sur
Othello, montre comment ce dernier est perdu parce qu’il ne croit pas
Desdémone et veut toujours une preuve, une preuve de plus, une preuve assurée
de son amour – il refuse ce qu’il voit, et « il n’en revient pas que Desdémone
soit de chair et de sang
[62] ».
C’est que nous n’avons bien entendu pas accès directement aux sentiments
des autres
[63], à leur colère ou à leur fidélité, à leur remords ou à leur joie. Nous
n’avons pas de garantie, pas d’assurance absolue, et les autres à cet égard ne
sont jamais entièrement crédibles : il faut croire à leur sentiment pour le voir.
Et cependant je sais, par l’usage, intérieurement en quelque sorte et en fermant
les yeux, ce que c’est que la colère, le sentiment amoureux ou le remords. La
question de la crédibilité touche bien à cette question de l’accès à l’autre, à
cette incertaine connaissance de l’autre comme de soi-même. C’est tout le
problème de la reconnaissance, si différent de celui de la connaissance, qui se
pose ici à nouveau. Or cette reconnaissance suppose que nous osions nous
confier, sans doute, ou plutôt avec le doute qui convient, au langage usuel, à
l’expression usuelle, comme si la pointe de nos sentiments les plus incroyables
n’était touchée qu’en déclinant nos habitudes.
L’éthique est portée de part en part par la possibilité de partager des usages,
de partager des habitudes, et par la confiance que nous pouvons porter à ces
dispositions dont nous ne sommes pas vraiment maîtres, et qui font pourtant
nos pouvoir-faire, nos savoir-faire. Ce n’est pas maintenant que nous développerons cette idée, mais il est sûr que la crédibilité demande l’ordinarité, l’habitude. Pour reprendre encore une fois une remarque d’Aristote, on n’est pas
crédible tout d’un coup. On est habituellement crédible, ordinairement crédible.
On l’est parce qu’on l’a été, sous d’autres profils, sous d’autres angles, qui
attestent par d’autres figures de soi qu’il y a là une disposition assez stable pour
qu’on puisse s’y appuyer.
Dans le même temps, l’usage établi, la disposition acquise risquent de favoriser une habitude, une assurance de crédibilité, qui peut à son tour virer à la
confiance arrogante que nous cherchons ici à mettre en cause. Parce que l’habitude atténue la réceptivité et augmente l’activité, parce que avec elle nous
sommes de moins en moins affectés et de plus en plus disposés, elle joue comme
une sorte d’immunisation, sans doute nécessaire, mais qui nous rend insensibles.
Nous ne savons pas ce que serait une habitude qui n’insensibiliserait pas aux
choses mais qui faciliterait autant les choses. C’est pourquoi il ne suffit pas de
se laisser guider par les dispositions, y compris les dispositions « vertueuses »
dont parle Aristote. La crédibilité suppose aussi la faculté d’être ébranlé dans
ses habitudes, d’être troublé, l’émotion dont nous parlions plus haut, et qui
apparaissent justement avec ce qui résiste, avec ce qui ne se passe pas comme
prédisposé.
Ces remarques sont évidemment valables pour le langage, entendu comme
système d’habitudes, de dispositions, lentement accumulées par la répétition,
incorporées au point que nous puissions ne plus y faire attention. Le flux du
sens, un peu comme le sang ou l’influx nerveux, afflue plus aisément là où
l’exercice est régulier, reprend peu à peu les mêmes canaux, et le merveilleux
c’est que ça passe – même si nous ne saurions pas en énumérer toutes les
conditions ! Cette suite de douceurs ébruitées, la parole, parvient à faire passer
l’expression d’expériences intimes et complexes, et si l’on ne se comprend pas
tout à fait, la parole peut encore revenir sur elle-même un peu autrement, et ça
marche à peu près. C’est que les habitudes sont bizarrement transmissibles, un
peu comme un apprenti attrape le geste de son maître. Mais lorsque le langage
devient insensible, il ne sert à rien de hausser le ton pour se faire comprendre :
il faut rouvrir dans l’habitude le sentiment de « la première fois ». Il faut rouvrir
le canal du sens, et c’est ce que font les métaphores vives, et plus généralement
tout ce qui fait l’usage vivant du langage, là où l’on reconnaît ce que dit l’autre
sans avoir auparavant connu la règle qui permettait de comprendre ce qu’il
voulait dire. C’est parfois en rouvrant les habitudes les plus archaïques que les
paroles et les actes étrangement ordinaires ouvrent en nous de neuves facultés
de sentir et d’agir, et bouleversent les présuppositions habituées.
Il faudrait donc envisager au moins une réponse double : la fausse confiance
que nous avons ici pourchassée est à la fois une confiance qui ne repose pas
sur l’ordinarité des habitudes, des usages partagés ou partageables, et une
confiance qui ne prend pas en compte la refusabilité, la résistibilité. C’est
pourquoi il est si important de faire reposer la solidité de nos liens, de nos
engagements, sur leur fragilité même. J’ai cependant voulu terminer ces
réflexions par l’esquisse d’une méditation sur l’habitude, parce que, avec elle,
on a un effort qui s’efface, qui s’oublie, qui s’ignore. L’habitude laisse être, par
excellence. Elle est sur la pente du détachement, de la docilité, du déclin. Ce
qui semble presque impossible, par son travail et sa tension, devient apparemment tout simple, sans travail, tout ordinaire, une détente. Plus il y a disposition
et plus il y a disponibilité. L’habitude n’est pas encombrée par la conscience
de soi, elle est une inconscience heureuse, et elle est en l’être ce qui se laisse
être. Un détachement, une manière de décliner tranquillement devant autre
chose, de laisser être le reste, d’avoir confiance au monde. Et comme le dit
magnifiquement Emerson : « Quiconque a plus de docilité que moi me domine,
ne lèverait-il même pas le petit doigt. Je dois graviter autour de lui par la force
de révolution des esprits
[64]. »
[1]
La gamme couverte par cette question touche aussi bien l’intimidation militaire, le crédit
financier et commercial, la renommée d’un acteur, la vie politique (S. LAUGIER,
Recommencer la
philosophie, Paris, PUF, 1999, p. 148, montre comment la confiance suppose la possibilité de rompre
la confiance, le contrat), que la vie amoureuse (voir les études sur
Othello par S. Cavell) ou familiale
(entre parents et enfants : le besoin parfois d’un consentement sans justification ni explication). Sur
tout cela, voir mon étude sur « Petite éthique de l’anonymat »,
L’Anonyme, Paris, L’Harmattan,
2001, et les travaux sur la réputation et la cité de l’opinion dans Luc BOLTANSKI et Laurent THÉVENOT,
La Justification, les économies de la grandeur, Paris, Gallimard, 1991, p. 128 s.
[2]
«
Society is always prone to accept a person offhand for what he pretends to be » (H. ARENDT,
The Origins of Totalitarianism, NY Harcourt, 1985, p. 305, en note).
[3]
Un bon témoin doit à la fois être proche, sinon impliqué, en tout cas capable de comprendre
les passions, et distant, désimpliqué pour une raison ou une autre. Voir à ce sujet mon étude sur
« Les témoins de l’histoire », dans H. BOST et P. DE ROBERT (dir.),
Pierre Bayle, citoyen du monde,
Paris, Honoré Champion, 1999. Paul RICŒUR pose la question du témoignage dans son dernier livre
sur
La Mémoire, l’histoire, l’oubli (Paris, Éd. du Seuil, 2000).
[4]
Paris, Rivages Poche, 2000, p. 97. Tout ce qu’on vient de dire sur la cohérence, et ce qu’on
va dire sur le pluralisme, est sans doute aussi valable pour le témoignage religieux.
[5]
Dans son traité
De la tolérance (1686), Pierre Bayle se demandait ce qu’on dirait d’un pape
qui obligerait ses sujets à aimer manger du merlan, ou d’un roi qui punirait ceux d’entre ses sujets
qui n’auraient pas les yeux bleus (Paris, Pocket, coll. « Agora », 1992, p. 153 et 113).
[6]
Stanley CAVELL,
Les Voix de la raison, Paris, Éd. du Seuil, 1996, p. 325.
[7]
Ibid., p. 571-573 (on peut lire aussi la page 576 en pensant à « Calvin et Hobbes »).
[8]
Quoiqu’on puisse dire que les règles proprement juridiques et politiques ne peuvent curieusement être imposées que dans la mesure où elles sont transgressables. L’exemple de la leçon de
piano et de l’enfant semoncé ou encouragé se trouve dans
Les Voix de la raison (p. 371). On
retrouve ici le dilemme pédagogique du perfectionnisme moral, entre féliciter, encourager, approuver, faire sentir que c’est bien, et faire sentir qu’on peut faire mieux, exhorter, exiger. Or ce dilemme
suppose la prise en compte de la réception, son importance.
[9]
Les Affinités électives, Paris, Gallimard, coll. « Folio », p. 201 (dans le journal d’Odile). Je
supprimerais volontiers le « tel quel », car on ne peut recevoir quelque chose sans l’interpréter, sans
justement rendre autre chose encore. Sauf lorsqu’il ne s’agit plus d’interpréter, peut-être parce qu’il
ne s’agit plus du tout de soi.
[10]
Pour caricaturer, on pourrait dire que le Kant de la critique de la raison théorique est dans
le locutoire, celui de la raison pratique dans l’illocutoire (peut-être comme Levinas), et celui de la
critique du jugement dans le perlocutoire. À cet égard, il faudra aussi revenir à l’intérêt pragmatique
même de l’insouci pragmatique qui caractérise l’impératif catégorique et de tout ce qui chez Kant
relève de cet ordre.
[11]
Juger, Paris, Éd. du Seuil, 1991, p. 17.
[12]
Ibid., p. 99-101. Le texte de Kant auquel elle se réfère est le § 53 de l’
Anthropologie au
point de vue pragmatique.
[13]
Hannah ARENDT, « De l’humanité en de sombres temps »,
Vies politiques, Paris, Gallimard,
coll. « Tel », p. 34.
[14]
« L’obligation de jouir est une évidente absurdité » (E. KANT,
Critique de la faculté de juger,
Paris, Vrin, 1974, § 4, n. 1, p. 53).
[15]
Voir H. ARENDT,
Juger, p. 107-108.
[16]
Revue de métaphysique et de morale, n
o 2/2000, p. 182.
[17]
Stanley Cavell indique la proximité du bon et du méchant, qui sont tous deux extra-ordinaires,
hors-la-loi, l’un par la force extérieure, l’autre par la vertu intérieure (
La Projection du monde,
Paris, Belin, 1999, p. 92).
[18]
H. ARENDT,
Vies politiques (en anglais : «
Men in dark times »), p. 22 s. Ni la solitude écartée
ni l’obscure fraternité, qui l’une et l’autre évitent le conflit, ne permettent cet « espace à plusieurs
voix, où l’annonce de ce qui semble vérité à la fois lie et sépare les hommes, créant de fait ces
distances entre les hommes qui, ensemble, constituent un monde » (
ibid., p. 41).
[19]
H. ARENDT,
Vies politiques, p. 13.
[20]
Mannheim insistait beaucoup sur le fait que la culture humaine est caractérisée par la
condition selon laquelle nous naissons et mourrons un par un. Dans « Le problème des générations »
(cité dans P. RICŒUR,
Temps et récit, t. III, Paris, Éd. du Seuil, 1985, p. 160 s.).
[21]
« Nous avons cessé de vivre dans un monde commun où les mots que nous avons en commun
possèdent un sens indiscutable, de sorte que, pour ne pas nous trouver condamnés à vivre verbalement dans un monde dépourvu de sens, nous nous accordons les uns aux autres le droit de nous
retirer dans nos propres mondes de sens et exigeons seulement que chacun d’entre nous demeure
cohérent à l’intérieur de sa terminologie privée » (H. ARENDT, « Qu’est-ce que l’autorité ? »,
Crise
de la culture, Paris, Gallimard, coll. « Folio-Essais », p. 127).
[22]
J. L. AUSTIN,
Écrits philosophiques, Paris, Éd. du Seuil, 1994, p. 145-146.
[23]
F. RAVAISSON,
De l’habitude (c’est sa brève thèse, soutenue en 1838), Paris, Payot & Rivages
Poche, 1997, p. 38.
[24]
Le Pardon, briser la dette et l’oubli, Paris, Autrement, « Morales », 1991. Direction, postface
« Tables du pardon »; rééd. Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points-Essais », 1998.
[25]
On trouve aussi cette idée chez Cavell, par exemple dans
Les Voix de la raison (p. 176), et
chez Emerson dans
La Confiance en soi.
[26]
J’entends ici le moraliste comme celui qui formule des v
Å“ux qu’il s’agit d’expérimenter, et
donc comme quelqu’un qui s’attaque au moralisme, dont le comble est peut-être atteint quand plus
personne ne veut parler de morale et qu’on se cache derrière un point de vue scientifique ou, à
défaut, cynique. La morale ne consiste pas à donner des réponses avant d’avoir compris et fait
l’expérience de la question, elle réside dans tout ce qui donne du moral, du goût de vivre (et les
idées donnent souvent un tel goût).
[27]
S. CAVELL,
Les Voix de la raison, p. 433.
[28]
J. L. AUSTIN,
Écrits philosophiques, p. 147.
[29]
« Pourquoi des théories morales ? L’ordinaire contre la norme »,
Cités, 5/2001, p. 103 s.
[30]
J. L. AUSTIN,
Quand dire, c’est faire, Paris, Éd. du Seuil, coll. « L’Ordre philosophique »,
1970; rééd. Paris, Éd. du Seuil, « Points-Essais », 1991, p. 44 (p. 10 de l’édition originale). Suite
à cette remarque, il vaudrait mieux traduire par « quand dire, c’est agir ». Mais, bien sûr, le verbe
« faire » a une magnifique ampleur (ma fille de huit ans, l’autre jour, lisant par-dessus mon épaule
un texte sur Kant, me demanda : « À ton avis quel est le mot le plus difficile à expliquer ? Moi, je
trouve que c’est le verbe faire. »).
[31]
L’apôtre Paul, sommé de présenter des preuves de sa crédibilité, répond : « Mes lettres de
recommandation, c’est vous » (seconde épître aux Corinthiens, 3).
[32]
J. L. AUSTIN,
Quand dire, c’est faire, p. 98 et 101 s. (p. 79 et 83 de l’édition originale).
[33]
J. L. AUSTIN,
Écrits philosophiques, p. 136.
[34]
Gaston Bachelard utilise le même terme en parlant de l’image poétique. Voir J. L. AUSTIN,
Écrits philosophiques, p. 244 : « Il y a dans le mot intention un effet de parenthèse. »
[35]
Juger, p. 123-126.
[36]
Critique de la faculté de juger, § 41.
[37]
Je vais tenter de ne pas trop me répéter et c’est pourquoi je renvoie le lecteur intéressé par
cette question aux textes successifs :
Le Pardon, briser la dette et l’oubli, « Tables du pardon »,
p. 208-233; « Ce que le pardon vient faire dans l’histoire »,
Esprit, juillet 1993, p. 60-72 ; « L’irréparable en histoire », Actes du colloque
Histoire et mémoire, M. VERLHAC (dir.), CNDP-Grenoble,
1998, p. 55-72 ; « Impossible pardon », en réponse à Wiesenthal,
Les Fleurs de soleil, Paris, Albin
Michel, 1999, p. 165-182 ; et « Le pardon ou comment revenir au monde ordinaire »,
Esprit,
n
o 8-9/2000, p. 72-87.
[38]
Voir H. ARENDT,
Condition de l’homme moderne, Paris, Calmann-Lévy, 1983, p. 310.
[39]
V. JANKÉLÉVITCH est revenu plusieurs fois sur ce point, avec véhémence, dans
L’Imprescriptible, Paris, Éd. du Seuil, 1986.
[40]
J. L. AUSTIN,
Quand dire, c’est faire, p. 49 (p. 14 de l’édition originale).
[41]
Voir H. ARENDT,
Condition de l’homme moderne, p. 307.
[42]
ARISTOTE développe des idées comparables à propos du caractère pardonnable des actions
involontaires (
Éthique à Nicomaque, III-3).
[43]
Ce n’est pas seulement pour le philosophe analysant la langue que le désaccord est éclairant,
c’est d’abord pour les interlocuteurs !
[44]
Je ne peux m’empêcher de penser au roman de Dostoïevski.
[45]
J. L. AUSTIN,
Écrits philosophiques, p. 141.
[46]
J. L. AUSTIN,
Quand dire, c’est faire, p. 52 pour le tableau des « échecs », et p. 57 pour
l’idée que ces différents échecs peuvent se combiner ou se recouper (p. 18 et 25 de l’édition
originale).
[47]
C’est le seul point sur lequel je résiste un peu au remarquable article de Audrey TECHER,
« La mode des excuses de la politesse à la politique »,
Idées, n
o 8, octobre 2001, p. 7-20.
[48]
Entre autres parce qu’on ne peut pas rouvrir la mémoire quand on veut ni n’importe comment,
c’est le thème de l’abus de mémoire, jamais éloigné de celui de l’abus de pardon.
[49]
C’est ce scandale qui frappe particulièrement V. JANKÉLÉVITCH dans ses analyses (
Le Pardon,
Paris, Aubier, 1957, p. 28 s.).
[50]
Dans
Histoire, mémoire, oubli (p. 605-607), Paul Ric
œur reprend cette analyse par Derrida
de l’impératif inconditionnel du pardon souvent attesté dans l’imaginaire biblique et véhiculé par
les cultures abrahamiques, mais aujourd’hui internationalisé et mondialisé de manière non critique
par les mises en scène abusives des repentirs et des pardons, pour rappeler qu’« il y a » le pardon
mais comme il y a la joie ou l’amour, c’est-à-dire sans qu’on puisse s’en faire le sujet ni que l’on
puisse le communiquer de manière assurée, comme une technique ou une thérapeutique.
[51]
Ces proverbes auraient plus ou moins toujours la forme « c’est mal mais... »; comme : « il
faut de tout pour faire un monde », « mieux vaut tard que jamais », « le mieux est l’ennemi du
bien », « nécessité n’a pas de loi », « à quelque chose malheur est bon », « entre deux mots il faut
choisir le moindre », « qui veut la fin veut les moyens », « qui ne risque rien n’a rien », etc.
[52]
J. L. AUSTIN,
Écrits philosophiques, p. 136 s. et 230 s. Dans le premier texte, Austin s’appuie
sur la réserve commune des mots que les humains ont jugés utiles dans de telles situations, d’où
l’importance d’une utilisation judicieuse du dictionnaire. Le droit lui fournit aussi un choix immense
de cas malencontreux, mais il semble là encore que pour lui on puisse assez méthodiquement faire
le tour des cas intéressants – ce n’est pas infini. Ce qui l’intéresse comme particulièrement révélateur,
c’est tout ce que l’on ne peut pas dire dans telle ou telle situation, d’où sa méthode de variation
adverbiale, si l’on peut dire.
[53]
C’est peut-être le sens de ce « pardon pour la première faute », cette indulgence pour la
première fois, qui semble caractériser le droit le plus archaïque. Mais on retrouve cette idée avec
l’analyse par Cavell du fait qu’on en dit trop, qu’on ne sait pas ce qu’on dit, et cette impuissance
à vouloir ce que nous disons.
[54]
Comme le remarque Austin, si l’on peut dire qu’un rabatteur à la chasse a été tué accidentellement, il n’est pas possible de dire qu’il a été tué par inadvertance.
[55]
C’est ce que remarque Austin dans son plaidoyer pour les excuses,
Écrits philosophiques,
p. 139. Et c’est le sens de l’article déjà cité de Audrey TECHER, « La mode des excuses de la
politesse à la politique », observant que la politique ne se remarque plus à sa capacité à gracier,
mais par celle à demander pardon, mais que c’est trop souvent une manière d’instrumentaliser les
excuses, au mieux de les faire simplement servir à la gestion des risques par notre obsession à
vouloir comprendre les actions passées pour améliorer préventivement le futur, au pire d’en faire
la nouvelle forme du mensonge en démocratie apolitique, sous régime d’apparence communicationnelle.
[56]
J. L. AUSTIN,
Quand dire, c’est faire, p. 49 (p. 15 de l’édition originale), et S. CAVELL,
« Passionate utterance », règle 5a.
[57]
Je reprends ici les premiers exemples d’Austin dans son étude sur « feindre », toujours dans
ses
Écrits philosophiques (p. 207 s.) Dans
Quand dire, c’est faire, il écrit aussi que le rapport entre
l’énonciation « je m’excuse » et le fait de s’excuser n’est pas le même que celui entre « je suis en
train de courir » et le fait de courir (p. 46; p. 74 de l’édition originale).
[58]
La Rochefoucauld écrivait qu’« on déteste ceux à qui on a fait du mal ».
[59]
Christian DELAGE, « L’image comme preuve, l’expérience du procès de Nuremberg »,
Vingtième Siècle, n
o 72, octobre-décembre 2001, p. 65 s. À l’incrédulité due à l’existence d’une propagande alliée, les juges durent répliquer en utilisant les mots même des nazis, pour ne pas être
suspectés de manquer de mesure. Ils utilisèrent surtout des films, en montrant des plans aussi longs
que possible, panoramiques et lents, pour bien faire voir que ce n’est pas truquable.
[60]
C’est la thèse de Bernd LAHNO, « On the emotional character of trust »,
Ethical theory and
moral practice, n
o 4/2001, selon laquelle il n’y a pas de société sans confiance entre des étrangers,
pas de pédagogie sans relation de confiance, pas de recherche scientifique sans relation de confiance,
et que l’on a globalement besoin d’une émotion commune. Pour réduire l’insécurité et le manque
de confiance, on peut toujours mettre en place des sanctions (récompenses ou punitions), et instituer
l’accès commun aux informations décisives. Mais cela ne réduit que les risques objectifs et toute
société doit faire avec une certaine incertitude.
[61]
Un point de vue corporel, langagier et « historique » non entièrement explicitable ni substituable.
[62]
S. CAVELL,
Le Déni de savoir dans six pièces de Shakespeare, Paris, Éd. du Seuil, 1993,
p. 212. Ici encore, on pourrait explorer les situations et les sentiments du croire ou ne pas croire à
l’aide de proverbes ou d’expressions du langage comme : « ne pas en croire ses yeux », « il ne croit
pas si bien dire », « se croire tout permis ».
[63]
Comme l’écrit Austin à la fin de son texte sur « autrui » (
Écrits philosophiques, p. 91).
[64]
R. W. EMERSON,
La Confiance en soi, Paris, Rivages Poche, 2000, p. 109.