2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Texte, contexte et intention illocutoire de l’auteur.
Les enjeux du programme méthodologique de Quentin Skinner
Claude Gautier
Université Picardie Jules-Verne CURAPP-UMR CNRS-6054 Amiens
Comment la critique de Q. Skinner adressée aux historiens essentialistes
et contextualistes de la pensée politique lui permet-elle de justifier, à partir d’une certaine
lecture de J. L. Austin, le recours à ce qu’il appelle l’« intention illocutoire » de l’auteur.
La mise au jour d’une telle intention devant permettre de décrire positivement l’ensemble
des relations existant entre un texte et son contexte. De quel contexte s’agit-il ? Le critère
de l’intention permet-il, valablement, de se substituer au critère de la convention chez
Austin ?
A few aspects of the skinnerian criticism of the classical approaches
in history of political ideas, essentialism vs contextualism, shows us the ways by which
the author of The Foundation of Modern Political Thought (1978) justifies many uses
of the writer’s illocutionary intentions. To interpret correctly the different meanings of
a text, we need to be able to characterize such intentions. In so doing, Q. Skinner
proposes us an orientated lecture of the austinian theory of illocutionary acts and, finally,
gives a specific conception of what he calls a « context ». A new kind of context to
understand the actual relationships between text and its context. Does such a « context »
overcome the classical difficulties encountered by the essentialist and contextualist
ways ?
Avec J. G. A. Pocock
[1], Quentin Skinner est le penseur politique qui a le plus
profondément renouvelé la méthode historique de lecture des
œuvres politiques
du passé. Dans les nombreux articles qu’il a publiés à la fin des années 60 et
pendant les années 70 dans les grandes revues d’histoire de la pensée et de
philosophie anglo-saxonnes, Skinner a progressivement tracé les contours d’un
programme de recherches qui construit sa légitimité à partir d’une critique
radicale des erreurs habituellement commises par les approches classiques en
ce domaine. L’ouvrage qui lui fut consacré, édité en 1988 par son ami James
Tully
[2], reprend quelques-uns de ces articles et contient, également, des points
de vue critiques
[3]. Il permet aussi de mieux comprendre l’usage inattendu fait
par Skinner de résultats de la philosophie du langage.
La lecture par Skinner des traditions historiennes d’interprétation des Å“uvres
du passé se concentre en effet sur la manière de qualifier et de rendre compte
des relations qui existent entre un texte et son contexte. Il se trouve que dans
la plupart des cas, l’approche historique conduit à les ignorer, à rabattre l’un
des termes sur l’autre et, ce faisant, à rendre parfaitement inconsistante toute
idée de telles relations. Dès lors, l’interprétation se réduit à une herméneutique
close sur elle-même ou à une contextualisation exclusive. Deux approches qui
ne permettent pas, selon Skinner, de reconnaître toute l’importance de ces
relations pour le travail d’interprétation des Å“uvres ; qui interdisent donc
d’inventer des ressources méthodologiques susceptibles de surmonter les apories
inévitablement liées à de tels partis pris.
C’est dans ce contexte particulier – qualifier de manière positive et méthodologiquement féconde ces relations entre texte et contexte sans tomber dans
l’illusion idéaliste d’une
œuvre
sui generis, ou dans celle, réaliste, d’un contextualisme autosuffisant – que Skinner a recours à certains résultats de la philosophie du langage ordinaire. La recherche d’une définition opératoire de ces
relations, l’élaboration d’instruments d’analyse qui permettent de les resituer
dans la configuration large et complexe du texte et son contexte, empruntent
pour beaucoup, chez Skinner, à cette philosophie. C’est, en effet, à partir d’un
travail d’explicitation analogique sur la nature des « actes » d’écriture que Skinner entend, d’une part, justifier ses emprunts à la philosophie austinienne
[4] des
énoncés performatifs et, d’autre part, ouvrir la voie à l’établissement de règles
générales d’interprétation des textes du passé.
Dans ce contexte précis, le recours à Austin est de type instrumental. Outre
qu’il ne constitue pas véritablement une lecture de sa philosophie générale,
Skinner en fait plutôt un usage qui, inévitablement, produit des déplacements
et des distorsions lesquels, au regard de la philosophie originelle, peuvent être
lus, rétrospectivement, comme des mésinterprétations ou des erreurs. Ils peuvent, également, être compris comme des adaptations, des ajustements, dès lors
que l’on prend en compte les raisons de ces usages ou de ces recours. C’est
peut-être là ce qui fait la fécondité d’une pensée : autoriser des usages et des
appropriations qui, par principe, déforment tout en donnant les raisons de ces
déformations.
Aussi ne s’agira-t-il pas de dire que Skinner s’est trompé dans sa lecture
d’Austin, ce qui n’est pas un point très intéressant. Il s’agira, plutôt, de montrer
comment la formulation de la question qu’il pose pour étudier les conditions
de « félicité » des « actes d’écriture » le conduit à privilégier, en partant de
certains éléments de la théorie austinienne des énoncés illocutoires, un critère
d’interprétation qui est celui de l’intention, critère qui n’est pas retenu par Austin
dans ses
Conférences de 1955
[5].
Il importe donc de revenir sur le contexte à l’intérieur duquel Skinner pose
son programme de recherche ; il sera alors possible de comprendre de quelle
manière et pour quelles raisons il a recours à Austin pour poser certains des
principes de sa méthode de lecture des textes du passé; on pourra, enfin,
chercher à voir si les résultats obtenus sont à la hauteur des espérances et si
l’« extension
[6] » proposée par Skinner concernant la valeur illocutoire des énoncés performatifs permet d’envisager de manière non aporétique la question des
liens entre texte et contexte
[7].
ESSENTIALISME ET CONTEXTUALISME
L’IMPOSSIBLE DESCRIPTION DES « LIAISONS »
ENTRE TEXTE ET CONTEXTE
Dans Meaning and Context, Skinner propose tout d’abord de styliser deux
manières de faire de l’histoire des idées en politique. Cette stylisation se
construit autour d’un problème à résoudre et, pour des raisons différentes, ces
manières d’écrire l’histoire n’y parviennent pas.
L’essentialisme d’un côté (1988, p. 29,30 s.), le contextualisme de l’autre
(1988, p. 56 s.) assignent des objectifs à leur entreprise qui, tout en déterminant
des réponses discutables sur ce qu’est un texte, sur la manière de l’interpréter,
rendent impossible la prise en compte effective de ce qui doit demeurer au cœur
de tout travail d’interprétation proprement historique d’une Å“uvre : les relations
entre l’objet retenu et son extérieur.
D’une certaine manière, ce qui fait problème et donne pertinence au point de
vue critique de Skinner est ceci que l’on ne peut prétendre comprendre les textes
du passé sans admettre, au même titre que pour l’étude sociologique d’une
action, qu’ils ne contiennent pas la totalité des éléments qui permettent d’en
élucider le sens. Issus le plus souvent de découpages immédiats ou spontanés
d’objets, les textes étudiés ne sont probablement pas à considérer comme tels.
Skinner propose ainsi de transposer à l’étude des textes ce qu’Austin revendiquait alors pour l’étude des affirmations –
statements : « La vérité ou la fausseté
d’une affirmation ne dépend pas de la seule signification des mots, mais de
l’acte précis et des circonstances précises dans lesquelles il est effectué
[8]. » À
supposer que l’entreprise historienne se fixe pour but exclusif de restituer les
valeurs de vérité des énoncés contenus dans les textes étudiés, elle ne pourrait
le faire en considérant son objet isolément, hors de tout rapport avec un contexte.
C’est à partir de cette position que Skinner va conduire la critique des approches
essentialiste et contextualiste.
L’essentialisme se repère à différents niveaux. Le premier porte sur les fins
de l’enquête historique. Il existerait des questions « pérennes », « universelles
[9] »; plus encore, il y aurait des maximes atemporelles de la prudence, susceptibles elles aussi d’une « application universelle
[10] ». L’investigation historienne, ici, se justifie par son contraire : il n’est question de retrouver que ce
qui échappe à la particularité des circonstances et à la singularité d’une époque;
de ne retenir que ce qui est permanent.
Cette négation de l’effectivité et du caractère consistant du temps passé se
retrouve à un second niveau et implique la fabrication de toute une série de
fictions ou, pour reprendre le terme de Skinner, de « mythologies
[11] ». Au principe de construction de ces dernières, qui ont en commun d’être portées par
des formes de projection du lecteur dans les énoncés et les textes à interpréter,
se trouve une croyance. Il serait, en effet, possible d’étudier simplement ce
qu’un auteur donné a dit
[12] sans que soit même posée la question d’une confusion
toujours probable entre ce qui est dit par l’auteur d’un texte et ce que nous
supposons qu’il a bien pu dire
[13]. Admettre une telle distinction revient à prendre
au sérieux ce qui fait la différence entre la position du lecteur et l’objet qu’il
interprète. L’expérience du lecteur prédispose, en quelque sorte, à une forme
de sensibilité, un sens pratique de lecture, qui autorise des rapprochements, des
formulations et donne sens à ce qui est familier
[14]. Il est difficile d’occulter cela
que nos attentes déterminent aussi ce qu’un auteur est susceptible d’avoir dit
et, par voie de conséquence, ce qu’un auteur ou un agent a dit ou fait
[15].
La croyance, qui est à l’origine de toutes les mythologies à partir desquelles
se déclinent les types principaux d’anachronisme et de reconstruction systématique des « pensées », repose sur cette affirmation projective selon laquelle ce
que nous comprenons serait toujours ce qui est. Elle occulte la distinction
méthodologiquement féconde entre modèle de compréhension de l’objet et réalité du modèle. L’essentialisme du point de vue consiste alors à refuser, implicitement ou explicitement, la distinction nécessaire entre l’usage méthodologique des modèles d’interprétation et leur identification ontologique
[16].
Pour ne retenir qu’un seul exemple, classique et presque paradigmatique, le
glissement de l’affirmation selon laquelle J. Locke est un des fondateurs de
l’école empirique libérale de la philosophie politique moderne à celle voyant
en celui-ci un théoricien libéral de la politique
[17]. Glissement irrecevable selon
Skinner
[18] : Locke, par ses positions politiques, n’a jamais eu l’intention de
fonder le libéralisme politique comme école, pas plus que la définition du
libéralisme en politique ne fut son but théorique principal. Commettre de telles
erreurs revient tout simplement à procéder par abstraction, c’est-à-dire à ne pas
distinguer ce qui relève d’une construction méthodologique par laquelle proposer des généalogies pertinentes d’un côté et, de l’autre, restituer par le souci
d’une étude historique en contexte ce qu’ont pu être les significations –
meanings – des énoncés ou des revendications –
claims – contenus dans les textes
politiques de J. Locke. Si la première démarche conserve tout son intérêt, elle
ne peut prétendre, à strictement parler, être une histoire des idées politiques.
Par anticipation –
prolepsis –, elle projette dans les textes ou les
œuvres un
ensemble de préjugés
[19] qui ne sont pas nécessairement dépourvus de pertinence
mais qui, en l’espèce, sont parfaitement illégitimes dès lors qu’il s’agit de
restituer ce qui appartient aux
meanings des textes étudiés
[20]. Un tel glissement
n’est possible que parce que le texte ou l’ensemble des textes ainsi étudiés est
coupé de tout contexte. Pour paradoxal que cela puisse être, l’entreprise de
Macpherson est donc à situer du côté des lectures essentialistes des
œuvres
[21].
Les approches essentialistes, lorsqu’elles prétendent faire
Å“uvre d’histoire de
la pensée, revendiquent, sous des formes différentes mais avec des effets méthodologiques convergents, l’autonomie des textes, ignorant les conditions dans
lesquelles ils ont pu être produits, rejetant, parfois pour des raisons intéressantes,
jusqu’à l’idée d’une différence possible entre projet politique de l’auteur et
l’
Å“uvre dans son empiricité
[22]. Ce qui doit être lu est ce qui est donné dans la
lettre du texte : ce serait donc à partir d’une abstraction pure, l’idée d’un texte
parfaitement clos sur lui-même, qu’il serait possible d’élucider, par le jeu infini
et infiniment reconduit d’une herméneutique textuelle autosuffisante, l’ensemble
des significations exprimées dans et par le texte
[23]. Qu’en est-il, désormais, de
l’autre point de vue, « contextualiste » ?
Contre le point de vue essentialiste, le contextualisme reconnaît que les
productions textuelles peuvent constituer autant de « réponses » à des situations
plus immédiates
[24]. Pour cette raison, l’étude des circonstances à partir desquelles se construisent ces réponses est un élément indispensable à l’étude historique.
Le contexte s’étend alors à tout ce qui permet de comprendre la nature de la
société dans laquelle l’auteur se trouve, écrit, parle et tente de persuader. Skinner
rappelle alors qu’une telle « lecture contextuelle
[25] » fait progressivement
consensus autour de ce principe méthodologique selon lequel il importe de
décrire les conditions historiques de « production » des textes eux-mêmes
[26].
Cette méthode repose sur le principe d’une insuffisance ontologique du texte
qui ne contient pas, et ne peut pas contenir, l’ensemble des facteurs permettant
d’élucider les significations dont il est porteur. Plus encore, le versant radical
de ce contextualisme permet de comprendre que c’est en termes de relations
causales et de descriptions d’effets ou de résultats que l’on doit entreprendre
d’étudier les rapports entre texte et contexte
[27]. La conclusion est fort explicite :
«
It is clear that the independent life of ideas in history must be correspondingly
in danger
[28]. » Ce qui se trouve contesté est exactement ce que revendiquait
l’approche essentialiste, savoir l’autosuffisance du texte dans l’économie générale des significations qu’il convient d’élucider. La méthode contextuelle paraît
devoir diluer l’existence même du texte comme objet pertinent d’analyse au
profit du contexte.
À cela Skinner objecte, de manière classique, en reconduisant l’analogie acte
de communication/idée, qu’il convient de ne pas confondre cause et raison
[29].
Si l’étude du contexte d’action permet de décrire l’ensemble des conditions
qui rendent possible cette dernière, s’il existe un contexte pertinent d’explication de l’action, la connaissance de ces causes est-elle pour autant équivalente
à la compréhension de l’action elle-même ? Si le texte peut être considéré
comme une action d’un genre particulier, du moins un acte particulier de
communication, Skinner fait alors valoir pour l’étude historique de celui-ci,
tout comme pour celle, sociologique, d’une action, la nécessité de prendre en
compte ce qui relève des « motifs » et des « intentions » de l’auteur. C’est à
partir de ces derniers, seulement, qu’il est possible de comprendre et de proposer des descriptions pertinentes et non réductrices des relations entre texte
et contexte. C’est à partir du caractère intentionnel de l’acte d’écriture qu’il
serait possible de restituer, sans
a priori, ce qui est au c
Å“ur de l’interprétation
des significations portées par les textes étudiés : des liaisons effectives entre
texte et contexte.
Les deux approches, essentialiste et contextualiste, ont ceci de commun
qu’elles engagent activement une rupture entre texte et contexte là où il conviendrait de faire valoir les relations qui les unissent; à ce titre, elles manquent
également leur objet. D’un côté, en effet, l’autonomisation du texte par le recours
à une herméneutique close réduit à néant l’effectivité du contexte qui, par un
effet d’abstraction, se trouve coupé de tout rapport aux idées. Dans ce cas, le
contexte est à comprendre, au mieux, comme ce qui relève de l’anecdote et
intervient sur le mode exclusif de l’illustration. De l’autre côté, et symétriquement, la seule considération du contexte subordonne l’existence et la pertinence
des significations et des idées étudiées à cela qu’elles sont causées par un
contexte. L’abstraction joue ici dans l’autre sens et le texte, le plus souvent,
vient illustrer ce qui est donné par l’étude du contexte. Ni le texte ni le contexte
ne paraissent considérés comme les vecteurs liés d’une configuration complexe,
parfois instable, mais toujours signifiante, dont l’historien doit rendre compte
sans poser de manière a priori de rapports de détermination.
Tel est l’enjeu de la reconstruction méthodologique visée par Skinner : proposer un mode de description des relations complexes existant entre idées et
contextes tout en refusant de céder aux formes diverses des abstractions réductrices. Il envisage de le faire à partir d’une lecture des « meanings » d’un texte
donné qui justifierait la prise en compte d’une intention de son auteur. Seule la
saisie d’une telle intention autorise, à ses yeux, l’appréciation non réductrice
des rapports entre texte et contexte. Par ce moyen, donc, il serait possible de
rendre au texte et, plus largement, aux idées, leur indépendance, tout en faisant
valoir les liaisons qu’elles entretiennent avec les contextes d’énonciation ou
d’argumentation qui leur donnent sens.
INTENTIONS
LE CONTEXTE DES CONVENTIONS ARGUMENTATIVES
La tâche fixée par ce nouveau programme méthodologique consiste, en partie
tout au moins, à décrire les liaisons qui existent entre l’écriture que l’on doit
pouvoir envisager, par analogie, comme un «
speech-act », et ses conditions de
« félicité
[30] ». Étudier le contexte pertinent à partir duquel comprendre un texte
d’auteur du passé revient alors à restituer l’ensemble des conditions et des
circonstances dans lesquelles l’écriture, posée comme un acte, manifeste toute
sa « force
[31] » illocutoire.
Dans ce but, Skinner discute le statut des
actes illocutoires
[32]. L’analyse
austinienne
[33] des conditions de validité des performatifs doit être étendue, et le
rôle attribué au respect des « conventions » considéré à partir de l’importance
qu’il convient de donner à l’« intention
[34] » de l’acteur ou de l’auteur. Prendre
au sérieux un tel statut suppose alors que l’on réfléchisse à la nature des
intentions qui accompagnent nécessairement l’accomplissement de ces actes
[35].
La lecture des textes du passé, tout comme l’interprétation des actes de langage,
exige le recouvrement des « intentions illocutoires » sans lesquelles l’action ou
le texte, comme ensemble de significations, ne sauraient être correctement interprétés : «
To perform an illocutionary act will always be equivalent to speaking
(or writing) with a certain intended illocutionary force
[36]. »
La réinscription de l’intention de l’auteur, en tant que détermination positive
de l’acte d’écrire, au c
Å“ur du travail de l’historien, suppose toutefois la mise à
distance d’un certain nombre de critiques. Les traditions déjà évoquées (
supra)
montrent, en effet, qu’une telle étude peut être réputée impossible en cela que
l’intention est une cause toujours reliée de manière contingente au résultat de
l’action ou de l’écriture
[37]. Ou, dans le meilleur des cas, et en admettant que
l’intention se trouve accomplie dans le texte, qu’expliquer de manière exhaustive
ce dernier reviendrait,
ipso facto, à recouvrir l’intention dont il s’agit
[38]. Saisir
une telle intention ne nécessiterait donc aucune étude particulière. Skinner
affirme pourtant que dans ce dernier cas, le point de vue d’analyse ne permet
pas de comprendre
[39] les «
meanings
[40] ».
Pour cela, il importe de reprendre la distinction désormais classique entre
intention « de faire x » et intention « en faisant x
[41] ». Chaque action accomplie
suppose une intention antécédente qui peut revêtir le statut d’une cause et dont
on ne peut jamais, à proprement parler, être sûr de recouvrer l’étendue. Mais
chaque action suppose également une intention concomitante qui se manifeste
en cours d’accomplissement. C’est cette dernière intention qui doit être saisie
si l’on veut correctement décrire l’action particulière qu’est l’écriture d’un
texte
[42]. S’appuyant sur J. L. Austin
[43], Skinner affirme donc : «
It has been
classically demonstrated, however, by J. -L. Austin, that the understanding of
statements presupposes a grasp not merely of the meaning of the given utterance,
but also of what Austin labelled its intended illocutionary force
[44]. » Comprendre
ce qu’un auteur a voulu dire en disant ce qu’il écrit suppose la description de
la force illocutoire d’une intention qui lui est toujours
[45] reliée
[46]. L’étude du
contexte social, utile voire indispensable quand il s’agit d’expliquer un texte,
ne fournit cependant aucun moyen pour saisir cette force qui fait de l’écrit un
acte.
Partant de l’exemple topique du policier et du patineur
[47] emprunté à
P. F. Strawson
[48], Skinner montre qu’une description pertinente des significations
imputables à l’action de l’agent qui affirme «
The ice over there is very thin »
revient à restituer sa valeur d’acte illocutoire, c’est-à-dire à comprendre ce que
le policier signifie en posant cet énoncé
[49]. Envisager la question du sens «
nonnatural
[50] » de la signification de l’énoncé prononcé par le policier revient
[51] dès
lors à interroger ses intentions au moment où il accomplit cette action. Tout
agent qui accomplit une action est susceptible d’être conduit par des intentions
différentes
[52], certaines étant plus importantes que d’autres. Comprendre que le
policier, par l’énoncé «
The ice over there is very thin », pose un avertissement
et met en garde le patineur, c’est tenter de recouvrir son intention « première
[53] ».
Affirmant, avec P. F. Strawson, qu’Austin aurait donné une définition trop
restrictive des conventions à partir desquelles étudier les conditions de succès
d’un acte illocutoire, il retient, également, le point de vue de H. P. Grice qui, à
propos des «
non natural » significations, affirme l’identité des critères permettant de juger des intentions associées à un acte. L’étude de la valeur illocutoire
des actes de langage peut ainsi être légitimement étendue à tout un ensemble
d’actions non linguistiques. Vient alors la première assomption majeure à partir
de laquelle Skinner construit sa position méthodologique : recouvrer la force
illocutoire d’une action donnée c’est,
eo ipso, recouvrer les intentions de l’agent
qui agit de telle manière
[54].
Dans ce cadre méthodologique, il serait alors possible d’élaborer un point de
vue d’analyse qui permettrait de décrire les «
meanings » d’un texte tout en
maintenant positivement la distinction entre explication par le contexte et compréhension par les intentions. Pour ce faire, Skinner part de trois définitions
possibles du «
meaning »; des définitions qui engagent le travail d’interprétation
dans des voies différentes. La première (M1) est stricte et limite celui-ci à
l’explication du sens des mots et des expressions spécifiques
[55] d’un texte ou
d’une
Å“uvre. La deuxième (M2) prend en compte l’interaction entre texte et
lecteur et pose la question des significations revêtues par un texte ou une
œuvre
pour le – un ? – lecteur
[56] hic et nunc. Enfin, la troisième (M3), retenue comme
définition du travail d’interprétation historique des textes, est ainsi désignée :
«
What does the writer mean by what he says in this work
[57] ? » M3 renvoie
donc à la compréhension de l’intention de l’auteur en écrivant. L’auteur, au
moyen de ce qu’il dit, cherche à signifier quelque chose; comprendre le texte
suppose que l’on recouvre, par une description pertinente de cette signification,
ce que l’auteur a voulu dire en disant ce qu’il a écrit.
L’intention ne peut donc pas être décrite à partir de M1. Admettre M3, c’est,
méthodologiquement, reprendre le travail d’interprétation du texte en posant
que ce dont il est fait – les formes rhétoriques, les dispositifs syntaxiques, les
agencements linguistiques et sémantiques,
etc. – ne permet pas, à lui seul, de
restituer la manière («
a particular way
[58] ») ou le moyen («
a means ») particuliers empruntés pour signifier l’intention qui accompagne l’acte d’écriture.
Passer de M1 à M3 revient à reconnaître que ce qui est envisagé comme contenu
strict de signification ne peut être correctement décrit, y compris du point de
vue de M1, sans tenir compte de la manière de signifier. La raison principale
en est qu’une manière porte toujours, c’est la seconde des assomptions majeures
de Skinner, la trace d’une intention de dire.
On comprend donc que le texte ne peut pas être retenu comme l’unité pertinente délimitant l’objet à interpréter ; il doit être
étendu à un contexte par le
moyen duquel rendre possibles les descriptions de ces manières sans lesquelles
aucune intention de signifier ne peut être correctement recouvrée. Parce que
l’intention qui porte l’acte d’écrire ne se trouve pas nécessairement contenue
dans ce qui est écrit
[59], il faut avoir à disposition autre chose; autre chose que
le texte ne permet pas à lui seul de connaître
[60].
Puisqu’il est toujours possible de qualifier l’intention de l’auteur d’un texte,
il importe maintenant d’évoquer brièvement les règles qui permettent au travail
d’interprétation de l’identifier et d’en faire des descriptions adéquates. Ce travail
trouve sa légitimité méthodologique dans le souci de reconstruire la
configuration du texte et de ses contextes, c’est-à-dire l’ensemble des
liaisons qui les
unissent sans que, pour autant, l’un ou l’autre de ses termes ne soit posé comme
inessentiel. L’étude spécifique
[61] des « intentions illocutoires
[62] » vise principalement la description des «
particular ways
[63] », des
manières de signifier
par
l’écriture; des manières qui enveloppent la trace d’une intention de faire.
Une telle description a recours à la comparaison car c’est par la recension
exhaustive et minutieuse des ressemblances et des différences que l’on peut identifier la singularité d’une manière de prendre position en écrivant. Cet inventaire
des ressemblances et des différences forme donc la trame du contexte ainsi retenu
par Skinner. Deux règles
[64] principales organisent ce travail. D’une part, recenser
les
conventions argumentatives
[65] qui, au moment où l’auteur écrit, caractérisent
les manières de « prendre position », les manières de traiter certains thèmes
[66]
proches voire analogues à ceux abordés par l’auteur étudié. D’autre part, proposer
des descriptions aussi précises que possible du monde mental et des croyances de
l’auteur
[67]. Par la première de ces règles, il s’agit de tester la plausibilité des
intentions imputées par l’historien à l’auteur étudié; par la seconde, de rendre
compte des relations qui existent nécessairement entre notre propension à imputer
des intentions et notre connaissance de leurs croyances. Locke, par exemple,
n’avait pas l’intention
en écrivant le
Second Traité de défendre la rationalité d’une
accumulation illimitée du capital
[68]. Cela peut se montrer empiriquement en faisant la description précise de
ses croyances, du moins en reconstruisant l’univers
de toutes les croyances possibles au moment où il rédige le
Second Traité.
La
manière d’écrire d’un auteur est donc repérable comme telle parce qu’elle
s’inscrit dans un contexte de
conventions par l’intermédiaire desquelles s’expriment ou peuvent s’exprimer des engagements, des positions, c’est-à-dire des
actes toujours liés à des intentions. En effet, et telle est bien la troisième
assomption majeure à partir de laquelle Skinner définit son point de vue, «
whatever intentions a given writer may have, they must be conventional intentions
in the strong sens that they must be recognizable as
intentions to uphold some
particular position in argument, to contribute in a particular way to the treatment of some particular theme, and so on
[69] ». La manière peut donc être
envisagée comme un choix, comme le résultat d’une décision délibérée qui,
parce que telle, manifeste toujours une intention.
Comprendre le contexte comme ensemble de conventions argumentatives, c’est
donc établir la série des choix possibles disponibles à un moment donné du temps
et à partir desquels l’auteur construit sa propre manière d’écrire. Le contexte, si
nécessaire à la restitution d’une part des intentions illocutoires de l’auteur, est donc
fait de conventions argumentatives, rhétoriques et linguistiques ; de conventions
qui enveloppent par principe selon Skinner un type d’intention, c’est-à-dire des
forces illocutoires associées à des positions et des prises de position. Ce contexte
est interne au monde des pratiques langagières. Pour paraphraser P. Bourdieu
[70], il
reste inclus dans le champ de production des énoncés linguistiques et ne fait pas de
lien immédiat ni explicite avec d’autres formes de pratiques sociales susceptibles
de fonder ou d’éclairer la performativité des actes d’écriture ainsi étudiés.
Ce résultat est parfaitement cohérent avec les présupposés méthodologiques
de Skinner puisque sa critique du contextualisme social (I) le conduit, en principe tout au moins, à renoncer à tout ce qui ne relève pas de la stricte détermination par le langage et ses usages.
INTERPRÉTATION ET EXPLICATION
LES LIMITES DU « CONTEXTE »
Ce programme de recherche a profondément renouvelé les études d’histoire
des idées politiques
[71] depuis une trentaine d’années. Il n’est pas sûr que la
rigueur et la précision de ses attendus méthodologiques aient toujours pu être
respectées. Il n’empêche, la fécondité et l’extrême diversité des résultats sont
là pour dire toute la force novatrice de cette
manière d’écrire l’histoire.
À s’en tenir au propos plus étroit des présupposés de la démarche, les positions de Skinner n’ont pas manqué, cependant, de rencontrer des objections et
des critiques plus ou moins radicales. Ce n’est pas ici le lieu d’en faire la
recension. L’une d’elles mérite toutefois d’être retenue qui porte plus exactement sur les assomptions majeures ci-dessus évoquées et à partir desquelles
Skinner justifie les équivalences posées entre intention, force illocutoire et
conventions argumentatives.
Keith Graham
[72] discute, entre autres choses, la légitimité de l’affirmation
selon laquelle comprendre les «
meanings » c’est se rendre capable de caractériser «
what their authors were doing
in writing them
[73] ». Il n’est pas sûr, en
effet, que la
re-description « illocutoire » d’une séquence d’action, ou d’un
énoncé, puisse être équivalente à une
explication du comportement de celui qui
accomplit l’action ou de celui qui pose l’affirmation. Résumant son propos,
Graham affirme ainsi que pour Skinner, «
the recovery of illocutionary force
is seen as
a necessary step in understanding behavior [...] as
a mode of
explanation
[74]... ».
La question est alors de savoir
ce que nous faisons lorsque nous décrivons
la force illocutoire d’un énoncé
[75]. Reprenant l’exemple de Strawson commenté
par Q. Skinner
[76], K. Graham se propose d’interroger la portée du changement
de fonction d’un énoncé quand il décrit successivement une proposition sous
la forme d’un
acte locutoire (a)
[77], puis sous la forme d’un
acte illocutoire (b)
[78].
Ce changement n’équivaut pas pour lui à une explication ; il consiste uniquement
dans une requalification du statut de l’énoncé en une catégorie appropriée
susceptible d’indiquer ce qui est à expliquer : «
The move is essentially descriptive, or more accurately redescriptive
[79]. » La
re-description n’est donc
jamais qu’une
description et ce à quoi elle donne accès ne relève pas, de manière
évidente, d’un ordre d’explication des comportements. De telles re-descriptions
sont au mieux des explications d’énoncés : «
Skinner’s account has therefore to
be modified in one respect : recovery of illocutionary force is a mode of explanation of utterance
, not of behavior
[80]. »
La portée de l’inférence skinnérienne peut être encore discutée sur un autre
plan. Pour être valide, le passage de la description à l’explication d’un énoncé
par recouvrement de l’intention suppose encore que cette dernière soit toujours
associée de manière certaine à la force illocutoire qui l’enveloppe
[81]. À ce titre,
Skinner suppose, le plus souvent, que l’on peut toujours identifier ce que fait
un locuteur en énonçant une affirmation avec ce qu’il entend faire; en un mot,
l’inférence repose sur l’identification, voire la confusion méthodologiquement
nécessaire, entre « force illocutoire » et « l’intention d’une force illocutoire ».
L’analogie, très explicitement revendiquée par Skinner entre acte de langage
et action, cesserait ici d’être effective. Par principe, en effet, la compréhension
de n’importe quelle action exige de tenir compte de la distinction entre « faire
x » et «
tenter de faire x ». L’extension inaugurale (
supra) par laquelle Skinner,
suivant Strawson dans sa critique des « conventions » chez Austin, unifiait les
critères permettant de décrire les conditions de succès des formes illocutoires
[82]
paraît avoir pour corollaire une restriction portant, cette fois-ci, sur la nature
des liaisons possibles entre force illocutoire et intention.
Une restriction que rejette explicitement J. L. Austin qui affirme : « Nos trois
classes
[83] nous obligent, puisqu’il s’agit d’
actes, à tenir compte de ces malheurs
auxquels
tout acte est exposé. Il nous faut être prêt, systématiquement,
à distinguer entre “l’acte de faire x”, c’est-à-dire d’accomplir x, et “l’acte de
tenter
de faire x”; entre avertir, par exemple, et tenter d’avertir
[84]. » Il est plus prudent
d’imaginer que, pour un ensemble de raisons hétérogènes, dont l’étude ressortit
à un contexte plus large, celui qui pose une affirmation douée d’une force
illocutoire particulière peut échouer à la manifester. Ainsi, pour reprendre
l’exemple du policier et du patineur, le premier peut échouer à mettre en garde
le second parce que son audience est stupide, parce que cette dernière est faite
d’étrangers qui ne comprennent pas la langue, etc.; parce que les circonstances
dans lesquelles il tente de matérialiser son intention sont telles que l’on peut
s’attendre à ce que personne ne parvienne à la comprendre comme une mise
en garde, etc.
Il convient d’ajouter que, pour Graham
[85], certaines actions, qu’Austin range
parmi les illocutoires, peuvent être accomplies de manière non intentionnelle.
Même s’il s’agit de cas marginaux, peu susceptibles de remettre en cause la
théorie générale de Skinner portant sur les liens entre actes illocutoires, conventions et intentions, il n’en reste pas moins que leur possibilité peut conduire à
réduire la force de certaines de ses interprétations ou la portée de certaines de
ses critiques. Reprenant l’exemple de Locke, Graham montre ainsi que si l’on
accepte l’idée d’actions non intentionnelles, alors l’interprétation de Macpherson – les
Deux Traités proposent une justification du caractère rationnel de
l’accumulation illimitée du capital – peut être recevable. Elle l’est au motif qu’il
se peut «
that the text had this force whether Locke intended it to or not
[86] ».
L’ensemble de ces restrictions permet à Graham de conclure en proposant
une relativisation assez stricte de la généralité du modèle explicatif skinnérien.
La description des énoncés linguistiques en actes illocutoires ne permet pas de
répondre aux questions du type « pourquoi
[87] ». Seules l’identification de ce qui
est « à expliquer » et l’élucidation des questions du type « comment » paraissent
devoir relever d’une interprétation historique légitime d’un texte. Tout simplement parce que la recherche des « causes » excède largement ce qu’autorise la
pure description des énoncés, et donc le type de contexte retenu par Skinner.
La saisie de l’intention telle qu’elle est proposée par Skinner, quand elle est
possible, autorise donc des re-descriptions qui ne sont pas des explications.
Elles précisent, sans aucun doute, la nature des questions auxquelles il conviendrait de répondre pour passer de la description à l’explication. Le problème est
déplacé; il n’est pas vraiment résolu.
Ce programme de recherches justifie des descriptions empiriquement rigoureuses de « contextes » argumentatifs ; il montre comment la manière et les
innovations d’un auteur peuvent être comprises comme autant de choix, comme
autant de manifestations explicites d’« intentions illocutoires ».
Cependant, sur un plan plus général, on ne peut s’empêcher de demander ce
qu’apporte au juste la mise en évidence de telles cohérences entre des intentions
illocutoires données et les actes d’écriture qu’elles impliquent. Les contextualistes n’affirmaient-ils pas que seule l’intention accomplie avec succès pouvait
faire l’objet d’une investigation, laquelle ne se distinguait pas du travail d’interprétation lui-même ? On doit rappeler, également, que chez Austin, l’impératif
de communication fait toujours partie des conditions de réalisation de l’acte de
langage et que, ce faisant, l’intention se manifeste toujours dans le fait de
manifester l’acte.
Dès lors, le critère de l’intention ne peut pas véritablement se substituer à
celui de l’étude des « conventions » au moyen de laquelle expliquer pourquoi
un acte illocutoire explicite a réussi ou échoué. Plus encore, la priorité donnée
à l’étude de ces conventions n’interdit pas, loin s’en faut, de rendre compte de
l’existence de tentatives échouées d’actes de langage sans pour autant avoir à
s’exposer aux difficultés liées à l’interprétation des relations entre intentions et
échecs, intentions « non réalisées » (?) et actions, etc.
La stylisation des cohérences entre intentions et contextes d’argumentation,
qui reste la tache prioritaire de l’historien des idées en politique dans le programme de recherche de Quentin Skinner, ne parvient pas, sauf à s’exposer aux
critiques qu’il énonce lui-même, à reconstruire les relations entre « description »
et « explication ». La restitution du contexte demeure donc interne à la sphère
linguistique de production des énoncés scripturaires et manque, au moins en
partie, l’identification des causes – sociales ?, sociologiques ? – qui donnent
efficacité aux intentions illocutoires ainsi décrites.
L’un des intérêts de l’analyse austinienne des « conventions » est de poser
clairement l’existence de ce point de rencontre, même si son franchissement
– du linguistique au sociologique et/ou au politique – ne l’intéresse pas directement
[88]. En radicalisant l’opposition entre les types essentialiste et contextualiste d’interprétation des textes du passé, Skinner exhume avec conviction l’existence d’un niveau intermédiaire de contexte pour donner corps au critère de
l’intention illocutoire. Rien ne permet cependant de comprendre vraiment sur
quoi repose, dans un temps et un lieu donnés, ce qui fait l’efficace d’une telle
intention. Pour ce faire, il faudrait étendre suffisamment le contexte pour poser
la question du pourquoi, c’est-à-dire revenir à des causes sociales.
[1]
Auteur que nous n’évoquerons pas ici mais qui est connu tardivement en France avec son
immense travail sur la diffusion outre-Manche et outre-Atlantique du républicanisme italien. J. G. A.
POCOCK,
The Machiavellian Moment – Florentine Political Thought and the Atlantic Republican
Tradition, Princeton, Princeton University Press, 1995.
[2]
J. TULLY (éd.),
Meaning & Context – Quentin Skinner and his Critics, Princeton University
Press, Princeton, New Jersey, 1988.
[3]
La méthodologie skinnérienne y est, par exemple, fermement remise en cause par J. V. FEMIA,
« An historicist critique of “revisionist” methods for studying the history of ideas », dans J. TULLY
(éd),
Meaning & Context..., p. 157-160.
[4]
J. L. AUSTIN,
How to do Things With Words, Oxford, The Clarendon Press, 1962, trad.
G. Lane,
Quand dire, c’est faire, Paris, Éd. du Seuil, 1970; rééd. Paris, Éd. du Seuil, « Points-Essais », 1991.
[5]
J. L. AUSTIN,
op. cit., p. 47 s.
[6]
«
But it is also arguable [...] that Austin’s own discussion of illocutionary force needs to be
extended... » (Q. SKINNER,
Meaning & Context..., p. 62, je souligne); voir également « Conventions
and the understanding of speech-acts »,
Philosophical Quarterly, 20,1970, p. 118-138.
[7]
Les références sont principalement issues de
Meaning & Context qui propose une présentation
du programme de Skinner (p. 29-132) ; des points de vue critiques (p. 135-228) et, pour finir, les
réponses et réexamens de Skinner (p. 231 s.) [abrégé :
M.C. pour toutes les références au texte de
Skinner lui-même].
[8]
J. L. AUSTIN,
op. cit., Onzième Conférence, p. 144.
[9]
Les «
timeless questions and answers » (
M.C., p. 30).
[11]
M.C., p. 32,34 s.; sur l’énumération et la définition des « mythologies » résultant de cette
négation du caractère historique des objets de l’investigation portant sur les idées en politique, voir
p. 36 s. sur le mythe de la cohérence et de la « constitution » des doctrines ; p. 44 s. sur la
prolepsis
et le
parochialisme, etc.
[12]
«
what a given classic writer has said » (
M.C., p. 31; souligné par l’auteur).
[13]
«
own expectations about what he must have been saying » (
ibid.).
[14]
«
we are set to perceive details in a certain way » (
ibid.). La lecture des textes du passé fait
jouer des principes analogiques par le moyen desquels relier ce qui est différent à ce qui nous est
connu, familier.
[15]
Skinner construit toute la pertinence de sa position critique sur l’homologie – sinon l’analogie
– des problèmes que rencontrent l’historien à propos d’un texte et le sociologue à propos d’une
action. On se reportera sur ce point au chapitre IV : « “Social meaning” and the explanation of
social action »,
M.C., p. 79 s.
[16]
Je n’évoquerai pas ici, comme étant indirectement liés au propos principal, les exemples
commentés par Skinner pour illustrer chacune de ces productions mythologiques. L’essentiel du
chapitre II, « Meaning and understanding in the history of ideas », y est consacré (
M.C., p. 36-56).
Relèvent de l’approche dite « essentialiste » toutes les formes d’histoire qui entendent reconstruire
l’évolution et la morphologie d’une « doctrine » ou d’un « ensemble d’idées » dans le temps; celles
qui entendent fonder le caractère systématique et cohérent d’une pensée ou d’une
œuvre dans des
biographies intellectuelles. Dans la plupart des cas, indique Skinner, il s’agit de « doctrines », de
« systèmes » construits par les historiens, lesquels finissent par être hypostasiés et véritablement
« constitués » en réalités autonomes, en « mythes ». D’une certaine manière, la pensée d’un auteur
ainsi étudiée finit par revêtir les airs d’un système clos sur lui-même, cohérent que l’écrivain n’a,
en fait, jamais atteint ni même jamais souhaité atteindre. Il y a bien, dans ce genre d’entreprise, un
mouvement d’abstraction qui vise à projeter une forme de cohérence et de systématicité sur des
Å“uvres dont la description empirique n’autorise pas, du moins
a priori, de telles réductions.
[17]
C’est bien sûr à C. B. Macpherson qu’il est ici fait allusion (C. B. MACPHERSON,
The Political
Theory of Possessive Individualism, Oxford, Oxford University Press, 1962).
[19]
Les «
preconcieved paradigms » et les «
misunderstanding statements » (
M.C., p. 48-49).
Skinner fait probablement référence, ici, à la conception durkheimienne de la « prénotion », telle
qu’elle est définie dans les
Règles de la méthode sociologique (1895 ; 11
e éd. 1953), p. 17 s. Skinner
renvoie explicitement à Durkheim, à propos de la causalité sociale (
M.C., p. 82).
[20]
Car, à défaut d’indiquer positivement ce que fut l’intention de l’auteur, on peut montrer,
selon Skinner, ce qu’elle ne pouvait pas être ou que certaines intentions imputées, ici par Macpherson, sont impossibles ; voir le détail de la démonstration en
M.C., p. 46,47-48.
[21]
De la même manière, on pourrait montrer que toutes les fois qu’un historien de la pensée,
à propos d’un texte, propose une critique qui vise à justifier que l’auteur dont on parle aurait échoué
à énoncer correctement, c’est-à-dire, le plus souvent, sous une forme cohérente, une doctrine, celui-là
s’expose aux effets réducteurs liées à la méconnaissance du ou des contextes, en un mot à l’abstraction. Il est parfaitement contestable de reprocher à un auteur d’avoir échoué dans la formulation
d’une argumentation tant que l’on n’a pas explicitement prouvé que telle était bien l’intention de
l’auteur.
[22]
Se pose, bien sûr, la question soulevée en son temps par L. Strauss à propos des « stratégies
d’écritures » et de la nécessaire prise en compte d’un contexte particulièrement aigu de persécution
(1952; trad. :
La Persécution et l’art d’écrire, 1989, p. 55-74) qui suppose, à titre de principe
méthodologique, que soit faite la différence entre ce qui apparaît, dans le texte, comme dépourvu
de consistance, et ce que l’on sait de l’auteur; qui revendique l’existence d’un texte caché, intentionnellement recouvert et destiné à des lecteurs « attentifs » et « sages » qui, seuls, parviendront à
débusquer le sens véritable par-delà les apparences d’un texte manifeste. Outre les obstacles logiques
auxquels se heurte une telle thèse – les censeurs, à défaut d’être des destinataires inventifs, n’en
sont pas moins des lecteurs attentifs susceptibles eux aussi de retrouver le vrai texte, etc. –, cette
conception pose également un redoutable problème dans la pratique qui est celui de savoir quand
doit-on pratiquer la double lecture et quand doit-on la cesser. Il n’est pas sûr que l’argument utilitaire
de la « productivité » de la lecture soit d’un maniement bien commode;
M.C., p. 42-43.
[23]
L’ensemble de ces restrictions vaut également pour les démarches historiennes qui, à défaut
de retenir un texte ou une
Å“uvre précis, se lancent dans la reconstruction diachronique d’un concept
ou ensemble d’« idées »;
M.C., p. 54-55.
[24]
«
recognizing [...] that our ideas constitute “a response
to more immediate circumstances” »
(
M.C., p. 57; souligné par l’auteur).
[25]
«
contextual reading » (
ibid.)
; Skinner reprend ici la formule à F. W. BATESON, « The functions of criticism »,
Essays in Criticism (3), 1953, p. 19.
[26]
M.C., p. 57-58. Le vocabulaire et les formulations y sont particulièrement explicites qui
évoquent la nécessaire description des «
social and political conditions », celle des «
historical
conditions which “produced”
the texts themselves » (
ibid.; je souligne).
[27]
Skinner prend pour exemple l’étude classique de I. KRAMNICK concernant Bolingbroke,
Bolingbroke and his Circle ; The Politics of Nostalgia in the Age of Walpole, Cambridge, Mass.,
Harvard University Press, 1968; tout particulièrement le chapitre III : « Bolingbroke and the New
Angland », p. 56-83. Il en
schématise l’argument ramenant l’explication à ceci : la « politique de
la nostalgie » de Bolingbroke s’expliquerait par son enthousiasme pour l’organisation traditionnelle
d’une société en train de disparaître.
[30]
J.-L. AUSTIN,
op. cit., Deuxième Conférence, p. 48.
[31]
La traduction française de référence, pour les
Conférences de 1955, rend «
illocutionary
force » par « valeur » illocutoire (voir Introduction du traducteur, p. 19 s.) ; P. Bourdieu, dans son
commentaire de 1982,
Ce que parler veut dire.
L’économie des échanges linguistiques (Paris,
Fayard), propose une traduction littérale et probablement plus sociologique de cette expression
rendue par « force » illocutoire. Il manifeste ainsi plus explicitement l’existence d’un rapport social
qui donne toute sa force à l’énoncé purement linguistique et qui réfère à un type de « contexte »
qui s’en distingue tout en s’y rapportant, celui de l’« ordre des choses » qui est aussi l’« ordre social
du monde »; un ordre qui autorise la parole dans sa prétention à faire.
[33]
J. L. AUSTIN,
op. cit., Deuxième Conférence, p. 48 s.
[34]
Sur ce point, Skinner renvoie très clairement à la discussion qu’en propose P. F. STRAWSON,
« Intention and convention in speech-acts »,
Logico-Linguistic Papers, Londres, 1971, p. 149-169.
[35]
«
the kind of intentions that have to go into their successful performance » (
M.C., p. 262).
[37]
«
a motive or an intention, it is said, is itself
a cause, in the sens that it is antecedent to and
contingently connected with the resulting action » (
M.C., p. 60; souligné par l’auteur). Ainsi, dans
le contextualisme, la distinction motif-intention n’est pas pertinente et, à tout bien considérer,
l’intention n’est jamais qu’une cause antécédente dont la liaison productive avec le texte est contingente. À ce titre, elle est, le plus souvent, insaisissable ; un peu plus loin : «
They (motives and
intentions) are “private entities to which no one can gain access” » (
M.C., p. 71). Skinner renvoie
très explicitement – 59-n.185,60-n.189 – à D. DAVIDSON, « Actions, reasons, and causes »,
Journal
of Philosophy, 60,1963, p. 685-700; A. J. AYER, « Man as a subject for science », dans P. LASLETT
et W. G. RUNCIMAN (éd.),
Philosophy, Politics and Society, 3rd series, 1967, p. 6-24 ; sur ce dernier,
voir également
M.C., p. 88-89.
[38]
«
The reason, it is said, why the critic should not attempt to pay any special attention to
these factors is simply that they are “inside” the work itself, not separate from it, and thus need
no separate consideration » (
M.C., p. 72).
[40]
L’« intention illocutoire » «
is in fact relevant to understanding “the meaning” of a given
writer’s works » (
M.C., p. 75).
[41]
«
between an intention to do x
which may never successfully issue in an action [...] and an
intention in doing x
, which not merely presupposes the occurrence of the relevant action, but is
logically connected with it... » (
M.C., p. 60; souligné par l’auteur). Pour une autre formulation
presque identique : «
But to speak of a writer’s intentions may be [...] to refer to and describe an
actual work in a certain way (as embodying a particular intention in x-ing) » (
M.C., p. 73).
[42]
M.C., p. 61,76,259-261.
[43]
Voir, entre autres, les développements en
M.C., p. 83 s., 261 s.
[44]
Ibid. Autre formulation analogue en
M.C., p. 74, par exemple.
[45]
Il n’est pas sans intérêt de constater que la plupart des exemples retenus pour justifier
l’importance de ce point de vue de lecture – Machiavel (p. 61-62), Locke (p. 62-63) – illustrent la
manifestation de cette force illocutoire sur le mode quasi exclusif de la rupture entre texte et
« contexte ».
[46]
Q. Skinner utilise le verbe «
to co-ordinate » – «
a force co-ordinate with the meaning of
the utterance itself... » – qui renvoie aussi à l’idée de « mettre au même rang ». En ce sens, le
travail d’interprétation du texte relève tout autant de l’éclaircissement des significations que de la
description de la force illocutoire, laquelle s’en distingue tout en s’y rapportant. On peut lire un
peu plus loin : « amongst
the interpreter’s tasks must be the recovery of the writer’s intentions in
writing what he writes » (
M.C., p. 76; souligné par l’auteur). Sur ce point, voir également Q. SKIN-NER, « Conventions and the understanding of speech-acts », où est discuté et critiqué le point de
vue de L. J. COHEN, « Do illocutionary forces exist ? »,
Philosophical Quarterly, 14,1964, p. 118-137.
[47]
« “Social meaning” and the explanation of social action »,
M.C., p. 79 s.
[48]
P. F. STRAWSON, « Intention and convention in speech-acts ».
[49]
«
to understand what the policeman (non-naturally) meant by performing his given (linguistic) action » (
M.C., p. 84).
[50]
Sur les «
non-naturally meanings », voir H. P. GRICE, « Meaning »,
Philosophical Quarterly,
66,1957, p. 377-388 ; « Utterer’s meaning and intentions »,
Philosophical Review, 78,1969, p. 147-177.
[51]
«
seems to be equivalent to » (
M.C., p. 84).
[52]
La théorie d’Austin ne permettrait pas, selon Skinner, d’envisager la relation entre intention
et action autrement que sous la forme d’une « simple correspondance » (
M.C., p. 84 s.).
[53]
«
the agent’s primary
intention » (
ibid.; souligné par l’auteur).
[55]
«
What do the words mean [...] in this work ? » (
M.C., p. 70).
[56]
«
What does this work mean to me ? » (
ibid.).
[59]
Sauf à retomber dans la critique de ceux qui réduisent la légitimité d’une telle étude au motif
que seule l’intention accomplie avec « succès » dans le texte étudié peut faire l’objet d’une investigation et ne nécessite pas d’étude différenciée : «
if a writer “has carried out his intentions
successfully, the work itself should show what he was trying to do” » (
M.C., p. 72). Skinner cite
I. C. HUNGERLAND, « The concept of intention in art criticism »,
Journal of Philosophy, 52,1955,
p. 73.
[60]
«
the recovery of a writer’s (illocutionary) intentions must be treated as a necessary condition
of being able to interpret the meaning3 of his works » (
M.C., p. 77).
[61]
«
their recovery (the writer’s illocutionary intentions) does require a separate form of study,
which it will in fact be essential to undertake if the critic’s aim is to understand “the meaning” of
the writer’s corresponding works » (
M.C., p. 75).
[62]
M.C., p. 74; 75-76.
[63]
«
to be able to characterize a work in such a way, in terms of its intended illocutionary
force, is equivalent to understanding what the writer may have meant by writing in that particular
way » (
M.C., p. 76; je souligne).
[64]
Chapitre III : « Motives, intentions and interpretation »,
M.C., p. 77-78.
[65]
Car la reconnaissance des intentions, quelle qu’en soit la nature, est toujours reconnaissance
d’une intention « conventionnelle » – «
conventional intentions » – en ceci qu’il s’agit toujours de
défendre une position particulière par le moyen d’arguments particuliers (
ibid.).
[67]
Le «
mental world » et les «
empirical beliefs » (
M.C., p. 78).
[68]
Pour reprendre les présupposés interprétatifs de Macpherson, déjà cité.
[69]
M.C., p. 77; souligné par l’auteur.
[70]
P. BOURDIEU,
Ce que parler veut dire; entre autres, voir l’Introduction à la première partie,
p. 13-21.
[71]
Outre les travaux de Skinner, ceux de son école, et avec des nuances parfois importantes, on
peut aussi évoquer ceux de J. Pocock, P. Pettit, R. Tuck...
[72]
K. GRAHAM, « How do illocutionary descriptions explain ? », dans J. TULLY (éd.),
Meaning
& Context..., p. 147-155.
[73]
Ibid., p. 148; je souligne.
[74]
Ibid., p. 148-149 ; je souligne.
[75]
«
what is going on when the illocutionary force of an utterance is recovered ? » (
ibid., p. 149).
[76]
Ibid., p. 149 s.
[77]
«
X issued the utterance U (Jones said “The ice over there is very thin”) » (
ibid.).
[78]
«
X performed the illocutionary act I (Jones warned) » (
ibid.).
[79]
Ibid., p. 150; je souligne.
[80]
Ibid., p. 151; je souligne.
[81]
«
intention and illocution were indissolubly linked in the way
Skinner’s analysis requires »
(
ibid.; je souligne).
[82]
Les actes de langage comme les autres; voir K. GRAHAM, p. 148.
[83]
Il s’agit des « locutoires », « illocutoires » et « perlocutoires » (J. L. AUSTIN,
op. cit., Huitième
Conférence, p. 115).
[84]
J. L. AUSTIN,
op. cit., p. 117; je souligne.
[85]
K. GRAHAM, p. 153 s.
[87]
«
if illocution is to have explanatory value it must answer a “why” question, and it is that
assumption which I think must be rejected » et, un peu plus loin, «
it is surely as an explanation-what
that illocutionary description comes into its own... » (
ibid., p. 154-155).
[88]
P. BOURDIEU,
Ce que parler veut dire, p. 111 s.