2004
Revue de Métaphysique et de Morale
L’« argument de l’illusion » et la philosophie cartésienne des idées
Kim Sang ONG-VAN-CUNG
Université de Poitiers
Dans Le Langage de la perception, Austin critique la conception habituelle de la perception qui pose que nous ne percevons pas directement les objets, mais
des sense data, nos idées, ou des impressions sensibles. Il souligne, contre Descartes,
que nos sens sont muets et il montre que le but de l’argument de l’illusion est de rendre
réelles les entités intermédiaires. Dans cet article, j’examine les analyses du bâton qui
paraît cassé dans l’eau dans les Sixièmes Réponses pour montrer en quoi elles diffèrent de celles fournies par Austin et je montre que dans la philosophie cartésienne des
idées, traiter la perception comme un acte mental n’implique pas de considérer les
représentations comme des objets qui sont perçus. Grâce à la notion arnaldienne de
« réflexion virtuelle », je présente une conception cartésienne de la réalité objective
des idées qui ne pose pas d’« êtres représentatifs » dans la perception. Et c’est à la
lumière de la mémoire de soi que j’interroge la radicalité de la conception austinienne
de la perception.
In Sense and Sensibilia, Austin give a critical analysis of the usual
conception of perception which states that we do not perceive directly material objects
but sense data, ideas, or impressions. He underlines, against Descartes, that our senses
are dumb and point out that the aim of the argument of sensory illusion is to posit some
sort of intermediary entities. In this paper, I focus on the cartesian example of the stick
which seems broken in water in Sixth Responses to show if there are any differences
between his statements and Austin’s about what is really perceived. I emphasize that
considering that perception is a mental act does not implicate that the representations
are the perceived objects. With the notion of « virtual reflexion » used by Arnauld in his
Des vraies et des fausses idées, to explain the objective reality of ideas in Descartes’
thought, I expose a cartesian philosophy of ideas which does not posit representative
beings, and I examine under this light the radical austinian conception of perception.
C’est un reproche qu’on fait communément à la philosophie moderne, en
particulier à Descartes, d’avoir accentué le danger de scepticisme (loss of the
world) en ayant voulu prouver l’existence du monde matériel et d’avoir contribué pour ce faire à l’introduction des idées comme sortes d’entités intermédiaires
formant un écran, ou un voile, dans le rapport de l’esprit aux choses. Dans ses
Essays on the Intellectual Powers of Man, Reid écrit :
Les philosophes modernes [...] ont considéré que les objets externes ne pouvaient pas
être les objets immédiats de nos pensées ; et qu’il devait y avoir quelque image les
représentant à l’esprit, dans laquelle, comme dans un miroir, ils sont vus. Et le nom
d’idée, dans son sens philosophique, est donné à ces objets internes et immédiats de
nos pensées. La chose extérieure à l’esprit est l’objet éloigné ou médiat ; mais l’idée,
ou l’image dans l’esprit, est l’objet immédiat, sans lequel nous ne pourrions avoir
aucune perception, aucun souvenir, aucune conception de l’objet médiat [1].
Cette critique des modernes n’est pas nouvelle et elle est courante à notre
époque
[2]. C’est en effet un débat actuel de la philosophie de savoir dans quelle
mesure on peut être réaliste direct. Dans cette gigantomachie, « Descartes » est
utilisé pour réduire en cendres une sorte de représentationnalisme naïf qui se
trouverait traduit dans le vocabulaire contemporain de la philosophie cognitive
[3].
Mais Descartes est-il un partisan de ce représentationnalisme si décrié ? Certes, nous trouvons littéralement dans sa philosophie la thèse incriminée : nous
ne connaissons les choses que par l’intermédiaire de nos idées.
Étant assuré que je ne puis avoir aucune connaissance de ce qui est hors de moi, que
par l’entremise des idées que j’en ai eues en moi, je me garde bien de rapporter mes
jugements immédiatement aux choses et de leur rien attribuer de positif, que je ne
l’aperçoive en leurs idées ; mais je crois aussi que tout ce qui se trouve en ces idées
est nécessairement dans les choses [4].
Si le sujet ne peut connaître la chose que par « l’entremise » de ses idées,
Descartes ne considère pas l’idée comme un simple objet mental ou privé,
puisque « avoir une idée » n’est rien d’autre qu’avoir « une perception qui
réponde à la signification [du] mot
[5] ». Il est loin d’identifier l’idée à une copie,
ou à une similitude, des choses hors de nous dans laquelle les choses seraient
vues « comme dans un miroir » – les idées sont
tanquam rerum imagines,
«
comme les images des choses »; sa critique des
species de la scolastique
montre qu’il conteste que la ressemblance explique la fonction représentative
des idées
[6].
Dans son vocabulaire, la « perception » désigne plus généralement la possession d’une idée, l’acte ou l’état mental de se représenter telle ou telle chose, et
non pas d’emblée ce que, nous, nous nommons « perception », à savoir la
« perception sensible »; Descartes en propose, comme on le sait, une explication
particulière et détaillée dans la Dioptrique, IV. Malgré tout, sa description de
la nature des idées rentre dans le cadre de la théorie générale de la perception
« médiatisée » par les idées.
Dans le questionnement sur la nature et le statut de la philosophie cartésienne
des idées, Austin est utile car, s’il reprend la critique de théorie de la perception
« indirecte », il commence par souligner que la question de savoir si nous devons
être des réalistes directs est mal posée :
Je ne soutiendrai pas – et ceci est un point sur lequel nous devons nous entendre dès
le début, je ne soutiendrai pas, dis-je, que nous devions être « réalistes » et adopter
la doctrine selon laquelle nous percevons vraiment des choses (ou des objets) matériels. Cette doctrine ne serait pas moins érudite et erronée que son antithèse [7].
Austin donne, dans
Sense and Sensibilia, une analyse de la fameuse illusion du
bâton cassé dans l’eau
[8] qui remonte au-delà de Descartes à un auteur du XIV
e siècle : Pierre d’Auriole
[9]. Austin montre l’ambiguïté des expressions comme
« apparaître », « avoir l’air », ou « sembler » quand on dit que « le bâton paraît
plié ». L’argument de l’illusion servirait à soutenir que l’expérience est représentationnelle et que, dans la perception, nous aurions « une apparence visuelle »
qui serait l’objet immédiat de la vision. Autrement dit, on jugerait que le bâton
est plié pour autant qu’on se le représenterait comme étant effectivement plié.
Austin considère au contraire que nous ne sommes pas devant un cas d’illusion
des sens et il soutient que ce dont nous faisons l’expérience, c’est d’un bâton
partiellement immergé dans l’eau qui nous paraît plié. Les choses ont l’air de
ce qu’elles sont, ni plus ni moins
[10].
L’« argument de l’illusion » – l’idée que nos sens puissent nous tromper –
est donc un prétexte pour poser l’existence d’entités intermédiaires, ou ce qu’il
désigne, dans le contexte de la philosophie anglo-saxonne, sous le terme de
données sensibles :
Ces entités qui, bien entendu, ne figurent nulle part dans le langage de l’homme de
la rue, ni même au sein de ses croyances, sont introduites avec l’implication que
chaque fois que nous « percevons » quelque chose, il y a une entité intermédiaire et
toujours présente qui nous informe sur quelque chose d’autre qu’elle-même [11].
Austin souligne que les sens ne trompent pas et qu’ils ne nous informent pas
non plus ; il n’y a pas d’incorrigibilité des données sensorielles : la manière
dont les choses nous apparaissent est perpétuellement corrigible. La relecture
des textes cartésiens à partir des analyses d’Austin va me permettre de montrer
que traiter la perception comme un acte mental n’implique pas nécessairement
de considérer les représentations comme des objets qui seraient perçus. Car
c’est parce que nous pouvons changer notre manière de voir les choses, que
nous pouvons dire que nous ne connaissons les choses que par l’intermédiaire
de nos idées. Si les choses ont l’air de ce qu’elles sont, comme le pense Austin,
il serait regrettable de les juger, comme nous le faisons souvent, sur de simples
apparences. Certes, voir, c’est avant tout voir les choses du monde, mais dire
que nos perceptions sont ce par quoi nous pensons, ou percevons, vise simplement à nous rendre attentif au fait qu’en réfléchissant sur nos pensées, nous
pouvons changer nos manières de voir, et que dans la mesure où la philosophie
est une activité qui consiste à rendre claires nos pensées, c’est là un changement
souhaitable
[12].
LANGAGE ORDINAIRE ET PERCEPTION
Sense and Sensibilia critique une doctrine de la perception généralement
admise dans la philosophie classique par Descartes ou Berkeley, et dont Austin
stigmatise certains tenants contemporains comme Ayer, Price, et Warnock, dont
il souligne qu’ils sont remarquables en ce qu’ils fournissent un excellent exposé
de ses principaux arguments :
La doctrine générale, habituellement affirmée, s’entend comme ceci : jamais nous ne
voyons ou nous ne percevons (ou sentons), en tout cas directement, des objets matériels
(ou des choses matérielles). Ce que nous percevons directement, ce sont seulement
des données sensibles (sense data) (ou nos propres idées, impressions, sensa, perceptions sensibles et percepts, etc.) [13].
Sans utiliser le vocabulaire postérieur de la perception « directe » ou « indirecte », qui appartient à Russell, Descartes considère que nous connaissons les
choses par « l’entremise » de nos idées et que l’esprit immatériel ne peut pas
être physiquement « touché » par ce que nous voyons, mais seulement par les
idées dont les choses sont la cause :
D’où savons-nous, par exemple, que le ciel existe ? Est-ce parce que nous le voyons ?
Mais cette vision ne touche point l’esprit, sinon en tant qu’elle est une idée – ista
visio mentem non attingit, nisi quatenus idea est : une idée dis-je, inhérente en l’esprit
même, et non pas une image dépeinte en la fantaisie [14].
La perception n’est, du point de vue mécanique, que la communication d’une
impression, d’un mouvement qui touche les nerfs et se transporte jusqu’au
cerveau. Mais un mouvement n’est pas une perception, il peut causer une image
cérébrale, mais une idée n’est pas une image. L’idée est le contenu compréhensible pour l’esprit; c’est à ses yeux une signification.
Austin juge sévèrement ce type de conception de la perception ; il s’agit
d’une théorie d’érudit, a scholastic view, fondée sur l’emploi de termes éloignés,
ou déviés, de l’usage ordinaire. Les arguments de la « doctrine générale de la
perception » se résument à trois procédés : l’invention d’une terminologie philosophique factice, le détournement de l’usage ordinaire de certains mots, et
enfin la construction d’un prétendu phénomène d’illusion des sens.
Il fournit un exemple du premier procédé avec l’expression « choses matérielles », qui prétend désigner, dans le langage philosophique de la perception,
une catégorie générale : « l’objet » de la perception sensible. Or ce que nous
percevons est bien plus diversifié, par exemple, même s’il est réellement vu,
l’arc-en-ciel n’est pas une « chose matérielle ». La question « Quelle sorte de
chose percevons-nous ? » est mal posée parce qu’il n’existe pas, comme les
philosophes voudraient nous le faire croire, une seule « sorte » d’objets pour la
perception. Le problème prend une allure « métaphysique », là où les sciences
pourraient nous fournir les éléments pour déterminer ces différentes espèces de
choses que nous pouvons percevoir.
L’expression « choses matérielles » – Descartes dirait plus volontiers des
« choses corporelles » (
res corporeae)
[15] – a pour fonction de renforcer la distinction entre l’apparence et la réalité, grâce à la dichotomie choses matérielles /
données des sens (
sense data), de sorte que les intermédiaires mentaux
(« idées », ou « impressions sensibles » dans le langage de la philosophie
moderne) s’inscrivent dans le registre des entités réelles :
Une des choses les plus importantes à saisir est que ces deux appellations « donnée
sensible » et « chose matérielle » existent aux dépens l’une de l’autre. Ce qui est
factice n’est pas l’une de ces deux appellations, mais l’antithèse elle-même [16].
L’expression « chose matérielle » n’a pas d’autre fonction que d’asseoir l’usage
du terme de « donnée sensible » et d’accréditer la théorie générale de la perception : nous percevons les choses par l’intermédiaire d’idées, d’impressions
sensibles, ou de données des sens. Il en est de même pour l’expression de
percevoir « directement » :
C’est l’idée de percevoir indirectement qui porte les culottes [wears the trousers].
« Directement » reçoit tout ce qu’il possède du contraste avec son opposé, tandis que
le mot « indirectement » lui-même a) a un emploi seulement dans des cas spéciaux
et aussi b) a des emplois qui diffèrent avec les circonstances [17].
Il y a des cas où nous dirions que nous percevons indirectement lorsqu’un objet
s’interpose entre nous et ce que nous voyons et que, par exemple, nous changeons d’endroit pour la voir dans le miroir. Mais nous ne savons pas ce que
signifie en soi « voir indirectement ». C’est pourquoi l’expression « nous ne
voyons pas les choses directement » semble plus parlante, mais en réalité c’est
l’autre expression qui porte la culotte. Les arguments de cette conception « indirecte » de la perception reposent donc sur ce type de projection d’un vocabulaire
philosophique éloigné de l’usage ordinaire, comme le sont aussi les expressions
« perception sensible » ou « trompés par nos sens ».
Les philosophes détournent en second lieu le sens ordinaire des mots ou ils
les confondent alors que leurs usages montrent qu’ils fonctionnent différemment
et ne signifient pas la même chose
[18]. La déviation de l’usage ordinaire leur fait
jouer un rôle « métaphysique » : comme, par exemple, avec le mot « réel » dont
il fournit une analyse dans le chapitre 7 de
Sense and Sensibilia, mais qui a
déjà fait l’objet d’une intéressante remarque dans « Autrui » :
Le doute ou la question « mais est-il réel » a toujours (doit avoir – must have) un
fondement particulier; il doit y avoir quelque « raison de suggérer » que ce n’est pas
réel, au sens où il y a une façon spécifique, ou un nombre limité de façons spécifiques,
de suggérer que telle expérience ou tel objet (item) est truqué. Parfois (habituellement),
le contexte ne laisse aucun doute sur la nature de l’hypothèse [the context makes it
clear what the suggestion is] : le chardonneret est peut-être empaillé, mais on ne
suggère pas que c’est un mirage, et il se pourrait que l’oasis soit un mirage, mais on
ne suggère pas qu’elle pourrait être empaillée. Si le contexte n’écarte pas tout doute,
je suis alors en droit de demander : « Que voulez-vous dire ? Voulez-vous dire qu’il
pourrait être empaillé, ou quoi ? Qu’insinuez-vous ? » La ruse du métaphysicien
consiste à demander : « est-ce une table réelle ? » (type d’objet dont on ne voit pas
comment il pourrait être truqué), sans spécifier ni préciser ce qui ne va pas dans cette
table, si bien que je ne sais absolument pas « comment prouver » que cette table est
réelle – so that I feel at a loss « how to prove » it is a real one [19].
Ce qui caractérise l’usage métaphysique de « réel » est la façon dont le métaphysicien suppose l’existence d’une signification unique du terme (« le monde
réel » ou le domaine des « objets matériels »), et c’est ce procédé qui lui confère
une densité et un mystère. Or, la façon dont le métaphysicien pose la question
est dénuée de la « raison spécifique » qui accompagne d’ordinaire la question
« est-il réel ? ». En effet, nous ne posons cette question que s’il y a des raisons
spécifiques de douter; nous soupçonnons par exemple que nous avons affaire
à un trucage – un automate qui imite à la perfection un chardonneret – ou à un
mirage. Si j’ai des moyens spécifiques pour répondre à celui qui me demande
si le chardonneret est réel, en lui montrant par exemple que ce n’est pas un trucage,
que le chardonneret n’est pas empaillé, je n’ai par contre aucun moyen de montrer
ce que n’est pas la table, pour lui prouver qu’elle est bien réelle. Je suis perdue
dans un tel questionnement, parce que je n’ai pas de spécifications me permettant
de trouver la méthode de la preuve. Austin utilise un argument similaire à celui
de Wittgenstein dans
De la certitude
[20], où il montre que nos jeux de langage
présupposent qu’il ne nous n’est pas du tout possible de douter de certaines propositions empiriques, lesquelles n’ont néanmoins aucun compte à rendre à l’expérience. Ainsi, si un philosophe entendait prouver qu’on peut douter que cette
chaise n’est pas réelle, il buterait selon Austin sur le sens ordinaire des mots, et
il se heurterait au pare-fou qu’il constitue contre le scepticisme :
L’homme de la rue considérerait le doute, en pareil cas, non comme outré, ou sophistiqué, ou en quelque sorte peu réaliste – il le considérerait tout simplement comme
manifestement dépourvu de sens; il dirait, et il aurait pleinement raison : « Eh bien,
si ce que je vois à ce moment ce n’est pas une chaise réelle, alors je ne sais pas ce
que c’est que voir une chaise » [21].
Il n’est pas possible de douter de la réalité dans l’absolu, sauf à avoir perdu le
sens commun, présent dans nos usages, et être victime de la manipulation
philosophique des termes ordinaires du langage. Et à vrai dire quel profit peut-on
espérer tirer de cette perte générale de la confiance ?
AUSTIN ET L’ARGUMENT DE L’ILLUSION
Les philosophes sont dupes des expressions et des métaphores qu’ils créent;
« trompés par nos sens » est par exemple une métaphore commune, mais en
réalité nos sens ne nous disent rien, ni en vrai ni en faux, nos sens sont muets
(« senses are dumb »).
Il est évident qu’en réalité nos sens sont muets. Quoique Descartes et d’autres parlent
du « témoignage de nos sens », nos sens ne nous disent rien du tout ni en vrai ni en
faux [22].
Il n’y a pas de correction intrinsèque des données sensibles, d’incorrigibilité
qu’on devrait leur accorder
a priori et qui feraient d’elles des « informations
sensorielles ». Si Locke parle de la connaissance sensible comme d’un degré
de certitude à accorder au « témoignage de nos sens
[23] », Descartes n’emploie
pas, pour sa part, cette expression, et il lui préfère dans les
Méditations celle
d’« enseignements de la nature » où la nature se présente d’abord comme une
mauvaise institutrice :
Quand je dis qu’il me semble que cela m’est enseigné par la nature [me ita doctum
esse a natura], j’entends seulement par ce mot une certaine inclination qui me porte
à croire cette chose [24].
Mais en parlant des enseignements de la nature, Descartes n’est peut-être pas
à situer à l’origine de la caractérisation de la perception en termes de « contenu
informationnel », conceptuel ou non conceptuel, car il n’entend pas statuer
d’emblée sur la correction ou sur l’incorrection intrinsèques de l’expérience.
Avant de conclure que quelque chose m’est appris par les sens, il faut effectuer
le parcours entier des
Méditations, qui interrogent jusqu’au dernier moment la
correction des enseignements de la nature
. La critique qu’Austin fait de l’expression « trompé par nos sens » paraît frapper Descartes, parce que « parler de
tromperie n’a de sens que sur fond de
non-tromperie générale
[25] ». Mais c’est
aussi ce que prouve Descartes, qui aurait admis la justesse de cette remarque,
car il dévoile que l’incorrigibilité du
videre videor, du
Cogito au sens de la
validité de la forme, ou de l’acte « il me semble que... », indépendante de son
contenu, est nécessairement le fond de « non-tromperie » de la tromperie généralisée du Malin Génie ou de l’hypothèse d’un Dieu qui peut tout. Mais il est
vrai, et nous y reviendrons, qu’Austin n’admet pas de données intrinsèquement
incorrigibles et que la conscience ne paraît pas bénéficier d’un privilège à cet
égard
[26].
Examinons le rôle qu’Austin fait jouer à l’argument de l’illusion dans sa
critique des modernes. Pour lui, le but de cet argument est de nous amener à
penser que les illusions sont trompeuses. Illusion et illusion trompeuses (delusion) seraient aux yeux de la doctrine générale de la perception la même chose.
Or, il n’en est rien. Austin dresse une liste d’exemples authentiques d’illusions :
les illusions optiques (Müller-Lyer), ou les illusions de music-hall, mais les
illusions trompeuses sont tout autre chose, il s’agit du délire de la persécution,
de la folie des grandeurs (hallucinatoires), bref de déséquilibres graves dans le
comportement. Et ces illusions trompeuses n’ont rien à voir avec la perception.
Il faut distinguer, comme le fait l’homme de la rue, les cas où l’organe des sens
est dérangé, ceux où les conditions de la perception sont anormales, et enfin
ceux où une inférence non valide a été faite. La méconnaissance de la distinction
entre illusion et illusion trompeuse entretient la croyance que, dans l’illusion,
il y a vraiment là quelque chose qui est vu, un objet non existant que nous
percevrions. En faisant cette distinction entre illusion et delusion, Austin enlève
à la conception « indirecte » de la perception le soutien principal qui lui permet
de poser une entité qui sert, selon l’expression de Putnam, de « plus grand
facteur commun » entre perception correcte et incorrecte :
Ici les plus importantes différences sont que l’expression « une illusion » (dans un
contexte perceptuel) ne suggère pas que quelque chose de totalement irréel est produit
par un tour de passe-passe. Au contraire, il y a simplement cet arrangement de lignes,
de flèches sur la page, la femme sur la scène avec la tête dans un sac noir, les roues
tournant; tandis que le terme « illusion trompeuse » (delusion) suggère vraiment
quelque chose de totalement irréel, quelque chose qui n’est pas là [27].
L’analyse austinienne de l’illusion montre que voir, c’est voir les choses du
monde et que même dans le cas de l’illusion, il faut récuser que nous voyions
quelque apparence, pour soutenir que nous voyons les choses elles-mêmes :
Regarder le diagramme de Müller-Lyer (dans lequel de deux lignes de longueur égale,
l’une paraît plus longue que l’autre) ou regarder un village éloigné, par un jour clair,
à travers une vallée, n’est pas du tout du même tonneau que de voir un fantôme ou
que de voir des rats roses dans une crise de delirium tremens. Et quand l’homme de
la rue voit sur une scène de music-hall « la femme sans tête », ce qu’il voit (et ceci
est vraiment ce qu’il voit, qu’il le sache ou non) n’est pas quelque chose d’« irréel »
ou d’« immatériel », mais une femme vue sur un fond noir, avec la tête dans un sac
noir. Si le trucage est bien fait, le spectateur ne se rend pas bien compte de ce qu’il
voit (parce que cela lui est intentionnellement rendu très difficile) ou plutôt il ne voit
pas ce que c’est. Mais dire ceci, ce n’est pas encore conclure, tant s’en faut, que le
spectateur voit quelque chose d’autre [28].
Sa position est d’une radicalité extrême
[29]. Et Austin analyse la « prétendue »
illusion du bâton partiellement immergé avec la même radicalité
[30]; il montre
que Ayer en fait un cas d’illusion trompeuse, alors même que le bâton ne
ressemble pas exactement à un bâton plié (hors de l’eau), mais plutôt à un bâton
plié qui est partiellement immergé dans l’eau. Nous ne pouvons pas nous empêcher de le voir immergé et c’est ce qu’il est. On ne voit plus ce qui dès lors est
trompeur. Nous serions peut-être disposés à admettre que le bâton a l’air plié,
mais alors nous voyons qu’il est partiellement immergé, en sorte qu’il se présente exactement comme nous nous attendons qu’il le fasse. C’est ce que dit
Descartes :
Quand donc on dit qu’un bâton paraît rompu dans l’eau, à cause de la réfraction,
c’est de même que si l’on disait qu’il nous paraît d’une telle façon qu’un enfant
jugerait de là qu’il est rompu, et qui fait aussi que, selon les préjugés auxquels nous
sommes accoutumés dès notre enfance, nous jugeons la même chose [31].
Nous nous trompons comme le ferait un enfant; nous formons un jugement
faux. Ce n’est pas la vision qui est incorrecte, ou qui nous trompe, mais c’est
nous qui nous trompons. En ce sens, chez Descartes aussi les sens sont muets.
Ce qui l’intéresse avant tout, c’est de montrer que le jugement, qui est le
troisième degré de certitude du sens, est un jugement de l’entendement et pas
une correction empirique de la vue par le toucher. Descartes ne fait pas intervenir
des apparences visuelles ; il dit que les choses nous paraissent ainsi et que nous
pouvons nous tromper. Il parle quelques lignes plus loin d’« erreur de la vue »,
pas pour indiquer la présence d’une apparence fausse, mais pour souligner que
ce n’est pas le toucher qui corrige la vision, mais l’entendement, parce que c’est
lui qui « nous enseigne que nous devons en cette rencontre nous fier plutôt au
jugement que nous faisons en suite de l’attouchement, qu’à celui où semble
nous porter le sens de la vue
[32] ».
S’il est possible de dire que les sens nous trompent, comme Descartes le fait
dans la Méditation Première, c’est parce qu’ils sont, dans le monde constitué
par des choses sensibles, la manière propre dont s’exerce ordinairement notre
entendement. Et c’est lui, et lui seul, qui commet des méprises et qui les corrige.
Il ne s’agit donc pas dans la perception sensible d’une traversée des apparences
visuelles, tactiles, etc. en direction de la chose, mais bien de capacités conceptuelles exercées au cÅ“ur de la réceptivité et qui garantissent que l’activité de
représentation réfère bien à un objet du monde. Il y a sans doute une opacité
de la représentation qui est une pensée avec son ombre, parce que ce qui fait
obstacle à la compréhension, ce sont souvent d’anciennes représentations. Comment pourrait-on sans dogmatisme en faire l’économie ?
Selon Descartes, on ne peut pas dire que ce sont les yeux qui voient que c’est
la même cire qui demeure, ou le toucher, ou n’importe quel organe ; autrement
dit, pour lui les sens ne sont pas sujet de la perception.
Or quelle est cette cire, qui ne peut être conçue que par l’entendement ou l’esprit ?
Certes c’est la même chose que je vois, que je touche, que j’imagine, et la même que
je connaissais dès le commencement. Mais ce qui est à remarquer, sa perception
[perceptio], ou bien l’action par laquelle on l’aperçoit, n’est pas une vision, ni un
attouchement, ni une imagination, et ne l’a jamais été, quoiqu’il le semblait aussi
auparavant, mais seulement une inspection de l’esprit [mentis inspectio], laquelle peut
être imparfaite et confuse, comme elle était auparavant, ou bien claire et distincte,
comme elle est à présent, selon que mon attention se porte plus ou moins aux choses
qui sont en elle, et dont elle est composée [33].
L’idée cartésienne d’une perception des corps par l’esprit, ou l’entendement,
ne signifie aucunement que ce ne sont pas les corps eux-mêmes qui sont perçus.
Il n’y a aucune raison de penser que l’entendement dédouble le réel en une
chose sensible (la cire réelle), vue par l’intermédiaire d’une cire intelligible ou
immatérielle (?). Aucune raison non plus de considérer que la perception de
l’entendement soit une vision intelligible opposée à une grossière vision des
yeux (?). Dire que la perception est un jugement, voire un raisonnement, c’est
parler d’une connaissance implicite, d’une potentialité actualisée synonyme
d’aperception, de reconnaissance ou d’indexicalité, et non pas d’une inférence
de la présence de la chose à partir de qualités sensibles, ou autres signes
prétendus de cette présence.
Nous disons en effet que nous voyons la cire elle-même [ipsammet], si elle est là, et
non pas que nous jugeons, à partir de la couleur et de la figure, qu’elle est là ; d’où
j’irais aussitôt conclure que c’est donc par la vision de l’Å“il, et non par une inspection
de l’esprit, que l’on connaît la cire.
Que tirer de ce fragment d’analyse du langage ordinaire ? C’est l’usage de dire
que nous
voyons la même cire; la perception de l’entendement est la vision
ordinaire d’un être humain, et cela non pas parce que voir se réduirait à juger,
mais parce qu’il n’y a pas de pure vision, de vision sans intelligence de ce
qu’on voit, de perception sans aucune compréhension, sauf dans le cas d’une
vision qui se ferait sans conscience de voir, c’est-à-dire sans un esprit humain
[34].
Voir, pour l’homme, c’est voir en comprenant ce qu’il voit et cette compréhension enveloppe une activité de représentation, comme par exemple celle de
voir
l’identité de la chose
[35] ou de la reconnaître, qui ne paraît pas se réduire à une
simple faculté linguistique, et enveloppe une dimension psychologique. Le voir
ostensible désigne donc la chose, renvoie à l’identité de la chose. Une thèse de
ce type est distincte de cette autre : pour percevoir, les sens forment une entité
intermédiaire – « les choses telles ou telles » qui serait vue –, thèse qui est bien
sûr critiquable parce qu’elle réalise une entité mentale obscure et inutile.
Il y a deux problèmes différents à propos de la chose : le problème, qu’on
pourrait nommer « sceptique », de son existence et le problème épistémologique
de son identité, de sa reconnaissance par l’esprit, c’est-à-dire de la causalité
qui entre en jeu dans la perception sensible de cette chose. Austin me paraît
faire un sort au premier problème, mais reste d’autre part le problème de
l’identité de la chose, et de la causalité qui entre en jeu dans la formation de
l’idée de cette chose, laquelle n’est pas du tout réglée par la question des critères
spécifiques, ou des méthodes reconnues, de reconnaissance dans « Autrui ». Il
existe sans doute des critères pour identifier ceci comme un chardonneret réel
et pas empaillé. Mais qu’est-ce qui fait que c’est la même cire qui demeure ?
Qu’est-ce qui justifie d’un point de vue épistémologique le jugement qu’on fait
ordinairement : c’est la même cire qui demeure après ce changement ? La
référence requiert des facultés différentes des performances linguistiques. L’analyse du langage ordinaire permet de résoudre un certain nombre de questions
concernant la perception, mais permet-elle de les résoudre toutes ? Ce n’est pas
certain et il est probable que, munis de cette perspective démythifiante, nous
ayons en outre à faire varier les points de vue et à embrasser certaines perspectives scientifiques et cognitivistes.
Mais la conscience transforme-t-elle pour autant l’idée en objet ? Descartes
souligne, dans la Préface des
Méditations, l’ambiguïté du terme « idée » qui
peut signifier l’acte, qu’il nomme « réalité formelle » de l’idée, ou bien le
contenu, sa réalité objective. Il est redevable, comme on le sait, à Suárez dans
l’adaptation du vocabulaire de l’
esse objectivum
[36], issu de Duns Scot et
d’Auriole. Comment Descartes pourrait-il éviter d’attribuer à la réalité objective
précisément une « réalité » ? Dans
Des vraies et des fausses idées, Arnauld a
le sentiment d’exposer la théorie cartésienne des idées en soulignant, contre
Malebranche, que les idées ne sont pas « des êtres représentatifs distincts des
perceptions », autrement dit qu’il n’est pas nécessaire pour qu’un objet externe
soit perçu, qu’un intermédiaire non physique représentant cet objet soit présent
à l’esprit et soit directement et immédiatement perçu par lui. Expliquant ce qu’il
entend par « représenter », à savoir « être objectivement dans l’esprit », il soutient que les idées ne sont pas les objets mentaux de la perception, mais les
actes de perception dirigés immédiatement vers des objets externes, car l’acte
de percevoir soutient une double relation :
J’ai dit que je prenais pour la même chose la perception et l’Idée. Il faut néanmoins
remarquer que cette chose, quoique unique, a deux rapports : l’un à l’âme qu’elle
modifie; l’autre à la chose aperçue, en tant qu’elle est objectivement dans l’âme; et
que le mot de perception marque plus directement le premier rapport, et celui d’idée
le dernier. Ainsi la perception d’un carré marque plus directement mon âme comme
apercevant un carré : et l’idée d’un carré marque plus directement le carré en tant
qu’il est objectivement dans mon esprit. [...] Ce ne sont point deux entités différentes,
mais une même modification de notre âme, qui enferme essentiellement ces deux
rapports [37].
La perception de l’esprit est, en un sens ordinaire du terme, une perception
directe et immanente. On peut néanmoins dire des idées, en tant que perceptions,
qu’elles sont les moyens de percevoir les objets externes
[38], en ce sens que pour
percevoir il faut percevoir, mais pas au sens où il existerait un milieu intermédiaire entre nos perceptions et l’objet. Pour Arnauld, les idées ne sont pas ce
que nous percevons, mais les perceptions par lesquelles nous percevons les
choses physiques. Arnauld reprend le vocabulaire de Thomas d’Aquin pour
l’appliquer aux idées ; elles sont
id quo intelligitur
[39].
Dans le chapitre VI, il veut réconcilier la théorie cartésienne des idées avec
« ces façons de parler » qui prétendent que nous ne voyons pas immédiatement
les choses. Il examine la réflexion et distingue entre perception directe et perception réfléchie. La perception réfléchie fait-elle de l’idée un objet ?
Je ne rejette point ces façons de parler. Je les crois vraies étant bien entendues. [...]
Notre pensée ou perception est essentiellement réfléchissante sur elle-même : ou ce
qui se dit plus heureusement en latin, est sui conscia. Car je ne pense point que je
ne sache que je pense. Je ne connais point un carré que je ne sache que je le connais :
je ne vois point le soleil, ou pour mettre la chose hors de doute, je ne m’imagine
point voir le soleil, que je ne sois certain que je m’imagine de le voir. [...] Outre cette
réflexion qu’on peut appeler virtuelle, [...] il y en a une autre plus expresse, par
laquelle nous examinons notre perception par une autre perception [...]. Toute perception étant essentiellement représentative de quelque chose, et selon cela s’appelant
idée, elle ne peut être essentiellement réfléchissante sur elle-même, que son objet
immédiat ne soit cette idée, c’est-à-dire, la réalité objective de la chose que mon
esprit est dit apercevoir : de sorte que, si je pense au soleil, la réalité objective du
soleil, qui est présente à mon esprit, est l’objet immédiat de cette perception ; et le
soleil possible ou existant, qui est hors de mon esprit, en est l’objet médiat, pour
parler ainsi [40].
Une mauvaise lecture de ce texte consisterait à faire de la réflexion virtuelle le
support de la théorie du réalisme indirect. Or cette conscience immédiate autrement est ce qui accompagne tout acte de perception comme un moyen de
percevoir l’objet extérieur. Autrement dit, la perception directe, la conscience
de percevoir, ou encore la réflexion virtuelle, ne transforme pas l’idée en un
objet immédiat de la pensée. Percevoir, c’est percevoir les choses extérieures.
Cependant, et c’est une affaire de détermination du sens de « voir », en un
certain sens de « voir », lorsque je réfléchis sur mes impressions, ou sur les
idées que j’ai eues auparavant, l’idée peut être l’objet immédiat de la pensée
(id quod intelligitur). Cela ne veut pas dire qu’elle le soit toujours.
La possibilité que nous avons de pouvoir réfléchir sur nos représentations est
une des forces de la cogitatio, car c’est notre capacité à changer nos impressions,
à comprendre certaines représentations plus anciennes qui constituent un écran
dans le rapport que nous entretenons avec les choses et les êtres, et en général
avec le monde. Austin compare, dans « Autrui », « Je sais » à « Je promets » et
il souligne que « Si je sais, je ne peux me tromper », entendant par là une
nécessité grammaticale et non pas empirique ; on ne peut pas dire « Je sais que
c’est ainsi, mais peut-être que je me trompe ». Ainsi « Je sais » n’est pas
descriptif ; il ne décrit pas un état d’esprit, ni la qualité de ma cognition, il
engage ma parole : je donne ma parole à autrui, je l’autorise à dire « P est Q ».
En un certain sens, « je sais » a le caractère d’un performatif.
Peut-être est-il possible de comprendre l’acte de la
cogitatio dans la théorie
cartésienne des idées de cette manière, comme une activité, plutôt que de
l’envisager uniquement comme le motif de l’incorrigibilité du « Il me semble... ». En effet, pour Wittgenstein, il est clair qu’on ne peut pas apprendre à
un enfant à parler le langage des choses (« Ceci est rouge ») en lui apprenant
le langage du mode d’apparaître (« Ceci semble rouge »)
[41]. Ainsi « Il semble... », ou « Il me semble » sont des expressions apprises après que nous avons
appris à décrire les objets du monde. Elles manifestent une certaine suspicion :
je dis « Cela semble rouge », parce je sais par expérience que sous cet éclairage
l’objet peut paraître rouge alors qu’il est mauve. J’ai déjà fait l’expérience de
me tromper à ce sujet, donc je dis « Il me semble que... ». Mais il y a sans
doute quelque chose de bizarre à faire de ce qui témoigne, comme le dit Brandom
[42], d’un « retrait d’engagement », le fondement incorrigible de toute énonciation : même si « Ceci est rouge » est faux, néanmoins « Il me semble que
ceci est rouge » est nécessairement vrai...
La conclusion à laquelle ces analyses nous mènent, c’est que traiter la pensée,
ou la perception, comme un acte mental n’implique pas nécessairement de faire
des représentations des objets qui sont réellement perçus. Dans le cas d’une
réflexion explicite, mon attention
peut se focaliser sur une idée que j’examine,
qui devient un objet de la pensée. Mais comme le dit Arnauld : « Si on y prend
bien garde, ces mots [
représenter,
représentatif,
représentation] ne conviennent
proprement et premièrement qu’aux
perceptions de l’esprit, qui sont
les représentations formelles de leurs objets, et ce n’est que par rapport à nos
perceptions
que les autres choses, comme les tableaux, les images, les mots, les caractères
de l’écriture, sont dits
représenter, ou sont appelés
représentatifs
[43]. » Voir, ou
penser, consiste bien à voir ou à penser les choses du monde, mais sur cette
signification objective du mot « voir » ou « penser » se greffe un sens subjectif.
Bien sûr, ce qui est donné dans la perception, comme dans la pensée, ce sont
les choses, ou le monde, et non pas la simple « matière » mentale des idées. En
outre, que la conscience doive toujours pouvoir accompagner nos représentations n’implique pas non plus qu’elle soit un objet, car elle n’a pas d’autre
réalité que d’être une forme ou un acte. Les idées ne sont des objets véritables
que pour autant que nous les exprimons, dans le travail de l’expression, qui est
l’activité par laquelle nous rendons claires nos pensées.
[1]
Thomas REID,
Essays on the Intellectual Powers of Man, chap. I, dans
The Works of Thomas
Reid, éd. W. Hamilton, 1895, Georg Olms Verlag-Hildesheim, Zurich-New York, 1983, p. 226.
[2]
Voir R. RORTY, par exemple
Philosophy and the Mirror of Nature, Princeton University Press,
1979; trad.
L’Homme spéculaire, Paris, Éd. du Seuil, 1990.
[3]
Voir H. PUTNAM,
The Threefold Cord, Mind, Body, and World, Columbia University Press,
1999, par exemple dans la
Lecture Two : « The Importance of Being Austin : The Need for a
“Second Naïveté” », p. 23-27 et p. 30, où il nomme « Cartesianism cum materialism » la version
contemporaine de ces thèses, posant les
qualia comme entités intermédiaires.
[4]
DESCARTES,
Lettre à Gibieuf, 19 janvier 1642, éd. Adam et Tannery des
Œuvres de René
Descartes, notée AT, suivi du tome et de la page; ici : III, 474.
[5]
Lettre à Clerselier sur les instances de Gassendi, AT, IX, 210; il explique que nous avons
l’idée de Dieu, parce que le mot « Dieu » est d’abord une signification commune disponible pour
tous les membres de la communauté linguistique qui est la nôtre.
[6]
Voir
Dioptrique, IV, AT, VI, 112-113.
[7]
J. L. AUSTIN,
Le Langage de la perception, texte établi par G. J. Warnock, trad. P. Gochet,
Paris, Armand Colin, 1971 (noté :
Ldp), p. 24.
[8]
Voir
Ldp, chap. III.
[9]
«
In omni intellectione emanat et procedit, non aliquid aliud, sed ipsamet res cognita in esse
obiectivo [...]. Quod obiectum sit positum et formatum ac dictum intra mentem ubi conscipitur et
ad quod cogitantis intuitis terminatur, est verbum mentis nostrae. Hic videndum quod in actu
intellectus de necessitate res intellecta ponitur in quoddam esse intentionali conspicuo et apparenti »; citation du
Commentaire des Sentances d’Auriole dans
Scriptum in Librum Primum sententiarum Ordinatio, d’Ockham,
Opera theologica, G. Gál
et aliii, Saint-Bonaventure, New York,
The Franciscan Institute, 10 vol., 1967-1986; ici : OTh, IV, p. 230. Contre cette position d’Auriole
qui se sert des exemples de « visions erronées » (p. 233) pour poser l’existence d’apparences
visuelles dotées d’un être intentionnel ou objectif, Ockham soutient vigoureusement qu’« il n’y a
pas d’intermédiaire entre la chose et l’acte de connaître » (p. 243). Mais il importe de noter pour
notre question, si on la situe un moment dans le contexte médiéval, que le réalisme direct d’Ockham
n’est pas pour autant une critique de la représentation, car le concept est un acte de l’esprit qui
renvoie à la chose singulière, suppose directement pour cette chose qu’il représente, parce que ce
signe mental est causé naturellement dans l’esprit par la chose. Ce qui fait du concept une « intention », c’est qu’il est un acte et le signe naturel
de sa cause ; voir
Somme de logique, I, trad. J. Biard,
Mauvezin, TER, 1989, le chap. XII.
[10]
C’est un aspect étonnant de la pensée d’Austin sur lequel Sandra LAUGIER a insisté judicieusement : « Ce que veut dire Austin, [...] c’est que c’est cela qu’on voit – on peut prendre cela pour
autre chose, mais on ne voit de fait rien d’autre. Les choses ont l’air de ce dont elles ont l’air, et
ce dont elles ont l’air, leur “air” est exactement ce qui est vu. [...] Chaque chose a l’air exactement
de ce qu’elle est [
everything looks precisely like what it is] » (« La perception est-elle une représentation ? », dans J. BOUVERESSE et J.-J. ROSAT (éd.),
Philosophies de la perception. Phénoménologie, grammaire et sciences cognitives, Paris, Odile Jacob, 2003).
[12]
Dans les
Principes de la philosophie (art. 71-74, AT, IX-2, p. 58-61), il explique comment
nous pouvons nous tromper en jugeant des choses sensibles et il attribue la responsabilité de l’erreur
aux préjugés de l’enfance, âge où la communauté de l’âme et du corps est si étroite qu’on juge des
choses à partir de sentiments confus, de simples apparences, mais à l’âge adulte, nous pouvons
retomber par un jugement hâtif « en quelque fausse prévention ».
[14]
Secondes Réponses, Axiome V, AT, IX, 128, en latin, VII, 165.
[15]
Par exemple,
Méditation Sixième, AT, VII, 80.
[18]
Ils utilisent par exemple « avoir l’air » (
look), « paraître » (
appear) ou « sembler » (
seem)
comme s’ils étaient interchangeables ; voir
Ldp, chap. IV.
[19]
« Autrui »,
Écrits philosophiques, trad. Lou Aubert, Paris, Éd. du Seuil, 1994; je donne
certains passages du texte original, « Other Minds » dans
Philosophical Papers, éd. J. O. Urmson
et G. J. Warnock, Oxford University Press, 1961.
[20]
Paris, Gallimard, coll. « Tel », 1987; voir § 114 : « Celui qui n’est certain d’aucun fait, il
ne peut non plus être certain du sens de ses mots. »
[23]
Essai sur l’entendement humain, IV, XI, § 7-9, trad. Coste, Paris, Vrin, 1983.
[24]
Méditation Troisième, AT, IX, 64. L’analyse concernant les « enseignements » de la nature
se poursuit à la
Méditation Sixième, AT, IX, 64 s.
[26]
Voir
ibid., chap. X.
[29]
Sandra LAUGIER a attiré notre attention sur la radicalité d’Austin : « Les philosophes, même
d’obédience réaliste, sont généralement perplexes devant cette position : en effet, peut-on voir sans
savoir qu’on voit ? Et n’y a-t-il pas tout de même quelque chose qui est une “représentation” de
“la femme sans tête”, quelque chose qui dans ce cas
est vu et n’est pas “une femme sur un fond
noir, avec la tête dans un sac noir”, ou du moins, diraient des wittgensteiniens, un usage ou un sens
de voir où je peux dire que ce que je
vois est “la femme sans tête” [...]. Or, on ne peut saisir la
radicalité de la position d’Austin, mais aussi sa validité, si on n’accepte pas ce passage. Le fait que
bien des partisans dudit “réalisme direct” récuseraient une telle affirmation montre bien qu’il reste
encore du chemin à faire sur la voie d’un réalisme direct authentique » (« La perception est-elle
une représentation ? »).
[30]
Voir
Ldp, p. 51, où l’analyse du bâton qui paraît rompu débouche sur l’affirmation : « Si
pour prendre un cas un peu différent, une église était camouflée avec ruse pour ressembler à une
grange, comment pourrait-on sérieusement poser une question à propos de ce qu’on voit lorsqu’on
la regarde ? Nous voyons, bien entendu, une
église qui maintenant
ressemble à une
grange. Nous
ne voyons ni une grange immatérielle, ni une église immatérielle, ni quoi que ce soit d’immatériel. »
[31]
Sixièmes Réponses, n
o 9, AT, IX, p. 238, dans le texte latin : «
baculum apparere fractum in
aqua ab refractionem », VII, 438.
[32]
Ibid., p. 238, l. 7.
[33]
Méditation Seconde, AT, IX, 24-25.
[34]
Lettre à Plempius, 3 octobre 1637, AT, I, 413 : « Mon opinion n’est pas que les bêtes voient
comme nous lorsque nous sentons que nous voyons [
dum sentimus nos videre], mais seulement
qu’elles voient comme nous lorsque notre esprit est appliqué ailleurs. »
[35]
Je renvoie sur ce point aux analyses de Pierre GUENANCIA dans
L’Intelligence du sensible,
Paris, Gallimard, coll. « NRF-Essais », 1998.
[36]
Voir T. J. CRONIN,
Objective being in Descartes and Suárez, Rome, 1966.
[37]
ARNAULD,
Des vraies et des fausses idées (noté :
VFI), dans l’édition de Lausanne des
Œuvres
de messire Arnauld, éd. S. d’Arnay, en quarante-trois volumes, 1775-1783, t. 38, p. 198-199. Je
transcris dans l’orthographe moderne. Concernant la théorie arnaldienne des idées, voir S. NADLER,
Arnauld and the Cartesian Philosophy of Ideas, Manchester University Press, 1989.
[38]
VFI, 210, la fin du chapitre VI. Il analyse l’équivoque du terme « immédiatement » dans
« voir immédiatement, ou médiatement » : « Je demeure d’accord que nous ne les [le soleil, un
carré, un nombre cubique] voyons point
immédiatement; parce qu’il est plus clair que le jour que
nous ne les pouvons voir, apercevoir, connaître, que par les perceptions que nous en avons [...].
Que si par ne pas les connaître
immédiatement on entend ne les pouvoir connaître que par des
êtres
représentatifs distingués des perceptions, je prétends que selon ce sens ce n’est pas seulement
médiatement, mais aussi
immédiatement que nous pouvons connaître les choses matérielles. »
[39]
VFI, 246. Voir aussi THOMAS D’AQUIN,
L’Esprit. Question disputée De Veritate, X, trad.
K. S. Ong-Van-Cung, Paris, Vrin, 1998, en particulier p. 225.
[41]
Voir par exemple
Les Cours de Cambridge, 1946-1947, trad. E. Rigal, Mauvezin, TER, 2001,
p. [88].
[42]
R. BRANDOM,
Making it explicit, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1997.
[43]
Défense de M. Arnauld, Docteur de Sorbonne, Contre la Réponse au Livre des vraies et des
fausses idées, t. 38, p. 584.