2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Wittgenstein, Freud, Austin : voix thérapeutique et parole performative
Marie Guillot
ENS-LSH
La théorie austinienne des énoncés performatifs fournit un modèle à un
usage particulier de la parole, l’usage thérapeutique, illustré de deux façons différentes
par la talking cure freudienne et par la méthode wittgensteinienne de dissolution des
problèmes philosophiques à l’aide d’analyses grammaticales. La notion d’« énoncé de
passion », proposée par S. Cavell pour enrichir la théorie d’Austin, permet de mettre
en évidence cette parenté.
J. L. Austin’s theory of performative utterances provides a model for
a specific use of speech : its therapeutic use. Two different examples of the latter are
studied, namely S. Freud’s « talking cure » and L. Wittgenstein’s way of dissolving
philosophical confusions through grammatical analyses. S. Cavell’s notion of a passionate utterance is brought into play to stress the similarities between the two methods.
Avec « La passion », Stanley Cavell entend répondre à une invitation que
John Austin, dans
Quand dire, c’est faire, aurait dû adresser à ses héritiers,
invitation à ne pas considérer le langage seulement comme outil de description
ou même d’action, mais également comme véhicule d’émotion. La théorie
austinienne des actes de parole est ainsi traitée comme « une source d’énonciation passionnée
[1] », comme une provocation au dialogue et à la confrontation
– ou plutôt, comme ce qui
aurait dû constituer un tel appel. Le texte de Cavell
lui-même, en revanche, en contient bel et bien un. J’aimerais, en suivant son
exemple, tâcher d’y répondre à mon tour, et ouvrir une porte qu’il laisse entrebâillée, comme pour suggérer à ses lecteurs de la franchir. À deux reprises, dans
« La passion », les noms de Wittgenstein et de Freud apparaissent
[2], pour être
à chaque fois étroitement associés. Ce qui soulève la question suivante : en quoi
les concepts austiniens et cavelliens sont-ils apparentés à la pensée de ces deux
auteurs ? Pour répondre, il faudrait d’abord se demander ce que ces derniers
peuvent bien avoir eux-mêmes en commun, pour justifier l’invocation qui les
confond. Tous deux font usage du langage à des fins
thérapeutiques : Wittgenstein écrit pour dissiper des désordres conceptuels, des « crampes mentales » et
autres « maladies de l’entendement »; Freud, pour guérir des troubles psycho-logiques. L’objet de cette étude est de montrer que c’est précisément dans la
mesure où ils élèvent tous deux cette voix thérapeutique contre celle de la folie,
que leur usage de la parole relève du performatif, et plus exactement de l’énoncé
de passion. Cavell étend la théorie d’Austin en introduisant le concept d’énoncé
passionné comme « une nouvelle articulation dans le champ du perlocutoire
[3] »;
je voudrais faire un pas modeste dans la même direction en étendant à son tour
le champ de l’énoncé de passion, par l’introduction en son sein – à côté de
l’opéra, ou de l’oraison politique – du discours du thérapeute.
DISCOURS THÉRAPEUTIQUE ET PAROLE PERFORMATIVE
Tant dans l’analyse freudienne que dans l’analyse grammaticale wittgensteinienne, l’usage du discours est thérapeutique dans la mesure où il est performatif. En effet, dans chacune des deux cures, la psychanalytique et la philosophique, la simple
expression des troubles suffit à provoquer la délivrance : la
description des symptômes et de leurs causes n’est pas comme en médecine un
préalable à la guérison, elle
est la méthode de guérison. Le discours n’a pas
pour fonction de présenter une
théorie des procédés thérapeutiques, préliminaire
à leur application : il
effectue la thérapie. Le langage soigne ses propres maux
par les mots. La double nature du verbe, où gisent à la fois le mal et le remède,
se lit par exemple dans la formule ambiguë de Wittgenstein : « La philosophie
est un combat contre l’ensorcellement de notre intelligence par le moyen de
notre langage
[4]. » La syntaxe laisse ouverte une alternative : ce dont le langage
est le moyen, est-ce l’ensorcellement, ou le combat ? Les deux, naturellement :
la parole est à la fois le sortilège qui égare la pensée, et l’antidote qui l’en
délivre. Wittgenstein et Freud « font des choses avec les mots », leur donnent
une force et une effectivité. C’est dire que leur usage thérapeutique du discours,
contrairement à celui qu’en fait la médecine, n’est pas purement neutre et
constatif, mais efficace, et donc
performatif. Il épouse parfaitement la définition
qu’Austin donne de cette dernière catégorie :
L’énonciation de la phrase est l’exécution d’une action (ou une partie de cette exécution) qu’on ne saurait, répétons-le, décrire tout bonnement comme étant l’acte de
dire quelque chose [5].
Nous devions considérer [...] des cas et des acceptions dans lesquels dire quelque
chose, c’est faire quelque chose [6].
Bref, chez Freud et chez Wittgenstein, dire, c’est faire, ou plutôt défaire.
Freud avait compris, dès les premiers balbutiements de la psychanalyse, que
la disparition des pathologies psychiques reposait sur un certain mode du discours : celui par lequel le patient, en formulant ses maux, en prenait subitement
conscience et s’en détachait aussitôt. Il découvrit à sa surprise
[...] que chacun des symptômes hystériques disparaissait immédiatement et sans
retour quand on réussissait à mettre en pleine lumière le souvenir de l’accident
déclenchant, à éveiller l’affect lié à ce dernier et quand, ensuite, le malade décrivait
ce qui lui était arrivé de façon fort détaillée et en donnant à son émotion une expression
verbale [7].
L’
acte thérapeutique repose entièrement sur un
dire, sur une « narration dépuratoire
[8] ». La psychanalyse consiste, selon le nom dont une patiente, Anna O.,
baptisa la nouvelle méthode, en une
talking cure
[9] : comprenons par là que la
cure se tient tout entière
dans le dire.
La thérapie wittgensteinienne du langage mériterait tout autant ce nom. Elle
procède d’une description patiente de la manière dont nous nous empêtrons
dans nos propres règles de grammaire, description qui suffit à provoquer un
soulagement immédiat, fort voisin du brusque sentiment d’illumination qui
accompagne, dans l’analyse freudienne, la levée du refoulement. L’usage thérapeutique du langage est donc bien, autant qu’un dire, un faire : il ne consiste
pas tant à formuler la solution des problèmes qu’à opérer leur dissolution :
La solution du problème de la vie, on la perçoit à la disparition de ce problème
[10].
Les confusions « se résolvent par une observation du fonctionnement de notre
langage
[11] »; de simples paroles suffisent à les faire « s’évanouir
complètement
[12] ». Par conséquent, aussi sûrement que chez Austin, chez Wittgenstein,
« les mots sont des actes
[13] ». L’efficience du discours est un thème auquel ce
dernier donnait une importance particulière. Il tenait à ce que sa propre philosophie ne reste pas lettre morte, qu’elle provoque des
effets :
Je sais que ma méthode est la bonne. Mon père était un businessman, et je suis
un businessman : je veux que ma philosophie soit businesslike, qu’elle mène quelque
chose à bien, qu’elle mène quelque chose à terme [14].
Wittgenstein aurait également déclaré : « Un mauvais philosophe est comme le
propriétaire d’un taudis. Mon travail consiste à lui faire quitter la profession [
to
put him out of business]
[15]. » Les discours philosophiques inefficaces doivent
être mis au ban; seuls ceux qui sont suffisamment
businesslike ont droit de
cité. Les premiers sont une maladie de la pensée, les seconds en sont le traitement. Cette conviction fait l’originalité de l’idée que Wittgenstein se fait de sa
discipline ; contrairement à ses prédécesseurs, il ne l’envisage pas comme une
contemplation, mais comme une
action : « La philosophie n’est pas une théorie
mais une activité
[16]. » Cette affirmation revient constamment dans sa pratique
professorale : « Ce que je veux vous enseigner, ce ne sont pas des opinions,
mais une méthode. [...]. Je n’essaie pas de vous faire
croire quelque chose que
vous ne croyez
pas, mais de vous faire
faire quelque chose que vous ne voulez
pas faire
[17]. » À cause de son efficacité curative, la philosophie, pour Wittgenstein, est un
acte de parole. Cette dimension inattendue met en crise la définition
purement négative, neutre et descriptive, qu’il donne par ailleurs de sa méthode :
est-elle bien une contemplation des rouages du langage, un
voir qui « laisse
toutes choses en l’état
[18] », ou plutôt l’intervention très musclée d’un
faire ? La
passivité réceptive qu’il attribue souvent à sa propre philosophie, lui refusant
la fécondité cognitive que ses prédécesseurs revendiquaient pour la leur, semble
démentie par le caractère
performatif de ses remarques. Celles-ci, en réalité, ne
laissent jamais intact leur objet : parce qu’elles forcent à une conversion du
regard posé sur lui, elles changent instantanément et notre rapport aux choses,
et nous-mêmes.
Cette ambivalence entre la neutralité de l’observation et la puissance de
l’action fait écho à une tension interne de la théorie d’Austin, et pourrait sans
doute se laisser résoudre de la même manière. La parole curative, tant chez
Freud que chez Wittgenstein, repose sur une juste description des symptômes ;
elle est donc tout aussi bien constative que performative. Les deux dimensions
sont d’ailleurs inséparables, au point que chacune trouve en l’autre son fondement : le succès de la cure dépend de la justesse du constat, mais inversement,
comme nous le verrons bientôt, l’efficacité thérapeutique des énoncés cautionne
en retour leur vérité. Les deux aspects ne sauraient être distingués que d’une
manière artificielle. N’est-ce pas, selon les définitions austiniennes du constatif
et du performatif, qui s’élaborent par contraste et exclusion mutuelle, une contradiction ? Les choses sont plus complexes que cela : la théorie d’Austin rencontre
une crise, liée à la découverte que, en réalité, tout énoncé performatif comporte
un élément informatif et que, de l’autre côté, l’énoncé constatif le plus pur
constitue néanmoins en même temps un acte, ne fût-ce que celui d’énoncer.
Ainsi, le statut mixte du discours thérapeutique wittgensteinien ou freudien,
entre cognition et action, serait un biais supplémentaire pour remettre en cause
la dichotomie austinienne originelle du constat et de la performance. Cet usage
si particulier du verbe justifie plus que tout autre le passage au second découpage
d’Austin, non plus binaire mais ternaire, dont chacune des catégories – locutoire,
illocutoire, perlocutoire – est inséparablement descriptive et efficace. Mais sous
laquelle de ces trois formes la parole guérisseuse devrait-elle être subsumée ?
LE DISCOURS THÉRAPEUTIQUE ET LE PERLOCUTOIRE
La triade austinienne des actes de parole est articulée de la manière suivante :
C’est ainsi que nous avons distingué l’acte locutoire (et les actes phonétique, phatique
et rhétique, qu’il inclut), qui possède une signification; l’acte illocutoire où le fait de
dire a une certaine valeur; et l’acte perlocutoire qui est l’obtention de certains effets
par la parole [19].
[...] combien y a-t-il de sens selon lesquels dire quelque chose, c’est faire quelque
chose [acte locutoire], ou selon lesquels nous faisons quelque chose en disant quelque
chose [acte illocutoire], ou même par le fait de dire quelque chose [acte perlocutoire] [20] ?
De toute évidence, la parole freudienne et wittgensteinienne se range dans la
troisième catégorie : l’action thérapeutique qu’elle effectue est bien davantage
que la simple production d’un fait linguistique, comme dans l’acte locutoire;
par ailleurs, elle n’a pas seulement une
valeur, comme l’acte illocutoire, mais
également une
efficacité causale – nous remarquions, quelques lignes plus haut,
la puissance et la soudaineté spectaculaires de sa dissolution des troubles psychiques et grammaticaux –, ce qui est le propre du perlocutoire. Nous disposons
au demeurant d’un critère formel pour distinguer les paroles guérisseuses des
énoncés illocutoires (par exemple « Je baptise ce bateau... », « Je prends cette
femme pour épouse légitime », « Je promets », « Je parie », etc.) : les premières,
à la différence des seconds, ne se laissent pas réduire au modèle performatif
explicite, c’est-à-dire un verbe au présent de l’indicatif, à la voix active, et à la
première personne du singulier. Abstraction faite de l’absurdité manifeste de
ces formules, ce n’est certainement pas en déclarant « Je dissipe cette confusion
philosophique » ou « J’anéantis ce symptôme hystérique » que l’analyste de la
psyché ou de la grammaire pourrait arriver à ses fins ! La
talking cure ne produit
donc pas ses effets
en disant quelque chose, mais
par ce qu’elle dit : l’acte,
dirait Cavell, n’est pas « encastré dans le verbe qui le nomme
[21] », il s’effectue
par des paroles dont la désignation n’est
pas l’acte en question. Autrement dit,
l’efficacité du discours curatif, contrairement à celle des illocutions, ne repose
pas sur une
convention préétablie. « Les actes illocutoires sont des actes conventionnels ; les actes perlocutoires ne sont
pas conventionnels
[22]. » Certes, la description éclairante, chez Wittgenstein, est toujours le
rappel d’une norme grammaticale, mais ne tire pas elle-même sa puissance d’une telle convention. Tout
au contraire, le procédé doit être entièrement réinventé à chacune de ses applications : « Il n’y a pas
une méthode philosophique, quoiqu’il y ait bien en effet
des méthodes, comme différentes thérapies
[23]. » Le pouvoir de la voix thérapeutique ne s’appuie sur aucune codification, sur aucune « recette » établie une fois
pour toutes. La parole libératrice est toujours radicalement créatrice, violente
et inattendue, condition indispensable de son succès puisqu’il lui faut saisir la
pensée lorsqu’elle n’est pas sur ses gardes, de manière à vaincre les résistances
par surprise, sans qu’elles puissent anticiper l’attaque. On objectera que les
mots qui font de l’effet ne sont pas le fruit du hasard. Dans la cure, la perlocution
« heureuse » suppose la mise en jeu de termes « élus », clefs privilégiées qui
seules pourront faire « tourner la serrure », libérer soudainement l’esprit de la
confusion conceptuelle ou du trouble psychique à l’étude. La formule apte à
lever le refoulement est celle que l’on voudrait accueillir d’un « c’est bien cela »,
« c’est cela même », signe d’une familiarité et d’une détermination nécessaire
des mots choisis. Mais cette détermination, précisément, n’est pas
conventionnelle : chez Freud, les paroles de délivrance sont celles que l’
histoire singulière
du patient a chargées d’un poids symbolique ; chez Wittgenstein, il s’agit de
celles qui correspondent exactement à « ce que nous disons quand », et nous
font retrouver le visage bien connu de la langue maternelle. Bien entendu, cette
dernière repose sur des normes, mais celles-ci ne fixent pas la
manière dont on
pourra les recouvrer : on ne sait jamais d’avance quelle expression tirera soudain
la pensée de sa détresse. Loin de reposer sur la répétition d’un rite uniforme,
la parole thérapeutique est toujours d’une imprévisible nouveauté.
LA PAROLE THÉRAPEUTIQUE ET
LE « PASSIONATE UTTERANCE »
Le discours analytique de Wittgenstein et de Freud est donc, parmi les différentes formes de performativité, un parfait exemple de
perlocution. Il est
possible de raffiner encore ce résultat en nous référant à la nouvelle subdivision
que Stanley Cavell introduit dans la catégorie austinienne du perlocutoire, celle
des « énoncés de passion », dont l’effet propre consiste en une décharge d’émotion. En effet, les énoncés perlocutoires thérapeutiques ont le pouvoir d’apporter
un soulagement à l’esprit – cette « paix dans les pensées
[24] » qui serait, selon
Wittgenstein, l’unique aspiration du philosophe – quand, et dans la mesure où,
ils constituent un appel passionné au désir. Stanley Cavell invite à mesurer la
profondeur de l’intérêt de Freud et Wittgenstein pour la capacité du langage à
prêter voix à l’émotion :
Selon le dernier Wittgenstein, et selon Freud, tels que je les comprends, [les humains]
sont devenus alors (déjà depuis toujours) des victimes de l’expression – lisible dans
chacun de leurs actes et dans chacun de leurs gestes ; chacun de leurs mots et de leurs
actes est susceptible de trahir leur sens [...], comme si nous étions des machines à
expression quasiment jamais arrêtées (ou, pourrait-on dire, rarement en veilleuse, et
encore que virtuellement) [25].
L’affinité la plus profonde entre les deux auteurs, le trait qui les isolerait,
ensemble, dans l’histoire des idées, serait leur commune sensibilité à une dimension du langage souvent négligée par ses théoriciens – trop attentifs à sa fonction
descriptive –, à savoir sa capacité
expressive. Freud et Wittgenstein, en rupture
avec le schéma théorique traditionnel trop pauvre qui limite le discours à la
description neutre du réel, et au-delà même de la découverte austinienne d’une
facette performative de la parole, montrent que celle-ci possède également une
intime complicité avec nos émotions. À nous, à présent, de montrer que les
deux penseurs ne se contentent pas de « reconnaître que le langage est partout
révélateur du désir
[26] », mais captent et détournent vers leurs propres fins, thérapeutiques, ce potentiel passionnel de la parole : c’est en touchant la corde de
l’émotion qu’ils accomplissent l’un et l’autre leur tâche de médecins de l’âme.
La psychanalyse conçoit les pathologies comme des déséquilibres dans l’économie du psychisme : elles découlent d’une augmentation de la quantité d’excitation – soit peur, soit honte, soit peine, soit v
Å“u virulents – qui contrevient au
« principe de constance » de la dynamique mentale. Le mal n’est pas l’affect
en lui-même, mais la privation d’une expression adéquate, propre à rétablir la
balance intérieure par une décharge suffisante d’énergie. Le refoulement qui
frappe certaines émotions trop violentes, impossibles à assumer, en interdit du
même coup la manifestation naturelle – larmes, revanche, aveu d’amour, plainte
ou confession – et les transforme en un fardeau psychique bientôt source de
troubles. Le sentiment réprimé torture d’autant plus cruellement l’esprit qu’il
le fait dans l’ombre, sans risque d’être surpris et chassé. On comprend donc
sans peine pourquoi c’est précisément une « énonciation passionnée », donnant
libre cours au désir contenu, qui est seule susceptible de produire des effets
libérateurs : comme dans la catharsis aristotélicienne
[27], il faut mettre les émotions sur la scène du discours, les avoir devant soi et les éprouver pleinement,
sans esquive ni déni, pour en purifier son âme. La parole
supprime les effets de la représentation qui n’avait pas été primitivement abréagie, en
permettant à l’affect coincé de celle-ci de se déverser verbalement [28].
La psychanalyse obtient des résultats dans la mesure exacte où elle ranime le
désir. Le secret de sa force tient tout entier dans l’usage des « énoncés de
passion ».
Il n’en va pas autrement de la méthode thérapeutique de Wittgenstein. Sa
seconde philosophie place les affects au c
Å“ur du langage, et ce dès le seuil des
Philosophische Untersuchungen : comme le remarque Stanley Cavell, le démantèlement inaugural de la conception du verbe augustinienne laisse un seul élément intact, et il s’agit précisément de l’idée selon laquelle les mots servent à
dire le désir
[29]. D’autres passages du livre montrent, de manière plus directe,
combien Wittgenstein est sensible à la vocation expressive du langage, à la
manière dont les mots sont habités et modelés par les émotions :
Ainsi, aimerais-je dire, les mots « puisse-t-il donc venir ! » sont lourds de mon désir.
Et les mots peuvent nous être arrachés – comme un cri. Les mots peuvent être difficiles
à dire : tels sont par exemple ceux par quoi l’on effectue un renoncement, ou ceux
qui confessent une faiblesse. (Les mots sont aussi des actes.) [30].
L’insistance de Wittgenstein sur la
difficulté qu’il y a à dire n’est pas faite pour
surprendre : comme Freud, il est conscient de notre tendance à refouler le désir
et à étouffer sa voix. C’est même là l’explication de la longévité spectaculaire
des méprises philosophiques ; nous restons la proie, pendant des siècles, des
mêmes pièges linguistiques, parce que nous sommes
inconscients de la tentation
d’ignorer le fonctionnement du langage, et ne saurions donc nous atteler à guérir
un mal qui n’est pas même reconnu comme tel. La tâche du philosophe est
alors d’exprimer ce qui est réprimé, de « passer d’un non-sens latent à un
non-sens patent
[31] » – de donner voix au désir anarchique qui tord les règles du
discours, car aussi longtemps que nous refusons de l’entendre, il trouve pour
s’exprimer des voies d’autant plus efficaces qu’elles sont obscures et contournées. C’est pourquoi il faudrait lire, selon Cavell, les
Philosophische Untersuchungen comme des
confessions : la stratégie wittgensteinienne pour repérer et
dépasser les erreurs consisterait en un aveu de ce que l’on est
tenté de dire en
telles ou telles circonstances en dépit des prescriptions contraires de la grammaire. Combien de remarques, chez Wittgenstein, commencent par ces mots :
« j’ai envie de dire... », « Ici nous aimerions dire... », « Nous sommes mus... »,
etc. ? Comme Cavell s’en avise, « la voix de la tentation et la voix de la
correction sont les antagonistes des dialogues de Wittgenstein
[32] ». Ce « conflit
d’instances », pour emprunter le vocabulaire freudien, est le lit des confusions
philosophiques, qui naissent d’un désir contrarié, et cependant tenace, de sub-vertir les règles grammaticales communément acceptées. Si l’affrontement entre
l’élan anarchique et la loi entraîne l’effet pernicieux d’une dérégulation de la
langue, c’est parce que son issue reste indécise, dès lors qu’il est maintenu dans
un refoulement obstiné. La fin des hostilités et le rétablissement des repères
linguistiques habituels supposent donc, comme condition première, que l’on
prête l’oreille au souhait transgressif, que l’on (s’)en fasse la confession. La
thérapie du langage consiste à cesser d’ignorer les forces qui le travaillent, et à
l’utiliser enfin pour donner la parole à des désirs réduits au silence. Tout comme
chez Freud, l’énoncé de passion est le moyen de la guérison.
L’intuition d’avoir trouvé dans la conceptualisation cavellienne la juste caractérisation de l’usage thérapeutique du langage demande à être confirmée par le
test qui consiste à mettre la parole analytique en regard des sept « conditions
de félicité » des énoncés de passion, antithétiques des critères de l’illocution
heureuse. La condition première et les conditions 3 et 4 qui en découlent sont
parfaitement respectées : dans le discours curatif, non plus que dans l’énonciation passionnée, « il n’existe pas de procédure ni d’effets convenus
[33] ». Nous
avons remarqué plus haut que la parole thérapeutique n’est efficace qu’aussi
longtemps qu’elle est créative et surprenante : la répétition prévisible d’un code
anéantirait sa force. La seconde condition – singulariser entre toutes la personne
qui est le bon vis-à-vis – est telle que, dans une perlocution passionnée, le « “tu”
fait essentiellement partie du tableau
[34] ». C’est éminemment vrai de la cure
freudienne, fondée sur une relation de transfert toujours unique, jamais reproductible, entre deux interlocuteurs. Ce l’est aussi du
dialogue thérapeutique
wittgensteinien, seul héritier légitime de l’entretien platonicien, car seul à inscrire dans la pensée une
altérité authentique, et non pas simulée pour la commodité de l’exposition. Dans les textes de Wittgenstein et de Freud, l’accueil
constant des objections, donc l’assomption du risque d’un angle de vue multilatéral, marque, à un point rarement atteint dans le discours théorique, la
place
faite à l’autre
[35]. La forme de
l’échange est consubstantielle à leur pensée. Et
elle l’est en vertu d’une nécessité interne : nul traitement thérapeutique n’est
envisageable si le « tu » ne se prête de son propre mouvement à l’expérience.
Ce qui nous mène à la condition 5b, « appeler une réponse », et à la sixième
qui la complète, « ici et maintenant ». Cavell décrit l’énonciation émotive
comme une adresse directe à autrui, en un effort passionné pour maintenir la
communication, pour faire en sorte que le langage reste chose publique et bien
commun. Cette demande d’un écho, d’un signe de réciprocité et de circulation
du sens entre les esprits, est précisément ce à quoi Wittgenstein et Freud donnent
voix. La folie commence là où cesse la communication avec l’autre. Elle prend
racine, en philosophie, dans les usages privés de la langue, et se décline en trois
formes – métaphysique, scepticisme et solipsisme – d’
autisme théorique. Toutes
les remarques des
Philosophische Untersuchungen attaquent frontalement cette
tentation morbide de l’isolement et s’efforcent de restaurer l’accord dans les
mots, par une invitation à « jouer le jeu » du langage ordinaire. De même, Freud
observe que le mal-être psychique ne va jamais sans un repli sur soi, une
difficulté dans la relation à l’autre. La fonction de l’entretien analytique est
donc de rétablir le continuum du sens entre le patient et les autres, à commencer
par
un autre,
cet autre qu’incarne le médecin. Mais c’est ici qu’intervient la
septième et dernière condition : il est toujours possible en principe de décliner
l’offre d’un échange. La parole thérapeutique est un miracle ténu, aussi précaire
et incertain que le succès de l’énonciation passionnée. Si « le “tu” fait essentiellement partie du tableau », c’est aussi parce que la destinée du traitement
est à sa merci. Il n’y a pas d’obligation à la santé mentale ; le refus d’être
secouru du tête-à-tête avec la démence est une liberté inaliénable. La voix de
la psychanalyse a souvent été couverte par d’autres, ou réduite au soliloque.
Celle de Wittgenstein a longtemps été accueillie par un froid silence, ou, pire
encore, par un enthousiasme fondé sur un malentendu
[36], qui ne lui rendait qu’un
écho déformé. Au reste, le philosophe, du moins d’après la lecture de Cavell,
laisse délibérément la porte ouverte au scepticisme : tout en s’efforçant de
rétablir la confiance dans la langue ordinaire, il n’ignore pas que le doute est
toujours possible en droit
[37]. Parce que la méthode thérapeutique de Freud et
Wittgenstein repose sur la perlocution émotive, elle est, comme cette dernière,
vulnérable au refus, et les expose au risque de parler dans le désert. C’est l’une
des raisons pour lesquelles leur pensée est
pessimiste : elle se fonde sur un pari
téméraire, et son pouvoir performatif spectaculaire n’est ni plus ni moins garanti
qu’un échec lamentable.
Avant de conclure à l’identité du discours thérapeutique et de l’énoncé de
passion, il faut relever une différence importante. Pour Cavell, si « une énonciation performative est une offre de participation à l’ordre de la loi », en
revanche, « une énonciation passionnée est une invitation à l’improvisation dans
les désordres du désir
[38] ». C’est en ce point que la parole curative en diverge.
Wittgenstein et Freud
Å“uvrent à une levée du refoulement qui concerne
simultanément les v
Å“ux brimés
et la loi répressive, qu’il s’agisse d’une règle grammaticale (Wittgenstein) ou d’une exigence de la civilisation (Freud). L’immodération des affects est libérée, mais afin qu’elle se résigne d’elle-même à la
modération de la convention; la voix insociable du désir n’est élevée que pour
se fondre dans le ch
œur social. En cela encore, Wittgenstein et Freud trahissent
peut-être leur pessimisme : ils font du discours analytique la scène d’un violent
conflit entre l’ordre et le désordre, le désir et la loi, dont l’issue semble bien
incertaine. Il faudrait donc dire : une parole thérapeutique est une exhortation
adressée à la sauvagerie d’un désir singulier, dans le – fol ? – espoir de le
réconcilier avec l’ordre collectif de la loi.
LES RACINES DE LA PERFORMATIVITÉ
DU DISCOURS THÉRAPEUTIQUE
Nous avons vu que l’usage freudien et wittgensteinien du langage est une
performance, mais n’avons pas encore cherché les sources de ce pouvoir. Nous
voudrions maintenant montrer que ce que les deux penseurs captent et détournent à leurs fins particulières, thérapeutiques est en réalité une dimension performative inhérente à tout langage.
Wittgenstein insiste constamment sur l’interdépendance essentielle des « jeux
de langage » et des « formes de vie » où ils s’inscrivent : la sémantique d’un
énoncé n’est jamais, chez lui, séparable de sa pragmatique
[39]. Les règles d’une
activité donnée déterminent dans un même mouvement les paroles qui l’accompagnent : le dire est toujours partie prenante d’un
faire. Celui-ci est en dernière
instance le fondement du verbal, le lest de concrétude qui l’enracine dans la
vie réelle et consacre l’authenticité de son usage. L’acte est premier par rapport
au discours :
l’origine et la forme primitive du jeu de langage est une réaction ; les formes plus
complexes ne peuvent croître que sur celle-ci. La langue, veux-je dire, est un raffinement, « au commencement était l’action » [40].
L’importance accordée à la praxis, comme élément nécessaire de la signification, rappelle les réflexions d’Austin sur la part déterminante que le cadre
événementiel et matériel d’un acte de parole prend à la constitution de son sens.
Une énonciation, chez Austin, ne peut être « heureuse », donc « faire sens » que
si elle est concomitante de l’exécution des gestes et démarches appropriés : pas
de speech-act hors d’une speech-situation. L’idée que la parole est acte n’a pas
d’autre source :
Dès qu’on a saisi que l’objet à étudier, ce n’est pas la phrase mais la production d’une
énonciation dans la situation de discours [speech-situation], on ne peut plus guère
manquer de remarquer ceci : affirmer, c’est exécuter [perform] un acte [41].
Le couple notionnel austinien du
speech-act et de la
speech-situation coïncide
assez bien avec la dyade wittgensteinienne du « jeu de langage » et de la « forme
de vie ». Dans les deux cas, l’établissement d’une dépendance logique du premier terme vis-à-vis du second, de l’acte verbal à l’égard d’un environnement
pratique, vise à mettre en valeur l’entrelacement inextricable de tout dire avec
un faire : « L’expression “
jeu de langage” doit ici mettre en relief le fait que
parler une langue fait partie d’une activité, ou d’une forme de vie
[42]. » L’interpénétration du
sens des énoncés et du
contexte concret de leur énonciation
entraîne bien évidemment la généralisation de la catégorie du performatif à tout
langage. L’importance de cette dimension d’effectivité devient considérable,
non seulement par son étendue – elle est désormais pertinente pour
tout discours –, mais encore et surtout par la responsabilité cruciale qui lui est donnée :
la performativité n’est plus seulement l’une des multiples virtualités fonctionnelles du langage, l’une de ses qualités facultatives ; elle devient la
condition
nécessaire pour qu’un énoncé soit une parole authentique. Pour qu’une phrase
soit dotée de sens, il faut en effet qu’elle soit toujours en même temps un acte,
fasse partie d’une activité; la définition même de la parole est essentiellement
suspendue à sa dimension performative. On parvient, chez Wittgenstein, à une
conception paroxystique de la performativité; nul hasard, par conséquent, si
son propre usage – thérapeutique – du langage est de cet ordre.
Chez Freud, la puissance curative du discours trouve également sa source
dans un fonds performatif profond et général de la langue, envisagé néanmoins
selon un biais très différent de la perspective wittgensteinienne. L’approche
freudienne est ontogénétique. Elle se réfère aux premiers temps de la vie psychique, où le moi ignore encore l’altérité du monde extérieur; c’est le stade du
« sentiment océanique » décrit au début de Malaise dans la civilisation :
[...] à l’origine le moi inclut tout, plus tard il exclut de lui le monde extérieur. Par
conséquent, notre sentiment actuel du moi n’est rien de plus que le résidu pour ainsi
dire rétréci d’un sentiment d’une étendue bien plus vaste, si vaste qu’il embrassait
tout, et qui correspondait à une union plus intime du moi avec son milieu [43].
L’absence d’une distinction nette entre le sujet et le tout de l’être implique que
tout ce qui se passe dans celui-là affecte immédiatement le reste. La faille qui
sépare le souhait de l’exaucement, et où se loge une possibilité de frustration,
n’existe pas encore; le désir, que l’on répugne à appeler déjà ainsi, puisque la
béance de l’attente, de la médiation et du risque n’a pas commencé à le ronger,
est toujours déjà satisfaction. Il suffit de vouloir pour avoir, de dire pour faire.
Comme le Dieu de Kant, qui, en concevant simplement les objets, se les donne,
le nourrisson passe outre l’étape douloureuse de la mise à l’épreuve des faits :
la résistance et l’indifférence du réel lui sont choses inconnues, puisqu’il est
tout le réel. En termes aristotéliciens, nulle place n’est laissée à la puissance,
au possible, entre l’expression impérieuse du désir et la plénitude de l’acte.
Cette performativité archaïque est conservée par la suite dans l’inconscient.
Contrairement au moi lucide, peu à peu instruit, par l’apprentissage pénible de
l’échec, de l’altérité des choses, et gouverné par le principe de réalité, le ça
reste dominé par le principe de plaisir, et maintient un continu entre intention
et réalisation :
Le caractère le plus déroutant des processus inconscients (refoulés), auquel les chercheurs ne s’habituent qu’en surmontant de grandes répugnances, tient à ce que dans
ces processus l’épreuve de réalité n’est pas valable, la réalité de pensée équivaut à
la réalité extérieure, le désir à son accomplissement, à l’événement; ceci découle
directement de la domination du vieux principe de plaisir. C’est aussi pourquoi il est
si difficile de distinguer entre des fantasmes inconscients et des souvenirs devenus
inconscients [44].
Pour l’inconscient, comme pour le psychisme en son entier aux temps reculés
du narcissisme originel,
la parole vaut intention et l’intention vaut acte. Cela
explique notamment la violence du sentiment de culpabilité chez certains névrosés : les pulsions agressives refoulées qui en sont la cause ont, dans la pensée
inconsciente, la même valeur que des actions meurtrières. Le remords en est
d’autant plus fort : tandis que la justice des tribunaux sanctionne les actions
réelles et ne tient pas compte des intentions, le psychisme condamne aussi bien
pour le simple désir et son expression, car ils ont
valeur d’acte. L’efficacité
magique du mot se conserve également dans les modes de pensée encore gouvernés par le sentiment archaïque d’osmose avec le tout, comme la superstition,
la religion, ou les croyances animistes : la « toute-puissance des idées
[45] » y est
loi. Elle explique le caractère
tabou de certains termes pour les peuples totémiques mais aussi, entre autres, pour les âmes pieuses et les névrosés obsessionnels. Prononcer le mot serait commettre la chose. Ainsi, chez les « hommes
primitifs » dont Freud examine la vie psychique dans
Totem et Tabou, dire le
nom des défunts les ramène à la vie, avec toute leur puissance de nuire;
prononcer celui du roi équivaut à susciter sa présence, trop forte pour être
supportée. De même chez les névrosés obsessionnels, certains termes, devenus,
selon le mot d’une patiente, « impossibles
[46] », sont soigneusement neutralisés
à l’aide d’une stratégie d’évitement de plus en plus complexe et épuisante; ils
ramèneraient en effet à la conscience des désirs inconscients, et ceux-ci valent
pour les actions répréhensibles correspondantes. Ainsi, tandis que l’analyste
utilise la force performative de la parole pour produire des effets libérateurs en
exhumant les contenus de pensée refoulés, à l’inverse, tous les efforts de résistance des névrosés consistent à endiguer et détourner cette dangereuse puissance
du mot, de manière à maintenir les émotions réprimées dans l’obscurité. Les
névrosés souffrent d’une sorte de crainte révérencielle du verbe, héritage lointain
du stade d’omnipotence narcissique, où le moi et le monde, la pensée et l’acte,
le mot et la chose, n’étaient pas encore entrés dans le régime de la séparation.
EFFICACITÉ ET VÉRITÉ :
D’UNE DIFFICULTÉ ÉPISTÉMOLOGIQUE DE L’ANALYSE
Avant de clore ces réflexions sur la nature performative du discours thérapeutique, nous aimerions examiner une certaine conséquence épistémologique qui
en dérive immédiatement. Les recherches d’Austin sur les liens subtils qui unissent la dimension constative et la puissance performative d’un seul et même
énoncé pourraient permettre de tenir en échec l’une des objections classiques à
l’endroit de la psychanalyse, celle qui conteste à l’
efficacité thérapeutique de
l’« aveu » du patient la valeur d’un critère de sa
vérité. Cette critique pourrait tout
aussi bien s’adresser à Wittgenstein : comment la philosophie du langage ordinaire peut-elle, sur la seule foi des
effets positifs de ses remarques, affirmer
qu’elle est dans le
vrai lorsqu’elle croit décrire « ce que nous disons quand
[47] » ?
Concevoir le discours du médecin comme un usage
performatif du verbe rend ce
genre d’attaques vaines et inoffensives. Tout d’abord, si la parole libératrice est
un
faire, à strictement parler, la question de sa vérité perd toute pertinence : son
évaluation ne doit plus se faire en termes de véracité et de fausseté, mais en
termes de succès et d’échec, de « félicité » et d’« infélicité ». Quand bien même
on voudrait juger l’usage thérapeutique du langage selon la norme du vrai – ce
que l’on est peut-être autorisé à faire, dans la mesure où cet usage est
aussi une
description –, on devrait le faire dans une perspective entièrement différente de
celle des détracteurs. Pour rendre la chose manifeste, il convient d’examiner
d’abord les observations d’Austin sur les rapports entre discours, état de fait et
vérité dans les deux cas contraires du performatif et du constatif :
Nous pourrions dire : en général (pour la course, par exemple), c’est le fait qu’il coure
qui rend vraie l’affirmation « Il court »; ou encore : la vérité de l’énonciation constative « Il court » dépend du fait qu’il coure. En revanche, dans le cas que nous étudions,
c’est le bonheur de l’énonciation performative « Je m’excuse » qui fait que je
m’excuse; et il dépend du bonheur de l’énonciation performative « Je m’excuse »
que je réussisse à m’excuser [48].
En passant du constatif au performatif, la relation entre la parole et le fait
s’inverse selon une structure en chiasme.
Dans le cas des constatifs, l’énoncé est vrai si le fait correspondant a effectivement eu lieu : le fait a une priorité logique sur le dire.
Dans le cas des performatifs, au contraire, si l’énoncé est « heureux », alors
le fait correspondant a lieu : c’est de la félicité de l’énonciation « Je m’excuse »
que dépend, comme une conséquence, le fait que je m’excuse. Le dire a une
priorité logique sur le fait.
En d’autres termes, dans les énoncés performatifs, c’est la parole qui constitue
l’existence du fait, et non le fait qui fonde la vérité de la parole. Ce renversement
se complique encore si l’on quitte les cas idéaux de la pure description et de
la performance absolue pour les discours réels, où, comme nous le montrions
plus haut dans cette étude, les dimensions constative et performative sont intimement entrelacées l’une à l’autre. Tout énoncé efficace livre en même temps
un contenu informationnel minimal : par exemple, lorsque je déclare « Je promets », l’émission de la phrase institue un fait inédit (mon acte de promettre),
mais décrit simultanément ce dernier. Or, en tant qu’énoncé constatif, « je
promets » tire sa vérité de l’existence d’un fait – le fait que je sois, effectivement,
en train de promettre – qui dépend lui-même de la réussite de ce même énoncé,
cette fois en tant que performatif. On obtient une structure en cercle : la parole
performative, en produisant un fait, fonde en même temps la vérité de sa propre
dimension constative. Ou encore, la vérité de l’énoncé, en tant que constatif,
repose sur la capacité du même énoncé, en tant que performatif, à faire être le
fait qui le rend vrai. Ainsi, c’est la puissance de la phrase en tant que performance qui garantit, rétroactivement, sa propre vérité en tant que constat.
Cette étude des liens complexes qui unissent l’
efficacité de la performance
et la
vérité du constat dans un même acte de parole devrait permettre de
neutraliser une stratégie classique pour jeter le discrédit sur la méthode de la
psychanalyse. On oppose souvent à Freud l’objection épistémologique suivante :
sa conviction que le souvenir retrouvé ou la pensée inconsciente exhumée
correspondent bien au
vrai – à l’événement historique, ou à ce qui se déroulait
en effet dans l’inconscient – repose sur le fait que l’
expression du souvenir
occulté ou de l’émotion réprimée a un
effet thérapeutique, la levée des symptômes. Le
critère de vérité de l’assertion selon laquelle « tel est ce qui s’est
passé » ou « tel est bien ce que je désirais inconsciemment » semble donc être
l’
efficacité de cette affirmation en termes d’amélioration de l’état du patient.
On dénonce souvent là un vice de raisonnement propre à ôter toute crédibilité
à la psychanalyse : les effets que l’aveu produit sont indépendants de sa valeur
de vérité, et ne peuvent la garantir ; voir dans les premiers la preuve de la
seconde relève d’une grave confusion de catégories. On peut fort bien, par
exemple, provoquer des effets positifs et rassurants sur un enfant inquiet en lui
racontant des fables. Cette vieille critique peut toutefois être affaiblie, et même
considérée comme relevant d’un contresens, dès lors que l’on regarde la
talking
cure comme un usage performatif de la parole. Dire le souvenir caché ou la
pensée réprimée est avant tout un
faire : davantage qu’un constat du déjà-là,
l’expression de ce qui était inconscient est un
acte créatif, une assomption de
sa propre histoire par laquelle un sens lui est librement donné, plutôt que rendu.
Si cet acte de parole est réussi, si son effet thérapeutique est réel, alors on dira,
non pas que c’est l’
indice ou la preuve que la description était vraie : on dira
plutôt que cet acte
institue la vérité du constat. En effet, comme Austin le montre
dans son étude du fonctionnement de l’énoncé performatif, c’est le succès de
celui-ci qui fonde, rétroactivement, la vérité de l’énoncé constatif qui le double.
L’erreur sous-jacente à l’objection épistémologique classique consiste à considérer la réminiscence analytique comme un
aveu; elle est en réalité tout aussi
bien un
acte, ou, dans les termes de Freud, une
construction
[49]. Jacques Derrida
rend fort justement la nuance en ces termes :
On parle à tort, nous dit Freud, de traduction ou de transcription pour décrire le
passage des pensées inconscientes par le préconscient vers la conscience. Ici encore,
le concept métaphorique de traduction (Übersetzung) ou de transcription (Umschrift)
n’est pas dangereux en ce qu’il fait référence à l’écriture mais en ce qu’il suppose un
texte déjà là, immobile, présence impassible d’une statue, d’une pierre écrite ou d’une
archive dont on transporterait sans dommage le contenu signifié dans l’élément d’un
autre langage [50] [...].
Si le modèle théorique, ou l’hypothèse de travail, que le médecin et le patient élaborent patiemment entraîne une libération authentique, alors elle donne vie à un
« fait » nouveau, et par suite la description également contenue dans l’acte de
parole créateur peut être rétroactivement qualifiée de « vraie ». L’efficacité thérapeutique du dire est moins la
manifestation de l’existence d’un fait préalable que
l’
institution de ce fait. « Le post-scriptum qui constitue le présent passé comme tel
ne se contente pas, comme l’ont peut-être pensé Platon, Hegel et Proust, de le
réveiller ou de le révéler dans sa vérité. Il le produit
[51]. » La méthode freudienne
suppose donc un profond renouvellement du concept du
vrai. En psychanalyse, la
vérité de parole n’est plus, comme elle le fut si longtemps dans la pensée occidentale, l’adéquation permanente, statique, d’une chose préexistante et de sa description. Elle devient une puissance de délivrance, institutrice de nouveaux faits, où la
parole fait venir à l’être son propre référent, le tire jusqu’à sa propre hauteur. Freud
fait naître un sens inédit de la vérité, que l’on aimerait qualifier de
dynamique.
Il serait tentant, pour finir, d’élargir à Wittgenstein ces réflexions sur l’interdépendance de l’efficacité et de la vérité du discours curatif. Ne peut-on pas
fonder la revendication ambitieuse de relever fidèlement « ce que nous disons
quand » dans l’effet thérapeutique, clarificateur, du constat ? La capacité des
paroles à entraîner des conséquences n’est-elle pas, comme chez Freud, la
garantie rétrospective, ou plutôt la cause, de leur véridicité ? Il est dans les
Philosophische Untersuchungen un passage, d’inspiration manifestement freudienne, qui ferait incliner à le penser :
Les critères de vérité de la confession d’avoir pensé ceci ou cela ne sont pas les
critères d’une description véridique d’un fait. Et l’importance de la confession vraie
ne repose pas sur le fait qu’elle relate un fait de manière correcte et certaine. Elle
repose plutôt sur les conséquences particulières qui découlent d’une confession dont
la vérité est authentifiée par les critères particuliers de la sincérité.
(À supposer que les rêves puissent livrer des informations importantes sur le rêveur,
ce qui livrerait l’information, ce serait de sincères récits de rêves. La question de
savoir si la mémoire du rêveur l’abuse, lorsqu’il reporte son rêve après s’être éveillé,
ne peut pas se poser, à moins que nous n’introduisions un critère entièrement nouveau
pour « l’accord » du rapport avec le rêve [52] [...].)
Wittgenstein semble ici faire prévaloir la capacité des paroles à entraîner un
effet sur la vie de celui qui parle, et juger secondaire, ou sans pertinence, la
fidélité de ce qu’il dit à l’égard d’un fait préexistant. Il serait toutefois téméraire
d’assimiler entièrement sur ce point la pensée du philosophe à celle de Freud.
L’efficace du discours wittgensteinien n’est certainement pas celle d’une
construction, mais bien plutôt celle d’un aveu : la tension entre la confession
d’une prise de conscience et l’élaboration d’une réalité neuve, entre le voir et
le faire, n’est pas chez Wittgenstein aussi forte que chez Freud. Sa technique
thérapeutique tiendrait plutôt à la destruction de nos « châteaux de cartes »
linguistiques qu’à l’érection de nouvelles représentations, trop aisément transformables en mythologies. En fin de compte, l’ambivalence qui travaille l’Å“uvre
des deux auteurs, entre la neutralité du regard lucide et la puissance de l’action,
s’avère tout à fait réelle chez Freud, mais seulement apparente chez Wittgenstein, dont la performance consiste non pas à créer un contenu de sens inédit,
mais à modifier le point de vue sur celui dont nous disposons déjà. L’usage
performatif du langage s’avère très différent chez l’un et l’autre : si la parole
freudienne fait quelque chose, celle de Wittgenstein, elle, veut défaire.
[1]
Stanley CAVELL, « La passion », trad. P.-E. Dauzat, dans
Quelle philosophie pour le XXIe siècle ?
L’Organon du nouveau siècle, Paris, Gallimard-Centre Pompidou, coll. « Folio-Essais », 2001,
p. 379.
[2]
Ibid., p. 377 et p. 380.
[3]
Ibid., p. 365; traduction modifiée.
[4]
L. WITTGENSTEIN,
Philosophische Untersuchungen, édition bilingue : texte allemand édité par
R. Rhees et G. E. M. Anscombe, avec une traduction anglaise de G. E. M. Anscombe sous le titre
Philosophical Investigations, Oxford, Blackwell, 1953 (1958 pour la 2
e édition); § 109.
[5]
J. L. AUSTIN,
How to do Things With Words, Oxford, Oxford University Press Paperbacks,
1962 (1975 pour la seconde édition), p. 5; trad. G. Lane sous le titre
Quand dire, c’est faire, Paris,
Éd. du Seuil, coll. « Points-Essais », 1991, p. 40.
[6]
How to do Things With Words, p. 12;
Quand dire, c’est faire, p. 47 (traduction modifiée).
[7]
S. FREUD et J. BREUER,
Studien über Hysterie, Vienne, 1895;
Études sur l’hystérie, trad.
A. Berman, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1956, p. 4. Nous modifions l’usage
des italiques : Freud souligne toute la phrase.
[8]
Études sur l’hystérie, p. 25.
[9]
Ibid., p. 21.
[10]
L. WITTGENSTEIN,
Tractatus Logico-Philosophicus, éd. allemande dans la revue
Annalen der
Naturphilosophie, Leipzig, 1921; trad. Gilles-Gaston Granger, Paris, Gallimard, 1993,6.521.
[11]
Philosophische Untersuchungen, § 109.
[13]
L. WITTGENSTEIN,
Vermischte Bemerkungen, éd. G. H. von Wright et H. Nyman, Oxford,
Blackwell, 1977; trad. Gérard Granel sous le titre
Remarques mêlées, Mauvezin, TER, 1984 (1990,
2
e éd. revue et corrigée) ; [46], p. 63. On trouve encore la même formule dans les
Philosophische
Untersuchungen, § 546.
[14]
Rapporté par M. O’C. DRURY, « Conversations with Wittgenstein », dans R. RHEES (éd.),
Recollections of Wittgenstein, Oxford, Oxford University Press, 1984, p. 110.
[15]
Rapporté dans DRURY, « Conversations with Wittgenstein », p. 117.
[16]
Tractatus Logico-Philosophicus, 4.112.
[17]
Propos rapportés dans C. DIAMOND, « Rules : Looking in the Right Place », dans D. Phillips
et P. Winch (éd.),
Wittgenstein : Attention to Particulars : essays in honour of Rush Rhees, Basingstoke, Macmillan, 1989, p. 13.
[18]
Philosophische Untersuchungen, § 124.
[19]
How to do Things With Words, p. 120;
Quand dire, c’est faire, p. 129.
[20]
Ibid., p. 94; trad., p. 109.
[21]
S. CAVELL, « La passion », p. 361. Nous modifions la traduction.
[22]
How to do Things With Words, p. 121;
Quand dire, c’est faire, p. 129 (traduction modifiée).
[23]
Philosophische Untersuchungen, § 133.
[24]
Remarques mêlées [43], p. 60.
[25]
« La passion », p. 380.
[27]
Voir la définition qu’en donne ARISTOTE dans
La Poétique : « la représentation est mise en
Å“uvre par les personnages du drame [...] ; et, en représentant la pitié et la frayeur, elle réalise une
épuration de ce genre d’émotions » (trad. R. Dupont-Roc et J. Lallot, Paris, Éd. du Seuil, coll.
« Poétique », 1980, chap. VI, 49 b 28, p. 53).
[28]
S. FREUD,
Études sur l’hystérie, p. 12.
[29]
Voir les derniers mots de la citation liminaire des
Confessions de saint Augustin : «
Ita verba
in variis sententiis locis suis posita, et crebro audita, quarum rerum signa essent, paulatim colligebam, measque jam voluntates,
edomito in eis signis ore, per haec enuntiabam » (
Confessions,
I, 8;
Philosophische Untersuchungen, § 1; nous soulignons). S. Cavell remarque que Wittgenstein,
en ne disant mot de la dernière affirmation – les mots servent à exprimer mes volontés –, y consent
(« Notes and Afterthoughts on the opening of Wittgenstein’s
Investigations », dans
Philosophical
Passages : Wittgenstein, Emerson, Austin, Derrida, Oxford, Blackwell, 1995; voir surtout p. 162.)
[30]
Philosophische Untersuchungen, § 546.
[32]
« The Availability of Wittgenstein’s Later Philosophy »,
Must we Mean What we Say ?
Cambridge, Cambridge University Press, 1976, p. 71.
[33]
S. CAVELL, « La passion », p. 371.
[34]
Ibid., p. 370. Nous modifions la traduction. Le texte anglais donne : «
The “you” in perlocutionary acts comes essentially into the picture. »
[35]
Il est très important, à cet égard, que Wittgenstein ait choisi de mettre au seuil des
Philosophische Untersuchungen les mots d’un
autre. La citation liminaire de saint Augustin place le
livre, d’emblée, dans l’ordre du dialogue. Elle le fait même doublement, puisque l’interlocuteur de
Wittgenstein décrit sa propre naissance à la parole comme un échange avec d’autres : la formule
d’ouverture «
Cum ipsi (majores homines)... » installe immédiatement l’enfant, et le lecteur, dans
le
groupe, hors duquel il n’est de langage, de pensée ni, pour nous, de vie.
[36]
Nous songeons à la méprise des membres du cercle de Vienne, mais également à celle, très
différente, qui alimente le « culte de la personnalité » dont Wittgenstein est l’objet aujourd’hui. Se
voir traiter par certains en auteur d’une doctrine à succès l’aurait sans doute consterné, lui qui
voulait enseigner une méthode applicable par chacun de manière autonome, plutôt que transmettre
ses « opinions » personnelles.
[37]
Voir notamment S. CAVELL,
Conditions handsome and unhandsome : the constitution of
Emersonian perfectionism, Chicago, University of Chicago Press, 1990 : la deuxième conférence,
consacrée au « paradoxe wittgensteinien » quant à la possibilité de suivre une règle, pense le
scepticisme comme le pendant nécessaire et indissociable de la confiance (trad. S. Laugier et
C. Fournier sous le titre
Conditions nobles et ignobles, Combas, Éd. de l’Éclat, 1993).
[38]
« La passion », p. 376-377.
[39]
Voir les analyses de S. CAVELL dans « Must we Mean What we Say ? »,
Must we Mean What
we Say ?
[40]
Remarques mêlées [31], p. 46; Wittgenstein cite Goethe,
Faust I.
[41]
J. L. AUSTIN,
How to do Things With Words, p. 138;
Quand dire, c’est faire, p. 143.
[42]
Philosophische Untersuchungen, § 23.
[43]
Das Unbehagen in der Kultur, Vienne, 1929;
Malaise dans la civilisation, trad. Ch. et
J. Odier, Paris, PUF, coll. « Bibliothèque de psychanalyse », 1971,1983, p. 10.
[44]
S. FREUD, « Formulations sur les deux principes du cours des événements psychiques »
(1911), trad. J. Laplanche, dans
Résultats, idées, problèmes I, Paris, PUF, 1984, p. 142. Nous
soulignons.
[45]
Voir S. FREUD,
Totem und Tabu (1912-1913),
G.W., t. IX;
Totem et Tabou, trad. S. Jankélévitch, Paris, Payot, coll. « Petite Bibliothèque Payot », 1984. Voir le chapitre III : « Animisme, magie
et toute-puissance des idées ».
[46]
S. FREUD,
Totem et Tabou, p. 39.
[47]
Ce problème a été examiné dans S. CAVELL, « Aesthetic Problems of Modern Philosophy »,
Must we Mean What we Say ?; voir surtout p. 86-96.
[48]
J. L. AUSTIN,
How to do Things With Words, p. 47;
Quand dire, c’est faire, p. 75.
[49]
Voir « Konstruktionen in der Analyse »,
Internationale Zeitschrift für Psychoanalyse, 23 (4),
1937; « Constructions dans l’analyse », trad. E. R. Hawelka, U. Huber, J. Laplanche, dans
Résultats,
idées, problèmes II, Paris, PUF, 1985.
[50]
J. DERRIDA, « Freud et la scène de l’écriture »,
L’Écriture et la différence, Paris, Éd. du Seuil,
coll. « Essais », 1967, p. 312-313.
[51]
J. DERRIDA, « Freud et la scène de l’écriture », p. 317.
[52]
Philosophische Untersuchungen, II, 11, p. 222-223. Nous soulignons « conséquences ».