Revue de métaphysique et de morale
P.U.F.

I.S.B.N.9782130544616
184 pages

p. 305 à 323
doi: 10.3917/rmm.042.0305

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n° 42 2004/2

2004 Revue de Métaphysique et de Morale

Sous l’effet d’une transformation marine

Crise, catastrophe et convention dans la théorie des actes de parole

Stephen Mulhall Oxford University (Traduit par Marie Guillot)
L’auteur interprète ce que Cavell a écrit sur les conférences d’Austin sur les actes de langage, en attribuant à ces récents essais la même portée subversive radicale que celle que Cavell lui-même découvre dans Quand dire, c’est faire. Il montre ensuite comment la notion cavellienne d’énoncé passionnel clarifie son idée d’une « flexible inflexibilité » dans nos façons humaines de faire des choses avec des mots, et ainsi révèle un fil directeur dans son Å“uvre, dans des champs aussi divers que le cinéma ou le perfectionnisme moral. This paper argues that Cavell’s recent essay on Austin’s speech-act lectures should be understood as having the same kind of radically subverting structure that Cavell finds in Austin’s lectures. It further suggests that Cavell’s notion of passionate utterance clarifies his conception of the flexible inflexibility of human ways of going on with words, and thereby reveals a theme in his work whose variations are manifest in such apparently diverse areas as film studies and moral perfectionism.
Dans quel type de relation exactement Stanley Cavell nous invite-t-il à penser que son analyse provocatrice des énoncés de passion se tient à l’égard de la théorie des actes de parole de J. L. Austin ? Il ne serait guère difficile d’avoir l’impression que nous devrions concevoir cette analyse comme une extension plus ou moins naturelle du même projet fondamental. Au moment de présenter sa liste d’exemples initiaux d’énoncés de passion, Cavell nous dit : « Je me propose d’élargir la théorie austinienne des énoncés performatifs pour tenir compte de ce que j’appellerai les énoncés de passion [1] », proposition qu’il décrit dans la phrase précédente comme un moyen d’introduire « une nouvelle articulation dans le champ de l’acte perlocutoire [2] » – ce qui implique qu’il accepte au moins les termes généraux dans lesquels Austin caractérise ce champ. De fait, lorsqu’il en arrive au moment où il déclare qu’Austin « interrompt son analyse de manière catastrophiquement prématurée [3] », il lui reproche de « [ne pas lever] le petit doigt pour compter et classer les verbes perlocutoires [...] [et de ne pas laisser] ouverte la possibilité que ce puisse être le problème de quelqu’un d’autre de le faire [4] »; il semble donc suggérer que son problème principal, dans sa conférence, sera précisément cela – prêter la main à une tâche typiquement austinienne, qu’Austin s’abstient inexplicablement d’accomplir.
Cavell poursuit la présentation de cette nouvelle articulation en fixant les conditions des énoncés de passion, sous la forme d’une certaine négation des conditions qu’Austin fixe pour l’énoncé performatif ; ces conditions, nous dit Cavell, « tirent au fond les conséquences de [5] » la distinction d’Austin lui-même entre l’effet perlocutoire et la force illocutoire de tout acte de parole donné. Ainsi, l’énoncé de passion apparaît comme une catégorie ou un mode du discours que la conception austinienne initiale du perlocutoire contiendrait elle-même en germe, et comme quelque chose de suffisamment distinct et robuste pour constituer une classe que l’on puisse placer sur le même plan que celle de l’énoncé performatif – comme quelque chose qui serait suffisamment proche de celui-ci, par sa nature, son poids et son importance, pour ne pouvoir mieux être expliqué que par contraste avec lui.
Toutefois, au moment de réitérer, plus loin dans le même paragraphe, cette vision assez simple de son travail comme une extension de celui d’Austin, Cavell introduit entre parenthèses l’expression d’un doute : « Mon extension (s’il s’agit bien de cela) [...] [6]. » Et certaines des choses qu’il affirme au sujet des énoncés de passion, avant et après cette remarque, renforcent ce doute. Par exemple, dans une récapitulation précoce de l’objet de son entreprise, Cavell déclare que son but est « de remettre en question une théorie du langage dans laquelle le discours est essentiellement une affaire d’action, et seulement accessoirement une affaire de verbalisation [articulating], donc d’expression, du désir [7] ». Ceci suggère que, même prise dans sa plus grande généralité, la conception austinienne des actes de parole comme une espèce de l’action performative doit être fondamentalement repensée plutôt que naturellement prolongée. Et, beaucoup plus loin, lorsque Cavell nous dit que ce qu’il attend de la philosophie morale est « une reconnaissance systématique du discours comme confrontation [...], dont chaque intervention engage et risque – si elle ne coûte pas – du sang », il conclut : « Mon idée d’énoncé de passion est donc, somme toute, un souci de la performance [8]. »
À lire cette dernière remarque, on ne se sent pas particulièrement encouragé à penser que l’énoncé de passion est mis sur le même plan que l’énoncé performatif par le biais de la négation. Toutefois, et de manière plus significative, ceci devrait rappeler, à qui connaît les conférences d’Austin, le moment où ce dernier s’aperçoit que sa propre analyse tend vers ce que Cavell appelle une crise – crise où, si l’on suit sa propre conception de ce qu’est un énoncé performatif, les énoncés constatifs ne cessent de se révéler être une variante, ou un exemple, de ce à quoi sa théorie les opposait fondamentalement. C’est de cette révélation qu’une compréhension plus profonde du discours est destinée à émerger.
Je voudrais poursuivre jusqu’au bout cette intuition qu’il existe une sorte de jeu de miroirs ou de réitération, une analogie structurale, entre la relation d’Austin à sa propre théorisation, et celle de Cavell à la théorisation d’Austin. En Angleterre, il y a quelques années, une compagnie d’assurances a sorti une série de publicités dont la morale conclusive était : « Nous ne ferons pas un drame d’une crise. » Mon intuition est que le but implicite de Cavell, en ce qui concerne Austin, est de faire d’une catastrophe une crise – de transformer un renversement de la théorie des actes de parole (l’ébranlement de son fondement par sa propre supposition que les aspects passionnels du discours en sont détachables) en un tournant dans son développement interne (un moment où les meilleures possibilités de la théorie sont extrêmement vulnérables au désastre, mais peuvent néanmoins se retourner vers leur rétablissement).
En caractérisant comme une crise le moment où Austin se détourne de sa distinction binaire performatif/constatif au profit d’une distinction ternaire entre les aspects locutoire, illocutoire et perlocutoire des actes de parole, sur quoi Cavell attire-t-il exactement l’attention ? En quoi serait-il fautif de considérer que c’est là le moment où la conception austinienne initiale de l’énoncé performatif est simplement prolongée, ou approfondie – disons, davantage articulée ? Non que Cavell rejette à proprement parler cette idée; il voit, plutôt, qu’elle a une rivale d’un poids égal. Ainsi, lorsqu’il décrit la nouvelle distinction ternaire d’Austin comme destinée à « remplacer ou articuler davantage sa distinction binaire entre les énoncés constatifs et performatifs [9] », il implique que les discours d’Austin en termes d’actes locutoires, illocutoires et perlocutoires pourraient tout aussi bien dispenser de leurs prédécesseurs – comme si ce genre d’articulation plus poussée était aussi un démantèlement. Mais pourquoi cela ?
Eh bien, Austin lui-même parle ici de prendre un nouveau départ dans l’approche du problème, et d’examiner depuis le début combien il y a de sens selon lesquels dire quelque chose, c’est faire quelque chose; et il est conduit à un tel recommencement parce que la vieille distinction, une fois mise sous pression, s’avère évaporable à répétition, se révèle insoutenable dans ses propres termes – bref, s’effondre. Après tout, les termes-clés de la distinction binaire ne peuvent tout simplement pas trouver d’expression équivalente dans la nouvelle distinction ternaire; les énoncés auparavant appelés constatifs sont reclassés comme l’un des sous-genres de la cinquième classe générale des énoncés qu’Austin distingue en fonction de leur force illocutoire (les expositifs) ; et une conception du fait de « faire quelque chose en disant quelque chose » qui inclut l’acte de parole de l’assertion comme l’un de ses sous-genres ne saurait être une simple réitération de celle qui se définissait par contraste avec de tels énoncés. Cette seconde typologie n’apporte pas (ou du moins, pas seulement) une articulation supplémentaire à la typologie initiale d’Austin; elle la transforme entièrement de l’intérieur. Il n’est pas surprenant, après tout, que Derrida admire tant la manière dont Austin met en scène un drame si typiquement déconstructif.
Le fait que Cavell parle de cette transformation comme d’une crise est ainsi le signe de la gêne que lui inspirent les moments de la réflexion d’Austin où celui-ci semble se désengager de sa propre compréhension des pleines implications de cette crise – par exemple, lorsqu’il déclare que « la théorie qui institue une distinction entre performatifs et constatifs entretient avec la théorie qui institue, à l’intérieur de l’acte de parole intégral, une distinction entre actes locutoires et illocutoires, le rapport d’une théorie restreinte vis-à-vis d’une théorie générale. Et le besoin de la théorie générale s’impose ici du simple fait que “l’assertion” traditionnelle constitue une abstraction, un idéal [10] ». Mais la conception traditionnelle de l’énoncé constatif (compris comme opposé à l’énoncé performatif) n’est pas une version abstraite ou idéalisée de l’assertion (comprise comme un sous-genre des actes de parole expositifs), et pas non plus, par conséquent, une version restreinte de ce type général; c’est une manière radicalement différente de le conceptualiser.
Mais Austin a de meilleurs moments que ceux-ci – par exemple, lorsqu’il parle d’une « transformation marine [sea-change] de la distinction performatif/constatif en la théorie des actes de parole [11] ». Derrida a contribué à attirer notre attention sur le seul autre passage de ces conférences où Austin a recours à cette formule ostensiblement littéraire – lorsque, dans ses remarques liminaires, il semble délibérément exclure le littéraire comme tel de sa compréhension de l’ordinaire.
un énoncé performatif sera creux ou vide d’une façon particulière si, par exemple, il est formulé par un acteur sur la scène, ou introduit dans un poème, ou émis dans un soliloque. Mais cela s’applique de façon analogue à quelque énoncé que ce soit : il s’agit d’une transformation marine [sea-change], due à des circonstances spéciales [12].
Qu’Austin fasse usage d’une ressource littéraire de ce genre pour effectuer son exclusion du littéraire est remarquable en soi [13]; mais que penser alors de la réitération de celle-ci pour caractériser l’effet de sa transition d’une classification binaire à une classification ternaire du domaine du discours – pour caractériser ce qui est en fait le drame central de sa propre théorie ?
La formule est tirée, bien sûr, de l’acte I, scène 2 de La Tempête, de la chanson que chante Ariel pour attirer Ferdinand au loin de son naufrage, dans le champ de vision de Prospéro et de sa fille Miranda :
Par cinq brasses de fond Repose ton père.
Ses os, ce sont le corail, Ce que furent ses yeux, les perles.
Rien en lui de périssable Qui ne subisse une transformation marine [sea-change]
En du riche et de l’étrange, Et les nymphes de l’onde amère Sonnent son glas d’heure en heure Ding, dong [14].
Austin reconnaît donc, à tout le moins, que ce déplacement dans sa classification transforme sa théorie et, bien entendu, la vision du discours que celle-ci véhicule – que cela rend le champ de notre discussion aussi riche et étrange que le corail et les perles en quoi la mer, telle qu’Ariel l’imagine, peut changer les os et les tissus humains. Serait-il encore plus significatif d’observer que la transformation marine est effectuée sur les os et les tissus d’un individu spécifique, à qui celui qui se laisse captiver par la chanson d’Ariel est apparenté – que la transformation originelle à laquelle Austin se réfère est la transfiguration d’un père mort ? Le nouveau point de départ ternaire d’Austin est-il quelque chose qui, selon lui, causerait la mort par naufrage de ses propres prédécesseurs en philosophie – disons, les positivistes logiques –, violence dont il tâcherait de s’accommoder en la dépeignant comme leur transfiguration en un trésor philosophique (en corail, beauté fabriquée à partir de la fatalité, en perles, richesse fabriquée à partir de l’irritation ou de la colère) ? Si tel est le cas, dans quelle mesure s’est-il accommodé, et dans quelle mesure est-il resté sous l’emprise des autres implications de ce contexte de deuil et de mélancolie – à savoir le fait que les mots eux-mêmes soient du discours transfiguré en chanson, en une chanson chantée par un invisible lutin, et qu’ils donnent donc corps à une vision de la vulnérabilité du corps à la transformation par le moyen d’une voix sans corps ; le fait qu’ils aient un effet séducteur, ou hypnotique, sur Ferdinand – tels une variante du trait de lumière, du rayon, que Cavell propose comme figure de ce qu’Austin envisage comme les risques de l’inclusion du perlocutoire dans les aspects illocutoires du langage – et qu’ils soient eux-mêmes le fruit de l’asservissement d’Ariel par Prospéro (le résultat du fait qu’Ariel est forcé à accomplir la volonté de ce dernier, en attirant Ferdinand plus loin vers l’intérieur de l’île) ? Dans ce contexte cavellien, il vaut peut-être la peine de remarquer également que le but de la séduction vocale qu’Ariel exerce sur Ferdinand est, en dernière instance, celui de Prospéro, c’est-à-dire unir sa fille et le fils du défunt roi de Naples ; de telle sorte que ce poème lyrique joue un rôle dans un mariage arrangé, une idylle initiée (plutôt que contrecarrée, ou simplement acceptée) par le père de la femme.
Mais peut-être allons-nous somme toute trop loin. Pour servir mon propos, j’ai seulement besoin de l’idée suivante : la perception qu’a Austin de la riche et étrange transformation interne que sa théorie provoque en elle-même, et en ses prédécesseurs philosophiques, nous donne un modèle adéquat pour comprendre la propre tentative de Cavell pour transformer ce qu’il considère comme la catastrophe d’Austin en une crise. Car même si Cavell introduit la notion d’énoncé de passion comme une articulation supplémentaire de l’idée austinienne des actes perlocutoires, et comme un pendant contrastif à l’idée de l’énoncé performatif – donc comme quelque chose qui, apparemment, ajoute ou davantage de détails, ou une catégorie supplémentaire à la structure théorétique fondamentale d’Austin – néanmoins, le résumé décisif, en forme d’aphorisme, qu’il donne de la morale de son analyse suggère qu’un genre d’opération assez différent est effectué sur la notion austinienne d’acte de parole.
Un énoncé performatif est une offre de participation à l’ordre de la loi. Et peut-être pouvons-nous ajouter : un énoncé de passion est une invitation à l’improvisation dans les désordres du désir.
À la racine du discours, dans chaque énoncé de révélation et de confrontation, deux voies s’ouvrent : celle des responsabilités de l’implication et celle des droits du désir.
[...] Dans un monde imparfait, on ne saurait compter que les voies coïncident, mais j’attends de la philosophie qu’elle montre que toutes deux sont ouvertes. Dès lors, nous ne nous arrêterons pas à ce que nous devons ou devrions dire, ni à ce que nous pouvons dire et disons, mais nous nous intéresserons à ce que nous devons dire sans oser le faire, à ce que nous avons à cÅ“ur de dire, ou à ce que nous sommes trop déroutés, dociles, farouches ou terrorisés pour dire ou imaginer dire [15].
Si c’est ainsi que l’on doit se représenter l’énoncé de passion, alors son introduction revient à une contestation (aussi bien qu’à une articulation supplémentaire) de la présentation la plus fréquente, chez Austin, de la manière dont l’effet perlocutoire d’un acte de parole est relié à l’acte de parole lui-même. Car la compréhension qu’Austin a de cette relation est très différente de la façon dont il conçoit la relation entre les aspects locutoire et illocutoire d’un acte de parole, et l’acte de parole lui-même. Alors que, comme Cavell le fait remarquer, il traite l’effet perlocutoire d’un énoncé donné comme essentiellement extrinsèque à son sens et à sa force (« Si les circonstances s’y prêtent, en effet, un acte perlocutoire peut toujours, ou presque, être suscité [...] par n’importe quelle énonciation [16] »), il insiste en revanche plus d’une fois sur le fait que « l’acte locutoire n’est en général qu’une abstraction, comme l’acte illocutoire : tout acte de parole authentique comprend les deux éléments à la fois [17] ». Penser, comme Cavell nous y encourage dans son résumé aphoristique, que la voie de la passion s’ouvre dans chaque énoncé, dans tout énoncé, et qu’elle s’enracine aussi profondément dans le discours que la voie de la performance, c’est penser la perlocution non pas comme si elle exigeait simplement qu’on en fasse une cartographie plus attentive et plus détaillée, mais plutôt comme quelque chose d’aussi interne à tout acte de parole authentique que ne le sont ses dimensions locutoire et illocutoire.
Mais il reste encore ici un risque de malentendu ; même cette manière d’appréhender la transformation marine que Cavell souhaite effectuer sur la théorie d’Austin la rend insuffisamment riche et étrange. En effet, les déclarations aphoristiques de Cavell au sujet des deux voies qui s’ouvrent dans le discours, et de la contingence de leur chevauchement, semblent impliquer que les responsabilités de l’implication et les droits du désir sont deux dimensions, ou aspects du discours, essentiellement distincts ; ce qui implique à son tour que l’explication austinienne du discours demande à être complétée dans son ensemble – que la catastrophe qu’elle encourt consiste à ne pas voir que le discours participe non seulement d’un ordre de la loi, mais aussi des désordres du désir. Mon intuition – guidée qu’elle est par ce commentaire tardif et apparemment incident de Cavell : « mon idée de l’énoncé de passion s’avère être, en définitive, un intérêt pour le performatif [18] » – est plutôt que ce dernier souhaite voir son idée de la passion modifier de l’intérieur l’idée austinienne de performatif, lui faire subir une transformation interne; son but n’est pas de contrebalancer l’idée d’ordre avec celle de désordre, mais de suggérer que l’idée austinienne de la dimension de la loi, dont le discours participe nécessairement, doit être telle qu’elle puisse accueillir – rendre possibles – les voies que le discours nous permet d’emprunter pour improviser notre cheminement parmi les désordres du désir. Si les deux voies s’ouvrent à la racine du discours, alors la voie du désir ne peut pas davantage être entièrement sans ordre (l’improvisation n’est pas l’anarchie) que la voie de l’implication ne peut être entièrement inflexible (avoir à répondre de ses actes n’est pas être asservi). Bien plutôt, le genre de loi à laquelle le discours est assujetti doit pouvoir s’accommoder des désordres du désir, tout comme l’expression du désir en ses désordres doit être un genre de participation (improvisatoire) à la loi.
Une manière de formuler ce que j’avance consisterait à dire que la construction cavellienne de l’idée d’un énoncé de passion, par la négation des conditions de l’idée austinienne de l’énoncé performatif, est également une sorte de déconstruction de cette dernière idée. Puisque, comme Cavell le fait remarquer, chacune des conditions qu’il identifie pour l’énoncé de passion est impliquée par la négation initiale de la première condition de l’énoncé performatif selon Austin, et puisque cette première condition repose sur l’invocation austinienne d’une « procédure, reconnue par convention, dotée par convention d’un certain effet [19] », mon intuition est que la négation originelle de Cavell est, en réalité, une tentative pour reconstruire la conception austinienne de l’ordre de la loi dans le discours comme un ordre de la convention. Cavell veut que nous repensions le concept austinien du discours comme conventionnel, en reconsidérant ce qu’une convention du discours pourrait bien être – en nous distanciant de toute idée de l’ordonnancement du discours qui ne soit pas hospitalière à l’égard du désordre, en repensant les conventions comme douées d’une inflexibilité flexible, d’une intolérance tolérante.
L’un des avantages de cette caractérisation des intentions de Cavell est qu’elle montre que sa critique d’Austin mobilise une idée, ou une vision, du langage qui est au centre de son travail depuis ses débuts, qui se tient au cÅ“ur des Voix de la raison [20], dans « Excursus : la vision wittgensteinienne du langage », et dont il est aussi aisé de se faire une fausse idée (et d’une manière structurellement analogue) qu’en ce qui concerne le cÅ“ur de sa critique d’Austin. Le premier exemple de Cavell, dans cette discussion plus ancienne des manières que nous avons de projeter nos mots, et par conséquent du genre d’ordre que nous pouvons trouver dans leur usage, est celui du mot « remplir ». Nous apprenons « remplir le seau » et « remplir la bouteille »; puis, quand quelqu’un parle de remplir le formulaire, de remplir la machine ou de remplir d’aise, nous le comprenons ; nous acceptons cette projection du mot. La thèse de Cavell est que tolérer de telles projections fait partie de l’essence des mots. Bien entendu, nous aurions pu utiliser d’autres mots que « remplir » pour ce nouveau contexte, soit en projetant un autre mot déjà établi, soit en inventant un mot nouveau. Toutefois, si nous parlions de « mettre » le linge dans la machine comme nous parlons de mettre un couvercle sur la machine, nous perdrions une manière de faire certaines discriminations (entre mettre un tas de choses à l’intérieur de la machine, et mettre un élément constitué d’un matériau nouveau sur la machine), nous commencerions à nous priver de certains de nos concepts (pourrions-nous nous passer d’expressions comme « remplir d’aise », tout en conservant notre concept des émotions comme capables de grandir ?), et nous étendrions, de fait, le champ d’application légitime de notre mot de remplacement exactement de la façon que nous nous efforcions d’éviter. Si, au lieu de cela, nous inventions un mot nouveau, nous perdrions une manière de marquer les connexions entre différents contextes, nous susciterions des questions à propos des projections légitimes de ce nouveau mot et, à la limite, nous priverions de sens tous les mots (puisque aucun mot, employé dans un seul et unique contexte, ne serait véritablement un mot).
Mais en même temps, les projections de nos mots sont également profondément contrôlées. Nous pouvons, par exemple, remplir un formulaire, mais pas en versant dessus un verre de vodka; et l’impossibilité de le remplir de cette manière ne compterait pas pour une décision de le laisser incomplet. De telles projections de « remplir » et « laisser incomplet » échouent parce que leur connexion avec d’autres mots, dans leur contexte normal, n’est pas transférable dans le nouveau; on ne saurait laisser incomplet que quelque chose que l’on peut également compléter, c’est-à-dire quelque chose que l’on peut choisir ou décider de compléter ; et ce qui est susceptible de compter pour une décision et un choix dans le contexte du remplissage d’un formulaire est à la fois différent et voisin de ce qui compte pour une décision et un choix dans le contexte d’un mariage, ou d’un achat. Ces limites ne sont ni arbitraires ni optionnelles ; elles montrent comment (ce que Cavell appelle ailleurs) le schématisme grammatical d’un mot détermine à quels égards un nouveau contexte possible de ce mot doit inviter ou autoriser à le projeter. Bref,
[T] oute forme de vie, et tout concept qui en est partie intégrante, possède un nombre indéfini d’occurrences et de directions de projection; mais, d’autre part, une telle variation n’est pas arbitraire. Il nous faut à la fois la variation “extérieure” et la constance “intérieure”, si nous voulons qu’un concept accomplisse ses tâches – de signification, de compréhension, de communication, etc. –, et en général sa tâche de nous guider à travers le monde, de relier la pensée, l’action, et le sentiment, au monde [21].
Il existe une certaine tension, dans ce passage-clé, entre sa rhétorique de surface et la tendance sous-jacente de son argument, tension centrée sur l’usage que fait Cavell des expressions « variation “extérieure” » et « constance “intérieure” ». En effet, ce contraste entre l’extérieur et l’intérieur suggère que la constance d’un concept est plus interne, fait davantage partie intégrante de sa capacité à accomplir ses tâches, que sa variation. Et cependant, l’idée maîtresse du passage est de toute évidence l’affirmation que les dimensions intérieure et extérieure du concept lui sont toutes les deux nécessaires. Cavell marque certes un certain sentiment de malaise à l’égard de son propre contraste en plaçant chacun de ses termes entre des guillemets anglais [22]; mais les implications visibles de ce contraste ne demandent pas simplement à être atténuées ou restreintes pour devenir cohérentes avec son affirmation fondamentale – comme si elles pouvaient induire en erreur, mais étaient par ailleurs susceptibles d’apporter une contribution positive à son argument. Dans la mesure où elles sont prises au sérieux, ces implications semblent aller entièrement à l’encontre de ce dernier.
Supposons, toutefois, que nous nous concentrions sur l’idée directrice de l’explication du fonctionnement des concepts contenue dans ce passage, et que nous fixions notre attention sur l’affirmation selon laquelle un concept a besoin à la fois d’une variation extérieure et d’une constance intérieure – sur le fait que Cavell, selon ses propres termes, « [s]’efforce de mettre en relief, tout en gardant l’équilibre entre eux, deux faits fondamentaux à propos des formes humaines de vie, et des concepts formés à l’intérieur de ces formes [23] ». Certains bons lecteurs de cette autodescription se trouveront naturellement insister sur le fait de la variation extérieure, et se demanderont s’il est vraiment possible d’imaginer que quelque formulation de règle que ce soit (disons l’expression verbale d’une convention) puisse la capter ou la fonder. Pourrait-il y avoir une règle gouvernant le trajet de la projection que notre mot « remplir » exhibe, sans parler des pas ou des sauts suivants que nous pourrions nous trouver lui faire accomplir dans le futur ? Mais d’autres lecteurs, tout aussi bons, se trouveront frappés par le fait symétrique de la constance intérieure, et se demanderont s’il est vraiment possible de le capter – comme c’est manifestement le cas, disons, dans la responsabilité que nous avons de montrer comment le nouveau contexte d’un concept peut tolérer l’application des concepts auxquels ses critères l’apparentent – sans se référer d’une manière ou d’une autre à l’idée d’un réseau systématique de conventions ou de règles. Sans doute faut-il faire quelque invocation de cette ordre, sans quoi le fait de la variation extérieure éclipserait son jumeau intérieur ?
Que Cavell parle d’essayer de maintenir deux faits en équilibre suggère que la solution de notre problème consiste ici à accepter le besoin d’un compte rendu de la grammaire et des critères qui s’accommode des deux faits fondamentaux. Peut-être alors devrions-nous imaginer le réseau de normes, étalons ou règles comme fixant une certaine sorte de limite au degré de variation que les projections d’un concept peuvent se voir accorder : les règles donnent de la constance, et l’imagination individuelle ou collective, les réactions naturelles, et ainsi de suite, engendrent de la variation, de telle sorte que la vie du concept est formée de l’interaction de ces deux aspects des formes de vie humaines. Si nous permettons à l’un des deux faits fondamentaux du couple cavellien d’éclipser l’autre, notre compte rendu sera inadéquat, déséquilibré – en attente d’une extension ou d’un complément ; mais les deux pris ensemble fourniraient une image complète et équilibrée de l’essence grammaticale des concepts.
Malheureusement, ce tableau d’un compromis et, finalement, d’une complémentarité, manquerait la portée véritable de la vision cavellienne de la vision wittgensteinienne du langage, aussi fatalement qu’un tableau jumeau défigurerait l’idée maîtresse de sa critique passionnée d’Austin. Supposons que nous fassions retour, pour un instant, sur son contraste apparemment trompeur entre l’intérieur et l’extérieur, et que nous considérions les guillemets anglais qu’il assigne à ces deux mots comme de simples guillemets français, indices d’une citation; en effet, cette paire de termes est employée dans certaines des remarques les plus célèbres de Wittgenstein sur la relation entre l’esprit et le corps humains – par exemple, lorsqu’il déclare qu’« un “processus intérieur” a besoin de critères extérieurs [24] », ou que « le corps humain est la meilleure image de l’âme humaine [25] ». Dans ces contextes, la visée de Wittgenstein n’est pas de donner à l’intérieur la priorité sur l’extérieur, ni certes de renverser cet ordre de priorité; son objet est de suggérer que l’intérieur et l’extérieur ne sont pas du tout deux règnes, ou dimensions, indépendants, mais qu’ils sont plutôt intrinsèquement reliés l’un à l’autre : la signification, ou l’apport, de chacun est inséparable de celui de l’autre.
Si nous transposons cette suggestion dans le contexte de la discussion cavellienne de l’essence grammaticale des concepts, il semble s’ensuivre que sa description de la constance et de la variation comme deux faits fondamentaux est plutôt plus trompeuse que leur description en termes d’intérieur et d’extérieur. En effet, cette transposition nous permettrait de cesser de penser l’essence d’un concept comme déterminée par la conjonction, ou l’assemblage, de deux composants ou éléments séparables (sa constance et sa variation); nous devrions plutôt considérer sa projectibilité comme dotée d’un type de constance indéfiniment variable, ou d’un type de variation essentiellement non arbitraire. En d’autres termes, les deux faits fondamentaux de Cavell sont en fait deux aspects d’un fait unique; aussi n’est-il pas besoin de garder l’équilibre entre eux, car sous-estimer ou négliger entièrement l’un des deux reviendrait à déformer l’autre.
Ce qui explique ce fait singulier, dans toute sa singularité, est identifié dans un moment crucial au début du passage où Cavell caractérise sa notion de critère (et celle de Wittgenstein).
Ces critères [wittgensteiniens] ne mettent donc pas en relation un nom et un objet, mais bien plutôt (pourrions-nous dire) divers concepts avec le concept de cet objet.
Cette fois, votre possession d’un concept [...] s’évaluera à votre capacité à utiliser ce concept en conjonction avec d’autres concepts, à connaître quels concepts peuvent être (ou non) rapportés à celui qui est en débat, et à votre maîtrise de la manière dont divers concepts pertinents, lorsqu’ils sont utilisés en conjonction avec les concepts de différents types d’objets, requièrent, pour une utilisation compétente, différents types de contextes [26].
Par exemple, savoir ce qu’est un mal de dents consiste en partie à savoir ce qui compte comme avoir un mal de dents, ce qui compte comme soulager un mal de dents, et ainsi de suite. En d’autres termes, ce que Cavell appelle le schématisme grammatical d’un mot, c’est son pouvoir de combinaison avec d’autres mots – le « pouvoir du mot à assumer précisément ces valences, une perception du fait que, dans chaque cas, il existera une raison à l’application du mot, et que cette raison restera la même d’un contexte à l’autre, ou qu’elle se modifiera selon une structure, ou une direction, reconnaissables [27] ». De ce fait, lorsque la question est de savoir si une nouvelle projection d’un mot donné est acceptable ou naturelle, notre jugement final reposera sur la capacité du locuteur à montrer que (et comment) le nouveau contexte dans lequel il a projeté ce mot invite, ou bien paraît autoriser, à faire cette projection, parce qu’il invite ou autorise à faire (du moins dans une forme modifiée) la projection d’autres mots – ceux auxquels celui dont il est question est relié par ses critères, ceux qui s’accommodent des contextes familiers de son emploi.
Un bon nombre des exemples de projections de mots que Cavell place dans son « Excursus » nous paraissent entièrement évidents ; ils montrent l’étendue sans trouble de nos habitudes communes. Nous convenons que le fait de verser un verre de vodka sur un formulaire ne compte pas comme son « remplissage », parce que (entre autres choses) nous ne pouvons rien envisager qui pourrait alors compter comme « laisser incomplet », ou « compléter », ce formulaire. En revanche, nous acceptons des expressions telles que « remplir sa mission » ou « remplir d’aise », en dépit du fait que beaucoup des valences familières du mot ou bien ne peuvent pas du tout y être transposées ou bien doivent être modifiées à cette fin. Nous comprenons quelqu’un qui déclare qu’il a incomplètement rempli sa mission, ou que son demi-succès ne saurait complètement le remplir d’aise : les valences de « incomplet », dans ces contextes, ne diffèrent pas seulement l’une de l’autre, mais encore de leurs contextes plus familiers (lorsque l’on remplit incomplètement un seau, ou une bouteille), et pourtant l’intérêt de leur conservation sous une forme altérée – l’intérêt de l’application du mot – est clair. Dans d’autres cas, cependant, le caractère acceptable ou inacceptable de la projection est moins clair; il n’est pas évident que nous devions nous en accommoder, ni comment, parce que la manière dont les valences du mot pourraient être transposées dans son nouveau contexte n’est pas claire. Pouvons-nous montrer du doigt Manhattan – y a-t-il rien qui puisse compter comme montrer du doigt Manhattan – à un enfant qui ne saisit pas encore le concept de carte topographique ? Peut-être que non, si nous marchons avec cet enfant sur la 58e Rue ; mais qu’en est-il si nous regardons par le hublot, tandis que notre avion vire sur l’aile à l’approche de l’aéroport de La Guardia ? Est-ce qu’une planche posée à la verticale sur l’une de ses extrémités, aux dimensions approximatives d’un être humain moyen, calée et légèrement inclinée en arrière, et dans laquelle sont fixés, à angle droit, deux pitons qui doivent se placer sous les aisselles, ainsi qu’un autre piton en forme de selle au milieu – est-ce qu’un tel objet est une chaise ? Ma foi, inclinerions-nous à considérer le sauvage, confortablement installé sur ses pitons, comme assis sur cette chose ?
Des types différents, des cas différents de projection douteuse donnent lieu à des formes différentes de justification et de critique, et correspondent à des types différents de résolution individuelle et communautaire. Ce qui est dit, ou pourrait être dit, pour justifier ou critiquer une projection contestée n’est pas clair ni déterminable à l’avance de manière exacte – tout dépend de ce que les parties de la dispute savent du nouveau contexte du mot, de leur capacité à formuler explicitement leur appréhension implicite des critères de ce mot, de la profondeur et de l’étendue de leur imagination, de leur propension à s’accommoder de bonne grâce du changement en échange de perspectives inédites, de leur perception du centre de gravité grammatical d’un concept, et ainsi de suite. Mais savoir parler, c’est savoir quels types de considérations ont, ou n’ont pas, de pertinence pour la justification et la critique des projections d’un mot donné : il se pourrait que nous trouvions de bonnes raisons de contester la suggestion selon laquelle ce que le sauvage fait avec sa planche consiste à y être assis ; mais ce faisant, nous reconnaissons que déterminer si telle ou telle chose compte comme être assis sur la planche contribue à déterminer si cette planche compte comme chaise. Sans cette appréhension commune de ce que nous pourrions appeler les canons de pertinence, il n’y aurait rien de cette normativité systématique dans l’emploi du langage à laquelle Wittgenstein et Cavell sont si sensibles, et sans quoi les investigations grammaticales ne seraient pas dignes de notre attention.
L’expression « canons de pertinence », je la tire d’une autre partie des Voix de la raison (la Troisième), dans laquelle Cavell conteste les conceptions globalement émotivistes du discours moral, et à laquelle il se réfère lui-même explicitement dans la conférence sur Austin qui m’occupe ici. Dans ce passage, il fustige des philosophes tels que Stevenson qui prétend que tout type d’assertion que quiconque croit susceptible de modifier les attitudes peut être invoqué pour ou contre un jugement éthique. Cavell, au contraire, défend l’idée suivante : la prétention de la moralité à la rationalité repose, comme celle des sciences, sur le fait qu’elle est constituée par notre engagement collectif à respecter certaines modalités du débat – quoique ces dernières, contrairement à celles qui ont cours en sciences, ne conduisent pas nécessairement à un accord sur des conclusions. Par exemple, si quelqu’un fait une promesse, il s’engage à effectuer une certaine action; dès lors, s’il omet de l’effectuer, il doit (s’il veut garder sa crédibilité en tant qu’agent moral) expliquer en quoi les circonstances où il s’est trouvé justifient son incapacité à honorer son engagement, pourquoi il n’en a pas prévenu à l’avance celui à qui la promesse était faite, etc. Son interlocuteur peut alors contester le poids particulier qu’il attache aux facteurs qui l’ont conduit à prendre sa décision, et il peut avancer des raisons pour ce désaccord – raisons qui, à leur tour, susciteront des considérations propres à mettre en échec son excuse; celui qui avait promis peut alors contester le poids que son interlocuteur attache à ces considérations, et ainsi de suite. La rationalité de leur entreprise est déterminée par leur reconnaissance commune des canons et des procédures qui contrôlent, ou qui limitent, ce qui peut être avancé de manière compétente en guise de raison pertinente de défendre et de critiquer; mais la pertinence de ces raisons peut être reconnue de tous deux, sans qu’ils assignent tous deux le même poids à l’une des raisons en particulier.
Ce qui est suffisant pour contredire la prétention que j’ai d’avoir raison ou d’être justifié de mener « une certaine » action, ça dépend de moi, c’est à moi de le déterminer. Je ne me soucie pas que ce soit un ennemi de l’État ; tant pis s’il a pris ce que j’ai dit pour une promesse [...]. Je puis refuser d’accepter un « motif de doute » sans le contester comme étant faux, et sans fournir de nouvelle base, sans être automatiquement catalogué comme irrationnel ou moralement incompétent. Ce que je ne peux pas faire, tout en conservant ma position de compétence morale, c’est nier la pertinence de vos doutes (« quelle différence ça fait si j’ai promis, si c’est un ennemi de l’État [...] »), ne pas voir qu’ils demandent de ma part une détermination [28].
Rétrospectivement, nous pourrions nous demander si le traitement que Cavell donne, dans le contexte ci-dessus, à la promesse, exemple austinien par excellence de performativité, ne constituerait pas une version précoce de la critique qu’il n’a élaborée explicitement qu’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, l’objection de Cavell à l’idée de Rawls, selon laquelle ce qui compte comme base adéquate pour un jugement moral est déterminé par la pratique, ou l’institution, de la moralité, de la justice ou de la promesse (objection qu’il motive en partie par le biais d’une longue discussion sur le rôle des règles dans les jeux), fait de toute évidence partie du même débat. L’accueil qu’un agent moral donné réserve à une question morale particulière – qu’il s’agisse d’accepter une raison de douter avancée par quelqu’un d’autre, de la contester, ou simplement de lui dénier toute importance –, cet accueil révèle, non pas la « conclusion juste » que la pratique détermine impersonnellement, mais bien plutôt ce que cet individu considère, personnellement, comme justifié, ce dont il est prêt à répondre; cela révèle la position morale dont il prend la responsabilité, et, par suite, cela le révèle. Libre aux autres, alors, de déterminer leur attitude face à cette position – de déterminer s’ils peuvent s’accorder avec elle, ou être en désaccord avec elle tout en la respectant, elle et son auteur, ou encore s’il leur faut découvrir que ce dernier n’appartient pas au même univers moral qu’eux-mêmes.
Bref, les critères de pertinence que partagent ceux qui sont compétents pour la pratique du débat moral ouvrent un espace dans lequel le droit de reconnaître et de déterminer, pour son propre compte, l’importance relative d’exigences et d’engagements concurrents et multiples peut coexister avec l’avènement d’une communauté fondée sur la compréhension et le respect mutuels. Cavell voit, dans cette modalité humaine d’interaction gouvernée par des critères, une voie dans laquelle on peut entreprendre la recherche du communautaire sans sacrifier l’individuel. Et nous pouvons dire, je crois, que l’objection de Cavell à la conception austinienne de la convention linguistique tient à ce qu’elle est aussi excessivement institutionnelle, aussi inflexible et aussi rétive à l’idée d’improvisation, que ne l’est celle de Rawls.
J’espère que la forme fondamentale de la pensée de Cavell, dans ce cas précis tout comme dans le cas, apparemment plus général, de la projection des mots, est maintenant claire. Une fois cette forme aperçue, sa récurrence (avec des variations) dans l’Å“uvre de Cavell devient frappante ; et peut-être la discussion pourrait-elle en être encore davantage éclairée (notamment en ce qui concerne les vicissitudes de l’idylle de Ferdinand et Miranda qui est en jeu dans notre contexte particulier) si j’examine brièvement la variante de cette forme qui structure l’étude cavellienne des comédies du remariage au cinéma, À la recherche du bonheur [29].
L’épine dorsale de l’analyse menée dans ce livre est une notion hautement caractéristique du genre, que Cavell définit non par une liste de traits essentiels qui doivent se manifester dans tout film qui comptera comme un exemple du genre (comme un type d’objet peut être défini par l’ensemble des propriétés que chacun de ses exemples doit posséder), mais plutôt par le fait que ses membres partagent l’héritage de certaines conditions, procédures, sujets et buts de composition, et que chacun d’eux représente une étude de ces conditions. Ce qui distingue chaque membre des autres, c’est le fait qu’il assume la responsabilité commune de l’héritage d’une manière propre : il peut, par exemple, introduire de nouveaux traits dans le genre, mais, ce faisant, il doit montrer en quoi on peut considérer qu’il compense l’absence de tout trait jusque-là canonique, et/ou qu’il contribue à caractériser de manière plus profonde le genre dans son ensemble. Ainsi, tout genre doit être conçu comme essentiellement ouvert au changement, parfois même à un changement très radical; il n’est pas un seul de ses traits que l’on puisse considérer à l’abri d’une suppression, du moment que le membre du genre à l’intérieur duquel la suppression s’effectue peut, d’un certain point de vue, en fournir une compensation. D’un autre côté, aucune altération de cet ordre ne peut être convenablement effectuée sur l’héritage sans qu’une compensation en soit fournie : si un film ne fournit pas de compensation pour une absence qu’il crée, si ce qu’il fournit à la place ne peut pas être considéré comme une interprétation nouvelle de l’héritage du genre, alors on peut dire que le film a nié le trait en question – et, ce faisant, il engendre ou intègre un genre adjacent, un héritage différent.
Ainsi, une fois de plus, nous observons une inflexion de la structure familière. Quiconque souhaite faire un film qui soit un membre d’un genre donné (appelonsle le réalisateur) doit reconnaître son héritage, c’est-à-dire ne pas en nier les traits centraux, ni simplement les réitérer, mais plutôt les étudier, chercher à approfondir sa compréhension (et la nôtre) des termes interdépendants et multidimensionnels de cet héritage, en les soumettant à des formes d’altération compensatoire qui, d’une certaine manière, dévoilent des dimensions jusque-là implicites de leur signification. Nous pourrions considérer cela comme la capacité du réalisateur à projeter le genre dans un nouveau contexte, que nous pouvons être amenés à accepter comme une étape imprévisible, mais rétrospectivement justifiable, de son développement. Ainsi, une contribution réussie au genre consiste en une variation non arbitraire dans son héritage, et chacune des contributions de cet ordre révèle la constance indéfiniment variable du genre.
La pertinence de cet excursus sur le cinéma, en ce qui concerne la vision wittgensteinienne que Cavell a du langage, est, je l’espère, claire. Puisque les critères de tout concept donné le situent dans un système ou un réseau de concepts, qui informe et est informé par les formes de vie humaines (appelons cela l’héritage du mot), son schématisme grammatical possède une inflexibilité flexible, une tolérance intolérante. Les projections d’un mot dans de nouveaux contextes doivent faire la preuve que ses valences habituelles y sont transposées, ou bien qu’elles peuvent être modifiées de manière acceptable, ou encore que (et comment) l’incapacité du contexte à tolérer la projection de certains concepts, normalement reliés à celui dont il est question, peut elle-même être tolérée. Il s’agit là de l’essentielle inflexibilité du concept, qui nous permet de dire que ce qui a été projeté dans le nouveau contexte est bien le même vieux concept. Mais il n’existe pas de formules qui détermineraient à l’avance l’étendue qu’il faut transférer du champ des concepts reliés à celui dont on s’occupe, ni quel degré de modification d’une relation conceptuelle donnée est éventuellement acceptable, ni si (et si oui, quand et pourquoi) un élément d’une projection donnée peut compenser l’absence d’une relation conceptuelle donnée. De tels jugements dépendent du contexte, ainsi que de la portée de l’intelligence et de l’imagination du locuteur. Il s’agit cette fois de l’essentielle flexibilité du concept, de sa capacité à tirer de lui-même, de ceux qui l’emploient, et des contextes qu’il s’avère capable d’habiter, de nouveaux horizons de sens.
Cela signifie qu’il faut caractériser les critères wittgensteiniens de manière à mettre en relief le jeu qui creuse leur systématicité, et la façon dont leur interconnexion établit une structure sans exclure le jugement individuel. La question n’est pas de faire place, dans notre explication, à quelque chose d’autre que la normativité (disons, la liberté ou le jugement individuel); il s’agit plutôt de montrer que, et comment, le genre de normativité dont les critères sont un exemple permet, ou mieux constitue, une telle liberté de jugement – c’est-à-dire l’ouverture de nos mots (et donc de nous-mêmes) sur un futur essentiellement imprévisible, quoique rétrospectivement explicable. C’est précisément parce que le schématisme grammatical d’un mot le situe dans un horizon de mots interdépendants, inscrits dans des formes de vie humaines, que nos projections de ces mots sont à la fois profondément contrôlées et créatives, qu’elles manifestent le genre d’envergure imaginative que seule une reconnaissance de la contrainte peut rendre possible.
Il me semble cependant qu’une fois cela aperçu, la question – très discutée récemment, par moi-même et par nombre d’autres – de savoir s’il faudrait exprimer cette vision de la normativité du langage en termes de règles devient essentiellement oiseuse. D’une part, invoquer la dépendance de l’activité à l’égard de règles – comme on le fait si souvent à l’aide d’exemples de jeux comme les échecs et le base-ball – pourrait nous égarer en nous faisant croire que les désaccords (notamment les désaccords lourds d’enjeux philosophiques) au sujet de la légitimité de telle ou telle projection d’un mot peuvent être résolus en se référant à l’autorité impersonnelle d’un règlement qui contiendrait la détermination de toute éventualité possible. Mais d’autre part, essayer de motiver ou d’étayer le rejet de cette fausse idée en rejetant toute référence aux règles pourrait être également (quoique inversement) trompeur. En effet, ce qu’il nous faut en lieu et place de cette fausse opinion, c’est une explication de l’emploi des mots qui fasse une place au besoin qu’a le locuteur de prendre la responsabilité de déterminer si, et comment, il accepte les projections d’un mot donné, tout en reconnaissant que de telles responsabilités peuvent, et peuvent exclusivement, être exercées au sein d’un horizon de normativité linguistique d’une étendue et d’une systématicité presque inimaginables.
Si cette analyse est ne serait-ce que grossièrement correcte, alors il est de peu de conséquence de penser ces articulations normatives comme des règles, ou de parler à la place de normes, d’étalons, ou encore de canons. Ce qui compte est que nous reconnaissions comme il se doit le caractère normatif spécifique de ces « règles », à la fois dans ce que nous disons d’elles, et dans ce que nous disons, en tant que philosophes – c’est-à-dire en tant que ra-compteurs de la grammaire –, à n’importe quel propos.
Ainsi – pour reconduire cette discussion assez digressive à sa source – nous pouvons considérer la conférence de Cavell sur Austin comme une tentative pour déterminer plus clairement jusqu’à quel point on peut penser que ce qu’il a, jusqu’à maintenant, décrit comme les limitations de la conception du langage et de la philosophie d’Austin (en comparaison avec celles de Wittgenstein) s’enracine dans la vision excessivement conventionnelle ou institutionnelle qu’Austin a de l’ordre de la loi dont la parole participe. Mais bien entendu, l’on peut et l’on doit considérer que Cavell, en réélaborant cette vision, soulève la question suivante : à quelle variation maximale peut-on soumettre un concept théorétique fondateur, avant que sa constance interne, et donc celle de la théorie qu’il rend possible, ne soit subvertie ? La transmissibilité de la philosophie austinienne, sa continuation dans de nouvelles circonstances, par de nouvelles générations, présuppose sa capacité à tolérer quelque degré de transformation ; mais il doit aussi y avoir des limites à cette tolérance. La question la plus profonde qui se dégage de la dernière rencontre de Cavell avec Austin est donc celle-ci : dans quelle mesure son originalité nous empêche-t-elle de l’envisager comme une projection d’un héritage typiquement austinien ? Cavell en est-il venu à faire l’éloge de son père en philosophie, ou à l’enterrer ? Ferdinand voit-il les yeux de son père dans les perles en quoi la mer les a changés ?
 
NOTES
 
[1]Stanley CAVELL, « La passion », trad. P.-E. Dauzat (légèrement modifiée ici), dans Quelle philosophie pour le XXIe siècle ? L’Organon du nouveau siècle, Paris, Gallimard-Centre Pompidou, coll. « Folio Essais », 2001, p. 366. C’est l’auteur qui souligne.
[2]« La passion », p. 365 (traduction modifiée).
[3]Ibid., p. 336.
[4]Ibid., p. 362 (traduction modifiée).
[5]Ibid., p. 371.
[6]Ibid., p. 366 (traduction modifiée).
[7]Ibid., p. 341 (traduction modifiée).
[8]Ibid., p. 381 (traduction modifiée).
[9]Ibid., p. 357 (traduction modifiée).
[10]J. L. AUSTIN, How to do Things With Words, Oxford, Oxford University Press, 1962,2e éd. 1975, p. 148; Quand dire, c’est faire, trad. G. Lane, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points-Essais », 1991; p. 151 (traduction légèrement modifiée).
[11]J. L. AUSTIN, How to do Things With Words, p. 150; Quand dire, c’est faire, p. 152 (traduction légèrement modifiée).
[12]J. L. AUSTIN, ibid., p. 22; trad. p. 55 (traduction légèrement modifiée).
[13]Comme l’a fait remarquer Christopher RICKS, « Austin’s Swink », dans Essays in Appreciation, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 264.
[14]W. SHAKESPEARE, La Tempête, acte I, scène 2; trad. (légèrement modifiée ici) Yves Bonnefoy, Paris, Gallimard, coll. « Folio Théâtre », 1997, p. 141.
[15]« La passion », p. 376-377 (traduction modifiée).
[16]J. L. AUSTIN, How to do Things With Words, p. 110; Quand dire, c’est faire, p. 120.
[17]J. L. AUSTIN, ibid., p. 147; trad., p. 149 (traduction légèrement modifiée).
[18]« La passion », p. 381 (traduction modifiée).
[19]How to do Things With Words, p. 14; Quand dire, c’est faire, p. 49.
[20]S. CAVELL, The Claim of Reason, Oxford, Oxford University Press, 1979; Les Voix de la raison, trad. Sandra Laugier et Nicole Balso, Paris, Éd. du Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 1996.
[21]The Claim of Reason, p. 185; Les Voix de la raison, p. 281-282.
[22]N.d. T. : nous avons tâché de rendre la distinction que fait l’anglais entre deux types de guillemets – d’une part, les quotation marks (“ ”), qui marquent simplement la présence d’une citation; d’autre part, les scare quotes (‘ ’), qui indiquent la réserve et la distance de l’auteur à l’égard des mots ainsi isolés – en faisant alterner guillemets français (« »), pour le premier usage, et guillemets anglais (“ ”) pour le second.
[23]The Claim of Reason, p. 185; Les Voix de la raison, p. 281.
[24]L. WITTGENSTEIN, Philosophische Untersuchungen, édition bilingue : texte allemand édité par R. Rhees et G. E. M. Anscombe, avec une traduction anglaise de G. E. M. Anscombe sous le titre Philosophical Investigations, Oxford, Blackwell, 1953 (2e éd. 1958), § 580.
[25]L. WITTGENSTEIN, Philosophische Untersuchungen, deuxième partie, quatrième section, p. 178.
[26]The Claim of Reason, p. 73; Les Voix de la raison, p. 125-126.
[27]Ibid., p. 77-78; trad., p. 132.
[28]Ibid., p. 267; trad., p. 392.
[29]S. CAVELL, Pursuits of Happiness : the Hollywood Comedy of Remarriage, Cambridge (Mass.), Harvard University Press, 1981; À la recherche du bonheur : Hollywood et la comédie du remariage, trad. Christian Fournier et Sandra Laugier, Paris, Éditions de l’Étoile/Cahiers du cinéma, 1993.
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Ibid., p. 381 (traduction modifiée). Suite de la note...
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J. L. AUSTIN, How to do Things With Words, Oxford, Oxford U...
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J. L. AUSTIN, How to do Things With Words, p. 150; Quand di...
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J. L. AUSTIN, ibid., p. 22; trad. p. 55 (traduction légèrem...
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Comme l’a fait remarquer Christopher RICKS, « Austin’s Swin...
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J. L. AUSTIN, How to do Things With Words, p. 110; Quand di...
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Ibid., p. 77-78; trad., p. 132. Suite de la note...
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Ibid., p. 267; trad., p. 392. Suite de la note...
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S. CAVELL, Pursuits of Happiness : the Hollywood Comedy of ...
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