2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Sous l’effet d’une transformation marine
Crise, catastrophe et convention dans la théorie des actes de parole
Stephen Mulhall
Oxford University (Traduit par Marie Guillot)
L’auteur interprète ce que Cavell a écrit sur les conférences d’Austin
sur les actes de langage, en attribuant à ces récents essais la même portée subversive
radicale que celle que Cavell lui-même découvre dans Quand dire, c’est faire. Il montre
ensuite comment la notion cavellienne d’énoncé passionnel clarifie son idée d’une « flexible inflexibilité » dans nos façons humaines de faire des choses avec des mots, et ainsi
révèle un fil directeur dans son Å“uvre, dans des champs aussi divers que le cinéma ou
le perfectionnisme moral.
This paper argues that Cavell’s recent essay on Austin’s speech-act
lectures should be understood as having the same kind of radically subverting structure
that Cavell finds in Austin’s lectures. It further suggests that Cavell’s notion of passionate
utterance clarifies his conception of the flexible inflexibility of human ways of going on
with words, and thereby reveals a theme in his work whose variations are manifest in
such apparently diverse areas as film studies and moral perfectionism.
Dans quel type de relation exactement Stanley Cavell nous invite-t-il à penser
que son analyse provocatrice des énoncés de passion se tient à l’égard de la
théorie des actes de parole de J. L. Austin ? Il ne serait guère difficile d’avoir
l’impression que nous devrions concevoir cette analyse comme une extension
plus ou moins naturelle du même projet fondamental. Au moment de présenter
sa liste d’exemples initiaux d’énoncés de passion, Cavell nous dit : « Je me
propose
d’élargir la théorie austinienne des énoncés performatifs pour tenir
compte de ce que j’appellerai les énoncés de passion
[1] », proposition qu’il décrit
dans la phrase précédente comme un moyen d’introduire « une nouvelle articulation dans le champ de l’acte perlocutoire
[2] » – ce qui implique qu’il accepte
au moins les termes généraux dans lesquels Austin caractérise ce champ. De
fait, lorsqu’il en arrive au moment où il déclare qu’Austin « interrompt son
analyse de manière catastrophiquement prématurée
[3] », il lui reproche de « [ne
pas lever] le petit doigt pour compter et classer les verbes perlocutoires [...] [et
de ne pas laisser] ouverte la possibilité que ce puisse être le problème de
quelqu’un d’autre de le faire
[4] »; il semble donc suggérer que
son problème
principal, dans sa conférence, sera précisément cela – prêter la main à une tâche
typiquement austinienne, qu’Austin s’abstient inexplicablement d’accomplir.
Cavell poursuit la présentation de cette nouvelle articulation en fixant les
conditions des énoncés de passion, sous la forme d’une certaine négation des
conditions qu’Austin fixe pour l’énoncé performatif ; ces conditions, nous dit
Cavell, « tirent au fond les conséquences de
[5] » la distinction d’Austin lui-même
entre l’effet perlocutoire et la force illocutoire de tout acte de parole donné.
Ainsi, l’énoncé de passion apparaît comme une catégorie ou un mode du discours que la conception austinienne initiale du perlocutoire contiendrait elle-même en germe, et comme quelque chose de suffisamment distinct et robuste
pour constituer une classe que l’on puisse placer sur le même plan que celle de
l’énoncé performatif – comme quelque chose qui serait suffisamment proche
de celui-ci, par sa nature, son poids et son importance, pour ne pouvoir mieux
être expliqué que par contraste avec lui.
Toutefois, au moment de réitérer, plus loin dans le même paragraphe, cette
vision assez simple de son travail comme une extension de celui d’Austin,
Cavell introduit entre parenthèses l’expression d’un doute : « Mon extension
(s’il s’agit bien de cela) [...]
[6]. » Et certaines des choses qu’il affirme au sujet
des énoncés de passion, avant et après cette remarque, renforcent ce doute. Par
exemple, dans une récapitulation précoce de l’objet de son entreprise, Cavell
déclare que son but est « de remettre en question une théorie du langage dans
laquelle le discours est essentiellement une affaire d’action, et seulement accessoirement une affaire de verbalisation [
articulating], donc d’expression, du
désir
[7] ». Ceci suggère que, même prise dans sa plus grande généralité, la conception austinienne des actes de parole comme une espèce de l’action performative
doit être fondamentalement repensée plutôt que naturellement prolongée. Et,
beaucoup plus loin, lorsque Cavell nous dit que ce qu’il attend de la philosophie
morale est « une reconnaissance systématique du discours comme confrontation
[...], dont chaque intervention engage et risque – si elle ne coûte pas – du sang »,
il conclut : « Mon idée d’énoncé de passion est donc, somme toute, un souci
de la performance
[8]. »
À lire cette dernière remarque, on ne se sent pas particulièrement encouragé
à penser que l’énoncé de passion est mis sur le même plan que l’énoncé performatif par le biais de la négation. Toutefois, et de manière plus significative,
ceci devrait rappeler, à qui connaît les conférences d’Austin, le moment où ce
dernier s’aperçoit que sa propre analyse tend vers ce que Cavell appelle une
crise – crise où, si l’on suit sa propre conception de ce qu’est un énoncé
performatif, les énoncés constatifs ne cessent de se révéler être une variante, ou
un exemple, de ce à quoi sa théorie les opposait fondamentalement. C’est de
cette révélation qu’une compréhension plus profonde du discours est destinée
à émerger.
Je voudrais poursuivre jusqu’au bout cette intuition qu’il existe une sorte de
jeu de miroirs ou de réitération, une analogie structurale, entre la relation d’Austin à sa propre théorisation, et celle de Cavell à la théorisation d’Austin. En
Angleterre, il y a quelques années, une compagnie d’assurances a sorti une série
de publicités dont la morale conclusive était : « Nous ne ferons pas un drame
d’une crise. » Mon intuition est que le but implicite de Cavell, en ce qui concerne
Austin, est de faire d’une catastrophe une crise – de transformer un renversement
de la théorie des actes de parole (l’ébranlement de son fondement par sa propre
supposition que les aspects passionnels du discours en sont détachables) en un
tournant dans son développement interne (un moment où les meilleures possibilités de la théorie sont extrêmement vulnérables au désastre, mais peuvent
néanmoins se retourner vers leur rétablissement).
En caractérisant comme une
crise le moment où Austin se détourne de sa
distinction binaire performatif/constatif au profit d’une distinction ternaire entre
les aspects locutoire, illocutoire et perlocutoire des actes de parole, sur quoi
Cavell attire-t-il exactement l’attention ? En quoi serait-il fautif de considérer
que c’est là le moment où la conception austinienne initiale de l’énoncé performatif est simplement prolongée, ou approfondie – disons, davantage articulée ? Non que Cavell rejette à proprement parler cette idée; il voit, plutôt,
qu’elle a une rivale d’un poids égal. Ainsi, lorsqu’il décrit la nouvelle distinction
ternaire d’Austin comme destinée à « remplacer ou articuler davantage sa distinction binaire entre les énoncés constatifs et performatifs
[9] », il implique que
les discours d’Austin en termes d’actes locutoires, illocutoires et perlocutoires
pourraient tout aussi bien dispenser de leurs prédécesseurs – comme si ce genre
d’articulation plus poussée était aussi un démantèlement. Mais pourquoi cela ?
Eh bien, Austin lui-même parle ici de prendre un nouveau départ dans l’approche du problème, et d’examiner depuis le début combien il y a de sens selon
lesquels dire quelque chose, c’est faire quelque chose; et il est conduit à un tel
recommencement parce que la vieille distinction, une fois mise sous pression,
s’avère évaporable à répétition, se révèle insoutenable dans ses propres termes
– bref, s’effondre. Après tout, les termes-clés de la distinction binaire ne peuvent
tout simplement pas trouver d’expression équivalente dans la nouvelle distinction ternaire; les énoncés auparavant appelés constatifs sont reclassés comme
l’un des sous-genres de la cinquième classe générale des énoncés qu’Austin
distingue en fonction de leur force illocutoire (les expositifs) ; et une conception
du fait de « faire quelque chose en disant quelque chose » qui inclut l’acte de
parole de l’assertion comme l’un de ses sous-genres ne saurait être une simple
réitération de celle qui se définissait par contraste avec de tels énoncés. Cette
seconde typologie n’apporte pas (ou du moins, pas seulement) une articulation
supplémentaire à la typologie initiale d’Austin; elle la transforme entièrement
de l’intérieur. Il n’est pas surprenant, après tout, que Derrida admire tant la
manière dont Austin met en scène un drame si typiquement déconstructif.
Le fait que Cavell parle de cette transformation comme d’une crise est ainsi
le signe de la gêne que lui inspirent les moments de la réflexion d’Austin où
celui-ci semble se désengager de sa propre compréhension des pleines implications de cette crise – par exemple, lorsqu’il déclare que « la théorie qui institue
une distinction entre performatifs et constatifs entretient avec la théorie qui
institue, à l’intérieur de l’acte de parole intégral, une distinction entre actes
locutoires et illocutoires, le rapport d’une théorie restreinte vis-à-vis d’une
théorie générale. Et le besoin de la théorie générale s’impose ici du simple fait
que “l’assertion” traditionnelle constitue une abstraction, un idéal
[10] ». Mais la
conception traditionnelle de l’énoncé constatif (compris comme opposé à
l’énoncé performatif) n’est pas une version abstraite ou idéalisée de l’assertion
(comprise comme un sous-genre des actes de parole expositifs), et pas non plus,
par conséquent, une version restreinte de ce type général; c’est une manière
radicalement différente de le conceptualiser.
Mais Austin a de meilleurs moments que ceux-ci – par exemple, lorsqu’il
parle d’une « transformation marine [
sea-change] de la distinction performatif/constatif en la théorie des actes de parole
[11] ». Derrida a contribué à attirer
notre attention sur le seul autre passage de ces conférences où Austin a recours
à cette formule ostensiblement littéraire – lorsque, dans ses remarques liminaires, il semble délibérément exclure le littéraire comme tel de sa compréhension
de l’ordinaire.
un énoncé performatif sera creux ou vide d’une façon particulière si, par exemple, il
est formulé par un acteur sur la scène, ou introduit dans un poème, ou émis dans un
soliloque. Mais cela s’applique de façon analogue à quelque énoncé que ce soit : il
s’agit d’une transformation marine [sea-change], due à des circonstances spéciales [12].
Qu’Austin fasse usage d’une ressource littéraire de ce genre pour effectuer son
exclusion du littéraire est remarquable en soi
[13]; mais que penser alors de la
réitération de celle-ci pour caractériser l’effet de sa transition d’une classification
binaire à une classification ternaire du domaine du discours – pour caractériser
ce qui est en fait le drame central de sa propre théorie ?
La formule est tirée, bien sûr, de l’acte I, scène 2 de La Tempête, de la chanson
que chante Ariel pour attirer Ferdinand au loin de son naufrage, dans le champ
de vision de Prospéro et de sa fille Miranda :
Par cinq brasses de fond
Repose ton père.
Ses os, ce sont le corail,
Ce que furent ses yeux, les perles.
Rien en lui de périssable
Qui ne subisse une transformation marine [sea-change]
En du riche et de l’étrange,
Et les nymphes de l’onde amère
Sonnent son glas d’heure en heure
Ding, dong [14].
Austin reconnaît donc, à tout le moins, que ce déplacement dans sa classification
transforme sa théorie et, bien entendu, la vision du discours que celle-ci véhicule
– que cela rend le champ de notre discussion aussi riche et étrange que le corail
et les perles en quoi la mer, telle qu’Ariel l’imagine, peut changer les os et les
tissus humains. Serait-il encore plus significatif d’observer que la transformation
marine est effectuée sur les os et les tissus d’un individu spécifique, à qui celui
qui se laisse captiver par la chanson d’Ariel est apparenté – que la transformation
originelle à laquelle Austin se réfère est la transfiguration d’un père mort ? Le
nouveau point de départ ternaire d’Austin est-il quelque chose qui, selon lui,
causerait la mort par naufrage de ses propres prédécesseurs en philosophie
– disons, les positivistes logiques –, violence dont il tâcherait de s’accommoder
en la dépeignant comme leur transfiguration en un trésor philosophique (en
corail, beauté fabriquée à partir de la fatalité, en perles, richesse fabriquée à
partir de l’irritation ou de la colère) ? Si tel est le cas, dans quelle mesure s’est-il
accommodé, et dans quelle mesure est-il resté sous l’emprise des autres implications de ce contexte de deuil et de mélancolie – à savoir le fait que les mots
eux-mêmes soient du discours transfiguré en chanson, en une chanson chantée
par un invisible lutin, et qu’ils donnent donc corps à une vision de la vulnérabilité
du corps à la transformation par le moyen d’une voix sans corps ; le fait qu’ils
aient un effet séducteur, ou hypnotique, sur Ferdinand – tels une variante du
trait de lumière, du rayon, que Cavell propose comme figure de ce qu’Austin
envisage comme les risques de l’inclusion du perlocutoire dans les aspects
illocutoires du langage – et qu’ils soient eux-mêmes le fruit de l’asservissement
d’Ariel par Prospéro (le résultat du fait qu’Ariel est forcé à accomplir la volonté
de ce dernier, en attirant Ferdinand plus loin vers l’intérieur de l’île) ? Dans ce
contexte cavellien, il vaut peut-être la peine de remarquer également que le but
de la séduction vocale qu’Ariel exerce sur Ferdinand est, en dernière instance,
celui de Prospéro, c’est-à-dire unir sa fille et le fils du défunt roi de Naples ;
de telle sorte que ce poème lyrique joue un rôle dans un mariage arrangé, une
idylle initiée (plutôt que contrecarrée, ou simplement acceptée) par le père de
la femme.
Mais peut-être allons-nous somme toute trop loin. Pour servir mon propos,
j’ai seulement besoin de l’idée suivante : la perception qu’a Austin de la riche
et étrange transformation interne que sa théorie provoque en elle-même, et en
ses prédécesseurs philosophiques, nous donne un modèle adéquat pour comprendre la propre tentative de Cavell pour transformer ce qu’il considère comme
la catastrophe d’Austin en une crise. Car même si Cavell introduit la notion
d’énoncé de passion comme une articulation supplémentaire de l’idée austinienne des actes perlocutoires, et comme un pendant contrastif à l’idée de
l’énoncé performatif – donc comme quelque chose qui, apparemment, ajoute
ou davantage de détails, ou une catégorie supplémentaire à la structure théorétique fondamentale d’Austin – néanmoins, le résumé décisif, en forme d’aphorisme, qu’il donne de la morale de son analyse suggère qu’un genre d’opération
assez différent est effectué sur la notion austinienne d’acte de parole.
Un énoncé performatif est une offre de participation à l’ordre de la loi. Et peut-être
pouvons-nous ajouter : un énoncé de passion est une invitation à l’improvisation dans
les désordres du désir.
À la racine du discours, dans chaque énoncé de révélation et de confrontation, deux
voies s’ouvrent : celle des responsabilités de l’implication et celle des droits du désir.
[...] Dans un monde imparfait, on ne saurait compter que les voies coïncident, mais
j’attends de la philosophie qu’elle montre que toutes deux sont ouvertes. Dès lors,
nous ne nous arrêterons pas à ce que nous devons ou devrions dire, ni à ce que nous
pouvons dire et disons, mais nous nous intéresserons à ce que nous devons dire sans
oser le faire, à ce que nous avons à cÅ“ur de dire, ou à ce que nous sommes trop
déroutés, dociles, farouches ou terrorisés pour dire ou imaginer dire [15].
Si c’est ainsi que l’on doit se représenter l’énoncé de passion, alors son introduction revient à une contestation (aussi bien qu’à une articulation supplémentaire) de la présentation la plus fréquente, chez Austin, de la manière dont l’effet
perlocutoire d’un acte de parole est relié à l’acte de parole lui-même. Car la
compréhension qu’Austin a de cette relation est très différente de la façon dont
il conçoit la relation entre les aspects locutoire et illocutoire d’un acte de parole,
et l’acte de parole lui-même. Alors que, comme Cavell le fait remarquer, il
traite l’effet perlocutoire d’un énoncé donné comme essentiellement extrinsèque
à son sens et à sa force (« Si les circonstances s’y prêtent, en effet, un acte
perlocutoire peut
toujours, ou presque, être suscité [...] par n’importe quelle
énonciation
[16] »), il insiste en revanche plus d’une fois sur le fait que « l’acte
locutoire n’est en général qu’une abstraction, comme l’acte illocutoire : tout
acte de parole authentique comprend les deux éléments à la fois
[17] ». Penser,
comme Cavell nous y encourage dans son résumé aphoristique, que la voie de
la passion s’ouvre dans chaque énoncé, dans
tout énoncé, et qu’elle s’enracine
aussi profondément dans le discours que la voie de la performance, c’est penser
la perlocution non pas comme si elle exigeait simplement qu’on en fasse une
cartographie plus attentive et plus détaillée, mais plutôt comme quelque chose
d’aussi interne à tout acte de parole authentique que ne le sont ses dimensions
locutoire et illocutoire.
Mais il reste encore ici un risque de malentendu ; même cette manière
d’appréhender la transformation marine que Cavell souhaite effectuer sur la
théorie d’Austin la rend insuffisamment riche et étrange. En effet, les déclarations aphoristiques de Cavell au sujet des deux voies qui s’ouvrent dans le
discours, et de la contingence de leur chevauchement, semblent impliquer que
les responsabilités de l’implication et les droits du désir sont deux dimensions,
ou aspects du discours, essentiellement distincts ; ce qui implique à son tour
que l’explication austinienne du discours demande à être complétée dans son
ensemble – que la catastrophe qu’elle encourt consiste à ne pas voir que le
discours participe non seulement d’un ordre de la loi, mais aussi des désordres
du désir. Mon intuition – guidée qu’elle est par ce commentaire tardif et apparemment incident de Cavell : « mon idée de l’énoncé de passion s’avère être,
en définitive, un intérêt pour le performatif
[18] » – est plutôt que ce dernier
souhaite voir son idée de la passion modifier de l’intérieur l’idée austinienne
de performatif, lui faire subir une transformation interne; son but n’est pas de
contrebalancer l’idée d’ordre avec celle de désordre, mais de suggérer que l’idée
austinienne de la dimension de la loi, dont le discours participe nécessairement,
doit être telle qu’elle puisse accueillir – rendre possibles – les voies que le
discours nous permet d’emprunter pour improviser notre cheminement parmi
les désordres du désir. Si les
deux voies s’ouvrent à la racine du discours, alors
la voie du désir ne peut pas davantage être entièrement sans ordre (l’improvisation n’est pas l’anarchie) que la voie de l’implication ne peut être entièrement
inflexible (avoir à répondre de ses actes n’est pas être asservi). Bien plutôt, le
genre de loi à laquelle le discours est assujetti doit pouvoir s’accommoder des
désordres du désir, tout comme l’expression du désir en ses désordres doit être
un genre de participation (improvisatoire) à la loi.
Une manière de formuler ce que j’avance consisterait à dire que la construction cavellienne de l’idée d’un énoncé de passion, par la négation des conditions
de l’idée austinienne de l’énoncé performatif, est également une sorte de déconstruction de cette dernière idée. Puisque, comme Cavell le fait remarquer, chacune
des conditions qu’il identifie pour l’énoncé de passion est impliquée par la
négation initiale de la première condition de l’énoncé performatif selon Austin,
et puisque cette première condition repose sur l’invocation austinienne d’une
« procédure, reconnue par convention, dotée par convention d’un certain
effet
[19] », mon intuition est que la négation originelle de Cavell est, en réalité,
une tentative pour reconstruire la conception austinienne de l’ordre de la loi
dans le discours comme un ordre de la convention. Cavell veut que nous repensions le concept austinien du discours comme conventionnel, en reconsidérant
ce qu’une convention du discours pourrait bien être – en nous distanciant de
toute idée de l’ordonnancement du discours qui ne soit pas hospitalière à l’égard
du désordre, en repensant les conventions comme douées d’une inflexibilité
flexible, d’une intolérance tolérante.
L’un des avantages de cette caractérisation des intentions de Cavell est qu’elle
montre que sa critique d’Austin mobilise une idée, ou une vision, du langage
qui est au centre de son travail depuis ses débuts, qui se tient au c
œur des
Voix
de la raison
[20], dans « Excursus : la vision wittgensteinienne du langage », et
dont il est aussi aisé de se faire une fausse idée (et d’une manière structurellement analogue) qu’en ce qui concerne le c
Å“ur de sa critique d’Austin. Le
premier exemple de Cavell, dans cette discussion plus ancienne des manières
que nous avons de projeter nos mots, et par conséquent du genre d’ordre que
nous pouvons trouver dans leur usage, est celui du mot « remplir ». Nous apprenons « remplir le seau » et « remplir la bouteille »; puis, quand quelqu’un parle
de remplir le formulaire, de remplir la machine ou de remplir d’aise, nous le
comprenons ; nous acceptons cette projection du mot. La thèse de Cavell est
que tolérer de telles projections fait partie de l’essence des mots. Bien entendu,
nous aurions pu utiliser d’autres mots que « remplir » pour ce nouveau contexte,
soit en projetant un autre mot déjà établi, soit en inventant un mot nouveau.
Toutefois, si nous parlions de « mettre » le linge dans la machine comme nous
parlons de mettre un couvercle sur la machine, nous perdrions une manière de
faire certaines discriminations (entre mettre un tas de choses à l’intérieur de la
machine, et mettre un élément constitué d’un matériau nouveau sur la machine),
nous commencerions à nous priver de certains de nos concepts (pourrions-nous
nous passer d’expressions comme « remplir d’aise », tout en conservant notre
concept des émotions comme capables de grandir ?), et nous étendrions, de fait,
le champ d’application légitime de notre mot de remplacement exactement de
la façon que nous nous efforcions d’éviter. Si, au lieu de cela, nous inventions
un mot nouveau, nous perdrions une manière de marquer les connexions entre
différents contextes, nous susciterions des questions à propos des projections
légitimes de ce nouveau mot et, à la limite, nous priverions de sens tous les
mots (puisque aucun mot, employé dans un seul et unique contexte, ne serait
véritablement un mot).
Mais en même temps, les projections de nos mots sont également profondément contrôlées. Nous pouvons, par exemple, remplir un formulaire, mais pas
en versant dessus un verre de vodka; et l’impossibilité de le remplir de cette
manière ne compterait pas pour une décision de le laisser incomplet. De telles
projections de « remplir » et « laisser incomplet » échouent parce que leur
connexion avec d’autres mots, dans leur contexte normal, n’est pas transférable
dans le nouveau; on ne saurait laisser incomplet que quelque chose que l’on
peut également compléter, c’est-à-dire quelque chose que l’on peut choisir ou
décider de compléter ; et ce qui est susceptible de compter pour une décision
et un choix dans le contexte du remplissage d’un formulaire est à la fois différent
et voisin de ce qui compte pour une décision et un choix dans le contexte d’un
mariage, ou d’un achat. Ces limites ne sont ni arbitraires ni optionnelles ; elles
montrent comment (ce que Cavell appelle ailleurs) le schématisme grammatical
d’un mot détermine à quels égards un nouveau contexte possible de ce mot doit
inviter ou autoriser à le projeter. Bref,
[T] oute forme de vie, et tout concept qui en est partie intégrante, possède un nombre
indéfini d’occurrences et de directions de projection; mais, d’autre part, une telle
variation n’est pas arbitraire. Il nous faut à la fois la variation “extérieure” et la
constance “intérieure”, si nous voulons qu’un concept accomplisse ses tâches – de
signification, de compréhension, de communication, etc. –, et en général sa tâche de
nous guider à travers le monde, de relier la pensée, l’action, et le sentiment, au
monde [21].
Il existe une certaine tension, dans ce passage-clé, entre sa rhétorique de surface
et la tendance sous-jacente de son argument, tension centrée sur l’usage que
fait Cavell des expressions « variation “extérieure” » et « constance “intérieure” ». En effet, ce contraste entre l’extérieur et l’intérieur suggère que la
constance d’un concept est plus interne, fait davantage partie intégrante de sa
capacité à accomplir ses tâches, que sa variation. Et cependant, l’idée maîtresse
du passage est de toute évidence l’affirmation que les dimensions intérieure et
extérieure du concept lui sont
toutes les deux nécessaires. Cavell marque certes
un certain sentiment de malaise à l’égard de son propre contraste en plaçant
chacun de ses termes entre des guillemets anglais
[22]; mais les implications
visibles de ce contraste ne demandent pas simplement à être atténuées ou
restreintes pour devenir cohérentes avec son affirmation fondamentale – comme
si elles pouvaient induire en erreur, mais étaient par ailleurs susceptibles
d’apporter une contribution positive à son argument. Dans la mesure où elles
sont prises au sérieux, ces implications semblent aller entièrement à l’encontre
de ce dernier.
Supposons, toutefois, que nous nous concentrions sur l’idée directrice de
l’explication du fonctionnement des concepts contenue dans ce passage, et que
nous fixions notre attention sur l’affirmation selon laquelle un concept a besoin
à la fois d’une variation extérieure et d’une constance intérieure – sur le fait
que Cavell, selon ses propres termes, « [s]’efforce de mettre en relief, tout en
gardant l’équilibre entre eux, deux faits fondamentaux à propos des formes
humaines de vie, et des concepts formés à l’intérieur de ces formes
[23] ». Certains
bons lecteurs de cette autodescription se trouveront naturellement insister sur
le fait de la variation extérieure, et se demanderont s’il est vraiment possible
d’imaginer que quelque formulation de règle que ce soit (disons l’expression
verbale d’une convention) puisse la capter ou la fonder. Pourrait-il y avoir une
règle gouvernant le trajet de la projection que notre mot « remplir » exhibe,
sans parler des pas ou des sauts suivants que nous pourrions nous trouver lui
faire accomplir dans le futur ? Mais d’autres lecteurs, tout aussi bons, se trouveront frappés par le fait symétrique de la constance intérieure, et se demanderont s’il est vraiment possible de le capter – comme c’est manifestement le cas,
disons, dans la responsabilité que nous avons de montrer comment le nouveau
contexte d’un concept peut tolérer l’application des concepts auxquels ses critères l’apparentent – sans se référer d’une manière ou d’une autre à l’idée d’un
réseau systématique de conventions ou de règles. Sans doute faut-il faire quelque
invocation de cette ordre, sans quoi le fait de la variation extérieure éclipserait
son jumeau intérieur ?
Que Cavell parle d’essayer de maintenir deux faits en équilibre suggère que
la solution de notre problème consiste ici à accepter le besoin d’un compte
rendu de la grammaire et des critères qui s’accommode des deux faits fondamentaux. Peut-être alors devrions-nous imaginer le réseau de normes, étalons
ou règles comme fixant une certaine sorte de limite au degré de variation que
les projections d’un concept peuvent se voir accorder : les règles donnent de la
constance, et l’imagination individuelle ou collective, les réactions naturelles,
et ainsi de suite, engendrent de la variation, de telle sorte que la vie du concept
est formée de l’interaction de ces deux aspects des formes de vie humaines. Si
nous permettons à l’un des deux faits fondamentaux du couple cavellien d’éclipser l’autre, notre compte rendu sera inadéquat, déséquilibré – en attente d’une
extension ou d’un complément ; mais les deux pris ensemble fourniraient une
image complète et équilibrée de l’essence grammaticale des concepts.
Malheureusement, ce tableau d’un compromis et, finalement, d’une complémentarité, manquerait la portée véritable de la vision cavellienne de la vision
wittgensteinienne du langage, aussi fatalement qu’un tableau jumeau défigurerait l’idée maîtresse de sa critique passionnée d’Austin. Supposons que nous
fassions retour, pour un instant, sur son contraste apparemment trompeur entre
l’intérieur et l’extérieur, et que nous considérions les guillemets anglais qu’il
assigne à ces deux mots comme de simples guillemets français, indices d’une
citation; en effet, cette paire de termes est employée dans certaines des remarques les plus célèbres de Wittgenstein sur la relation entre l’esprit et le corps
humains – par exemple, lorsqu’il déclare qu’« un “processus intérieur” a besoin
de critères extérieurs
[24] », ou que « le corps humain est la meilleure image de
l’âme humaine
[25] ». Dans ces contextes, la visée de Wittgenstein n’est pas de
donner à l’intérieur la priorité sur l’extérieur, ni certes de renverser cet ordre
de priorité; son objet est de suggérer que l’intérieur et l’extérieur ne sont pas
du tout deux règnes, ou dimensions, indépendants, mais qu’ils sont plutôt intrinsèquement reliés l’un à l’autre : la signification, ou l’apport, de chacun est
inséparable de celui de l’autre.
Si nous transposons cette suggestion dans le contexte de la discussion cavellienne de l’essence grammaticale des concepts, il semble s’ensuivre que sa
description de la constance et de la variation comme deux faits fondamentaux
est plutôt plus trompeuse que leur description en termes d’intérieur et d’extérieur. En effet, cette transposition nous permettrait de cesser de penser l’essence
d’un concept comme déterminée par la conjonction, ou l’assemblage, de deux
composants ou éléments séparables (sa constance et sa variation); nous devrions
plutôt considérer sa projectibilité comme dotée d’un type de constance indéfiniment variable, ou d’un type de variation essentiellement non arbitraire. En
d’autres termes, les deux faits fondamentaux de Cavell sont en fait deux aspects
d’un fait unique; aussi n’est-il pas besoin de garder l’équilibre entre eux, car
sous-estimer ou négliger entièrement l’un des deux reviendrait à déformer
l’autre.
Ce qui explique ce fait singulier, dans toute sa singularité, est identifié dans
un moment crucial au début du passage où Cavell caractérise sa notion de critère
(et celle de Wittgenstein).
Ces critères [wittgensteiniens] ne mettent donc pas en relation un nom et un objet,
mais bien plutôt (pourrions-nous dire) divers concepts avec le concept de cet objet.
Cette fois, votre possession d’un concept [...] s’évaluera à votre capacité à utiliser ce
concept en conjonction avec d’autres concepts, à connaître quels concepts peuvent
être (ou non) rapportés à celui qui est en débat, et à votre maîtrise de la manière dont
divers concepts pertinents, lorsqu’ils sont utilisés en conjonction avec les concepts de
différents types d’objets, requièrent, pour une utilisation compétente, différents types
de contextes [26].
Par exemple, savoir ce qu’est un mal de dents consiste en partie à savoir ce qui
compte comme
avoir un mal de dents, ce qui compte comme
soulager un mal
de dents, et ainsi de suite. En d’autres termes, ce que Cavell appelle le schématisme grammatical d’un mot, c’est son pouvoir de combinaison avec d’autres
mots – le « pouvoir du mot à assumer précisément ces valences, une perception
du fait que, dans chaque cas, il existera une raison à l’application du mot, et
que cette raison restera la même d’un contexte à l’autre, ou qu’elle se modifiera
selon une structure, ou une direction, reconnaissables
[27] ». De ce fait, lorsque la
question est de savoir si une nouvelle projection d’un mot donné est acceptable
ou naturelle, notre jugement final reposera sur la capacité du locuteur à montrer
que (et comment) le nouveau contexte dans lequel il a projeté ce mot invite, ou
bien paraît autoriser, à faire cette projection, parce qu’il invite ou autorise à
faire (du moins dans une forme modifiée) la projection d’
autres mots – ceux
auxquels celui dont il est question est relié par ses critères, ceux qui s’accommodent des contextes familiers de son emploi.
Un bon nombre des exemples de projections de mots que Cavell place dans
son « Excursus » nous paraissent entièrement évidents ; ils montrent l’étendue
sans trouble de nos habitudes communes. Nous convenons que le fait de verser
un verre de vodka sur un formulaire ne compte pas comme son « remplissage »,
parce que (entre autres choses) nous ne pouvons rien envisager qui pourrait
alors compter comme « laisser incomplet », ou « compléter », ce formulaire. En
revanche, nous acceptons des expressions telles que « remplir sa mission » ou
« remplir d’aise », en dépit du fait que beaucoup des valences familières du mot
ou bien ne peuvent pas du tout y être transposées ou bien doivent être modifiées
à cette fin. Nous comprenons quelqu’un qui déclare qu’il a incomplètement
rempli sa mission, ou que son demi-succès ne saurait complètement le remplir
d’aise : les valences de « incomplet », dans ces contextes, ne diffèrent pas seulement l’une de l’autre, mais encore de leurs contextes plus familiers (lorsque
l’on remplit incomplètement un seau, ou une bouteille), et pourtant l’intérêt de
leur conservation sous une forme altérée – l’intérêt de l’application du mot –
est clair. Dans d’autres cas, cependant, le caractère acceptable ou inacceptable
de la projection est moins clair; il n’est pas évident que nous devions nous en
accommoder, ni comment, parce que la manière dont les valences du mot pourraient être transposées dans son nouveau contexte n’est pas claire. Pouvons-nous
montrer du doigt Manhattan – y a-t-il rien qui puisse compter comme montrer
du doigt Manhattan – à un enfant qui ne saisit pas encore le concept de carte
topographique ? Peut-être que non, si nous marchons avec cet enfant sur la
58e Rue ; mais qu’en est-il si nous regardons par le hublot, tandis que notre
avion vire sur l’aile à l’approche de l’aéroport de La Guardia ? Est-ce qu’une
planche posée à la verticale sur l’une de ses extrémités, aux dimensions approximatives d’un être humain moyen, calée et légèrement inclinée en arrière, et
dans laquelle sont fixés, à angle droit, deux pitons qui doivent se placer sous
les aisselles, ainsi qu’un autre piton en forme de selle au milieu – est-ce qu’un
tel objet est une chaise ? Ma foi, inclinerions-nous à considérer le sauvage,
confortablement installé sur ses pitons, comme assis sur cette chose ?
Des types différents, des cas différents de projection douteuse donnent lieu
à des formes différentes de justification et de critique, et correspondent à des
types différents de résolution individuelle et communautaire. Ce qui est dit, ou
pourrait être dit, pour justifier ou critiquer une projection contestée n’est pas
clair ni déterminable à l’avance de manière exacte – tout dépend de ce que les
parties de la dispute savent du nouveau contexte du mot, de leur capacité à
formuler explicitement leur appréhension implicite des critères de ce mot, de
la profondeur et de l’étendue de leur imagination, de leur propension à s’accommoder de bonne grâce du changement en échange de perspectives inédites, de
leur perception du centre de gravité grammatical d’un concept, et ainsi de suite.
Mais savoir parler, c’est savoir quels types de considérations ont, ou n’ont pas,
de pertinence pour la justification et la critique des projections d’un mot donné :
il se pourrait que nous trouvions de bonnes raisons de contester la suggestion
selon laquelle ce que le sauvage fait avec sa planche consiste à y être assis ;
mais ce faisant, nous reconnaissons que déterminer si telle ou telle chose compte
comme être assis sur la planche contribue à déterminer si cette planche compte
comme chaise. Sans cette appréhension commune de ce que nous pourrions
appeler les canons de pertinence, il n’y aurait rien de cette normativité systématique dans l’emploi du langage à laquelle Wittgenstein et Cavell sont si
sensibles, et sans quoi les investigations grammaticales ne seraient pas dignes
de notre attention.
L’expression « canons de pertinence », je la tire d’une autre partie des Voix
de la raison (la Troisième), dans laquelle Cavell conteste les conceptions globalement émotivistes du discours moral, et à laquelle il se réfère lui-même
explicitement dans la conférence sur Austin qui m’occupe ici. Dans ce passage,
il fustige des philosophes tels que Stevenson qui prétend que tout type d’assertion que quiconque croit susceptible de modifier les attitudes peut être invoqué
pour ou contre un jugement éthique. Cavell, au contraire, défend l’idée suivante :
la prétention de la moralité à la rationalité repose, comme celle des sciences,
sur le fait qu’elle est constituée par notre engagement collectif à respecter
certaines modalités du débat – quoique ces dernières, contrairement à celles qui
ont cours en sciences, ne conduisent pas nécessairement à un accord sur des
conclusions. Par exemple, si quelqu’un fait une promesse, il s’engage à effectuer
une certaine action; dès lors, s’il omet de l’effectuer, il doit (s’il veut garder
sa crédibilité en tant qu’agent moral) expliquer en quoi les circonstances où il
s’est trouvé justifient son incapacité à honorer son engagement, pourquoi il n’en
a pas prévenu à l’avance celui à qui la promesse était faite, etc. Son interlocuteur
peut alors contester le poids particulier qu’il attache aux facteurs qui l’ont
conduit à prendre sa décision, et il peut avancer des raisons pour ce désaccord
– raisons qui, à leur tour, susciteront des considérations propres à mettre en
échec son excuse; celui qui avait promis peut alors contester le poids que son
interlocuteur attache à ces considérations, et ainsi de suite. La rationalité de
leur entreprise est déterminée par leur reconnaissance commune des canons et
des procédures qui contrôlent, ou qui limitent, ce qui peut être avancé de manière
compétente en guise de raison pertinente de défendre et de critiquer; mais la
pertinence de ces raisons peut être reconnue de tous deux, sans qu’ils assignent
tous deux le même poids à l’une des raisons en particulier.
Ce qui est suffisant pour contredire la prétention que j’ai d’avoir raison ou d’être
justifié de mener « une certaine » action, ça dépend de moi, c’est à moi de le déterminer. Je ne me soucie pas que ce soit un ennemi de l’État ; tant pis s’il a pris ce que
j’ai dit pour une promesse [...]. Je puis refuser d’accepter un « motif de doute » sans
le contester comme étant faux, et sans fournir de nouvelle base, sans être automatiquement catalogué comme irrationnel ou moralement incompétent. Ce que je ne peux
pas faire, tout en conservant ma position de compétence morale, c’est nier la pertinence de vos doutes (« quelle différence ça fait si j’ai promis, si c’est un ennemi de
l’État [...] »), ne pas voir qu’ils demandent de ma part une détermination [28].
Rétrospectivement, nous pourrions nous demander si le traitement que Cavell
donne, dans le contexte ci-dessus, à la promesse, exemple austinien par excellence de performativité, ne constituerait pas une version précoce de la critique
qu’il n’a élaborée explicitement qu’aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, l’objection
de Cavell à l’idée de Rawls, selon laquelle ce qui compte comme base adéquate
pour un jugement moral est déterminé par la pratique, ou l’institution, de la
moralité, de la justice ou de la promesse (objection qu’il motive en partie par
le biais d’une longue discussion sur le rôle des règles dans les jeux), fait de
toute évidence partie du même débat. L’accueil qu’un agent moral donné réserve
à une question morale particulière – qu’il s’agisse d’accepter une raison de
douter avancée par quelqu’un d’autre, de la contester, ou simplement de lui
dénier toute importance –, cet accueil révèle, non pas la « conclusion juste »
que la pratique détermine impersonnellement, mais bien plutôt ce que cet individu considère, personnellement, comme justifié, ce dont il est prêt à répondre;
cela révèle la position morale dont il prend la responsabilité, et, par suite, cela
le révèle. Libre aux autres, alors, de déterminer leur attitude face à cette position
– de déterminer s’ils peuvent s’accorder avec elle, ou être en désaccord avec
elle tout en la respectant, elle et son auteur, ou encore s’il leur faut découvrir
que ce dernier n’appartient pas au même univers moral qu’eux-mêmes.
Bref, les critères de pertinence que partagent ceux qui sont compétents pour
la pratique du débat moral ouvrent un espace dans lequel le droit de reconnaître
et de déterminer, pour son propre compte, l’importance relative d’exigences et
d’engagements concurrents et multiples peut coexister avec l’avènement d’une
communauté fondée sur la compréhension et le respect mutuels. Cavell voit,
dans cette modalité humaine d’interaction gouvernée par des critères, une voie
dans laquelle on peut entreprendre la recherche du communautaire sans sacrifier
l’individuel. Et nous pouvons dire, je crois, que l’objection de Cavell à la
conception austinienne de la convention linguistique tient à ce qu’elle est aussi
excessivement institutionnelle, aussi inflexible et aussi rétive à l’idée d’improvisation, que ne l’est celle de Rawls.
J’espère que la forme fondamentale de la pensée de Cavell, dans ce cas précis
tout comme dans le cas, apparemment plus général, de la projection des mots,
est maintenant claire. Une fois cette forme aperçue, sa récurrence (avec des
variations) dans l’
Å“uvre de Cavell devient frappante ; et peut-être la discussion
pourrait-elle en être encore davantage éclairée (notamment en ce qui concerne
les vicissitudes de l’idylle de Ferdinand et Miranda qui est en jeu dans notre
contexte particulier) si j’examine brièvement la variante de cette forme qui
structure l’étude cavellienne des comédies du remariage au cinéma,
À la recherche du bonheur
[29].
L’épine dorsale de l’analyse menée dans ce livre est une notion hautement
caractéristique du genre, que Cavell définit non par une liste de traits essentiels
qui doivent se manifester dans tout film qui comptera comme un exemple du
genre (comme un type d’objet peut être défini par l’ensemble des propriétés
que chacun de ses exemples doit posséder), mais plutôt par le fait que ses
membres partagent l’héritage de certaines conditions, procédures, sujets et buts
de composition, et que chacun d’eux représente une étude de ces conditions.
Ce qui distingue chaque membre des autres, c’est le fait qu’il assume la responsabilité commune de l’héritage d’une manière propre : il peut, par exemple,
introduire de nouveaux traits dans le genre, mais, ce faisant, il doit montrer en
quoi on peut considérer qu’il compense l’absence de tout trait jusque-là canonique, et/ou qu’il contribue à caractériser de manière plus profonde le genre
dans son ensemble. Ainsi, tout genre doit être conçu comme essentiellement
ouvert au changement, parfois même à un changement très radical; il n’est pas
un seul de ses traits que l’on puisse considérer à l’abri d’une suppression, du
moment que le membre du genre à l’intérieur duquel la suppression s’effectue
peut, d’un certain point de vue, en fournir une compensation. D’un autre côté,
aucune altération de cet ordre ne peut être convenablement effectuée sur l’héritage sans qu’une compensation en soit fournie : si un film ne fournit pas de
compensation pour une absence qu’il crée, si ce qu’il fournit à la place ne peut
pas être considéré comme une interprétation nouvelle de l’héritage du genre,
alors on peut dire que le film a nié le trait en question – et, ce faisant, il engendre
ou intègre un genre adjacent, un héritage différent.
Ainsi, une fois de plus, nous observons une inflexion de la structure familière.
Quiconque souhaite faire un film qui soit un membre d’un genre donné (appelonsle le réalisateur) doit reconnaître son héritage, c’est-à-dire ne pas en nier
les traits centraux, ni simplement les réitérer, mais plutôt les étudier, chercher
à approfondir sa compréhension (et la nôtre) des termes interdépendants et
multidimensionnels de cet héritage, en les soumettant à des formes d’altération
compensatoire qui, d’une certaine manière, dévoilent des dimensions jusque-là
implicites de leur signification. Nous pourrions considérer cela comme la capacité du réalisateur à projeter le genre dans un nouveau contexte, que nous
pouvons être amenés à accepter comme une étape imprévisible, mais rétrospectivement justifiable, de son développement. Ainsi, une contribution réussie au
genre consiste en une variation non arbitraire dans son héritage, et chacune des
contributions de cet ordre révèle la constance indéfiniment variable du genre.
La pertinence de cet excursus sur le cinéma, en ce qui concerne la vision
wittgensteinienne que Cavell a du langage, est, je l’espère, claire. Puisque les
critères de tout concept donné le situent dans un système ou un réseau de
concepts, qui informe et est informé par les formes de vie humaines (appelons
cela l’héritage du mot), son schématisme grammatical possède une inflexibilité
flexible, une tolérance intolérante. Les projections d’un mot dans de nouveaux
contextes doivent faire la preuve que ses valences habituelles y sont transposées,
ou bien qu’elles peuvent être modifiées de manière acceptable, ou encore que
(et comment) l’incapacité du contexte à tolérer la projection de certains
concepts, normalement reliés à celui dont il est question, peut elle-même être
tolérée. Il s’agit là de l’essentielle inflexibilité du concept, qui nous permet de
dire que ce qui a été projeté dans le nouveau contexte est bien le même vieux
concept. Mais il n’existe pas de formules qui détermineraient à l’avance l’étendue qu’il faut transférer du champ des concepts reliés à celui dont on s’occupe,
ni quel degré de modification d’une relation conceptuelle donnée est éventuellement acceptable, ni si (et si oui, quand et pourquoi) un élément d’une projection donnée peut compenser l’absence d’une relation conceptuelle donnée.
De tels jugements dépendent du contexte, ainsi que de la portée de l’intelligence
et de l’imagination du locuteur. Il s’agit cette fois de l’essentielle flexibilité du
concept, de sa capacité à tirer de lui-même, de ceux qui l’emploient, et des
contextes qu’il s’avère capable d’habiter, de nouveaux horizons de sens.
Cela signifie qu’il faut caractériser les critères wittgensteiniens de manière à
mettre en relief le jeu qui creuse leur systématicité, et la façon dont leur interconnexion établit une structure sans exclure le jugement individuel. La question
n’est pas de faire place, dans notre explication, à quelque chose d’autre que la
normativité (disons, la liberté ou le jugement individuel); il s’agit plutôt de
montrer que, et comment, le genre de normativité dont les critères sont un
exemple permet, ou mieux constitue, une telle liberté de jugement – c’est-à-dire
l’ouverture de nos mots (et donc de nous-mêmes) sur un futur essentiellement
imprévisible, quoique rétrospectivement explicable. C’est précisément parce que
le schématisme grammatical d’un mot le situe dans un horizon de mots interdépendants, inscrits dans des formes de vie humaines, que nos projections de
ces mots sont à la fois profondément contrôlées et créatives, qu’elles manifestent
le genre d’envergure imaginative que seule une reconnaissance de la contrainte
peut rendre possible.
Il me semble cependant qu’une fois cela aperçu, la question – très discutée
récemment, par moi-même et par nombre d’autres – de savoir s’il faudrait
exprimer cette vision de la normativité du langage en termes de règles devient
essentiellement oiseuse. D’une part, invoquer la dépendance de l’activité à
l’égard de règles – comme on le fait si souvent à l’aide d’exemples de jeux
comme les échecs et le base-ball – pourrait nous égarer en nous faisant croire
que les désaccords (notamment les désaccords lourds d’enjeux philosophiques)
au sujet de la légitimité de telle ou telle projection d’un mot peuvent être résolus
en se référant à l’autorité impersonnelle d’un règlement qui contiendrait la
détermination de toute éventualité possible. Mais d’autre part, essayer de motiver ou d’étayer le rejet de cette fausse idée en rejetant toute référence aux règles
pourrait être également (quoique inversement) trompeur. En effet, ce qu’il nous
faut en lieu et place de cette fausse opinion, c’est une explication de l’emploi
des mots qui fasse une place au besoin qu’a le locuteur de prendre la responsabilité de déterminer si, et comment, il accepte les projections d’un mot donné,
tout en reconnaissant que de telles responsabilités peuvent, et peuvent exclusivement, être exercées au sein d’un horizon de normativité linguistique d’une
étendue et d’une systématicité presque inimaginables.
Si cette analyse est ne serait-ce que grossièrement correcte, alors il est de
peu de conséquence de penser ces articulations normatives comme des règles,
ou de parler à la place de normes, d’étalons, ou encore de canons. Ce qui compte
est que nous reconnaissions comme il se doit le caractère normatif spécifique
de ces « règles », à la fois dans ce que nous disons d’elles, et dans ce que nous
disons, en tant que philosophes – c’est-à-dire en tant que ra-compteurs de la
grammaire –, à n’importe quel propos.
Ainsi – pour reconduire cette discussion assez digressive à sa source – nous
pouvons considérer la conférence de Cavell sur Austin comme une tentative
pour déterminer plus clairement jusqu’à quel point on peut penser que ce qu’il
a, jusqu’à maintenant, décrit comme les limitations de la conception du langage
et de la philosophie d’Austin (en comparaison avec celles de Wittgenstein)
s’enracine dans la vision excessivement conventionnelle ou institutionnelle
qu’Austin a de l’ordre de la loi dont la parole participe. Mais bien entendu, l’on
peut et l’on doit considérer que Cavell, en réélaborant cette vision, soulève la
question suivante : à quelle variation maximale peut-on soumettre un concept
théorétique fondateur, avant que sa constance interne, et donc celle de la théorie
qu’il rend possible, ne soit subvertie ? La transmissibilité de la philosophie
austinienne, sa continuation dans de nouvelles circonstances, par de nouvelles
générations, présuppose sa capacité à tolérer quelque degré de transformation ;
mais il doit aussi y avoir des limites à cette tolérance. La question la plus
profonde qui se dégage de la dernière rencontre de Cavell avec Austin est donc
celle-ci : dans quelle mesure son originalité nous empêche-t-elle de l’envisager
comme une projection d’un héritage typiquement austinien ? Cavell en est-il
venu à faire l’éloge de son père en philosophie, ou à l’enterrer ? Ferdinand
voit-il les yeux de son père dans les perles en quoi la mer les a changés ?
[1]
Stanley CAVELL, « La passion », trad. P.-E. Dauzat (légèrement modifiée ici), dans
Quelle
philosophie pour le XXIe siècle ? L’Organon du nouveau siècle, Paris, Gallimard-Centre Pompidou,
coll. « Folio Essais », 2001, p. 366. C’est l’auteur qui souligne.
[2]
« La passion », p. 365 (traduction modifiée).
[3]
Ibid., p. 336.
[4]
Ibid., p. 362 (traduction modifiée).
[5]
Ibid., p. 371.
[6]
Ibid., p. 366 (traduction modifiée).
[7]
Ibid., p. 341 (traduction modifiée).
[8]
Ibid., p. 381 (traduction modifiée).
[9]
Ibid., p. 357 (traduction modifiée).
[10]
J. L. AUSTIN,
How to do Things With Words, Oxford, Oxford University Press, 1962,2
e éd.
1975, p. 148;
Quand dire, c’est faire, trad. G. Lane, Paris, Éd. du Seuil, coll. « Points-Essais »,
1991; p. 151 (traduction légèrement modifiée).
[11]
J. L. AUSTIN,
How to do Things With Words, p. 150;
Quand dire, c’est faire, p. 152 (traduction
légèrement modifiée).
[12]
J. L. AUSTIN,
ibid., p. 22; trad. p. 55 (traduction légèrement modifiée).
[13]
Comme l’a fait remarquer Christopher RICKS, « Austin’s Swink », dans
Essays in Appreciation, Oxford, Oxford University Press, 1998, p. 264.
[14]
W. SHAKESPEARE,
La Tempête, acte I, scène 2; trad. (légèrement modifiée ici) Yves Bonnefoy,
Paris, Gallimard, coll. « Folio Théâtre », 1997, p. 141.
[15]
« La passion », p. 376-377 (traduction modifiée).
[16]
J. L. AUSTIN,
How to do Things With Words, p. 110;
Quand dire, c’est faire, p. 120.
[17]
J. L. AUSTIN,
ibid., p. 147; trad., p. 149 (traduction légèrement modifiée).
[18]
« La passion », p. 381 (traduction modifiée).
[19]
How to do Things With Words, p. 14;
Quand dire, c’est faire, p. 49.
[20]
S. CAVELL,
The Claim of Reason, Oxford, Oxford University Press, 1979;
Les Voix de la
raison, trad. Sandra Laugier et Nicole Balso, Paris, Éd. du Seuil, coll. « L’Ordre philosophique »,
1996.
[21]
The Claim of Reason, p. 185;
Les Voix de la raison, p. 281-282.
[22]
N.d. T. : nous avons tâché de rendre la distinction que fait l’anglais entre deux types de
guillemets – d’une part, les
quotation marks (“ ”), qui marquent simplement la présence d’une
citation; d’autre part, les
scare quotes (‘ ’), qui indiquent la réserve et la distance de l’auteur à
l’égard des mots ainsi isolés – en faisant alterner guillemets français (« »), pour le premier usage,
et guillemets anglais (“ ”) pour le second.
[23]
The Claim of Reason, p. 185;
Les Voix de la raison, p. 281.
[24]
L. WITTGENSTEIN,
Philosophische Untersuchungen, édition bilingue : texte allemand édité
par R. Rhees et G. E. M. Anscombe, avec une traduction anglaise de G. E. M. Anscombe sous le
titre
Philosophical Investigations, Oxford, Blackwell, 1953 (2
e éd. 1958), § 580.
[25]
L. WITTGENSTEIN,
Philosophische Untersuchungen, deuxième partie, quatrième section,
p. 178.
[26]
The Claim of Reason, p. 73;
Les Voix de la raison, p. 125-126.
[27]
Ibid., p. 77-78; trad., p. 132.
[28]
Ibid., p. 267; trad., p. 392.
[29]
S. CAVELL,
Pursuits of Happiness : the Hollywood Comedy of Remarriage, Cambridge
(Mass.), Harvard University Press, 1981;
À la recherche du bonheur : Hollywood et la comédie du
remariage, trad. Christian Fournier et Sandra Laugier, Paris, Éditions de l’Étoile/Cahiers du cinéma,
1993.