Le possible, le réel et les sciences de la vie
Claude Debru
Le concept du possible a pris récemment dans les sciences de la vie une
place plus importante, en raison de réflexions nouvelles sur l’évolution biologique ainsi
que du développement très important des biotechnologies. On souhaite ici explorer l’idée
que les choses contingentes, celles qui pourraient être un peu différentes, sont modifiables. La contingence de l’évolution biologique a souvent été notée, et définie en des sens
notoirement différents. Certains biologistes ont fait usage du conditionnel contrefactuel,
en définissant la contingence par l’idée que le monde existant aurait pu ne pas être. Si
la contingence est définie comme l’opposé contradictoire du nécessaire et donc vue
d’une manière unilatérale comme possibilité de ne pas être plutôt que comme possibilité
d’être ou de ne pas être, il devient inévitable que les critiques des philosophies nécessitaristes (en biologie comme ailleurs) insistent sur des évolutions qui ne se sont pas
produites, et fassent usage du conditionnel contrefactuel dans leur démonstration de la
contingence. Le risque est alors de substituer à une métaphysique nécessitariste une
métaphysique opposée. D’autres explications du cours réel de l’évolution biologique (et
en particulier de ses grandes « décimations ») sont pourtant scientifiquement possibles.
La contingence peut être également définie, d’une manière plus réaliste, comme variation, à savoir qu’il n’y a aucune impossibilité à ce que les choses existantes soient un
peu différentes. On souhaite à cet égard donner des illustrations biologiques de la
proximité, souvent notée par les philosophes, entre possible et réel. Le « bricolage
biotechnologique » se fonde sur l’utilisation de procédés et d’outils directement issus de
l’évolution biologique. Il répète certaines des opérations du « bricolage évolutif ». Les
biotechnologies les plus récentes peuvent être décrites comme une « évolution dirigée ».
Les possibilités de variations sur les thèmes fondamentaux de l’évolution biologique
sont encore mal évaluées, et sont sans doute beaucoup plus grandes qu’il n’avait été
imaginé, ce qui permettra vraisemblablement de contourner certaines difficultés rencontrées dans la mise en œuvre, en particulier, des biotechnologies médicales.
The concept of the possible has recently taken an important place in
biological sciences, on account of new considerations about biological evolution and
also because of the very important expansion of biotechnology. In this article we explore
the idea that contingent objects, those which could be a little different, can be modified.
The contingency of biological evolution has often been described, and defined in notoriously different ways. Some biologists have used the counterfactual conditional, by
defining contingency by the idea that the existing world could have not come into being.
If contingency is defined as the contradictory opposite to necessity, and thus seen in a
unilateral manner as the possibility not to be rather than the possibility to be or not to
be, then it becomes inevitable that the objections of necessitarian philosophers (in biology
as elsewhere) are based on evolutions that have not happened, and make use of the
counterfactual conditional in their demonstration of contingency. The risk then is of
replacing a necessitarian metaphysics by an opposing metaphysics. Other explanations
of the true course of biological evolution (and in particular of its great « decimations »)
are nevertheless scientifically possible. Contingency can also be defined otherwise, in a
more realistic way, that it is not impossible that existing things should be a little different.
In this matter we wish to show examples taken from biology, of the proximity between
the possible and the real, that have often been noted by philosophers. « Tinkering about
in biotechnology » is based on the use of procedures and tools that emerge directly from
biological evolution. It repeats certain operations that happen in « evolutionary tinkering ». The most recent biotechnology can be described as « directed evolution ». The
possibilities of variations on the basic themes of biological evolution are not yet fully
appreciated, and are doubtless much greater than was previously imagined. These will
probably allow scientists to overcome certain difficulties met in biological research,
particularly in the field of medecine.