2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Nature et cosmos : incursions en philosophie ancienne et médiévale
Ali Benmakhlouf
Professeur émérite à l’université de Nice-Sophia Antipolis
On a coutume, depuis les travaux de Pierre Duhem, d’opposer la méthode
du physicien à celle de l’astronome, en particulier lorsqu’on envisage de parler de la
tradition philosophique issue des travaux d’Aristote et de Ptolémée concernant la cosmologie et la philosophie naturelle. Cette opposition a certes donné lieu à une divergence
des méthodes sur la base de deux physiques, l’une terrestre, l’autre céleste. Mais il
semble qu’il est possible de relativiser cette opposition en prenant au sérieux la question
portant sur la manière dont le céleste « affecte » le terrestre ou le gouverne. La pronoia
ou providence, d’une part (Alexandre d’Aphrodise), et le croisement des références
épicurienne et aristotélicienne, d’autre part (Averroès), sont autant de thématiques qui
soulignent la présence de modalités d’action, de vie et de forme imprégnées d’intellect
entre les deux niveaux supralunaire et sublunaire.
Following Pierre Duhem, it has become usual to compare the method
of physicists with that of astronomers, particularly when discussing the philosophical
tradition stemming from the works of Aristotle and Ptolemy on cosmology and natural
philosophy. This opposition has indeed produced divergent methods when considering
terrestrial and celestial physics. However it seems to be possible to diminish this opposition when taking seriously the question of the manner in which things celestial affect
or govern earthly thing. Pronoia, or providence, on the one hand (Alexander of Aphrodisa), the mixture of Epicurean and Aristotlian references on the other (Averroes), are
themes which underline the presence of ways of action, life and form that are filled with
intellect between the supra-lunary and sublunary worlds.
On a coutume depuis les travaux de Pierre Duhem
[1] d’opposer la méthode du
physicien à celle de l’astronome, en particulier lorsqu’on envisage de parler de
la tradition philosophique issue des travaux d’Aristote et de Ptolémée concernant
la cosmologie et la philosophie naturelle. Cette opposition est en effet confortée
par les textes anciens. Elle prend sa source dans la question suivante : Comment
arriver à la solution mathématique la plus simple permettant de réduire la
complexité des mouvements des corps célestes, sans tenir compte des problèmes
mécaniques posés par les mouvements de ces mêmes corps ? Simplicius, cité
par P. Duhem, explicite ainsi cette divergence de méthode entre le physicien et
l’astronome :
Il appartient à la théorie physique d’examiner ce qui concerne l’essence du ciel et des
astres, leur puissance, leur qualité, leur génération, leur destruction. L’astronomie, au
contraire, n’a aucune aptitude à parler de ces premières choses, mais ses démonstrations ont pour objet l’ordre des corps célestes, après qu’elle a déclaré que le ciel est
vraiment ordonné, elle discourt des grandeurs, des figures et des distances de la terre,
du soleil et de la lune, elle parle des éclipses, des conjonctions des astres, des propriétés
qualitatives et quantitatives de leurs mouvements. [Ibid., p. 3.]
L’astronomie semble s’en tenir au fait et la physique cherche l’essence ainsi
que la cause. Pourtant, l’accueil peu favorable fait à l’hypothèse héliocentrique
sur la base d’assomptions physiques montre assez l’importance des considérations physiques à un niveau plus profond. Des quatre questions qui ouvrent la
seconde partie des
Seconds Analytiques d’Aristote (le fait, le pourquoi, l’existence, l’essence), il semblerait que l’astronome n’aurait affaire qu’à la première
et à la troisième, laissant les deux autres au physicien. Pourtant, Aristote, et à
sa suite Averroès, prend pour exemple permettant une circulation entre les quatre
questions des
Seconds Analytiques celui de l’éclipse. Cet exemple, qui appartient
de prime abord à l’astronomie, est cependant analysé de telle façon qu’il suppose
un entrelacs de la méthode qui relève du fait et de celle qui relève du pourquoi.
Bien qu’il n’y ait pas de démonstration de l’essence, nous dit Aristote, il y a
une démonstration qui joint l’existence et l’essence quand le moyen terme est
extérieur à l’essence : dans ce cas, il est possible d’avoir l’essence de la chose
et son existence ensemble. Il faut une autre condition : non seulement que le
moyen terme soit extérieur à l’essence, mais qu’il soit cause du terme majeur
dont il montre alors l’essence et l’existence, ou seulement l’essence si l’existence est connue. L’exemple suivant illustre ce cas : le terme majeur est
« l’éclipse », le moyen terme est « l’interposition de la terre entre le soleil et la
lune », le terme mineur est « la perte de lumière sur la lune ». L’essence de
« l’éclipse », à savoir « la perte de lumière sur la lune », trouve sa cause ainsi
que son existence dans « l’interposition de la terre entre le soleil et la lune
[2] ».
Le fait de l’éclipse, à savoir l’interposition de la terre entre le soleil et la
lune, est en même temps son pourquoi : l’interposition de la terre entre le soleil
et la lune. Ce cas parfait permet d’indiquer qu’il y a une possibilité d’engager
dans les questions d’astronomie des questions relatives à l’essence et à la cause.
Ce cas reste en quelque sorte paradigmatique et c’est à l’aune de la démonstration parfaite qui mêle l’existence et l’essence que se fait le refus chez les
aristotéliciens comme Averroès de la méthode de Ptolémée. Exposons d’abord
quelle fut cette méthode avant de présenter les critiques qui émanent des aristotéliciens. Nous verrons ensuite la prégnance du courant aristotélicien dans la
thématique de la nature et du cosmos en analysant la part que prit, chez les
philosophes arabes lecteurs d’Aristote et d’Alexandre d’Aphrodise, la notion de
pronoia ou providence. Nous analyserons enfin les adaptations de la physique
aristotélicienne dans le contexte arabe et ses implications cosmologiques.
PLATON ET L’UNIFORMITÉ DES MOUVEMENTS CÉLESTES
Dans le mythe d’Er (
République, 616 e), Platon décrit le fuseau de la nécessité
dont le Volant se compose de huit volants distincts, emboîtés les uns dans les
autres, le plus extérieur de ces volants représentant la sphère des fixes, et les
sept autres les cercles des planètes, du soleil et de la lune : « Le fuseau lui-même
tournait sur les genoux de la nécessité. Sur la partie supérieure de chaque cercle
se tenait une Sirène, qui était engagée dans le mouvement circulaire avec chacun
et qui émettait une sonorité unique, une tonalité unique, et de l’ensemble de
ces huit voix résonnait une harmonie unique
[3]. »
Platon avait à partir de là posé la question suivante : Quels sont les mouvements uniformes et ordonnés qu’il faut supposer pour rendre compte du mouvement apparent des planètes ? La recherche de la régularité et de l’ordre dans
cette astronomie théorique est première. Or les mouvements apparents des planètes présentent des anomalies qui demandent une explication pour un observateur terrestre. En principe, ces irrégularités ne sont qu’apparentes, et résultent
d’une combinaison de mouvements qui en eux-mêmes sont uniformes et ordonnés. Le mouvement qui par excellence est uniforme et ordonné est le mouvement
circulaire. Le problème se reformule de la façon suivante : Comment combiner
divers mouvements uniformes et circulaires de telle sorte que leur résultante
corresponde au mouvement apparent des planètes ? On tient pour acquis que
les « apparences » ne peuvent être « sauvées » que par une réduction du non-uniforme à l’uniforme.
Du point de vue d’un observateur terrestre, il est admis que les corps célestes
tournent autour de la terre, que la position du soleil par rapport aux étoiles varie
régulièrement, et accomplit une révolution complète, que la lune et chacune des
planètes se meuvent également à travers les mêmes constellations que le soleil
selon une trajectoire appelée « l’écliptique ». La principale difficulté, concernant
la position des planètes, vient de l’observation des irrégularités connues sous le
nom de stations et rétrogradations. Comment en rendre compte ? La solution
d’Eudoxe
[4] se présente ainsi : les trajectoires apparentes du soleil, de la lune et
des planètes sont complexes, mais sont produites par les mouvements circulaires
simples d’un certain nombre de sphères concentriques. La terre est immobile au
centre commun des sphères. Il s’agit là d’une grande réussite mathématique sans
transgression de la règle platonicienne qui imposait de ne rien postuler d’autre
que des mouvements circulaires simples. L’exploit fut d’imaginer une combinaison de sphères susceptibles de produire une courbe qui correspondît aux boucles
du mouvement planétaire. Mais la théorie des sphères concentriques ne pouvait
faire place à des variations dans les distances du soleil, de la lune et des planètes
à la terre, et c’est sur ce point que la théorie allait laisser place à celle des épicycles
et des excentriques. Les théories d’Eudoxe étaient des constructions purement
mathématiques, elles ne disaient rien de la mécanique des mouvements célestes,
de la nature des sphères concentriques, ni de la manière dont le mouvement se
transmet de l’une à l’autre. Le modèle d’Eudoxe a été adapté par Aristote
[5] : il a
essayé d’utiliser cette théorie mathématique pour en faire la base d’un système
mécanique. Il voulait comprendre comment s’effectuait le mouvement, depuis la
sphère la plus externe du ciel jusqu’à la région sublunaire.
PTOLÉMÉE : LA SIMPLICITÉ COMME MÉTHODE
Au IIe siècle après J.-C., Ptolémée subdivise les études théoriques (inspiration
aristotélicienne) en trois branches : la théologie, la physique et la mathématique
qui comprend l’astronomie théorique. La théologie et la physique sont affaire
de conjectures plus que de compréhension scientifique, la théologie à cause de
l’obscurité de son objet et la physique à cause de l’instabilité de son objet. La
mathématique seule repose sur des démonstrations inébranlables ; le but de
l’étude n’est pas seulement d’acquérir le savoir mais aussi d’apprécier la beauté
de l’ordre des corps célestes.
Lorsque ceux qui s’adonnent à cette étude contemplent le bel ordre, la proportion,
l’absence d’arrogance des choses divines, ils acquièrent par là l’amour de cette divine
beauté. [Almageste, liv. I, chap. II. ]
Cette humilité cosmique guide les travaux de Ptolémée. Même si la physique
n’est pas engagée dans cette astronomie, de nombreuses thèses physiques sont
cependant supposées, comme la sphéricité des cieux, la sphéricité de la terre,
la terre au repos au centre de l’univers.
D’un point de vue méthodologique, la notion de simplicité intervient de deux
façons très distinctes : d’un côté, comme critère pour préférer un modèle à un
autre, de l’autre, Ptolémée reconnaît la complexité des apparences et celle des
procédés dont il use pour les « sauver », et il soutient que la notion de simplicité
que nous tirons du monde sublunaire est inadéquate et inappropriée. Les corps
célestes sont immuables et l’idée que leurs mouvements sont simples, quelle
que soit la façon dont ils nous apparaissent, a la valeur d’un axiome.
Nous devrions essayer d’adapter les hypothèses les plus simples, dans la mesure du
possible, aux mouvements célestes, et si cela ne réussit pas, tenter alors toutes les
hypothèses possibles. Car une fois sauvée chacune des apparences à titre de conséquence des hypothèses, pourquoi paraîtrait-il étrange que de telles complications puissent avoir lieu dans les mouvements des corps célestes ? [...] À vrai dire il ne convient
pas de juger de la simplicité même des choses célestes à partir de celles qui nous
semblent simples, lorsqu’on voit que même chez nous le même objet n’est pas également
simple pour tout le monde. Bien plutôt nous devrions juger de leur simplicité à partir
de l’immuabilité des substances naturelles dans le ciel lui-même et de leurs mouvements. Car, ainsi, tout paraîtrait simple et plus simple encore que les choses qui nous
paraissent simples à nous, puisqu’il est impensable qu’il y ait dans leurs révolutions
aucune espèce de peine ou de difficulté. [Ibid., liv. XIII, chap. II.]
Les mouvements multiples que Ptolémée compose n’ont aucune réalité, seul le
mouvement résultant se produit dans le ciel et ce mouvement attribué aux astres
ne s’oppose pas à la nature des astres ; cette nature des astres, nous n’avons pas
le moyen de la connaître; ce que nous essayons de connaître, c’est la forme du
mouvement conforme à l’observation, non le mouvement lui-même.
Il n’y a dans la région où se produisent ces mouvements aucune essence qui soit par
nature douée de la puissance de s’opposer à ces mouvements, ce qui s’y trouve cède
avec indifférence aux mouvements naturels de chacun des astres et les laisse passer,
bien que ces mouvements se produisent en des sens opposés. [Ibid., liv. III, chap. IV.]
À partir de cet exposé succinct des deux méthodes, celle qui est issue d’Eudoxe et
qu’Aristote emprunte, et celle qui vient des travaux de Ptolémée, on peut poser la
question suivante : comment les philosophes de l’Antiquité et du Moyen Âge ont-ils élaboré une philosophie de la nature et du cosmos ? Il serait impossible de passer
en revue toutes les positions. Nous avons choisi quelques figures emblématiques
parmi lesquelles Alexandre d’Aphrodise, Al-Kindi et son école, puis Averroès et
Al-Fârâbî. Nous nous en tenons donc au courant aristotélicien arabe, Alexandre
d’Aphrodise étant lui-même étudié à partir de ses traités conservés en arabe.
ALEXANDRE D’APHRODISE ET LA PROVIDENCE
D’un point de vue aristotélicien, la distinction entre le supralunaire dont s’occuperait l’astronome et le sublunaire qui serait le domaine du physicien est certes
juste mais elle est trop schématique. Elle est relativisée par la question suivante :
comment les corps célestes affectent-ils physiquement le monde sublunaire ? La
question trouve un début de réponse dans
De la génération et corruption, II, 10,
336a15-37a33. Aristote y indique que les cieux ont deux mouvements fondamentaux : le premier, le mouvement régulier de la sphère des étoiles fixes, est en
lui-même cause du mouvement continu sur terre, alors que l’autre, le mouvement
de l’écliptique, en raison de son caractère oblique, est à même de rapprocher et
d’éloigner la cause de la génération, à savoir le soleil, de manière à rendre possible
l’alternance de la génération et de la corruption. Alexandre d’Aphrodise traite
cette même question sous le prisme de la
pronoia, la providence, et donne ainsi
à la question un tour théologique et métaphysique. Dans le
Peri Pronoias, il
indique que la providence ne régit que le général, le spécifique et ne s’occupe
pas des individus. Ce traité établit une distinction entre deux manières d’exister
pour la providence : elle réside dans les cieux et agit dans le monde sublunaire
par contact. Traduit en arabe, sous le titre « Du gouvernement des sphères », par
un membre du cercle d’Al-Kindi, ce traité nous dit que « la cause de la génération
des choses, de leur préservation et de leur maintien dans leurs formes se trouve
dans les corps sublimes célestes qui les dirigent et les préservent. Je veux dire
que le pouvoir du soleil et du reste des étoiles semblables au soleil est la cause
et le maintien des choses naturelles et changeantes
[6] ». Le cercle d’Al-Kindi fournit non seulement une traduction mais aussi une interprétation de ce traité, en
soulignant que le bas-monde est engendré par « le premier agent, mais il ne procède de lui que par le biais de la médiation de la nature qui est ce qui prend soin
de lui. Je dis que la nature l’organise et préserve son arrangement de façon éternelle [...] j’entends par nature le premier corps céleste car la nature est le commencement du mouvement des corps, et le commencement du mouvement des
corps changeants ainsi que leur cause est dans les corps célestes sublimes
[7] ». Le
pas franchi ici est d’identifier la nature à un corps céleste. Alexandre d’Aphrodise
avait seulement dit que la nature était un pouvoir venant du ciel, non qu’elle était
à part entière un corps céleste. Dans les deux cas, celui d’Alexandre et celui
d’Al-Kindi cependant, les corps célestes se trouvent dotés d’un pouvoir providentiel qui cause la génération et la corruption et qui agit par contact. L’accent
est mis sur le caractère oblique de l’écliptique qui se trouve être le vecteur de tout
ce qui vit sur terre. Les corps célestes apparaissent ainsi comme les médiations
par lesquelles Dieu, comme premier agent, crée et protège sa création.
MATIÈRE ET FORME : LA LEÇON ÉPICURIENNE D’AVERROÈS
Partis de la question aristotélicienne portant sur les liens du supralunaire avec
le sublunaire, nous voilà maintenant pris dans un vocabulaire religieux voire
même dans une thématique religieuse : la création et la providence ne peuvent
être entendues en leur sens païen par les philosophes arabes lecteurs d’Aristote.
Leur résonance monothéiste ne peut pas être mise en doute. Les philosophes
arabes ont eu à résoudre la difficile question de la compatibilité de la thèse
aristotélicienne relative à l’éternité du monde avec celle, monothéiste, de la
création de celui-ci. Averroès tente ici une conciliation. Son principe de base
est certes nihil generatur ex nihilo : il ne peut y avoir de génération à partir de
rien. Par ailleurs, la matière est bien incréée et éternelle. Mais les divergences
entre ceux qui soutiennent que le monde est éternel et ceux qui affirment sa
création relèvent de deux types.
- On peut vouloir porter l’attention sur le lien entre le monde qui est non
causé mais produit avec les choses contingentes qui sont et causées et
produites. Si on met l’accent sur la similitude quant à la production, on
dira : « le monde est créé ». Mais, on peut vouloir aussi porter l’attention
sur les liens entre le monde non causé et Dieu qui, lui, tout comme le
monde, est non causé, on dira alors que le monde est éternel, alors qu’à
proprement parler, il ne l’est pas, vu qu’il contient des formes qui sont,
elles, engendrées. Selon que la similitude porte sur l’élément-production
ou l’élément-absence de cause, on dira que le monde est créé ou éternel.
- Cette conciliation entre la façon de dire des théologiens (le monde est créé)
et la façon de dire aristotélicienne (le monde est incréé) n’a pas pris chez
Averroès un tour simplement rhétorique d’harmonisation des façons de parler des uns et des autres. Elle repose plus profondément sur une adaptation
de l’atomisme classique qui, à première vue, peut paraître une concession
aux théologiens. Ces derniers (les asch’arites notamment) avaient en effet
adopté une forme d’atomisme pour conforter la thèse créationniste : il n’y
a pas de division indéfinie de la matière. Il y a des premiers éléments indivisibles, les atomes, contrairement à ce qu’avait dit Aristote. Averroès, sans
renoncer à Aristote, reprend d’Épicure l’idée de minima naturalia qui ne
sont pas des entités ou atomes mais qui sont, chez Épicure, des minima dans
l’atome, des parties composantes mais non divisibles. Dans la philosophie
naturelle d’Averroès, ces minima permettent d’expliquer la différence entre
la division indéfinie de la matière et le maintien de la forme, hors de la
division. La forme est indivisible, et son indivisibilité est liée au fait qu’elle
n’existe pas indépendamment de la matière. L’idée de parts minimales composantes mais non divisibles est une façon de souligner la spécificité de la
forme par rapport à la matière. Dans le Commentaire moyen sur la Physique,
Averroès note que « la grandeur est infiniment divisible comme matière,
non comme forme; comme forme, sa divisibilité est limitée. C’est pourquoi
une grandeur de feu ne peut pas être divisible infiniment en tant que grandeur
de feu; elle peut être indivisible en tant que pure grandeur, non en tant que
corps naturel
[8] ». Ces minima ne sont pas des parts d’atomes pour Averroès,
mais des parts du continu qui sont incorporées dans la forme des corps
naturels. Sans rejoindre l’atomisme des théologiens, Averroès parvient à
intégrer les objections qui peuvent être formulées contre l’aristotélisme
concernant la divisibilité à l’infini des corps naturels.
AL-FÂRÂBÎ, USAGE PHYSIQUE DES CATÉGORIES LOGIQUES :
UN EXEMPLE
Les commentaires sur l’
Å“uvre d’Aristote ne sont donc pas une pâle reprise
des textes. Ils disent ce qui n’a jamais été prononcé, comme le souligne Michel
Foucault
[9] à propos de tout commentaire. Leur force aussi est de permettre des
références croisées à l’
Å“uvre du Stagirite. Ainsi en va-t-il du traité des
Catégories. P. Duhem
[10] note à juste titre que c’est grâce à Simplicius que les six
catégories peu explicitées par Aristote dans son ouvrage (action, passion, position, temps, lieu, l’état ou l’avoir) ont reçu un traitement qui a eu des implications
fortes dans la gestation de la philosophie naturelle. Nous venons de voir le
traitement original par Averroès de la continuité qui est une espèce de la catégorie
de la quantité. La sous-espèce de la qualité qu’est la forme a trouvé chez les
commentateurs arabes des développements notoires. Retenons ici, à titre d’exemple, ce que nous dit Al-Fârâbî de la forme. Nous venons de voir son enjeu chez
Averroès au sujet des
minima naturalia. Aristote avait souligné sa perplexité
quant à cette sous-espèce de la qualité : la forme est-elle ou non une qualité ? Par
les exemples qu’Al-Fârâbî donne – exemples qui n’ont pas une valeur illustrative
mais participent d’un montage de cas en vue de produire des arguments-types –,
le doute se trouve levé. Aristote avait cité, comme en passant, le couple du rare
et du dense à propos de la forme. Lisons Al-Fârâbî à ce sujet :
Si le rare est quelque chose comme la distension de la laine et le dense comme son
resserrement, ils tombent sous la position. De fait, le rare n’est pas autre chose que
l’éloignement des parties du corps les unes par rapport aux autres en ce que des corps
étrangers entrent dans leurs intervalles, et le dense pas autre chose que leur rapprochement en ce que des corps étrangers qui s’y trouvent y sont comprimés et expulsés, le
reste se rapprochant ou entrant en contact. En revanche, si, par dense, on entend quelque
chose comme la congélation de l’eau, il est dans la qualité, car il n’advient pas alors
que les corps étrangers soient comprimés, les parties se rapprochant et resserrant
ensuite : lors de sa congélation, l’eau ne devient pas du tout une masse moindre que ce
qu’elle était, mais elle produit alors quelque chose qui n’était pas auparavant. De même
pour le rare : si c’est quelque chose comme la fonte de la glace, c’est une qualité, parce
qu’il n’advient pas alors que ses parties s’écartent en laissant entrer de l’air ou un autre
corps à elle étranger : elle ne s’accroît pas en quantité et ces deux advenues en elles se
font sur le modèle de l’advenue de la chaleur dans ce qui n’était pas chaud et de celle
du froid dans ce qui n’était pas froid. Par suite, le chaud et le froid sont dans la qualité [11].
Ce long passage explicite la forme du dense et du rare à partir d’exemples
physiques et participe de ce mouvement de mise en Å“uvre des Catégories
d’Aristote dans le domaine de la physique, mouvement dont parle Duhem à
propos de Simplicius. Les catégories du « il pâtit » et du « il fait » donnent
également lieu chez Al-Fârâbî à des développements physiques relatifs à l’état
de transition que connaissent les corps physiques, comme l’échauffement ou le
blanchissement, avec une insistance sur la continuité de la transition. Une des
espèces du mouvement selon Aristote, à savoir l’altération, se trouve ainsi
engagée dans ces deux catégories et permet de croiser la référence logique des
catégories avec les textes physiques sur le mouvement.
Nous sommes partis de l’opposition soulignée par P. Duhem entre la méthode
du physicien et celle de l’astronome. Cette opposition a certes donné lieu à une
divergence des méthodes dans le cas de l’astronomie et dans celui de la physique.
Mais il nous a semblé qu’il convenait de la relativiser, sur la base de la critique
réaliste qui refuse le parti pris instrumentaliste des épicycles
[12] et des excentriques dont fait usage Ptolémée. Il ne s’agit pas seulement de dire que le courant
aristotélicien représenté par Averroès a cherché à tout prix à maintenir l’hypothèse des sphères homocentriques contre celle des épicycles, car ces sphères
feraient plus justice à la nature des corps célestes
[13]. Il faut aussi donner leur
valeur aux questions relatives au gouvernement du monde, si tant est que de ce
gouvernement dépende la présence en nous d’un pouvoir de la raison. Avant
que le supralunaire et le sublunaire n’aient été unifiés par une même physique,
grâce aux travaux de Galilée et de Kepler, le niveau céleste a « affecté » le
niveau sublunaire selon des modalités d’action, de vie et de forme imprégnées
d’intellect. L’humilité cosmique est alors en tension permanente avec la reconnaissance de la forme haute d’intellect présente en Dieu et en tout homme,
comme le soulignent à la fois Aristote, Themistius et Averroès.
[1]
P. DUHEM,
Sauver les phénomènes, Paris, Vrin, rééd. 1990.
[2]
Je me permets de renvoyer à mon article « Averroès, définition et démonstration »,
Philosophie,
n
o 77,2003, p. 12-22.
[3]
PLATON,
La République, trad., Paris, GF-Flammarion, 2002,617 a, p. 517.
[4]
Le principe mathématique adopté par Eudoxe de Cnide (390-340) est que chaque corps céleste
décrit l’équateur d’une sphère tournant à vitesse constante autour de ses pôles, lesquels à leur tour
sont situés sur une sphère plus grande, concentrique, qui tourne à vitesse différente autour de deux
pôles différents, etc. ; il imagine ainsi trois sphères pour le soleil et la lune, cinq sphères pour
chacune des cinq planètes (Vénus, Mercure, Mars, Jupiter, Saturne), une seule pour la sphère des
fixes, donc vingt-sept en tout. Callippe de Cysique (330) ajouta deux sphères supplémentaires pour
le soleil (pour rendre compte de l’inégalité des saisons) et pour la lune, une supplémentaire pour
Mars, Vénus et Mercure, portant à trente-quatre le nombre total des sphères concentriques.
[5]
La physique d’Aristote est incompatible avec l’existence des épicycles, car, incapable d’aucune
altération, inaccessible à toute violence, l’essence céleste ne pouvait, selon cette physique, manifester d’autre mouvement que son mouvement naturel : la rotation uniforme autour du centre de
l’univers.
[6]
Alexandre D’APHRODISE,
Traité du gouvernement des sphères, cité dans Silvia FAZZO et Hillary
WIESNER,
Alexander of Aphrodisias in the Kindî-Circle and in Al-Kindî’s Cosmology, dans
Arabic
Sciences and Philosophy, vol. 3, Cambridge University Press, 1993, p. 129.
[7]
Ibid., p. 140.
[8]
AVERROÈS,
Commentaire moyen sur la Physique, III.3.5, cité dans Ruth GLASNER,
Ibn Rushd’s
Theory of Minima naturalia, dans
Arabic Sciences and Philosophy, vol. 11,2001, p. 18.
[9]
M. FOUCAULT,
Naissance de la clinique, Paris, Presses universitaires de France, 3
e éd. 1993,
p. XII : « Le commentaire interroge le discours sur ce qu’il dit et a voulu dire; il cherche à faire
surgir ce double fond de la parole, où elle se trouve en une identité à elle-même qu’on suppose
plus proche de sa vérité ; il s’agit en énonçant ce qui a été dit, de redire ce qui n’a jamais été
prononcé. »
[10]
P. DUHEM,
Le Système du monde, vol. 3,
L’Astronomie latine au Moyen Âge : le tribut des
Arabes, Hermann : « À son commentaire aux
Catégories, Simplicius avait adjoint un long appendice
où il étudiait les six prédicaments qu’Aristote avait négligés » (p. 195).
[11]
AL-FÂRÂBÎ,
Commentaire moyen sur les Catégories, trad. Stéphane Diebler (à paraître).
[12]
Définition de l’épicycle. On imagine que le corps céleste se déplace sur un cercle : l’épicycle,
dont le centre lui-même se déplace le long de la circonférence d’un second cercle (le déférent) dont
le centre est la terre. Préféré pour le mouvement de la lune et ceux des planètes. –
Définition de
l’excentrique. Le corps céleste se déplace le long de la circonférence d’un cercle excentrique, un
cercle dont la circonférence ne coïncide pas avec celui de la terre. L’excentrique est préféré pour
le mouvement du soleil.
[13]
Soulignons l’existence d’un
Abrégé de l’Almageste écrit par Averroès, dont subsiste une
version hébraïque. Pour plus de détails, voir Juliane LAY,
L’Abrégé de l’Almageste : un inédit
d’Averroès en version hébraïque, dans
Arabic Sciences and Philosophy, vol. 6, Cambridge University Press, 1996, p. 23-61.