2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Le copernicianisme et la mutation de la philosophie naturelle
Maurice Clavelin
Professeur émérite à l’université de Paris-Sorbonne (Paris IV)
Le but de cette étude est de faire apparaître le rôle éminent que joua le
copernicianisme dans le remplacement, en un siècle et demi à peine (1543-1687), de la
philosophie naturelle traditionnelle par la science moderne. Son idée directrice est qu’en
dépit de ses implications théoriquement incompatibles avec la philosophie naturelle
traditionnelle, le copernicianisme n’exerça pleinement son pouvoir rénovateur que grâce
à un afflux de données inédites, inassimilables par l’ancien système, ou encore d’initiatives théoriques dont le développement n’eût pas été possible sans les modifications
conceptuelles qu’il entraînait. Volontairement limitée aux travaux principaux de Kepler
et de Galilée, l’étude montre comment de ces données et de ces initiatives combinées
avec l’héliocentrisme naquirent des idées et des procédures radicalement nouvelles qui
disloquèrent de façon irréversible l’ancienne philosophie naturelle.
The aim of this study is to bring out the important role that copernicianism played in the replacement in one and a half centuries (1543-1687) of natural
philosophy by modern science. Its main idea is that despite implications that were
theoretically incompatible with traditional natural philosophy, copernicianism only fully
exerted its renovating power because of the arrival of previously unknown observations,
that could not be treated by the old system, or by theoretical initiatives whose development would not have been possible without the conceptual modifications that it implied.
While voluntarily only taking account of the main works of Kepler and Galileo, the study
shows how from these observations and from these initiatives combined with heliocentrism were born ideas and procedures that were radically new and which overturned the
ancient natural philosophy irrevocably.
« Philosophie naturelle », chacun le sait, est le terme sous lequel jusqu’au
XVIIe siècle fut désignée cette partie de la philosophie dont la tâche était de
fournir une interprétation d’ensemble du monde et des phénomènes physiques.
L’expression « Philosophie naturelle traditionnelle » servira dans les pages qui
suivent à désigner le système le plus largement répandu, inspiré pour l’essentiel
d’Aristote, et qui du XIIIe au XVIe siècle remplit cette fonction.
Enraciné dans l’ontologie, déployé dans le cadre d’une cosmologie et d’une
théorie des éléments rigoureusement agencées, il avait pour principale caractéristique d’associer dans une même entreprise philosophie de la nature et explication raisonnée des phénomènes ; et, parmi ceux-ci, les phénomènes du changement en général (ou du devenir) occupaient normalement la première place.
Bien que tirant de l’ontologie son idée directrice (expliquer un phénomène, c’est
en rendre compte à la lumière des formes ou des essences), la philosophie
naturelle proprement dite n’en était nullement le simple prolongement : guidée
par les prémisses de la cosmologie, forte des conséquences résultant de leur
combinaison avec la théorie des éléments, elle se présentait comme une
construction solidement charpentée et fort bien accordée aux données de l’expérience commune – avec ce que nous voyons et éprouvons spontanément. Quelques discordances étaient certes apparues avec le temps, soit sur des problèmes
précis (comment expliquer le mouvement d’un corps après sa projection ?), soit
sur le recours à d’autres traditions que l’aristotélisme (le platonisme du XVe siècle) : aucune n’ébranla sérieusement ce qu’on appelle ici « philosophie naturelle
traditionnelle », et aussi tard qu’à la fin du XVIe siècle on eût grandement surpris
l’immense majorité des gens instruits en leur annonçant qu’un siècle plus tard
sa ruine serait consommée. Elle le fut pourtant; et, si le temps nécessaire pour
lui substituer un savoir différent tant par la forme que par le contenu peut
aujourd’hui sembler long, il ne le fut guère au regard de l’exceptionnelle longévité dont le système avait fait preuve.
Comment cette mutation s’effectua-t-elle ? Comment la philosophie naturelle
traditionnelle vit-elle ses thèses majeures remises en cause ? Comment s’opéra
l’introduction des thèses nouvelles dont la coordination progressive imposa une
nouvelle conception de l’interprétation du monde et des phénomènes physiques ? L’idée que je voudrais illustrer, en considérant plus particulièrement sa
phase initiale, est qu’au cÅ“ur de ce processus se trouve une initiative théorique
dont les ressources, lorsqu’elles furent exploitées à fond, ouvrirent la voie à
d’autres entreprises théoriques et permirent de tirer de données inédites des
conclusions radicalement nouvelles. Cette initiative, ce fut le copernicianisme,
dont je vais tenter de restituer le rôle déterminant à travers les travaux de Kepler
et de Galilée.
I. En publiant en 1543 son
De revolutionibus orbium cœlestium, Copernic
voulait sans doute montrer d’abord qu’un système astronomique héliocentrique
peut remplacer avantageusement l’ancien système géocentrique. Il faisait aussi
beaucoup plus. Dans la philosophie naturelle traditionnelle, le géocentrisme
occupe en effet la place d’une conclusion logiquement, c’est-à-dire nécessairement, déduite. Le monde, par son assimilation à un corps sphérique fini, possède
comme tel un centre (ou bas), opposé à un haut (sa périphérie), et par rapport
auquel se déterminent les
mouvements naturels : vers le centre, à partir du centre,
autour du centre. Par la théorie des éléments sont ensuite associés au premier
l’élément terre, au deuxième le feu et au troisième un élément spécial, ou éther.
D’où (et en abrégeant beaucoup
[1] ) deux conclusions capitales : d’une part, la
nécessaire présence de la Terre au centre du monde ainsi que son immobilité
(le centre du monde étant son lieu naturel, elle ne saurait en bouger); d’autre
part,
l’hétérogénéité physique de cette même Terre et des corps célestes. Proposer une astronomie héliocentrique, et surtout la présenter comme plus vraie
physiquement que le géocentrisme (et non seulement préférable géométriquement), c’était ainsi accomplir bien plus qu’un choix technique. En récusant une
thèse aussi consubstantielle à l’ancienne philosophie naturelle, Copernic remettait directement celle-ci en question et, du même coup, préconisait sa révision.
II. Qu’il en ait été parfaitement conscient, il suffit de parcourir le livre I du
De revolutionibus pour s’en assurer. Tout n’est pas bouleversé, et bien des
éléments, comme on le souligne souvent, restent inchangés : la notion de cosmos, par exemple, c’est-à-dire la représentation du monde comme un corps fini
dont les parties sont harmonieusement disposées, ou la conviction que seul le
mouvement circulaire uniforme convient aux corps se mouvant dans l’espace
cosmique ; de même, Copernic ne rejette pas (du moins pas explicitement) la
thèse de l’hétérogénéité physique de la Terre et des autres corps du monde ;
comme le titre de l’ouvrage l’indique, il n’élimine pas davantage la machinerie
des orbes (ou sphères solides) grâce auxquels les astres errants (dont la Terre
désormais) effectuent leurs révolutions autour du soleil. Les modifications n’en
sont pas moins là. L’image générale du monde est profondément altérée : la
disposition des corps entre le centre et la périphérie, bien sûr, mais aussi le
statut de certains de ces corps
[2] tandis que l’absence de toute parallaxe annuelle
oblige à augmenter considérablement la distance entre Saturne et la sphère des
fixes. Deux autres changements, bien mis en évidence par Copernic, retiennent
également l’attention. La gravité qui, dans le système traditionnel, est comprise
comme une qualité absolue, pourvue d’une fonction ontocosmologique (ramener
vers le centre du monde les corps en qui prédomine l’élément terre), devient
cette simple « appétence naturelle » qui pousse les parties séparées de leur tout
à retrouver leur unité « en se réunissant sous la forme d’un globe » (I, 9); quant
au mouvement circulaire, s’il reste le mouvement privilégié des corps célestes,
c’est en raison non de leur nature propre mais de leur forme sphérique qui
s’exprime dans et par ce mouvement (I, 4 et 5).
Quoique limités, les changements sont donc bien réels. Ils le sont même
d’autant plus qu’en les introduisant Copernic rompait de deux façons encore
avec la philosophie naturelle traditionnelle. Pour cette dernière, on l’a rappelé,
l’accord avec l’expérience ordinaire est un impératif, et il n’est pas douteux que
la thèse du géocentrisme, tout en étant fondée dans la cosmologie et la théorie
des éléments, ne s’en écarte nullement. Lui préférer l’héliocentrisme, contre
lequel va manifestement cette même expérience
[3], revenait clairement à faire
passer celle-ci au second plan et à la dévaluer au profit d’autres exigences ; de
critère habilité à authentifier les conclusions de la philosophie naturelle, le
témoignage des sens tombait au rang de simple fait, réclamant lui-même une
explication. Mieux que quiconque, Galilée saura mettre en relief cette conséquence du copernicianisme :
Mais mon émerveillement [...] est fort différent du vôtre ; vous vous émerveillez que
les adeptes de l’opinion des Pythagoriciens [4] soient si peu nombreux; et moi je
m’étonne qu’il se soit jamais trouvé des hommes pour l’embrasser et la suivre, et je
ne peux assez admirer la grandeur du génie de ceux qui l’ont acceptée et jugée vraie,
et par la force de leur intellect ont pu dominer leurs sens au point de faire passer ce
que leur dictait la raison avant les données ouvertement contraires de l’expérience
sensible [5].
C’est donc sur une base entièrement nouvelle que le nouveau système se trouvait
contraint de chercher sa justification, et cette base, faute d’un appel possible à
l’expérience sensible, ne pouvait qu’être celle de sa supériorité intrinsèque : une
supériorité qui transparaît déjà dans sa plus grande simplicité
[6], mais éclate
surtout dans son aptitude incomparablement plus grande à restituer l’harmonie
que le monde, comme
Å“uvre de Dieu, doit nécessairement posséder (I, X).
L’autre point sur lequel Copernic, en esquissant les grandes lignes d’une nouvelle cosmologie, rompait avec la philosophie naturelle dominante n’était pas
moins subversif. Traditionnellement, c’est au philosophe et à lui seul que revenait la tâche, à travers la cosmologie précisément, de fixer les principes à l’aide
desquels l’astronome s’efforçait ensuite par ses constructions géométriques de
« sauver les phénomènes ». En assumant cette tâche dès le livre I du
De revolutionibus, Copernic mettait fin à une sujétion séculaire et se proclamait, sans
équivoque, l’égal des philosophes. Un nouveau personnage faisait ainsi son
apparition, celui de l’astronome philosophe, et cela signifiait que rallier le
copernicianisme c’était aussi, selon une expression de Galilée, « revêtir l’habit
du philosophe », ou peut-être mieux encore devenir à soi-même son propre
philosophe.
Est-ce à dire alors qu’il suffisait d’adopter le copernicianisme et d’en développer méthodiquement les implications pour que la philosophie naturelle traditionnelle soit du coup discréditée et fasse place à une nouvelle philosophie
naturelle ? Plus explicitement : un simple changement théorique pouvait-il à lui
seul produire un tel bouleversement ? L’exemple de Giordano Bruno et de son
opposition radicale, mais purement théorique, ne laisse aucun doute quant à la
réponse. Il fallait bien autre chose pour que le copernicianisme exerce pleinement son pouvoir rénovateur, et ce quelque chose ne pouvait être qu’un afflux
de données inédites, inassimilables par l’ancien système, ou encore des initiatives modifiant radicalement le discours physique et dont le développement
n’eût pas été possible sans certaines des transformations conceptuelles qu’entraînait l’adoption de la doctrine héliocentrique.
III. C’est par un ouvrage de cosmologie, d’emblée placé sous le signe du
copernicianisme, le
Mysterium cosmographicum, que débuta en 1595 la carrière
de Kepler. De ce travail de jeunesse
[7], tout empreint de mysticisme, il ne reniera
jamais ni l’idée directrice (dégager
a priori l’ordre rationnel qui préside à la
constitution du monde
[8] ) ni le but réel (célébrer « la gloire de Dieu, qui veut
être reconnu à travers le livre de la nature
[9] »), et tant l’une que l’autre ne
cesseront d’être au c
Å“ur de ses préoccupations. D’une certaine façon, l’ouvrage
ne faisait que développer jusqu’à ses conséquences extrêmes la thèse de l’harmonie du monde, si chère à Copernic ; il apportait aussi une incontestable
amélioration au système légué par ce dernier en faisant passer par le soleil, et
non par le centre de l’orbite terrestre, les plans orbitaux des différentes planètes.
On ne saurait dire néanmoins que cette manière d’utiliser l’héliocentrisme était
grosse de périls pour la philosophie naturelle traditionnelle.
C’est d’un géocentriste convaincu, Tycho Brahe, qu’allaient paradoxalement
venir les données factuelles inédites qui, reprises et exploitées dans une vision
copernicienne, lancèrent le processus de reconstruction objective d’où devait
peu à peu émerger un savoir neuf. Tout commença en février 1600 quand Kepler,
devenu assistant de Tycho Brahe, se vit confier la tâche d’étudier le mouvement
de la planète Mars. Aussi soucieux d’exactitude qu’ardent à percer le secret du
monde, Kepler se refuse à retenir une solution qui ne s’accorderait pas rigoureusement avec les relevés établis par son maître, cet « observateur d’une extrême
habileté » que nous a donné « la bienveillance divine ». Lui-même a longuement
rapporté dans l’Astronomia nova (1609) les hypothèses et les calculs qui l’amenèrent à deux de ses plus grandes découvertes : la loi des aires d’abord, à laquelle
il parvint en s’interrogeant sur ce que devait être le mouvement de la Terre se
déplaçant autour du soleil sur une trajectoire circulaire excentrée, la forme elliptique de l’orbite de Mars ensuite, qui s’imposa à lui quand il eut retranché du
mouvement de Mars celui de la Terre, et qu’il accepta presque à regret après avoir
constaté que la loi des aires s’applique encore mieux dans le cas d’une trajectoire
elliptique que dans celui d’une trajectoire circulaire. Non seulement l’héliocentrisme avait prouvé sa fécondité (car c’est bien en partant de la Terre en mouvement que Kepler fut conduit à donner à Mars une trajectoire ovale), mais l’une
des idées les plus essentielles de l’ancienne philosophie naturelle – seul le mouvement circulaire uniforme convient aux corps célestes – avait été réfutée.
L’extension à toutes les planètes de la conclusion si péniblement établie pour
Mars s’ensuivit presque normalement en 1619 dans les Harmonices mundi.
IV. Cette première contribution est en fait inséparable d’une autre qui, pour
caduque qu’elle soit dans sa lettre, inaugure elle aussi une étape inédite pour
la philosophie naturelle. À nouveau il faut repartir de Tycho Brahe, et plus
précisément de ses travaux sur les comètes de 1580 et 1585
[10]. Clairement
localisées au-dessus de la lune, ces comètes avaient parcouru en quelques mois
d’un mouvement rétrograde régulier plus de quatre signes du zodiaque. Or
l’ampleur même de ces mouvements excluait qu’ils puissent être dus à l’action
de l’un des orbes (ou sphères solides) responsables du transport des astres
errants ; la seule solution cohérente était donc de conclure que les comètes
progressent par leurs propres moyens, libres de toute attache à des « orbes
corporels et réels ». Et comme, au cours de leur déplacement, elles ne pouvaient
manquer de traverser certains de ces orbes, force était d’aller encore plus loin
et d’admettre, comme l’écrira Tycho Brahe, que le « corps du ciel, parfaitement
fluide et simple, est ouvert de toutes parts et ne présente absolument aucun
obstacle aux libres circulations des planètes qui s’accomplissent sans l’aide ou
l’entraînement d’aucune sphère réelle, mais sont gouvernées par une science
d’origine divine » (
ibid., p. 52).
Tycho Brahe ne cherchait manifestement pas plus loin. Pour un héliocentriste
convaincu comme Kepler, les choses se présentaient bien différemment. Autour
du soleil tournent les planètes, et avec des vitesses de plus en plus faibles au
fur et à mesure qu’on s’en éloigne; de même, l’observation montre que ces
vitesses sont plus rapides au périhélie qu’à l’aphélie. Tout concourt donc pour
imposer l’idée que les mouvements planétaires ont leur source dans une action
exercée directement par le soleil. Le vrai problème était d’en donner une traduction physique plausible, et c’est ce que l’
Astronomie nouvelle, dont on
néglige d’ordinaire le titre complet
[11], tente précisément de faire en même temps
qu’elle donne la description correcte de la trajectoire de Mars. L’idée de Kepler
est assez facile à résumer. Posant que le mouvement des planètes est assuré par
une action motrice émanant du soleil, il propose d’abord une représentation
générale de cette action : d’une part en suggérant qu’elle s’exerce au moyen de
bras invisibles disposés sur le pourtour du soleil, et d’autre part en postulant
que celui-ci tourne sur lui-même, en sorte que les planètes sont comme poussées
par les bras matérialisant l’effet de sa force motrice. Rapprochant cette force
de l’action directionnelle de l’aimant
[12], Kepler continue en supposant successivement que l’intensité de son action est inversement proportionnelle à la
distance, puis que l’
inertie des planètes (c’est-à-dire pour lui leur tendance au
repos) croît avec leur masse. Dans le cadre théorique ainsi esquissé, il estime
alors être en mesure de rendre compte des deux aspects les plus remarquables
des mouvements planétaires : pourquoi ils sont plus rapides au périhélie qu’à
l’aphélie, pourquoi les périodes de révolution des planètes les plus éloignées,
tout en étant plus longues, croissent cependant nettement moins vite que leur
simple distance au soleil.
V. À ce stade de l’exposé, et sans qu’il soit besoin d’entrer plus avant dans
les détails, trois remarques s’imposent. La première sera pour rappeler que, bien
que conçue dans le cadre d’une astronomie totalement novatrice, la tentative de
Kepler ne pouvait réussir. Les planètes étant pour lui, à l’instar de tous les corps
matériels, naturellement portées à l’immobilité, seule l’action continue d’une
force peut entretenir leur mouvement; loin d’anticiper la dynamique moderne,
il reste prisonnier de la liaison traditionnelle entre force et vitesse. Or, si l’échec
était inévitable d’un point de vue purement théorique, d’un point de vue historique, en revanche, la tentative est du plus haut intérêt.
D’abord, elle montre comment l’héliocentrisme, une fois abandonnés les
orbes célestes et le préjugé en faveur du mouvement circulaire uniforme, appelait
nécessairement la construction d’une dynamique d’un type nouveau : capable
de rendre compte, sans faire appel à l’essence des corps, des mouvements
célestes tels qu’on les observe effectivement. C’est cette nécessité qui pousse
Kepler, et alors qu’il n’en a pas les moyens conceptuels, à échafauder son essai
de mécanique céleste. Plus que l’échec, compte l’émergence de la question, et
Kepler joue ici le rôle d’un témoin privilégié : celui qui le premier comprit dans
toute son ampleur l’enjeu mécanique de l’héliocentrisme et accomplit les premiers pas d’une recherche que Newton achèvera en 1687.
Ce n’est pas tout. S’il est vrai qu’il ne sait pas encore dissocier force et
vitesse, Kepler fait preuve en d’autres occasions d’une étonnante prescience.
Ainsi quand il présente la gravité comme « une affection corporelle mutuelle
entre corps apparentés » (ibid., p. 346), donc comme un effet, et non une propriété première de la matière; ou encore quand il affirme sa conviction que
chute des corps, marées, et mouvements planétaires sont des phénomènes qu’une
même théorie dynamique doit pouvoir expliquer. En 1609, ce sont là, bien sûr,
simples conjectures ; le point remarquable est que Kepler les ait conçues sous
la pression de l’héliocentrisme, qui suggéra ainsi directement quelques-unes des
idées maîtresses grâce auxquelles, trois quarts de siècle plus tard, allait s’imposer une nouvelle philosophie naturelle.
VI. Loin de toute aspiration mystique, l’
Å“uvre de Galilée débuta sous un
double patronage. Celui d’Archimède d’abord, qu’il ambitionna très tôt d’imiter,
sinon d’égaler, en faisant pour le mouvement ce que ce dernier avait fait pour
l’équilibre ; celui de Copernic, ensuite, dont il rallia sans réserve la cosmologie
dès les premières années du séjour padouan (1592-1610), pour des raisons
philosophiques autant que techniques
[13]. Les travaux sur le mouvement ayant
précédé sinon l’adoption du copernicianisme, du moins le combat public pour
faire reconnaître sa vérité, je commencerai par examiner le lien, trop souvent
ignoré, entre les premiers et la nouvelle vision du monde.
Pour cet examen, je partirai de la question : Comment Galilée parvint-il à ce
qu’on appelle ordinairement la conception du mouvement-état, où le mouvement
est traité comme un état physique de plein droit, capable de durer par lui-même
et pouvant donc comme tel, sans qu’intervienne (comme chez Aristote) la nature
des corps, faire l’objet d’une science propre, de surcroît géométriquement formulable et développable
[14] ? La question est d’autant plus significative que, dans
ses années pisanes (1589-1592), Galilée avait proposé une première théorie du
mouvement, directement articulée sur l’hydrostatique archimédienne, et dont
l’idée tient en quelques mots : évaluer l’effet de la gravité, responsable du
mouvement vers le bas, non en fonction du poids individuel des corps, mais de
leurs poids spécifiques respectifs – une vitesse naturelle plus grande étant attachée à un poids spécifique plus élevé; quant à l’effet du milieu, compris avec
Archimède comme une diminution de celui des corps, il s’évaluait de même à
la lumière de son poids spécifique. Une formule synthétise ce premier essai : si
l’on représente par Psc le poids spécifique d’un corps et par Psm le poids
spécifique du milieu où il est plongé, la vitesse avec laquelle ce corps descendra
dans le milieu est directement proportionnelle à la différence « Psc–Psm »
[15].
Comparée à l’explication léguée par Aristote, la nouvelle théorie marquait
un progrès non négligeable, soit en annonçant que des corps de même poids
spécifique, quels que soient leurs poids individuels, se meuvent spontanément
avec une même vitesse, soit en écartant la thèse selon laquelle dans le vide un
mouvement serait nécessairement instantané, soit encore en éliminant la notion
de corps légers par soi. Ses limites n’en étaient pas moins évidentes, et Galilée
ne tarda pas à les découvrir. Si elle implique justement que des corps de même
poids spécifique doivent descendre avec une même vitesse dans un même milieu,
quels que soient leurs poids individuels, elle implique aussi que des corps de
poids spécifiques très différents tombant dans un milieu très peu dense devraient
présenter des écarts de vitesse beaucoup plus grands que dans un milieu très
dense; or l’observation montre le contraire : les écarts de vitesse sont beaucoup
plus faibles dans un milieu peu dense que dans un milieu très dense, par exemple
dans l’air que dans l’eau. Surtout, ce premier projet était clairement incompatible
avec l’ambition de faire pour le mouvement ce que Archimède avait fait pour
l’équilibre, c’est-à-dire en donner une théorie géométrisée. Une telle théorie,
dont les propositions doivent s’enchaîner par la seule nécessité de la déduction
mathématique, ne peut en effet qu’être indépendante de la nature des corps mus,
et cela implique à son tour que le mouvement soit conçu comme pleinement
autonome, susceptible d’être caractérisé et analysé directement dans son développement spatio-temporel – bref, comme un état sui generis. En maintenant
un lien intrinsèque entre mouvement de chute et gravité spécifique, la première
théorie imaginée par Galilée ne pouvait d’aucune façon satisfaire à cette exigence, et donc déboucher sur une authentique mathématisation.
VII. Que Galilée, prenant conscience de ces difficultés, ait réussi dans un
délai relativement court à penser le mouvement comme un phénomène physique
de plein droit, nous le savons avec certitude. Ouvrons en effet le traité
Le
Mecaniche, consacré aux machines simples, et dont la mise au point finale date
de 1597-1598. On considère un plan incliné sur lequel une boule peut descendre
sans frottement ; en vertu de sa gravité, nous dit Galilée, elle possède un
moment
de descente, plus ou moins grand selon l’inclinaison du plan, qui la pousse vers
le bas (c’est-à-dire vers le centre de la Terre) et simultanément la fait résister à
un mouvement en sens contraire. Supposons ensuite que le plan incliné se
transforme en un plan horizontal, c’est-à-dire en l’occurrence en un plan sphérique concentrique au centre de la Terre. Sur un tel plan qui n’approche ni
n’éloigne du centre, la gravité n’aura plus aucune raison de se manifester, et
notre mobile deviendra « indifférent entre la tendance et la résistance au mouvement
[16] ». D’où deux questions également cruciales : une force minimale irréductible sera-t-elle nécessaire pour mettre le corps en mouvement ? Que fera-t-il
une fois mis en mouvement ?
Le Mecaniche donnent aussitôt la réponse à la
première question : sur une surface concentrique au centre de la Terre, le mobile
devenu « incertain entre le mouvement et le repos » sera dans une situation telle
que « toute force, si petite soit-elle, suffira à le mouvoir, et qu’inversement toute
résistance, pour faible qu’elle soit, celle de l’air par exemple, aura le pouvoir
de le maintenir immobile » (
ibid., p. 180). À la deuxième question la réponse
ne sera pas moins nette : si l’action d’une force reste bien nécessaire pour
susciter le mouvement, en revanche sa continuation ou conservation suppose
seulement qu’aucun obstacle ne se manifeste. Quand Galilée parvint-il à cette
dernière conclusion ? Le traité
Le Mecaniche ne la mentionne pas ; une lettre
de Benedetto Castelli, datée d’avril 1607, nous apprend toutefois qu’il s’agissait
alors d’une doctrine couramment enseignée par Galilée : on peut donc admettre,
sans grand risque d’erreur, qu’elle s’était déjà imposée à lui depuis plusieurs
années, sans doute peu après sa réponse à la première question. Si éloignée
qu’elle soit encore du principe classique d’inertie, elle témoigne sans ambiguïté
qu’un concept entièrement nouveau du mouvement venait bien de faire son
apparition. Avec une conséquence décisive pour le projet d’une théorie géométrisée du mouvement dont la condition première, nous l’avons vu, est que celui-ci
puisse être pensé comme un phénomène autonome,
sui generis, sans référence
à une fonction déterminée par la nature des corps ; en établissant que dans un
cas certes limité, mais physiquement significatif, et en l’absence de toute force
contraire, un mouvement une fois commencé se conserverait indéfiniment, Galilée satisfaisait incontestablement à cette exigence préalable.
Comment fut-il conduit à ce résultat qui marquait une totale rupture avec sa
première théorie ? À quel facteur attribuer cette rupture ? Malgré l’absence de
textes précis, la réponse à cette question n’est nullement impossible. Dans sa
première théorie inspirée par l’hydrostatique, Galilée maintenait, via la gravité
spécifique, un lien direct et intrinsèque entre le mouvement et la nature des
corps. Or un examen attentif montre que ce lien allait de pair avec une vision
cosmologique de type toujours traditionnel. « Ce fut donc à la fois avec prévoyance et justice, lisons-nous, que la nature assigna à la terre l’emplacement
qui était trop étroit pour les autres éléments, c’est-à-dire le plus proche du
centre, et qu’à ces derniers elle donna des emplacements plus vastes en proportion de la subtilité de leur nature
[17]. » Expression de la nature des corps, la
gravité avait donc à ce moment pour Galilée un sens bien particulier : traduire
en chaque corps, de façon plus ou moins forte selon sa densité, l’effet de l’ordre
cosmologique, et de ce fait contribuer à son maintien. Cet ordre étant lui-même
compris comme un absolu, le recours à la nature propre des corps, via la gravité,
s’imposait ainsi inévitablement. Ce point étant acquis, la réponse à notre question ne fait plus difficulté. Si quelques années après sa première théorie Galilée
fut en mesure d’en élaborer une nouvelle, cette fois-ci en phase avec son projet
d’une analyse géométrisée, la cause ne peut se trouver que dans une conception
renouvelée de la gravité : une conception qui, en la coupant de sa fonction
ontocosmologique, permettait éventuellement de la mettre entre parenthèses, et
du même coup supprimait l’assujettissement du mouvement à la nature des
corps mus. Or tel était bien le sens de la conception préconisée cinquante ans
auparavant par Copernic quand, tirant les conséquences de son choix héliocentrique, il affirmait ne voir dans la gravité que la simple tendance poussant les
parties d’un même tout à lui demeurer unies
[18]; il suffisait donc à Galilée
d’embrasser la doctrine héliocentrique, et de l’embrasser en « philosophe »,
comme il le fit dans la dernière décennie du XVI
e siècle, pour être à même
d’entreprendre la mutation conceptuelle indispensable à l’avènement d’une
science mathématisée du mouvement. Cette mutation ne suivait certes pas automatiquement du ralliement au copernicianisme (Kepler en est la meilleure
preuve); il n’est pas moins vrai que seul le copernicianisme, en « décosmologisant » la gravité et en la relativisant au globe terrestre, en apportait la
possibilité.
VIII. Ce n’est là toutefois qu’une première conséquence du ralliement de
Galilée à la doctrine copernicienne. Organiquement associée aux grandes découvertes astronomiques de 1609-1612, celle-ci allait encore contribuer d’autre
manière, et sous une forme particulièrement spectaculaire, à la mutation de la
philosophie naturelle. Informé durant l’été 1609 que l’on faisait grand cas aux
Pays-Bas d’un « tube optique » permettant de voir comme s’ils étaient proches
des objets éloignés, Galilée entreprit sans tarder de le reproduire. Habile artisan,
il y réussit sans trop de peine, et au terme de quelques essais obtint un instrument
« à ce point excellent que les objets perçus apparaissaient près de mille fois
plus grands et trente fois plus proches que par les seules ressources du regard
naturel
[19] ». Après quelques démonstrations de curiosité, il a l’idée de le tourner
vers le ciel dont une extraordinaire série de découvertes va bouleverser en
quelques mois l’image séculaire. Il suffira, tant elles sont restées célèbres, de
les rappeler brièvement. D’abord, ce sont trois corps célestes familiers qui
changent de visage : la lune qui se révèle couverte de montagnes et de dépressions à l’instar de la Terre, Vénus qui comme la lune présente des phases,
Saturne qui apparaît non pas rond mais flanqué de deux protubérances, sortes
de compagnons immobiles. C’est ensuite la multiplication du nombre des étoiles
fixes, soit au sein de certaines constellations (telles celles d’Orion ou du Taureau) soit surtout au niveau de la Voie lactée qui est vue comme un amas
prodigieux d’étoiles, distribuées sans fin en profondeur. Ce sont aussi les deux
découvertes dont le retentissement immédiat allait être le plus considérable :
celle de quatre corps gravitant autour de Jupiter et entraînés par ce dernier dans
son propre mouvement, celle de formations éphémères naissant et disparaissant,
après d’éventuelles transformations, sur la surface du soleil, et prouvant de façon
indéniable que s’y déroulent, comme sur la Terre, des phénomènes de génération
et de corruption. Et il ne faut pas oublier – même s’il ne s’agit pas vraiment de
découvertes – qu’en supprimant l’effet d’irradiation, la lunette améliorait considérablement l’observation des corps célestes. Mars, par exemple, se montrait
cinquante fois plus petit lors de la conjonction (quand il est de l’autre côté du
soleil) que lors de l’opposition (quand il est du même côté que la Terre), et le
diamètre apparent des étoiles fixes était fortement réduit (celui d’une étoile de
sixième grandeur passant, par exemple, de vingt secondes à cinquante tierces).
Regardant le ciel se transformer sous ses yeux, Galilée n’a aucune peine en
copernicien convaincu à intégrer immédiatement ses découvertes dans une
vision unifiée et cohérente. Non seulement les nouveautés célestes permettaient
de lever certaines des objections les plus couramment avancées contre l’héliocentrisme
[20], mais elles s’accordaient parfaitement avec les conséquences tant
physiques que
visuelles logiquement appelées par lui. Pour ce qui est des conséquences visuelles, les choses sont quasi évidentes, qu’il s’agisse des phases de
Vénus
[21] ou des variations périodiques dans l’éclat et la grandeur des planètes
supérieures. Pour les conséquences physiques, la situation n’est pas moins claire.
En faisant de la Terre une planète, le copernicianisme postulait
de facto sa
similitude avec les autres astres errants. Les informations fournies par la lunette
soit à propos de la lune soit à propos de Vénus confirmaient entièrement cette
similitude : les premières en imposant la conclusion que la surface de la lune
présente les mêmes irrégularités, proéminences et dépressions, que la surface
terrestre, les secondes en apportant la preuve de l’opacité de Vénus (en même
temps d’ailleurs que de sa révolution autour du soleil). Il était aussi dans la
logique du copernicianisme que le soleil, devenu le centre des mouvements des
planètes, leur soit sinon identique, du moins non hétérogène physiquement : la
découverte des taches et la démonstration de leur contiguïté à la surface solaire
[22]
confirmait à nouveau pleinement cette implication. En un mot – et pour résumer
la situation telle que Galilée la comprit –, le ciel devenu « trente ou quarante
fois plus proche » s’accordait sans la moindre peine avec une vision héliocentrique du monde.
IX. Du même coup, une situation non moins nouvelle était créée dans la
philosophie naturelle. Non seulement les nouveautés célestes s’accordaient
spontanément avec l’héliocentrisme, mais leur enseignement réfutait ouvertement les prémisses sur lesquelles reposait la cosmologie géocentrique, fondement direct de l’ancienne philosophie naturelle. La découverte de la vraie nature
de la Voie lactée et de sa profondeur illimitée faisait passer l’assimilation du
monde à un corps sphérique fini du statut de prémisse hautement satisfaisante
à celui de proposition plus que douteuse, en tout cas sans pertinence pour fonder
et guider une réflexion cosmologique. De son côté, la mise en évidence de
l’homogénéité physique de la Terre et des autres corps célestes achevait, en
sapant la thèse traditionnelle de leur hétérogénéité, de priver le géocentrisme
de la légitimité philosophique dont il avait jusqu’ici bénéficié. Or la ruine de
cette légitimité (et ce point est essentiel pour comprendre le combat copernicien
de Galilée) n’aboutissait à rien de moins qu’à transférer à l’astronome, seul en
possession des connaissances indispensables, la tâche de déterminer la vraie
constitution du monde. À lui, et non plus au philosophe, de dire quel système
est le plus apte à restituer cette constitution, et cela compte tenu non seulement
des positions et déplacements relatifs des corps célestes, mais aussi du nouveau
savoir physique dont nous disposons désormais sur ces corps. Avec les nouveautés célestes, c’était bien le coup de force, décidé par Copernic quand il
s’était arrogé le droit, lui simple astronome, de substituer une cosmologie héliocentrique à la cosmologie géocentrique traditionnelle, qui se trouvait en quelque
sorte légitimé; à l’astronome philosophe (comme Galilée aimait à se définir)
de jouer le rôle si longtemps dévolu au philosophe cosmologue, et de prendre
en charge l’édification d’une science renouvelée.
X. Cette élévation de l’astronome au rang d’astronome philosophe ne pouvait
manquer de se répercuter sur les modalités de l’explication ; et de fait, il suffit
d’ouvrir les Lettres sur les taches solaires (1613) pour en trouver aussitôt la
confirmation.
Première conséquence : le rejet sans appel du recours aux essences, forme
privilégiée de l’explication dans la philosophie naturelle traditionnelle. Face aux
révélations de la lunette, par exemple les montagnes de la lune ou les taches
du soleil, la réaction normale d’un tenant de cette philosophie était d’en chercher
une explication (en l’occurrence une neutralisation) en invoquant l’essence ou
la nature propre de ces corps
[23]. Or c’est là supposer non seulement qu’il y a
des essences, mais que nous en avons une connaissance directe, et que grâce à
elle nous pouvons rendre compte des données de l’observation. Pour l’astronome
philosophe, habitué au contraire à raisonner à partir de ces données, une telle
démarche est à la fois illusoire et stérile. Le texte où Galilée développe cette
critique est particulièrement remarquable.
Car ou nous voulons, par nos spéculations, tenter de pénétrer l’essence vraie et
intrinsèque des substances naturelles, ou nous nous contentons de connaître certaines
de leurs propriétés. Tenter d’atteindre les essences est à mes yeux une entreprise non
moins impossible, et un labeur non moins vain, dans les substances élémentaires les
plus proches et dans les plus lointaines, comme les substances célestes. Il me semble
ignorer tout autant l’essence de la terre que celle de la lune, celle des nuages élémentaires que celle des taches du soleil; et je ne vois pas que pour la compréhension de
ces substances proches nous ayons d’autre avantage que la foule des détails, d’ailleurs
tous également inconnus, entre lesquels nous errons, passant de l’un à l’autre avec
un faible profit, voire aucun.
Et Galilée continue :
Si je demande quelle est la substance des nuages et qu’on me dise qu’elle consiste
en vapeur humide, je voudrai encore savoir en quoi consiste la vapeur ; on m’apprendra
peut-être que c’est de l’eau, allégée par la chaleur, puis décomposée sous forme de
vapeur ; quant à moi, également perplexe sur ce qu’est l’eau, et le recherchant, je
comprendrai finalement que c’est ce corps fluide, en mouvement dans les fleuves,
que nous manions et touchons continuellement : or une telle connaissance de l’eau
est seulement plus proche et dépendante des sens, mais en rien plus intrinsèque que
ma connaissance précédente des nuages. De la même façon, je ne comprends pas
mieux la véritable essence de la terre ou du feu que celle de la lune ou du soleil; un
tel savoir est celui qui nous est réservé dans l’état de béatitude, et non auparavant [24].
Même si Galilée n’est pas le premier à tourner en dérision la prétention d’expliquer par les essences, il est à coup sûr le premier à le faire d’un point de vue
proprement épistémologique, et précisément en faisant ressortir que cet appel
à une faculté que nous ne possédons pas nous condamne eo ipso à ne marquer
aucun progrès par rapport à ce que nos sens nous ont déjà appris. Alors même
qu’elle se targue de nous amener à un niveau d’intelligibilité supérieur, la
méthode de la philosophie naturelle traditionnelle aboutit seulement à répéter
dans un langage plus abstrait un contenu cognitif élémentaire. Procédant d’une
illusion, elle débouche inévitablement sur la stérilité.
XI. Cet adieu aux essences n’est toutefois que la face négative d’une modification radicale de la démarche explicative en philosophie naturelle. Ouvrons
à nouveau les Lettres sur les taches solaires, par exemple la deuxième. Il s’agit
de répondre sans ambiguïté à la question suivante : les taches que nous voyons
se détacher sur le soleil sont-elles des formations matérielles contiguës à sa
surface, ou de petits corps célestes se mouvant autour de lui à des distances
variables ? De l’observation minutieusement conduite résultent un ensemble de
données, et notamment celles-ci :
Le troisième phénomène, lisons-nous, [...] se tire des intervalles entre les taches, dont
certains restent toujours identiques, tandis que d’autres augmentent fortement vers le
milieu du disque solaire [...], et que d’autres encore se modifient, mais selon les modes
les plus variés [...]. Les taches qui ont la même déclinaison, c’est-à-dire sont situées
sur le même parallèle, semblent pratiquement se toucher lors de leur apparition quand
elles sont à une faible distance les unes des autres [...]; alors qu’elles s’éloignent de
la circonférence, leur écart se fait au contraire toujours plus grand, jusqu’au moment
où elles se trouvent à des distances égales du centre, en ces lieux où leur séparation
est à son maximum; repartant de là, elles vont à nouveau se rapprocher, tandis que
croît leur proximité à la circonférence [25].
Ces données sont par ailleurs assez précises pour que les variations des distances
apparentes entre les taches puissent être comparées de manière significative.
Comment sur leur base résoudre notre problème ? Par le moyen d’une construction géométrique, répond Galilée; plus explicitement, par le moyen d’une
construction géométrique utilisant les données de l’observation et permettant
de prévoir selon quelles proportions varieront les distances entre les taches selon
qu’on les suppose proches ou éloignées de la surface solaire. Les proportions
observées se révélant alors conformes à ce qu’annonce le modèle en cas de
proximité immédiate à la surface solaire, nous sommes en mesure de répondre
de façon rigoureuse et pertinente à la question débattue
[26]. Le renversement est
complet au regard de la situation traditionnelle où seule la cosmologie philosophique avait compétence pour traiter des questions physiques et où la géométrie se bornait à « sauver les phénomènes ». De subordonné, le rôle de la
géométrie est clairement devenu essentiel : mettre en forme à partir de données
extraites de l’observation, puis prendre en charge avec ses ressources propres,
un raisonnement dont la conclusion s’imposera nécessairement. C’est bien une
autre conception de l’explication qui se fait jour, et Galilée la résume parfaitement quand, dans la
Lettre à la Grande Duchesse Christine, il définit la science
comme la démonstration nécessaire appuyée sur les expériences sensibles (
sensate esperienze); ce que l’on peut paraphraser ainsi : faire
œuvre scientifique,
c’est avancer des propositions dont il est possible de montrer, via la géométrie
ou, plus généralement, via une science démonstrative, qu’elles sont les conclusions nécessairement appelées par les données d’observation disponibles. L’avenir imposera certes une formulation plus nuancée; passée entre les mains de
l’astronome philosophe, la philosophie naturelle avait bel et bien franchi un
seuil.
Cette brève évocation ne prétend nullement décrire dans son intégralité la
mutation qui conduisit de la philosophie naturelle traditionnelle à la science
moderne. Elle autorise néanmoins plusieurs conclusions.
La première ne surprendra pas, et pourtant son importance ne saurait être surestimée. Dans le processus d’où émergea en 1687 la première grande théorie scientifique moderne, la cosmologie, via le copernicianisme, joua un rôle capital. C’est
par la remise en cause de la cosmologie traditionnelle que tout débuta, et c’est
grâce au cadre conceptuel renouvelé offert par l’héliocentrisme que les progrès
immenses alors accomplis par l’observation purent porter tous leurs fruits, ou que
le projet galiléen d’une science géométrisée du mouvement réussit à prendre
corps. Telle fut pour l’essentiel l’origine de la nouvelle philosophie naturelle : une
doctrine cosmologique introduite d’abord comme un défi, puis aidée et relayée par
les conclusions et les théories dont elle favorisa l’apparition, avant de s’imposer
par leur coordination finale dans la grande synthèse newtonienne.
D’où la vanité, et ce sera la deuxième conclusion, des interprétations continuistes – celle de Duhem ou celle plus récente du Père Wallace – selon lesquelles
la théorie galiléenne du mouvement est en fait l’aboutissement de recherches
commencées trois siècles plus tôt à Oxford et à Paris, fidèlement transmises et
largement divulguées par exemple dans les cours et manuels du Collegio
romano, l’université jésuite de Rome, dans la deuxième moitié du XVIe siècle.
Le rôle déterminant que joua le ralliement à l’héliocentrisme dans l’élaboration
d’une nouvelle représentation du mouvement, préalable nécessaire à son analyse
géométrisée, laisse bien apparaître la faiblesse de ces rapprochements. Seule
une rupture avec l’ancienne vision du monde pouvait permettre de parvenir à
la conception du mouvement-état que tout dans cette vision excluait. Continuité
dans le vocabulaire ne signifie aucunement continuité dans les concepts.
La dernière conclusion nous ramène à ce qui fut la spécificité de la philosophie
naturelle traditionnelle : associer dans une même entreprise philosophie de la
nature et explication raisonnée des phénomènes. Les découvertes et innovations
qui surgissent entre 1590 et 1640 allaient entraîner inexorablement la fin de
cette association multiséculaire. La rupture ne se fit pas en un jour ni surtout
selon une voie unique. Les relations manquées entre Kepler et Galilée sont ici
particulièrement éloquentes. Partisans également convaincus de l’héliocentrisme, soucieux tous deux de remplacer une philosophie naturelle devenue à
leurs yeux obsolète, ils ne parvinrent jamais, malgré quelques contacts épistolaires, à vraiment communiquer, ni à tirer profit de leurs découvertes respectives
[27]. Bien que tenant Kepler en haute estime, Galilée n’intégra jamais l’
Astronomia nova (dont il connaissait pourtant les apports
[28] ) dans sa présentation et
sa défense du copernicianisme. Quant à Kepler, qui pourtant fut le premier à
soutenir sans réserve les grandes découvertes de 1609-1610, il n’en tira jamais
les conclusions que Galilée jugeait évidentes : la vanité de tout raisonnement
sur le monde compris comme un corps clos et fini, la possibilité désormais
offerte d’une justification physique (et non purement rationnelle) de l’héliocentrisme. C’est par des cheminements bien différents, ne se rencontrant que rarement, et toujours fugitivement, guidés par des principes et des problématiques
inconciliables, que les deux principaux initiateurs après Copernic d’une autre
vision du monde élaborèrent leurs contributions. Seul le temps, en les dégageant
des contextes dans lesquels elles furent conçues, permit de les unir et de les
féconder mutuellement. De cette coordination naquit alors une nouvelle philosophie naturelle, émancipée de la philosophie de la nature, et plus généralement
de toute tutelle philosophique. Si la philosophie n’y perdait pas tout rôle, celui
qu’elle conservait était davantage celui d’une accompagnatrice – par exemple
sous forme de postulats comme la simplicité de la nature ou sa continuité – que
celui d’un guide ou d’une pourvoyeuse de concepts. Quant à la philosophie de
la nature proprement dite, sans disparaître tout de bon, son destin allait être lui
aussi bouleversé. Déchue de sa dignité suprême, placée désormais face à une
philosophie naturelle non seulement indépendante mais ne cessant de se développer et de s’enrichir (pour finalement devenir la « science » tout court), elle
ne pourra plus qu’espérer soit la compléter soit, s’inspirant de ses résultats,
proposer des perspectives visant à satisfaire plus profondément notre besoin de
comprendre. Si justifiée soit-elle à cet égard, sa précarité demeure grande,
confrontée à l’élargissement ininterrompu des connaissances apportées par la
nouvelle philosophie naturelle.
[1]
Pour une présentation plus détaillée, on pourra se reporter à mon livre
La Philosophie naturelle
de Galilée, Paris, Albin Michel, 1995, chap. I, ou à mon
Galilée copernicien, Paris, Albin Michel,
2004, Épilogue.
[2]
Ainsi la lune, qui de planète devient simple satellite.
[3]
Voir ARISTOTE,
Traité du ciel, II, 14; COPERNIC,
De revolutionibus, I, 7-8.
[4]
Comprenons : l’héliocentrisme.
[5]
Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, Florence, Edizione nazionale, 1890-1909,20 vol., t. VII, p. 355 (abrégé : EN).
[6]
Notamment avec la suppression des points équants ou des épicycles majeurs.
[7]
Né en 1571, Kepler a vingt-quatre ans.
[8]
Ce qu’il pensait avoir fait, on le sait, en montrant comment, si l’on considère les distances
relatives des planètes au soleil dans le système de Copernic, il est possible d’insérer entre leurs
sphères les cinq polyèdres réguliers; pour un exposé plus complet, on se reportera à Gérard SIMON,
Kepler astronome astrologue, Paris, Gallimard, 1979, ou à Jean-Pierre VERDET,
Une histoire de
l’astronomie, Paris, Éd. du Seuil, 1990.
[9]
J’emprunte cette citation au beau livre de Massimo BUCCIANTINI,
Galileo e Keplero, Turin,
Einaudi, 2003, p. 8.
[10]
On en trouvera une analyse très complète dans Michel-Pierre LERNER,
Le Monde des sphères,
Paris, Les Belles Lettres, 1997, t. II, p. 57 s.
[11]
Astronomie nouvelle par les causes, ou Physique céleste exposée dans le commentaire des
mouvements de l’étoile Mars.
[12]
Sur ce point, voir Gérard SIMON, p. 336 s.
[13]
Nous le savons par la lettre qu’il adressa en août 1597 à Kepler pour le remercier de lui
avoir envoyé le
Mysterium cosmographicum, et où on lit notamment : « Je suis vraiment heureux
d’avoir un compagnon aussi illustre et épris du vrai dans la recherche de la vérité. Et c’est à coup
sûr une bien triste chose que les hommes épris du vrai et ne philosophant pas de la mauvaise façon
soient si rares » (EN, t. X, p. 67).
[14]
Ce thème est abordé d’un autre point de vue dans mon étude « Le copernicianisme padouan
de Galilée », dans
Tribute to Galileo in Padua, Trieste, Ed. Lint, 1995, p. 149 s.
[15]
La Philosophie naturelle de Galilée, chap. III. Une valeur négative de la formule signifie que
le corps, au lieu de descendre, remonte.
[16]
Le Mecaniche, EN, t. II, p. 173.
[17]
De motu, EN, t. I, p. 253.
[18]
Voir plus haut, § II.
[19]
Sidereus nuncius, EN, t. III, p. 60.
[20]
Ainsi : comment la lune pourrait-elle suivre la Terre si celle-ci tournait autour du soleil ? Ou
encore : quelle dimension exorbitante, vu leur diamètre apparent et l’absence de parallaxe annuelle,
ne faudrait-il pas prêter aux étoiles fixes ?
[21]
Que le système héliocentrique permettait de prévoir, comme le rappelle la troisième lettre
sur les taches solaires (EN, t. V, p. 195).
[22]
On trouvera cette démonstration dans les deuxième et troisième lettres sur les taches solaires
intégralement traduites dans
Galilée copernicien.
[23]
On trouvera des exemples de ces tentatives dans
Galilée copernicien, notamment sous la
rubrique « Trois passes d’armes sur les nouveautés célestes ».
[24]
Troisième lettre sur les taches solaires, EN, t. V, p. 187-188.
[25]
Deuxième lettre sur les taches solaires,
ibid., p. 120.
[26]
Construction géométrique et raisonnement,
ibid., p. 121-124.
[27]
Je ne peux que renvoyer à nouveau pour son étude particulièrement poussée et pénétrante
des rapports entre Galilée et Kepler à l’ouvrage de Massimo BUCCIANTINI,
Galileo e Keplero.
[28]
Comme le montre la lettre de Federico Cesi, fondateur de l’Accademia dei Lincei, du
21 juillet 1612, EN, t. XI, p. 366.