2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Le possible, le réel et les sciences de la vie
Claude Debru
Professeur à l’ENS (Ulm)
Le concept du possible a pris récemment dans les sciences de la vie une
place plus importante, en raison de réflexions nouvelles sur l’évolution biologique ainsi
que du développement très important des biotechnologies. On souhaite ici explorer l’idée
que les choses contingentes, celles qui pourraient être un peu différentes, sont modifiables. La contingence de l’évolution biologique a souvent été notée, et définie en des sens
notoirement différents. Certains biologistes ont fait usage du conditionnel contrefactuel,
en définissant la contingence par l’idée que le monde existant aurait pu ne pas être. Si
la contingence est définie comme l’opposé contradictoire du nécessaire et donc vue
d’une manière unilatérale comme possibilité de ne pas être plutôt que comme possibilité
d’être ou de ne pas être, il devient inévitable que les critiques des philosophies nécessitaristes (en biologie comme ailleurs) insistent sur des évolutions qui ne se sont pas
produites, et fassent usage du conditionnel contrefactuel dans leur démonstration de la
contingence. Le risque est alors de substituer à une métaphysique nécessitariste une
métaphysique opposée. D’autres explications du cours réel de l’évolution biologique (et
en particulier de ses grandes « décimations ») sont pourtant scientifiquement possibles.
La contingence peut être également définie, d’une manière plus réaliste, comme variation, à savoir qu’il n’y a aucune impossibilité à ce que les choses existantes soient un
peu différentes. On souhaite à cet égard donner des illustrations biologiques de la
proximité, souvent notée par les philosophes, entre possible et réel. Le « bricolage
biotechnologique » se fonde sur l’utilisation de procédés et d’outils directement issus de
l’évolution biologique. Il répète certaines des opérations du « bricolage évolutif ». Les
biotechnologies les plus récentes peuvent être décrites comme une « évolution dirigée ».
Les possibilités de variations sur les thèmes fondamentaux de l’évolution biologique
sont encore mal évaluées, et sont sans doute beaucoup plus grandes qu’il n’avait été
imaginé, ce qui permettra vraisemblablement de contourner certaines difficultés rencontrées dans la mise en Å“uvre, en particulier, des biotechnologies médicales.
The concept of the possible has recently taken an important place in
biological sciences, on account of new considerations about biological evolution and
also because of the very important expansion of biotechnology. In this article we explore
the idea that contingent objects, those which could be a little different, can be modified.
The contingency of biological evolution has often been described, and defined in notoriously different ways. Some biologists have used the counterfactual conditional, by
defining contingency by the idea that the existing world could have not come into being.
If contingency is defined as the contradictory opposite to necessity, and thus seen in a
unilateral manner as the possibility not to be rather than the possibility to be or not to
be, then it becomes inevitable that the objections of necessitarian philosophers (in biology
as elsewhere) are based on evolutions that have not happened, and make use of the
counterfactual conditional in their demonstration of contingency. The risk then is of
replacing a necessitarian metaphysics by an opposing metaphysics. Other explanations
of the true course of biological evolution (and in particular of its great « decimations »)
are nevertheless scientifically possible. Contingency can also be defined otherwise, in a
more realistic way, that it is not impossible that existing things should be a little different.
In this matter we wish to show examples taken from biology, of the proximity between
the possible and the real, that have often been noted by philosophers. « Tinkering about
in biotechnology » is based on the use of procedures and tools that emerge directly from
biological evolution. It repeats certain operations that happen in « evolutionary tinkering ». The most recent biotechnology can be described as « directed evolution ». The
possibilities of variations on the basic themes of biological evolution are not yet fully
appreciated, and are doubtless much greater than was previously imagined. These will
probably allow scientists to overcome certain difficulties met in biological research,
particularly in the field of medecine.
Les développements récents des sciences de la vie, en théorie de l’évolution
comme en biologie moléculaire et en biotechnologie, montrent que ces sciences
se sont approprié d’une manière plus explicite que jamais le concept du possible.
Dans son ouvrage
Le Jeu des possibles
[1], François Jacob donne à ce concept,
dans son usage biologique, des contenus nouveaux. En premier lieu, pour Jacob,
« la démarche scientifique confronte sans relâche ce qui pourrait être et ce qui
est » (
ibid., p. 30). Comprendre le réel nécessite de considérer le possible. Cette
idée formulée auparavant par des physiciens comme Arthur Eddington ou, plus
récemment, par des philosophes comme Gilles-Gaston Granger
[2], imprègne de
plus en plus le savoir biologique. Elle trouve aussi des vérifications nouvelles
dans le développement des biotechnologies, qui consistent dans la création de
processus ou produits nouveaux par des procédés empruntés à l’évolution biologique, à ses mécanismes et à ses produits existants. Le fait que les biotechnologies créent du nouveau par l’utilisation de l’existant peut donc être décrit
comme la réalisation de possibilités préexistantes (l’insistance sur le caractère
préexistant du possible étant à prendre dans ce cas moins au sens du possible
comme pouvoir être que comme dépendance du possible à l’existant). C’est
cette notion d’une possibilité préexistante que nous souhaitons commenter dans
les sciences de la vie. Cependant, le lien du possible à l’existant, dans les
sciences de la vie, ne peut être séparé de l’acception du possible comme contingent. En effet, l’existant biologique se caractérise par sa contingence du fait du
caractère contingent largement reconnu à l’évolution biologique. Il est contingent en (au moins) deux sens : l’évolution biologique a pu être affectée dans
son cours par des événements extérieurs ; en outre, l’existant biologique est
d’une variabilité telle qu’il donne l’impression de pouvoir être autre que ce
qu’il est. Nous souhaitons donc, au bout du compte, explorer l’idée que les
choses contingentes, celles qui pourraient être un peu différentes, sont modifiables.
Les biologistes s’accordent généralement pour affirmer que l’évolution biologique est caractérisée par un cours contingent. Cependant, comme nous aurons
à le constater, ils utilisent dans leurs raisonnements évolutionnistes différentes
acceptions du mot « contingence ». Ces utilisations, parfois polémiques, ne sont
pas neutres. Nous nous intéresserons particulièrement à l’argumentation de
Stephen Jay Gould qui fait un large usage de l’idée selon laquelle l’évolution,
tout particulièrement à certaines étapes, aurait pu prendre un cours différent.
Nous comparerons cet usage du conditionnel contrefactuel aux discussions des
philosophes sur la légitimité de ce type d’argumentation en matière scientifique.
Puis nous montrerons comment le possible-contingent peut se transformer en
possible-réalisable. Mais, auparavant, nous souhaitons présenter certaines idées
qui, il y a quelques années, ont modifié d’une manière très sensible la perception
des processus biologiques évolutifs.
François Jacob, dans
Le Jeu des possibles, désigne par l’expression « bricolage évolutif » un important procédé de l’évolution qui explore d’une manière
contingente les possibilités fonctionnelles d’une combinatoire finie de structures
moléculaires possibles. Nous souhaitons montrer comment ce « bricolage évolutif » ou « bricolage moléculaire » permet le « bricolage biotechnologique »,
du fait d’une certaine stabilité des choses contingentes. En effet, les choses
contingentes sont gouvernées par une « nécessité conditionnelle » (ou nécessité
liée à l’existence actuelle) qui s’attache à elles tant qu’elles sont – nécessité
d’une espèce particulière résultant de la fixation d’une contingence, permettant
la variation et incluant le possible. Le fait que l’évolution biologique transforme,
provisoirement, le contingent, au sens du pur hasard, en nécessaire a été formulé
par Jacques Monod
[3]. Les termes « hasard » et « nécessité » utilisés par Monod
le sont dans des sens quelque peu absolutisés. Les développements récents de
la génétique imposent de nuancer fortement le règne du pur hasard, dans la
mesure où la variabilité, la mutabilité sont prévues et préparées dans des mécanismes cellulaires particuliers. Quant à la « nécessité », elle est plutôt conditionnelle au sens défini plus haut, à savoir qu’elle est liée à un état de choses,
mais la complexité même de cet état de choses permet une certaine variation et
inclut le possible. Que l’espèce particulière de nécessité propre aux choses
contingentes puisse inclure le possible, c’est-à-dire une réalité légèrement différente, est le thème que nous souhaitons traiter. En d’autres termes, le succès
des biotechnologies serait une confirmation du bricolage évolutif.
Considérer le possible permet de mieux comprendre le réel : cette affirmation
de François Jacob s’applique particulièrement à l’évolution biologique, dans sa
nature propre et ses mécanismes, car l’idée d’un univers légèrement différent
aide à formuler des questions et des hypothèses sur les raisons de ce qui est ou
a été, comme nous aurons l’occasion de le constater. Mais elle s’applique déjà,
en un sens beaucoup plus précis et dans un contexte différent, celui de la
biochimie et de la physiologie, aux produits mêmes de cette évolution dans leur
structure fonctionnelle. Compter, sur une base théorique, le nombre d’états
conformationnels possibles d’une protéine oligomérique, à savoir d’une protéine
constituée de sous-unités capables de modifier légèrement leurs positions relatives et leurs conformations propres, est un progrès de la compréhension dans
la mesure où ce calcul permet de dépasser et d’englober comme des cas particuliers différents modèles en compétition. En outre, on s’aperçoit alors que ces
« états » ainsi définis sont tous dotés d’une certaine probabilité, plus ou moins
forte, d’existence, ce qui signifie que ces « états possibles » sont des états plus
ou moins fréquemment réalisés – argument important en faveur de la proximité
du possible et du réel aussi bien que de l’objectivité du probable
[4].
En une deuxième acception du possible en biologie, quelque peu différente
de la précédente, et mise en Å“uvre par François Jacob, l’évolution biologique
est caractérisée par un haut degré de contingence. Par la contingence, le biologiste comprend moins le hasard que le fait que le monde des vivants présente
une diversité telle qu’il donne l’impression que les êtres qui le composent
pourraient être un peu différents de ce qu’ils sont. Le monde réel est donc
confronté sans cesse à d’autres mondes possibles, dont il n’est d’ailleurs pas
exclu qu’ils aient existé (ce qui serait en accord avec la considération précédente). Le thème du possible, en biologie, est fortement lié à celui de la variation.
Mais le monde vivant comporte aussi une unité qui amène le biologiste à
s’interroger sur un certain degré de constance de ses constituants moléculaires
de base. La biologie moléculaire de ces dernières années a étudié ces motifs
structuraux de base, par exemple pour les protéines, les a dénombrés et classés,
en a établi la permanence au long de l’évolution biologique en reconstituant les
arbres phylogénétiques des protéines par la comparaison de la séquence des
acides aminés qui les constituent. Or il apparaît très clairement que les mêmes
motifs structuraux de base peuvent être porteurs, au cours de l’évolution, de
fonctions biologiques très différentes.
François Jacob tire de cette observation et de quelques autres la conclusion
selon laquelle l’évolution biologique ne procède pas seulement par des mutations, selon le credo de la théorie synthétique de l’évolution, mais par la réutilisation de ces motifs structuraux dans des fonctions différentes. Il a baptisé
ce processus « bricolage moléculaire », expression qui possède un grand pouvoir
heuristique et qui a inspiré de nombreux travaux, y compris dans des domaines
aussi nouveaux et importants que la biologie du développement. L’évolution
procède donc également par réarrangement de ces motifs de base engagés de
façons différentes dans des structures d’ordre supérieur servant des fonctions
différentes. Il existe une parenté entre la contingence du processus évolutif et
le bricolage moléculaire, qui tient à l’ancrage du possible dans la combinatoire
des motifs de base et au fait que les réalités existantes ou ayant existé représentent des combinaisons particulières dotées de leurs fonctions propres,
d’autres combinaisons restant possibles (ce qui conforte l’opinion selon laquelle,
en biologie, les choses pourraient être un peu différentes). Que les choses
puissent être un peu différentes sans perdre leur viabilité se montre en biologie
par cette sorte de contre-épreuve qu’est le bricolage biotechnologique. Faire
fabriquer de l’insuline humaine par une bactérie ou une levure paraissait difficilement imaginable avant les développements de la biologie moléculaire, même
si les généticiens, depuis longtemps, rêvaient d’améliorer voire de modifier les
génomes. C’est aujourd’hui une routine devenue indispensable à la médecine.
Du bricolage évolutif au bricolage biotechnologique, la même logique règne,
celle du réarrangement. Manfred Eigen a récemment nommé « évolution dirigée » le processus qui permet de fabriquer des protéines à propriétés modifiées,
en suivant les règles et mécanismes (mutation, réarrangement, sélection) de
l’évolution biologique. La technique confirme la nature et l’amplifie.
Tel est donc l’essentiel des développements récents de la biologie qui peuvent
être interprétés, comme l’a fait François Jacob, en termes de possibilité. Pour
quelles raisons faire revivre cette terminologie lestée d’une considérable histoire
philosophique ? Pourquoi persister à s’interroger sur le réel en termes de possible ? Peut-être parce que le possible a à voir avec le temps et que le monde
vivant est gouverné par une temporalité très particulière, à la fois cyclique (à
bien des égards gouvernée par les cycles physiques) et linéaire, ainsi que dotée
d’embranchements. Ce sont ces embranchements qui, dans les sciences de la
vie, ont fait problème. Comment comprendre leur apparition, qui est celle d’une
nouveauté ? Il semble que la biologie soit un peu mieux armée pour comprendre
la disparition que l’apparition. Les discussions menées par Stephen Jay Gould
sur la faune cambrienne des schistes de Burgess et sa disparition en sont un
exemple. Ces discussions comprennent également des arguments utiles pour
comprendre le possible en un sens positif, plus exactement au sens de la délimitation progressive du champ de la diversification possible. Il faut entendre
par cette délimitation progressive du champ de la diversification possible le fait
que les grands types structuraux, une fois établis, ne se modifient plus et que
les variations possibles sont circonscrites par ces types. Il y a une certaine
irréversibilité du processus évolutif (nous entendons par là que la réversion n’est
pas théoriquement impossible). Pour autant, comme l’indique la métaphore du
bricolage (le bricoleur ne crée pas comme l’ingénieur, selon un plan fixé à
l’avance), le terme de ce processus n’a rien de nécessaire. C’est pour s’opposer
aux visions nécessitaristes de l’histoire évolutive que Stephen Jay Gould s’attache à commenter la disparition de la faune de Burgess
[5]. L’homme n’est pas le
produit prédéterminé de l’évolution biologique. Ce qui le montre est le fait qu’à
certains moments de l’évolution d’autres chemins « auraient pu » être pris, par
exemple si la faune de Burgess avait été conservée.
La faune de Burgess présente une grande diversité de types d’organisation
dont certains sont très étranges par rapport à ceux qui ont subsisté. Cette « disparité » se manifeste, par exemple, par la coexistence, dans le même organisme,
de dispositifs séparés au cours de l’évolution ultérieure. D’autres types ont
purement et simplement disparu. L’étude de la faune de Burgess montre que,
à ce stade de l’évolution des êtres multicellulaires, une véritable explosion de
formes a eu lieu. Cela suggère qu’existait alors une certaine labilité génétique
des types de développement embryologique, cette labilité signifiant que les
types n’étaient pas entièrement fixés. L’étrangeté n’a de sens que pour l’observateur, les types en question étant fonctionnellement viables. Aux yeux de
Gould, l’extinction de la plupart de ces types est une énigme à résoudre, tout
autant qu’un argument en faveur de l’essentielle contingence de l’évolution
biologique, dont le terme humain n’est donc nullement prédéterminé. Plusieurs
acceptions de la contingence sont à l’Å“uvre dans les analyses de Gould. L’égale
probabilité de survie des types en est une, qui laisse au « pur hasard » la
responsabilité de l’extinction de tel type plutôt que de tel autre. Une autre
acception de la contingence est l’impossibilité de prédire l’identité des types
qui vont survivre, ou l’absence d’explication de la survie d’un type plutôt que
d’un autre – acception plus pragmatique. Un troisième usage de la contingence
est l’absence de finalité d’ensemble du processus évolutif. Une autre acception,
également présente chez Gould, est le caractère historique de l’évolution biologique, vue comme phénomène irréversible, à tout moment unique et jamais
identique à lui-même. Un corollaire de ce caractère historique est la sensibilité
du processus aux conditions initiales ou momentanées, sa dépendance par rapport au passé. Le passé n’est pas lui-même uniquement et entièrement déterminé
par les lois de la nature, mais par des « détails », fluctuations ou faibles écarts
qui peuvent avoir une influence considérable sur la suite des événements. On
reconnaît ici des conceptions proches de celles du chaos déterministe désormais
bien intégrées dans la physique mais aussi, de plus en plus, dans les sciences
de la vie. Les diverses acceptions de la contingence évoquées par Gould constituent pour la plupart d’entre elles autant de variations sur la définition classique
du contingent comme opposé du nécessaire. L’équiprobabilité de plusieurs évolutions à un moment donné et l’idée que, partant d’une réalité suffisamment
multiple, d’autres évolutions que l’évolution effectivement observée auraient
été possibles constituent les sens principaux utilisés par Gould.
Est-il pourtant possible d’aller au-delà de la contingence aux sens précédemment
définis, dans la direction d’explications plausibles ? Gould présente un certain
nombre d’hypothèses, au premier rang desquelles celle d’un vieillissement des
systèmes génétiques, qui deviennent de moins en moins capables de restructurations majeures. La faune de Burgess témoignerait d’un stade de l’évolution des
systèmes génétiques où ceux-ci resteraient flexibles et partageables, au sens où des
traits ultérieurement dissociés seraient associés, donnant lieu à des dispositifs anatomiques curieux. L’explication de la disparition de ces types doit reposer sur des
principes différents. L’un de ces principes se trouve dans la théorie générale des
systèmes complexes, évoquée par le théoricien Stuart Kauffman dans son argumentation touchant la faune de Burgess. L’explosion morphologique suivie d’une
extinction partielle serait une caractéristique générale, lisible sur des diagrammes,
les « paysages adaptatifs ». Ces paysages au relief très varié montrent que la probabilité d’accéder par un bond à un pic d’adaptation plus élevé est d’autant plus
faible que le pic déjà atteint est élevé. La plupart des organismes vont donc se
maintenir en l’état, ce qui les condamne à terme, puisque tout change autour d’eux.
Le modèle des paysages adaptatifs aide aussi à comprendre le fait qu’au cours
de l’évolution la création de nouveaux taxons se produit à différents niveaux,
selon que les mutations agissent sur des stades précoces ou tardifs de l’ontogenèse. Agissant sur les stades précoces, les mutations produisent des plans
d’organisation nouveaux. Agissant sur les stades tardifs, elles ne produisent plus
que des genres et familles. Kauffman en tire les conséquences suivantes :
Ces idées impliquent que des organismes primitifs faiblement adaptés pouvaient explorer une grande diversité de morphologies de base améliorées, établissant ainsi des
embranchements. Comme la vitesse d’apparition de mutants mieux adaptés modifiant
l’ontogenèse précoce diminuait alors que des variants mieux adaptés affectant l’ontogenèse tardive se présentaient encore facilement, des espèces variantes fondant des
classes, des ordres, et des taxons inférieurs s’établirent. Les taxons se remplirent de
haut en bas. Au contraire, lors de l’extinction permienne, l’ontogenèse précoce était
largement gelée, et des mutants mieux adaptés modifiant les plans d’organisation
fondamentaux devenaient très difficiles à trouver. Mais des mutants modifiant l’ontogenèse tardive restaient plus faciles à trouver. De nouveaux genres et familles apparaissaient. Les taxons se remplirent du bas en haut [6].
En tant que modèles, les paysages adaptatifs donnent un support intuitif permettant de raisonner sur l’évolution. Du fait de leur grande rugosité, ces paysages ne constituent en aucune manière une illustration de la contingence définie
comme une équiprobabilité. Le modèle des paysages adaptatifs est une représentation qui, pour suggestive qu’elle soit, ne permet pas non plus de comprendre comment ces paysages évoluent dans leur structure avec le temps.
Des explications plus concrètes résultent de la nouvelle biologie du développement. Le généticien Pierre Chambon les a exposées, en soulignant le rôle des
gènes du développement qui président à la morphogenèse. À ses yeux,
le big-bang zoologique cambrien pourrait correspondre à une période où l’expression
coordonnée des gènes du complexe Hox primordial n’était pas encore restreinte à des
territoires cellulaires bien déterminés, permettant de bâtir et d’explorer les « mérites »
de toutes sortes de plans d’organisation corporelle en faisant appel à des territoires
eux-mêmes fluctuants, aboutissant ainsi à ces étonnantes mosaïques animales... À la
fin du Cambrien, cinquante millions d’années plus tard, la plupart des phyla des
animaux pluricellulaires des schistes de Burgess avaient disparu. Le plan d’organisation corporelle régi par le complexe HOM/HOX tel que nous le connaissons s’était
sans doute imposé et devenait dès lors universel [7].
Il n’est pas inimaginable, aux yeux de Pierre Chambon, d’agir sur les gènes
modernes du développement pour recréer des organismes du type des « mosaïques » cambriennes, et, par exemple, de « bricoler une souris pour en faire une
sorte de reptile » (ibid., p. 35). Notons ici que la perception d’une possibilité
s’appuie sur un réel préexistant.
L’idée de contingence biologique survit-elle à des données de ce type ? Cette
idée est conservée par Gould, sous la forme suivante :
Si la vie a débuté par la panoplie entière de ses modèles, puis a construit son histoire
ultérieure avec quelques-uns d’entre eux, alors nous nous trouvons confrontés à une
troublante possibilité. Supposez que seuls quelques modèles vont survivre, mais qu’ils
aient une égale probabilité de le faire. L’histoire de n’importe quel groupe de survivants va être parfaitement compréhensible, mais chacun d’eux va conduire à un monde
totalement différent des autres [8].
Il est intéressant, et assez curieux, que la contingence au sens de Gould mêle
deux arguments, celui de l’équiprobabilité de la survie, et celui de la différence
des évolutions possibles. Comme nous avons déjà pu le remarquer, la réunion
des deux rappelle fortement le type de modèles du chaos déterministe où de
faibles écarts dans les conditions initiales produisent des évolutions très divergentes, mais parfaitement déterminées. La fragilité du raisonnement réside dans
l’hypothèse de l’équiprobabilité, qui est de l’ordre de l’idéalisation. En outre,
la survie d’un petit nombre de types d’organisation seulement n’est pas réellement expliquée. Gould fait alors appel à une autre version de la contingence,
celle du hasard de Cournot, rencontre de séries causales indépendantes, en
invoquant comme causes plausibles les changements physiques qui ont affecté
notre planète. L’hétérogénéité des utilisations de la contingence chez certains
biologistes fait penser à la thèse de la sous-détermination des théories par les
faits, thèse classique d’épistémologie qui nous dit que les explications théoriques
sont plus compliquées que les choses expliquées et qui trouve en biologie des
illustrations frappantes. Dans son exposition de la théorie synthétique de l’évolution en vingt propositions, l’embryologiste et zoologiste Michel Delsol distingue les classes de concepts descriptifs et de concepts explicatifs. Les concepts
explicatifs sont en plus grand nombre (douze) que les concepts descriptifs
(huit)
[9]. L’hétérogénéité des sens de la contingence sous la plume de Gould
n’est pourtant pas tout à fait du même ordre. Le propos est métaphysique, il est
de faire flèche de tout bois dans la polémique contre les visions nécessitaristes
de l’évolution, le risque encouru étant de substituer une métaphysique à une
autre. La fragilité du raisonnement qui fonde la contingence sur le fait que les
choses « auraient pu » être autres doit également être relevée. Pour éclairer ce
point, il convient de faire appel à la philosophie.
Le statut des conditionnels contrefactuels (« si telle ou telle circonstance avait
été réalisée, le cours de l’histoire aurait été différent ») a beaucoup occupé les
philosophes. Le fait que ces raisonnements soient utilisés en biologie comme
démonstration de la contingence nécessite un commentaire particulier, fondé
sur des considérations plus classiques. Chez Aristote (
Analytica Priora I, 13,
32 b 5-15), la notion de contingence possède deux sens : ce qui arrive le plus
souvent et manque de nécessité; ce qui est indéterminé, pouvant être à la fois
ainsi et non ainsi. Le premier sens correspond à ce qui est sans être nécessairement. Il inclut une espèce de nécessité liée à l’existence (nécessité conditionnelle) ou une fréquence plus grande. Le second sens correspond au contingent
défini comme possible bilatéral, comprenant les deux possibilités d’être et de
ne pas être. Plus tard, le contingent sera parfois défini comme la négation du
nécessaire et donc comme ce qui peut ne pas être. Ce privilège donné à l’une
des parties de l’alternative est significatif. Si la possibilité de ne pas être est
l’opposé contradictoire de ce qui est nécessairement, il devient quasiment inévitable que les critiques des philosophies nécessitaristes (en biologie comme
ailleurs) insistent sur la contingence considérée plutôt comme possibilité de ne
pas être, et soient ainsi amenés à mettre l’accent sur des évolutions qui ne se
sont pas produites, à raisonner avec le conditionnel contrefactuel. Si l’opposé
contradictoire du nécessaire est le contingent qui peut ne pas être, il est clair
que le fait, pour une évolution possible, de ne pas se produire est un critère du
caractère contingent de l’évolution
[10].
Les théoriciens de l’évolution biologique sont dans une situation très particulière : ils jugent d’un processus dont la nature même est de se poursuivre, et
qui a donc essentiellement un futur, à partir principalement des témoignages du
passé, un passé qui n’a plus de futur car il est devenu « irrévocable », mais qui,
très essentiellement, en a eu. D’où l’attrait, chez certains de ces théoriciens
comme Gould, des raisonnements fondés sur le futur antérieur, et tout particulièrement des raisonnements fondés sur un autre futur que celui qui a été
effectivement réalisé, c’est-à-dire sur ce que les linguistes appellent l’irréel
passé. En outre, les théoriciens de l’évolution biologique sont dans la situation
de juger d’un processus qui certes a un futur, mais qui donne l’impression d’être
très dépendant de son histoire passée, au point que le cadre dans lequel il évolue
n’apparaît plus guère fondamentalement modifiable. L’arbre continue de croître,
les branches maîtresses sont là, fixées par le passé. D’où la question, guère
évitable : quelle est la durée de vie de l’arbre ?
Revenons au procédé qui consiste à raisonner sur l’irréel passé. Gilbert Ryle
a fait des objections sévères à un tel procédé, en indiquant que « ce qui n’existe
pas ne peut être nommé [...] et ne peut donc être caractérisé comme ayant été
empêché d’exister ». Il a également souligné que le futur ne contient que des
vérités générales, et non des vérités singulières
[11]. Le fait que le passé soit
constitué de vérités singulières rend le cas du futur antérieur encore plus discutable. Quant aux conditionnels contrefactuels proprement dits (« si tel événement s’était produit – ou ne s’était pas produit –, le cours de l’histoire aurait
été changé »), Nelson Goodman remarque que leur nature même « empêche
toute vérification empirique directe par la réalisation de leur antécédent
[12] », ce
qui a pour conséquence que ces conditionnels doivent être justifiés par des
analyses supplémentaires. « La vérité des énoncés de ce type [...] ne dépend
pas de la vérité ou de la fausseté des composantes mais de la question de savoir
si le lien supposé existe bel et bien » (
ibid.). Le lien entre l’antécédent et le
conséquent doit être vérifié comme « cotenable ». À l’arrière-plan de la position
de Goodman se trouve un jugement très fort sur la notion du possible et sur
son « trépas » : « Ce que nous prenons pour des mondes possibles ne sont que
des descriptions également vraies, énoncées en d’autres termes. Nous en venons
à penser le monde réel comme l’un des mondes possibles. Nous devons renverser
notre vision du monde, car tous les mondes possibles font partie du monde
réel » (
ibid., p. 74). En quelque sorte, absorber le possible dans le réel est une
manière d’écarter la suspicion légitime qui s’attache aux conditionnels contre-factuels. Pourtant, le renouveau des logiques modales suscite des positions plus
nuancées. C’est ainsi que le logicien britannique J. L. Mackie s’est demandé,
à son tour, quelle réalité le conditionnel contrefactuel pourrait décrire. Sa
réponse a été la suivante :
Affirmer des conditionnels non matériels est [...] parler sur des possibilités ; mais non
sur tout ce qui, quel qu’il soit, est simplement logiquement possible, mais seulement
sur des possibilités qui sont d’une certaine façon reliées d’une manière particulièrement étroite au cours actuel des événements [...] c’est certainement une erreur de
prendre les mondes possibles très au sérieux ou à la lettre [...]. Parler de possibilités,
dirai-je, reflète simplement le fait que les êtres humains parfois supposent les choses
être autrement que ce qu’elles sont, ou autrement qu’elles sont jusqu’ici, ou autrement
qu’elles sont connues pour être [13].
Pour Mackie, les possibles sont des produits de la faculté humaine de supposition, variété de l’imagination. Est posé ici le problème fort discuté de la
subjectivité ou de l’objectivité du possible et du probable.
La voie empruntée par Georg Henrik von Wright n’est pas la même. Pour
lui, toute inférence causale, au sens de condition suffisante, contient un ingrédient de conditionnel contrefactuel. En effet, l’affirmation de condition suffisante revient à dire également que, dans toutes les occasions passées où la
condition
p ne s’est pas produite, l’effet
q se serait produit si la condition
p
s’était produite. C’est affirmer la nécessité de la loi causale en dehors même
de son existence. Selon von Wright, une connexion causale nécessaire contient
par définition des conditionnels contrefactuels concernant le passé
[14]. Notons ici
que nous nous éloignons fort de l’utilisation des conditionnels contrefactuels
pour démontrer la contingence d’une évolution.
Quel jugement porter sur la « contingence » de l’évolution, à laquelle de nombreux biologistes, à la suite de Monod, tiennent tant ? Il est vrai pourtant qu’un
biochimiste aussi rigoureux que Christian De Duve ne partage nullement cette
vision, au moins sur le plan moléculaire, et cela au nom d’un usage général du
principe de causalité. Quoi qu’il en soit, il est indubitable que l’histoire de la vie
sur la terre n’est pas séparable d’événements de l’univers qui viennent interférer
avec elle. Nous rencontrons là le hasard de Cournot. L’incidence de la chute d’une
comète sur les espèces vivantes avait d’ailleurs été évoquée par Cournot comme
l’exemple d’une cause accidentelle. Il est difficilement contestable qu’il existe
dans la nature des événements dont la structure d’occurrence est aléatoire, au sens
où elle ne correspond à aucune loi statistique connue, comme la décomposition
radioactive, bien que cette dernière ait globalement l’allure d’une décroissance
exponentielle. Monod a vu dans la mutation le domaine du pur hasard, celui de
l’indéterminisme quantique. Cette idée présentée dans l’absolu ne tient pas
compte de la particularité des séquences géniques et de leurs probables différences
dans leur capacité à muter, dans leur fragilité. Quant à la démonstration de la
contingence par l’argument du conditionnel contrefactuel, la position de Mackie,
qui conseille de ne pas prendre trop au sérieux les mondes possibles définis par
les conditionnels contrefactuels, et qui remarque que parler de conditionnels
contrefactuels est doué de sens seulement s’agissant de « possibilités qui sont
d’une certaine façon reliées d’une manière particulièrement étroite au cours actuel
des événements », nous paraît très éclairante. Cela revient à mettre l’accent, non
point tellement sur la contingence définie comme la possibilité de ne pas être,
mais bien plutôt sur l’idée positive de possible et sur la proximité du possible et
du réel. C’est donc l’idée de possibilité plus que celle de contingence qui nous
paraît caractériser l’esprit des sciences de la vie. L’idée de contingence possède
un caractère très métaphysique, en ce sens qu’elle répond, paradoxalement, au
besoin de nécessité ressenti par l’homme et qui est issu du sentiment de contingence de sa propre existence, racine de la philosophie. Contingence et nécessité
s’appellent et se répondent dans la discussion philosophique.
Il convient à ce point de discuter de deux problèmes : la proximité du possible
et du réel; la subjectivité ou l’objectivité du possible et du probable. La proximité du possible et du réel a été souvent notée par les philosophes. Kant fait
du réel une catégorie de la modalité. Dans la
Critique de la raison pure (B 111),
il affirme que la nécessité n’est autre chose « que l’existence qui est donnée
par la possibilité même
[15] ». Granger note que, dans ce système, le possible « est
introduit en tant qu’actuel
faible, et de même le nécessaire en tant qu’actuel
fort
[16] ». Pour lui, c’est la visée de l’actuel, inséparable de l’expérience sensible,
qui inspire les définitions kantiennes tendant à rapprocher dans une présentation
systématique les trois catégories du possible, du réel et du nécessaire (il est
vrai, selon un procédé valide pour toutes les classes de catégories, classes dans
lesquelles la troisième catégorie est définie comme l’union des deux premières).
L’affinité entre le possible et le réel a inspiré Wittgenstein, dont le
Nachlass
contient des formulations frappantes : « pense à la conception de la possibilité
comme ombre de la réalité »; « le mot possibilité induit en erreur [...] la possibilité est déjà en elle-même réalité »; « ainsi la possibilité est quelque chose
d’analogue, de très proche de la réalité
[17] ». Que signifie que l’espace est infiniment divisible ? Cela signifie proprement, pour Wittgenstein, « que l’espace
est indivisible, qu’une division ne le touche pas, qu’il n’a rien à faire avec cela :
il ne consiste pas en parties. Il dit pour ainsi dire à la réalité : tu peux faire en
moi ce que tu veux. (Tu peux être divisée en moi aussi souvent que tu veux.)
L’espace donne à la réalité une occasion infinie de division
[18] ». La critique
d’allure linguistique de Wittgenstein consiste à dire que la possibilité ne peut
avoir de sens acceptable en dehors des choses qui sont la réalité. Dire le possible
d’une manière douée de sens serait se représenter un réel. C’est la réalité qui
est porteuse de la possibilité. C’est elle qui est divisible. Dans les sciences de
la vie, cela est patent. Le possible n’est pas un autre monde, c’est le monde tel
qu’il évolue. Cette évolution est essentielle : elle tient à la nature profondément
temporelle des processus biologiques.
À cet égard, la situation des sciences de la vie peut être interprétée de la
même manière que celle dont Wittgenstein interprète les mathématiques.
Le mot possibilité induit naturellement en erreur, car, dira-t-on, ce qui est possible
doit devenir juste à l’instant réel. Aussi, on pense toujours là à des processus temporels
et l’on en conclut que la mathématique n’a rien à faire avec le temps, que la possibilité
est en elle déjà réalité. (Mais en vérité cela est à l’inverse, et ce qui est appelé
possibilité dans la mathématique est juste cette même chose qu’il y a aussi dans le
temps.) [Ibid., p. 161.]
Que cela soit à l’inverse, cela signifie que la réalité est en elle déjà possibilité,
du fait de sa nature temporelle. Mais quelles allures multiples pourrait avoir le
temps dans les sciences de la vie ? À cette question, il est possible de trouver
des réponses dans les nombreux travaux des physiologistes sur les rythmes
biologiques, récemment synthétisés par Jean Boissin et Bernard Canguilhem
[19].
Dans la Préface qu’il a rédigée pour cet ouvrage, Michel Jouvet conseille de
« dépasser un raisonnement moléculaire ou structurel pour mieux réfléchir à
ces deux inventions merveilleuses de la vie, l’anticipation et la rythmicité »
(
ibid., p. 12).
Les philosophes n’ont pas été sans remarquer que le possible, étant de l’ordre
d’un jugement, est lié à celui qui l’énonce à un instant donné. Il en est résulté
un problème classiquement défini comme celui de la « subjectivité » ou de
l’« objectivité » du possible et du probable, problème qui n’est pas sans concerner les sciences et les techniques de la vie. Ce problème ne doit pas être
seulement examiné par des argumentations purement internes à la logique philosophique ou aux théories touchant les probabilités. Il est de fait que la réalisation d’une partie de ce qui, en biologie, est considéré à un moment donné
comme possible en montre l’objectivité, ce qui pourtant n’écarte pas un caractère
subjectif, l’erreur d’appréciation, en la matière, étant fréquente et les réussites
espérées n’étant pas toujours matérialisées. En biologie, en médecine, l’estimation de probabilité repose sur de nombreuses données, qui sont par nature
incomplètes, du fait de la limitation actuelle des connaissances, et qui ont une
base statistique tout en concernant des individus. D’où la difficulté de prédire,
et la réalité de l’échec, s’agissant d’individus dont les caractéristiques ne sont
pas complètement connues. L’ancienne question de savoir si les probabilités
sont une caractéristique du monde physique ou si elles n’expriment que des
opinions prend donc un relief particulier dans les sciences de la vie et en
médecine. Dans une série de leçons données au Collège de France, à l’invitation
de Jules Vuillemin, et publiées en 1981, Patrick Suppes déclare que l’alternative
posée par Bruno de Finetti a l’inconvénient de représenter un « choix forcé
[20] »,
car le hasard existe dans la nature (comme le montre l’exemple de la décomposition radioactive), ce qui invalide la tentative de faire de la probabilité un
concept purement « épistémologique ». Suppes conclut à l’époque que la distinction entre les deux aspects n’est pas tranchée ou catégorique (
ibid., p. 54,
121). Revenant récemment sur ces questions, dans une réflexion fondamentale
présentée dans un important ouvrage, Patrick Suppes adopte un point de vue
« pragmatique » dans le « choix forcé » quant aux fondements des probabilités.
Il note, sans véritablement conclure sur le fond philosophique, que les physiciens, qui, par leurs travaux, sont très essentiellement confrontés à des processus
probabilistes, ne se préoccupent guère des questions de fondement qui touchent
l’interprétation ou la représentation des probabilités
[21]. La probabilité, conclut
Suppes, est trop riche et diversifiée dans ses applications pour être restreinte à
une seule représentation dominante. La querelle de la « subjectivité » ou de
l’« objectivité » doit donc être dépassée. Si nous insistons quelque peu sur ce
point, c’est qu’il n’est pas sans répercussions sur la conception du possible,
lequel est peut-être moins « subjectif » qu’il n’y paraît.
L’objectivité du possible est renforcée par les arguments de l’embryologiste
Michel Delsol qui a introduit le concept original de « possible technique ». La
considération qui nécessite d’introduire cette catégorie est qu’en effet les choses
pourraient être un peu différentes de ce qu’elles sont. En effet, remarque Delsol,
lorsque nous constatons que les Vertébrés ont des membres à cinq doigts, nous pensons
qu’il était « techniquement possible » qu’ils aient des membres à quatre ou six doigts;
nous savons aussi qu’il était « techniquement possible » que les Vertébrés marchent
avec des béquilles comme les Poissons Périophtalmes. C’est ce « possible technique »
qui est le fruit des lois de la nature que le biologiste cherche à connaître. Lorsque
nous parlons des possibilités de la nature ou des possibilités en puissance dans la
nature, c’est ce « possible technique » que nous évoquons [22].
Des mutations provoquées par les rayons X engendrent des modifications assez
régulières du développement chez la Drosophile, qui peuvent être considérées
comme l’expression de ces « possibles techniques ». Le caractère « technique »
de cette possibilité tient au fait que sa réalisation n’entraîne aucune impossibilité
dans l’être ainsi modifié. Il est frappant que cette discussion porte en réalité sur
la génétique du développement. Sa fixation dans les êtres existants n’entraîne
pas l’impossibilité de sa modification dans des êtres qui pourraient, « techniquement », exister. L’organisation particulière des gènes du développement
continue à gouverner les perturbations qui peuvent l’affecter. Bien des raisonnements concernant le possible en biologie touchent en réalité à des questions
de développement embryologique. Le « possible » s’y appuie sur une réalité
sous-jacente. Il en va de même des mutations en général.
La conception du possible technique introduite en embryologie s’accorde
naturellement avec la pratique des biotechnologies, réalisations de possibilités
imprévues. Là aussi, il n’y a aucune impossibilité technique pour qu’une bactérie
synthétise une protéine humaine. De fait, la bactérie le fait sans dommage pour
elle. Ces découvertes, rendues possibles par celles de la biologie moléculaire
des années soixante sur des mécanismes et outils cellulaires particuliers, ont
constitué une étape majeure dans le développement des sciences de la vie et de
leurs applications
[23]. L’insertion de gènes étrangers dans des génomes bactériens
a été considérée comme faisable à partir du moment où, en 1972 exactement,
a été créée, par Paul Berg, une molécule d’ADN hybride constituée d’ADN du
virus SV40 cancérigène chez le singe, d’un virus bactérien, le bactériophage
lambda, et de l’opéron lactose de la bactérie
Escherichia Coli, sous la forme
d’une molécule d’ADN circulaire, du type plasmide, pouvant donc être intégrée
dans une bactérie. Les modifications de génomes paraissaient dès lors également
faisables, mais la création de génomes bactériens intégrant des gènes cancérigènes pour la recherche sur le cancer paraissait un pas porteur de grands risques
potentiels, plus ou moins bien définis. Paul Berg a donc préconisé un moratoire
sur ces recherches, moratoire qui a été appliqué au cours du fameux processus
dit d’Asilomar, qui a abouti à la confection de lignes directrices pour la réalisation des expériences (les expériences les plus dangereuses étant prohibées).
Un épisode intéressant du processus d’Asilomar a été le changement de point
de vue sur la question de savoir si les risques hypothétiques ou inconnus devaient
être l’objet de mesures de protection plus strictes ou moins strictes que les
risques avérés. La présence de représentants de la société civile dans certains
débats a eu pour conséquence que la position finalement prise a été que les
risques inconnus devaient être encore plus contrôlés que les risques avérés. Le
processus d’Asilomar, qui s’est étendu de 1973 à 1980 environ, et qui a comporté
de nombreux épisodes de politique scientifique, conférences, discussions, comités, a vu l’entrée de la société civile dans la discussion de la recherche. Cependant, au bout du compte, les scientifiques ont réussi à conserver la maîtrise de
leurs propres recherches en payant le prix de l’autorégulation de la science. En
même temps que ce processus, qui a comporté de nombreux débats et tentatives
diverses, se poursuivait, le nouveau domaine de recherche de l’ADN recombinant a subi une croissance exponentielle, tant en termes de nombre de projets
et de volume de financement, croissance d’ailleurs caractéristique de nouveaux
domaines de recherche.
D’autres développements des biotechnologies sont intervenus plus récemment. La création, non plus de séquences d’ADN comportant des gènes étrangers
pour synthétiser des protéines existant naturellement dans d’autres espèces, mais
de protéines à propriétés modifiées, par des procédés de mutagenèse dirigée, de
réassortiment, d’amplification et de sélection des produits (tous procédés dérivés
de processus cellulaires naturels) est une évolution qui illustre très bien le thème
de la variabilité, c’est-à-dire de la possibilité de créer, en suivant des processus
existant dans la nature, des protéines nouvelles, variations sur des protéines
existantes, qui sont autant de réalisations de possibles précisément fondées sur le
fait que la vie prépare et organise la variation. L’homme est très loin d’avoir
exploré le champ de la variation possible. Mais ses tentatives, en particulier en
médecine, dans le domaine de la thérapie génique c’est-à-dire de l’insertion de
gènes sains dans le génome pour traiter des maladies n’ont pas encore abouti à
des résultats entièrement assurés. Tout le possible n’est pas réalisable, ou du
moins pas selon les voies initialement explorées, souvent d’une manière empirique. À cet égard, dans une étude récente sur les thérapies géniques, un élève de
François Jacob, Pascal Nouvel, a esquissé les voies non conventionnelles et
novatrices qui pourraient conduire à des thérapies géniques bien contrôlées
[24]. La
complexité des mécanismes cellulaires permet plusieurs stratégies pour atteindre
un but recherché. L’utilisation de rétrovirus pour l’introduction de gènes sains
dans des tissus malades n’ayant pas donné des résultats suffisamment bien établis
en raison du fait que l’insertion du gène sain se fait à l’aveugle, d’autres techniques sont en cours d’études chez la souris. Le clonage de cellules de l’organisme
malade et la substitution de gènes sains en lieu propre constituent peut-être une
voie d’avenir transposable chez l’homme. Nous sommes à l’aube de possibilités
encore mal connues mais vraisemblablement plus nombreuses que nous ne pouvions le penser il y a quelques décennies. La perception du possible et celle du
réel sont profondément solidaires. Le possible se découvre au fur et à mesure que
le réel se découvre. L’un découle de l’autre. Les sciences de la vie donnent à cette
solidarité un relief particulièrement saisissant. Les biotechnologies imposent
donc, philosophiquement, une vision très réaliste du possible.
[1]
François JACOB,
Le Jeu des possibles. Essai sur la diversité du vivant, Paris, Fayard, 1981.
[2]
Gilles-Gaston GRANGER,
Le Probable, le possible et le virtuel. Essai sur le rôle du non-actuel
dans la pensée objective, Paris, Odile Jacob, 1995.
[3]
Jacques MONOD,
Le Hasard et la nécessité, Paris, Éd. du Seuil, 1970, p. 37.
[4]
Voir Claude DEBRU,
L’Esprit des protéines. Histoire et philosophie biochimiques, Paris, Hermann, 1983, p. 298-302.
[5]
Stephen JAY GOULD,
La vie est belle. Les surprises de l’évolution, Paris, Éd. du Seuil, 1991.
[6]
Stuart KAUFFMAN,
The Origins of Order. Self-organization and Selection in Evolution, New
York-Oxford, Oxford University Press, 1993, p. 77.
[7]
Pierre CHAMBON,
Leçon inaugurale de la chaire de génétique moléculaire faite le vendredi
24 juin 1994, Paris, Collège de France, 1994, p. 36-37.
[8]
Stephen JAY GOULD,
La vie est belle, p. 257.
[9]
Michel DELSOL,
L’Évolution biologique en vingt propositions. Essai d’analyse épistémologique de la théorie synthétique de l’évolution, Paris-Lyon, Vrin-IIEE, 1991, p. 126.
[10]
Sur ces points, nous nous permettons de renvoyer le lecteur à notre ouvrage
Le Possible et
les biotechnologies. Essai de philosophie dans les sciences (en collaboration avec Pascal Nouvel),
Paris, Presses universitaires de France, 2003, chapitre premier.
[11]
Cité dans Arthur N. PRIOR,
Past, Present and Future, Oxford, Clarendon Press, 1967, p. 142-143.
[12]
Nelson GOODMAN,
Faits, fictions et prédictions, avant-propos par Hilary Putnam, traduction
revue par Pierre Jacob, Paris, Éd. de Minuit, 1984, p. 30.
[13]
J. L. MACKIE,
Logic and Knowledge. Selected Papers, éd. Joan Mackie et Penelope Mackie,
Oxford, Clarendon Press, 1985, vol. I, p. 184-185.
[14]
Georg Henrik VON WRIGHT,
Causality and Determinism, New York-Londres, Columbia University Press, 1974, p. 31.
[15]
Emmanuel KANT,
Critique de la raison pure, trad. A. Tremezaygues et B. Pacaud, Paris,
Presses universitaires de France, 1963, p. 97.
[16]
Gilles-Gaston GRANGER,
Le Probable, le possible et le virtuel, p. 56.
[17]
Ces textes se trouvent dans le
Nachlass de Wittgenstein édité sous forme de cédérom.
[18]
Ludwig WITTGENSTEIN,
Philosophische Bemerkungen. Aus dem Nachlass herausgegeben von
Rush Rhees, Francfort-sur-le-Main, Suhrkamp, 1989, p. 159-160. J’ai effectué moi-même la traduction.
[19]
Jean BOISSIN et Bernard CANGUILHEM,
Les Rythmes du vivant. Origine et contrôle des rythmes
biologiques, Paris, Nathan Université-CNRS Éditions, 1998.
[20]
Patrick SUPPES,
Logique du probable. Démarche bayesienne et rationalité, Paris, Flammarion,
1981, p. 46-47.
[21]
Patrick SUPPES,
Representation and Invariance of Scientific Structures, Stanford, Center for
the Study of Language and Information Publications, 2002, p. 261.
[22]
Michel DELSOL,
Cause, loi, hasard en biologie, Paris-Lyon, Vrin-IIEE, 1985, p. 196.
[23]
Voir Claude DEBRU,
Le Possible et les biotechnologies. Essai de philosophie dans les sciences,
chap. III.
[24]
Pascal NOUVEL, « De l’ingénierie génétique à la thérapie génique », dans Claude DEBRU,
Le
Possible et les biotechnologies, p. 259-359.