2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Cosmologie scientifique
Marc Lachièze-rey
Service d’astrophysique (CEA, Saclay) Maître de recherches au CNRS
Depuis 1917, la cosmologie est scientifique. Cette date marque la publication par Albert Einstein du premier modèle cosmologique – le modèle d’Einstein –
fondé sur sa théorie de la relativité générale, énoncée un an plus tôt. Depuis lors, de
nombreux modèles ont été proposés pour décrire notre Univers, soit dans le cadre de
cette même théorie, soit dans le cadre de théories encore à l’essai, qui tentent de la
dépasser et de la compléter. Parmi eux, les modèles de big bang (qui forment en fait
une famille) sont les plus simples. Fondés sur des théories physiques éprouvées (notamment la relativité générale), confirmés par de nombreuses observations, ils sont en fait
les seuls acceptables aujourd’hui.
Since 1917, Cosmology has become a science. This is the date of the
publication by Albert Einstein of the first cosmological model – Einstein’s Model – based
on his Theory of General Relativity, anounced the previous year. Since then, many models
describing our universe have been put forward, in the framework either of this theory,
or else of trial theories that try to extend and complete it. Among these, Big Bang models
(of which there is a whole family) are the simplest. Based on reliable physical theories
(in particular, general relativity) confirmed by numerous observations, these are in fact
at present the only acceptable hypotheses.
Le début du XXe siècle a marqué un renouveau total de la cosmologie, dû à
la conjonction de deux facteurs : le progrès des moyens d’observation astronomiques, notamment l’usage de grands télescopes, et le développement – à peu
près contemporain – de la théorie de la relativité générale. Avant le XXe siècle,
la science n’avait encore que peu à dire de la cosmologie, qui ne pouvait guère
prétendre au statut de discipline scientifique. La science moderne s’est mise en
place avec la physique de Newton, énoncée essentiellement dans ses Philosophiae naturalis principia mathematica (1687) : l’espace et le temps sont supposés absolus, sans propriétés géométriques particulières. L’espace reste toujours le même et n’évolue pas. Le temps de Newton s’écoule uniformément et
possède une validité universelle; mais aucun phénomène remarquable ne se
déroule à l’échelle cosmique. L’univers n’a pas de propriété remarquable. Il
n’évolue pas. Il n’a pas d’histoire.
L’OBSERVATION DES NÉBULEUSES SPIRALES
À la fin du XIXe siècle, l’extension de l’univers, du moins de l’univers matériel,
se réduisait à celle de notre galaxie. Ayant répertorié et compté les étoiles, les
astronomes ont découvert qu’elles se répartissent dans une vaste concentration
qui en rassemble une centaine de milliards : notre galaxie aussi nommée la Voie
lactée. Durant le XIXe siècle, ils se sont employés à en mesurer la forme et les
dimensions, à déterminer la position (centrale ou non) qu’y occupe notre système solaire. Les observations étaient difficiles, et d’âpres discussions se sont
déroulées à propos de ces questions. Toujours est-il que les dimensions de la
Voie lactée sont établies en dizaines de kpc (un kpc = 1 000 pc; le parsec (ou
pc), unité de distance des astronomes, vaut environ trois années-lumière).
Les astronomes de l’époque restent cependant incertains quant à la nature
des nébuleuses. Ces objets célestes diffèrent des étoiles par le fait qu’elles
n’apparaissent pas ponctuelles, mais diffuses comme des nuages (d’où leur
appellation). Elles ne sont (faiblement) visibles qu’au télescope. Parmi elles,
les nébuleuses spirales montrent des dessins remarquables, dont les astronomes
cherchent à déterminer l’origine.
L’astronome américain Vesto Slipher mesure les vitesses de ces nébuleuses
spirales, par des observations spectroscopiques. Il est étonné, et la communauté
astronomique encore davantage, par les valeurs élevées qu’il obtient, des centaines de km/sec : comment des objets qui se déplacent aussi rapidement
peuvent-ils rester confinés à l’intérieur de notre galaxie aux dimensions limitées ? Il conclut que les spirales sont extérieures à la Voie lactée, et que l’univers
matériel doit donc s’étendre bien au-delà. La communauté reste difficile à
convaincre. Un « grand débat » s’instaure, qui mêle cette question à celle des
caractéristiques de notre galaxie.
L’idée que d’autres systèmes stellaires puissent exister en dehors de notre
propre galaxie n’est pas nouvelle. Elle fut évoquée au XVIII
e siècle, notamment
par Thomas Wright (1711-1786) et Emmanuel Kant (1724-1804)
[1]. Vesto Slipher
aurait-il découvert que les nébuleuses spirales sont des « univers-îles » ? Pour
en avoir le c
Å“ur net, il faut mesurer leurs distances, une tâche extrêmement
difficile qu’entreprend l’astronome américain Edwin Hubble. Ses observations
extrêmement minutieuses lui permettent de mesurer la distance de la plus brillante des spirales, la nébuleuse d’Andromède : environ 300 000 pc (la valeur
estimée aujourd’hui est de 1 000 000 pc), ce qui la situe bien au-delà des limites
de la Voie lactée. Cette nébuleuse est en fait une
autre galaxie, relativement
semblable à la nôtre, et bien extérieure à elle. Ce résultat, publié en 1924,
marque une révolution dans la conception du monde : ce dernier ne se réduit
plus à notre galaxie. Il est au contraire rempli d’un véritable « gaz cosmique »;
des myriades de galaxies (dont la nôtre) en constituent les molécules.
Ce changement d’échelle n’est pas tout. Les vitesses très élevées mesurées
par Slipher restent une énigme : ce sont (presque) toutes des vitesses d’éloignement, et pas de rapprochement. En outre, plus les galaxies sont lointaines (et
donc peu lumineuses), plus leurs vitesses sont élevées. Ces régularités laissent
soupçonner un phénomène d’ampleur cosmique, une loi dont l’échelle d’application dépasse celle des galaxies. Mais comment l’interpréter ? L’idée d’une
expansion de l’univers, timidement évoquée par Slipher dès le début du XXe siècle, était restée sans suite, faute de cadre théorique adéquat. En 1929, Hubble
publie la loi empirique qui porte son nom : la « vitesse d’expansion » (mais
seul Slipher et quelques très rares astronomes parlent déjà d’expansion) d’une
galaxie est proportionnelle à son éloignement. La portée de cette loi est visiblement cosmologique, mais nul ne sait comment l’interpréter. La situation sera
débloquée par les travaux du physicien belge Georges Lemaître, à partir de la
relativité générale.
LES THÉORIES RELATIVISTES
Einstein énonce en 1905 la théorie de la relativité restreinte; en 1916, celle
de la relativité générale, la seconde complétant la première. Même si Einstein
a toujours insisté sur le fait que toute théorie doit être confrontée (a posteriori)
à l’observation et l’expérience, c’est à partir de réflexions conceptuelles qu’il
a construit les siennes : réflexions sur la nature de l’espace et du temps, sur la
cinématique et la dynamique (de la matière et de la lumière), sur la gravitation.
Son but premier est de remédier aux insuffisances conceptuelles de la vision
newtonienne, soulignées notamment par Emmanuel Kant et par Ernst Mach.
L’énoncé essentiel des deux théories, c’est que temps et espace n’existent
pas séparément, mais que le cadre de la physique se constitue d’un espace-temps.
La relativité générale assimile ce dernier à un objet géométrique (une variété
riemannienne à quatre dimensions), dont les caractéristiques sont exprimées par
un tenseur de courbure R. En même temps, ce dernier représente très exactement
cette propriété physique que l’on appelle la gravitation. Ainsi, la théorie réduit
cette interaction, dont Newton exprimait l’effet par des forces, à un simple
aspect de la géométrie de l’espace-temps.
Un corps en mouvement se déplace en suivant la courbure R de l’espacetemps. Ainsi s’expliquent aussi bien la chute des corps que les orbites des astres.
Un rayon lumineux (trajet de la lumière) s’infléchit en épousant cette courbure.
Par ailleurs, R est lui-même déterminé (au moins en partie) par le contenu
énergétique de l’univers : toute forme d’énergie ou de masse (matière, rayonnements...) est source de gravitation et « déforme » ainsi l’espace-temps. Ceci
est exprimé par l’équation d’Einstein que l’on notera schématiquement
On notera dans cette équation la présence d’un terme supplémentaire appelé
constante cosmologique. Cette constante, si elle existe bien (ce que contestent
certains physiciens), influe aussi sur les caractéristiques de l’espace-temps. En
particulier (et contrairement aux contributions de la matière ou du rayonnement),
elle peut causer une accélération de l’expansion. Or, précisément, des observations récentes (voir plus bas) suggèrent une telle accélération, ce qui s’interprète
naturellement comme l’effet de cette constante. Mais certains préfèrent attribuer
l’origine de cette accélération à une substance inconnue, aux propriétés « exotiques » (densité d’énergie et-ou pression négative). Cette substance hypothétique est parfois qualifiée d’énergie sombre (ou « exotique »).
L’espace-temps courbe de la relativité générale constitue, dans sa globalité,
ce que l’on appelle l’Univers, du moins son aspect géométrique. Comme Einstein s’en rendit rapidement compte, la nouvelle théorie se révèle ainsi parfaitement apte à parler de la forme géométrique de l’univers. Pour déterminer la
courbure spatio-temporelle, il suffit de résoudre l’équation d’Einstein. Cette
dernière, lorsqu’on l’applique à l’univers dans son ensemble, c’est-à-dire à la
cosmologie, prend une forme simplifiée que l’on qualifie aujourd’hui d’équation
de Friedmann. Le physicien russe Alexandre Friedmann fut le premier à l’exprimer sous cette forme en 1922.
Einstein propose en 1917 une première solution cosmologique à sa théorie,
que l’on peut considérer comme le premier modèle cosmologique véritablement
scientifique. Comme la quasi-totalité des astronomes et physiciens de l’époque,
Einstein ignorait les résultats de Slipher à propos de l’expansion, et son modèle
décrit un univers
statique. L’exploitation des caractéristiques de la nouvelle
géométrie « riemannienne » (par opposition à « euclidienne »), sur laquelle est
fondée la relativité générale, permet une innovation révolutionnaire : dans ce
modèle, l’espace est « fini », bien que dépourvu de frontière ou de bord. Un tel
espace – appelé
trois-sphère S
3, ou sphère à trois dimensions – généralise à
trois dimensions les propriétés de la sphère ordinaire S
2 bidimensionnelle. Son
volume est fini. Sa circonférence est finie; on peut (en principe) la mesurer en
effectuant un tour de l’univers, ce qui nécessite une durée finie, bien que très
longue. Jamais personne auparavant n’avait pu concevoir de solution de ce genre.
Cela met fin à une difficulté plus que millénaire : l’impossibilité de concevoir
un univers fini qui soit dépourvu de frontière, jointe à l’impossibilité de concevoir une frontière de l’espace
[2]. De fait, Einstein a introduit la constante cosmologique dans sa théorie, dans le dessein explicite de trouver une solution de
ce type.
Le modèle d’Einstein ne rend pas compte des observations de Slipher. Mais
les astrophysiciens et les cosmologues ont compris qu’il faut faire appel à la
relativité générale pour aborder scientifiquement la cosmologie. Informée des
résultats de Slipher et Hubble, la communauté cherche à les expliquer dans le
cadre relativiste. Lorsque, en janvier 1930, les résultats de Hubble sont présentés
au congrès de la Royal Astronomical Society, les participants constatent leur
impuissance et se séparent sur un constat d’échec.
Le physicien belge Georges Lemaître avait pourtant déjà trouvé et publié la
solution, dans les Annales de la Société scientifique de Bruxelles (1927). Il y
proposait de nouvelles solutions aux équations relativistes, qui décrivaient un
univers en expansion : peuplé de galaxies, pour lesquelles il prévoyait des décalages vers le rouge (c’est-à-dire des vitesses d’expansion) proportionnels aux
distances ; ce qu’énoncera Hubble deux ans plus tard ! À partir des quelques
décalages déjà observés, il propose même déjà une valeur du taux d’expansion,
ce que l’on appellera plus tard « constante de Hubble ». Mais l’article de 1927
passe totalement inaperçu.
Ce sera le physicien britannique Arthur Eddington, directeur de l’observatoire
de Cambridge, qui permettra la diffusion du travail de Lemaître : il fait republier
son article dans les Comptes rendus de la Royal Astronomical Society. Les
travaux de Lemaître sont découverts et complétés, deviennent la nouvelle orthodoxie. En 1931, l’univers est en expansion. Ceci est conforme à la relativité
générale, et aux lois physiques connues. L’essentiel de la nouvelle révolution
cosmologique est accompli.
L’objet de la cosmologie, en tant que discipline scientifique, est maintenant
bien spécifié : l’univers dans sa globalité. Il est avéré qu’il possède au moins
une propriété physique propre : l’expansion cosmique. Et on peut lui associer
au moins une grandeur mesurable : son taux d’expansion, la constante de Hubble
H0. La cosmologie est devenue quantitative. D’autres grandeurs physiques caractérisent l’univers : l’accélération de l’expansion, la courbure de l’espace... Leurs
valeurs distinguent les différents membres de la famille des modèles d’univers
en expansion. Les déterminer constitue la première tâche de la cosmologie. Les
cosmologues établissent très rapidement des « tests cosmologiques » dans ce
but. Tout ceci concerne l’univers en tant qu’objet physique.
Une fois l’expansion cosmique reconnue, il reste à en tirer les conséquences.
Lemaître encore sera le pionnier dans cette voie. Dès 1931, il propose sa théorie
de l’« atome primitif », l’ancêtre des modèles de big bang
[3]. Son raisonnement
est très simple. L’expansion cosmique implique que l’espace grandit, si bien
que la matière, qui se conserve, se retrouve dans un volume de plus en plus
étendu : à l’échelle cosmique, le contenu de l’univers se dilue. Les lois de la
physique énoncent que dilution entraîne refroidissement. L’expansion entraîne
donc dilution et refroidissement cosmiques, ce qui implique que l’univers était
d’autant plus dense et d’autant plus chaud que l’on remonte dans le passé. C’est
ce qu’énoncent les modèles de big bang. Si l’on admet que la physique est bien
décrite par les lois connues à l’époque (et encore aujourd’hui), on ne peut
échapper à ces conclusions, et donc aux modèles de big bang, ce que je schématise ainsi :
Toute description de l’univers autre que les modèles de big bang impliquerait
d’autres lois physiques fondamentales que celles que nous connaissons et que
nous avons testées par l’expérience et l’observation.
Les physiciens ne sont pas tous prêts à admettre l’idée révolutionnaire d’un
univers qui évolue : le dogme plus que millénaire d’un univers toujours identique
à lui-même est difficile à remettre en question. Si une majeure partie de la
communauté scientifique reçoit les résultats de Lemaître avec indifférence, une
opposition virulente se met également en place. Plusieurs travaux tentent de
réhabiliter l’idée d’un univers toujours égal à lui-même.
Pour le faire, il faut imaginer de nouvelles lois physiques. Ainsi seront
construits les modèles « stationnaires »; bien qu’en expansion (les observations
le montrent directement), l’univers y reste toujours identique à lui-même.
Le prix à payer pour construire de tels modèles est qu’il faut « inventer » une
nouvelle loi physique : une création spontanée et permanente de matière à partir
de rien. À part cette idée qui n’est guère naturelle, ces modèles sont élégants
et bien construits. Ils deviennent rapidement très populaires. En effet, des erreurs
fondamentales dans l’interprétation des observations avaient conduit à de mauvaises estimations des distances stellaires et, par voie de conséquence, à une
surestimation de la constante de Hubble d’un facteur 10 par rapport à sa valeur
admise aujourd’hui. Il en découle une évaluation dix fois trop faible de la durée
de la phase d’expansion cosmique, ce que l’on appelle âge de l’univers : il
apparaissait beaucoup plus jeune que la Terre, une contradiction difficile à
accepter qui empêcha la communauté d’adhérer au big bang.
Mais à ces arguments pertinents s’en mêlaient d’autres, qui contestaient le
caractère scientifique des modèles de big bang. Lemaître, chanoine de l’Église
catholique, était accusé de « concordisme » : il aurait construit son modèle, non
pas selon des critères scientifiques, mais pour pouvoir fournir un récit qui
s’accorde au fiat lux des Écritures. Lemaître s’en défendit à juste titre, et dut
même rappeler à l’ordre le pape Pie XII, qui avait fait des déclarations malencontreuses à ce sujet. La suite de l’histoire a montré que c’étaient en fait plutôt
les adversaires du big bang qui étaient victimes de la vision mythique du monde,
en se cramponnant aux modèles stationnaires pourtant démentis par les observations : démarche peu conforme aux critères de la science.
C’est d’ailleurs le champion de cette résistance, le physicien britannique Fred
Hoyle (qui pourtant apporta des contributions fondamentales aux modèles de
big bang), qui forgea le terme « big bang », bien malheureux car chargé de
contresens. Maladresse ou mauvaise intention, l’idée était de ridiculiser Lemaître. Mais ce fut bientôt le soutien inconditionnel au modèle stationnaire, contre
l’accumulation des évidences, qui devint ridicule.
Malgré la présence médiatique de Hoyle, l’idée de l’univers chaud fit son
chemin. Dans les années 1930, le physicien Georges Gamow – d’origine russe
mais alors à Göttingen – est intrigué par l’uniformité de la distribution des
éléments chimiques sur la Terre (et même dans l’univers). Il pense d’abord que
ces éléments ont été fabriqués par des réactions nucléaires au cÅ“ur des étoiles.
Dans les années 1940, émigré aux États-Unis, il change d’avis et, reprenant
l’idée de Lemaître, commence à penser que ces éléments auraient pu être fabriqués dans une époque chaude et reculée de l’histoire de l’univers, au sein d’une
« soupe primordiale » qu’il baptise « ylem ». Il pose ainsi les bases de la nucléosynthèse primordiale des modèles de big bang. Dans ce cadre, ses collaborateurs
Alpher et Hermann prédisent l’existence d’un rayonnement diffus à une température de quelques K. Près de vingt ans plus tard, la découverte de ce rayonnement, le fond diffus cosmologique, fera basculer la cosmologie vers les modèles de big bang.
Entre-temps, un groupe d’astrophysiciens de Princeton, sous la direction de
Robert Dicke, s’étaient intéressés à une version légèrement modifiée de la
théorie de Lemaître : l’univers serait bien passé par un état dense et chaud;
mais il serait appelé à revenir à un état similaire dans le futur; puis de nouveau
à se mettre en expansion, etc. Leurs calculs avaient montré la présence, dans le
cadre de cet « univers oscillant », d’un fond diffus de rayonnement, une redécouverte des travaux antérieurs de Gamow et de ses collaborateurs. Dicke, au
courant des techniques récentes de radioastronomie, mit sur pied une expérience
afin de le détecter. Ce ne sera pas lui qui réussira le premier, mais les radioastronomes Arno Penzias et Robert Wilson, en 1964. L’importance de la découverte est rapidement reconnue (ses auteurs reçoivent le prix Nobel en 1978).
Les mesures seront répétées, confirmées et affinées. Les modèles de big bang,
seuls capables de l’expliquer (et encore a fortiori aujourd’hui) sont reconnus
comme les seuls capables de décrire notre univers.
Rappelons les trois piliers sur lesquels reposent, encore aujourd’hui, ces
modèles.
- L’expansion de l’univers. Si l’on s’en tient à la physique connue, elle
implique nécessairement le big bang. Tout modèle concurrent (il n’en
existe aucun aujourd’hui) doit inventer de nouvelles lois physiques.
- La nucléosynthèse des éléments légers : le deutérium, l’hélium et une partie
du lithium que l’on observe dans l’univers n’ont pu être fabriqués dans les
étoiles. Pour autant que l’on puisse le vérifier, leurs abondances respectives
semblent universelles : les mêmes d’un endroit à l’autre de l’univers. Pas
d’autre explication possible qu’une phase de nucléosynthèse dans un univers chaud. De plus, les calculs donnent les bonnes valeurs pour les trois
éléments séparément. De surcroît, ils permettent de prédire qu’il n’existe
pas plus de trois (à la rigueur quatre) familles de particules, alors que la
physique des particules ne pouvait établir de limite comparable ; cette prédiction a été vérifiée par la suite au LEP (au CERN, à Genève).
- Enfin et surtout, l’existence du fond diffus cosmologique ne peut s’expliquer que dans le cadre des modèles de big bang. Depuis sa découverte,
ses propriétés ont été mesurées en très grand détail, et tous les résultats
confirment le modèle.
Depuis 1965, l’histoire de la cosmologie est donc écrite dans le cadre général
des modèles de big bang. Ils sont fondés en premier lieu sur le Principe cosmologique qui énonce l’homogénéité (tous les points sont équivalents : pas de
centre, pas de bords) et l’isotropie (pas de direction privilégiée : pas d’axe de
rotation, pas de direction préférentielle pour l’expansion) de l’espace. Cette
seule hypothèse est suffisamment forte pour circonscrire une famille de solutions
de la relativité générale susceptibles de décrire l’univers dans son ensemble.
Elles sont dites solutions de Friedmann-Lemaître. Elles se différencient les unes
des autres de deux manières : par la forme de l’espace qui, sous l’hypothèse du
principe cosmologique, se réduit à sa courbure C, négative, nulle ou positive (à
ne pas confondre avec la courbure de l’espace-temps) ; et par la manière dont
les dimensions spatiales varient avec le temps, représenté par une fonction R(t)
appelée facteur d’échelle (ou rayon d’échelle). L’expansion cosmique implique
que R(t) augmente avec le temps t. Au sein de la famille des modèles FriedmannLemaître, ceux de big bang sont ceux pour lesquels l’expansion se déroule
depuis une durée finie, que l’on appelle âge de l’univers tu.
Le problème cosmologique essentiel devient la détermination de C et de R(t),
autrement dit l’exploration de la (chrono-)géométrie de l’espace-temps : parmi
les modèles de Friedmann-Lemaître, quel est celui qui décrit le mieux notre
univers ?
Il faut comprendre que, dans un univers décrit par un modèle de Friedmann-Lemaître, il est possible de spécifier, au sein de l’espace-temps, la géométrie
de l’espace (ce qui n’est pas toujours possible en relativité générale) : l’espace
à trois dimensions est en effet plongé dans l’espace-temps à quatre dimensions,
comme une surface à deux dimensions peut être plongée dans l’espace. Cette
possibilité de scinder l’espace-temps en espace + temps légitime la possibilité
de parler de la géométrie de l’espace, caractérisée par la courbure spatiale C
(constante d’un point à l’autre en vertu du principe cosmologique). Quant à la
fonction R(t), elle exprime l’évolution (ici, l’expansion) de l’espace en fonction
du temps. Le formalisme relativiste considère C et R(t) comme deux aspects de
la géométrie de l’espace-temps.
Reconnaître le bon modèle cosmologique, c’est essentiellement déterminer
C et
R(
t), à l’aide d’observations adéquates, que l’on qualifie de « tests cosmologiques ». La détermination complète de la fonction
R(t) est hors de portée;
dans un premier temps, les cosmologues se sont intéressés à ses deux premières
dérivées : le taux actuel de l’expansion cosmique, représenté par H
0, et le paramètre de décélération q
0. Ce n’est que récemment que la communauté s’est
mise d’accord sur une valeur de H
0, à 10 % près environ. Un ensemble de
résultats d’observations récentes (supernovae, fond diffus cosmologique, distribution des galaxies dans l’espace) suggère une valeur q
0 = – 0.55 (le signe
moins indiquant une accélération), encore contestée cependant. Ces mesures permettent également d’évaluer la courbure spatiale de l’univers. Comme celle-ci
semble relativement faible, on parle d’« univers plat ». Il faut bien comprendre
que ce qualificatif « plat », qui veut dire « sans courbure », ne s’applique pas à
l’
espace-temps mais à l’
espace (on sait de manière certaine que la courbure de
l’espace-temps n’est pas nulle). Il est à noter que, outre sa courbure, la géométrie
de l’espace se caractérise aussi par ses propriétés
topologiques
[4].
Cette exploration de la structure globale de l’univers constitue l’essentiel de
la recherche cosmologique. Néanmoins, nous savons bien que le cosmos est
rempli d’étoiles, galaxies, amas de galaxies, etc. Le cosmologue les considère
comme des détails infimes à l’échelle du cosmos, et l’exploration de la forme
globale de l’univers les néglige; de la même manière que l’on parle de la forme
(sphéroïdale) de la Terre en négligeant les montagnes, les vallées, etc. Mais un
modèle ne saurait évidemment être qualifié de complet s’il ne prend pas en
compte ces détails également, s’il ne permet pas de comprendre comment et
pourquoi ils sont apparus. La cosmologie a donc également pour tâche de rendre
compte, dans le cadre des modèles de big bang, de l’apparition et de l’évolution
de toutes ces structures. On sait que la gravitation joue un rôle déterminant, et
l’on parle d’instabilité gravitationnelle, même si d’autres phénomènes (par
exemple électromagnétiques) sont intervenus, surtout dans les phases finales de
la formation.
L’instabilité gravitationnelle est un processus extrêmement complexe, dont
nous ne comprenons pas de façon définitive tous les aspects. De nombreux
détails nous échappent sans doute, car ils sont gouvernés par des équations très
compliquées, que nous ne savons pas résoudre. Les cosmologues ont obtenu de
nombreux résultats grâce aux calculateurs (notamment par des simulations
numériques), mais cela ne répond pas à toutes les questions. Nous pensons
maîtriser suffisamment les grandes lignes du phénomène pour affirmer que
l’apparition des galaxies aurait été impossible si, par exemple, l’univers avait
été trop peu dense, ou sa courbure trop élevée. Ainsi, ces calculs apportent des
contraintes indirectes sur la forme de l’univers qui, heureusement, s’accordent
avec les résultats des tests cosmologiques. Donnons un exemple : l’efficacité
du processus nécessite une action suffisamment intense de la gravitation. Cela
implique que la source de cette gravitation (la quantité de masse-énergie présente
dans l’univers) soit suffisamment abondante ; autrement dit, que la densité
globale de l’univers dépasse une certaine valeur, et qu’elle se présente sous
certaines formes particulières. Cela renforce l’idée de la présence de grandes
quantités de « masse cachée », très probablement sous une forme encore inconnue, non baryonique (à l’opposé de la matière ordinaire composée de protons
et de neutrons, collectivement appelés baryons). Cette conclusion rejoint les
implications des tests cosmologiques, qui impliquent également de la masse
cachée, en grande part sous une forme non baryonique ; et, aussi, celles des
analyses dynamiques des galaxies et des amas de galaxies, qui abritent, pensent
les astrophysiciens, de grandes quantités de masse cachée.
L’univers contiendrait donc, en plus de la matière visible, de grandes quantités
de masse cachée, responsable essentielle de la courbure de l’univers : à la fois
de C (courbure spatiale), et H0 et q0 (loi d’expansion). La nature et l’origine de
cette composante nous restent inconnues. Cela constitue l’un des problèmes les
plus aigus de la physique d’aujourd’hui.
VERS LA COSMOLOGIE DE PRÉCISION
Il est bien clair en tout cas que la cosmologie scientifique a franchi une
première étape. Une première phase, de confirmation de la pertinence des modèles de big bang, est terminée. Les dernières décennies du XXe siècle ont permis
d’obtenir de premières estimations quantitatives des caractéristiques de l’espacetemps sous forme des grandeurs mentionnées. En même temps, les cosmologues
ont de mieux en mieux compris les différentes phases de l’évolution cosmologique : la formation des galaxies et des structures, que nous venons d’évoquer,
se déroule pendant la totalité des milliards d’années de l’évolution cosmique.
D’autres processus se sont déroulés pendant des périodes de temps plus circonscrites. Par exemple, la nucléosynthèse primordiale a fabriqué, en quelques
minutes seulement, les premiers noyaux d’atomes ; la recombinaison a émis le
fond diffus cosmologique, en quelques centaines de milliers d’années. Aujourd’hui, nous arrivons à mettre sur pied des expériences qui devraient permettre
de mesurer les paramètres cosmologiques avec des précisions de quelques pour
cent, ce que personne n’aurait osé espérer il y a quelques décennies. Non
seulement la cosmologie est aujourd’hui bien une science, mais elle est devenue
une science précise.
LES LIMITES DU PASSÉ COSMIQUE
Il reste important de comprendre les limites des modèles de big bang, sujet
délicat qui a suscité beaucoup d’incompréhension. Plus on remonte dans le
passé, plus l’univers est « petit », dense et chaud. Une reconstitution « naïve »
conduit, dans un passé fini – ce qui définit tu –, à une limite où toutes les
dimensions cosmiques deviennent nulles, la densité et la température infinies.
Cette limite a été parfois considérée comme un événement initial de l’histoire
cosmique, qualifié de big bang.
Pourtant, ni la relativité générale ni aucune théorie physique ne permettent
d’aborder une situation où densité et température seraient infinies. On ne peut
donc considérer qu’un tel « événement » appartienne à une description scientifique du monde, big bang ou autre. L’événement n’en est pas un : il constitue
une « singularité » exclue de la description ; non pas un événement initial de
l’univers, mais une limite de la description que nous en donnons. Les modèles
de big bang décrivent l’histoire du monde « après cette singularité », mais pas
la singularité elle-même. En particulier, il est tout à fait abusif de l’assimiler à
la « création » de l’univers.
À vrai dire, les astrophysiciens se sont rendu compte que notre physique
actuelle ne permettait même pas d’approcher cette singularité : non seulement
elle ne permet pas de décrire une situation de densité et température infinies,
mais sa validité s’amenuise, dès que ces quantités atteignent certaines valeurs
élevées, finies, appelées densité et température de Planck. De telles conditions
impliquent, en effet, des phénomènes quantiques et gravitationnels tout à la fois,
que notre physique ne permet pas d’aborder, faute d’une théorie quantique de
la gravitation. La validité des modèles de big bang s’étend donc, dans le passé,
jusqu’au temps de Planck tP (ou plutôt depuis tP ), mais pas au-delà. Nul ne peut
décrire ce qui s’est déroulé à ce moment, et encore moins auparavant. D’un
côté, cela tranquillise les physiciens, car on peut espérer que, le jour où l’on
réussira à comprendre les effets aujourd’hui inconnus de gravité quantique, on
s’apercevra qu’il n’y a pas de singularité. De l’autre, ils sont frustrés de ne
pouvoir prolonger leur description. C’est une insuffisance non pas des modèles
– big bang ou autres –, mais de la physique actuelle.
Toutefois, comme le montre une abondante littérature, notre ignorance
n’empêche pas les spéculations sur les phases très primordiales de l’univers.
Une première catégorie de travaux cherchent à « deviner » ce qui s’est passé,
mais sans s’appuyer sur des théories physiques bien fondées : il s’agit d’une
sorte de vision phénoménologique, dont les modèles d’inflation cosmique
constituent le prototype. D’autres recherches, mieux fondées, tentent d’étendre
la validité de notre physique, en recherchant une théorie plus complète, qui
permettrait d’aborder les phénomènes de l’univers primordial. Ces théories
mettent l’accent sur l’unité des forces (cordes), sur des symétries de la nature
(supersymétrie), sur la quantification de la gravitation (gravité quantique)... Mais
tous ces travaux, souvent très prometteurs, n’ont pas (encore ?) abouti. Leurs
applications à la cosmologie primordiale – modèles cosmologiques supersymétriques, impliquant des cordes ou des branes, cosmologie quantique... – ont
donné quelques résultats remarquables mais encore très fragiles, car reposant
sur des hypothèses arbitraires, et difficiles à interpréter. Malheureusement, les
aspects originaux de cette nouvelle physique ne se manifestent qu’à des températures ou des énergies inaccessibles, ce qui empêche toute expérimentation.
Le plus grand espoir réside dans la possibilité que certains phénomènes de ce
genre aient laissé des traces dans le fond diffus cosmologique (rappelons qu’il
a été engendré très tôt dans l’histoire cosmique) : des observations futures
pourraient nous dévoiler certains aspects de cette nouvelle physique inconnue.
La cosmologie offre ainsi un véritable laboratoire, et sans doute le seul
disponible, pour tester la future physique théorique du XXIe siècle.
·
M. LACHIÈZE-REY, Au-delà de l’espace et du temps : la nouvelle physique, Paris,
Le Pommier, 2003.
·
—, Initiation à la cosmologie, Paris, Dunod, 2004.
·
J.-P. LUMINET et M. LACHIÈZE-REY, Figures du ciel, Paris, Éd. du Seuil-BnF,
1998.
·
J.-P. LUMINET, L’Univers chiffonné, Paris, Fayard, 2002.
·
—, L’Invention du big bang, Paris, Éd. du Seuil, 2004.
[1]
Voir Frédéric CHABERLOT,
La Voie lactée, Paris, CNRS Éditions, 2004.
[2]
Voir par exemple J.-P. LUMINET et M. LACHIÈZE-REY,
Figures du ciel, Paris, Éd. du Seuil-BnF,
1998.
[3]
Jean-Pierre LUMINET,
L’Invention du big bang, Paris, Éd. du Seuil, 2004.
[4]
Voir à ce sujet J.-P. LUMINET,
L’Univers chiffonné, Paris, Fayard, 2002.