2004
Revue de Métaphysique et de Morale
Les nouveaux défis de la cosmologie moderne
Gabriele Veneziano
CERN, Genève Professeur au Collège de France, Paris
Le modèle standard des particules élémentaires, combiné avec la théorie
de la relativité générale d’Einstein, constitue un cadre dans lequel on réussit extraordinairement bien à décrire les phénomènes physiques dans une grande diversité de
domaines. Cependant, des données cosmologiques récentes affrontent cette conception
classique à plusieurs questions profondes et déroutantes. Pour les résoudre, on aura
peut-être besoin de recourir à la dernière révolution de la physique fondamentale, la
théorie des cordes, et aux implications peu ordinaires qu’elle suggère concernant la
manière dont opère la nature aux échelles de longueur les plus petites ou très près du
big bang de la cosmologie classique.
The standard model of elementary particles, together with Einstein’s
General relativity, represents an amazingly successful framework for describing physical
phenomena in a great variety of situations. However, recent cosmological data are
confronting this conventional wisdom with several deep and puzzling questions. Their
resolution may have to appeal to the latest revolution in theoretical physics, string theory,
and to its unusual implications on how nature works at the shortest length scales or
very close to the big bang of conventional cosmology.
La cosmologie, branche de la science qui étudie l’univers comme un tout,
son origine et sa possible évolution future, nous confronte aujourd’hui à plusieurs défis remarquables et, dans une large mesure, inattendus. Pour comprendre pleinement le sens de ces questions profondes, il vaut la peine de rappeler
– même très brièvement – les pas gigantesques que la physique des particules
élémentaires a franchis au cours de la seconde moitié du siècle passé : ce fut
le fruit des efforts combinés des physiciens expérimentateurs et théoriciens,
travaillant la main dans la main pour arracher ses secrets à l’« infiniment » petit.
Il s’en est suivi une image étonnamment simple de la manière dont opère la
nature aux échelles de grandeur les plus petites que nous étions jusqu’ici capables d’étudier en faisant entrer en collision des particules après les avoir accélérées.
Notre compréhension actuelle est basée sur ce qu’on appelle le « modèle
standard » (dont les caractéristiques principales sont résumées à la fin de cet
article). Conçu au début des années soixante-dix, il a été testé avec une précision
croissante au cours des trente dernières années, sans qu’on ait pu découvrir le
moindre indice significatif de désaccord. Les succès du modèle standard sont
presque gênants pour les physiciens des particules actuels. Il y a en effet des
raisons théoriques de supposer que, tôt ou tard, on trouvera des écarts par rapport
à ses prédictions. Et pourtant, les expériences auprès des deux plus grands
accélérateurs jamais construits : le grand collisionneur d’électrons et positons
(LEP) qui était en activité au CERN, à Genève, il y a peu d’années encore; et
le collisionneur de protons du FERMILAB, près de Chicago, n’ont fait que
confirmer sa validité.
Dans les expériences faites avec les accélérateurs de particules, la force de
gravité est pratiquement négligeable. Ainsi, dans un atome d’hydrogène, la force
de Coulomb est 1040 fois supérieure à la force de Newton; cette dernière peut
donc être négligée.
En dépit de quoi notre théorie dominante de la gravité, la relativité générale
d’Einstein, peut être également testée dans le système solaire et ailleurs. Même
sa prédiction la plus frappante, à savoir l’existence d’ondes gravitationnelles
analogues aux ondes électromagnétiques, fut indirectement confirmée en regardant la manière dont les étoiles doubles perdent de l’énergie en émettant des
ondes gravitationnelles. Il subsiste pourtant un problème conceptuel : à la différence de la théorie des trois autres forces, la théorie de la relativité générale
est difficile à marier avec la mécanique quantique. Ce problème, toutefois,
n’avait rien de pressant : après tout, la gravité, dans les grands systèmes astrophysiques, peut être traitée de façon classique, les effets quantiques étant jugés
trop petits pour être observables.
Armés de leur confiance dans leur modèle standard de la physique des particules et dans la relativité générale (classique) en tant que bonne théorie des
phénomènes gravitationnels, les physiciens se mirent à appliquer leur savoir à
l’univers pris comme un tout, sûrs que cela marcherait aussi bien. Mais une
grosse surprise les attendait ! L’univers commença à présenter énigme sur
énigme; et, au fil du temps, le nombre de surprises, confirmées par des expériences de plus en plus précises, allait croissant. Que sont ces énigmes et ces
surprises ? Comment pouvons-nous espérer en venir à bout ? Quelles modifications profondes de l’orthodoxie actuelle entraînent-elles ? Telles sont les questions que je vais tenter de traiter.
VIEILLES ÉNIGMES POUR LA VIEILLE COSMOLOGIE
L’univers est homogène à grande échelle
Même si l’univers est manifestement structuré, puisque des régions presque
vides en séparent d’autres qui sont denses (sous forme d’étoiles, de galaxies,
d’amas de galaxies), l’univers apparaît très homogène à grande échelle. Les
amas de galaxies sont répartis de façon quasi uniforme à travers l’univers visible.
Une autre manifestation de cette homogénéité est la remarquable indépendance
dont fait preuve la température du rayonnement cosmique fossile (Cosmic
Microwave Background ou CMB), quelle que soit la direction d’où il provient
jusqu’à nous. On sait maintenant que cette isotropie de la température du CMB
(qui est d’environ 2,7 K) n’est vraie qu’au 100 000e près. Les écarts d’isotropie
en fonction de la distance angulaire de deux directions dans le ciel ont été
mesurés avec précision, en particulier par le satellite WMAP (Wilkinson Microwave Anisotropy Probe) de la NASA.
L’espace est (presque) euclidien
Il y a des preuves solides que la lumière a voyagé sans perturbation et en
ligne droite depuis l’époque où les atomes se sont formés, il y a environ
13,7 milliards d’années. Ces lignes droites obéissent aux postulats de la géométrie d’Euclide. En d’autres termes, on peut dire avec une bonne approximation
que l’espace est plat (au sens euclidien, non au sens bidimensionnel !).
D’où la structure de l’univers provient-elle ?
On croit que sans les petites inhomogénéités que nous observons dans la
température du rayonnement cosmique fossile (CMB), l’univers aurait été si
lisse et si homogène que les étoiles n’auraient pas pu se former. Autrement dit,
il faut une quantité faible, mais non nulle, de variations (en plus du fond
homogène) pour expliquer pourquoi l’univers est aujourd’hui comme il est.
Le modèle cosmologique traditionnel de Friedmann, Lemaître, Robertson et
Walker (FLRW) est absolument incapable d’expliquer les trois points mentionnés ci-dessus. Si des conditions génériques sont spécifiées juste après le big
bang, il est prédit que les inhomogénéités actuelles excèdent de beaucoup celles
que nous observons et que l’espace est loin d’avoir une géométrie euclidienne.
Si, en revanche, les conditions initiales sont réglées très finement pour produire
un big bang exactement homogène et isotrope, il n’y a aucun moyen de s’écarter
de l’homogénéité et de l’isotropie, et donc d’expliquer les structures à grande
échelle que nous observons.
Il est intéressant de souligner que les réponses à ces « vieilles énigmes » sont
venues d’idées empruntées à la physique des particules élémentaires.
UNE SOLUTION APPELÉE « INFLATION »
Dans la physique des particules, il y a trois sortes d’énergie : la première est
associée aux particules ayant une masse, comme les protons, les neutrons et les
différents atomes ; la deuxième est associée au rayonnement (photons) ; et la
troisième aux champs (le champ électromagnétique, par exemple).
La cosmologie standard s’intéressait surtout aux deux premières sortes d’énergie, et éventuellement aux champs magnétiques cosmiques. Mais la physique
des particules a également besoin de ce qu’on appelle des champs « scalaires »
(par opposition aux champs « vectoriels » électromagnétiques). Au début des
années quatre-vingt, on se rendit compte que l’énergie potentielle emmagasinée
dans un champ scalaire, appelé « inflaton », agit comme une force répulsive,
en opposition au caractère attractif de la force gravitationnelle, engendrée et
subie par la matière ordinaire.
Alors qu’une force attractive tend à freiner l’expansion de l’univers, une force
répulsive tend à l’accélérer. L’expansion peut devenir exponentielle, la taille de
l’univers doublant à chaque petite fraction de seconde qui s’écoule.
Les conséquences d’une expansion si stupéfiante, si elle dure assez longtemps,
sont remarquables. Les inhomogénéités s’étirent jusqu’à devenir inobservables.
La géométrie de l’espace devient de plus en plus euclidienne. Enfin, l’inflation
possède un mécanisme pour générer automatiquement, au-dessus de l’univers
lisse produit par la rapide expansion, une quantité calculable de fluctuations qui
seraient à l’origine des structures à grande échelle que nous observons dans
notre univers. Il est intéressant de souligner que ce mécanisme est strictement
lié à la mécanique quantique.
En fait, les prédictions de l’inflation ne sont pas aussi tranchées que nous les
avons présentées, notamment en ce qui concerne les fluctuations. Celles-ci
dépendent des traits particuliers du modèle considéré, et une grande variété de
modèles inflationnaires peut être prise en compte pour l’instant. Néanmoins, la
cosmologie inflationnaire est un pas en avant considérable dans notre compréhension de la façon dont l’univers a pu devenir tel que nous le connaissons.
C’est du moins le sentiment qu’éprouvaient les cosmologistes, jusqu’à ce que
de nouvelles données commencent à les confronter à des énigmes encore plus
difficiles.
NOUVELLES ÉNIGMES POUR LA NOUVELLE COSMOLOGIE
La matière invisible
Au cours des dernières années, les données qui ont été accumulées montrent
que la plus grande partie de la masse de l’univers est « sombre », au sens où
elle n’émet ni lumière ni autre forme de rayonnement électromagnétique. De
plus, des contraintes liées principalement à l’abondance relative des différents
éléments dans le cosmos indiquent que la plus grande partie de cette matière
sombre ne peut pas être faite d’atomes ordinaires. Nous nous trouvons donc
dans une situation paradoxale : nous comprenons tout – à l’aide du modèle
standard – sur environ 5 % de ce dont l’univers est fait ! Les théoriciens ne
manquent pas d’idées sur la constitution de la matière sombre. Mais, compte
tenu de la difficulté de mettre celle-ci en évidence, il est impossible pour l’instant
de dire si l’une de ces idées est juste.
Une deuxième accélération cosmique
Une énigme encore plus déroutante s’est présentée, quand on a découvert,
récemment, que l’univers a traversé, dans un passé proche, une période d’accélération. Comme l’inflation de l’univers à ses débuts, cette accélération doit être
l’effet d’une force répulsive qui s’oppose à l’attraction gravitationnelle.
Deux possibilités viennent à l’esprit :
- La première possibilité est la fameuse constante cosmologique, introduite
par Einstein en 1917, pour donner à ses équations des solutions statiques. Une
constante cosmologique introduit en effet une force répulsive qui, si elle est
convenablement ajustée, compense de manière exacte l’attraction gravitationnelle et donne un univers statique. Après que Hubble eut découvert l’expansion,
Einstein écarta sa propre proposition, en disant que c’était la bourde la plus
monumentale qu’il avait commise au cours de sa carrière scientifique.
- La seconde consiste à copier le mécanisme de l’inflation en introduisant
un champ scalaire. Cette copie tardive de l’inflaton a été appelée quintessence.
Ces deux solutions soulèvent quand même des problèmes. La constante cosmologique doit être si petite qu’il est difficile d’imaginer un mécanisme rendant
compte de cette valeur minuscule, alors qu’une symétrie spéciale pourrait expliquer une valeur exactement égale à zéro. La seconde solution introduit, à travers
le champ de quintessence, une nouvelle force à longue portée, en contradiction
avec les résultats de plusieurs tests précis du principe d’équivalence (de l’universalité de la chute libre, par exemple).
Confrontés à ces nouvelles énigmes, les théoriciens ont commencé à se
demander sur quels points nos idées classiques de la gravité pouvaient être
modifiées. En fait, ils se mirent à prendre au sérieux certains équivalents théoriques des énigmes expérimentales que nous venons d’exposer.
QUESTIONS THÉORIQUES RELATIVES À LA GRAVITÉ
À la différence du modèle standard des forces non gravitationnelles, notre
théorie actuelle des phénomènes de gravitation – la théorie de la relativité
générale d’Einstein – est confrontée à un certain nombre de problèmes conceptuels, à la fois en tant que théorie classique (c’est-à-dire ici non quantique) et
quand on tente d’y introduire les principes de la mécanique quantique.
Les singularités omniprésentes de la relativité générale
Les équations d’Einstein décrivent très bien la gravité dans les systèmes à
grande échelle. Toutefois, elles recèlent en elles le germe d’un sérieux problème,
celui de l’instabilité qui conduit à la formation de « grumeaux » de matière. En
soi, ce n’est pas un problème sérieux. Cependant, en l’absence d’autres forces
contrebalançant la gravité, ces grumeaux tendent à devenir de plus en plus
denses, si bien que, inéluctablement et après un laps de temps fini, ils sont
comprimés au point de devenir de taille nulle. À cet instant-là, des grandeurs
physiques comme la densité et la température deviennent infinies. Et, ce qui est
encore pire, les équations elles-mêmes perdent tout sens, dès qu’on tente d’aller
au-delà de cet instant. En outre, des théorèmes mathématiques établissent qu’un
tel comportement est « générique », c’est-à-dire qu’il se produit à partir de
conditions initiales parfaitement « normales ».
L’exemple le plus connu d’une telle singularité est celui qu’on associe à la
cosmologie. On ne sait pas si l’expansion de notre univers se poursuivra à jamais
ou si elle s’inversera, donnant lieu un jour à une singularité d’effondrement, un
« big crunch ». Néanmoins, l’expansion actuelle de l’univers implique que, à
une date éloignée mais finie (il y a environ 14 milliards d’années), celui-ci,
selon la théorie d’Einstein, a commencé dans un état de densité et de température
infinies, le fameux big bang. Puisque les équations d’Einstein n’ont pas de sens
avant ce moment-là, les physiciens en ont conclu que l’univers et le temps
lui-même ont dû avoir un commencement.
Même si, aujourd’hui, les physiciens (et pas seulement eux !) se sont habitués
à l’idée d’un commencement du temps, cette propriété de la cosmologie standard
est en effet l’une des causes des énigmes cosmologiques que l’inflation est
censée résoudre. Un bref instant après le big bang, l’univers avait déjà trop
grandi pour avoir eu le temps de rendre partout homogènes sa densité et sa
température. L’inflation est l’une des façons de sortir du problème, peut-être
même la seule, si nous admettons que l’univers a commencé par une singularité,
à un instant défini comme t = 0. Toutefois, s’il n’y avait pas eu de véritable
singularité à l’instant t = 0 et si par conséquent t < 0 avait du sens, l’univers
pourrait être plus vieux que ce que nous avons supposé et il aurait disposé de
plus de temps pour réaliser complètement son équilibre thermique. Mais est-il
possible de s’affranchir de la singularité du big bang ?
Une énigme assez semblable a tracassé les physiciens à la fin du XIXe siècle :
la stabilité observée des atomes. Dans un atome d’hydrogène, par exemple, un
électron tourne autour d’un proton auquel il est lié par la force de Coulomb.
Toutefois, normalement, une particule chargée qui décrit un cercle ou une ellipse
émet des ondes électromagnétiques et perd de l’énergie. Au bout d’un laps de
temps relativement court, l’électron devrait tomber vers le proton et s’y écraser.
S’il en était ainsi, les atomes devraient avoir une durée de vie plutôt courte, ce
que dément l’observation de leur stabilité. La solution bien connue de ce problème fut donnée par la mécanique quantique. Si l’électron poursuivait sa chute,
sa distance du proton serait connue pour être exactement égale à zéro. En vertu
du principe d’incertitude de Heisenberg, sa vitesse moyenne, et donc son énergie
cinétique deviendraient infinies. Au lieu de quoi l’état d’énergie le plus bas du
système correspond à une distance incertaine entre électron et proton de valeur
moyenne autour de 10-10 m ; et il est stable.
Cet exemple soulève naturellement une question : peut-on remédier de
manière analogue aux singularités de la relativité générale en recourant à la
mécanique quantique ?
Effectivement, il est facile de soutenir que les effets quantiques ne peuvent pas
être négligés, dès que la densité d’énergie (ou la température, ou la courbure de
l’espace-temps) atteint certaines valeurs critiques, mais finies (ce qu’on appelle
la densité de Planck; la température de Planck; la courbure de Planck, puisque
Max Planck fut le premier à introduire de telles échelles quantiques en physique).
Autrement dit, les effets quantiques sont certainement importants près de la singularité du big bang (et avant de l’atteindre), lorsqu’on ne peut plus se fier à la
théorie d’Einstein. Malheureusement, quand nous tentons de suivre cette voie, un
autre obstacle surgit, qui prend la forme d’un véritable conflit.
Gravité et mécanique quantique : un mariage difficile
Le conflit entre la gravité, telle que la décrit la relativité générale d’Einstein,
et la mécanique quantique est connu depuis longtemps. Il relève, en dernière
instance, du principe d’équivalence lui-même, qui requiert que les effets gravitationnels soient proportionnels à la masse ou, plus précisément, à l’énergie.
Du point de vue classique, cela implique que la gravité soit faible quand
l’énergie est petite et que les problèmes de gravité forte ne se posent qu’aux
énergies, aux densités et aux températures élevées. Mais, en mécanique quantique, l’incertitude touchant la position est liée à l’incertitude touchant la vitesse,
de sorte que, même dans un processus de basse énergie, des quanta virtuels de
très haute énergie peuvent être créés et détruits sur de très petites distances ou
en des laps de temps très courts. Ces quanta interagissent fortement, et cette
interaction finit par affecter la physique, même à basse énergie. La mécanique
quantique, loin de remédier à nos difficultés classiques, semble les aggraver.
Ce phénomène quantique n’est pas limité, en fait, à la gravité : il concerne
aussi les autres forces. La seule différence est que, pour les interactions non
gravitationnelles, les effets virtuels donnent des grandeurs infinies qu’on peut
éliminer par une procédure mathématique appelée « renormalisation » : il en
découle une théorie (partiellement) prédictive, alors que, en ce qui concerne la
gravité, ces effets sont si grands que la procédure de renormalisation échoue.
Si nous cherchons de nouveau des analogies, nous trouvons un problème très
semblable qu’a rencontré la théorie des interactions faibles, proposée par Fermi
dans les années trente. Les efforts faits pour contourner cette difficulté conduisirent à l’invention de la théorie électrofaible de Glashow, Weinberg et Salam,
qui est un des piliers du modèle standard. À la différence de la théorie de Fermi,
la théorie électrofaible décrit un processus caractéristique d’interaction faible,
telle la désintégration d’un neutron (en un proton, un électron et un neutrino),
comme survenant dans une région finie, plutôt qu’en un seul point de l’espace
et du temps. Cet étalement d’une interaction quasi ponctuelle rappelle la fonction
d’onde de l’électron, qui s’étend sur une région finie de l’espace : elle rend les
grandeurs infinies inoffensives (ou, en tout cas, moins dangereuses).
Pouvons-nous agir de même avec la théorie d’Einstein ? Pouvons-nous en
quelque sorte « étaler » la théorie de la relativité générale ? A priori, cela semble
difficile, sinon impossible, puisque la relativité générale repose essentiellement
sur le continuum de l’espace-temps, dans lequel la coïncidence des événements
(en un point de l’espace-temps) joue un rôle tout à fait central.
LA THÉORIE DES CORDES
PEUT-ELLE FOURNIR UNE SOLUTION
En 1968, comme j’essayais de décrire la collision à haute énergie des constituants du noyau, tels que protons, neutrons et pions, je proposai une formule
simple, qui possédait des propriétés mathématiques amusantes. Cette formule
fut bientôt généralisée, et ses propriétés étudiées en détail, jusqu’à ce que, au
début des années soixante-dix, on se rendît compte que la physique qui était
derrière toutes ces mathématiques curieuses était plus étrange encore : la formule
décrivait la collision d’objets unidimensionnels : des cordes. Ce fut une révolution, car, jusque-là, on avait toujours considéré les particules élémentaires
comme des objets semblables à des points.
De manière analogue au cas de l’atome d’hydrogène, le principe d’incertitude
implique que la corde ait une taille finie; cela introduit une échelle fondamentale
de longueur. Au début, il fallut fixer cette échelle par référence à la taille du
noyau de l’atome, soit environ 10-15 m. Au milieu des années soixante-dix, il
devint manifeste que cette théorie des cordes n’était pas la bonne théorie pour
décrire les interactions entre particules nucléaires et elle fut remplacée par la
théorie de quarks confinés que j’ai mentionnée par avant. Toutefois, si l’on
accepte de réduire la taille caractéristique de la corde de 10-15 m à 10-34 m (assez
près de la longueur déjà mentionnée de Planck, qui vaut 10-35 m), une nouvelle
interprétation de la théorie des cordes est possible : il s’agit d’une théorie
quantique de toutes les particules et forces, gravité quantique comprise. Depuis
1984, les théoriciens font revivre et étudient la théorie des cordes, sous cette
nouvelle incarnation.
On croit généralement (même si on n’en a pas encore la preuve rigoureuse)
que la théorie des cordes, au moyen de son échelle fondamentale, est capable
d’éliminer les grandeurs dangereusement infinies de la relativité générale classique; et de faire le lien avec la gravité quantique. Si c’est véritablement le cas,
rien ne s’opposerait à ce qu’on envisage une extension du temps au-delà du big
bang conventionnel ; de nouvelles manières de résoudre les problèmes cosmologiques surgiraient du même coup. Le big bang, dans ces nouvelles cosmologies, n’est plus le commencement du temps : il est simplement un point
d’inflexion dans l’histoire de notre univers ; cet événement survient quand
certaines grandeurs physiques prennent la valeur maximale (ou minimale)
qu’autorise la taille caractéristique de la corde. À ce point, toutes les grandeurs
doivent rebondir en s’écartant des valeurs qui les limitent; et cela doit marquer
le commencement de l’ère postérieure au big bang.
Aujourd’hui, plusieurs modèles cosmologiques de ce type existent : on leur
donne le nom générique de scénarios pré-big bang. Leur intérêt peut sembler
surtout philosophique, dans la mesure où ils soulèvent, au sein d’une théorie
de la gravité quantique, le problème du commencement – et peut-être aussi de
la fin – du temps. Si étonnant que ce soit, ils permettent aussi des prédictions
testables, puisque certains événements survenus antérieurement au big bang
devraient aussi avoir laissé des traces cosmologiques observables – comme le
fameux rayonnement cosmique fossile de la cosmologie standard. Ces restes
d’une ère antérieure au big bang pourraient s’observer soit sous la forme d’un
fond stochastique d’ondes gravitationnelles, si les détecteurs d’ondes gravitationnelles récemment construits se révèlent suffisamment sensibles ; soit par
des champs magnétiques galactiques ou extra-galactiques, qui auraient pu être
produits avant le big bang et dont l’origine reste mystérieuse dans les cosmologies plus classiques.
La question du commencement du temps n’est pas la seule sur laquelle la
théorie des cordes jette une lumière tout à fait nouvelle. La géométrie de l’univers en est une autre : les cordes n’aiment pas bouger dans un espace dont le
nombre de dimensions ou la géométrie seraient quelconques. La géométrie doit
satisfaire certaines contraintes, pour que les cordes puissent se mouvoir dans
un tel espace de façon cohérente au niveau quantique. L’espace-temps le plus
simple de ce genre – et c’est surprenant – comprend neuf dimensions spatiales
(et une temporelle). Pour rendre compte du fait que nous percevons l’espace
comme comptant trois dimensions, la théorie des cordes propose deux explications possibles. La première explication, jugée déjà assez conventionnelle
aujourd’hui, est que les six dimensions supplémentaires sont minuscules (disons
de tout petits cercles), de sorte que toute expérimentation qui n’est pas sensible
à de telles distances ne les détecte pas. La seconde, plus inhabituelle, est que
les particules du modèle standard, que nous avons évoquées en commençant, à
l’exception du graviton, se trouvent immergées dans un sous-espace-temps à
quatre dimensions contenu dans l’espace-temps ambiant à dix dimensions.
Dans les deux cas, des écarts par rapport à la théorie d’Einstein peuvent être
prévus, à un niveau ou à un autre : par exemple, la loi de Newton peut se trouver
modifiée à très courtes et-ou à très longues distances. En outre, les tailles des
dimensions supplémentaires ne sont pas fixées a priori, mais elles sont décrites
par des champs scalaires associés à de nouveaux degrés de liberté. L’un d’eux,
le dilaton, règle l’intensité globale de toutes les forces et joue un rôle crucial
dans les scénarios pré-big bang. Ces champs scalaires peuvent également induire
des violations mesurables du principe d’équivalence et-ou de légères variations
des soi-disant « constantes » de la nature, telles que la constante de structure
fine des atomes ou le rapport entre la masse de l’électron et celle du proton.
Il est clair que la théorie des cordes permet de concevoir des idées et des
phénomènes tout à fait nouveaux, que l’on aurait pas imaginés il y a à peine
quelques années. Mais, bien sûr, c’est aux résultats des expériences de nous
dire si la nature aura tiré profit de cette belle construction théorique ou si,
comme il y a trente ans, elle décevra une fois de plus notre attente.
BREF RÉSUMÉ
DU MODÈLE STANDARD DES PARTICULES ÉLÉMENTAIRES
- Tous les phénomènes physiques étudiés jusqu’à présent peuvent s’interpréter comme le résultat de l’action combinée de quatre forces fondamentales, dont la structure précise est fixée, pour chacune, par un principe de
symétrie différent. Pour trois d’entre elles, la force électromagnétique, la
force faible et la force nucléaire, l’interaction est invariante sous certaines
formes de rotation qui ont lieu dans un espace interne – plutôt que dans
notre espace physique – dont les coordonnées sont des généralisations de
la charge électrique. Pour la quatrième force, la gravité, la symétrie est le
fameux principe d’équivalence, qui sert de fondement à la théorie de la
relativité générale d’Einstein, à savoir une invariance par rapport aux
changements du référentiel.
- Dans chacune de ces forces, une particule (ou un petit groupe des particules) « vecteur » transmet l’interaction. Il s’agit de particules élémentaires
dotées d’un moment cinétique caractéristique. En mécanique quantique,
le moment cinétique se mesure en unités de la constante de Planck h. Les
particules associées à chacune des trois premières forces portent un
moment cinétique h/2Ï€; pour la gravité, le moment cinétique de la particule vecteur est h/Ï€. Cette propriété distingue encore une fois la gravité
des trois autres forces.
- Même entre les trois forces non gravitationnelles, il y a d’énormes différences d’intensité et de portée. Ceci est interprété aujourd’hui comme une
conséquence de la manière dont les symétries elles-mêmes se réalisent,
en particulier dans les propriétés de l’état d’énergie le plus bas (ce qu’on
appelle le vide). Le vide peut soit changer soit rester invariant dans la
transformation de symétrie. Un aimant illustre bien le premier type de
comportement dans le cas des rotations dans l’espace. Même dans une
situation complètement isotrope, l’aimant choisit spontanément une direction selon laquelle il magnétise : on parle de brisure spontanée de la
symétrie. Pour la force faible, la symétrie se réalise d’une façon semblable
à celle de l’aimant. En conséquence, ses vecteurs acquièrent une masse
qui rend l’interaction à la fois faible et de courte portée. Dans le cas de
l’électromagnétisme, au contraire, le vide est invariant, ce qui se manifeste
par un vecteur dépourvu de masse, le photon et, de façon correspondante,
par la force de Coulomb à longue distance. Dans le cas des forces nucléaires, la symétrie se réalise selon le mode dit du confinement : les vecteurs
ne peuvent pas exister comme particules libres, mais ils forment entre eux
des états liés de masse non nulle. La force est forte et de courte portée.
Enfin, dans le cas de la gravité, la réalisation est semblable à celle de
l’électromagnétisme, de sorte que la gravité est également une interaction
à longue portée. L’analogue du photon, dépourvu de masse, est appelé
graviton; il n’a pas encore été découvert, car ses interactions sont si
minuscules qu’elles sont difficiles à détecter.
- Enfin, il y a les constituants élémentaires de la matière. À l’échelle la plus
petite actuellement explorée (environ 10-17 m), ces briques fondamentales
semblent toutes être des « fermions », c’est-à-dire des particules dont le
moment cinétique est h/4Ï€ et qui obéissent au célèbre principe d’exclusion
de Pauli. Elles se répartissent elles-mêmes en deux groupes : les leptons,
qui sont sensibles à la force électromagnétique et à la force faible mais
pas à la force nucléaire forte; les quarks qui sont sensibles aux trois forces.
Par ailleurs, la gravité agit sur toutes les particules, en raison, bien entendu,
du principe d’équivalence évoqué plus haut.